La Comédie à la Fenêtre
Scène 1
Un Étudiant, ROSINE (une étudiante)
Un Étudiant
Voilà mon bouquet pour Rosine.
ROSINE (une étudiante)
Ah ! La beau soleil ! Comme cela réjouit le coeur ! Il me semble que le mien joue du violon.
Un Étudiant
Qu'elle est jolie avec ses cheveux en révolte ! Ma voisine, voulez-vous des roses ?
ROSINE (une étudiante)
Les femmes prennent ce qu'on leur donne.
Un silence.
Un Étudiant
Et les femmes donnent ce qu'on leur prend. Mademoiselle Rosine ?
ROSINE (une étudiante)
Chut ! Vous allez encore dire une bêtise.
Un Étudiant
Qu'est ce que vous répondez à mon billet doux ?
ROSINE (une étudiante)
Je ne l'ai pas lu.
Un Étudiant
Cela ne vous dispense pas de répondre. Quoi ! Un billet en prose et en vers !
Elle montre son sein.
ROSINE (une étudiante)
Rassurez-vous. Votre billet est bien placé. Je l'ai mis là....
Un Étudiant
Alors c'est un billet sous-seing privé.
ROSINE (une étudiante)
Vous n'êtes pas sérieux ; vous ne m'aimez pas.
Un Étudiant
Je vous aime comme les Normands aiment les procès et comme les sculpteurs aiment le marbre.
ROSINE (une étudiante)
Et moi comme le vent aime les girouettes. Je veux bien accepter vos roses, à la condition que vous ne me parlerez pas d'amour.
Un Étudiant
De quoi voulez vous que je vous parle ? Je vous aime.
ROSINE (une étudiante)
Vous aimez quatre femmes à la fois.
Il allume une pipe.
Un Étudiant
Le coeur est une maison à quatre étages. Au rez-de-chaussée, c'est l'amour mélancolique qui se nourrit de larmes et qui se tourne vers le passé. Au premier étage, c'est l'amour grand seigneur qui traîne se robe à queue. Au second étage, c'est c'est la gaie science de la comédienne qui va à Dieu et au Diable. Au troisième, c'est quelque passion sérieuse qui rêve, qui cherche, qui attend, comme notre voisine du dessous. Au quatrième étage, c'est l'amour allègre qui vit de l'air du temps avec les oiseaux qui viennent becqueter les miettes de la table, avec le soleil qui est un joyeux compagnon d'aventures. J'habite tout-à-tour tous les étages de mon coeur, mais je ne me plais jamais tant que sur le toit en face de ce joli portrait. Or, je ne vous vois qu'en buste et je voudrais bien qu'il fût permis d'aller un peu fumer mon cigare à vos pieds...
ROSINE (une étudiante)
Ah ! Mon Dieu !
Un Étudiant
Qu'y a-t-il donc ?
ROSINE (une étudiante)
Je viens de reconnaître là-bas Monsieur Arthur qui vient ici.
Un Étudiant
Quoi ! Vous recevez Monsieur Arthur ?
ROSINE (une étudiante)
Je voudrais bien ne pas le recevoir, mais il a pris la clef de ma chambre.
Un Étudiant
Ouvrez-moi la porte, et je promets de défendre votre vertu, - Mademoiselle, - contre les agressions de Monsieur Arthur.
L'étudiante disparait de sa fenêtre et Rosine de la sienne.
ROSINE (une étudiante)
Vous me sauvez !
Scène 2
Henri de Montaignac, Groom, Un Étudiant, ROSINE (une étudiante)
Il passe sur le balcon et de retourne à la fenêtre pour parler à son groom.
Henri de Montaignac
Saint-Jean ?
Groom
Voilà, Monsieur !
Henri de Montaignac
Apportez-moi mon passeport.
Groom
Je lis le journal de Monsieur. Je ne peux pas faire deux choses à la fois.
Il prend le passeport et lit.
Un silence. - Il cueille une rose et l'effeuille.
Henri de Montaignac
Comment, coquin, tu ne peux pas faire deux choses à la fois et tu demandais le droit au travail ! Mais moi qui demande le droit à ne rien faire, je fais toujours deux choses à la fois. « Monsieur Henri de Montaignac, demeurant à Paris, rue de l université. - Front ordinaire. » - Soyez donc un homme extraordinaire ! « Barbe rousse. » - Barberousse ? C'est un nom de mélodrame, et d'ailleurs, j'ai fait ma barbe. « - Point de signe particulier. » C'est bien le signalement de ceux qui ont trente-trois ans. C'est bientôt dit. Voilà comme on écrit l'histoire. Avec un pareil passeport, J'ai toutes les chances du monde d'être pris pour un autres. Mais l'univers est ma patrie, je suis connu sur les grands chemins. Je vais aller à Harlem ; c'est la saison des tulipes, je veux en cueillir une dans le pays des tulipes. J'ai bien été allumé mon cigare au Vésuve ! Adieu, mon cher balcon, adieu, mes roses, adieu mes verveines. Nul ne viendra vous voir, car celle qui vous arrosait de ses blanches mains n'est plus digne de franchir le seuil de ma porte. - Est-ce que j'aimerais encore Ninon ? - Non. Car ce que nous aimons dans une femme, c'est l'amour qu'elle a pour nous et non l'amour qu'elle a pour une autre.
Un Étudiant
Rosine, pourquoi ne m'avez vous pas ouvert votre porte ? Est-ce que vous avez eu peur de moi ?
ROSINE (une étudiante)
Non, j'ai eu peur de moi.
Scène 3
Madame ***, ROSINE (une étudiante), Un Étudiant, Henri de Montaignac
Elle regarde les roses.
Madame ***
Ce livre m'ennuie. Qui sait le commencement sait la fin. C'est étonnant ! Est-ce que le voisin cueillera mes roses ?
ROSINE (une étudiante)
Le soleil luit pour tout le monde.
Un Étudiant
Rosine ?...
ROSINE (une étudiante)
Chut ! Cela m'amuse ; il me semble que je lis un roman.
Henri de Montaignac
Que cette femme est ténébreuse ! C'est tout un conte, c'est tout une histoire, c'est tout un poème ! Si je lui parlais ! Pourquoi pas, puisque je n'ai rien à lui dire.
Madame ***
Il me semble que mon voisin a décidément quelque chose à me dire.
Henri de Montaignac
Madame, puisque aussi bien nous voyageons sur la même route, c'est à dire à la fenêtre, nous pourrions nous parler un peu par dessus ce mur mitoyen. Vous le savez, Madame, que quand deux voyageurs se rencontrent sur le grand chemin, - comme ici, - ils ont le bon esprit de supprimer tous les avant-propos inventés par ceux qui n'avaient rien à dire ou rien à faire. On y va gaiement, le coeur sur la main. On se rencontre, on est bon compagnon pendant une heure, on partage le même souper à l'auberge et le même enthousiasme dans le paysage et dans le monument ; on se quitte tout aussi gaiement qu'on s'est rencontré ; on ne pense même pas à se dire adieu.
Madame ***
Comme vous dites si bien, Monsieur, nous pouvons nous parler ; autant en emporte le vent !
Henri de Montaignac
Nous avons trop voyagé, je suppose, pour craindre désormais les voyages.
Madame ***
Où êtes-vous donc allé ?
Henri de Montaignac
Voulez-vous parler des voyages du coeur ?
Madame ***
Il est bien question de cela ! C'est à vos jambes que j'ai l'honneur de parler.
Henri de Montaignac
Je suis allé partout, et encore plus loin. J'ai même fait le tour de moi-même.
Madame ***
Moi, je n'ai fait que le tour du monde.
Henri de Montaignac
Aimant les voyages, et ne sachant où aller, je me suis avisé, un matin que le soleil selon sa coutume s'était levé plus tôt que moi, d'ouvrir ma fenêtre.
Madame ***
Ouvrir sa fenêtre, c'est ouvrir la porte du monde.
Il regarde, avec un soupir, le grillage qui sépare le balcon.
Henri de Montaignac
Oui, mais on ne passe pas le seuil.
Madame ***
Prenez garde, Monsieur, vous allez abattre un pan de notre mur mitoyen.
Henri de Montaignac
Je n'en serais pas plus avancé. À quoi bon, d'ailleurs ? Je ne veux pas tomber dans la gueule du loup. Pardonnez moi cette périphrase.
Madame ***
Voilà qui est d'un style délicat.
Henri de Montaignac
Les loups ont de belles dents, mais des dents aiguës. Je ne veux pas me livrer à l'ennemi. Oh ! Les enfants, ceux-là qui jouent cartes sur table, bon jeu bon argent !
Madame ***
Quelle est la femme bien apprise qui ne voit pas le dessous des cartes ?
Henri de Montaignac
Vous, la première. Dites moi un peu pourquoi je vous ai parlé aujourd'hui ?
Madame ***
Pour savoir mon secret. Mais vous entreprendrez plus d'un voyage chez moi sans connaître le pays.
Henri de Montaignac
C'est de la haute politique
Madame ***
Oui, une femme d'esprit est un homme politique qui ne dit pas son dernier mot. Son secret, c'est toujours le secret de l'État.
Henri de Montaignac
Dieu lui même n'a jamais dit le sien.
Madame ***
Vous devenez rêveur.
Henri de Montaignac
Je songe « que toute femme est amère et n'a dans sa vie que deux bonnes heures : l'heure de l'amour et l'heure de la mort. »
Madame ***
La belle pensée ! Est-ce de vous ?
Henri de Montaignac
Je crois que oui.
Madame ***
Vous avez de l'esprit.
Henri de Montaignac
Il y a toujours beaucoup de gens d'esprit, qui n'en ont pas. - La plupart de ceux qui veulent prouver à tout le monde qu'ils en ont ne se le sont pas prouvé à eux-mêmes.
Madame ***
J'en connais qui l'ont prouvé à eux-mêmes, mais qui ne l'ont jamais prouvé à personne. Vous, Monsieur, je vous affirme que vous avez de l'esprit.
Henri de Montaignac
Oui, comme une bibliothèque en désordre, où l'on trouve jamais le livre qu'on cherche.
Madame ***
Et où l'on trouve toujours le livre qu'on ne cherche pas.
Henri de Montaignac
Ce que vous dites là, c'est l'histoire de l'amour. Vous savez la chanson ?
On entend chanter Rosine.
Madame ***
Non. Chantez la moi.
Henri de Montaignac
Écoutez ! Une chanson, c'est toujours le même chanson.
ROSINE (une étudiante)
Qui suit l'amour, l'amour le fuit ; Qui fuit l'amour, l'amour le suit.
Henri de Montaignac
C'est l'éternelle histoire des battements du coeur ; les vieux chantres grecs l'ont dit aux vents, les vents l'ont dit aux flots, les flots l'ont dit au sable du rivage. Pan aimait Écho, Écho soupirait pour un pâtre, qui mourait pour une hamadryade, laquelle idolâtrait un faune tout enchaîné dans les pampres d'une bacchante.
Madame ***
Vous avez de la littérature.
Henri de Montaignac
C'est un cruel jeu de la destinée que d'avoir ainsi toujours séparé les coeurs amoureux. Qui sait ! C'est peut être l'amour lui-même qui a joué ce jeu là. Cette soif ardente vers la coupe toute pleine pour un autre, c'est l'enfer, mais c'est l'amour.
Madame ***
Oui, aimer qui ne vous aime pas, c'est l'amour ; aimer qui vous aime, ce serait le paradis.
Henri de Montaignac
Ce paradis là s'ouvre quelquefois : car il arrive que deux coeurs battent au même diapason ; quand l'un va aimer et que l'autre va cesser d'aimer, il y a un moment où l'on se rencontre et où l'on traverse l'infini !
Madame ***
Vous êtes poète.
Henri de Montaignac
Tout ce qui vous plaira. C'est possible, d'ailleurs, car je ne sais rien.
Madame ***
Oui, les poètes sont des ignorants sublimes ; - les bêtes du bon Dieu : - savoir c'est perdre.
Henri de Montaignac
Il en est qui aiment pour être aimés. Ils montent l'échelle d'or ; mais dès qu'ils la font monter, ils la descendent.
Madame ***
Voilà de la haute poésie : je n'y comprends plus rien.
Henri de Montaignac
Traduction libre : je vous aime, Madame ; vous ne m'aimez pas ; mais vous m'aimerez un jour, et je ne vous aimerez plus.
Madame ***
Voilà deux impertinences dans la même phrase.
Henri de Montaignac
Voulez vous que je vous dise que je ne vous aime pas ?
Madame ***
On ne dit pas à une femme : je vous aime ; mais surtout on ne lui dit pas : je ne vous aime pas. Voyons, vous m'aimez. Eh bien ! Après ?
Henri de Montaignac
Après ? La belle question ! Pour qui me prenez vous ?
Madame ***
De quoi seriez vous capable pour me prouver votre amour ?
Henri de Montaignac
De tout.
Madame ***
Cela n'engage à rien. Voyons, seriez-vous capable de vous jeter du haut de ce balcon ?
Henri de Montaignac
Non. Mais je serais peut-être capable de vous épouser.
Madame ***
Rassurez-vous, je veux bien qu'on m'épouse, mais je ne veux épouser personne.
Henri de Montaignac
Et vous,? Est-ce que vous seriez capable de vous jeter par la fenêtre ? Voulez-vous ?
Madame ***
Non. Par la cheminée si vous voulez.
Un Étudiant
Songez, Rosi,e, que je veux faire votre fortune six semaines durant, car j'ai touché hier mon trimestre.
ROSINE (une étudiante)
Six semaines ? C'est trop ou trop peu.
Un Étudiant
Eh bien ! Trois mois en trois jours. Vous broderez vos manchettes après.
L'étudiant ouvre un journal.
ROSINE (une étudiante)
Avant. C'est cela, étudier !
On entend sonner ; Henri se tourne vers sa fenêtre.
Un Étudiant
Est-ce pour étudier qu'on est étudiant !
Madame ***
Eh bien ! Où allez-vous, Monsieur ?
Henri de Montaignac
On sonne à ma porte, Madame.
Madame ***
Allez donc ouvrir.
Henri de Montaignac
À qui ? À celui qui n'a pas d'esprit, à celle qui n'a pas d'amour ?
Madame ***
C'est peut-être la destinée elle même qui sonne à votre porte.
Henri de Montaignac
La destinée ? Elle repassera.
Madame ***
C'est peut être la fortune.
Henri de Montaignac
Ah ! La fortune ! Elle ne repassera pas. Mais c'est une mauvaise connaissance.
Madame ***
Eh bien ! Priez la de passer chez moi.
Henri de Montaignac
Volontiers, car ce n'est pas cela que je cherche. Diogène cherchait un homme, moi je cherche une femme.
Madame ***
Vous ne trouvez pas.
Henri de Montaignac
Le fait est qu'il y a bien longtemps que je n'ai eu l'honneur de voir une femme.
Madame ***
Eh bien ! Je vous remercie. Me prenez vous pour une pintade ?
Henri de Montaignac
Si je vous prenais pour une femme, je vous prendrais ; mais vous êtes Madame de Saint-Appoline, ou Madame de Saint-Claire.
Madame ***
Enfin une sainte du calendrier. Allez toujours, je ne vous dirai pas mon nom.
Henri de Montaignac
Comment vous nommez-vous, Madame ?
Madame ***
Comme il vous plaira, Monsieur.
Henri de Montaignac
Prenez garde ! Je vais vous appeler Opportune.
Madame ***
Soit ! C'est un nom charmant. Aimez vous les masques ?
Henri de Montaignac
Oui, un bal masqué. On croit qu'il y a quelque chose dessous... Oh ! Les insensé, ceux-là qui font tomber un masque.
Madame ***
Il y en a un second, quand le premier est tombé. Par exemple, ne suis-je pas masquée pour vous ?
Henri de Montaignac
Parce que je ne vous ai jamais vue.
Madame ***
Vous n'en savez rien ; mais vous m'auriez vue tous les jours de votre vie, que vous me connaîtriez encore moins.
Henri de Montaignac
Tout aveugle que je sois, j'y vois assez pour être ébloui par votre beauté.
On entend la sérénade de Dom Pasquale sur un piano.
Madame ***
Je vous vois venir avec vos bottes de sept lieues. Vous allez me dire encore que vous m'aimez ; mais vous n'en croyez pas un mot, ni moi non plus. Le temps en est passé des coups de soleil... Nous ne chantons plus la sérénade.
Henri de Montaignac
Mais je chante toujours, moi.
Madame ***
Je vous défie bien de la chanter.
Henri de Montaignac
Prenez garde !
Madame ***
En plein vent, comme un orgue de barbarie ?
À la fin des couplets, l'étudiant entre chez Rosine par le fenêtre.
Madame ***
Mais vous chantez...
Henri de Montaignac
Comme Mario, n'est-ce pas ?
Madame ***
N'avez vous pas remarqué, comme moi, qu'en France, depuis que tout le monde est musicien, personne ne chante plus ? - Excepté vous.
Henri de Montaignac
Madame, que dites-vous de la chanson ? Voilà que je vous ai parlé d'amour en prose ou en vers.
Madame ***
Ne prenons pas les ridicules du sentiment, nous sommes de trop bonne compagnie.
Henri de Montaignac
Ainsi, vous n'aimez plus ?
Madame ***
Non, Monsieur, Dieu merci !
Henri de Montaignac
Voilà un Dieu merci bien placé. Songez donc, Madame, que pour ceux qui n'aiment pas, la terre tourne dans le vide, tandis que pour ceux qui aiment...
À part.
Haut après un silence.
Madame ***
Elle tourne dans le ciel... Il a raison... Ne m'avez vous pas dit que vous partiez, Monsieur ?
Henri de Montaignac
Oui, Madame, je vais à Harlem.
Madame ***
À Harlem ? Vous me rapporterez la tulipe verte ?
Henri de Montaignac
Oui, - dans trois ou quatre ans, - car je veux courir le monde encore une fois, avant d'en finir avec toutes les belles folies de la jeunesse.
Madame ***
Et comment allez-vous finir ?
Henri de Montaignac
Après avoir feuilleté le roman de la vie, j'en ouvrirai respectueusement l'histoire ; j'épouserai une vraie femme, s'il y en a encore, une vraie femme qui sera l'honneur et la joie de ma maison, qui la peuplera de blonds enfants joueurs qui seront ma seconde jeunesse.
Madame ***
À la bonne heure ! L'enfant prodigue fera tuer le veau gras.
Henri de Montaignac
Le boeuf gras, s'il vous plaît, car j'ai horreur du veau et de la politique. - Vous sortez, Madame ?
Elle descend dans sa chambre.
Madame ***
Non, j'ai commandé mes chevaux que pour quatre heures. J'oubliais que j'ai un mot à écrire par là...
Scène 4
Henri de Montaignac, ROSINE (une étudiante), Un Étudiant, Groom
Il allume un cigare.
Henri de Montaignac
Voilà, il me semble, une bataille perdue. J'aime mieux aller à Harlem. Là-bas comme ici, il est vrai, c'est toujours le même homme et la même femme sous un autre habit.
ROSINE (une étudiante)
Comme Monsieur Arthur a frappé à ma porte.
Un Étudiant
Il croit que c'est comme l'Évangile, qui dit : « Frappez, et l'on vous ouvrira. »
ROSINE (une étudiante)
Eh bien ! Et vous ? Je ne vous ai pas ouvert et vous êtes entré, est-ce dans l'Évangile cela ?
On sonne encore.
Un Étudiant
Qu'est ce que cela ma fait, pourvu que le royaume des cieux m'appartienne.
Henri de Montaignac
Allons, voilà encore cette sonnette babillarde. Saint-Jean, qui vient là ?
Groom
Une lettre de Venise, venue sous le couvert de l'Ambassade d Autriche.
Henri de Montaignac
Une lettre de Venise !... « Monsieur, pourquoi ne vous le dirai-je pas ? Les Alpes me serviront d'éventail pour cacher ma rougeur ; je vous aime de loin comme de près. Je suis partie pour Venise, parce que je voulais fuir mon amour, en vous fuyant ; mais j'ai emporté mon coeur. Êtes-vous capable de faire le même chemin pour que je vous retrouve ? Je ne vous envoie pas mon portrait, parce que je n'ai pas encore eu le temps de poser : j'ai vingt ans et les Vénitiennes m'ont dit que j'étais belle. ROSALBA. »
Scène 5
Madame ***, Henri de Montaignac, Un Étudiant
Madame ***
Que lisiez-vous dont là avec autant de passion ?
Henri de Montaignac
Une lettre extravagante, signée Rosalba. Une déclaration d'amour qui m'arrive toute brûlante, après avoir traversé les Alpes.
Madame ***
Quelle folie ! Et vous croyez à cela ?
Henri de Montaignac
Pourquoi pas ? C'est bien désintéressé. Et puis, que voulez-vous, ne trouvant pas l'amour sous sa main, on va le chercher au bout du monde.
Madame ***
Bon voyage, mon voisin.
Henri de Montaignac
Oui, bon voyage ! Le pays du soleil et des chevelures dorées. J'irai plus tard à Harlem cherche votre tulipe verte.
Madame ***
Vous aimez les femmes rousses ?
Il relit sa lettre.
Henri de Montaignac
Qui vous parle des femmes rousses ! Est-ce que les Vénitiennes de Titien et de Véronèse sont rousses ? C'est l'or le plus pur. Rosalba.
Madame ***
Eh bien ! Monsieur, il parait que votre coeur voyage déjà ?
Henri de Montaignac
Je vous assure que cette lettre mystérieuse m'a donné un coup de feu. Vous avez le coeur savant, Madame, dites-moi s'il n'y a pas là un vrai amour ?
Madame ***
Oui, mais au delà des Alpes.
Montrant le grillage.
Henri de Montaignac
Il n'y a plus de Pyrénées pour la politique, il n'y a d'Alpes pour l'amour. Et puis qu'importe, s'il y a moins loin au delà des alpes qu'au delà de ce mur mitoyen. Voilà le Mont-Blanc de la vertu.
Madame ***
Il y pousse des roses sur le bord des abîmes.
Henri de Montaignac
Savez-vous, Madame, que mes roses vont de votre côté ?
Madame ***
Monsieur, ce sont les mienne. Je connais le code. Tout ce qui va de l'autre côté du mur mitoyen appartient au voisin.
Henri de Montaignac
Prenez garde, Madame, votre main est à moi.
Henri baise la mains de Madame ***.
Madame ***
Non, Monsieur, c'est vous qui n'avez plus vitre tête, car elle dépasse du mur.
Henri de Montaignac
Ah ! Si c'était le mur de Pyrame et Thisbé !
Madame ***
C'est curieux de voir comme vos fleurs et les miennes ont abusé de la permission d'être ensemble : les voilà toutes qui se donnent le main.
Henri de Montaignac
En vérité, c'est une conduite trop légère. En plein soleil !
Madame ***
Est-ce vous, Monsieur, qui cueillez mes roses ?
Henri de Montaignac
Moi, Madame, je ne sais pas qui me prend les miennes.
Un Étudiant
Je ne sais pas non plus. Qui est-ce qui le sait ?
Henri de Montaignac
On ne les laisse pas fleurir.
Un Étudiant
Est-ce que les voleurs attendent que le fruit soit mûr ? Qu'en dites vous Rosine ?
Madame ***
Quand partez vous ?
Henri de Montaignac
C'est vrai, je n'y pensais plus . - Adieu, Madame ! - Permettez mois de vous baiser le main.
Madame ***
Tout à l'heure, vous vous dispensé de la permission. Est-ce que vous allez partir tout de suite ?
Henri de Montaignac
L'ennui me faisait partir aujourd'hui pour Harlem, l'amour m'envoie à Venise. Adieu, Madame.
Madame ***
Adieu, Monsieur.
Scène 6
ROSINE (une étudiante), Un Étudiant
ROSINE (une étudiante)
Il vont cherche midi à quatorze heures, comme si l'amour était une affaire compliquée. Mais l'amour, c'est tout simple : on se rencontre, bonjour, bonsoir, et c'est fini. Moi, je n'y vais pas par quatre chemins.
Un Étudiant
Vous avez bien raison,Rosine. L'amour, c'est une chanson qu'on chante à deux ; après avoir chanté la chanson, on ne chante plus que le refrains, et quelquefois on le chante tout seul !
ROSINE (une étudiante)
Oui, et quand on ne chante plus du tout, on ferme sa porte au passé et on ouvre sa fenêtre à l'avenir.
Un Étudiant
Puisque l'avenir est entré, si nous fermions la fenêtre ?
ROSINE (une étudiante)
Prenez garde ! Je vais vous ouvrir la porte.
Scène 7
Madame ***, Henri de Montaignac, Un Étudiant, ROSINE (une étudiante)
Madame ***
Est-ce qu'il est parti pour de bon ?
Henri de Montaignac
J'avais oubliée...
Madame ***
Est-ce que vous avez été retenu par votre soeur ?
Henri de Montaignac
Ma soeur ! Qui vous a dit ?...
Madame ***
Je sais tout. Je sais votre passion pour les voyages impossibles et pour les femmes extravagantes.
Henri de Montaignac
Ma soeur m'a beaucoup parlé de Madame la Comtesse de ***.
Madame ***
Chut ! Ne dites pas mon nom. Paris c'est comme le bal masqué ; à la première rencontre, tout le monde est étranger ; une heure après, on se sait par coeur.
Henri de Montaignac
Quoi ! Il y a six semaines, quand vous êtes venue habiter ce balcon, vous saviez le nom de votre voisin ?
Madame ***
Ne vous rappelez-vous donc pas que nous nous sommes rencontrés à Venise ?
Henri de Montaignac
À Venise ? Aux bacchanales du Lido ? Vous étiez voilée jusqu'aux pieds.
Madame ***
Oui, je pleurais mon mari.
Henri de Montaignac
Avec d'aussi beaux yeux ?
Madame ***
Vous avec donc oublié qu'en revenant, par cette belle nuit étoilée ? Vous avez donné quatre bouteilles de vin de chypre à vos gondoliers pour leur faire chanter des vers du Tasse, que le Tasse n'a jamais écrits? Il y avait une gondole qui suivait le vôtre.
Henri de Montaignac
Et dans cette gondole, il y avait une femme.
Madame ***
Qui se laissait prendre à cette poésie vénitienne.
Henri de Montaignac
Une femme à qui j'ai donné la main pour débarquer à la place Saint-Marc et qui a disparu comme l'ombre d'Armide ? Adieu, Madame, car il est temps de partir.
Madame ***
Pourquoi est-il temps de partir ?
Henri de Montaignac
Parce que, si je ne partais pas aujourd'hui, je ne partirais pas demain, Madame. Adieu, donc.
Il s'éloigne.
Madame ***
Adieu, Monsieur.
Henri de Montaignac
Ne me parlez vous pas ?
Madame ***
Je vous dis adieu.
Henri de Montaignac
Ne trouvez vous pas, Madame, que rien n'est plus triste qu'un adieu ?
Madame ***
Surtout entre gens qui ne se connaissent pas.
Henri de Montaignac
Vous vous trompez, nous nous connaissons beaucoup.
Madame ***
Ah !
Henri de Montaignac
Oui. En vous voyant, il m'a semblé que je vous revoyais. Le poète l'a dit : la vie est un roman qu'on lit pour le seconde fois. Je suis bien sûr de n'en être pas à ma première existence et de vous avoir aimée dans un autre siècle.
Madame ***
En Egypte ou en Chine ? Sous quelle forme ?
Henri de Montaignac
Sous la forme d'une chimère.
Madame ***
Pourquoi n'aurions nous pas été tout simplement Adam et Ève ?
Un silence.
Henri de Montaignac
Je n'en répondrais pas. Ce qui est certain, c'est qu'en vous voyant, il m'a semblé que je me retrouvais en pays connu, et qu'en vous quittant, Madame, je crains d'avoir le mal du pays.
Madame ***
Qui vous dit de partir ?
Henri de Montaignac
Vous ne me dites pas de rester.
Un Étudiant
Il partira.
Elle enfile nue aiguille, l'étudiant prend le fil.
ROSINE (une étudiante)
Il ne partira pas. Qu'est ce que c'est que de nous ? C'est une drôle de chose que la vie !
Un Étudiant
La vie est un fil que Dieu tient pas les deux bouts et qu'il nous donne à retordre.
Madame ***
Ce voyage est donc sérieux ?
Henri de Montaignac
Oui, je suis las de toujours commencer, je veux en finir.
Madame ***
En finir ! Est-ce que vous êtes décidé à vous marier ?
Henri de Montaignac
Oui, très sérieusement. La plupart des femmes sont des coupes ciselées avec art, mais il faut les aimer des yeux et non des lèvres, parce qu'il n'y a rien dedans. Ici,c'est autre chose, si celle qui a écrit une pareille lettre est belle comme vous,je l'épouse, ce sera ma dernière folie.
Elle tend la main à Henri.
Madame ***
C'est bien, cela !
Henri de Montaignac
Il y a si longtemps que je cherche une vraie passion ! J'étais comme le navire qui tend ses voiles et qui n'a pas le bon vent. Ô Venise ! Venise !
Madame ***
Je pars aussi pour Venise.
Henri de Montaignac
Pourquoi allez-vous à Venise ?
Madame ***
Pour assister à vos noces.
Henri de Montaignac
Vous vous moquez de moi.
Madame ***
Nenni. Je vous présenterai à elle.
Henri de Montaignac
Alors, nous allons voyager ensemble ? Je ne comprends pas.
Madame ***
Ah ! Si vous ne voulez pas comprendre ! Cette Rosalba...
Henri de Montaignac
C'est donc vous.
Madame ***
Je vous expliquerai cela sans ce mur mitoyen.
Henri franchit les Alpes du balcon.
Henri de Montaignac
Est-ce que Napoléon n'a pas passé les Alpes ? Je franchis le Mont-Blanc.
Madame ***
Est-ce votre dernier voyage ?
Henri de Montaignac
Non, la lune de miel est invisible à Paris. Partons pour Venise.
Elle entre dans son appartement avec Henri.
Madame ***
Si vous voulez ; mais seulement nous passerons par le mairie du dixième arrondissement
Scène Dernière
Un Étudiant, ROSINE (une étudiante)
Un Étudiant
Ah ! ah ! ah ! Que dites vous de ce dénouement là, Rosine ?
La toile tombe.
ROSINE (une étudiante)
Je dis que nous n'irons pas nous marier au même arrondissement.