Acte I
Scène 1
Alizon, Gilles, Maître Adam Fumée, Léonard
Gilles Boiscourtier est occupé à griffonner et à bâiller lorsque entre la servante Alizon, un grand panier sous chaque bras. Dès qu'il la voit, Gilles Boiscourtier saute sur elle.
Alizon
Sainte Vierge, est-il permis de se jeter comme un loup-garou sur les créatures, dans une salle ouverte à tout venant ?
qui tire de l'un des paniers une bouteille de vin
Gilles
Ne crie donc pas, petite oie. On ne songe pas à te plumer. Tu n'en vaux pas la peine.
Elle pose ses paniers à terre, rattrape sa bouteille, soufflette le secrétaire, reprend ses paniers et s'enfile dans la cuisine, dont on voit la cheminée par la porte entr'ouverte.
Entre maître Adam Fumée.
Alizon
Veux-tu bien laisser le vin de Monsieur le Juge, larron !
Maître Adam Fumée
N'est-ce point ici que demeure Monsieur Léonard Botal, juge au civil et au criminel.
Gilles
C'est ici, Monsieur, et vous parlez à son secrétaire, Gilles Boiscourtier, pour vous servir.
On entend du dehors une voix qui chante : «du mouron pour les petits oiseaux».
Maître Adam Fumée
Eh ! Bien, mon garçon, va lui dire que son ancien condisciple, maître Adam Fumée, avocat, vient l'entretenir d'une affaire.
Léonard Botal descend l'escalier intérieur. Gilles se retire dans la cuisine.
Gilles
Monsieur, le voici lui-même.
Maître Adam Fumée
Salut, Monsieur Léonard Botal, j'ai joie à vous revoir.
Léonard
Bonjour, Maître Adam Fumée, comment vous portez-vous depuis le longtemps que je n'ai eu le plaisir de vous voir ?
Maître Adam Fumée
Fort bien ! Et vous de même, j'espère, Monsieur le Juge.
Léonard
Quel bon vent vous amène, maître Adam Fumée ?
Maître Adam Fumée
Je viens tout exprès de Chartres pour vous remettre un mémoire en faveur d'une jeune orpheline dont...
Léonard
Vous souvient-il, maître Adam Fumée, du temps où nous étudiions le droit à l'université d Orléans?
Maître Adam Fumée
Oui, nous jouions de la flûte, nous faisions collation avec les dames et nous dansions du matin au soir... Je viens, Monsieur le Juge et cher condisciple, vous remettre un mémoire en faveur d'une jeune orpheline dont la cause est présentement pendante devant vous.
Léonard
Donne-t-elle des épices ?
Maître Adam Fumée
C'est une jeune orpheline...
Léonard
J'entends bien. Mais donne-t-elle des épices ?
Maître Adam Fumée
C'est une jeune orpheline dépouillée par son tuteur, qui ne lui a laissé que les yeux pour pleurer. Si elle gagne son procès, elle redeviendra riche et donnera de grandes marques de sa reconnaissance.
Léonard
Nous examinerons son affaire.
Maître Adam Fumée
Je vous remercie, Monsieur le Juge et cher ancien condisciple.
Léonard
Nous l'examinerons sans haine ni faveur.
Maître Adam Fumée
Vous n'avez pas besoin de le dire... Mais répondez-moi. Tout va-t-il bien comme vous voulez ? Vous paraissez soucieux. Pourtant vous êtes nanti d'une bonne charge ?
Léonard
Je l'ai payée comme bonne et n'ai point été trompé.
Maître Adam Fumée
Peut-être êtes-vous las de vivre seul. Ne songez-vous point à vous marier ?
Léonard
Eh ! Quoi ? Maître Adam, ne savez-vous point que je suis marié tout de frais ; j'ai épousé, le mois dernier, une jeune provinciale de bonne maison et bien faite, Catherine Momichel, la septième fille du lieutenant criminel de Salency. Malheureusement elle est muette. C'est ce qui m'afflige.
Maître Adam Fumée
Votre femme est muette ?
Léonard
Hélas !
Maître Adam Fumée
Tout à fait muette ?
Léonard
Comme un poisson.
Maître Adam Fumée
Ne vous en étiez-vous pas aperçu avant de l'épouser ?
Léonard
Il était bien impossible de ne pas en faire la remarque. Mais je ne m'en sentais pas affecté alors comme aujourd'hui. Je considérais qu'elle était belle, qu'elle avait du bien, et je ne pensais qu'aux avantages qu'elle m'apportait et au plaisir que je prendrais avec elle. Mais maintenant ces considérations ne me frappent pas autant et je voudrais bien qu'elle sût parler ; j'y trouverais un plaisir pour mon esprit et un avantage pour ma maison. Que faut-il dans la demeure d'un juge ? Une femme avenante, qui reçoive obligeamment les plaideurs et, par de subtils propos, les amène tout doucement à faire des présents pour qu'on instruise leur affaire avec plus de soin. Les gens ne donnent que lorsqu'ils y sont encouragés. Une femme, adroite en paroles et prudente en action, tire de l'un un jambon, de l'autre une pièce de drap ; d'un troisième, du vin ou de la volaille. Mais cette pauvre muette de Catherine n'attrape jamais rien. Tandis que la cuisine, le cellier, l'écurie et la grange de mes confrères regorgent de biens, grâce à leur femme, je reçois à peine de quoi faire bouillir la marmite. Voyez, maître Adam Fumée, comme il me porte tort d'avoir une femme muette. J'en vaux la moitié moins... Et le pis est que j'en deviens mélancolique et comme égaré.
Maître Adam Fumée
Vous n'en avez pas sujet, Monsieur le Juge. En y regardant bien, on trouverait dans votre cas des avantages qui ne sont pas à dédaigner.
Léonard
Vous ne savez pas ce que c'est, maître Adam. Quand je tiens dans mes bras ma femme qui est aussi bien faite que la plus belle statue, du moins me le semble-t-il, et qui n'en dit certes pas davantage, j'en éprouve un trouble bizarre et un singulier malaise ; je vais jusqu'à me demander si je n'ai pas affaire à une idole, à un automate, à une poupée magique, à quelque machine enfin due à l'art d'un sorcier, plutôt qu'à une créature du bon Dieu et, parfois, le matin, je suis tenté de sauter à bas de mon lit pour échapper au sortilège.
Maître Adam Fumée
Quelles imaginations !
Léonard
Ce n'est pas tout encore. À vivre près d'une muette, j'en deviens muet moi-même. Parfois, je me surprends à m'exprimer, comme elle, par signes. L'autre jour, au tribunal, il m'arriva de rendre une sentence en pantomime et de condamner un homme aux galères, au seul moyen du geste et de la mimique.
Maître Adam Fumée
Vous n'avez pas besoin d'en dire davantage. On conçoit qu'une femme muette soit d'une pauvre conversation. Et l'on n'aime pas à parler, quand on ne reçoit jamais de réponse.
Léonard
Vous savez maintenant quelle est la cause de ma tristesse.
Maître Adam Fumée
Je ne veux pas vous contrarier et je tiens cette cause pour juste et suffisante. Mais peut-être existe-t-il un moyen de la faire cesser. Dites-moi: votre femme est-elle sourde comme elle est muette ?
Léonard
Catherine n'est pas plus sourde que vous et moi ; elle l'est même moins, si j'ose dire ; elle entendrait l'herbe pousser.
Maître Adam Fumée
En ce cas, il faut prendre bon espoir. Les médecins, apothicaires et chirurgiens, s'ils parviennent à faire parler un sourd-muet, ce n'est jamais que d'une langue aussi sourde que son oreille. Il n'entend ni ce qu'on lui dit ni ce qu'il dit lui-même. Il en va tout autrement des muets qui entendent. C'est un jeu, pour un médecin, que de leur délier la langue. L'opération coûte si peu qu'on la fait journellement sur les petits chiens qui tardent à aboyer. Fallait-il donc un provincial tel que moi pour vous apprendre qu'un fameux médecin, qui demeure à quelques pas de votre logis, au carrefour Buci, dans la maison du Dragon, maître Simon Colline, est renommé pour couper le filet aux dames de Paris. En un tournemain, il fera couler de la bouche de madame votre épouse le flot clair des paroles bien sonnantes, comme en tournant un robinet on donne cours à un ruisseau qui s'échappe avec un doux murmure.
Léonard
Vous dites vrai, maître Adam ? Vous ne me trompez point ? Vous ne plaidez point?
Maître Adam Fumée
Je vous parle en ami et vous dis la vérité pure.
Léonard
Je ferai donc venir ce célèbre médecin. Et sans tarder d'un instant.
Maître Adam Fumée
À votre aise ! Mais avant de l'appeler, vous réfléchirez mûrement sur ce qu'il convient de faire. Car, tout bien pesé, si une femme muette a ses inconvénients, elle a aussi ses avantages. Bonsoir, Monsieur le Juge et ancien condisciple. Croyez-moi bien votre ami et lisez mon mémoire, je vous prie. Si vous exercez votre justice en faveur d'une jeune orpheline dépouillée par un tuteur avide, vous n'aurez point à vous en repentir.
Maître Adam sort.
Léonard
Revenez tantôt, maître Adam Fumée ; j'aurai préparé mon arrêt.
Scène 2
Léonard, Gilles, On Entend Un Ramoneur Qui Crie Du Dehors
Léonard
Gilles ! Gilles !... Le paillard ne m'entend pas ; il est dans la cuisine en train de culbuter, à son ordinaire, la marmite et la servante. C'est un goinfre et un débauché. Gilles !... Gilles !... Drôle ! Coquin !...
Gilles
Me voici, Monsieur le Juge.
Léonard
Mon ami, va de ce pas chez ce fameux médecin qui demeure au carrefour Buci, dans la maison du Dragon, maître Simon Colline, et dis-lui de venir tout de suite donner, en ce logis, ses soins à une femme muette.
Gilles
Oui, Monsieur le Juge.
Léonard
Suis droit ton chemin et ne va pas sur le Pont-Neuf, voir les bateleurs. Car je te connais, mauvais pèlerin. Tu n'as pas ton pareil pour ferrer la mule...
Gilles
Monsieur, vous me jugez mal...
Léonard
Va ! Et amène ici ce fameux médecin.
Il sort.
Gilles
Oui, Monsieur le Juge.
Catherine, descendue par l'escalier intérieur, vient se mettre à son rouet, tout près de la table. Elle sourit à son mari et se prépare à filer. Léonard, s'interrompant d'écrire :
On entend un villageois qui passe dans la rue en chantant: « Du bon cresson de fontaine, la santé du corps. À six liards la botte ! À six liards la botte. »
On entend un marchand qui passe dans la rue en criant : « Chandoile de coton ! Chandoile qui plus ard clair que nulle étoile ! »
Catherine donne des marques de satisfaction.
Catherine exprime sa joie par une gracieuse impatience des bras et des jambes. On entend un aveugle qui passe dans la rue en chantant la bourrée sur la musette :
L'aveugle d'une voix lugubre : « La charité pour l'amour de Dieu, mes bons messieurs et dames.» Puis il se montre sur le seuil et continue de chanter :
Catherine se met à danser avec l'aveugle la bourrée. L'aveugle reprend :
L'aveugle s'interrompt de jouer et de danser pour dire, d'une voix caverneuse et formidable: «La charité pour l'amour de Dieu, mes bons messieurs et dames.»
Léonard
Dans l'eau l'poisson frétille, Qui l'attrapera? La déra ; Dans l'eau l'poisson frétille, Qui l'attrapera? Vous, la jeune fille, On vous aimera. Passant vers la rivière, Nous donnant le bras La déra ! Passant vers la rivière, Nous donnant le bras, Trouvons la meunière, Avec nous dansa La déra ! Trouvons la meunière, Avec nous dansa La déra! J'ai quatorze arrêts à rendre aujourd'hui, sans compter la sentence relative à la pupille de maître Adam Fumée. Et cela est un grand travail, car une sentence ne fait point honneur à un juge quand elle n'est pas bien tournée, fine, élégante et garnie de tous les ornements du style et de la pensée. Il faut que les idées y rient et que les mots y jouent. Où mettre de l'esprit, sinon, dans un arrêt ? Bonjour m'amour... Je ne vous avais pas seulement entendue. Vous êtes comme ces figures de la fable qui semblent couler dans l'air ou comme ces songes que les dieux, au dire des poètes, envoient aux heureux mortels. M'amour, vous êtes une merveille de la nature ; vous êtes une personne accomplie de toutes les manières ; il ne vous manque que la parole. Ne seriez-vous pas bien contente de l'acquérir ? Ne seriez-vous pas heureuse de faire passer sur vos lèvres toutes les jolies pensées qu'on devine dans vos yeux ? Ne seriez-vous pas satisfaite de montrer votre esprit ? Ne vous serait-il pas agréable de dire à votre époux que vous l'aimez ? Ne vous serait-il pas doux de l'appeler votre trésor et votre coeur ? Oui sans doute !... Eh ! Bien, je vous annonce une bonne nouvelle, m'amour... Il va venir tantôt ici un bon médecin qui vous fera parler... Il vous déliera la langue sans vous faire de mal.
À Catherine qui s'est remise à son rouet.
Il additionne.
Catherine, qui ne file plus, s'appuie contre la table et regarde son mari en souriant. Puis elle s'assied sur la table couverte de sacs de procès. Léonard feignant de tirer les sacs de dessous elle :
Léonard
Truand, ladre, malandrin, et en lui jetant des sacs de procès à la tête. M'amour, depuis que vous êtes descendue près de moi, je n'ai pas perdu mon temps ; j'ai envoyé au pilori quatorze hommes et six femmes, distribué entre dix-sept individus... Six... vingt-quatre... trente-deux... quarante-quatre... quarante-sept et neuf, cinquante-six, et onze, soixante-sept, et dix, soixante-dix-sept, et huit, quatre-vingt-cinq, et vingt, cent cinq. Cent cinq ans de galères. Cela ne donne-t-il pas une haute idée du pouvoir d'un juge, et puis-je me défendre d'en ressentir quelque orgueil ? M'amour, vous dérobez de grands coupables à ma justice. Des larrons, des meurtriers. Je ne les poursuivrai pas: ce lieu de refuge est sacré.
Léonard et Catherine s'embrassent par-dessus la table. Mais voyant venir la Faculté, Catherine se sauve par l'escalier intérieur.
On Entend Un Ramoneur Qui Crie Du Dehors
Ramonez vos cheminées, jeunes dames, du haut en bas.
Scène 3
Gilles, Maître Simon Colline, Léonard, Maître Jean Maugier, Maître Jean, Maitre Séraphin Dulaurier, Alizon, Maître Maugier
Gilles
Monsieur le juge, voici ce grand docteur que vous avez fait appeler.
Maître Simon Colline
Oui, je suis maître Simon Colline en personne... Et voici maître Jean Maugier, chirurgien. Vous avez réclamé notre ministère?
Léonard
Oui, Monsieur, pour donner la parole à une femme muette.
Maître Simon Colline
Fort bien. Nous attendons maître Séraphin Dulaurier, apothicaire. Dès qu'il sera venu, nous opérerons selon notre savoir et entendement.
Léonard
Ah ! Vraiment il faut un apothicaire pour faire parler une muette ?
Maître Simon Colline
Oui, Monsieur, et quiconque en doute ignore totalement les relations des organes entre eux et leur mutuelle dépendance. Maître Séraphin Dulaurier ne tardera pas à venir.
soudain beugle d'une voix de Stentor
Maître Jean Maugier
Oh ! Qu'il faut être reconnaissant aux savants médecins qui, tels que maître Simon Colline, travaillent à nous conserver la santé et nous soignent dans nos maladies. Oh ! Qu'ils sont dignes de louanges et de bénédictions ces bons médecins qui se conforment dans la pratique de leur profession aux règles d'une savante physique et d'une longue expérience.
Maître Simon Colline
Vous êtes trop obligeant, maître Jean Maugier.
Léonard
En attendant Monsieur l apothicaire, voulez-vous vous rafraîchir, messieurs?
Maître Simon Colline
Volontiers.
Maître Jean
Avec plaisir.
Léonard
Ainsi donc vous ferez, maître Simon Colline, une petite opération qui fera parler ma femme ?
Maître Simon Colline
C'est-à-dire que je commanderai l'opération. J'ordonne, maître Jean Maugier exécute... Avez-vous vos instruments maître Jean ?
Il présente une scie de trois pieds de long avec des dents de deux pouces, des couteaux, des tenailles, des ciseaux, une broche, un vilebrequin, une gigantesque vrille, etc.
Entre Alizon, avec le vin.
Maître Jean
Oui, maître.
Léonard
J'espère, Messieurs, que vous n'allez point vous servir de tout cela ?
Maître Simon Colline
Il ne faut jamais se trouver démuni auprès d'un malade.
Léonard
Buvez, Messieurs.
Maître Simon Colline
Ce petit vin n'est pas mauvais.
Léonard
Vous êtes trop honnête. Il vient de mes vignes.
Maître Simon Colline
Vous m'en enverrez une barrique.
Léonard
Je ne t'ai pas dit de boire, fripon.
Entre maître Séraphin.
regardant par la fenêtre dans la rue
Maître Jean
Voici maître Séraphin Dulaurier, apothicaire !
Maître Simon Colline
Et voici sa mule !... Non, vraiment : C'est maître Séraphin Dulaurier lui-même. On s'y trompe toujours. Buvez maître Séraphin. Il est frais.
Maitre Séraphin Dulaurier
À votre santé, mes maîtres !
Maître Simon Colline
Versez la belle. Versez à droite, versez à gauche, versez ici, versez là. De quelque côté qu'elle se tourne elle montre de riches appas. N'êtes-vous pas glorieuse, ma fille, d'être si bien faite ?
Alizon
Pour le profit que j'en tire, ce n'est pas le cas d'être glorieuse. Les appas ne rapportent guère quand ils ne sont pas recouverts de soie et de brocart.
Maitre Séraphin Dulaurier
À votre santé, mes maîtres !
Ils boivent tous et font boire Alizon.
Alizon
On aime à rire avec nous. Mais gratis pro Deo.
Maître Simon Colline
Maintenant que nous sommes au complet nous pouvons monter auprès de la malade.
Il monte par l'escalier intérieur.
Léonard
Je vais vous y conduire, Messieurs.
Maître Simon Colline
Passez, maître Maugier, à vous l'honneur.
son verre à la main
Maître Maugier
Je passe, sachant bien que l'honneur est de marcher derrière.
Maître Séraphin monte, une bouteille à la main.
Maître Simon Colline
Passez, maître Séraphin Dulaurier.
Alizon, après avoir donné un soufflet à Gilles qui voulait l'embrasser, grimpe la dernière.
On les entend qui reprennent tous en choeur:
Maître Simon Colline
À boire ! À boire ! À boire! Nous quitt'rons-nous sans boire? Les bons amis ne sont pas si fous Que d'se quitter sans boire un coup. À boire ! À boire ! À boire !
Acte Deuxième
Scène 1
Maître Adam Fumée, Léonard
Maître Adam Fumée
Bonsoir, Monsieur le Juge. Comment vous portez-vous ?
Léonard
Assez bien. Et vous ?
Maître Adam Fumée
De mon mieux. Excusez mon importunité, Monsieur le Juge et cher ancien condisciple. Avez-vous examiné l'affaire de ma jeune pupille dépouillée par son tuteur.
Léonard
Pas encore, maître Adam Fumée... Mais que me dites-vous là ? Vous avez dépouillé votre pupille ?...
Maître Adam Fumée
N'en croyez rien, Monsieur. Je dis « ma pupille » par amitié pure. Je ne suis point son tuteur, Dieu merci ! Je suis son avocat. Et si elle rentre dans ses biens, qui sont grands, je l'épouserai : j'ai déjà eu la précaution de lui donner de l'amour pour moi. C'est pourquoi je vous serai reconnaissant d'examiner son affaire le plus promptement possible. Vous n'avez, pour cela, qu'à lire mon mémoire : il contient tout ce qu'il faut savoir.
Léonard
Votre mémoire, maître Adam, est là, sur ma table. J'en aurais déjà pris connaissance, si je n'avais eu des affaires. J'ai reçu chez moi la fleur de la Faculté de médecine, et c'est par votre conseil que m'est venu ce tracas.
Maître Adam Fumée
Que voulez-vous dire?
Léonard
J'ai fait appeler le fameux médecin dont vous m'aviez parlé, maître Simon Colline. Il est venu avec un chirurgien et un apothicaire ; il a examiné Catherine, ma femme, des pieds à la tête, pour savoir si elle était muette. Puis, le chirurgien a coupé le filet à ma chère Catherine, l'apothicaire lui a donné un remède et elle a parlé.
Maître Adam Fumée
Elle a parlé ? Lui fallait-il un remède pour cela ?
Léonard
Oui, à cause de la sympathie des organes.
Maître Adam Fumée
Ah !... Enfin, l'essentiel est qu'elle a parlé. Qu'a-t-elle dit?
Léonard
Elle a dit: « Apportez-moi le miroir ! » Et, me voyant tout ému, elle a ajouté: « Mon gros chat, vous me donnerez pour ma fête une robe de satin et un chaperon bordé de velours.»
Maître Adam Fumée
Et elle a continué de parler ?
Léonard
Elle ne s'est plus arrêtée.
Maître Adam Fumée
Et vous ne me remerciez pas du conseil que je vous ai donné ; vous ne me remerciez pas de vous avoir fait connaître ce grand médecin. N'êtes-vous pas bien content d'entendre parler madame votre épouse ?
Léonard
Si fait ! Je vous remercie de tout mon coeur, maître Adam Fumée, et je suis bien content d'entendre parler mon épouse.
Maître Adam Fumée
Non ! Vous ne montrez pas autant de satisfaction qu'il faudrait. Il y a quelque chose que vous ne dites pas et qui vous chagrine.
Léonard
Où prenez-vous cela ?
Maître Adam Fumée
Sur votre visage... Qu'est-ce qui vous fâche ? Madame votre épouse ne parle-t-elle pas bien ?
Léonard
Elle parle bien et beaucoup. Je vous l'avoue, l'abondance de ses discours m'incommoderait si elle se maintenait longtemps au point qu'elle a atteint d emblée.
Maître Adam Fumée
J'en avais eu tantôt quelque prévision, Monsieur le Juge. Mais il ne faut pas désespérer si vite. Ce flux de paroles décroîtra peut-être. C'est le premier bouillonnement d'une source brusquement ouverte... Tous mes compliments, monsieur le Juge. Ma pupille se nomme Ermeline de la Garandière. N'oubliez point son nom; soyez-lui favorable et vous n'aurez point affaire à des ingrats. Je reviendrai ce soir.
Maître Adam Fumée sort.
Léonard
Maître Adam Fumée, je vais tout de suite étudier votre affaire.
Scène 2
Léonard, Catherine, Gilles, Alizon
Léonard
Mémoire pour la demoiselle Ermeline-Jacinthe-Marthe de la Garandière.
Catherine
Qu'est-ce que vous faites-là, mon ami ? Vous paraissez occupé. Vous travaillez beaucoup. Ne craignez-vous pas que cela vous fasse du mal ? Il faut se reposer quelquefois. Mais vous ne me dites pas ce que vous faites-là, mon ami ?
Léonard
M'amour, je...
Catherine
Est-ce donc un si grand secret ? Et dois-je l'ignorer ?
Léonard
M'amour, je...
Catherine
Si c'est un secret ne me le dites pas.
Léonard
Laissez-moi du moins le temps de vous répondre. J'instruis une affaire et me prépare à rendre une sentence.
Catherine
C'est important de rendre une sentence.
Léonard
Sans doute. Non seulement l'honneur, la liberté et parfois la vie des personnes en dépendent, mais encore le juge y montre la profondeur de son esprit et la politesse de son langage.
Catherine
Alors instruisez votre affaire et préparez votre sentence, mon ami. Je ne dirai rien.
Léonard
C'est cela... La demoiselle Ermeline-Jacinthe-Marthe de la Garandière...
Catherine
Mon ami, que croyez-vous qui me sera le plus séant, une robe de damas ou bien un habit tout de velours à la Turque ?
Léonard
Je ne sais, je...
Catherine
Il me semble que le satin à fleurs conviendrait mieux à mon âge, surtout s'il est clair et les fleurs petites...
Léonard
Peut-être ! Mais...
Catherine
Et ne pensez-vous pas, mon ami, qu'il serait malséant d'outrer l'ampleur du vertugadin ? Sans doute il faut qu'une jupe bouffe; l'on n'aurait pas l'air vêtue sans cela et l'on ne doit point lésiner sur le tour de jupe. Mais voudriez-vous, mon ami, que je pusse cacher deux galants sous mon vertugadin ? Cette mode tombera; il viendra un jour où les dames de qualité l'abandonneront, et les bourgeoises suivront cet exemple. Vous ne croyez pas?
Léonard
Si ! Mais...
Catherine
Quant aux mules il en faut soigner la façon. C'est au pied qu'on juge une femme et la vraie élégante se voit à la chaussure. N'est-ce pas votre avis, mon ami ?
Léonard
Oui, mais...
Catherine
Faites votre sentence. Je ne dirai plus rien.
Lisant et prenant des notes.
Léonard
C'est cela ! Or le tuteur de la dite demoiselle, Hugues Thomassin seigneur de Piédeloup a dérobé à la dite demoiselle son...
Catherine
Mon ami, s'il en faut croire la présidente de Montbadon, le monde est bien corrompu ; il court à sa perte ; les jeunes gens d'aujourd'hui préfèrent à un honnête mariage le commerce des vieilles dames cousues d'or ; et pendant ce temps-là, les filles honnêtes restent en friche. Est-ce possible ? Répondez-moi mon ami.
Léonard
Ma mie, consentez à vous taire un moment ou bien allez parler ailleurs. Je ne sais où j'en suis.
Catherine
Soyez tranquille, mon ami. Je ne dirai plus un mot.
Écrivant.
Léonard
À la bonne heure. « Ledit seigneur de Piédeloup, tant en fauchées de pré qu'en hottes de pommes...»
Catherine
Mon ami, nous avons aujourd'hui pour souper un hachis de mouton avec le reste de l'oie qu'un plaideur nous a donnée. Est-ce assez, dites-moi ; cela vous suffit-il ? Je déteste la lésine et j'aime l'abondance de la table, mais que sert de faire servir des plats qu'on remporte tout garnis à l'office. La vie est devenue fort coûteuse. Au marché de la volaille, au marché aux herbes, chez le boucher, chez le fruitier, tout a tellement enchéri qu'on aura bientôt meilleur compte à commander les repas chez le traiteur.
Écrivant.
Léonard
Je vous prie... « Orpheline de naissance. »
Catherine
Vous verrez qu'on y viendra. C'est qu'un chapon, une perdrix, un lièvre, coûtent moins, lardés et rôtis, qu'en les achetant tout vifs au marché. Cela vient de ce que les rôtisseurs, qui les prennent en gros, les ont à bas prix et peuvent les revendre très avantageusement. Je ne dis pas pour cela qu'il faille faire venir notre ordinaire de chez le rôtisseur. On fait bouillir sa marmite chez soi, c'est le mieux ; mais quand on veut régaler des amis, quand on donne un dîner prié, le plus expéditif et le moins dispendieux est de faire venir le dîner du dehors. Les rôtisseurs et les pâtissiers, en moins d'une heure vous apprêtent un dîner pour douze, pour vingt, pour cinquante personnes ; le rôtisseur vous donne la chair et la volaille, le cuisinier, les gelées, les sauces, les ragoûts ; le pâtissier les pâtés, les tourtes, les entrées, les desserts. C'est bien commode. Vous n'êtes point de cet avis, Léonard ?
Léonard
De grâce !
Catherine
Ce n'est pas étonnant que tout enchérisse. Le luxe de la table devient chaque jour plus insolent. Dès qu'on traite un parent ou un ami, on ne se contente pas de trois services, bouilli, rôti, fruit. On veut encore avoir des viandes de cinq ou six façons différentes, avec tant de sauces, de hachis ou de pâtisseries que c'est un vrai salmigondis. Vous ne jugez pas cela excessif, mon ami ? Moi, je ne conçois pas le plaisir qu'on trouve à s'empiffrer de tant de viandes. Ce n'est pas que je dédaigne les bons plats, je suis friande. Il me faut peu mais fin. J'aime surtout les rognons de coq et les fonds d'artichaut. Et vous Léonard, n'avez-vous pas un faible pour les tripes et les andouilles. Fi ! Fi ! Peut-on aimer les andouilles ?
Léonard
Je vais devenir fou ! Je sens que je vais devenir fou.
Catherine
Mon ami, je ne vais plus rien dire, parce qu'en parlant, je pourrais vous déranger de votre travail.
Léonard
Puissiez-vous faire ce que vous dites.
Catherine
Je n'ouvrirai pas la bouche.
Léonard
À merveille.
Catherine
Vous voyez mon ami; je ne dis plus rien.
Léonard
Oui.
Catherine
Je vous laisse travailler bien tranquille.
Léonard
Oui.
Catherine
Et rédiger en paix votre sentence. Est-elle bientôt faite ?
Écrivant.
Léonard
Elle ne le sera jamais si vous ne vous taisez. « Item, cent vingt livres de rentes que cet indigne tuteur a soustraites à la pauvre orpheline...»
Catherine
Écoutez ! Chut ! Écoutez ! Est-ce qu'on ne crie pas au feu ? Il m'a semblé l'entendre. Mais peut-être me serai-je trompée. Y a-t-il rien d'effrayant comme un incendie ? Le feu est plus terrible encore que l'eau. J'ai vu brûler l'année dernière les maisons du Pont-au-Change. Quel désordre ! Quels dégâts ! Les habitants jetaient leurs meubles dans la rivière et se précipitaient eux-mêmes par les fenêtres. Ils ne savaient ce qu'ils faisaient; la peur leur ôtait la raison.
Léonard
Seigneur, ayez pitié de moi !
Catherine
Pourquoi gémissez-vous, mon ami ? Dites-moi ce qui vous importune.
Léonard
Je n'en puis plus.
Catherine
Reposez-vous, Léonard. Il ne faut pas vous fatiguer ainsi. Ce n'est pas raisonnable, et vous auriez tort de...
Léonard
Ne vous tairez-vous donc jamais ?
Catherine
Ne vous fâchez pas, mon ami. Je ne dis plus rien.
Léonard
Le ciel le veuille !
Elle s'assied sur la table.
Léonard, excédé, monte à son échelle avec son écritoire et s'assied sur un échelon du milieu, où il tâche d'écrire.
D'abord elle énumère tous les présents que son mari reçoit. Le compte en est fastidieux.
Elle monte de l'autre côté de l'échelle double et s'assied en face de Léonard.
Catherine
Oh ! Voici Madame de la Bruine, la femme du procureur qui approche ; elle porte un chaperon bordé de soie et un grand manteau puce par-dessus sa robe de brocart. Elle est suivie d'un laquais plus sec qu'un hareng saur. Léonard, elle regarde de ce côté : elle a l'air de venir nous faire visite. Dépêchez-vous de pousser les fauteuils pour la recevoir : il faut accueillir les personnes selon leur état et leur rang. Elle va s'arrêter à notre porte. Non, elle passe ; elle est passée. Peut-être me suis-je trompée. Peut-être n'est-ce pas elle. On ne reconnaît pas toujours les personnes. Mais si ce n'est pas elle, c'est quelqu'un qui lui ressemble, et même qui lui ressemble beaucoup. Quand j'y songe, je suis sûre que c'était elle, il ne peut se trouver à Paris une seule femme aussi semblable à Madame de la Bruine. Mon ami... Mon ami... Est-ce que vous auriez été content que Madame de la Bruine nous fît une visite ? Vous qui n'aimez pas les femmes bavardes, il est heureux pour vous que vous ne l'ayez pas épousée ; elle jacasse comme une pie, elle ne fait que babiller du matin au soir. Quelle claquette ! Et elle raconte quelquefois des histoires qui ne sont pas à son honneur. En quoi cela nous intéresse-t-il que le procureur de la Bruine reçoive du gibier, de la farine, de la marée, ou bien encore un pain de sucre ? Mais Madame de la Bruine se garde bien de dire que son mari a reçu un jour un grand pâté d Amiens, et que, quand il l'ouvrit, il ne trouva que deux grandes cornes.
Il se réfugie sur l'armoire avec son écritoire et ses papiers.
Léonard
Ma tête éclate !
Catherine
Avez-vous vu cette procureuse, car enfin, elle n'est que la femme d'un procureur ? Elle porte un chaperon brodé, comme une princesse. Ne trouvez-vous pas cela ridicule ; mais aujourd'hui tout le monde se met au-dessus de sa condition, les hommes comme les femmes. Les jeunes clercs du palais veulent passer pour des gentilshommes ; ils portent des chaînes d'or, des ferrements d'or, des chapeaux à plumes ; malgré cela on voit bien ce qu'ils sont.
Appelant.
Entre Gilles.
Léonard
Au point où j'en suis, je ne réponds plus de moi, et je me sens capable de commettre un crime. Gilles ! Gilles ! Gilles ! Le fripon ! Gilles ! Alizon ! Gilles ! Gilles ! Va vite trouver le célèbre médecin du carrefour Buci, maître Simon Colline, et dis-lui qu'il revienne tout de suite pour une affaire bien autrement nécessaire et pressante que la première.
Il sort.
Gilles
Oui, Monsieur le Juge.
Catherine
Qu'avez-vous, mon ami ? Vous paraissez échauffé. C'est peut-être le temps qui est lourd. Non ?... C'est le vent d'Est, ne croyez-vous pas ? Ou le poisson que vous avez mangé à dîner.
Il prend à brassées les sacs de procès entassés sur l'armoire où il s'est réfugié et les jette à la tête de Catherine qui descend lestement de l'échelle et se sauve épouvantée, par l'escalier intérieur, en criant.
Léonard
Non omnia possumus omnes. Il appartient aux Suisses de vider les pots, aux merciers d'auner du ruban, aux moines de mendier, aux oiseaux de fienter partout et aux femmes de caqueter à double ratée. Oh ! Que je me repens, péronnelle de t'avoir fait couper le filet. Mais, sois tranquille, ce grand médecin va bientôt te rendre plus muette qu'auparavant.
Catherine
- Au secours, au meurtre ! Mon mari est devenu fou ! Au secours !
Entre Alizon.
Léonard
Alizon ! Alizon !
Alizon
Quelle vie ! Monsieur, vous êtes donc devenu meurtrier ?
Alizon monte l'escalier.
Léonard
Alizon, suivez-la, tenez-vous auprès d'elle et ne la laissez pas descendre. Sur votre vie, Alizon, ne la laissez pas descendre. Car de l'entendre encore je deviendrais enragé et Dieu sait à quelles extrémités je me porterais sur elle et sur vous. Allez !
Scène 3
Maître Adam Fumée, Léonard, Mademoiselle de la Garandière
Maître Adam Fumée
Souffrez, Monsieur le Juge, que, pour attendrir votre coeur et pour émouvoir vos entrailles, je vous présente cette jeune orpheline qui, dépouillée par un tuteur avide, implore votre justice. Ses yeux parleront mieux à votre âme que ma voix. Mademoiselle de la Garandière vous apporte ses prières et ses larmes; elle y joint un jambon, deux pâtés de canard, une oie et deux barbots. Elle ose espérer en échange, une sentence favorable.
Léonard
Mademoiselle, vous m'intéressez... Avez-vous quelque chose à ajouter pour la défense de votre cause ?
Mademoiselle de la Garandière
Vous êtes trop bon, Monsieur ; je m'en réfère à ce que vient de dire mon avocat.
Léonard
C'est tout ?
Mademoiselle de la Garandière
Oui Monsieur.
Au laquais.
Le laquais sort. À maître Adam.
Il descend de son armoire.
Léonard
Elle parle bien, elle parle peu. Cette orpheline est touchante. Portez ce paquet à l'office. Maître Adam, quand vous êtes entré je rédigeais le jugement que je rendrai tantôt dans l'affaire de cette demoiselle.
Maître Adam Fumée
Quoi, sur cette armoire?
Lisant.
Léonard
Je ne sais où j'en suis ; j'ai la tête bien malade. Voulez-vous entendre le jugement ? J'ai moi-même besoin de le relire. « Attendu que la demoiselle de la Garandière, orpheline de naissance a soustrait frauduleusement et dolosivement au sieur Piédeloup son tuteur, dix fauchées de pré, quatre-vingts livres de poisson d étang, attendu qu'il n'y a rien d'effrayant comme un incendie, attendu que Monsieur le Procureur a reçu un pâté d Amiens dans lequel il y avait deux cornes...
Maître Adam Fumée
Ciel que lisez-vous là?
Léonard
Ne me le demandez pas ; je n'en sais rien moi-même. Il me semble qu'un diable m'a, deux heures durant, mis la cervelle au pilon. Je suis devenu idiot... Et c'est par votre faute, maître Adam Fumée... Si ce bon médecin n'avait pas rendu ma femme parlante...
Maître Adam Fumée
Ne m'accusez pas, Monsieur Léonard. Je vous avais prévenu. Je vous avais bien dit qu'il fallait y regarder à deux fois avant de délier la langue d'une femme.
Léonard
Ah ! Maître Adam Fumée, combien je regrette le temps où Catherine était muette. Non ! La nature n'a pas de fléau plus terrible qu'une femme bavarde... Mais je compte bien que les médecins révoqueront leur bienfait cruel. Je les ai fait appeler et voici justement le chirurgien.
Scène 4
Maître Maugier, Maître Simon Colline, Léonard, Maitre Séraphin Dulaurier, Maître Adam Fumée
Entre maître Simon Colline et sa suite.
Maître Maugier
Monsieur le juge j'ai l'honneur de vous saluer. Voici maître Simon Colline qui s'avance sur sa mule, suivi de maître Séraphin Dulaurier, apothicaire. Autour de lui se presse un peuple idolâtre ; les chambrières, troussant leur cotillon et les marmitons portant une manne sur leur tête lui font cortège: Oh ! Qu'avec justice maître Simon Colline fait l'admiration du peuple quand il va par la ville portant la robe, le bonnet carré, l'épitoge et le rabat. Oh ! Qu'il faut être reconnaissant à ces bons médecins qui travaillent à nous conserver la santé et à nous soigner dans...
Maître Simon Colline
Assez ; cela suffit...
Léonard
Maître Simon Colline, j'avais hâte de vous voir. Je réclame instamment votre ministère.
Maître Simon Colline
Pour vous, Monsieur ? Quel est votre mal ? Où souffrez-vous?
Léonard
Non ! Pour ma femme : celle qui était muette.
Maître Simon Colline
Éprouve-t-elle quelque incommodité ?
Léonard
Aucune. C'est moi qui suis incommodé.
Maître Simon Colline
Quoi ! C'est vous qui êtes incommodé et c'est votre femme que vous voulez guérir ?
Léonard
Maître Simon Colline, elle parle trop. Il fallait lui donner la parole, mais ne pas la lui tant donner. Depuis que vous l'avez guérie de son mutisme, elle me rend fou. Je ne puis l'entendre davantage. Je vous ai appelé pour me la faire redevenir muette.
Maître Simon Colline
C'est impossible !
Léonard
Que dites-vous? Vous ne pouvez lui ôter la parole que vous lui avez donnée ?
Maître Simon Colline
Non! je ne le puis. Mon art est grand, mais il ne va pas jusque-là.
Maître Maugier
Cela nous est impossible.
Maitre Séraphin Dulaurier
Tous nos soins n'y feraient rien.
Maître Simon Colline
Nous avons des remèdes pour faire parler les femmes ; nous n'en avons pas pour les faire taire.
Léonard
Vous n'en avez pas ? Que me dites-vous là ? Vous me désespérez.
Maître Simon Colline
Hélas ! Monsieur le Juge, il n'est élixir, baume, magistère, opiat, onguent, emplâtre, topique, électuaire, panacée pour guérir chez la femme l'intempérance de la glotte. La thériaque et l'orviétan y seraient sans vertu, et toutes les herbes décrites par Dioscorides n'y opéreraient point.
Léonard
Dites-vous vrai ?
Maître Simon Colline
Vous m'offenseriez, Monsieur, d'en douter.
Léonard
En ce cas, je suis un homme perdu. Je n'ai plus qu'à me jeter dans la Seine, une pierre au cou. Je ne peux pas vivre dans ce vacarme. Si vous ne voulez pas que je me noie tout de suite, il faut, Messieurs les docteurs, que vous me trouviez un remède.
Maître Simon Colline
Il n'y en a point, vous ai-je dit, pour votre femme ! Mais il y en aurait un pour vous, si vous consentiez à le prendre.
Léonard
Vous me rendez quelque espoir. Expliquez-vous, je vous prie.
Maître Simon Colline
À babillage de femme, il est un remède unique. C'est surdité du mari.
Léonard
Que voulez-vous dire ?
Maître Simon Colline
Je veux dire ce que je dis.
Maître Adam Fumée
Ne le comprenez-vous pas ? C'est la plus belle invention du monde. Ne pouvant rendre votre femme muette, ce grand médecin vous offre de vous rendre sourd.
Léonard
Me rendre sourd tout de bon?
Maître Simon Colline
Sans doute. Je vous guérirai subitement et radicalement de l'incontinence verbeuse de Madame votre épouse par la cophose.
Léonard
Par la cophose ? Qu'est-ce que la cophose ?
Maître Simon Colline
C'est ce qu'on appelle vulgairement la surdité. Voyez-vous quelque inconvénient à devenir sourd ?
Léonard
Oui, j'en vois ; car vraiment il y en a.
Maître Maugier
Croyez-vous ?
Maitre Séraphin Dulaurier
Lesquels ?
Maître Simon Colline
Vous êtes juge. Quel inconvénient y a-t-il à ce qu'un juge soit sourd.
Maître Adam Fumée
Aucun. L'on peut m'en croire : je suis du Palais. Il n'y en a aucun.
Maître Simon Colline
Quel dommage en résulterait-il pour la justice ?
Maître Adam Fumée
Il n'en résulterait nul dommage. Au contraire, monsieur Léonard Botal n'entendrait ni les avocats, ni les plaignants, et il ne risquerait plus d'être trompé par des mensonges.
Léonard
Cela est vrai.
Maître Adam Fumée
Il n'en jugera que mieux.
Léonard
Il se peut.
Maître Adam Fumée
N'en doutez pas.
Léonard
Mais comment s'opère cette...
Maître Maugier
Guérison.
Maître Simon Colline
La cophose ou surdité peut être obtenue de plusieurs manières. On la produit soit par l'otorrhée, soit par les oreillons, soit par la sclérose de l'oreille, soit par l'otite, ou encore par l'ankylose des osselets. Mais ces divers moyens sont longs et douloureux.
Léonard
Je les repousse !... Je les repousse de toutes mes forces.
Maître Simon Colline
Vous avez raison. Il vaut bien mieux obtenir la cophose par l'influence d'une certaine poudre blanche que j'ai dans ma trousse et dont une pincée, introduite dans l'oreille, suffit pour vous rendre aussi sourd que le ciel dans ses jours de colère, ou qu'un pot.
Léonard
Grand merci, maître Simon Colline ; gardez votre poudre. Je ne veux pas être sourd.
Maître Simon Colline
Quoi, vous ne voulez pas être sourd ? Quoi, vous rejetez la cophose ? Vous fuyez la guérison que vous imploriez tout à l'heure ? C'est un spectacle trop fréquent et bien fait pour porter la douleur dans l'âme d'un bon médecin, que celui du malade indocile qui repousse le remède salutaire...
Maître Maugier
... Se dérobe aux soins qui soulageraient ses souffrances...
Maitre Séraphin Dulaurier
... Et refuse d'être guéri.
Maître Adam Fumée
Ne vous décidez pas si vite, monsieur Léonard Botal, et ne repoussez pas si délibérément un mal qui vous garde d'un plus grand.
Léonard
Non ! Je ne veux point être sourd ; je ne veux point de cette poudre.
Scène 5
Alizon, Léonard, Maître Adam Fumée, Mademoiselle de la Garandière, Catherine, Maître Simon Colline, Maitre Séraphin Dulaurier
Alizon
Je n'y puis tenir. Ma tête en éclate. Il n'est pas humainement possible d'entendre bourdonner de cette sorte. Elle n'arrête pas. Il me semble que je suis depuis deux heures dans la roue d'un moulin.
Léonard
Malheureuse ! Ne la laissez pas descendre. Alizon ! Gilles ! Qu'on l'enferme !
Maître Adam Fumée
Oh ! Monsieur !
Mademoiselle de la Garandière
Oh ! Monsieur, pouvez-vous avoir l'âme si noire que de vouloir séquestrer cette pauvre dame.
Elle fait la révérence.
Catherine
Quelle belle et nombreuse compagnie. Je suis votre servante, messieurs.
Maître Simon Colline
Eh ! Bien, Madame ? N'êtes-vous pas contente de nous, et ne vous avons-nous pas bien délié la langue ?
À son mari.
Catherine
Assez bien, messieurs, et je vous en suis fort obligée; dans les premiers moments, je ne pouvais articuler beaucoup de mots. Mais maintenant, j'ai assez de facilité à parler ; j'en use modérément, car une femme bavarde est un fléau domestique. Messieurs, je serais désolée si vous pouviez me soupçonner de loquacité et si vous pensiez qu'une démangeaison de discourir me tourmente. C'est pourquoi je vous demande la permission de me justifier tout de suite aux yeux de mon mari qui, sur je ne sais quelle apparence, prévenu contre moi, a pu s'imaginer que mes propos lui donnaient de fâcheuses distractions pendant qu'il rédigeait une sentence... C'était une sentence en faveur d'une jeune orpheline, privée à la fleur de ses ans de ses père et mère. Mais il n'importe. J'étais assise auprès de lui et je ne lui adressais autant dire pas la parole. Mon seul discours était ma présence. Un mari peut-il s'en plaindre? Peut-il trouver mauvais qu'une épouse se tienne auprès de lui et recherche sa compagnie, comme elle le doit ? Plus j'y songe et moins je puis concevoir votre impatience. Quelle en est la cause ? Cessez d'alléguer le prétexte de mon bavardage. Il n'est pas soutenable. Mon ami, il faut que vous ayez contre moi quelque grief que je ne sais pas, je vous prie de me le dire. Vous me devez une explication, et quand je saurai ce qui vous a fâché, je ferai en sorte de vous épargner à l'avenir la contrariété que vous m'aurez fait connaître. Car j'ai à coeur de vous éviter tout sujet de mécontentement. Ma mère disait: « Entre époux, on ne doit pas se faire de mystères.» Elle avait bien raison. Souvent un mari ou une femme, pour ne s'être point confiés l'un à l'autre, ont attiré sur leur maison et sur eux-mêmes des catastrophes terribles. C'est ce qui est arrivé à Madame la Présidente de Beaupréau. Pour surprendre agréablement son mari, elle avait enfermé dans un coffre de sa chambre un petit cochon de lait. Le mari l'entendit crier et, croyant que c'était un galant, il tira son épée et en perça le coeur de son épouse avant même d'entendre les explications de sa malheureuse femme. Quand il ouvrit le coffre, jugez de sa surprise et de son désespoir. C'est pourquoi il ne faut pas faire de cachotteries, même à bon escient. Vous pouvez vous expliquer devant ces messieurs. Je n'ai point de torts et tout ce que vous pourrez dire ne fera que faire éclater mon innocence.
Léonard
La poudre ! La poudre ! Maître Simon Colline, votre poudre, votre poudre blanche, par pitié !
Maître Simon Colline
Jamais poudre à rendre sourd ne fut en effet plus nécessaire. Veuillez vous asseoir Monsieur le juge. Maître Séraphin Dulaurier va vous insuffler la poudre assourdissante dans les oreilles.
Maitre Séraphin Dulaurier
Bien volontiers, Monsieur.
Maître Simon Colline
Voilà qui est fait.
À Léonard.
Catherine
Faites entendre raison, à mon mari, Monsieur l avocat. Dites-lui qu'il faut qu'il m'écoute, qu'on n'a jamais condamné une épouse sans l'entendre, dites-lui qu'on ne jette pas des sacs à la tête d'une femme (car il m'a jeté des sacs à la tête), sans y être poussé par un violent mouvement du coeur ou de l'esprit... Mais non ! Je vais lui parler moi-même. Mon ami, répondez, vous ai-je manqué en quelque chose ? Suis-je une méchante femme ? Suis-je une mauvaise épouse ? J'ai été fidèle à mon devoir ; je vous dirai même que je l'ai aimé...
Léonard
Cela est délicieux. Je n'entends plus rien.
Catherine
Écoutez-moi, Léonard, je vous aime tendrement. Je vais vous ouvrir mon coeur. Je ne suis pas une de ces femmes légères et frivoles qu'un rien afflige, qu'un rien console et qui s'amuse de bagatelles. J'ai besoin d'amitié. Je suis née ainsi : dès l'âge de sept ans j'avais un petit chien, un petit chien jaune... Vous ne m'écoutez pas...
Maître Simon Colline
Madame, il ne saurait vous écouter, vous ou tout autre. Il n'entend plus.
Catherine
Comment il n'entend plus.
Maître Simon Colline
Non, il n'entend plus par l'effet d'une médication qu'il vient de prendre.
Maitre Séraphin Dulaurier
Et qui a produit en lui une douce et riante cophose.
Catherine
Je le ferai bien entendre moi.
Maître Simon Colline
Vous n'en ferez rien, Madame ; c'est impossible.
À son mari.
Elle le secoue.
Catherine
Vous allez voir... Mon ami, mon chéri, mon amour, mon coeur, ma moitié. Vous n'entendez pas. Olibrius, Hérode, Barbe-Bleue, cornard.
Léonard
Je ne l'entends plus par les oreilles. Mais je ne l'entends que trop par les bras, par les épaules ou par le dos.
Maître Simon Colline
Elle devient enragée.
On entend l'aveugle au dehors. - Il entre dans la salle en chantant :
Catherine et Léonard vont en dansant et en chantant mordre tous les assistants, qui devenus enragés, dansent et chantent furieusement et ne s'arrêtent que pour dire, par la bouche de Monsieur Léonard Botal :
Léonard
Passant vers la rivière, Nous donnant le bras, La déra ; Passant vers la rivière, Nous donnant le bras, Trouvons la meunière, Avec nous dansa, La déra ; Trouvons la meunière, Avec nous dansa. Où fuir ? Elle m'a mordu, et je me sens devenir enragé comme elle. - Mesdames et messieurs, excusez les fautes de l'auteur.