Comédie · 1833

La comédienne improvisée

de Saint-Gervais Valory

Représentation
≈ 50 min
Distribution
4 femmes, 2 hommes
Répliques
284
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Aurélie F 72 ≈ 14 min 10
Hyacinthe-Narcisse Verjus H 67 ≈ 13 min 15
Monsieur Sentfort H 71 ≈ 9 min 9
Jeannette F 28 ≈ 6 min 9
Rosine F 29 ≈ 5 min 8
Madame Amanda F 10 ≈ 1 min 3
Tous N 7 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Comédienne Improvisée
Aurélie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Hyacinthe-Narcisse Verjus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Sentfort absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jeannette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Rosine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Amanda absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Tous absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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La Comédienne Improvisée

Scène 1

Monsieur Sentfort, Madame Amanda, Aurélie, Jeannette

Monsieur Sentfort

As-tu donc juré, Aurélie, de ne jamais me répondre catégoriquement quand je touche à la corde du mariage ?

Madame Amanda

Mais, mon frère, vous l'intimidez par vos questions.

Monsieur Sentfort

L'intimider.... Une veuve ! Il me semble qu'il n'y a rien d'effrayant pour la timidité à demander à ma nièce si son coeur soupire après le jour des noces.

Madame Amanda

Ah ! Mon frère, taisez-vous donc, vous me faites rougir moi-même ; est-ce qu'on dit de ces choses-là à notre sexe ? Réellement vous avez pris de singulières manières depuis que vous êtes retiré de votre commerce de moutarde...

Monsieur Sentfort

Vous n'aimez pas le piquant, ma soeur ? La plaisanterie donne du montant à la conversation.

Madame Amanda

Graine de niais.... Mon frère. Dépêchons-nous de déjeuner, et ne perdez pas de temps à peser la dose d'affection qu'Aurélie aura pour Monsieur Hyacinthe Verjus, l'époux que vous lui destinez, et qu'elle n'a jamais vu.

Monsieur Sentfort

Elle fera connaissance avec lui ; c'est que c'est mon protégé, lui, bien que je ne le connaisse que par les rapports indirects de moutardier à moutardier. On dit que le jeune homme est un des plus forts de la partie; et tant mieux : il nous faut des forts pour soutenir l'honneur du corps aujourd'hui , que le charlatanisme bat notre art en brèche de tous les côtés... La moutarde pure se perd tous les jours ; ils la dénaturent de toutes les manières : moutarde à l estragon, moutarde aux pistaches, moutarde à la ravigotte. On n'y reconnaît plus rien, ma parole d'honneur ; c'est honteux pour l'art, et humiliant pour ceux qui l'ont cultivé.

Aurélie

Ainsi, mon oncle, vous êtes bien décidé à m'établir dans le vinaigre ?

À Jeannette, qui a servi un plat.

Monsieur Sentfort

Il est sûr et certain que cela ne fait, pas l'ombre d'un doute.... Encore des côtelettes brûlées... Jeannette, c'est la troisième fois depuis deux jours...

Jeannette

Ah ! Je vois c'que c'est : elles auront été saisies par le feu.

Monsieur Sentfort

Je vois ce que c'est aussi, moi : tu auras encore quitté ta cuisine, comme cela t'arrive tous les jours, pour aller flâner à Ménilmontant, à la maison des Saint-Simoniens.

Jeannette

Eh bien ! Moi, je les aime ces hommes-là !

Monsieur Sentfort

Et moi je n'aime pas les dîners brûlés. À la première fricassée manquée je te renvoie.... Entends-tu ?

Jeannette

Ah ! V'la maintenant que vous allez me martyriser ; mais, le martyre, loin d'affaiblir celui qu'on fait souffrir, ne fait qu'agrandir son désir de réussir.

Monsieur Sentfort

Vas-tu finir, avec tes idées qui font tourner toutes les sauces ? Vous allez voir Jeannette saint-simonienne un de ces jours.

Jeannette

Pourquoi pas ? Partout où il y aura des fourneaux, des chaudières et des casseroles, v'la ma capacité toute placée, comme dit le père... le père... le père chose.

Monsieur Sentfort

Te tairas-tu ?

AIR : De Robert-le-Diable.

Jeannette

Les apôtres en calottes Font ; ma foi, d'fort' jolis garçons, Les femm's portent culottes, Et les hommes sont en jupons. Faites-vous Saint-Simoniennes, etc., etc. C'est égal... Les saint-simoniens c'est l'ami des femmes..... Et j'dis à toutes celles que je ne courais pas... C'est un ancien tailleur des gendarmes qui fait les layettes. Après le sevrage , on mêle tous les enfants ensemble comme un boisseau d'avoine, de manière à c'qu'on ne les reconnaisse plus. Y n'y a plus ni pères, ni mères, ni oncles, ni tantes ; tout çà est aboli ; les familles, c'est embêtant... Ils ont changé le code.... Vous savez ben c't'infâme artiq 213, qui dit que la femme doit obéissance à son mari ; les saint-simoniens n'veulent pas d'çà pour deux sous... Ils disent, eux, que c'est l'mari qui doit obéissance à son épouse, et qu'il doit d'mander permission pour aller au billard ou à l'estaminet. Ainsi, Mesdames...

Monsieur Sentfort

Silence, apôtre immoral et femelle... Quels affreux principes ! Crois-tu que je souffrirai que tu les propageasses dans mon domicile ?

Madame Amanda

Nous ne souffrirons pas que vous les propageassiez. Mais, mon frère, hâtez-vous; nous serons en retard pour notre visite.

Monsieur Sentfort

De Ménilmontant à Belleville il n'y a pas un quart d heure pour un caporal de la garde nationale.

Madame Amanda

Mais moi, mon frère, qui ne fais pas partie de ce corps agréable....

Monsieur Sentfort

Je vous donnerai le pas, ma soeur. Avec votre châle et votre parasol, vous aurez l'air d'un biset mauvaise tête qui ne veut pas se mettre en uniforme... Jeannette, ma canne et mon chapeau.

Jeannette

Un chapeau ! J'vous d'mande un peu s'il ne vaudrait pas mieux que j' vous donne un' calotte?

Monsieur Sentfort

Comment une calotte !... Insolente !...

Jeannette

Une calotte comme celle des saint-simoniens.

Il met son parasol sur l'épaule.

AIR : La nuit porte conseil.

Sentfort et Amanda sortent.

Monsieur Sentfort

Allons, venez ma soeur, Et ne nous faisons pas attendre Sous mon bras v'nez apprendre A marcher au pas d'voltigeur. Soyons exacts, j'ai dit Onz' heures, heur' militaire Ma chère, Il faut d'ici Partir, il est midi. Venez sans plus de lenteur, etc. Tais-toi... Adieu, ma nièce ; nous ne reviendrons que ce soir ; sans doute l'on nous retiendra à dîner... Donne-moi un pot de moutarde, que je porte ma part du festin. Ma soeur, par le flanc droit... par file à gauche, marche !.... Arme à volonté !

Scène 2

Aurélie, Jeannette

Aurélie

Il parait que c'est définitivement arrêté; résister aux volontés de mon oncle, ce serait hâter encore le moment du mariage ; il ne fait pas bon à faire de l'opposition avec lui.

Jeannette

C'est une abomination.

Aurélie

N'est-ce pas, Jeannette ?

Jeannette

Pauvres femmes ! Ah ! Quand je pense qu'un père, une mère ou un tuteur, ont le droit de dire à chacune de vous : il faut que tu prennes un maître, un despote, un Turc, un mari enfin.... C'est la traite des Nègres, c'est un commerce infâme dans lequel la femme est absolument une marchandise comme un sac de farine ou un boisseau de pommes de terres.

Aurélie

Son indignation me fait rire.

Jeannette

J'vous d'mande un peu s'il y a du sens commun de faire épouser un garçon vinaigrier à une jeune fille qui ne peut même pas sentir les cornichons. Ah ! Si j'étais que d'vous... mon parti s'rait bentôt pris.... Mais faites-vous donc Saint-simonienne !

Aurélie

Le remède serait pire que le mal.

Jeannette

Au moins là les mariages ne sont pas gênants : le père vous dit : Mes enfants, il faut des époux assortis ; cherchez et assortissez-vous. On cherche et on s'assortit, et puis après qu'on s'est assorti, on se désassortit pour se rassortir, et ainsi de suite.

Aurélie

On monte l'escalier ; c'est Rosine, c'est ma soeur de lait.

Scène 3

Aurélie, Rosine, Jeannette

Ensemble.

bis.

Elles s'embrassent.

Aurélie

Te voila Ô mon amie Chérie En te voyant, mon coeur Palpite de bonheur.

Rosine

Ma chère Aurélie !... C'est un miracle de te voir.

Aurélie

D'où viens tu ? Que fais-tu ? Es-tu heureuse ?

Rosine

J'habite Paris depuis quelques mois. N'ayant d'autres ressources que mon travail, je me suis fait couturière en robes ; et, comme j'ai appris que ton mariage était prochain, je me suis dit : voici une belle occasion d'aller solliciter la pratique de ma bonne soeur de lait.

Aurélie

Tu n'avais pas besoin de cette circonstance pour être certaine que je saisirais avec empressement toutes les occasions de pouvoir t'être agréable ; et es-tu contente ?

Rosine

De mon état, oui.... J'ai beaucoup d'ouvrage, peu de brillantes pratiques, mais beaucoup de bonnes ; et si la félicité se trouvait dans les besoins de l'existence satisfaits, mon peu d'ambition me ferait croire la plus heureuse des femmes, mais....

Aurélie

Ah ! Je devine : ta tête exaltée ne s'est pas démentie ; et les peines du coeur, les sympathies contrariées, seront venues... Conte-moi cela ; tu sais que je suis une bonne conseillère.

AIR : De l'Angelus.

bis.

Rosine

Déjà je rivais le bonheur, Les douceurs d'un heureux ménage, Quand la discorde et son horreur Dans Paris promenant sa rage, Couvrit mes beaux jours d'un nuage : Mon amant affronte le sort, Et suit ceux que l'émeute assemble ; Il tombe, et le coup de sa mort A frappé nos deux coeurs ensemble. À notre dernière entrevue, je n'eus rien de caché pour toi ; ton amie n'est pas devenue moins confiante, et elle peut déposer ses aveux dans ton coeur. Je t'ai dit, ma chère Aurélie, qu'un jeune homme à tête ardente avait obtenu ma tendresse.

Jeannette

La v'ia désassortie, c'est l'moment d'la rassortir.

Aurélie

Pauvre Rosine !... Et comment as-tu appris ce malheur ?

Aurélie le prend et lit.

Rosine

Il m'écrivit de son lit de mort. Tiens, voici son billet. Tu le vois, il me parle de nos lettres, des gages de notre tendresse, qu'il a confiés à des mains sûres

Aurélie

Que vois-je ?... La signature Narcisse Verjus.... Est-ce un vinaigrier ?

Rosine

Précisément.

Aurélie

Il n'est pas mort.

Rosine

Comment sais-tu ?....

Aurélie

C'est le futur époux que mon oncle me destine.

Rosine

Je devine tout à présent. Le perfide !

On sonne.

On sonne plus fort.

Elle sort.

Jeannette

Il s'est tué pour ne pas vivre avec elle : monstres d'hommes, va ! On y va ! Celui-là a des capacités de carillonneur.

Scène 4

Rosine, Aurélie, Jeannette

Rosine

Vois ma faiblesse : malgré son indigne conduite, je sens que je l'aime encore.

Aurélie

Tu es venue ici fort à propos : car, sans m'en douter, en obéissant à mon oncle, j'aurais pu augmenter tes chagrins.

Jeannette

Ah ! Mon Dieu ! Comme il sent le vinaigre !... Mesdames, Mesdames, ou ce jeune homme vient de se trouver mal, ou bien c'est votre moutardier en question.....

Aurélie

Narcisse ?...

Rosine

Lui-même.

AIR. de Fiorella,

Ensemble.

Aurélie

Ma chère amie, suis-moi ; il me vient une idée ; peut-être serai-je assez heureuse pour te rendre ton amant. Je garde ton billet, il pourra m'être utile.

Aurélie

Espérance, Confiance, Pour toi l'amitié veillera. Pour Rosine, J'imagine Un projet qui réussira.

Elles sortent.

Rosine

Espérance Confiance, Pour moi l'amitié,veillera. Pour Rosine, Imagine, Un projet qui réussira.

Scène 5

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Hyacinthe-Narcisse Verjus

La fille ! La fille ! Eh bien ! Elle est charmante cette fille. Elle se sauve eh se bouchant le nez. Un fils de moutardier qui a une odeur de vinaigre, ne dirait-on pas que c'est extraordinaire... Faut que chacun sente son fruit... Scélérat de Narcisse, tu vas donc te fixer !... As-tu abusé du pouvoir de tes charmes de vinaigrier !... Gredin ! As-tu monté des couleurs aux femmes !!... À l'avant-dernière, par exemple, cette pauvre Rosine qui m'aimait tant !... Ce n'est pas ma faute à moi : je m'endors un soir en l'adorant, et le lendemain je me réveille et je ne l'aimais plus... Cela tient à mon organisation, faut croire. Je ne pouvais pas aller trouver ma victime et lui dire : vous ne savez pas une chose : je vais me conduire avec vous comme un homme sans éducation, comme un..... drôle... On ne dit pas à une femme qu'on ne l'aime plus : c'est à elle de voir cela... Ce jour-là on se battait dans Paris ; moi, je suis brave de mon naturel... ; je m'étais caché provisoirement.... mais, aussitôt que j'entendis le feu..... je pris.... une plume ! Et je fis des adieux à ma bergère comme si j'avais été blessé... ou tué..... Il me semble que c'est un moyen assez romantique de rompre avec une femme ! Et puis, je suis de bon compte, Rosine avait des torts... Elle était jalouse ! Oh !... Incroyable..... jusqu'à venir questionner une ouvreuse de loges à l Ambigu-Comique, et aller prendre des renseignements sur moi rue Sainte-Appoline au bureau des nourrices : ça passe la permission.

Scène 6

Madame Amanda, Hyacinthe-Narcisse Verjus, Monsieur Sentfort

Madame Amanda

Je vous disais bien, mon frère, que nous ne trouverions personne Vous êtes toujours si lent à vous décider...

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Monsieur Sentfort...

Monsieur Sentfort

Eh ! C'est ce cher Verjus ! Soyez le bienvenu, mon futur neveu. Ma soeur, je vous présente Monsieur Narcisse Verjus.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Vinaigrier, rue de Suresnes...

Madame Amanda

Il est fort bien.

Monsieur Sentfort

Il est sûr et certain que je n'ai pas mal choisi. Ma nièce doit être ici ; vous l'avez vue, sans doute ?

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Cher oncle futur, ni vue, ni connue...

Monsieur Sentfort

Ma soeur, allez donc la chercher : il n'est pas convenable de faire ainsi croquer le marmot à un futur époux.

Madame Amanda

Je vous l'amène à l'instant. Vous permettez, monsieur?

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Comment donc, madame... Mais faites donc...

Elle sort.

Madame Amanda

Faites donc ! Comme il s'exprime délicieusement !

Scène 7

Monsieur Sentfort, Hyacinthe-Narcisse Verjus

Monsieur Sentfort

Eh bien ! Vous allez la voir, ma nièce... Elle est fort bien.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Monsieur Sentfort, elle en est capable à tous égards.

Monsieur Sentfort

Une jolie femme, c'est une belle garniture de comptoir pour un vinaigrier, n'est-ce pas ?

Hyacinthe-Narcisse Verjus

À qui le dites-vous ? Et je sais que madame Verjus poussera terriblement à la consommation de la moutarde....

AIR : Des Comédiens.

Monsieur Sentfort

Puisque nous en sommes sur cet article, écoutez, jeune homme, les conseils de mon expérience.

Scène 8

Jeannette, Monsieur Sentfort, Aurélie, Hyacinthe-Narcisse Verjus

Jeannette

On vous dit d'attendre un moment, vous êtes bien pressée.

Monsieur Sentfort

Eh bien ! Jeannette, à qui en as-tu !

Jeannette

C'est une vieille femme qui veut forcer ma consigne, et qui dit qui a des choses les plus importantes à vous communiquer.

Aurélie

Oui, Monsieur, Jeanne Frémont, née natif de Chartres en Beauce, fille, femme, mère et veuve de comédien pensionné de trois théâtres, et ouvreuse de loges à poste fixe à l'Ambigu-Comique.

Monsieur Sentfort

Je ne vois pas, ma brave mère, à quoi vous pouvez m'être utile ; je n'ai pas été au spectacle depuis les débuts de monsieur.... Comment l'appeliez-vous donc ? Un grand qui assassinait si bien...

Aurélie

Monsieur Defresne.

Monsieur Sentfort

Monsieur Defresne, c'est cela même. Quand il allait faire un mauvais coup, il avait toujours le teint vert et des bottes jaunes.

Aurélie

Précisément... Et Monsieur Tautin !... Donc ! Ah ! Quel homme ! Dieux ! Quelle mémoire il vous avait ; jamais besoin de souffleur, monsieur ; et quelle superbe respiration ! Je l'ai vu maudire treize femmes et six enfants sans reprendre haleine une seule fois. Ah ! Comme la loge donnait dans ce temps-là ; il y avait des petites affiches sur les murs ; mais il y avait en revanche de grandes queues devant les théâtres. C'est tout le contraire, aujourd'hui : les affiches sont si grandes, qu'on dirait qu'elles cachent la porte des spectacles pour empêcher le public d'entrer. Dans le bon temps du boulevard, fallait voir quand le rideau levait, quel silence ! On aurait entendu un gendarme couper en quatre une pomme de reinette au paradis. C'était le bon temps, je peux vous le dire, moi, Jeanne Frémont, née natif de Chartres en Beauce, fille, femme, mère et veuve de comédiens, pensionnée de trois théâtres, et ouvreuse de loges à poste fixe à l'Ambigu-Comique.

Monsieur Sentfort

Aujourd'hui, il n'y a plus dans les spectacles que les billets gratis.

Aurélie

Le billet gratis, c'est ruineux.

Monsieur Sentfort

Pour ceux qui les donnent.

Aurélie

Non pour ceux qui les reçoivent.

Monsieur Sentfort

Un billet qui ne coûte rien.... ruineux ?

Aurélie

Sans doute, et voici comment. D'abord, il faut que celui qui l'a reçu paie le droit des pauvres, puis il passe au bureau pour payer le droit des indigents, jusqu'à ce qu'il arrive à l'endroit où il faut qu'il paie le droit des hospices ; nous avons ensuite le droit pour la caisse des pensions ; puis, si vous êtes avec une dame comme il faut, le bâton de sucre d'orge, le bouquet de violette, le petit banc, le programme, le journal du soir, omnibus pour aller, omnibus pour revenir ; s'il fait chaud, de la bière. Calcul fait, un billet gratis coûte trois livres douze sous. J'en sais quelque chose, moi, Jeanne Frémont, née natif...

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Vous nous avez déjà dit vos titres.

Regardant Verjus.

Aurélie

Excusez... Ah ! Mon Dieu !

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Eh ben ! Qu'est-ce qu'elle a donc ?

Aurélie

Je ne pouvais pas mieux choisir mon temps pour faire ma visite... Oh ! Faites l'étonné, regardez-moi ; nous connaissons ces petites scènes de comédie, nous autres ; monsieur est le neveu futur.... monsieur est l'oncle, c'est précisément ce que je cherchais , je ne pouvais pas mieux rencontrer.

Monsieur Sentfort

Ah ça ! Voyons ! J'y comprendrai peut-être quelque chose, à la fin.

Aurélie

Oui, oui, monsieur, ce ne sera pas long. Monsieur ici présent, qui n'a pas l'air de me reconnaître, est un monstre ! Un mauvais sujet ! Un vaurien !

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Ah çà ! Est-ce quelle vient faire ici des cancans, cette vieille folle ?

Aurélie

Vieille, c'est possible, c'est que j'ai été jeune ; mais folle, rayez cela de votre catalogue. Une femme à qui l'administration confie la surveillance de treize loges, de trente banquettes, et de soixante-dix spectateurs des deux sexes, n'est pas une folle ; il faut qu'elle ait bon pied et surtout bon oeiL, et, Dieu merci l'oeil ne lui manque pas.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Ni la langue.

Aurélie

C'est pour cela qu'elle a pu connaître votre conduite dans les couloirs de l'Ambigu.

Monsieur Sentfort

Les couloirs de l Ambigu !

Aurélie

Comique !

Monsieur Sentfort

Comique ! Qu'est-ce que cela signifie Monsieur Hyacinthe ?

Aurélie

Oh ! Il vous fera quelques contes ; mais voici les faits.... Je suis mère, monsieur; on a une fille, que je peux dire sans vanité la perle des coulisses ; elle s'est lancée dans les ballets et vous fait une pirouette comme j'ose croire que Mademoiselle Taglioni, que je ne connais pas, ne ferait pas mieux, c'est jeune, ça court, ça trotte, ça jase dans les colidors, et vous concevez ben que l'oeil d'une mère ne peut pas être à la fois aux loges, aux petits bancs et à sa fille. Monsieur Hyacinthe est venu rôder auprès de Lucrèce... C'est le nom de ma fille.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

C'est un conte....

Aurélie

Je vous dis que vous avez d'abord rôdé autour de Lucrèce... Ce n'est pas tout, j'ai prévu le coup, et je me suis tenue à mon poste. Alors qu'a fait l'entreprenant jeune homme...

Monsieur Sentfort

Qu'a-t-il fait ?

Elle pleure.

Aurélie

Il s'est entendu avec deux ou trois complices qui frappaient en dedans des loges... L'ouvreuse !... L'ouvreuse!... La porte ! - On y va !... Messieurs... On y va !... J'accourais, et, quand la porte était ouverte, il se trouvait que personne n'avait frappé, et pendant que je faisais le voyage.... monsieur.... cajolait ma fille....

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Oui, va, pleurniche, vieille bête... Est-ce que je vous connais, seulement, c'est une femme qui spécule sur mon mariage, et qui veut demander des dommages et intérêts... C'est connu.... ça ne prend plus.

Aurélie

Des dommages-intérêts!... C'est une réparation en bonne règle et en forme que je veux. Oh ! Lucrèce m'a tout conté.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Eh ! Bien, elle est encore étonnante, cette Lucrèce-là !

Aurélie

Vous lui avez promis le mariage.

Monsieur Sentfort

Il a promis le mariage à votre fille ?

Aurélie

Et quand j'ai appris qu'il venait donner à votre nièce la main qu'il avait promise à ma fille... Je me suis dit : c'est encore un malheur qu'il va faire dans cette famille-là.... faut que je le prévienne, c'est un acte de charité.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Il ne vous faut rien pour cela ?

Elle sort.

Aurélie

Et je me suis mise en route ; voilà monsieur averti... qu'il agisse comme il voudra, je sais ce qu'il me reste à faire. Dieu merci, les lois, et le correctionnel ne sont pas pour les chats ; c'est moi qui vous dis cela, Jeanne Frémont, née native de Chartres en Beauce, frôle, femme, mère et veuve de comédiens, pensionnée de trois théâtres, ouvreuse de loges à poste fixe à l'Ambigu-Comique.

Scène 9

Monsieur Sentfort, Hyacinthe-Narcisse Verjus

Monsieur Sentfort

Ah ça ! Monsieur Hyacinthe, vous allez, j'espère, me donner des explications ?

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Certainement que je ne refuse pas de vous donner des explications... Vous avez le droit d'en exiger.... Satanée vieille, va... où diable m'a-t-elle vu ; je ne me rappelle pas moi-même....

Monsieur Sentfort

Eh bien ! Monsieur Verjus, je vous attends ?

Haut.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Oh ! oh ! V'là le cher oncle qui monte sur ses grands chevaux... Dam ! Voyez-vous, c'est que je ne sais ma parole pas comment vous dire ; c'est si bête... C'est si peu de chose.

Monsieur Sentfort

Peu de chose ! Une promesse de mariage !

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Est-ce que vous croyez cela ?... D'abord, je vous jure ma parole d'honneur que je ne sais pas si j'ai jamais parlé à sa fille.

Monsieur Sentfort

Elle ne le dirait pas.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Oh ! Mais c'est qu'elles sont comme ça dans les coulisses... Tenez, une supposition.... Voilà.... Vous êtes un homme sans idée, n'est-ce pas ?

Monsieur Sentfort

Comment, un homme sans idée ?

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Sans idée pour les actrices. Eh ben ! Vous montez sur le théâtre avec un machiniste, ou avec un pompier.... Vous voyez une jeune nymphe, ou une fée, ou un diable.... Enfin n'importe.... Vous lui dites comme ça, si c'est un diable : Ah ! Mam zelle, vous avez là deux bien jolies cornes, ou ben vous avez des griffes charmantes. Voilà tout de suite une femme qui se monte la tête.... et qui s'en va dire le lendemain à tout le monde : Vous savez ben ce monsieur qui est venu hier aux coulisses... ce monsieur qu'a l'air si aimable. Je parle, de vous... C'est toujours une supposition.... Eh bien ! Il est amoureux de moi !... Il m'a proposé le mariage... Ah ! Mais v'là comme elles sont aux coulisses.

Monsieur Sentfort

Comment, tu n'as pas fait autre chose que ça ?

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Que de flâner dans un couloir où peut-être par hasard Lucrèce, puisque Lucrèce il y a, aura passé... Cependant, je ne vois pas de Lucrèce à l Ambigu ; en définitif, j'ai fait ce que tout homme jouissant de sa liberté de célibataire aurait fait.

Monsieur Sentfort

Eh bien ! Voyons, n'en parlons plus ; mais j'espère que désormais, mon cher Verjus, tu ne seras plus aussi inconséquent.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Oh ! Inconséquent ! C'est le mot.... c'est-à-dire que, je l'aurais cherché pendant deux heures, vous l'avez trouvé tout de suite, vous.... Inconséquent, mais non criminel. Il y aurait plus que de l'étourderie ; ça friserait l'indélicatesse.

Monsieur Sentfort

Mon garçon, je pense comme toi, ça la friserait, c'est le mot.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Ah ! Celui-là c'est moi qui l'ai trouvé.

Scène 10

Aurélie, Hyacinthe-Narcisse Verjus, Monsieur Sentfort

AIR : J'te casserai la gueule, etc.

Aurélie

On dit que dans cette maison S' cach' l' père d' mon nourrisson ; J' viens lui rafraîchir la mémoire, Oui, c'est ben lui que j'aperçois. C'est Jeanneton, r'connais son minois, Approche donc criquet, Freluquet, Gringalet, Que j' te casse la tête et la mâchoire.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Qu'est-ce que c'est que ce genre-là ?....

Monsieur Sentfort

La mâchoire !... À qui en avez-vous donc, la mère ?

Aurélie

Au père que vlà ; ça s' donn' les tons d'augmenter la population, et ça lève le pied pour ne pas jouer du pouce avec la nourrice.

Monsieur Sentfort

Quelle abomination ! Qu'avez-Vous à répondre, perfide jeune homme ?

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Je demeure atterré !... Telle est ma réponse.

Aurélie

Ce n'est pas le tout, mon p'tit, qu' d'bâtir, faut entretenir.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Bâtir ! Entretenir !... Est-ce que j'ai bâti, moi... Je ne vous connais pas, passez votre chemin.

Aurélie

Ah ! Vous ne me connaissez pas !

Monsieur Sentfort

Nourrice ! Nourrice ! Modérez-vous, par considération pour ma maison et pour votre lait, qui pourrait tourner.

Aurélie

Oh ! La bonne tête ! Tenez, mon brave homme, je vous juge.

Monsieur Sentfort

Oui, je veux être juge ! Morbleu ! Corbleu ! Ventrebleu !

Hyacinthe-Narcisse Verjus

C'est ça, je vous fais juré !

Monsieur Sentfort

Je jurerai si je veux, ça ne vous regarde pas.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Qu'est-ce qui vous parle de ça. La nourrice vous dit je vous fais juge, moi je vous dis je vous fais juré... Substantif masculin, singulier.

Il s'assied et prend l'air imposant.

Monsieur Sentfort

Alors, dites donc jury.... C'est que je l'ai été souvent. Ne cherchez pas à embrouiller la procédure ; ceci me fait l'effet de coïncider avec la Lucrèce en question. Les débats sont ouverts; parlez nourrice. » Qui êtes-vous ?

AIR : De Panseron.

Aurélie

Jeannneton Godichard, d' Nogent le Rotrou, connue avantageusement pour l'allaitement et le sevrage ; je somm's sans vanité le plus beau lait d' la commune, et le journal du pays m'a surnommée la crème du département. Dieu merci, Jeanneton connaît son métier, et avec le poupon v'là ma recette.

Monsieur Sentfort

Faut l' bercer ! Faut l' bercer ! Ne parlons pas politique, le tribunal vous engage à vous renfermer.... dans votre déposition.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Monsieur le président.... C'est cela, qu'on la renferme... Rendez-moi ce service-là. :

Monsieur Sentfort

Silence ! Jeune homme. La cour rend des arrêts et non pas des services. Continuez, nourrice, et ne divaguez pas.

Aurélie

Pour lors.... y a comme qui dirait aux environs de six mois, j'étais devant le bureau des nourrices, contre la borne, comme qui dirait contre vous.

Monsieur Sentfort

Continuez...

AIR : De Marianne.

bis.

Aurélie

Ma p'tit' dam' cherche-t-elle un' nourrice Mon gros m'sieu pour son p'tit garçon, Veut-il accepter le service D' la meilleur' nourrice du canton. V'là c' que j' disais C' que j' répétais, Mais les bourgeois Étaient sourds à ma voix ; Plus d' un passant, En s'arrêtant, Me regardait, M'inspectait, M' marchandait Et si j'avions eu le caprice De prendr' aut' chos' que des enfants, Plus d'un galant de soixante ans Se s'rait mis en nourrice,

Monsieur Sentfort

J' crois bien ; elle est encore rubiconde.

Aurélie

Il n'y en a qu'un qui voulut mordre... Le v'là. Nourrice qu'y m' dit, j'sais queuq' chose pour vous du sexe masculin. Là-dessus, il me donne une adresse, rue des Enfants-Rouges n°10. Je m'y transporte, j'ouvre la porte, et je remporte un nourrisson que je porte à la voiture rue des Deux-Portes.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Diable t'emporte !

Monsieur Sentfort

Je vois ce que l'accusation comporte ; infâme accusé, qu'avez-vous à répondre ?

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Ce que j'ai à répondre.... Je réponds par une anecdote historique, allégorique. Hier, je faisais un dîner copieux à vingt-deux sous par tête, passage de la Marmite. Garçon de la moutarde ! On m'en présente un pot.... Détestable ! m'écriais-je ! Mais, me dit le garçon, elle vient de la fabrique de Monsieur Sentfort. C'est impossible, le célèbre Sentfort ne fabrique pas de la camelote.

Monsieur Sentfort

Bien, jeune homme !...

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Vous étiez calomnié hier, je le suis aujourd'hui ; vous n'aviez pas fabriqué le pot de moutarde, je n'ai pas confectionné l'enfant.

Monsieur Sentfort

La défense est serrée et demande réflexion.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Voyez si vous voulez frapper un innocent et le rendre victime d'un guet-apens de nourrice qui a sucé le lait de l'intrigue et de l'astuce.

Monsieur Sentfort

Non, non, tu n'es pas coupable : le pot de moutarde m'a fait sentir la force de tes raisonnements... et...

Aurélie

Et vous allez faire une bévue. Savez-vous lire ? Tenez, mettez ça sous vos lunettes.

Monsieur Sentfort

Une nouvelle pièce ?

Aurélie

Et vous allez voir que c'est la pièce curieuse..

Monsieur Sentfort

Lisons ! Votre signature, Verjus !

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Ma lettre d'adieu à Rosine.

Monsieur Sentfort

« Ma chère amie, je sens.... »

Aurélie

Passez, passez.... plus bas.... ici....

Monsieur Sentfort

« Ne crains point d'être compromise, ma bien-aimée, par ton petit Jusvert.... »

Aurélie

Comment Jusvert !...

Lisant.

Monsieur Sentfort

Verjus.... Jusvert.... Verjus.... c'est toujours la même chose. « Par ton petit Verjus ; le gage de notre amour, qui est ton ouvrage et le mien.... est remis en mains sûres, une femme sage. »

Aurélie

C'est-à-dire une sage-femme !

Monsieur Sentfort

Ça n'est pas la même chose.

Aurélie

Continuez, vous verrez que c'est cela.

Monsieur Sentfort

« Une femme sage s'est chargée avec moi de le placer convenablement. »

Aurélie

C'est y clair ça, c'est l'enfant.

Monsieur Sentfort

« Et il ne sera remis qu'à toi seule ! Quant aux cheveux.... »

Aurélie

Les cheveux du poupon.

Monsieur Sentfort

J'en emporte une mèche dans la tombe. » Accusé, vous vouliez donc descendre dans la tombe ? Je tombe de mon haut !...

Aurélie

Oui, ça a fait l' mort pour ne pas épouser la mère, et pour ne pas payer les mois de nourrice.

AIR : De Wallace.

Ensemble.

Monsieur Sentfort

Le voilà donc connu ce secret plein d'horreur !... Oui, l'ouvreuse était bien la mère de votre victime... Vous êtes un infâme moutardier... Allez ensevelir votre honte dans une arrière-boutique ; le vinaigre vous rejette et le cornichon vous renie !... Suivez-moi, nourrice.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Ah ! C'est épouvantable, M'accuser d' trahison ; Je ne suis pas coupable, Vous perdez la raison.

Ils sortent, excepté Verjus.

Monsieur Sentfort

Ah ! C'est épouvantable, C'est une trahison ; Vinaigrier coupable, Sortez de ma maison.

Scène 11

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Ah ça ! Qu'est-ce qui m' tombe sur la tête.... C'est une tuile.... une cheminée.... un entablement... Vinaigre, tu me rejettes ! Cornichon, tu me renies!... Pourquoi ? Moi qui vous fais, que vous ai-je fait ? Ah ! Monsieur Sentfort, vous ne voulez pas de moi pour neveu ? Eh bien ? Moi, je ne veux pas de vous pour oncle.... Nous sommes quittes.... Dieu merci, le sexe est abondant, et quand comme moi on a un beau physique et un bon fonds, on trouve toujours chaussure à son pied.... Décampons d'ici au plus vite.... Jeannette !

Scène 12

Hyacinthe-Narcisse Verjus, Jeannette

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Donne-moi mon paquet, que j' file !

Jeannette

Où donc qu' vous allez ?

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Je ne sais pas.

Jeannette

Alors, vous ne vous perdrez pas en route.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Ma valise?

Jeannette

Elle est en bas.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Je vas la chercher.... mais avant il me faut un baiser...

Jeannette

Le v'là.

Il sort.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Merci... Je me suis bien amusé ici, j'ai fait un joli voyage d'agrément.

Scène 13

Jeannette, Rosine

À Rosine qui paraît.

Jeannette

V'là encore un mariage manqué, j' vous dis q' c'est le diable pour assortir les hommes et les femmes. Ah ! Mademoiselle Rosine ! Ça va joliment bien pour vous.

Rosine

Explique-toi.

Jeannette

L' bourgeois a dit à Monsieur Verjus, j' l'ai entendu de ma cuisine.... Vous êtes un infâme moutardier ! Le vinaigre vous rejette et le cornichon vous renie !

Rosine

C'est déjà un grand point gagné.... mais le plus difficile n'est pas fait. Narcisse reviendra-t-il à moi ? Tiendra-t-il la promesse qu'il m'a faite ?

Jeannette

C'est pas pour dire, Mam zelle, vous en t'nez joliment pour le vinaigrier.... Moi, si j'étais que d'vous, je sais ben c' que je ferais.

Rosine

Et que ferais-tu ?

Jeannette

Je me ferais Saint-Simonienne.

Rosine

Ma foi, si je croyais que cela pût le vexer, je prendrais tout de suite la citadine de Ménilmontant.

Jeannette

Eh ben ! Mam zelle, Monsieur Narcisse, pour s'en aller, est forcé de passer par ici.... Parlez-y, et si vous n'êtes pas contente de ce qu'y vous dira, nous monterons ensemble sur la hauteur.... Vous verrez comme les apôtres sont bons pour les femmes.... En attendant, je retourne auprès de Madame Aurélie, en qu'elle ait besoin de moi pour queuque nouvelle frime.

Rosine

Ah ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Comment tout cela finira-t-il ?

Elle sort.

Jeannette

Mais n' Vous tourmentez donc pas comme ça; qu'est-ce que vous risquez, puisque j' vous dis que j' vous f'rai entrer Saint-Simonienne ? Voilà votre sort assuré.

Scène 14

Rosine

AIR : De Céline.

Rosine

Dans deux âmes qu'amour tourmente ; Vit-on jamais égale ardeur ? Du coeur, la flamme qui s'augmente, De l'autre, hélas ! Enfante la tiédeur ! Oui, notre sexe, en sa faiblesse extrême Devrait toujours, d'un grand courage armé, Sacrifier celui qu'il aime À celui dont il est aimé. Comment Monsieur Narcisse va-t-il me recevoir ?... Peut-être fera-t-il semblant de ne pas me reconnaître. Les hommes sont si peu délicats... Ah ! J'aurais bien mieux fait d'épouser ce p'tit marchand de vin en gros que je ne pouvais pas sentir, que de m'attacher à l'ingrat que j'aime. Ah ! Mon Dieu ! Le voici !... Comme mon coeur bat !

Scène 15

Hyacinthe-Narcisse Verjus, Rosine

À part.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Le père Sentfort m'a donné mon paquet, voilà le mien !... En route. Rosine!... Oh ! la ! la !... Deuxième cheminée qui me tombe sur la tête.

Rosine

Monsieur Narcisse !...

À part.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Que lui dire, moi qui lui ai écrit que j'étais mort de mon vivant !... Oh ! Si je me faisais passer pour mon ombre !... Oh ! Non, je suis trop engraissé depuis quelque temps.

Elle pleure.

Rosine

Vous ne me répondez pas... vous êtes honteux, il y a de quoi... Quelle horreur ! M'écrire que vous êtes mort, quand vous êtes gros et gras.... et cela pour vous débarrasser de moi. Ah ! Monsieur, je ne vous croyais pas capable de vous tuer en effigie pour ne pas tenir votre parole.

À part.

Haut.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Vite une gosse. Écoutez, Rosine, quand je vous ai fait mes derniers adieux sur papier Weynen, c'est que je me croyais mort; je venais de recevoir une balle !...

Rosine

Ah ! Mon Dieu !

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Dans mon chapeau !... Six pouces plus bas, plus de Verjus ! Ma tête était... fricassée !... Non, non, fracassée !...

Rosine

Eh bien ! Pourquoi n'êtes-vous pas venu vous-même m'apprendre votre heureuse méprise ?

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Je m'y rendais !... Quand tout à coup une pensée m'a fait descendre de l'Omnibus !... Que vas-tu faire, malheureux !... m'a crié tout bas ma conscience.... que vas-tu faire, en épousant Rosine ?... Une veuve... une veuve infortunée !... car avec tes opinions exaltées, ta tête volcanisée, tu ne manqueras pas de te faire tuer à la première émeute... Je vous le dis, Rosine, jamais je ne vous épouserai ; je souffrirais trop après ma mort de savoir que je laisse une veuve inconsolable !...

Rosine

Eh bien ! Marions-nous tout de même ; je vous promets que si j'ai le malheur de vous perdre je me consolerai tout de suite.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Non !... Non !... Vous me dites cela, mais vous me pleurerez... Qu'est-ce qui sait, peut-être toute votre vie...

Rosine

Puisque je vous dis que non ?... Qu'est-ce que cela vous fait ?... Ah ! J'vois bien que vous ne m'aimez plus !... Il vous faut un riche parti !

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Moi ! Par exemple ! Le parti qui me convient c'est de mourir garçon.

Scène 16

Aurélie, Hyacinthe-Narcisse Verjus

AIR : De la Caricature.

bis.

Aurélie

Aussi bon coeur que mauvaise tête ; On m' connaît à l'estaminet ; Toujours en noce, en qu'relle, en fête, J' suis le franc mauvais sujet. À tous jeux, J' suis fameux, Domino, Loto, Billard, piquet, et coetera, Pour cela. J' suis bon là, Malin qui m'enfoncera ; Et s'il me survient une affaire, N'imitant pas maints freluquets? J' déjeune avec mon adversaire, Et puis je le tue après. J' laisse le choix Aux bourgeois Pistolets, Fleurets, Bâtons, Chausson, Coups de poing, briquet, Me voilà, Je suis là, Voyons qui s'alignera. Aussi bon coeur que mauvaise tête On m' connaît à l'estaminet ; Toujours en noce, en qu'relle, en fête? Voilà L' franc mauvais sujet.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

jeune homme, je ne dis pas l' contraire, mais à qui en avez vous ?

Elle lui donne la main et la reconduit en lui faisant des signes.

Aurélie

À vous ; deux mots en particulier. Quoique le sexe ne soit jamais de trop nulle part, veuillez, jeunesse, vous dissimuler un quart d heure.

Scène 17

Aurélie, Hyacinthe-Narcisse Verjus

Aurélie

Comme elle est jolie !... Que de grâces ! De candeur ! De douceur ! En sa présence, je sens mon coeur qui fermente comme une bouteille de bière ! Son regard m'a fait autant d' plaisir qu'un petit verre, ou qu'un cigare de la Havane.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Oui, elle n'est pas mal !...

Aurélie

Pas mal ! Dites donc qu'elle est délirante ! Ravissante! Étourdissante !... La taille svelte comme une queue de billard , et les yeux grands comme des blouses. Enfin, quand je la vois avec un autre, c'est de la fureur, de la jalousie ; enfin, je tuerais tout, quoi !

Hyacinthe-Narcisse Verjus

C'est un amour de cour d'assises que vous avez là. C'est bien heureux que je n'aie plus d'idée pour Rosine : car avec mon caractère, ça deviendrait une véritable boucherie !

Aurélie

Vous ne l'aimez plus ?

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Du tout, du tout, du tout ; je professe pour elle la plus inébranlable indifférence ! C'est-à-dire que je n'y pense pas plus qu'à l'habit de ma première communion.

Aurélie

Il faut y penser.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

À l'habit de ma première communion ?

Aurélie

Non monsieur ! À Mademoiselle Rosine, et y penser sérieusement, pour le bon motif.... Tout-à-fait, vous m'entendez ?....

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Je vous entends, mais je ne vous comprends pas.

Aurélie

Voilà la chose ; j'adore Rosine, et la meilleure preuve, c'est que je ne l'épouse pas.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Elle est gentille, votre preuve.

Aurélie

Je ne l'épouse pas, parce que je ne ferai pas son bonheur, vu que l'estaminet n'a jamais été une bonne école d'enseignement mutuel.... pour les maris.... et j'ai mieux que ça sous la main.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

C'est moi que vous avez sous la main ?

Aurélie

Eh bien ! Vous y êtes.... et vous comprenez.... Ainsi, tout bien pesé et calculé.... attendu que le sieur Philibert, dit le franc mauvais sujet, se reconnaît, par ses qualités, impropre aux fonctions embêtantes du mariage ; vu que le nommé Narcisse Verjus a tout ce qu'il faut depuis les pieds jusqu'à la tête pour faire ce qu'on appelle un bon mari, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : - Article premier : Ledit sieur Narcisse épousera, dans le plus court délai possible, c'est-à-dire tout de suite, Mademoiselle Rosine. - Article 2. Le sieur Philibert est chargé de l'exécution des présentes.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Tiens ! C'est comme l'ordonnance pour la marche du boeuf gras.

Aurélie

Ce sera la vôtre, et vous vous y conformerez.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Vous le prenez sur un ton !...

Aurélie

Ah ! Tu te fâches ! C'est ce que je demande.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Je ne me fâche pas, je fais une simple réflexion.

Aurélie

L'épouseras-tu ? Oui ou non ?

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Vous y mettez trop de douceur....

AIR : Ils descendent ici.

Aurélie

Rosine vient ici, Je l'entends, la voici t C'est le moment D'être galant, Et jetez-vous À ses genoux.

Chant.

Aurélie sort.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Je ne veux pas mourir, J'aime bien mieux fléchir. , , C'est un plaisir Que d'obéir, Quand on s'y prend, Si poliment.

Scène 18

Hyacinthe-Narcisse Verjus

AIR : Mon ami L'Établi, (de la Mauvaise Langue. )

Parlé.

À la fin de la reprise, Rosine paraît.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Oui, je veux entrer en ménage, On dira d' moi c'est un d'plus ; L' vrai bonheur est dans l' mariage Rien d'heureux comm' les ... maris. Pour augmenter ma clientèle, Moi, j'imagine un fameux plan ; Pendant que ma femm' toujours belle, Pour mieux attirer le chaland Agac'ra la pratique , Par son minois fripon Moi dans l'arrièr' boutique Je frai le cornichon. Je ne sais pas si ce sont les coups de pieds du camarade qui m'ont fait un effet.... mais jamais je n'ai trouvé Rosine plus jolie... Oh ! Mais v'là que je l'aime comme jamais... C'est un feu concentré qui se développe... Ah ! Ma foi, tant pis pour mon amour-propre.... décidément je me marie. Et puis quand on est marié, on dit ma femme par ci, ma femme par là.... Si l'on reçoit un billet de garde, on dit ma femme j' suis enrhumé... Va donc trouver l' sergent-major.... Ou ben encore si le commissaire vous a fait un procès-verbal, parce que la boutique aura été fermée tard, ou ben parce qu'on aura pas balayé le matin.... On dit ma femme, va donc voir le commissaire, t'arrangeras c't'affaire-là.... Et l'on ne monte pas sa garde, et l'on a pas de procès-verbal... parce qu'un sergent-major et un commissaire n'ont rien à refuser à une jolie femme. Et puis enfin, on a des enfants qui vous ressemblent, ou qui ne vous ressemblent pas.... Oui ; je veux entrer en ménage, etc.

Scène 19

Hyacinthe-Narcisse Verjus, Rosine

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Ah ! Rosine ! Rosine ! Voyez l'ouvrage de la réflexion ; Narcisse est à vos genoux.... Il veut y mourir, c'est-à-dire qu'il y vient pour ne pas mourir.

Rosine

Vous, Narcisse, repentant ?...

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Ah ! Ne parlons pas du passé, vivons du présent, espérons dans l'avenir ; Rosine, pardonne à ton petit Jus... Jus...

Scène 20

Monsieur Sentfort, Rosine, Aurélie, Hyacinthe-Narcisse Verjus

Monsieur Sentfort

Eh bien ! Voilà, Dieu me pardonne, cet infâme aux genoux de la couturière de ma nièce.

Rosine

Ah ! Monsieur Sentfort, ne l'accusez pas sans nous entendre ; il a expié tous ses torts ; nous vous expliquerons cela. Sachez seulement que, grâce à voire aimable nièce j'ai retrouvé le bonheur ; c'est elle que vous avez vu sous les traits de l'ouvreuse de loges.

Monsieur Sentfort

Quoi ! Ma nièce ?...

Aurélie

Oui, mon oncle ! C'était moi Jeanne Frémont, née native de Chartres en Beauce....

Rosine

C'était encore elle la nourrice.

Aurélie

Qui vous disait faut l'bercer, faut l'bercer....

Rosine

Enfin, c'était le petit coureur de café, signé Philibert, qui se charge de l'exécution de la présente ordonnance.

Monsieur Sentfort

Ah ! Quand je l'ai vu passer, j'ai cru que c'était notre voisin, qui passe sa vie à la tabagie des Quatre parties du Monde.... où il est toujours seul.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Ah ben ! Elles m'ont mis joliment dedans !... C'est égal.

Rosine

Tous les moyens sont bons pour ramener les infidèles.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Si la recette est bonne, je vous conseille de la débiter en détail, vous ne manquerez pas de pratiques.

Monsieur Sentfort

Bravo ! Bravo ! Ma nièce, tu étais pour être comédienne.

Scène 21

Jeannette, Monsieur Sentfort

Jeannette

C'était là sa capacité, et moi, monsieur, comme la mienne ne se trouve plus en rapport avec mes sympathies... comme dit le père.... je viens vous avertir que j'ai reçu une lettre d'initiation.... Je me retire chez les Saint-Simoniens.... et je suis nommée blanchisseuse sous les ordres d'un ancien général, qui est chargé de repasser les cols à la mécanique, et de plisser les collerettes à la vapeur.

Monsieur Sentfort

C'est bon ! C'est bon !... J' vous le disais bien qu'elle se ferait Saint-Simonienne. Allons, ma nièce, tu as réhabilité la comédie de société : au fait, en ce moment, partout on la joue.

Vaudeville

Monsieur Sentfort, Tous, Madame Amanda, Hyacinthe-Narcisse Verjus, Rosine, Jeannette, Aurélie

AIR : ***

bis.

Monsieur Sentfort

Comédie, Ici bas c'est aux plus malins Et bien dupe qui se fie Aux grimaces de nos pantins.

bis.

Tous

Comédie, Ici bas c'est aux plus malins Et bien dupe qui se fie Aux grimaces de nos pantins.

Madame Amanda

Tartuffe de la bienfaisance Plus d'un riche près de sa fin Lègue, un palais à l'indigence, Lorsque son père au grenier meurt de faim.

bis.

Tous

Comédie, Ici bas c'est aux plus malins Et bien dupe qui se fie Aux grimaces de nos pantins.

Hyacinthe-Narcisse Verjus

Chemins en fer, que la vapeur enfante, Qui mènerez pour six sous sans chaos, L' Parisien déjeuner à Mantes Et l' même soir souper a Bordeaux.

bis.

Tous

Comédie, Ici bas c'est aux plus malins Et bien dupe qui se fie Aux grimaces de nos pantins.

Rosine

Hier la fille de notre concierge, Devant l' banquier qui la lanc'ra, Essayait une robe a la vierge, Pour débuter à l'Opéra.

bis.

Tous

Comédie, Ici bas c'est aux plus malins Et bien dupe qui se fie Aux grimaces de nos pantins.

Monsieur Sentfort

Discours brillants, belles promesses, Sur l'impôt qui grossit toujours ; Serments d'ivrogn', serments d'maîtresses, Serments d'ministres, serments d'cours.

bis.

Tous

Comédie, Ici bas c'est aux plus malins Et bien dupe qui se fie Aux grimaces de nos pantins.

Jeannette

Agents de la force publique, Gendarm's, qui courez sur vos ch'vaux Pour attraper la république , Et n'attrapez q' des rhum's ,de cerveaux.

bis.

Tous

Comédie, Ici bas c'est aux plus malins Et bien dupe qui se fie Aux grimaces de nos pantins.

Aurélie

Quand l'auteur d'un nouvel ouvrage Veut fixer un succès brillant, Sous le lustre il met, c'est l'usage, Un tonnerre d'applaudissements. Comédie, Comédie, Quant à nous, nous espérons voir Ce soir, la pièce applaudie, Par bonté, mais non par devoir.

bis.

Tous

Comédie, Quant à nous, nous espérons voir Ce soir, la pièce applaudie, Par bonté, mais non par devoir.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.