Acte I
Scène 1
Carlin, Lise
Carlin
Quoi ? Te trouver encor et seule et sans maîtresse ?
Lise
J'attends de jour en jour Madame la Comtesse, Qui depuis près d'un mois absente de Paris Abandonne à mes soins la garde du logis. On croit ne point tarder d'abord que l'on s'engage, Mais insensiblement on prend goût au voyage, D'Orléans on veut voir Saumur, Angers, et Tours, Et le retour ainsi se diffère toujours.
Carlin
Tant mieux pour toi, d'avoir liberté toute entière De prendre du bon temps, et te donner carrière. Ah, si pour moi le coeur t'en disait tant soit peu, Sotte !
Lise
En faut-il douter ?
Carlin
Le mien est tout en feu, Et depuis cette noce où tu me fis tant boire, Je me suis si bien mis ta largesse en mémoire, Qu'aussitôt que la soif commence à me presser, Pour en guérir plutôt je voudrais t'embrasser.
Lise
Tout de bon ?
Carlin
Tout de bon, et s'il t'en faut plus dire, Écoute, en te voyant, de quel ton je soupire.
Lise
Tu te sens donc pour moi d'amour bien travaillé ?
Carlin
Ma foi, je n'en dors point quand je suis éveillé, Et si ton coeur sensible à la friponnerie... Lise, ma chère Lise.
Lise
Ah point de brusquerie. Et que dirait Virgine à qui tu t'es promis ?
Carlin
Y doit-on regarder de si près entre amis ?
Lise
Tu n'es point scrupuleux.
Carlin
Vois-tu ? J'aime Virgine, Mais ce qui m'en dégoûte elle est un peu trop fine, Et sait tant de détours, qu'à ce que j'en entends, Avec elle un mari passera mal son temps. Anselme aussi, voyant du trouble en sa famille, L'a depuis peu chassée en dépit de sa Fille.
Lise
Olimpe en sa disgrâce a donc pris grande part ?
Carlin
Elle la garde encore à l'insu du Vieillard ; Le temps rajuste tout.
Lise
Elle doit t'être chère.
Carlin
Veux-tu de mon amour savoir tout le mystère ? Je suis homme d'intrigue, et tel que tu me vois, J'entreprends de servir deux maîtres à la fois, Ou plutôt près de l'un faisant le bon apôtre, Je tâche à le duper pour être utile à l'autre.
Lise
Ton Marquis de Lorgnac est le sot ?
Carlin
Justement. Jamais on ne fut sot si méthodiquement. Comme il est de naissance et fort riche, il croit être L'homme le plus parfait qu'on ait encor vu naître, Et dans cette folie il est persuadé Qu'on meurt d'amour pour lui dès qu'on l'a regardé. Aussi fait-il le beau, le plaisant, l'agréable, Vain s'il en fut jamais, contrariant en diable, Grand parleur, curieux des affaires d'autrui.
Lise
Le Chevalier, son frère, est-il fait comme lui ?
Carlin
Comme lui ? Dieu l'en garde, il est son antipode. C'est un homme discret, civil, d'humeur commode, Poli, galant, qui fait les choses comme il faut, Et dont la gueuserie est l'unique défaut.
Lise
La tâche est un peu forte.
Carlin
Et d'autant plus qu'il aime. Être gueux en amour est un malheur extrême ; Mais aux beaux yeux d'Olimpe il n'a pu résister. À Virgine par là j'eus ordre d'en conter. Pour gagner quelque accès auprès de sa maîtresse Le Chevalier voulut...
Lise
Je comprends la finesse. Olimpe par Virgine a su sa passion ?
Carlin
Non pas, grâce à l'excès de sa discrétion. Depuis deux mois et plus que pour elle il soupire, Il s'est fait remarquer, mais sans vouloir rien dire. Moi-même, il m'a fallu faire le réservé. Cependant tout d'un coup le frère est arrivé, Ce Diable de Marquis, qui s'en va d'importance Faire sonner partout son manque de finance.
Lise
Peut-il le décrier sans qu'il se fasse tort ?
Carlin
Tort ou non, il le hait, et voudrait le voir mort. Pour détourner ce coup j'ai joué d'artifice.
Lise
Comment ?
Carlin
Du Chevalier j'ai quitté le service, Et cent sujets de plainte au besoin inventés Ont été du marquis avec joie écoutés. En moi par cette fourbe il a pris confiance, Et comme j'applaudis à son extravagance, Je suis chez lui le tout, je tranche, ordonne, agis.
Lise
Ainsi...
Carlin
Prends garde à toi, voici notre Marquis. Le coeur te bat-il point ?
Lise
Quelle rare figure ?
Carlin
Et bien ? Fait-il la mode ?
Lise
Il comble la mesure, Quel attirail de points, de rubans, d'affiquets !
Scène 2
LE MARQUIS de Lorgnac, Carlin, Cascaret, Lise
LE MARQUIS de Lorgnac
C'est de moi qu'on te parle ?
Carlin
Oui, Monsieur.
LE MARQUIS de Lorgnac
Bon, Laquais, À ce prochain détour que faisait cette belle ?
Cascaret
Elle vous regardait, Monsieur.
LE MARQUIS de Lorgnac
Tant pis pour elle.
Carlin
Elle s'en souviendra.
LE MARQUIS de Lorgnac
Je le crois. Celle-ci, Qui de loin m'envisage, a l'oeil bien radouci.
Carlin
Elle vient de la part d'une certaine Comtesse...
LE MARQUIS de Lorgnac
Diable, il faut l'écouter. Tu nommes ta maîtresse ?
Lise
La Comtesse d'Orgueil.
LE MARQUIS de Lorgnac
D'Orgueil ! Le nom est grand. Vieille ou jeune ?
Lise
Elle n'a que vingt ans.
LE MARQUIS de Lorgnac
Bien lui prend. La jeunesse est mon goût, sans cela point de tendre. Avecque le mari quelle mesure à prendre ? Est-il accommodant ?
Lise
Elle est veuve.
LE MARQUIS de Lorgnac
Tant mieux. Les Veuves, la plupart, sont mets délicieux, Et de quinze à vingt ans il en est d'égrillardes Qui donnent au défunt de terribles nasardes. Pour moi, j'en ai tant vu de toutes les façons, Qu'au besoin je pourrais en faire des leçons. Et Fille, et femme, et brune, et blonde, j'ai beau faire, Tout m'en veut.
Lise
Qui pourrait n'aimer pas à vous plaire ? Un Marquis qu'on fait gloire en tous lieux d'admirer ?
LE MARQUIS de Lorgnac
J'écarte assez la foule afin de respirer, Mais toujours malgré moi j'ai quelque soupirante. La Comtesse est jolie ?
Lise
Elle est votre servante.
LE MARQUIS de Lorgnac
C'est-à-dire, son coeur en tient déjà pour moi ?
Lise
Eh, vous pouvez penser...
LE MARQUIS de Lorgnac
J'en ai pitié, ma foi. Vingt ans, Veuve, et languir ! Viens, conduis-moi chez elle. Il faut la voir ; au moins tu me dis qu'elle est belle ?
Lise
Elle a dans Orléans tout fait mourir d'amour, Mais vous en jugerez, Monsieur, à son retour.
LE MARQUIS de Lorgnac
Elle n'est pas ici ?
Carlin
Puisqu'il faut vous le dire, Pour vouloir fuir le mal quelquefois on l'empire. L'autre jour en passant la comtesse vous vit. Votre mine, votre air, enfin tout la surprit, Et chez elle d'abord l'amour faisant ravage, Pour guérir par l'absence elle a fait un voyage ; Mais de fièvre en chaud mal son coeur par là tombé Est contraint avec vous de venir à jubé. Sa flamme impatiente en ces lieux la rappelle, Vous la verrez demain.
LE MARQUIS de Lorgnac
Je me souviendrai d'elle. Seulement du retour prends soin de m'avertir.
Carlin
Vous viendrez donc ?
À Carlin.
LE MARQUIS de Lorgnac
Oui, va. Je puis m'en divertir. Et selon... Mais je vois mon impertinent frère.
Lise
C'est là le Chevalier ?
Carlin
Lui-même. Adieu, ma chère.
Lise
Est-il original qui vaille ton Marquis ?
Scène 3
Le Chevalier, LE MARQUIS de Lorgnac, Carlin
Le Chevalier
Peut-être que je viens mal à propos ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Tant pis. Qui vous force à venir ?
Le Chevalier
Vous voyant dans la rue, Passerai-je tout droit sans que je vous salue ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Saluez-moi de loin, et ne me dites mot.
Le Chevalier
Mais ceux qui me verront...
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous prendront pour un sot, Que m'importe ?
Le Chevalier
Toujours injure sur injure ? Vous êtes mon aîné, je me tais, et j'endure.
LE MARQUIS de Lorgnac
Et bien, n'endurez point, qu'est-ce que vous ferez ? Vous me chanterez pouille, et vous retirerez, C'est là ce que je veux.
Le Chevalier
Grâce à votre injustice, Me voir et me parler est pour vous un supplice, J'en suis trop convaincu.
LE MARQUIS de Lorgnac
Ne l'ignorez donc pas. J'en suis content.
Le Chevalier
Ma peine a pour vous des appas, Et plus vous connaissez que le malheur m'accable...
LE MARQUIS de Lorgnac
Il est vrai, votre vie est gueuse et misérable. Mais enfin sans appui, sans ressource, sans bien, Vous devriez mourir, et vous n'en faites rien. Est-ce ma faute ?
Le Chevalier
Au moins, si par le droit d'aînesse Vous avez de grands biens, j'ai la même noblesse.
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous êtes Chevalier, mais quand il faut manger, Votre Chevalerie est un mets bien léger, Et souvent la mâchoire est fort mal occupée, À qui n'a comme vous que la cape et l'épée.
Le Chevalier
Et la cape et l'épée auront toujours de quoi Faire considérer des gens faits comme moi. Jouissez de vos droits, l'aînesse vous les donne, Je n'y demande rien.
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous me la baillez bonne. Si dans votre chaumière il vous eût plu rester, Votre part de cadet vous eût fait subsister ; Mais on ne va pas loin avec petite somme. Vous avez voulu faire ici le gentilhomme, Et n'ayant plus de quoi, vous voilà sur le point D'être franc parasite, ou de ne dîner point. Gueusez, servez, volez, ce n'est point mon affaire.
Le Chevalier
J'ai fait quelque dépense, et cru la devoir faire. Ma gloire étant la vôtre, il vous doit être doux...
LE MARQUIS de Lorgnac
Mais Carlin que voici mourait de faim chez vous, Et s'il n'eût avec moi cherché ses avantages, C'était fait de sa vie ainsi que de ses gages.
Carlin
Sans Monsieur le Marquis j'étais sec, autant vaut.
LE MARQUIS de Lorgnac
Oyez.
Le Chevalier
Mon peu de bien vous semble un grand défaut. Toujours sur ce reproche ; et ne peut-il pas être...
LE MARQUIS de Lorgnac
Mon nom vous fait honneur, on me l'a fait connaître, Il pourra vous servir à duper un bourgeois. L'alliance d'Anselme, est dit-on, votre choix ; Vous muguetez sa fille, elle a de quoi vous plaire, Et quand ce ne serait que les grands biens du père, Pour qui n'a pas de pain à mettre sous les dents, C'est un trait de beauté des plus accommodants.
Le Chevalier
Puisque malgré moi-même on a lu dans mon âme, Il est vrai, mon dessein est de prendre une femme, Et comme Anselme est riche, et qu'il manque d'appui, Ma naissance m'a fait espérer tout de lui. La sienne, je l'avoue, est basse et fort commune.
LE MARQUIS de Lorgnac
Ce n'était qu'un maraud, mais il a fait fortune ; Puisqu'il a du douzain, il est démaraudé. Sait-il votre amour ?
Le Chevalier
Non, c'est un secret gardé. Mais quand il l'apprendra, veuillez ne me pas nuire, Forcez-vous...
LE MARQUIS de Lorgnac
Laissez-moi cette affaire à conduire. Moi parlant, moi faisant la demande pour vous, Je crois qu'il recevra cet honneur à genoux. Un faquin qu'on a vu petit clerc de notaire, D'un cadet de Marquis devenir le beau-père, S'allier des Lorgnacs, peste !
Le Chevalier
M'offrir vos soins, Vous à qui je déplais !
LE MARQUIS de Lorgnac
M'en déplaisez-vous moins ? Je vous décrierais bien, mais si je vous décrie, J'ai sur mon dos le faix de votre gueuserie. Au moins quand du bourgeois vous aurez les écus, Vous battez en retraite, et ne me verrez plus. Allez, tout de ce pas je vais lui faire entendre Qu'il choisit un brave homme en vous prenant pour gendre. S'il s'informe du bien, je suis prêt à mentir. Reposez-vous sur moi.
Le Chevalier
Mais...
LE MARQUIS de Lorgnac
Mais sans repartir. J'agis de là. La fille est de vous fort éprise ?
Le Chevalier
J'ignore encor pour moi quelle estime elle a prise, Mais vingt fois dans la rue elle m'a remarqué.
LE MARQUIS de Lorgnac
Votre amour autrement ne s'est point expliqué ?
Le Chevalier
Le père étant pour nous, il nous répondra d'elle.
LE MARQUIS de Lorgnac
Je vous entends, l'argent vous plaît mieux que la Belle, Et pourvu qu'il vous soit bien et dûment compté, Peu vous chaut du reste.
Le Chevalier
Ah !
LE MARQUIS de Lorgnac
Dites la vérité, Franchement aimez-vous ? Car à moins que l'on aime, Tâter du mariage est la misère même, Et je ne voudrais pas qu'une fille eût sujet...
Le Chevalier
Non, Olimpe est pour moi le plus charmant objet. Jamais rien de si beau ne s'offrit à ma vue, Et de tant de mérite on la trouve pourvue, Que sa seule conquête assurant mon repos, N'eût-elle aucune dot, je...
LE MARQUIS de Lorgnac
Voilà de mes sots. Pour trois jours de douceur trente ans de gueuserie. Mais si vous l'épousez, dites-moi, je vous prie, Cadet, prétendez-vous avoir beaucoup d'enfants ?
Le Chevalier
Peut-on...
LE MARQUIS de Lorgnac
Point de peut-on, car je vous le défends. La cause est qu'il n'est point de famille nombreuse Qui presque en moins de rien ne dégénère en gueuse. Et quand l'oncle est Marquis et des plus apparents, Serviteur aux neveux qui sont dégénérants.
Le Chevalier
J'aurai soin que jamais aucune plainte à faire...
LE MARQUIS de Lorgnac
Fort bien, et là-dessus je vais voir le beau-père. Carlin.
Il lui parle à l'oreille.
Carlin
Monsieur. J'entends.
LE MARQUIS de Lorgnac
Va, cours, le temps m'est cher. Si la Marquise vient, qu'on me fasse chercher.
Scène 4
Le Chevalier, Carlin
Le Chevalier
C'est encor un message à faire à quelque belle ?
Carlin
Grand mystère toujours, et toujours bagatelle. Mais d'où diable a-t-il su votre amoureux secret ?
Le Chevalier
Un amant bien épris est toujours indiscret. J'ai trop parlé d'Olimpe, il aura pu l'apprendre, Et soupçonné l'amour que ses yeux m'ont fait prendre. Mais puisqu'à m'y servir il est si disposé, Le succès pour mes voeux en sera plus aisé.
Carlin
J'en doute ; il n'eut jamais pour vous que de la haine.
Le Chevalier
Oui, mais me voir sans bien lui donne quelque peine, Et craignant d'en avoir un jour de l'embarras, Si mon feu touche Olimpe, il ne me nuira pas.
Carlin
Il est homme pourtant à nous en donner d'une. Son coeur est plein pour vous d'une vieille rancune. Ainsi j'aurais voulu qu'avant qu'il eût parlé, Votre amour à Virgine eût été révélé. Contre ce qu'il eût dit, comme elle a de l'adresse, Elle aurait préparé l'esprit de sa maîtresse ; Mais vous m'avez fait taire, et tout était perdu Si j'eusse osé...
Le Chevalier
Je vois que j'ai trop attendu, Qu'il serait bon qu'Olimpe eût approuvé ma flamme ; Mais je ne savais pas qu'on dût lire en mon âme, Et que de mon secret malgré moi trop instruit, Le Marquis...
Carlin
Pour ou contre, il va faire grand bruit, Et le Vieillard...
Le Chevalier
Tais-toi, je vois venir Oronte.
Scène 5
Le Chevalier, Oronte, Carlin
Le Chevalier
Enfin donc il n'est rien que l'amour ne surmonte. Lucrèce a pris sur vous un pouvoir absolu, Et pour elle à l'hymen vous voilà résolu ?
Oronte
J'ai pesté jusqu'ici contre le mariage. J'en tremble même encor lorsque je l'envisage, C'est un marché terrible, et qui doit étonner ; Cependant au torrent je me laisse entraîner.
Le Chevalier
Le péril en est beau.
Oronte
Telle est ma destinée.
Le Chevalier
L'ordre vous en est doux ; mais à quand l'hyménée ? Lucrèce vous aimant...
Oronte
Anselme ton tuteur Attend obstinément le retour de ma soeur. Parce qu'elle est Comtesse, il s'est mis à la tête Qu'il faut pour plus d'éclat qu'elle honore la fête. Sans cela point de noce.
Le Chevalier
Il aime à faire bruit.
Oronte
À trois jours seulement le délai se réduit.
Le Chevalier
Vous croyez donc bientôt voir ici la Comtesse ?
Oronte
Peut-être dès demain, mais j'aperçois Lucrèce. De grâce, pardonnez aux transports d'un amant, Si je cours où m'appelle un objet si charmant.
Le Chevalier
Sur tout autre devoir l'amour toujours l'emporte.
Carlin
Olimpe est avec elle.
Le Chevalier
Éloignons-nous, n'importe. Je ne lui veux parler qu'après que j'aurai su Quel accueil du vieillard ma flamme aura reçu.
Scène 6
Oronte, Lucrèce, Olimpe
Oronte
Quoi, sortir sans m'attendre ? Ah, j'ai lieu de m'en plaindre.
Lucrèce
Oui, car je viens de faire une visite à craindre, Et ma cousine sait...
Olimpe
Que dans tout l'entretien Vous avez écouté de grands diseurs de rien. Qu'il est d'impertinents !
Oronte
Olimpe est difficile.
Olimpe
Quoi, d'abord qu'on vous voit, recourir au doux style, Prodiguez la fleurette, et vous assassiner, De cent offres d'un coeur qu'on n'a plus à donner ! Pour moi, je suis un peu délicate en mérite. Plus le vrai me sait plaire, et plus le faux m'irrite, Et comme j'aime en tout qu'on soit de bonne foi, Les soupirants d'office ont bientôt fait chez moi.
Oronte
C'est l'usage du monde, et si toutes les Belles Traitaient ainsi que vous l'encens de bagatelles, À quoi seraient réduits nos Galants du bel air, Qui par là près de vous apprennent à parler ? Pour faire un honnête homme il n'est point d'autre école. Le beau sexe aux muets fait trouver la parole, Et parce qu'à vous plaire ils prennent de souci, Tout ce qu'ils ont de rude est soudain adouci.
Olimpe
La douceur s'étend loin.
Lucrèce
Vous l'avez mendiée.
Scène 7
Virgine, Olimpe, Lucrèce, Oronte
Virgine
Enfin c'est tout de bon, vous êtes mariée.
Olimpe
Moi, mariée ?
Virgine
Oui, vous. Quel malheur à souffrir ! M'en voici hors d'haleine à force d'accourir. Pour pris d'une nouvelle à mes désirs si chère, Daignez faire ma paix avecque votre père. Faudra-t-il que de lui je me cache toujours ?
Olimpe
Ne t'inquiète point, encor deux ou trois jours, Son chagrin passera, j'en réponds.
Lucrèce
Mais, Virgine, Apprends-nous quel époux mon oncle lui destine.
Virgine
Un Marquis, si charmé, dit-il, de ses appas, Qu'il se pendra demain s'il ne l'épouse pas, Le Marquis de Lorgnac.
Olimpe
Quoi, j'en serais aimée ?
Virgine
De votre cabinet, où j'étais enfermée, Je viens d'entendre tout ; sur mon âme il dit d'or. Vos attraits sont pour lui le plus riche trésor. Le bonhomme se rend aux désirs qui le pressent, Et de l'heure qu'il est les articles se dressent.
Olimpe
Sans m'avoir consultée ?
Virgine
Eh, pour se marier, Est-il fille aujourd'hui qui se fasse prier ? Et puis, quand il s'agit du grand nom de Marquise...
Olimpe
Fort bien. Chez moi pourtant l'esprit seul est de mise, Et de quelque haut rang que l'on me pût flatter, Un sot qui m'en voudrait n'aurait qu'à décompter.
Oronte
Je crains donc bien qu'ici le Marquis ne décompte. Il donne lieu sans cesse à quelque nouveau conte, Et sur ce qu'on en dit, ce n'est pas son défaut Que d'avoir eu jamais plus d'esprit qu'il ne faut. Il croit charmer partout, fait le beau, l'agréable.
Lucrèce
Que vous me faites peur !
Oronte
Brusque, dit-on, en diable.
Olimpe
Voilà ce qu'il me faut.
Virgine
Moquez-vous du dit-on Voulez-vous un époux sage comme un Caton, Qui prétende, en vertu de sa grave figure Qu'on marche par compas, et parle par mesure ?
Lucrèce
Virgine a l'humeur gaie, et pense que...
Virgine
Ma foi, Bien d'autres là-dessus penseraient comme moi. Pour devenir Marquise il n'est esprit qui tienne. Le titre en plaît toujours, de quelque part qu'il vienne, Et d'ailleurs, quelquefois, s'il faut trancher le mot, Il est avantageux d'être femme d'un sot. Excuse, adresse, fourbe, il n'est rien qu'il ne croie. Quoi qu'on fasse, il ne voit que ce qu'on veut qu'il voie, Et se laissant mener, au besoin, par le nez...
Olimpe
C'est par où se prendraient des esprits mal tournés. Mais quand la vertu seule a pouvoir sur une âme...
Virgine
D'accord, c'est fort bien fait que d'être honnête Femme, Mais Dieu veuille du trop préserver tous Maris.
Lucrèce
Laissons là cette folle, et venons au Marquis. Le connaissez-vous ?
Oronte
Non, mais je connais son frère. Qui, s'il était plus riche, aurait bien de quoi plaire. Il a l'air si galant et si particulier, Qu'on ne peut...
Olimpe
Vous voulez parler du Chevalier ?
Oronte
De lui-même.
Olimpe
À sa mine on connaît sa naissance ; Mais l'effet répond mal souvent à l'apparence. L'air ne fait pas l'esprit ; et je douterais fort, Que le sien fût de ceux...
Oronte
Ah, c'est lui faire tort. D'où vient qu'à ce soupçon votre coeur s'abandonne ?
Olimpe
C'est un secret qu'encor je n'ai dit à personne. Depuis plus de deux mois en cherchant à me voir, Ce brave chevalier a paru m'en vouloir. Au Palais pour emplette, au Temple, dans la rue, Je le trouve partout, partout il me salue, Mais quoi qu'il ait eu lieu cent fois de m'aborder, Il n'a jamais plus fait que de me regarder. Jugez si c'est à tort que je le crois stupide.
Oronte
Un excès de respect l'a pu rendre timide, Et je vous plaindrais peu pour l'hymen arrêté, Si le Marquis avait même stupidité.
Olimpe
Quoi qu'on ait fait sans moi, s'il est tel que vous dites, La puissance d'un Père a ses bornes prescrites, Et par précaution, avant que m'engager, Lui parlant en secret, je prétends en juger.
Lucrèce
En secret ! Et comment ?
Olimpe
Ce soir par ma fenêtre.
Virgine
Un premier entretien vous le fera connaître ? Et si pour son début il n'a tous mots exquis, Madame, vous voulez refuser un Marquis ? Ma foi, si vous saviez combien...
Olimpe
Laisse-moi faire, Et l'attends au moment qu'il quittera mon Père. Le jour baisse déjà ; sitôt qu'il fera nuit, Dis-lui sous mon balcon qu'il se rende sans bruit.
Lucrèce
Mais si pour vous donner cette grande nouvelle, Lorsque nous rentrerons, mon Oncle vous appelle ; Et qu'à voir le Marquis, dont sans doute il fait cas...
Olimpe
J'aurai quelque migraine, et ne paraîtrai pas. Fais ce que je te dis, Virgine.
Lucrèce
Vous, Oronte, Rendez-moi du Marquis un plus fidèle compte, Informez-vous partout en quelle estime il est.
Oronte
Il suffit, vous savez si j-y prends intérêt.
Acte II
Scène 1
LE MARQUIS de Lorgnac, Anselme
LE MARQUIS de Lorgnac
N'allez pas plus avant, Beau-père, il fait trop sombre, Et quoi que de la nuit mes yeux incaguent l'ombre, Chez vous de vos vieux ans le cours trop actuel Doit avoir affaibli le rayon visuel, Et par là j'aurais peur qu'en marchant, quelque pierre Vous fît mal à propos donner du nez en terre. Seulement pour demain, quand je vous irai voir, Préparez votre fille à faire son devoir.
Anselme
Dès mes plus jeunes ans un Chevalier de Malte M'apprit que quand l'honneur qu'on daigne nous faire...
LE MARQUIS de Lorgnac
Halte. Votre caducité de trop loin se souvient ; Si je vous fais l'honneur, le profit m'en revient.
Anselme
Du moins je vous réponds d'une Fille fort sage, Modeste, accorte, douce, à qui, dès son bas âge Où l'esprit est toujours de fadaise rempli, Les Quatrains de Pybrac ont donné le bon pli. Elle les savait tous, sur chacun, bonne glose.
LE MARQUIS de Lorgnac
Les Quatrains de Pybrac ne font rien à la chose, Et votre Fille, étant ce que je me la peins, Ne se mariera pas pour dire des Quatrains. Est-elle propre ?
Anselme
Autant qu'une fille peut l'être.
LE MARQUIS de Lorgnac
Je vous eusse prié de la faire paraître, Mais j'ai craint, en suivant ma curiosité, Quelque souillon d'habit qui m'en eût dégoûté. J'aime l'ajustement.
Anselme
La dépense est petite. Plus de cent mille écus dont elle seule hérite, Tant en maisons, effets, qu'en bon argent comptant...
LE MARQUIS de Lorgnac
Ma terre de Lorgnac en vaut deux fois autant. Qu'elle est belle ! Grands parcs pour vaches, boeufs, génisses, Grandes foires au Bourg, grandes hautes Justices, Grands moulins, sans compter de grands fossés pleins d'eau, Qu'on passe en ponts-levis pour entrer au château.
Anselme
Quand je ne vous verrais pour tout bien que la gloire D'être sorti de Gens renommés dans l'Histoire, Mon choix serait pour vous, et ne regardant qu'eux...
LE MARQUIS de Lorgnac
Ah, que tous les Lorgnacs ont été belliqueux !
Anselme
La race en est célèbre, et d'abord qu'on la nomme...
LE MARQUIS de Lorgnac
Beau-père, ainsi je crois que je suis Gentilhomme. Hem ?
Anselme
De votre noblesse on n'est guère en souci.
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous avez pensé voir un amoureux transi, Mon Cadet, qui sans moi, plein d'une sotte flamme, Vous aurait demandé votre Fille pour Femme.
Anselme
Vous touchant de si près il m'aurait fait honneur, Et l'on tiendra toujours sa recherche à bonheur.
LE MARQUIS de Lorgnac
Il est gueux, archigueux.
Anselme
Mais son Sang est illustre ; Et partout sa vertu lui donne tant de lustre, Que sur ce qu'on en dit...
LE MARQUIS de Lorgnac
Monsieur On, est un sot. Mon frère fait le doux, le bénin, le cagot. À l'ouïr, vous diriez qu'il n'est rien plus traitable, Cependant entre nous il ne vaut pas le diable. C'est un rieur sous cape ; et tous ses beaux semblants, S'ils amorcent quelqu'un, le mettent en draps blancs. Dit-on draps blancs, beau-père, ou blancs draps ?
Anselme
Il n'importe.
LE MARQUIS de Lorgnac
Non, à ce qu'il paraît aux gens de votre sorte ; Mais parmi le beau monde où l'on parle correct, L'arrangement des mots veut un soin circonspect L'esprit est un grand fond. Votre Fille en a t-elle ?
Anselme
Chacun le croit.
LE MARQUIS de Lorgnac
Est-il de rue, ou de ruelle ?
Anselme
Qu'appelez-vous, de rue ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Un esprit trop bourgeois, Un esprit dandinant, de ces filles sans poids, Qui pour toute réponse à ce qu'on leur peut dire, N'ont qu'un, vous vous moquez, et se mettent à rire.
Anselme
Ma fille, en discourant, pourra vous étonner. Sur quoi qu'on lui propose elle sait raisonner, Jamais de bagatelle, ou c'est la faire taire.
LE MARQUIS de Lorgnac
Et vous l'auriez donné à mon drille de frère ! Quel dommage ! Demain je verrai ce que c'est, Et de la noce ensuite on résoudra l'apprêt. Les clauses du contrat déjà sont arrêtées.
Anselme
Il suffit qu'entre nous elles soient concertées, Et qu'un dédit signé, qui vous répond de moi, Quoi qui puisse arriver, m'engage votre foi. Du reste, un peu de temps est assez nécessaire À qui tout à la fois a deux noces à faire.
LE MARQUIS de Lorgnac
Deux noces ?
Anselme
D'une nièce on m'a fait le tuteur. Pour l'épouser, Oronte attend ici sa soeur, Demain elle y doit être.
LE MARQUIS de Lorgnac
Il diffère pour elle ?
Anselme
On lui doit cet honneur.
LE MARQUIS de Lorgnac
Et cette soeur s'appelle ?
Anselme
La Comtesse d'Orgueil.
LE MARQUIS de Lorgnac
Le Comtesse ! Ma foi...
Anselme
Quoi ? Vous la connaissez ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Ah, si je la connais ? C'est une jeune Veuve, aimable, alerte, drue.
Anselme
On le dit, car pour moi je ne l'ai jamais vue.
LE MARQUIS de Lorgnac
Nous la gouvernerons. Elle est riche ?
Anselme
Et très fort. Un vieillard a tout fait pour elle avant sa mort. Comme sur ses vieux ans il l'avait épousée, Avec lui sa fortune à faire fut aisée. Son revenu, du moins, monte à dix mille écus.
LE MARQUIS de Lorgnac
Dix mille écus de rente !
Anselme
Et peut-être encor plus.
LE MARQUIS de Lorgnac
On fait florès à moins. Peste, quelle Commère !
Anselme
Un Duc aussi, dit-on, cherche fort à lui plaire.
LE MARQUIS de Lorgnac
Un Duc ?
Anselme
Oui, qui voudrait...
LE MARQUIS de Lorgnac
Je crois qu'il voudrait, mais...
Anselme
Elle en est peu touchée.
LE MARQUIS de Lorgnac
Il ne l'aura jamais.
Anselme
Le temps...
LE MARQUIS de Lorgnac
Eh, je sais trop où lui tient l'encloueure.
Scène 2
Carlin, LE MARQUIS de Lorgnac, Anselme
Carlin
Quatre mots à quartier, Monsieur.
LE MARQUIS de Lorgnac
Par aventure, Beau-père, vous savez comme on rentre chez vous ?
Anselme
Si je nuis...
LE MARQUIS de Lorgnac
Preste ; ici vous gagnerez la toux, Bonsoir.
Scène 3
LE MARQUIS de Lorgnac, Carlin
LE MARQUIS de Lorgnac
Combien as-tu de poulets à me rendre ?
Carlin
La Marquise chez vous a passé pour vous prendre, J'ai voulu l'arrêter, mais ne vous trouvant pas ; C'est donc comme il en fait ; fracas contre fracas, M'a-t-elle dit. Dis-lui que puisqu'il me dédaigne, L'Abbé qui lui déplaît va commencer son règne. J'aurais pu me résoudre à ne l'écouter plus, Mais...
LE MARQUIS de Lorgnac
Ces diables d'Abbés la plupart sont courus.
Carlin
Eh, n'en médisons point ; certains Abbés novices Ne sont pas à courir de méchants Bénéfices. Les Belles trouvent là de quoi se régaler. Bijoux, cadeaux, bombance, elles n'ont qu'à parler. , L'argent ne coûte rien ; mais pour votre Marquise, Que faire ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Une douceur la rendra plus soumise.
Carlin
Je le crois.
LE MARQUIS de Lorgnac
Ce vieillard qui vient de me quitter, Tout chat-huant qu'il est, m'a-t-il pu résister ? Où l'on me voit, tout cède.
Carlin
Il se résout à prendre, Sur votre bonne foi, Le Chevalier pour Gendre ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Il m'a tout accordé.
Carlin
Que vous êtes heureux D'avoir pu vous défaire à la fin de ce gueux ! Il l'eût fallu nourrir ; c'est toujours votre frère. Que diable auriez-vous fait.
LE MARQUIS de Lorgnac
Ce que je prétends faire, Ne pas le secourir du moindre verre d'eau.
Carlin
Olimpe y suppléera.
LE MARQUIS de Lorgnac
Tu l'entends. Quel cerveau ? J'aurais parlé pour lui ?
Carlin
Pour qui donc ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Pour moi-même.
Carlin
Ah, le traître ! Quoi donc vous aimez ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Moi, si j'aime ? Point du tout, mais mon frère ayant ce vilain mal, Pour le désespérer je me fais son Rival.
Carlin
Si vous lui souhaitez misère sur misère, Il veut le Conjungo, Monsieur, laissez le faire, N'est-ce pas, quand lui-même il vous en vient prier, L'accabler de tous maux, que de le marier ? Qu'on ait volé, brûlé, causé famine et peste, Mariez-moi les gens, ils sont punis de reste. Mais la pitié vous prend, et tant de charité Pour votre cher Cadet vous tient inquiété, Que résolu sur l'heure à vous mettre en ménage, Il vous plaît d'enrager de crainte qu'il n'enrage.
LE MARQUIS de Lorgnac
Pauvre ignorant ! Apprends un tour d'homme d'esprit. J'ai su contraindre Anselme à signer un dédit, Qui de dix mille écus tient la somme assignée Sur celui de nous deux qui rompra l'hyménée.
Carlin
Rien que cela ? Bon, bon, vous voilà garrotté.
LE MARQUIS de Lorgnac
Contre le Chevalier, c'est là ma sûreté. Par ces dix mille écus où son seing le condamne, Anselme pour sa Fille est bridé comme un âne.
Carlin
Vous connaît-elle ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Non, l'entrevue à demain. J'y dirai de bons mots si je me mets en train ; Car je crois que je puis, sans peur d'engendrer noise, Pousser l'humeur gaillarde avec une bourgeoise.
Carlin
Mais vous l'épouserez ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Oui, si le coeur m'en dit.
Carlin
Comment ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Vivent, Carlin, vivent les gens d'esprit. Sans tenir jamais rien je promettrai sans cesse, Tant qu'enfin la jaunisse entraîne la Maîtresse, Et que le Chevalier qui n'aura pas le sou, S'aille de désespoir faire casser le cou. Les Turcs le devaient bien échiner en Candie.
Carlin
Ils ont tort, mais pour lui, que voulez-vous qu'on die ? C'est l'ordre, chacun vit le plus longtemps qu'il peut.
LE MARQUIS de Lorgnac
Tais-toi, l'on vient à nous. Jour et nuit on m'en veut, C'est quelque belle encor.
Carlin
Je vais la reconnaître.
Scène 4
Virgine, Carlin, LE MARQUIS de Lorgnac
Virgine
Carlin.
Carlin
C'est toi, Virgine !
Virgine
Oui, qui cherche ton maître. Vous puis-je dire un mot, Monsieur ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Quatre au lieu d'un. La honte vous fait donc choisir le moment brun, Et vous venez dans l'ombre, en fine tapinoise, Éprouver si mon coeur aisément s'apprivoise ?
Virgine
Du moins je vous apporte un avis important. Ce soir à sa fenêtre Olimpe vous attend.
LE MARQUIS de Lorgnac
Quoi, la fille d'Anselme ?
Virgine
Elle-même.
LE MARQUIS de Lorgnac
La chatte, L'honneur de m'épouser terriblement la flatte. Dès ce soir seul à seul vouloir m'entretenir !
Virgine
Vous voyez le balcon, y peut-elle venir ? La nuit se fait obscure.
LE MARQUIS de Lorgnac
Obscure, ou non, qu'importe ? Cours assembler mes gens pour me servir d'escorte, Carlin, dans un moment je te rejoins chez moi.
Carlin
On vous demande seul.
LE MARQUIS de Lorgnac
Quelque badaud, ma foi. Tiens-moi prête surtout cette cotte de maille Qui me sert quand de nuit le cas veut qu'on chamaille. Que sait-on quelquefois ce qui peut arriver ? Va vite.
Scène 5
LE MARQUIS de Lorgnac, Virgine
LE MARQUIS de Lorgnac
Au rendez-vous je saurai me trouver.
Virgine
Ne vous éloignez point, Monsieur ; à la fenêtre Avec moi tout à l'heure Olimpe va paraître.
LE MARQUIS de Lorgnac
Tu la peux avertir, je reviens sur mes pas. Eh. Elle me connaît ?
Virgine
Qui ne vous connaît pas ? Un homme dont partout on parle avec éloge ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Il est vrai qu'il faudrait être pis qu'Allobroge. Je fais bruit, si jamais aucun Marquis en fit.
Virgine
Vous êtes beau, galant, gracieux, plein d'esprit.
LE MARQUIS de Lorgnac
Tu te connais en gens. Pour l'esprit, d'ordinaire J'en cache la moitié dont je ne sais que faire. Sans cela je mettrais tout le monde en défaut.
Virgine
Olimpe est donc, Monsieur, tout comme il vous la faut. Vous pouvez pratiquer le haut style avec elle, Lui parler sérieux, d'un ton grave.
LE MARQUIS de Lorgnac
Es-tu belle, Car dans l'obscurité je ne saurais savoir Comme ton nez est fait, s'il est blanc ou noir ?
Virgine
Vous êtes curieux.
LE MARQUIS de Lorgnac
Tu me parais friponne, Et comme en certains temps volontiers on raisonne, Si je te connaissais digne de raisonner...
Virgine
J'entends marcher, adieu.
Scène 6
LE MARQUIS de Lorgnac, Le Chevalier
LE MARQUIS de Lorgnac
Qui vient m'importuner ?
Le Chevalier
Je vous ai par hasard aperçu dans la rue, Je m'en allais chez vous.
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous avez bonne vue. Je ne vous voyais pas, moi.
Le Chevalier
L'amour est pressant, Et me fait vous....
LE MARQUIS de Lorgnac
Autant en un mot comme en cent. Vous venez demander l'effet de ma harangue. Jamais je ne me suis mieux servi de ma langue, Et j'ai si bien prêché, qu'à l'éclat de mon nom Le bonhomme ébloui n'a pu me dire, non.
Le Chevalier
Il me donne sa fille ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Elle sera Lorgnaque.
Le Chevalier
Quelle gloire !
LE MARQUIS de Lorgnac
Pour vaincre, il suffit que j'attaque.
Le Chevalier
Que ne vous dois-je point !
LE MARQUIS de Lorgnac
Mon Dieu, je le sais bien.
Le Chevalier
Si mon sang...
LE MARQUIS de Lorgnac
Laissons là vos compliments de chien, Je n'en veux point.
Le Chevalier
Il faut me taire, mais sans doute...
LE MARQUIS de Lorgnac
Éloignons-nous d'ici de peur qu'on nous écoute.
Le Chevalier
Puisque mes feux d'Olimpe ont mérité la main, Je voudrais...
LE MARQUIS de Lorgnac
Et bien, quoi ? Jaser jusqu'à demain ? Venez ; pour satisfaire à votre impatience, Jusqu'au prochain détour je vous donne audience.
Le Chevalier
Ne vois-je pas quelqu'un qui s'avance au balcon ? Si c'est Olimpe ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Enfin me suivez-vous, ou non ?
Scène 7
Lucrèce, Virgine, Olimpe
Lucrèce
Je n'entends plus personne.
Virgine
Il ne tardera guère.
Olimpe
Cousine, va, de grâce, entretenir mon père, Et l'amuse si bien par ce que je te dis, Que je trouve le temps de parler au Marquis.
Lucrèce
J'aurais à l'écouter une joie excessive, Mais pour tes intérêts il faut que je m'en prive. Tel qu'il puisse être, au moins j'en attends le portrait.
Olimpe
Repose-t-en sur moi, tu l'auras trait pour trait.
Scène 8
Virgine, Olimpe
Virgine
N'en déplaise à quiconque a fait la médisance, Je maintiens le Marquis, un Marquis d'importance. Si de grand sérieux n'est pas dans ce qu'il dit, C'est qu'il a l'humeur gaie et qu'il se divertit ; Mais quand il veut il parle, et des mieux.
Olimpe
Je souhaite Qu'il n'est pas les défauts...
Virgine
Charités qu'on lui prête. Croyez-moi, le mal est qu'à trop l'examiner, Vous êtes prévenue, et voudrez raffiner ?
Olimpe
Mais tu sais à quel point Oronte le méprise.
Virgine
C'est qu'il enragerait si vous étiez Marquise, Et qu'il ne saurait voir sans en être jaloux, Qu'en l'épousant, Lucrèce ait moins de rang que vous.
Scène 9
Le Chevalier, Olimpe, Virgine
Le Chevalier
J'ai quitté mon brutal pour chercher ce que j'aime.
Olimpe
N'entends-tu pas du bruit ?
Virgine
J'écoute, c'est lui-même.
Olimpe
Son retour est bien prompt.
Virgine
L'amour l'a fait voler.
Le Chevalier
Mes voeux étant reçus je puis enfin parler. Est-ce vous, belle Olimpe ?
Olimpe
Oui, parlez bas, de grâce.
Le Chevalier
Un Père de ma flamme autorise l'audace, Et fort de son aveu je pourrais m'applaudir Sur le flatteur espoir qu'il lui plaît d'enhardir. J'en prends, je vous l'avoue, assez de confiance Pour ne balancer plus à rompre le silence ; Mais cet aveu, Madame, assure peu ma foi Voyant tout ce qui doit vous parler contre moi. Quoi qu'il semble à mes voeux donner pleine victoire, Vous demeurez toujours arbitre de ma gloire, Et l'espoir qu'il me souffre est pour moi sans douceur Si je n'ai mérité de toucher votre coeur. C'est lui qu'à cet espoir l'amour veut qui consente ; Je ne suis point heureux si vous n'êtes contente, Et le moindre soupir à votre âme échappé Me reproche un pouvoir lâchement usurpé. Aurais-je le malheur de vous en faire naître ?
Virgine
Madame, ce début ? Hem ? Sais-je connaître ?
Olimpe
Voyons la suite, il peut l'avoir étudié. L'amour hait ce qu'il tient d'un secours mendié, Et tout autre peut-être eût tâché de me plaire Avant que d'employer l'autorité d'un Père. N'importe, c'est beaucoup pour flatter votre espoir, Sa parole est donnée, et je sais mon devoir.
Le Chevalier
Si je m'en prévalais vous pourriez vous en plaindre ; Mais quoi qu'il m'ait promis, vous n'aviez rien à craindre. Pressé de mon amour je ne l'ai fait parler Que pour être en pouvoir de vous plus immoler. Incertaine autrement s'il agréerait ma flamme, Vous tiendriez vos feux renfermés dans votre âme, Mais lors que mon respect vous soumet son aveu, Je vous donne plein droit d'ordonner de mon feu. Sur lui, sur son espoir vous êtes Souveraine ; Ainsi dites un mot, sa victoire est certaine. C'est de vous qu'il la veut, prêt à la refuser Si vos désirs contraints s'y peuvent opposer.
Olimpe
Ce n'est pas grand effort que de se rendre maître D'un amour qui ne fait que commencer à naître.
Le Chevalier
Que commencer à naître ? Ah, ne le croyez pas. Je brûle dès longtemps pour vos divins appas. Le respect, il est vrai, jusqu'ici m'a fait taire, Mais je n'en ai pas eu moins d'ardeur de vous plaire, Et mes yeux ont trahi les ordres de mon coeur S'ils ne vous ont cent fois parlé de ma langueur. À vous chercher partout leur soin était extrême, Au Temple, dans la rue, à votre balcon même, Et les vôtres souvent par un regard rendu Ont semblé m'avertir que j'étais entendu.
Olimpe
Une ardeur si discrète a mérité sans doute De me trouver sensible aux soins qu'elle vous coûte ; Mais ma mémoire en vain vous cherche sur mes pas.
Le Chevalier
Vous ne m'avez point vu ?
Olimpe
Je ne m'en souviens pas.
Le Chevalier
Je m'en étais flatté, pour moi je vous ai vue, Mais cent fois, mais toujours de tant d'attraits pourvue, Que mes brûlants transports s'augmentant chaque jour, À peine tout mon coeur suffit à mon amour. Tout ce qui de mes sens fit d'abord la surprise, N'eut rien que ma raison aujourd'hui n'autorise. Sans cesse elle me dit qu'il faut vous adorer, Qu'à l'heur de vous servir rien n'est à préférer. Madame, je me perds pour avoir trop à dire.
Virgine
Pouvez-vous écouter ces fadaises sans rire ?
Olimpe
Tais-toi.
Virgine
Ce n'est qu'un sot, il ne sait ce qu'il dit. Il vous plaît donc ?
Olimpe
Que trop.
Virgine
Il n'avait point d'esprit.
Le Chevalier
Vous consultez ensemble. Hélas ! Qu'en dois-je croire ? Parlez, résolvez-vous ou ma perte, ou ma gloire ?
Olimpe
Vous venez de me peindre un coeur bien enflammé, Et quiconque aime ainsi mérite d'être aimé. Mais si d'un autre amour j'étais préoccupée ?
Le Chevalier
Ah, de quel désespoir j'aurais l'âme frappée ! J'en mourrais de douleur ; mais dans mes déplaisirs Vous ne me verriez point contraindre vos désirs. Je vous l'ai dit ; malgré l'aveu d'un Père, Je renonce à l'espoir si je ne puis vous plaire. Un autre à votre bien pourrait être attaché, Mais ce n'est que de vous que j'ai le coeur touché, Et quand vous auriez eu le sort moins favorable, Vous seriez à mes yeux également aimable. Votre seule personne est tout ce que je vois.
Olimpe
Ces nobles sentiments obtiennent tout de moi, Et rien ne saurait plus m'obliger à vous taire, Que quand vous seriez que ce qu'est votre frère, Trahi de la fortune, avec la même ardeur Je voudrais vous donner et ma main et mon coeur. Ni le rang de Marquis, ni tous vos droits d'aînesse...
Le Chevalier
Elle croit que je suis le Marquis ? Ah Dieux !
Olimpe
Qu'est-ce ? Nous vient-on écouter ?
Bas.
Le Chevalier
Non, Madame, achevez. Voilà les derniers coups qu'il m'avait réservés Je le vois trop, le lâche a parlé pour lui-même.
Olimpe
Non, votre Marquisat ne fait pas ce que j'aime, Et pour gagner mes voeux sur le choix d'un époux, Vos soins n'avaient besoin seulement que de vous.
Le Chevalier
Donc à ce que j'apprends vous connaissez mon frère ?
Olimpe
Quoi, votre Chevalier ? Il prétend à me plaire, Et je crois qu'il est bon de vous en avertir, Bien moins par vanité, que pour vous divertir.
Le Chevalier
Vous le voyez souvent ?
Olimpe
Plus que je ne souhaite. Il me cherche en tous lieux dans sa flamme secrète, Jour et nuit fait la ronde, et je m'étonne bien Qu'il n'est déjà venu troubler notre entretien.
Le Chevalier
Et ses empressements ne font que vous déplaire ?
Olimpe
Je le dois épargner puisqu'il est votre frère.
Le Chevalier
Non, vous m'obligeriez de ne me point cacher D'où vient que tant de soins ne vous ont pu toucher. Le trouvez-vous mal fait ?
Olimpe
Sa personne est bien prise. Si j'en crois ses amis, dans le monde on le prise ; Mais puisqu'il vous en faut dire la vérité, Il me parait avoir grande stupidité ; Et comme enfin le coeur a ses secrets suffrages, Eût-il et votre bien et tous vos avantages, Si mon Père pour lui disposait de ma foi, Mon devoir me ferait une fort dure loi ; J'irais jusqu'à l'éclat plutôt que m'y résoudre. Vous ne me dites rien ?
Le Chevalier
Ah, Dieux ! Quel coup de foudre !
Virgine
C'est qu'on fait quelque bruit, et qu'il écoute.
Scène 10
LE MARQUIS de Lorgnac, Carlin, Olimpe, Le Chevalier, Virgine
LE MARQUIS de Lorgnac
Allons. Pour m'entendre jaser tiens-toi sur mes talons. Mille jolivetés qui dans l'esprit me viennent... Mon cocher, mes laquais ?
Carlin
Ils sont là.
LE MARQUIS de Lorgnac
Qu'ils s'y tiennent.
Olimpe
Quelqu'un s'avance, adieu, Marquis, séparons-nous.
Le Chevalier
C'est mon frère.
Olimpe
Je crains l'insulte d'un jaloux, Je vous l'avais bien dit, qu'il passait à toute heure.
LE MARQUIS de Lorgnac
Qui va là ?
Le Chevalier
Moi.
LE MARQUIS de Lorgnac
Qui ?
Le Chevalier
Moi ?
LE MARQUIS de Lorgnac
C'est mon frère, ou je meure, Carlin
Carlin
Qu'il se retire.
LE MARQUIS de Lorgnac
Et s'il fait le mutin ?
Olimpe
Ah, Dieux !
Le Chevalier
Ne craignez rien.
LE MARQUIS de Lorgnac
Jusqu'à demain matin, Je veux être ici, seul ; qu'on déloge.
Le Chevalier
Quoi, traître, Tu prétends avec moi parler toujours en Maître ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Mes gens.
Le Chevalier
Tu m'as fourbé.
LE MARQUIS de Lorgnac
Vite, mes Gens, à moi, Main basse.
Le Chevalier
Quoi, main basse ? Avance, et songe à toi. Tu recules infâme.
Olimpe
Où me vois-je réduite ?
Virgine
Monsieur le Chevalier prend galamment la fuite.
Olimpe
Quel brutal ? Contre un frère ?
Virgine
Il se sauve en larron ! Et cependant de jour il fait le fanfaron. À le voir, vous diriez que c'est la valeur même.
Olimpe
Le nombre m'épouvante, et ma peine est extrême.
Virgine
Le Marquis est adroit. Comme il l'a relancé ! Ils sont déjà bien loin.
Olimpe
S'il faut qu'il soit blessé ?
Virgine
Il se ménagera.
Olimpe
Retirons-nous, Virgine.
Virgine
Vous vous inquiétez, n'en faites point la fine.
Olimpe
Je crains toujours pour lui.
Virgine
Vous l'aimez donc ?
Olimpe
Hélas ! Je ne craindrais pas tant si je ne l'aimais pas.
Acte III
Scène 1
Lucrèce, Oronte
Lucrèce
Vous vous éloignez donc ?
Oronte
La peine m'est cruelle, Mais il faut obéir, l'ordre du Roi m'appelle. Au moins ce qui me rend ce malheur adouci, J'espère, à mon retour trouver ma soeur ici, Et que tout sera prêt pour l'heureux hyménée Qui doit à votre sort unir ma destinée.
Lucrèce
Je crains un long séjour si l'ordre est important.
Oronte
Je prends pour moins tarder, la poste au même instant, Et j'obtiens, dans trois jours, le bonheur que je presse, Pourvu qu'en arrivant je trouve la Comtesse. L'amitié qui nous joint la fera se hâter. Olimpe cependant pourra se consulter, Je crains tout de l'époux qu'Anselme lui destine.
Lucrèce
J'ignore, en le voyant, ce que sera sa mine ; Mais l'ayant cette nuit longtemps entretenu, Elle veut que d'erreur chacun soit prévenu. Jamais, s'il l'en faut croire, on n'eût tant de mérite.
Oronte
Mais moi-même je viens de lui rendre visite. Votre Oncle m'a mené lui faire compliment, Et puisque je l'ai vu, j'en parle savamment.
Lucrèce
Et que vous a-t-il dit ?
Oronte
Sottise sur sottise ! Qu'un Abbé lui fait pièce avec une Marquise, Et que ma soeur jamais ne lui pardonnera, S'il néglige à la voir dès qu'elle arrivera.
Lucrèce
Il connaît la Comtesse ?
Oronte
Il se le persuade. Où l'aurait-il pu voir ? Pure fanfaronnade ! Le bonhomme lui-même en est scandalisé.
Lucrèce
À cela près encor a-t-il l'esprit aisé ?
Oronte
Rien moins, et l'on croirait qu'il cherche à faire rire.
Scène 2
Olimpe, Oronte, Lucrèce
Olimpe
Est-ce une vérité que l'on vient de me dire ? Vous partez ?
Oronte
Oui, Madame, et par l'ordre du Roi.
Lucrèce
Mais vous m'avez promis...
Oronte
Je sais ce que je dois. Mon coeur qui vous demeure assure ma promesse. Cependant, belle Olimpe, ayez soin de Lucrèce. Tous les moments qu'ici je donne à mon amour Ne font que différer d'autant plus mon retour. Ainsi puisqu'il le faut je m'arrache à moi-même.
Scène 3
Olimpe, Lucrèce
Olimpe
Le chagrin de l'absence est cruel quand on aime, Cousine, je te plains.
Lucrèce
Il doit sitôt cesser, Que je n'aurai pas trop le loisir d'y penser. D'ailleurs, j'ai tant de part à prendre dans ta joie...
Olimpe
Tu m'aimes, et je sais ce qu'il faut que j'en croie. Mais que t'a dit Oronte ? Il a vu le Marquis.
Lucrèce
Que sert de te parler, si ton dessein est pris ? Il te plaît, c'est assez.
Olimpe
Mais quoiqu'il m'ait su plaire, Si tu m'ouvrais les yeux...
Lucrèce
Vois-tu ? Je suis sincère, Et le te dirais plus que tu ne dois savoir.
Olimpe
Quels défauts a-t-il vus ?
Lucrèce
Tout ce qu'on en peut voir, Une vanité sotte, un esprit ridicule.
Olimpe
Ah, pour l'esprit, permets que je sois incrédule, Je m'y connais un peu ; pour quelque vanité C'est un vice ordinaire aux gens de qualité, Et peut-être est-il bon, quoi que le monde en cause, De croire quelquefois que l'on vaut quelque chose. Si le Marquis se juge un peu d'orgueil permis, Avec moi, pour le moins, il n'est rien plus soumis. C'est un respect si grand, une ardeur si discrète, Que...
Lucrèce
T'en voilà coiffée, il t'a dit la fleurette ; Mais ce qui me confond, c'est de voir qu'un moment Ait produit dans ton âme un si grand changement. Je veux qu'il ne soit pas ce qu'on le prétend être, Ce n'est que d'hier au soir que tu le peux connaître, L'entretien dura peu, tu parlas sans le voir, Et déjà sur ton coeur l'amour a tout pouvoir ?
Olimpe
Voilà ce que sur moi fait l'esprit, c'est mon charme. Quoique fière, par lui ma fierté se désarme, Et pour être le prix d'un don si précieux, Mon coeur n'a pas besoin du conseil de mes yeux.
Lucrèce
Sans ce raffinement, dis que ce qui t'a prise, C'est la douceur de voir que tu seras Marquise. Cousine, un si beau nom couvre bien des défauts.
Olimpe
Ah, tu me connais mal.
Lucrèce
Je sais ce que tu vaux, Le faste jusqu'ici ne t'a point éblouie, Mais le Marquis peut bien...
Olimpe
Tu t'en es réjouie, Soit ; au moins crois tes yeux plutôt qu'un faux rapport. Je l'estime, il viendra, tu verras si j'ai tort. Ce n'est pas seulement son esprit que j'admire, Son courage l'égale, et l'on en peut trop dire. Si je te pouvais bien dépeindre de quel air Il repoussa son frère, et le fit reculer...
Scène 4
Virgine, Lucrèce, Olimpe
Virgine
Madame, une visite où vous ne songiez guère.
Lucrèce
Ce n'est pas le Marquis ?
Virgine
Non, c'est son brave frère.
Olimpe
De quoi s'avise-t-il ?
Lucrèce
Quoi que l'on t'en ait dit, Tu t'es préoccupée, il doit manquer d'esprit.
Olimpe
Sur un pareil défaut quand je lui ferais grâce, Ce qu'il fit hier au soir marque uns âme si basse, Qu'au moins si je m'en tais, il sera malaisé Qu'il me trouve à l'estime un coeur bien disposé.
Virgine
De peur que le Vieillard lui-même ne l'amène, Je vais vous écouter de la chambre prochaine. Prenez l'occasion de faire enfin ma paix.
Olimpe
J'emploierai le Marquis, va, je te le promets.
Scène 5
Le Chevalier, Olimpe, Lucrèce
Le Chevalier
Madame, j'ai douté si ce serait vous plaire Que venir prendre part au bonheur de mon frère. Je suis né malheureux, et vois malgré mes soins Que souvent j'importune où je l'ai cru le moins. Mais l'honneur que sur moi fait rejaillir sa flamme, Avecque trop de force a pénétré mon âme, Pour ne m'avoir pas à la fin surmonter Le scrupuleux respect qui voulait m'arrêter. Si d'un pareil devoir l'empressement vous gêne, Au moins daignez songer qu'un beau zèle m'amène, Et qu'il ne me fallait qu'avoir le sort plus doux, Pour en rendre l'ardeur moins indigne de vous.
Olimpe
Je dois trop aux bontés du Marquis votre frère Pour ne pas estimer ce qu'il vous plaît de faire, Et vous m'avez fait tort quand vous avez douté Si vous hasarderiez cette civilité. Non que je la mérite, et que je dusse attendre Que vous pussiez sitôt songer à me la rendre ; Mais j'ai quelque lumière, et sans rien exiger, Je sais ce que je dois à qui veut m'obliger.
Le Chevalier
Ah, vous ne devez rien, et quoi qu'on puisse faire, On en est trop payé par l'honneur de vous plaire. Mais hélas ! Quels devoirs si pressants, si soumis Pourraient jamais laisser ce doux espoir permis ? Vous plaire est une gloire au-dessus de toute autre. Tout mérite s'efface à voir briller le vôtre, Et le bonheur d'un seul, par ses flatteurs appas, Cause bien des soupirs que vous n'entendez pas.
Lucrèce
Est-il stupide ?
Au Chevalier.
Olimpe
Non, j'en suis assez contente ; Mais le Marquis, c'est bien autre chose, il enchante. J'étais peu préparée à recevoir de vous Des éloges conçus en des termes si doux ; Je les trouve un peu forts.
Le Chevalier
S'ils n'ont rien qui vous touche, C'est qu'ils perdent leur grâce en passant par ma bouche ; Mais l'absence, où je suis tout prêt à recourir, Vous laissera de moi peu de chose à souffrir.
Lucrèce
Vous nous abandonnez ?
Le Chevalier
Paris m'est trop contraire. Le Ciel depuis longtemps m'y voit d'un oeil sévère, Et peut-être qu'ailleurs j'aurai le sort plus doux.
Olimpe
Quel malheur assez grand vous éloigne de nous ?
Le Chevalier
Celui de trop aimer, et de ne savoir plaire.
Olimpe
La Dame est bien cruelle.
Le Chevalier
Ah Dieux, qu'elle m'est chère ! Quoique ses durs mépris me causent mille maux, Je n'ai point à m'en plaindre, elle sait mes défauts ; J'en dois subir la peine, en aimer la justice.
Lucrèce
Il n'est point de rigueur que le temps ne fléchisse. Voyez, parlez, pressez, pourquoi vous rebuter ?
Le Chevalier
Que je presse ! Non, non, rien n'est plus à tenter. L'amour plus de cent fois m'a fait chercher sa vue, Je n'en ai parlé qu'une, et cette fois me tue. Dans cette seule fois elle m'a fait savoir Tout ce qui porte une âme au plus vif désespoir. Dans cette seule fois elle m'a fait entendre...
Olimpe
Cette façon d'agir ne me peut trop surprendre. Le coeur doit être libre à se laisser charmer, Mais on peut sans mépris se défendre d'aimer.
Lucrèce
Que je lui veux de mal ?
Le Chevalier
Ah, non, quoi qui m'arrive, Qu'elle ait tout le bonheur dont sa rigueur me prive. Par là mon désespoir peut être soulagé, Et tout ce que je crains c'est d'en être vengé.
Olimpe
Tant de respect gardé fait voir...
Le Chevalier
Adieu, Madame. À trop d'emportement j'abandonne ma flamme, Et sans doute j'ai tort de mêler mes chagrins Aux sensibles douceurs de vos heureux destins.
Scène 6
Lucrèce, Olimpe
Lucrèce
Dis tant que tu voudras que ton Marquis l'efface, Sa plaine m'a touchée.
Olimpe
Il l'a fait avec grâce, Et sans ce qu'il fit hier qui témoigne un coeur bas, Son esprit, tel qu'il est, ne me déplairait pas.
Lucrèce
Il a voulu toujours épargner ce qu'il aime, Et d'abord je croyais qu'il parlât de toi-même. Son oeil était vers toi si tendrement tourné...
Olimpe
Sur quelques soins rendus je l'aurais soupçonné, Mais pour lui quel mépris ai-je laissé paraître ?
Lucrèce
Cette nuit au Marquis tu les as fait connaître.
Olimpe
Le Marquis est discret.
Lucrèce
Ne te répons de rien.
Olimpe
Mais avec lui jamais ai-je eu quelque entretien ? Il dit qu'il a parlé.
Lucrèce
Ce n'est pas toi qu'il aime, D'accord ; on le maltraite, et tu ferais de même. Qu'importe quel objet sa passion ait eu ?
Olimpe
Voici quelque message.
Scène 7
Lucrèce, Olimpe, Carlin
Lucrèce
Approche.
Olimpe
Que veux-tu ?
Carlin
C'est Monsieur le Marquis, Madame, qui m'envoie...
Lucrèce
Le Marquis ?
Carlin
Il est là.
Lucrèce
Tes yeux brillent de joie.
Olimpe
Qu'il entre.
Carlin
Elles verront un rare original.
Olimpe
Enfin tu vas juger si je m'y connais mal.
Lucrèce
Je me tais.
Olimpe
Le voici.
Lucrèce
Quel excès de parure ! J'admire son épaisse et vaste chevelure.
Olimpe
Que dis-tu de son air ? L'a-t-il galant et doux ?
Scène 8
LE MARQUIS de Lorgnac, Olimpe, Lucrèce
À Olimpe.
LE MARQUIS de Lorgnac
C'est celle-ci ? Bonjour. Comment vous portez-vous ?
Olimpe
Comme ayant eu longtemps toute l'inquiétude. Où d'un malheur qu'on craint plonge l'incertitude. Ce combat imprévu...
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous parliez d'hier au soir ? Ce n'est rien. En courant j'eus belle peur de choir, J'en tenais tout du long faisant la culebute.
Olimpe
De nuit les plus vaillants sont sujets à la chute.
LE MARQUIS de Lorgnac
Comment aurais-je fait pour n'être point vaillant ? Ce n'est que feu partout, j'ai le sang pétillant. Ta, ta, ta, quand je vois que l'ennemi recule, Et haye après.
Olimpe
D'où vient qu'il fait le ridicule ? Me veut-il éprouver ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Je crois qu'en cet instant Vous avez à me voir le coeur bien palpitant. Que je tâte.
Olimpe
Ah, grands Dieux !
LE MARQUIS de Lorgnac
C'est là votre cousine ?
Olimpe
Pourquoi le demander ?
LE MARQUIS de Lorgnac
On le voit à sa mine. Elle a le front ouvert, la bouche à l'avenant, Et visage jamais ne fut plus cousinant.
Lucrèce
C'est là ce grand esprit ?
Olimpe
Ne me dis rien. J'enrage. Se peut-il faire...
LE MARQUIS de Lorgnac
Encor un mot de cousinage. Tout à l'heure en entrant j'ai trouvé deux Blondins Qui pour me haranguer se sont dits vos cousins. Je leur ai de mes Gens chez eux offert l'escorte, Baissé le tête ensuite, et fait fermer la porte.
Lucrèce
Ils méritaient de vous plus de civilité.
LE MARQUIS de Lorgnac
Je hais ces compliments à droit de parenté. Cent devoirs dans l'abord de peur qu'on se mutine, Grand accueil au cousin, et tout pour la Cousine.
Lucrèce
Quoi, vous serez jaloux ?
À Olimpe.
LE MARQUIS de Lorgnac
Oui, si je deviens fou. Jaloux ! Je ne vois pas ni comment ni par où. Diable, après qu'on m'a vu regarde-t-on personne ? Cet oeil perçant ? Ce tour de visage ? Ah, friponne ! Je vous vois me lancer un regard tendre et doux, Qui fait... Votre Cousine est plus belle que vous.
Lucrèce
Vous nous déconcertez. Cela se doit-il dire ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Doive ou non, je m'en ris.
Lucrèce
Mais pourquoi vous en rire ? Puisque enfin vous l'aimez...
Olimpe
C'est là la question. L'amour me cause encor peu d'indigestion, Et j'ai le coeur...
LE MARQUIS de Lorgnac
Nier une flamme avouée !
Olimpe
Il faut m'en éclaircir, sans doute on m'a jouée. Êtes-vous le Marquis ?
LE MARQUIS de Lorgnac
La buse !
Olimpe
Répondez.
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous-même savez-vous ce que vous demandez ?
Olimpe
Cousine, on me fait pièce.
Lucrèce
Elle serait bien forte.
LE MARQUIS de Lorgnac
Si je suis le Marquis ? Oui, le diable m'emporte, Je le suis.
Olimpe
Quoi, celui qu'en qualité d'Époux...
LE MARQUIS de Lorgnac
Celui qui cette nuit avait le rendez-vous. Quel rendez-vous ! Jamais je n'eus frayeur semblable Mon cadet dégainant a fait d'abord le diable, Et si je n'eusse promptement détalé, J'en avais tout au moins pour un bras avalé.
Lucrèce
C'est là comme tu dis qu'il a poussé son frère ?
Olimpe
À la fin je commence à percer le mystère. Vous n'avez pu me voir ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Il m'avait prévenu. Mais dites, l'avez-vous longtemps entretenu ? Il vous en a bien dit, car enfin il enrage D'avoir été dupé sur votre mariage. Ayant auprès d'Anselme imploré mon appui, Il croyait fortement que j'eusse agi pou lui ; Même pour me pouvoir divertir de sa flamme, Je l'avais assuré qu'il vous aurait pour Femme, Qu'on approuvait ses feux. Vous l'aurez détrompé ?
Olimpe
De quel étonnement mon esprit est frappé !
Lucrèce
Oronte avait-il tort ? Ton Marquis ?
Olimpe
Je le quitte. Celui dont je t'ai tant élevé le mérite, Que j'ai cru le Marquis, c'était le Chevalier.
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous donnez toutes deux dans le particulier, Parlez haut ; si l'amour à l'envi vous talonne, Vous m'avez vu, le mal n'a plus rien qui m'étonne. Quand avec le grand mot, recevrez-vous ma foi, Rêveuse ?
Olimpe
Rien ne presse.
LE MARQUIS de Lorgnac
Et je veux presser, moi.
Lucrèce
Un Amant prend toujours l'ordre d'une maîtresse.
LE MARQUIS de Lorgnac
Bon pour les non-Marquis.
Olimpe
Ah, ma chère Lucrèce, Quel malheur est le mien ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Lucrèce est un beau nom Est-ce par chasteté que vous l'avez pris ? Non. Vous avez l'oeil tourné...
Lucrèce
Que me voulez-vous dire ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Qu'une Lucrèce en vous... Regardez-moi sans rire. Si, comme il est encor des Tarquins, par hasard Vous en trouviez quelqu'un, joueriez-vous du poignard ?
Lucrèce
Je ne vous entends point.
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous avez lu l'Histoire, Coquine, vous riez.
Olimpe
Qui l'eût jamais pu croire ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Mais vous ne riez point, vous ?
Olimpe
Moi rire ? De quoi ?
LE MARQUIS de Lorgnac
De la voir rire. Elle est grassette.
Olimpe
Laissez-moi.
LE MARQUIS de Lorgnac
Je veux.
Olimpe
Ne veuillez rien.
LE MARQUIS de Lorgnac
Ah, petite dodue, Pour un peu d'embonpoint vous faites l'entendue ! S'il ne faut que cela que faire voir du gras, Je m'en vais vous montrer...
Lucrèce
Ah, ne nous montrez pas. Mon Dieu, le vilain homme !
Olimpe
Où peut-être mon père ? Il le faut appeler.
LE MARQUIS de Lorgnac
Nous n'en avons que faire. Ces bouquins du vieux temps ne sont propres à rien.
Lucrèce
Vous le traitez si mal...
LE MARQUIS de Lorgnac
Je le traite assez bien. Si le nom de bouquin est un nom qui le choque, D'où vient qu'il vieillissait ? C'est pour lui, je m'en moque.
Lucrèce
Mais quand vous vieillirez...
LE MARQUIS de Lorgnac
Pourquoi vieillir ? Les ans Ne sont faits proprement que pour les sottes gens. Qu'on ait l'air tel que moi, galant, fin, le visage Soutenu d'un brillant... C'est toujours le bel âge. Voyez-moi bien, je suis des propres s'il en est. Mon habit vous plaît-il ?
Olimpe
Rien de vous ne me plaît.
LE MARQUIS de Lorgnac
Rien de vous ne me plaît ? La laide, la mauvaise !
Lucrèce
L'injurier !
LE MARQUIS de Lorgnac
Je veux que mon habit lui plaise. Il est bien entendu, chamarré haut et bas, Fort riche en points, pourquoi ne lui plairait-il pas ?
Olimpe
Qu'il me donne la main !
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous ôtant à mon frère, J'étais fort résolu de n'en vouloir rien faire, Mais puisque vous savez si peu me ménager, Je vous épouserai pour vous faire enrager.
Lucrèce
M'épouser ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Dès demain.
Lucrèce
Oui, si...
LE MARQUIS de Lorgnac
Point de réplique.
Lucrèce
Est-elle...
LE MARQUIS de Lorgnac
Contre vous gardez que je me pique. Je vous épouserais toutes deux.
Lucrèce
Bon cela.
LE MARQUIS de Lorgnac
Oh, oh, ma Reine, donc, vous en voulez par là. J'en vais danser de joie.
Scène 9
LE MARQUIS de Lorgnac, Anselme, Olimpe, Lucrèce
LE MARQUIS de Lorgnac
Ah, vous voilà, Beau-père Je crois qu'en votre temps vous étiez un bon frère. Peste, l'heureux Grison ! Qu'il est râblu !
Anselme
Mais vieux, Et c'est...
LE MARQUIS de Lorgnac
Courez-vous point quelquefois les bons lieux ? Vous en avez la mine, et tout vieux que vous êtes...
Anselme
Pareilles questions n'ont jamais été faites.
Olimpe
Voilà les beaux discours, et les termes choisis Dont nous régale ici Monsieur votre Marquis.
Anselme
C'est qu'il est gai, ma Fille.
LE MARQUIS de Lorgnac
Et gai seul plus que trente. Je ne vois point ici paraître de suivante.
Anselme
Ma fille en avait une, il l'a fallu chasser. Certains tours trop rusés...
LE MARQUIS de Lorgnac
Je veux la remplacer, Vous en choisir moi-même une drôle, follette. C'est contre le chagrin une douce recette, Et comme votre Fille a l'air trop sérieux, Ayant où m'égayer, je m'en porterai mieux.
Anselme
Ma Fille aura toujours si grand soin de vous plaire...
LE MARQUIS de Lorgnac
Est-ce depuis longtemps que vous êtes son Père ?
Anselme
Que répondre à cela ? Je l'ai toujours été.
LE MARQUIS de Lorgnac
Toujours ? Quoi, même avant votre nativité ? Le stupide !
Anselme
J'entends depuis qu'elle est au monde.
LE MARQUIS de Lorgnac
C'est aussi là-dessus que je veux qu'on réponde. Quel âge a-t-elle ?
Anselme
Elle a...
Olimpe
Quarante ans, à peu près.
Anselme
Elle raille.
LE MARQUIS de Lorgnac
Pourtant son teint n'est pas trop frais. Le lait de sa nourrice était-il bon ?
Lucrèce
Courage.
LE MARQUIS de Lorgnac
Par là l'humeur des gens...
Anselme
N'en ayez point d'ombrage.
LE MARQUIS de Lorgnac
Et sa Mère, soit dit sans vous désobliger, Vous faisait-elle point quelquefois enrager ? Un Enfant tient de tout. Elle n'est pas la seule...
Olimpe
De la mère il ira jusqu'à la bisaïeule, Et si vous l'écoutez, vous courez grand hasard...
LE MARQUIS de Lorgnac
De quoi vous mêlez-vous ?
Olimpe
Je dois y prendre part, Et ne pas endurer...
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous devriez vous taire. Voyez, elle fera la leçon à son père. Eh, qu'on me la... Suffit, j'y veut mettre la main. Concluons pour la noce.
Anselme
Il est juste.
LE MARQUIS de Lorgnac
À demain.
Anselme
La Comtesse d'Orgueil qu'on attend à toute heure Réglera...
LE MARQUIS de Lorgnac
J'ai réglé ; l'un rit quand l'autre pleure Si votre Fille est sotte, à son dam.
Olimpe
Jusqu'ici L'heur de vous plaire a fait mon unique souci ; Mais si vous m'ordonniez d'accepter...
Anselme
J'ai de l'âge, Taisez-vous.
LE MARQUIS de Lorgnac
Bon. Voilà parler en homme sage.
Olimpe
Plutôt que me résoudre...
LE MARQUIS de Lorgnac
À croire son dépit J'aurais dix mille écus portés par le dédit ; Mais comme il ne faut pas que d'un honnête Père... De quoi diable vous être avisé de la faire ?
Anselme
C'est un fruit de l'hymen.
LE MARQUIS de Lorgnac
Je vous en déferai, Elle a la tête creuse, et j'y remédierai. Ah tu m'épouseras guenonne.
Olimpe
Si ma vie Vous est...
Anselme
Encore un coup, taisez-vous.
LE MARQUIS de Lorgnac
Je vous prie, Finirez-vous bientôt vos lamentables tons ?
Lucrèce
Mais mon Oncle, souffrez...
LE MARQUIS de Lorgnac
Voici l'autre. Sortons, Beau-père, mon carrosse est là-bas, et je pense Qu'on peut, tout en roulant, se donner audience.
Anselme
Il vaut mieux qu'ici seul...
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous viendrez avec moi.
Anselme
J'aurais soin de calmer...
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous y viendrez, ma foi ; Je ne m'étonne pas si la Fille est têtue. Marchez.
Anselme
Ah !
LE MARQUIS de Lorgnac
Marchez donc, là ; Quel pas de tortue !
Anselme
Sortirai-je avant vous ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Oui ; le maudit vieillard ! Qu'il aime à contester ! Les Belles, Dieu vous gard.
Scène 10
Olimpe, Lucrèce, Virgine
Olimpe
A-t-on jamais parlé de pareille folie ?
Lucrèce
C'est encor pis cent fois que ce qu'on en publie.
Olimpe
Pour se l'imaginer je le donne au plus fin.
Virgine
Le bonhomme est sorti, je puis paraître enfin.
Lucrèce
Ah, Virgine !
Virgine
Ma foi, j'en suis toute interdite.
Lucrèce
Mais tu nous le vantais ; où donc est ce mérite ? Comment avais-tu pu lui trouver de l'esprit ?
Virgine
Les fous semblent-ils fous quand on leur applaudit ? J'avais bien hier connu, m'acquittant du message, Que son humeur était portée au badinage, Mais devais-je le croire aussi blessé qu'il est ?
Lucrèce
Cousine, cependant le Chevalier te plaît ?
Olimpe
Je l'avoue.
Lucrèce
Et c'est toi dont le mépris trop rude Donne tant de matière à son inquiétude ?
Olimpe
J'eusse peine à lui croire un esprit aussi doux.
Virgine
Carlin m'avait appris qu'il soupirait pour vous ; Mais outre qu'il avait ordre de n'en rien dire, Sachant son peu de bien je n'en faisais que rire.
Olimpe
L'esprit répare tout, il m'aime, c'est assez.
Lucrèce
Attendant que ses voeux puissent être exaucés, Tu peux lui faire dire en secret qu'il espère. Mais les dix mille écus arrêteront ton Père, Il faudra qu'il les paye en trompant le Marquis.
Olimpe
Ah, pour m'en dégager vingt mille au lieu de dix. Moi l'épouser ?
Lucrèce
Encor si nous avions Oronte, Qu'il pût...
Virgine
Il n'est donc plus à Paris à ce compte ?
Lucrèce
Non, il vient de partir.
Virgine
Attendant son retour, Il me tombe en l'esprit un assez plaisant tour. Je cours chercher Carlin.
Olimpe
Fais agir ton adresse.
Virgine
Ma frayeur est de voir arriver la Comtesse, Elle gâterait tout.
Lucrèce
Qu'est-ce que tu prétends ?
Virgine
Allons, vous le saurez quand il en sera temps.
Acte IV
Scène 1
Lucrèce, Le Chevalier, Lise
Lucrèce
Êtes-vous satisfait ?
Le Chevalier
Quelle aimable surprise ! Quoi, Madame, à l'espoir Olimpe m'autorise ? Mes voeux sont préférés à ceux de mon rival ?
Lucrèce
L'erreur du rendez-vous a causé tout le mal, Et la fourbe éclaircie, il ne faut plus vous taire Qu'autre que vous jamais n'aura droit de lui plaire. Le respect que pour elle a gardé votre amour Méritait la douceur d'un si charmant retour. Tandis qu'à d'autres soins ce changement l'appelle, J'ai voulu vous donner cette heureuse nouvelle, Et vous mander ici pour prendre votre avis Sur le tour qu'on s'apprête à jouer au Marquis. Lise de ce logis rend Virgine Maîtresse.
Lise
Vous savez que j'attends Madame la Comtesse, Il faut de l'arrivée essuyer le hasard.
Lucrèce
Mais quand elle viendrait ce ne serait que tard.
Lise
En tout cas on n'a point à craindre de surprise La porte de derrière ici nous favorise ; Vous n'auriez qu'à sortir.
Lucrèce
J'avais à t'assurer Que d'Olimpe et de moi tu peux tout espérer, Et que son premier soin sera de reconnaître Le zèle délicieux que tu lui fais paraître. Voilà de qui surtout m'a fait venir ici.
Lise
Je voudrais que déjà la chose eût réussi. Le bon est que dès hier, par un pur badinage, Carlin à son Marquis me fit faire message. Ainsi tout ira bien.
Le Chevalier
Mais par où me flatter Qu'Anselme à son défaut daignera m'écouter ? Les grands biens de mon frère auront touché son âme.
Lucrèce
Ce n'est pas ce qui doit alarmer votre flamme. N'ayez point là-dessus l'esprit inquiété, Tout Gendre lui plaira s'il est de qualité, Et l'estime d'ailleurs qu'il a pour vous conçue, De nos préventions facilite l'issue. L'obstacle le plus fort vient des dix mille écus. Il est grand, mais enfin nous ne le craindrons plus, Si Virgine pour vous poussant le stratagème, Peut forcer le Marquis à rompre de lui-même. C'est de quoi divertir Oronte à son retour.
Le Chevalier
Vous aurez cette joie avant la fin du jour.
Lucrèce
Il ne part point ?
Le Chevalier
Chez vous vous le verrez se rendre. Les ordres sont changés, on vient de me l'apprendre.
Lise
N'importe, il sera bon que la pièce ait effet Avant qu'il sache rien de ce qu'on aura fait. Je craindrais son scrupule et sa délicatesse, À voir qu'on se servît du nom de la Comtesse. Aussi jusqu'au succès cachez-lui ce dessein.
Le Chevalier
Mais pour jouer ce rôle...
Lucrèce
Il est en bonne main, Virgine a de l'esprit, croyez-moi. Que fait-elle ? Virgine.
Scène 2
Virgine, Lucrèce, Lise
Virgine
L'on y va. Voyez si je suis belle. Ai-je perdu mon temps ?
Lucrèce
Tu m'éblouis les yeux. Quel éclat !
Virgine
Je ferai la Comtesse des mieux.
Lise
Je crains ta folle humeur, garde-toi bien de rire. Tu sais...
Virgine
J'ai vu le loup, Madame, c'est tout dire. De l'air dont je soutiens certains tendres souris, Je brouillerais le timbre aux plus sages Marquis. Jugez de celui-ci, sa conquête m'est due.
Lise
Mais s'il te reconnaît. J'oubliais qu'il t'a vue.
Virgine
Il est vrai qu'avec lui j'eus hier quelque entretien ; Mais se voit-on de nuit ? N'en appréhendez rien. Qu'au besoin seulement ma Suivante m'observe.
Lise
Dame.
Virgine
Je payerai bien ; mais j'entends qu'on me serve.
Lise
Va, je sais les respects dûs à ta qualité.
Virgine
Souviens-toi du message entre nous concerté.
Lise
Autre embarras, qui peut mettre à bout ton adresse. Depuis hier qu'au Marquis je nommai la Comtesse, Sur ce qu'il croit pour lui qu'elle brûle en secret, S'il s'en était fait faire à peu près le portrait ? Adieu ton étalage en prétendu mérite. Elle est grande, fort blonde, et toi, brune et petite. Quoiqu'elle ait l'air galant, tu l'as plus dégagé.
Virgine
C'est à quoi je réponds qu'il n'aura pas songé. Voici Carlin.
Scène 3
Le Chevalier, Carlin, Lucrèce, Virgine, Lise
Le Chevalier
Et bien ?
Carlin
Monsieur, quittez la place. Le Marquis, d'un ruban corrige la grimace. Il est sur l'escalier où ce soin le retient.
Lucrèce
Allons trouver Olimpe. Adieu, prends garde...
Carlin
Il vient. Dépêchez.
Virgine rentre.
Virgine
Là-dedans j'attendrai le message. À sortir gravement mon nouveau rang m'engage.
Carlin
C'est l'entendre.
Lise
Il croit donc que par excès d'amour Pour lui seul la Comtesse est ici de retour ?
Carlin
S'il le croit ? A-t-on vu jamais de ridicule Qui n'eût entre autres dons celui d'être crédule ? Pour le voir, il croira, si tu veux, qu'à grands frais La Reine de Congo vient ici tout exprès. Vois dans ses noeuds touffus quel amas de mérite.
Scène 4
LE MARQUIS de Lorgnac, Lise
LE MARQUIS de Lorgnac
Qu'en dis-tu ? Suis-je exact ? J'ai promis, je m'acquitte. La Comtesse ?
Lise
Je vais l'avertir de ce pas. Qu'elle en aura de joie ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Ah, je n'en doute pas. J'ai quitté sans mot dire un trio de Marquises Pour venir... Mais encore à diverses reprises, Car j'ai, de rue en rue, été forcé de voir Vingt carrosses à qui j'ai donné le bon soir. Pour m'avoir, à l'envi chacun faisait instance.
Lise
Vous en serez payé largement.
LE MARQUIS de Lorgnac
Je le pense.
Scène 5
LE MARQUIS de Lorgnac, Carlin
LE MARQUIS de Lorgnac
Cette maison est belle.
Carlin
Et le meuble ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Encor plus.
Carlin
La Comtesse a pris soin d'amasser des écus, Il la faut mitonner.
LE MARQUIS de Lorgnac
Grâce à ma destinée, Je la tiens déjà prise, et toute mitonnée. Elle m'a vue, suffit ?
Carlin
Faites bien le transi. Les Veuves d'ordinaire aiment le radouci. C'est par là qu'on les prend.
LE MARQUIS de Lorgnac
Pour peu qu'elle m'entende, À moins que d'être bête, il faut qu'elle se rende.
Carlin
Bête ? Et quoi son esprit fait la nique aux plus prompts. Il est toujours en l'air, et ne va pas que par bonds. Vous en serez charmé.
LE MARQUIS de Lorgnac
S'il a ces avantages, Nous pourrons elle et moi faire de grands voyages. Je vais haut quand je veux.
Carlin
La voici.
LE MARQUIS de Lorgnac
L'air m'en plaît.
Scène 6
Virgine, LE MARQUIS de Lorgnac, Carlin, Lise
Virgine
Rentrez, Page.
LE MARQUIS de Lorgnac
Du reste il faut voir ce que c'est.
Virgine
Qu'aujourd'hui mon étoile est heureuse !
LE MARQUIS de Lorgnac
Madame, Je m'étais fait de vous un portrait... Sur mon âme, C'était si bien votre air qu'à la parole près Mon imaginative avait pris tous vos traits. Un agrément de taille, et certain caractère... Dieu me damne, je crois que vous me pourrez plaire. Il entre en votre corps petit, et bien troussé, Je ne sais quoi de grand dont je me sens blessé, Et vos yeux ont surtout la physionomie...
Virgine
Leur clarté doit pourtant être bien endormie. Les veilles, la fatigue...
LE MARQUIS de Lorgnac
Ah, je suis enchanté. Que des yeux, la fatigue endorme la clarté. Voilà ce qui s'appelle un tour beau, grand, facile.
Virgine
L'enflure de l'esprit paraît dans le haut style.
LE MARQUIS de Lorgnac
L'enflure !
Virgine
Qu'avec vous je ferais de profit ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Ah !
Virgine
Vous ne dites rien qui ne soit si bien dit...
LE MARQUIS de Lorgnac
Qu'on me donne deux mois, et je vais vous apprendre Ce qu'un autre en dix ans ne ferait pas comprendre. Mais quand vous le sauriez autant de bien perdu, On parle à des Lourdauds, il faut être entendu. Dites un mot nerveux, vous trouverez des ânes...
Virgine
Il est, je l'avouerai, peu d'esprits diaphanes, De ces esprits à jour, bien ouverts.
LE MARQUIS de Lorgnac
C'est pitié ! Aussi pour la plus part j'en rabats de moitié. J'y trouve une épaisseur...
Virgine
Que vous êtes à plaindre !
LE MARQUIS de Lorgnac
Si je le suis ? Bien plus qu'on ne croit. Sans rien feindre, De cent belles à qui je parais en conter, Je ne sache que vous digne de m'écouter. Au lieu qu'en m'admirant les gens d'esprit s'écrient, Je ne trouve partout que des sottes qui rient, Point de raisonnement.
Virgine
Pourquoi les voyez-vous ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Qui donc voir ? Il faut bien hurler avec les loups. On me cherche, on me court ; je suis bon, comment faire ?
Virgine
Vous souffrez bien, je pense, à force de trop plaire.
LE MARQUIS de Lorgnac
Si je voulais tenir papier de tous les coeurs...
Virgine
Qu'on vous fait chaque jour paraître de langueurs ? Que d'amoureux transports qui s'échappent !
LE MARQUIS de Lorgnac
Je meure, Je suis sourd des soupirs que j'entends à toute heure.
Virgine
Il en est qui pour vous auraient pu s'enhardir, Mais puisque l'on connaît que c'est vous assourdir...
LE MARQUIS de Lorgnac
M'assourdir ? Non pas vous.
Virgine
Ah !
LE MARQUIS de Lorgnac
Ma belle comtesse, Soupirez à votre aise, et que rien ne vous presse. Diable, vous n'êtes pas à mettre tous les jours. Carlin, son mal en moi prend déjà même cours. Mon coeur palpite.
Carlin
Ailleurs où trouver qui la vaille ?
Virgine
À dissiper mon trouble en vain mon coeur travaille. L'assaut que sa langueur me livre à l'impourvu... Ah, Monsieur le Marquis, pourquoi vous ai-je vu ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Ne vous en repentez point, Comtesse de mon âme. Si vous êtes en feu, je me sens tout en flamme, Et pour prix des soupirs que j'ai su vous tirer, Écoutez, je commence à contre-soupirer. Ah !
Virgine
Monsieur le Marquis, voulez-vous que je meure ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Non, pourquoi tant souffrir ? Guérissez-vous sur l'heure, Et sans mettre avec moi cent soupirs bout à bout, Rognez, taillez, coupez, me voilà prêt à tout.
Virgine
La Comtesse d'Orgueil serait assez heureuse, Pour mériter le choix...
LE MARQUIS de Lorgnac
Oui, ma belle orgueilleuse, Mon coeur de tous les coeurs l'inévitable écueil, Ne veut s'enorgueillir qu'auprès de votre orgueil.
Virgine
Je pourrais vous avoir tout à moi, sans partage ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Tout.
Virgine
Il ne faut donc point différer davantage. L'ordre est donné chez moi de cacher mon retour ; Pour témoin de notre heur ne prenons que l'amour, L'hymen peut dès demain nous unir l'un à l'autre. Ordonnez du Contrat, tout mon bien est le vôtre.
LE MARQUIS de Lorgnac
Carlin, si je conclus, après le mot lâché, Tu diras que de moi je fais trop bon marché.
Carlin
Sans les meubles elle a dix mille écus de rente. Vous pourriez trouver mieux.
LE MARQUIS de Lorgnac
J'en trouverais cinquante. Mais l'esprit !
Carlin
C'est à vous, Monsieur, à vous sonder.
À Virgine.
LE MARQUIS de Lorgnac
Les autres avec moi semblent goguenarder. Celle-ci parle juste, est accorte, et sait vivre. Se promettre n'est rien à moins qu'on ne se livre. Je m'y résous, demain, tout comme il vous plaira.
Virgine
Mon cher Marquis.
LE MARQUIS de Lorgnac
De joie elle se pâmera.
Virgine
Qu'au brillant de mon Astre on va porter envie ?
LE MARQUIS de Lorgnac
J'en sais qui crèveront.
Virgine
Que j'en serai ravie !
LE MARQUIS de Lorgnac
Garde aussi le poison, si l'on sait que mon choix...
Virgine
Qu'est-ce ?
Lise
Monsieur le Duc pour la dixième fois.
Virgine
Qu'il vienne trente encor, je n'y suis pour personne.
Lise
On a suivi votre ordre.
LE MARQUIS de Lorgnac
Il vous trouve mignonne, Ce Duc ?
Virgine
Malgré l'ardeur de son empressement...
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous en voudrait-il point concubinalement ?
Virgine
Concubinalement !
LE MARQUIS de Lorgnac
Sans courroux, ma Comtesse. Vous savez que Nature est un peu larronnesse, Que partout elle pille, et qu'on voit de nos ans Plus d'amours concubins qu'il n'en est d'épousants.
Virgine
Le Duc est un grand ami de mon frère.
LE MARQUIS de Lorgnac
D'Oronte ?
Virgine
Quoi, vous le connaissez ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Ah !
Virgine
Que j'en ai honte ?
LE MARQUIS de Lorgnac
À certaine Lucrèce...
Virgine
Admirez le beau choix. Un homme comme lui donner dans le bourgeois ? Si j'eusse pu de vous me priver davantage, Il eût eu beau presser la fin de mon voyage, Son hymen pour six mois m'eût fait fuir de Paris. Cette Lucrèce est riche, et c'est ce qui l'a pris. Est-elle belle ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Non, c'est un nez... une bouche... Des yeux... un teint... Enfin elle n'a rien qui touche, Vous la verrez.
Virgine
Trop tôt ; j'en meurs déjà de peur, Car enfin le bourgeois me fait si mal au coeur...
LE MARQUIS de Lorgnac
Aussi fait-il à moi.
Virgine
Passe encore pour Lucrèce, Son bien répare assez le manque de Noblesse, Mais il est une Olimpe...
LE MARQUIS de Lorgnac
Et bien ?
Virgine
Que t'a-t-on dit, Lise ?
Lise
Dans son quartier tout le monde s'en rit. Un Campagnard fort riche et de bonne Famille, Est si sot que d'Anselme il épouse la Fille. Le voilà bien logé.
LE MARQUIS de Lorgnac
Comment ?
Virgine
Elle n'a rien.
LE MARQUIS de Lorgnac
Ne dit-on pas qu'Anselme...
Virgine
Oui, qu'il a quelque bien, Mais il se fait honneur de celui de Lucrèce. Il en a la tutelle, et comme avec adresse Des grands deniers qu'il touche il éblouit les yeux, Une Dupe à trouver...
LE MARQUIS de Lorgnac
On en trouve en tous lieux. Ne nous vantons de rien, Carlin.
Carlin
C'est votre affaire.
Virgine
Cette Olimpe a d'ailleurs la tache de sa mère, Qui tombant du haut mal...
LE MARQUIS de Lorgnac
Du haut mal ? J'en dis fi.
Lise
Cependant de superbe elle a le coeur bouffi, Et selon qu'on la trouve en son humeur verveuse, On la voit quelquefois faire la dédaigneuse.
Virgine
Je plains la pauvre dupe, il faudrait l'avertir. Ce mariage est trop...
Lise
Comment l'en garantir ? Le dédit est signé d'une fort grande somme.
Carlin
Monsieur, voilà ce tour, disiez-vous, d'habile homme. La Comtesse demain vous épouse en secret, Mais les dix mille écus, Anselme a votre fait. Comment le retirer ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Il faut pourtant le faire.
Virgine
Quel bruit faisait-t-on là ?
Lise
Rentrez, c'est votre frère.
Virgine
Oronte ?
Carlin
Adieu la fourbe.
Lise
Il monte ; promptement.
LE MARQUIS de Lorgnac
Et quand il la verrait ?
Carlin
C'est pour vous seulement Qu'elle rentre à Paris, voulez-vous qu'il le sache ?
Lise
Suivez vite.
LE MARQUIS de Lorgnac
Il faut donc aussi que je me cache ?
Lise
Entrez.
LE MARQUIS de Lorgnac
Il n'est plus temps ; il m'a vu, le voici.
Scène 7
Oronte, LE MARQUIS de Lorgnac, Lise
Oronte
Ah, Monsieur le Marquis, que faites-vous ici ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Je venais m'informer si la belle Comtesse...
Oronte
Ainsi pour son retour même désir nous presse. Lise, aucun de ses Gens n'est-il encor venu ?
Lise
Non, Monsieur.
Oronte
Un portier qui ne m'est pas connu M'a fait façon là-bas quand je t'ai demandée.
Lise
Du Duc, et de ses Gens, je me trouve obsédée. Il vient ici sans cesse, et pour m'en garantir Je fais dire souvent que je viens de sortir.
LE MARQUIS de Lorgnac
Ce Duc n'a pas le goût dépravé ; la Comtesse Fait bien enrager qui n'aiment pas la presse. C'est un oeil attirant...
Oronte
Le Duc lui fait honneur.
LE MARQUIS de Lorgnac
Lui fait honneur ? Là, là.
Lise
Quel est ce bon Seigneur ? Des contes qu'il me fait je suis toute surprise.
Oronte
C'est un fou toujours prêt à dire une sottise.
LE MARQUIS de Lorgnac
La Comtesse partout emportera le prix. Dans sa petite taille elle a l'air si bien pris...
Oronte
Petite.
Lise
Il va tout perdre.
Oronte
En est-il de plus grandes ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Où diable a-t-il les yeux ? S'il en est ? Et par bandes.
Oronte
Pour vous, étant Géante, elle aurait plus d'appas.
LE MARQUIS de Lorgnac
Géante !
Oronte
Il parle d'elle, et ne la connaît pas.
LE MARQUIS de Lorgnac
Je ne la connais pas, dites-vous ? Par exemple, Elle a les cheveux bruns, le nez court, le front ample, Les sourcils bien taillés, l'air fripon, l'oeil perçant, Le teint des plus unis, le regard languissant, La gorge...
Oronte
Ce portrait est le plus beau du monde. Mais si je vous disais que la Comtesse est blonde ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Et si je vous disais que j'ai l'oeil de travers, Le visage de singe, et la mine à l'envers, L'équipage et l'habit d'un pauvre Gentilhomme, Vous ne me croiriez pas, mon très cher ? c'est tout comme.
Lise
Voulez-vous disputer contre un fou ?
Oronte
Je le vois, Ma soeur est du moins connue autant qu'à moi.
LE MARQUIS de Lorgnac
Sais-je peindre ?
Oronte
On n'en peut conserver mieux l'idée. Mais où l'avez-vous vue ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Où je l'ai regardée.
Oronte
Encor, quelle rencontre...
LE MARQUIS de Lorgnac
Il n'importe comment. Ces frères curieux parlent si lentement. Laissez-moi mes secrets, je vous laisse les vôtres.
Oronte
J'admire...
LE MARQUIS de Lorgnac
Admirez donc, vous en verrez bien d'autres.
Scène 8
Anselme, Oronte, LE MARQUIS de Lorgnac, Lise
Anselme
La Compagnie est belle.
Oronte
Ah, Monsieur !
LE MARQUIS de Lorgnac
Où va-t-il ? Ce diable de Beau-père a l'odorat subtil ; Il nous sent de bien loin.
Anselme
En passant par la rue, Le hasard sur vos gens m'a fait jeter la vue, Et c'est d'eux que j'ai su que vous étiez ici.
Oronte
J'ai reçu nouvel ordre.
Anselme
Ils me l'ont dit aussi Et puisque vous restez, l'affaire qui nous presse Est de voir arriver Madame la Comtesse. Qu'en avez-vous appris ?
Oronte
Lise l'attend toujours, Mais à certaine Amie elle écrit tous les jours, Et pour m'en informer j'allais passer chez elle.
Anselme
Tandis que vous irez, sur quelque bagatelle Pourrions-nous sans témoins parler mon gendre et moi ? Je le trouve à propos.
Oronte
Lise, retire-toi. Vous pouvez tout ici.
LE MARQUIS de Lorgnac
Le Beau-père demeure.
Lise
Monsieur, défaites-vous du vieillard.
LE MARQUIS de Lorgnac
Tout à l'heure. Carlin, s'il va parler ?
Scène 9
Anselme, LE MARQUIS de Lorgnac, Carlin
Anselme
Comme on ne peut trop tôt Apaiser les débats qui...
LE MARQUIS de Lorgnac
Le reste à tantôt, Serviteur
Anselme
Quatre mots.
LE MARQUIS de Lorgnac
En maison étrangère, N'en eût-on qu'un à dire, il est bon de se taire.
Anselme
Puisqu'on sait que pour vous ma fille...
LE MARQUIS de Lorgnac
On ne sait rien, Décampez.
Anselme
À quoi bon me pousser ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Je fais bien. À quoi bon m'étourdir, vous ?
Anselme
L'avis est utile.
LE MARQUIS de Lorgnac
Je ne veux point d'avis.
Anselme
Écoutez.
LE MARQUIS de Lorgnac
L'imbécile ! Faire écouter les Gens.
Anselme
N'entrez point en courroux. Si vous saviez...
LE MARQUIS de Lorgnac
Tantôt j'irai savoir chez vous. Ne vous suffit-il pas ?
Anselme
Peut-être...
LE MARQUIS de Lorgnac
Allez m'attendre.
Anselme
Vous étant de vous-même offert à moi pour gendre...
LE MARQUIS de Lorgnac
Tu ne te tairas point, vieux loup-garou ?
Anselme
Pourquoi ? Vous ne vous moquerez d'Olimpe ni de moi. Je ne suis que Bourgeois, mais...
LE MARQUIS de Lorgnac
Qui te le conteste ?
Anselme
Chacun vaut ce qu'il vaut, je ne dis pas le reste. Adieu.
Carlin
Qu'il est mutin !
LE MARQUIS de Lorgnac
Le traître m'a perdu.
Carlin
Je crois que la Comtesse aura tout entendu.
LE MARQUIS de Lorgnac
J'enrage.
Carlin
La voici qui sort toute éplorée.
Scène 10
Virgine, LE MARQUIS de Lorgnac, Lise
Virgine
Ah, Monsieur le Marquis, je suis désespérée.
LE MARQUIS de Lorgnac
Ma Reine un peu de coeur.
Virgine
Non laissez-moi mourir.
LE MARQUIS de Lorgnac
Ne vous pressez point tant, j'ai de quoi vous guérir.
Virgine
Vous ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Moi.
Virgine
De ce vieillard n'êtes-vous pas le Gendre ? Olimpe... Ah nom fatal, que me viens-tu d'apprendre ? C'était donc vous...
LE MARQUIS de Lorgnac
En vain je l'ai dissimulé. Je suis le Campagnard dont on vous a parlé, Et pourtant pas trop dupe.
Virgine
Olimpe a su vous plaire. Ah !
LE MARQUIS de Lorgnac
Je n'ai fait le sot que pour berner mon frère, Certain Cadet qu'au monde on voit mince et léger, Et qui pour mes péchés n'en veut point déloger. Charmé de cette Olimpe il crut qu'à ma requête On tiendrait sa recherche un parti fort honnête, Mais comme, à le bien prendre, il n'est bon qu'à noyer, Au diable si pour lui j'ai voulu m'employer. Loin de cela, craignant qu'il n'obtint ce qu'il aime, Je courus m'assurer du parti pour moi-même.
Virgine
C'est là mon désespoir, qu'un Bourgeoise...
LE MARQUIS de Lorgnac
Non. En m'offrant au Vieillard parlais-je tout de bon ?
Virgine
Mais le dédit signé...
LE MARQUIS de Lorgnac
Quitte à l'aller reprendre ; Deux mots, et trop heureux encor de me le rendre
Virgine
Vous iriez chez Olimpe ? Ah, ne me quittez pas. Si l'ardeur de ma flamme a pour vous quelque appas, Pour ne troubler en rien l'heur de ma destinée, Avant que voir personne achevons l'hyménée. Après, s'il faut payer le dédit, j'ai du bien.
Lise
À quoi qu'il puisse aller, pour tous deux ce n'est rien, Mais, Madame, en payant voulez-vous que l'on dise Qu'un Marquis d'un Bourgeois soit la dupe ?
Virgine
Quoi, Lise ? Tu veux donc hasarder...
LE MARQUIS de Lorgnac
Que hasarderez-vous ?
Virgine
L'amour n'est guère fort quand il n'est point jaloux. Olimpe vous voyant essaiera de vous plaire.
LE MARQUIS de Lorgnac
Je sais sa tache, il faut y rembarquer mon frère. Ma foi, je rirai bien si pour don nuptial Je le vois régalé d'un brouet de haut mal.
Virgine
Mais ne peut-elle vous paraître si belle...
LE MARQUIS de Lorgnac
Rien n'est plus laid.
Virgine
Enfin vous me serez fidèle ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Le dédit rendu nul, je suis à vous ce soir. Touchez, foi de Marquis.
Virgine
Je vis sur cet espoir ; Mais si vous me trompez...
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous tromper ! Je n'ai garde.
Virgine
Craignez tout, il n'est rien où je me hasarde, Éclat, emportement, fer, poison.
Le Marquis sort.
LE MARQUIS de Lorgnac
J'aurai soin, En pressant mon retour, qu'il n'en soit pas besoin. Adieu, mon Astre, adieu.
Virgine
Tout va le mieux du monde.
Lise
Auprès de ton Vieillard pourvu qu'on te seconde, Les voeux du Chevalier pourront avoir effet.
Virgine
Viens savoir avec moi ce qu'Olimpe aura fait.
Acte V
Scène 1
Virgine, Olimpe
Virgine
Demeurez-en d'accord, Madame, quand on aime On trouve grand plaisir à se gêner soi-même. Des rebuts du Marquis votre Père en courroux Semble être encor de lui plus dégoûté que vous, Et ce qui doit surtout flatter votre espérance, Avec le Chevalier il est en conférence. Cependant on dirait à vos fréquents soupirs Que tout se montre ici contraire à vos désirs.
Olimpe
Quoique du Chevalier les voeux puissent me plaire, Par où te répons-tu qu'ils plairont à mon Père ? Que sur lui son mérite aura même pouvoir ?
Virgine
S'il ne l'agréait pas, l'aurait-il voulu voir ?
Olimpe
Je ne vais pas si vite en ce qui m'intéresse.
Virgine
Ma foi, je me repends d'avoir été Comtesse, De n'avoir pas laissé la chose au même point. Vous ne méritez pas...
Olimpe
Ne me querellez point.
Virgine
Et le moyen ? N'était que je vous considère Pour avoir fait ma paix avecque votre Père, Vous n'en seriez pas quitte.
Olimpe
Au moins tu m'avoueras Que de pareils soucis causent de l'embarras. Le bien pour les Vieillards est une douce amorce ; À consentir à tout c'est par là qu'on les force, Le Chevalier en manque.
Virgine
Et celui du Marquis ? À ce frère déjà je le tiens pour acquis. Impérieux, fantasque, et plein d'extravagance Qui voudrait l'épouser ? Ce serait conscience, Et j'en détournerais... S'il me voulait pourtant Je prendrais le parti d'un coeur assez content, Et ferais, ce me semble, avecque plus d'adresse, La Marquise à beau jeu, que la fausse Comtesse. Puis à bon chat, bon rat ; s'il voulait être sot, Peut-on pas contenter les gens sans dire un mot ?
Olimpe
Tu seras toujours folle.
Scène 2
Virgine, Carlin, Olimpe
Virgine
Et bien, quelle nouvelle ? Le Marquis ?
Carlin
Ton air fin lui brouille la cervelle. De grand don d'être beau tout entêté qu'il est, Il voit rire toujours quand on lui dit qu'il plaît, Ton sérieux le charme, et ce soir il se conte D'aller, en t'épousant, gagner le nom de Comte. Son fait à retirer le met seul en souci.
Olimpe
Doit-il venir bientôt ?
Carlin
Je le croyais ici. Il aura sur ses pas trouvé quelque Marquise.
Olimpe
Mais par le Chevalier s'il voit la place prise, N'aura-t-il point d'ombrage ?
Carlin
Il n'en est plus jaloux, Et cela, grâce au bien que l'on a dit de vous. Madame la Comtesse, outre la gueuserie, Vous a donné d'un plat de sa matoiserie. Si vous ne le savez, vous tombez du haut mal.
Olimpe
À se rendre crédule il n'a point son égal.
Carlin
Ces prétendus défauts peuvent tant sur son âme, Qu'avec joie à son frère il vous cède pour Femme.
Olimpe
Mais dégagé d'ici, quand il voudra ce soir Aller chez la Comtesse essayer son pouvoir, Et qu'au lieu d'y trouver un accueil amiable, On lui dira néant ?
Carlin
Ce sera bien le diable.
Virgine
Tu l'iras consoler ?
Carlin
Peste, il y ferait chaud. Il n'est pas toutefois plus méchant qu'il ne faut, J'en viendrai bien à bout, et pourvu que Virgine...
Virgine
Tu prétends l'épouser, et je te la destine. Jamais en me servant on ne perd avec moi
Carlin
Ah, ma chère Comtesse !
Scène 3
Lucrèce, Virgine, Olimpe
Lucrèce
Enfin, réjouis-toi, Cousine, dans tes voeux tu n'as rien de contraire. L'esprit du Chevalier plaît si fort à ton Père, Que pour l'avoir pou Gendre, au hasard du dédit, S'il fallait éclater, il n'est rien qu'il ne fît. Ainsi des deux côtés la parole est donnée, Et c'est de ton aveu que dépend l'hyménée ; On t'attend pour cela.
Virgine
Courez donc promptement.
Lucrèce
J'ai déjà répondu de ton consentement, Mais enfin pour la forme il est bon qu'on te voie. Viens.
Virgine
Vous craignez, je crois, d'en montrer de la joie. C'est bien fait, votre honneur par là serait noirci.
Olimpe
Tu ne changeras point.
Virgine
Je vous attends ici. Allez, sur le grand oui faites bien la grimace.
Scène 4
Carlin, Virgine
Carlin
Tu n'oses donc encor...
Virgine
Je suis remise en grâce, Et sans plus de façon je me montre au Vieillard ; Mais je crains le Marquis.
Carlin
C'est une affaire à part.
Virgine
S'il m'avait ici vue en habit de Suivante, Comme la fourbe alors deviendrait apparente, Piqué de cet affront, dans son secret dépit Penses-tu qu'il voulût renoncer au dédit ?
Carlin
Il tiendrait bon sans doute, et ferait de la peine,
Virgine
Cependant n'ai-je pas de quoi faire la vaine ? Mon rôle de tantôt ne se peut mieux jouer. Me suis-je démentie ?
Carlin
Il le faut avouer, Tes charmes rehaussés m'ont fort chatouillé l'âme ; Mais avec ton talent de faire la grand' Dame, Quand tu seras à moi, ne va pas t'aviser De devenir Comtesse, ou de t'emmarquiser. Il est, sans chercher loin, certains Marquis et Comtes Qui sur la gaie intrigue ont les démarches promptes, Et je n'aimerais que s'adressant à toi, Ma race de par eux fût plus noble que moi.
Virgine
Le beau raisonnement !
Carlin
Quand on craint la disgrâce, Il fait bon...
Virgine
Va là-bas savoir ce qui se passe, Et lorsque tu verras le Marquis arriver... Mais...
Scène 5
LE MARQUIS de Lorgnac, Virgine, Carlin
LE MARQUIS de Lorgnac
Cours dire au Vieillard qu'il me vienne trouver, Que je prétends ici m'expliquer tête à tête.
Virgine
C'est lui, tout est perdu, Dieux !
Carlin
Ne fais pas la bête, Il se faut comme on peut tirer d'un mauvais pas.
LE MARQUIS de Lorgnac
Me trompai-je, Carlin ?
Virgine
Ne me découvrez pas, Marquis...
LE MARQUIS de Lorgnac
C'est la Comtesse. Ah, ma chère.
Carlin
Courage.
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous trouver chez Anselme, et dans cet équipage !
Virgine
Je vous aime, et l'amour cause bien du souci. Carlin, dis-lui pourquoi je me déguise ainsi.
Carlin
Monsieur, c'est qu'elle a craint qu'Olimpe... Dans son âme Si vous connaissiez bien ce que l'amour. Madame, Vous direz mieux vous-même à Monsieur le Marquis...
Virgine
Ne le juge-t-il pas ? J'aurais fait encor pis Si pour remédier au mal qui me tourmente Il n'avait pas suffi de me faire Suivante. Olimpe en cherchait une, et j'ai sans hésiter Employé mon adresse à me faire accepter. Restant chez moi sans vous, mon amour en alarmes Eût de votre Bourgeoise appréhendé les charmes, Et pour peu de pitié que son malheur nous fît, Vous croyant son Époux, j'aurais perdu l'esprit. Ici présente à tout je soutiendrai peut-être Les bontés que déjà vous m'avez fait paraître, Voyant ce que je fais vous me préférerez.
LE MARQUIS de Lorgnac
J'ai de ravissement les sens tout égarés. Carlin, ai-je don de charmer les mieux faites ? Des Comtesses pour moi se changer en Soubrettes, Se résoudre à servir plutôt que hasarder Qu'une autre seul à seul puisse me regarder ? Je vaux trop, Dieu me sauve.
Virgine
Ai-je l'heur de vous plaire Par ce que vous voyez que l'amour m'a fait faire ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Il vous a fait choisir un emploi des plus bas, Mais enfin c'est pour moi, vous ne le perdrez pas.
Virgine
Pourvu que vous rompiez, et qu'Olimpe ait la honte...
LE MARQUIS de Lorgnac
Laissez faire, à présent la Bourgeoise à son compte ; Mais pour la faire rire, et vous mettre en repos, Je prétends devant vous lui dire quatre mots, Elle les entendra.
Virgine
Surtout, sans plus attendre Déchirons le dédit.
LE MARQUIS de Lorgnac
Je sais par où m'y prendre. Mais pour m'encourager...
Virgine
Ah, point d'emportement.
LE MARQUIS de Lorgnac
Ma Comtesse.
Virgine
Arrêtez.
LE MARQUIS de Lorgnac
Un baiser seulement, Je vous en tiendrai compte, et...
Scène 6
Anselme, LE MARQUIS de Lorgnac, Virgine
Anselme
La pièce est galante. Vous fuyez la maîtresse, et courez la suivante ?
LE MARQUIS de Lorgnac
J'en veux par là. Cassé, vieux, et prêt à mourir, Vous enragez assez de ne pouvoir courir.
Anselme
Continuez, le jeu commençait à vous plaire.
Virgine
Ne croyez pas, Monsieur...
Anselme
Tais-toi.
LE MARQUIS de Lorgnac
Pourquoi se taire ? Je veux qu'elle raisonne, et quand il me plaira, Malgré vous et vos dents elle raisonnera.
Anselme
Vous prenez son parti d'un air...
LE MARQUIS de Lorgnac
Je veux le prendre. Qu'en est-il ?
Virgine
Si Monsieur...
Anselme
Encor ? Il faut t'entendre. C'est depuis un moment qu'on t'a reçue ici, Et déjà... C'est assez, n'en soit point en souci. Rentre.
LE MARQUIS de Lorgnac
Pourquoi rentrer ?
Anselme
Rentre, te dis-je.
LE MARQUIS de Lorgnac
Ventre. Gardez de m'échauffer, je ne veux pas qu'elle entre.
Anselme
Quoi, toujours vos je veux ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Ma foi, j'en suis d'avis Qu'un pied plat comme vous glose sur un Marquis.
Anselme
Vous l'êtes, et je sais ce qu'est votre Famille ; Mais d'où vient ce mépris quand vous aimez ma Fille ? Son hymen avec vous n'est-il pas résolu ? Vous le vouliez tantôt.
LE MARQUIS de Lorgnac
Je veux l'avoir voulu, Bon pour lors, à présent il me plaît de m'en rire.
Anselme
Mais dans ma Fille encor que trouvez-vous à dire ? N'est-elle pas...
LE MARQUIS de Lorgnac
Elle est tout ce qu'il vous plaira, Je n'en veux point.
Anselme
Demain cette humeur passera.
LE MARQUIS de Lorgnac
Point. Comme il est doux !
Anselme
L'affaire est donc conclue !
LE MARQUIS de Lorgnac
Oui, plaignez-vous, pestez.
Anselme
La plainte est superflue. Je dirai seulement sans plus d'émotion Que nous avions tous deux la même intention, Et que je ne venais que pour vous faire entendre Que jamais, moi vivant, vous ne seriez mon Gendre.
Virgine
L'occasion est belle ; au dédit, promptement.
LE MARQUIS de Lorgnac
Je vous sais fort bon gré d'enrager doucement. Sus, rendez-moi mon fait, voici le vôtre ; vite. Votre Madame Olimpe où fait-elle son gîte ? Il nous la faut ici, je la veux pour témoin...
Anselme
Pour rester quitte à quitte on n'en a pas besoin.
Bas.
LE MARQUIS de Lorgnac
Non, ce vous semble, va, fais venir ta Maîtresse, Dépêche. Pardonnez, ma divine Comtesse, Pour duper le barbon i faut vous tutoyer.
Virgine
Vous attendrez fort peu, je vais vous l'envoyer.
Scène 7
LE MARQUIS de Lorgnac, Anselme, Carlin
LE MARQUIS de Lorgnac
Ce coup inopiné vous rabattra la huppe. Franchement vous pensiez que je fusse une dupe, Et que m'étant laissé bonnement prendre au mot, Avec vous tout de grand j'allais faire le sot.
Anselme
Quand vous m'auriez tenu...
LE MARQUIS de Lorgnac
Je sais de vos nouvelles. Diable, quel maître Sire avecque ses tutelles ! Sur ces cent mille écus dont on m'a cru leurrer, Dites, combien la Nièce a-t-elle à retirer ?
Anselme
De quoi me parlez-vous ?
LE MARQUIS de Lorgnac
On m'a dit le mystère. Pour la Fille, elle a trop hérité de sa Mère. Tombe-t-elle souvent... Là, vous m'entendez bien?
Anselme
Est-ce donc que ses yeux ne lui servent à rien ? Tomber !
LE MARQUIS de Lorgnac
Ce vilain mal, puisqu'il faut qu'on s'explique, En quel temps devient-il plus ou moins domestique ? Hem ?
Anselme
J'ignore à quoi tend ce galimatias.
Carlin
Ne voulant point entendre, il ne répondra pas.
LE MARQUIS de Lorgnac
Voici sa géniture.
Scène 8
LE MARQUIS de Lorgnac, Olimpe, Virgine, Anselme
LE MARQUIS de Lorgnac
Approchez, notre prude.
Olimpe
Je vous ai dit tantôt quelque chose de rude, Vous en êtes choqué, mais si vous étiez prêt À recevoir l'excuse.
À Virgine bas.
LE MARQUIS de Lorgnac
Halte-là, s'il vous plaît. Tantôt, faute d'avoir ouï de moi fleurettes, Vous avez fait la folle, et c'est ce que vous êtes ; Mais quand vous auriez eu l'accueil bénin et doux, Vous parlant d'épouser, je me moquais de vous. Outre qu'à droit, à gauche, et devant et derrière, Votre race a l'honneur d'être fort roturière, Vous possédez encor très personnellement Tout ce que la laideur peut avoir d'ornement. Vous êtes sotte, vieille, impertinente, gueuse, Sans esprit, sans talent que celui de grondeuse, Et le Diable qui loge avecque les hiboux, Voulant se marier, ne voudrait pas de vous. Ma Comtesse ?
Virgine
J'entends.
Anselme
Vous ne pouviez mieux dire.
LE MARQUIS de Lorgnac
Qu'elle m'en dise autant, je n'en ferai que rire. On me connaît.
Olimpe
Autant ! À vous le beau des beaux !
LE MARQUIS de Lorgnac
Afin de m'adoucir vous direz mots nouveaux ; Point de rapatriement, cela vaut fait, rupture.
Virgine
Vite.
LE MARQUIS de Lorgnac
Pour déchirer déployons l'écriture. Allons, vieux roquentin, les armes à la main.
Virgine
Donnez-moi, vous feriez d'ici jusqu'à demain.
LE MARQUIS de Lorgnac
Bon, voilà ton dédit, Bourgeois.
Anselme
Et voilà comme Je fais état du tien, Monsieur le Gentilhomme.
À Olimpe.
LE MARQUIS de Lorgnac
La colère vous prend, ne vous contraignez pas ; Enragez à votre aide, et faites du fracas. Fort bien, il vous fallait des Marquis ?
Olimpe
Je l'avoue, J'ai touchant votre hymen mérité qu'on me joue, Mais vous trouverez bon que fort modestement Je vous fasse à mon tour un léger compliment, Et ne vous cache plus que si prendre une femme Est un dessein fixé que vous ayez dans l'âme, Vous êtes obligé par beaucoup de raisons D'en aller choisir une aux Petites Maisons. Vous avez le cerveau...
LE MARQUIS de Lorgnac
Tout doux, ma Colombelle. Je sais que je vous fais une injure mortelle ; Vous laisser encor Fille est un tort des plus grands, Mais ne vous fâchez point, tout vient avec le temps. De peur qu'à trop tarder ce vieux nom qui vous choque Votre virginité vous presse et vous suffoque, Demain, je vous amène un Galant achevé, Joli, beau.
Anselme
J'ai sans vous un Gendre tout trouvé. Qu'on le fasse venir.
LE MARQUIS de Lorgnac
Ah, voyons donc ce gendre. Trois jours après l'hymen c'est un homme à se pendre. Et la chère Lucrèce, elle n'est point ici ? Je la cherchais des yeux.
Olimpe
Vous met-elle en souci ? Virgine promptement.
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous l'appelez Virgine ?
Olimpe
Pour Monsieur le Marquis avertis ma cousine.
LE MARQUIS de Lorgnac
Elle l'avertira si je veux. Demeurez. Vous vous faites servir, ma foi ; vous en aurez Des Valets qui plus haut que vous de trois étages, Quand vous commanderez, se mettront à vos gages ?
Anselme
Il est fort pour Virgine, et ne saurait souffrir.
LE MARQUIS de Lorgnac
Demain vous en pourrez tout au long discourir. Bouche close aujourd'hui, Compère.
Anselme
Elle est heureuse, Et tandis que ma Fille est sotte, vieille, gueuse, C'est pour elle un sujet d'Orgueil...
LE MARQUIS de Lorgnac
Voilà le point ; Vous y touchez du doigt, et ne l'entendez point. Laissez faire à l'Orgueil, Il vous promet miracle.
Anselme
Monsieur le Chevalier n'y mettra pas d'obstacle.
Scène 9
Anselme, Le Chevalier, LE MARQUIS de Lorgnac, Lucrèce, Virgine
Anselme
Venez, on vous attend pour un ordre assez doux, J'ai repris ma parole, et ma Fille est à vous. Donnez-lui votre main.
Le Chevalier
L'aurais-je pu prétendre ? Quel heur !
LE MARQUIS de Lorgnac
C'est mon cadet. Bonjour, Monsieur le gendre. Je suis ravi du choix ; quand je la régalais De l'offre d'un amant, c'est lui dont je parlais.
Le Chevalier
À l'obtenir pour moi vous avez eu grand zèle.
LE MARQUIS de Lorgnac
Trop heureux de l'avoir quand je ne veux plus d'elle. Te voilà bien, Cadet, tiens-y-toi.
Anselme
Je prétends Que tous trois nous aurons sujet d'être contents, Et qu'entre nous jamais ni discorde ni guerre...
LE MARQUIS de Lorgnac
Et quand il la verra se débattre par terre, Faire des cris, hurler, rira-t-il bien ?
Anselme
De quoi ?
LE MARQUIS de Lorgnac
De quoi ? Le fin Renard !
Anselme
C'est de l'hébreu pour moi.
LE MARQUIS de Lorgnac
Ne craignez rien, je sais ce qu'il faut qu'on lui cache. Ils sont bien assortis, chacun d'eux a sa tache. Mon cadet est sans bien, je vous l'ai déjà dit, Mais...
Anselme
Il aime la gloire, et cela me suffit. Si quelque qualité peut en lui me déplaire, Puisqu'il faut parler franc, c'est qu'il est votre frère.
À Lucrèce.
LE MARQUIS de Lorgnac
S'il ne tient qu'à cela, pour vous rendre content Je me défraternise, il en peut faire autant, Laisser du nom Lorgnac la noblesse en arrière, Et se faire appeler Monsieur de l'Anselmière. La Seigneurie est belle, et bien digne de vous, Père Anselme. Le Père et la fille sont fous. Qu'en dites-vous, ma Belle ? Il vous faut, que je pense Pour les pouvoir souffrir, grand fond de patience ?
Lucrèce
Vous me croyez peut-être encor plus folle qu'eux ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous croire folle ? Ah non, c'est bien assez de deux ; Et d'ailleurs j'ai pour vous...
Lucrèce
J'en devine la cause. On m'a dit que je dois vous être quelque chose, Que vous épouserez la Comtesse.
LE MARQUIS de Lorgnac
Comment ? Qui vous l'a dit ?
Lucrèce
Qu'importe ? À quand l'hymen ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Vraiment ? La Comtesse ! C'est bien mon amour qu'elle brigue !
Lucrèce
Pourquoi non ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Demandez à notre vieux Rodrigue, Si la plus misérable accepterait mon coeur.
Anselme
Vous pensez-vous railler ? Je plaindrais son malheur, Et si j'en étais cru, quoique le bien nous tente, Virgine que voilà qui n'est qu'une Suivante, Quand vous la voudriez...
LE MARQUIS de Lorgnac
Il est bon sur ma foi, Virgine ! Le moyen qu'elle voulut de moi ? Mon bel Ange, parlez, que faut-il que j'en croie ?
Virgine
Jugez-en.
Scène 10
Oronte, Virgine, Anselme, LE MARQUIS de Lorgnac, Carlin, Le Chevalier
Oronte
Je vous viens faire part de ma joie, Ma soeur est arrivée enfin selon mes voeux, Et demain je me vois en état d'être heureux.
Virgine
Je me cache un moment afin de le surprendre.
Anselme
C'est d'elle pour l'hymen que le jour se doit prendre.
Oronte
Pour surcroît d'allégresse on m'a là-bas appris Ce que doit votre amour à Monsieur le Marquis. S'il daignait honorer ma soeur d'une visite, Elle est civile, douce et connaît son mérite.
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous ne m'apprenez rien, n'en soyez point jaloux ; Je l'ai vue, et savais son retour avant vous.
Oronte
Vous l'avez vue ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Holà, qu'on appelle Virgine. Que j'en vais voir ici qui feront grise mine !
Virgine
On a besoin de moi, Qu'est-ce ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Ne dites mot.
Oronte
D'où vient que...
LE MARQUIS de Lorgnac
Nous verrons qui de nous est le sot. Motus.
Carlin
Garde mon dos, ce n'est plus raillerie.
Le Chevalier
Va, ne crains rien.
Virgine
Tandis que chacun se marie, Si j'en faisais autant ?
Oronte
Virgine a de l'esprit.
Anselme
L'exemple tout d'un coup la met en appétit.
Virgine
J'ai promis le secret, puis-je tenir parole ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Vous allez voir à qui.
Virgine
C'est la fin de mon rôle, Touche, Carlin.
Carlin
Mon tout, ma Virgine !
À Oronte.
LE MARQUIS de Lorgnac
Maraud. Elle se divertit.
Virgine
Je n'ai pas le coeur haut. Si pourtant vous pouviez vouloir d'une suivante, Je suis votre très humble et très tendre servante.
LE MARQUIS de Lorgnac
La suivante m'a plu, me plaît, et me plaira.
Anselme
Quel est donc ce mystère ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Oronte le dira.
Oronte
Je m'y perds comme vous.
LE MARQUIS de Lorgnac
Il veut pousser la pièce. La Virgine est sa soeur, Madame la Comtesse.
Oronte
Ma Soeur ?
Anselme
Qui nous rendra raison de tout ceci ? Depuis un an et plus Virgine sert ici. Après l'avoir chassée on vient de la reprendre, Et c'est uns Comtesse ! Y peut-on rien comprendre ?
LE MARQUIS de Lorgnac
Carlin.
Carlin
Monsieur.
Virgine
Je puis débrouiller ce cahot, Si l'on veut m'écouter j'aurai fait en deux mots. Le Marquis prétendant épouser ma Maîtresse, J'ai pour l'en dégoûter contrefait la Comtesse, Et par là lui faisant pour moi tout oublier, J'ai levé tout obstacle aux voeux du Chevalier.
LE MARQUIS de Lorgnac
M'avoir fourbé ?
Virgine
J'ai tort ; mais Carlin qui me gâte...
LE MARQUIS de Lorgnac
Ah, coquin, tu mourras.
Carlin
Moi ? Je n'ai point de hâte.
Le Chevalier
Ce valet est à moi ; point de bruit, s'il vous plaît.
Il sort.
LE MARQUIS de Lorgnac
D'un gibier de bourreau tu prends donc l'intérêt, Cadet maudit ? Et toi, rieuse ridicule, Épouse-le, j'en dois avaler la pilule ; C'en est fait, je vois bien qu'en pensant l'attraper Moi-même je me suis enfin laissé duper. Pour un fat comme lui qui n'avait pas la maille, Cent mille écus sont beaux, il en fera gogaille ; Mais puisse-t-il se voir plus marqué sur le front Que cent des mieux timbrés ensemble ne le sont ; Que le nombre d'enfants vous rendant misérables Vous fasse tous les jours donner à tous les diables. Puissiez-vous en seize ans en avoir trente-deux Tous borgnes, tous bouffis, tous tortus, tous boiteux. Sitôt qu'ils seront grands, que chacun d'eux vous crache, À toi sur la crinière, à toi sur la moustache, Et pour l'achèvement d'un malheur consommé, Qu'ils soient haïs partout comme je suis aimé.
Oronte
Vous en voilà défaits.
Virgine
Et tout par mon adresse. Quel présent fera-t-on à la fausse Comtesse ? Il m'en faut un de noce, et des plus beaux.
Anselme
Suis-nous. C'est moi qui dois payer, et je répons pour tous.