Poème dramatique · 1867 · 5 actes

La Coupe et les Lèvres

d’Alfred de Musset

Représentation
≈ 1 h 23
Distribution
2 femmes, 4 hommes
Répliques
229
Écriture
En vers
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Frank N 96 ≈ 51 min 3
Choeur N 19 ≈ 7 min 2
Déidamia F 20 ≈ 4 min 2
Montagnards Chevaliers H 3 ≈ 4 min 3
Monna Belcolore F 40 ≈ 3 min 2
Le Chevalier Gunther H 4 ≈ 2 min 2
Moines H 4 ≈ 1 min 1
Voix N 5 ≈ 1 min 1
Peuple H 7 ≈ 1 min 1
Soldats N 7 ≈ 1 min 1
Soldat N 4 ≈ 1 min 1
Lieutenant N 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Frank absentabsentabsentabsent
Choeur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Déidamia absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Montagnards Chevaliers absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monna Belcolore absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Chevalier Gunther absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Moines absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Voix absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Choeur, Frank, Tous Les Chasseurs

Une place publique. - Un grand feu allumé au milieu.

Choeur

Pâle comme l'amour, et de pleurs arrosée, La nuit aux pieds d'argent descend dans la rosée. Le brouillard monte au ciel, et le soleil s'enfuit. Éveillons le plaisir, son aurore est la nuit ! Diane a protégé notre course lointaine. Chargés d'un lourd butin, nous marchons avec peine ; Amis, reposons-nous ; - déjà, le verre en main, Nos frères sous ce toit commencent leur festin.

Frank

Moi, je n'ai rien tué ; - la ronce et la bruyère Ont déchiré mes mains ; - mon chien, sur la poussière, A léché dans mon sang la trace de mes pas.

Choeur

Ami, les jours entre eux ne se ressemblent pas. Approche, et viens grossir notre joyeuse troupe. L'amitié, camarade, est semblable à la coupe Qui passe, au coin du feu, de la main à la main. L'un y boit son bonheur, et l'autre sa misère ; Le ciel a mis l'oubli pour tous au fond du verre ; Je suis heureux ce soir, tu le seras demain.

Frank

Mes malheurs sont à moi, je ne prends pas les vôtres. Je ne sais pas encor vivre aux dépens des autres ; J'attendrai pour cela qu'on m'ait coupé les mains. Je ne ferai jamais qu'un maigre parasite, Car ce n'est qu'un long jeûne et qu'une faim maudite Qui me feront courir à l'odeur des festins. Je tire mieux que vous, et j'ai meilleure vue. Pourquoi ne vois-je rien ? voilà la question. Suis-je un épouvantail ? - ou bien l'occasion, Cette prostituée, est-elle devenue Si boiteuse et si chauve, à force de courir, Qu'on ne puisse à la nuque une fois la saisir ? J'ai cherché comme vous le chevreuil dans la plaine, - Mon voisin l'a tué, mais je ne l'ai pas vu.

Choeur

Et si c'est ton voisin, pourquoi le maudis-tu ? C'est la communauté qui fait la force humaine. Frank, n'irrite pas Dieu, - le roseau doit plier. L'homme sans patience est la lampe sans huile, Et l'orgueil en colère est mauvais conseiller.

Frank

Votre communauté me soulève la bile. Je n'en suis pas encore à mendier mon pain. Mordieu, voilà de l'or, messieurs, j'ai de quoi vivre. S'il plaît à l'ennemi des hommes de me suivre, Il peut s'attendre encore à faire du chemin. Il faut être bâtard pour coudre sa misère Aux misères d'autrui. - Suis-je un esclave ou non ? Le pacte social n'est pas de ma façon : Je ne l'ai pas signé dans le sein de ma mère. Si les autres ont peu, pourquoi n'aurais-je rien ? Vous qui parlez de Dieu, vous blasphémez le mien. Tout nous vient de l'orgueil, même la patience. L'orgueil, c'est la pudeur des femmes, la constance Du soldat dans le rang, du martyr sur la croix. L'orgueil, c'est la vertu, l'honneur et le génie, C'est ce qui reste encor d'un peu beau dans la vie, La probité du pauvre et la grandeur des rois. Je voudrais bien savoir, nous tous tant que nous sommes, Et moi tout le premier, à quoi nous sommes bons ? Voyez-vous ce ciel pâle, au delà de ces monts ? Là, du soir au matin, fument autour des hommes Ces vastes alambics qu'on nomme les cités. Intrigues, passions, périls et voluptés, Toute la vie est là, - tout en sort, tout y rentre. Tout se disperse ailleurs, et là tout se concentre. L'homme y presse ses jours pour en boire le vin, Comme le vigneron presse et tord son raisin.

Choeur

Frank, une ambition terrible te dévore. Ta pauvreté superbe elle-même s'abhorre ; Tu te hais, vagabond, dans ton orgueil de roi, Et tu hais ton voisin d'être semblable à toi. Parle, aimes-tu ton père ? aimes-tu ta patrie ? Au souffle du matin sens-tu ton coeur frémir, Et t'agenouilles-tu lorsque tu vas dormir ? De quel sang es-tu fait, pour marcher dans la vie Comme un homme de bronze, et pour que l'amitié, L'amour, la confiance et la douce pitié Viennent toujours glisser sur ton être insensible, Comme des gouttes d'eau sur un marbre poli ? Ah ! Celui-là vit mal qui ne vit que pour lui. L'âme, rayon du ciel, prisonnière invisible, Souffre dans son cachot de sanglantes douleurs. Du fond de son exil elle cherche ses soeurs ; Et les pleurs et les chants sont les voix éternelles De ces filles de Dieu qui s'appellent entre elles.

Prenant un verre.

Frank

Chantez donc, et pleurez, si c'est votre souci. Ma malédiction n'est pas bien redoutable ; Telle qu'elle est pourtant je vous la donne ici. Nous allons boire un toast, en nous mettant à table, Et je vais le porter : Malheur aux nouveau-nés ! Maudit soit le travail ! Maudite l'espérance ! Malheur au coin de terre où germe la semence, Où tombe la sueur de deux bras décharnés ! Maudits soient les liens du sang et de la vie ! Maudite la famille et la société ! Malheur à la maison, malheur à la cité, Et malédiction sur la mère patrie !

Choeur

Qui parle ainsi ? qui vient jeter sur notre toit, À cette heure de nuit, ces clameurs monstrueuses, Et nous sonner ainsi les trompettes hideuses Des malédictions ? - Frank, réponds, est-ce toi ? Ce n'est pas d'aujourd'hui que je connais ta vie. Tu n'es qu'un paresseux plein d'orgueil et d'envie. Mais de quel droit viens-tu troubler des gens de bien ? Tu hais notre métier, Judas ! Et nous, le tien. Que ne vas-tu courir et tenter la fortune, Si le toit de ton père est trop bas pour ton front ? Ton orgueil est scellé comme un cercueil de plomb. Tu crois punir le ciel en lui gardant rancune ; Et tout ce que tu peux, c'est de raidir tes bras Pour blasphémer un Dieu qui ne t'aperçoit pas. Travailles-tu pour vivre, et pour t'aider toi-même ? Ne te souviens-tu pas que l'ange du blasphème Est de tous les déchus le plus audacieux, Et qu'avant de maudire il est tombé des cieux ?

Tous Les Chasseurs

Pourquoi refuses-tu ta place à notre table ?

Frank

Hélas ! Noble seigneur, soyez-moi charitable ! Un denier, s'il vous plaît, j'ai bien soif et bien faim. Rien qu'un pauvre denier pour m'acheter du pain.

Choeur

Te fais-tu le bouffon de ta propre détresse ?

Frank

Seigneur, si vous avez une belle maîtresse, Je puis la célébrer, et chanter tour à tour La médiocrité, l'innocence et l'amour. C'est bien le moins qu'un pauvre égaye un peu son hôte. S'il est pauvre, après tout, s'il a faim, c'est sa faute. Mais croyez-vous qu'il soit prudent et généreux De jeter des pavés sur l'homme qui se noie ? Il ne faut pas pousser à bout les malheureux.

Choeur

À quel sombre démon ton âme est-elle en proie ? Tu railles tristement et misérablement.

Frank

Car si ces malheureux ont quelque orgueil dans l'âme, S'ils ne sont pas pétris d'une argile de femme, S'ils ont un coeur, s'ils ont des bras, ou seulement S'ils portent par hasard une arme à la ceinture...

Choeur

Que veut dire ceci ? veux-tu nous provoquer ?

Il prend une bûche embrasée dans le feu allumé sur la place, et la jette dans sa chaumière.

Frank

Un poignard peut se tordre, et le coup peut manquer. Mais si, las de lui-même et de sa vie obscure, Le pauvre qu'on insulte allait prendre un tison, Et le porter en feu dans sa propre maison ! Sa maison est à lui, - c'est le toit de son père, C'est son toit, - c'est son bien, le tombeau solitaire Des rêves de ses jours, des larmes de ses nuits ; Le feu doit y rester, si c'est lui qui l'a mis.

Choeur

Agis-tu dans la fièvre ? Arrête, incendiaire. Veux-tu du même coup brûler la ville entière ? Arrête ! - Où nos enfants dormiront-ils demain ?

Il sort en courant.

Frank

Me voici sur le seuil, mon épée à la main. Approchez maintenant, fussiez-vous une armée. Quand l'univers devrait s'en aller en fumée, Tonnerre et sang ! Je fais un spectre du premier Qui jette un verre d'eau sur un brin de fumier. Ah ! Vous croyez, messieurs, si je vous importune, Qu'on peut impunément me chasser comme un chien ? Ne m'avez-vous pas dit d'aller chercher fortune ? J'y vais. - Vous l'avez dit, vous qui n'en feriez rien ; Moi, je le fais, - je pars. - J'illumine la ville. J'en aurai le plaisir, en m'en allant ce soir, De la voir de plus loin, s'il me plaît de la voir. Je ne fais pas ici de folie inutile : Ceux qui m'ont accusé de paresse et d'orgueil Ont dit la vérité. - Tant que cette chaumière Demeurera debout, ce sera mon cercueil. Ce petit toit, messieurs, ces quatre murs de pierre, C'était mon patrimoine, et c'est assez longtemps Pour aimer son fumier, que d'y dormir vingt ans. Je le brûle, et je pars ; - c'est moi, c'est mon fantôme Que je disperse aux vents avec ce toit de chaume. Maintenant, vents du nord, vous n'avez qu'à souffler ; Depuis assez longtemps, dans les nuits de tempête, Vous venez ébranler ma porte et m'appeler. Frères, je viens à vous, - je vous livre ma tête. Je pars, - et désormais que Dieu montre à mes pas Leur route, - ou le hasard, si Dieu n'existe pas !

Scène 2

Jeune Fille, Frank

Une plaine. Frank rencontre une jeune fille.

Jeune Fille

Bonsoir, Frank, où vas-tu ? La plaine est solitaire. Qu'as-tu fait de tes chiens, imprudent montagnard ?

Frank

Bonsoir, Déidamia, qu'as-tu fait de ta mère ? Prudente jeune fille, où t'en vas-tu si tard ?

Elle lui jette son bouquet.

Jeune Fille

J'ai cueilli sur ma route un bouquet d'églantine ; Le voilà, si tu veux, pour te porter bonheur.

Exit.

Frank

Comme elle court gaîment ! Sa mère est ma voisine ; J'ai vu cette enfant-là grandir et se former. Pauvre, innocente fille ! Elle aurait pu m'aimer.

Scène 3

Frank, Une Voix, Voix, Le Palatin Stranio, Monna Belcolore

Un chemin creux dans la forêt. - Le point du jour.

Il s'endort.

Frank

Et quand tout sera dit, - quand la triste demeure De ce malheureux Frank, de ce vil mendiant, Sera tombée en poudre et dispersée au vent, Lui, que deviendra-t-il ? - Il sera temps qu'il meure ! Et s'il est jeune encor, s'il ne veut pas mourir ? Ah ! Massacre et malheur ! Que vais-je devenir ?

dans un songe

Une Voix

Il est deux routes dans la vie : L'une solitaire et fleurie, Qui descend sa pente chérie Sans se plaindre et sans soupirer. Le passant la remarque à peine, Comme le ruisseau de la plaine, Que le sable de la fontaine Ne fait pas même murmurer. L'autre, comme un torrent sans digue, Dans une éternelle fatigue, Sous les pieds de l'enfant prodigue Roule la pierre d'Ixion. L'une est bornée et l'autre immense ; L'une meurt où l'autre commence ; La première est la patience, La seconde est l'ambition.

Frank

Esprits ! Si vous venez m'annoncer ma ruine, Pourquoi le Dieu qui me créa Fit-il, en m'animant, tomber sur ma poitrine L'étincelle divine Qui me consumera ? Pourquoi suis-je le feu qu'un salamandre habite ? Pourquoi sens-je mon coeur se plaindre et s'étonner, Ne pouvant contenir ce rayon qui s'agite, Et qui, venu du ciel, y voudrait retourner ?

Voix

Ceux dont l'ambition a dévoré la vie, Et qui sur cette terre ont cherché la grandeur, Ceux-là, dans leur orgueil, se sont fait un honneur De mépriser l'amour et sa douce folie. Ceux qui, loin des regards, sans plainte et sans désirs, Sont morts silencieux sur le corps d'une femme, Ô jeune montagnard, ceux-là, du fond de l'âme, Ont méprisé la gloire et ses tristes plaisirs.

Frank

Vous parlez de grandeur, et vous parlez de gloire. Aurai-je des trésors ? l'homme dans sa mémoire Gardera-t-il mon souvenir ? Répondez, répondez, avant que je m'éveille. Déroulez-moi ce qui sommeille Dans l'océan de l'avenir !

Voix

Voici l'heure où, le coeur libre d'inquiétude, Tu te levais jadis pour reprendre l'étude, Tes pensers de la veille et tes travaux du jour. Seul, poursuivant tout bas tes chimères d'amour, Tu gagnais lentement la maison solitaire Où ta Déidamia veillait près de sa mère. Frank, tu venais t'asseoir au paisible foyer, Raconter tes chagrins, sinon les oublier. Tous deux sans espérance, et dans la solitude, Enfants, vous vous aimiez, et bientôt l'habitude Tous les jours, malgré toi, t'enseigna ce chemin ; Car l'habitude est tout au pauvre coeur humain.

Frank

Esprits, il est trop tard, j'ai brûlé ma chaumière !

Voix

Repens-toi ! Repens-toi !

Frank

Non ! Non ! J'ai tout perdu.

Voix

Repens-toi ! Repens-toi !

Frank

Non ! J'ai maudit mon père.

Le soleil paraît ; Frank s'éveille ; Stranio, jeune palatin, et sa maîtresse, Monna Belcolore, passent à cheval.

Voix

Alors, lève-toi donc, car ton jour est venu.

Le Palatin Stranio

Holà ! Dérange-toi, manant, pour que je passe.

Frank

Attends que je me lève, et prends garde à tes pas.

Le Palatin Stranio

Chien, lève-toi plus vite, ou reste sur la place.

Ils se battent. Stranio tombe.

Frank

Tout beau, l'homme à cheval, tu ne passeras pas. Dégaine-moi ton sabre, ou c'est fait de ta vie. Allons, pare ceci.

Monna Belcolore

Comment t'appelles-tu ?

Frank

Charles Frank.

Monna Belcolore

Tu me plais, et tu t'es bien battu. Ton pays ?

Frank

Le Tyrol.

Monna Belcolore

Me trouves-tu jolie ?

Frank

Belle comme un soleil.

Monna Belcolore

J'ai dix-huit ans, - et toi ?

Frank

Vingt ans.

Exeunt.

Monna Belcolore

Monte à cheval, et viens souper chez moi.

Acte II

Scène 1

Frank

Un salon.

Comptant.

Il ouvre la fenêtre.

Il prend une poignée d'or.

Exit.

Frank

De tous les fils secrets qui font mouvoir la vie, Ô toi, le plus subtil et le plus merveilleux ! Or ! Principe de tout, larme au soleil ravie ! Seul dieu toujours vivant, parmi tant de faux dieux ! Méduse, dont l'aspect change le coeur en pierre, Et fait tomber en poudre aux pieds de la rosière La robe d'innocence et de virginité ! - Sublime corrupteur ! - Clef de la volonté ! - Laisse-moi t'admirer ! - Parle-moi, - viens me dire Que l'honneur n'est qu'un mot, que la vertu n'est rien ; Que, dès qu'on te possède, on est homme de bien ; Que rien n'est vrai que toi ! - Qu'un esprit en délire Ne saurait inventer de rêves si hardis, Si monstrueusement en dehors du possible, Que tu ne puisse encor sur ton levier terrible Soulever l'univers, pour qu'ils soient accomplis ! - Que de gens cependant n'ont jamais vu qu'en songe Ce que j'ai devant moi ! - Comme le coeur se plonge Avec ravissement dans un monceau pareil ! - Tout cela, c'est à moi ; - les sphères et les mondes Danseront un millier de valses et de rondes, Avant qu'un coup semblable ait lieu sous le soleil. Ah ! Mon coeur est noyé ! - Je commence à comprendre Ce qui fait qu'un mourant que le frisson va prendre À regarder son or trouve encor des douceurs, Et pourquoi les vieillards se font enfouisseurs. Quinze mille en argent, - le reste en signature. C'est un coup du destin. - Quelle étrange aventure ! Que ferais-je aujourd'hui, qu'aurais-je fait demain, Si je n'avais trouvé Stranio sur mon chemin ? Je tue un grand seigneur, et lui prends sa maîtresse : Je m'enivre chez elle, et l'on me mène au jeu. À jeun, j'aurais perdu, - je gagne dans l'ivresse ; Je gagne et je me lève. - Ah ! C'est un coup de Dieu. Je voudrais bien me voir passer sous ma fenêtre Tel que j'étais hier. - Moi, Frank, seigneur et maître De ce vaste logis, possesseur d'un trésor, Voir passer là-dessous Frank le coureur de lièvres, Frank le pauvre, l'oeil morne et la faim sur les lèvres, Le voir tendre la main et lui jeter cet or. Tiens, Frank, tiens, mendiant, prends cela, pauvre hère. Il me semble en honneur que le ciel et la terre Ne sauraient plus m'offrir que ce qui me convient, Et que depuis hier le monde m'appartient.

Scène 2

Chanson De Chasse, Choeur

Une route. - Montagnards, passant.

dans le lointain

Chanson De Chasse

Chasseur, hardi chasseur, que vois-tu dans l'espace ? Mes chiens grattent la terre et cherchent une trace. Debout, mes cavaliers ! C'est le pied du chamois. - Le chamois s'est levé. - Que ma maîtresse est belle ! - Le chamois tremble et fuit. - Que Dieu veille sur elle ! - Le chamois rompt la meute et s'enfuit dans le bois. - Je voudrais par la main tenir ma belle amie. - La meute et le chamois traversent la prairie : Hallali, compagnons, la victoire est à nous ! - Que ma maîtresse est belle, et que ses yeux sont doux !

Exeunt.

Choeur

Amis, dans ce palais, sur la place où nous sommes, Respire le premier et le dernier des hommes, Frank, qui vécut vingt ans comme un hardi chasseur. Aujourd'hui dans les fers d'une prostituée, Que fait-il ? - Nuit et jour cette enceinte est fermée. La solitude y règne, image de la mort. Quelquefois seulement, quand la nuit est venue, On voit à la fenêtre une femme inconnue Livrer ses cheveux noirs aux vents affreux du nord. Frank n'est plus ! Sur les monts nul ne l'a vu paraître. Puisse-t-il s'éveiller ! - Puisse-t-il reconnaître La Voix des temps passés ! - Frères, pleurons sur lui. Charles ne viendra plus, au joyeux hallali, Entouré de ses chiens sur les herbes sanglantes, Découdre, les bras nus, les biches expirantes, S'asseoir au rendez-vous, et boire dans ses mains La neige des glaciers, vierge de pas humains.

Scène 3

Monna Belcolore, Frank, Soldat

La nuit. - Une terrasse au bord d'un chemin.

Monna Belcolore

Dors, ô pâle jeune homme, épargne ta faiblesse. Pose jusqu'à demain ton coeur sur ta maîtresse ; La force t'abandonne, et le jour va venir. Carlo, tes beaux yeux bleus sont las, - tu vas dormir.

Frank

Non, le jour ne vient pas, - non, je veille et je brûle ! Ô Belcolore, le feu dans mes veines circule. Mon coeur languit d'amour, et si le temps s'enfuit, Que m'importe ce ciel, et son jour et sa nuit ?

Monna Belcolore

Ah ! Carlo, mon Carlo, ta tête chancelante Va tomber dans mes mains, sur ta coupe brûlante. Tu t'endors, tu te meurs, tu t'enfuis loin de moi. Ah ! Lâche efféminé tu t'endors malgré toi.

Frank

Oui, le jour va venir. - Ô ma belle maîtresse ! Je me meurs ; oui, je suis sans force et sans jeunesse, Une ombre de moi-même, un reste, un vain reflet, Et quelquefois la nuit mon spectre m'apparaît. Mon Dieu ! Si jeune hier, aujourd'hui je succombe. C'est toi qui m'as tué, ton beau corps est ma tombe. Mes baisers sur ta lèvre en ont usé le seuil. De tes longs cheveux noirs tu m'as fait un linceul. Éloigne ces flambeaux, - entr'ouvre la fenêtre. Laisse entrer le soleil, c'est mon dernier peut-être. Laisse-le-moi chercher, laisse-moi dire adieu À ce beau ciel si pur qu'il a fait croire en Dieu !

Monna Belcolore

Pourquoi me gardes-tu, si c'est moi qui te tue, Et si tu te crois mort pour deux nuits de plaisir ?

Frank

Tous les amants heureux ont parlé de mourir. Toi, me tuer, mon Dieu ! Du jour où je t'ai vue, Ma vie a commencé ; le reste n'était rien ; Et mon coeur n'a jamais battu que sur le tien. Tu m'as fait riche, heureux, tu m'as ouvert le monde. Regarde, ô mon amour ! Quelle superbe nuit ! Devant de tels témoins, qu'importe ce qu'on dit, Pourvu que l'âme parle, et que l'âme réponde ? L'ange des nuits d'amour est un ange muet.

Monna Belcolore

Combien as-tu gagné ce soir au lansquenet ?

Frank

Qu'importe ? Je ne sais. - Je n'ai plus de mémoire. Voyons, - viens dans mes bras, - laisse-moi t'admirer. - Parle, réveille-moi, - conte-moi ton histoire. Quelle superbe nuit ! - Je suis prêt à pleurer.

Monna Belcolore

Si tu veux t'éveiller, dis-moi plutôt la tienne.

Frank

Nous sommes trop heureux pour que je m'en souvienne. Que dirais-je, d'ailleurs ? Ce qui fait les récits, Ce sont des actions, des périls, dont l'empire Est vivace, et résiste à l'heure des oublis. Mais moi qui n'ai rien vu, rien fait, qu'ai-je à te dire ? L'histoire de ma vie est celle de mon coeur ; C'est un pays étrange où je fus voyageur. Ah ! Soutiens-moi le front, la force m'abandonne ! Parle, parle, je veux t'entendre jusqu'au bout. Allons, un beau baiser, et c'est moi qui le donne, Un baiser pour ta vie et qu'on me dise tout.

Monna Belcolore

Ah ! Je n'ai pas toujours vécu comme l'on pense. Ma famille était noble, et puissante à Florence. On nous a ruinés ; - ce n'est que le malheur Qui m'a forcée à vivre aux dépens de l'honneur... Mon coeur n'était pas fait...

Frank

Toujours la même histoire ! Voici peut-être ici la vingtième catin À qui je la demande, et toujours ce refrain ! Qui donc ont-elles vu d'assez sot pour y croire ? Mon Dieu ! Dans quel bourbier me suis-je donc jeté ? J'avais cru celle-ci plus forte, en vérité !

Monna Belcolore

Quand mon père mourut...

Frank

Assez, je t'en supplie. Je me ferai conter le reste par Julie Au premier carrefour où je la trouverai. Tous deux restent en silence quelque temps. Dis-moi, ce fameux jour que tu m'as rencontré, Pourquoi, par quel hasard, - par quelle sympathie, T'es-tu de m'emmener senti la fantaisie ? J'étais couvert de sang, poudreux, et mal vêtu.

Monna Belcolore

Je te l'ai déjà dit, tu t'étais bien battu.

Frank

Parlons sincèrement, je t'ai semblé robuste. Tes yeux, ma chère enfant, n'ont pas deviné juste. Je comprends qu'une femme aime les portefaix ; C'est un goût comme un autre, il est dans la nature. Mais moi, si j'étais femme, et si je les aimais, Je n'irais pas chercher mes gens à l'aventure ; J'irais tout simplement les prendre aux cabarets ; J'en ferais lutter six, et puis je choisirais. Encore un mot : cet homme à qui je t'ai volée T'entretenait sans doute, - il était ton amant.

Monna Belcolore

Oui.

Frank

- Cette affreuse mort ne t'a pas désolée ? Cet homme, il m'en souvient, râlait horriblement. L'oeil gauche était crevé, - le pommeau de l épée Avait ouvert le front, - la gorge était coupée. Sous les pieds des chevaux l'homme était étendu. Comme un lierre arraché qui rampe et qui se traîne Pour se suspendre encore à l'écorce d'un chêne, Ainsi ce malheureux se traînait suspendu Aux restes de sa vie. - Et toi, ce meurtre infâme Ne t'a pas de dégoût levé le coeur et l'âme ? Tu n'as pas dit un mot, tu n'as pas fait un pas !

Monna Belcolore

Prétends-tu me prouver que j'aie un coeur de pierre ?

Frank

Et ce que je te dis ne te le lève pas !

Monna Belcolore

Je hais les mots grossiers - ce n'est pas ma manière. Mais quand il n'en faut qu'un, je n'en dis jamais deux. Frank, tu ne m'aimes plus.

Frank

Qui ? moi ? Je vous adore. J'ai lu, je ne sais où, ma chère Belcolore, Que les plus doux instants pour deux amants heureux, Ce sont les entretiens d'une nuit d'insomnie, Pendant l'enivrement qui succède au plaisir. Quand les sens apaisés sont morts pour le désir ; Quand, la main à la main, et l'âme à l'âme unie, On ne fait plus qu'un être, et qu'on sent s'élever Ce parfum du bonheur qui fait longtemps rêver ; Quand l'amie, en prenant la place de l'amante, Laisse son bien-aimé regarder dans son coeur, Comme une fraîche source, où l'onde est confiante, Laisse sa pureté trahir sa profondeur. C'est alors qu'on connaît le prix de ce qu'on aime, Que du choix qu'on a fait on s'estime soi-même, Et que dans un doux songe on peut fermer les yeux ! N'est-ce pas, Belcolore ? N'est-ce pas, mon amie ?

Monna Belcolore

Laisse-moi.

Frank

N'est-ce pas que nous sommes heureux ? - Mais, j'y pense ! - Il est temps de régler notre vie. Comme on ne peut compter sur les jeux de hasard, Nous piperons d'abord quelque honnête vieillard, Qui fournira le vin, les meubles et la table. Il gardera la nuit, et moi j'aurai le jour. Tu pourras bien parfois lui jouer quelque tour, J'entends quelque bon tour, adroit et profitable. Il aura des amis que nous pourrons griser ; Tu seras le chasseur, et moi, le lévrier. Avant tout, pour la chambre, une fille discrète, Capable de graisser une porte secrète, Mais nous la paierons bien ; aujourd'hui tout se vend. Quant à moi, je serai le chevalier servant. Nous ferons à nous deux la perle des ménages.

Monna Belcolore

Ou tu vas en finir avec tes persiflages, Ou je vais tout à l'heure en finir avec toi. Veux-tu faire la paix ? Je ne suis pas boudeuse, Voyons, viens m'embrasser.

Il va s'appuyer sur la terrasse ; un soldat passe à cheval sur la route.

Frank

Cette fille est hideuse... Mon Dieu, deux jours plus tard, c'en était fait de moi !

chantant

Soldat

Un soldat qui va son chemin Se raille du tonnerre. Il tient son sabre d'une main, Et de l'autre son verre. Quand il meurt, on le porte en terre Comme un seigneur. Son coeur est à son amie, Son bras est à sa patrie, Et sa tête à l'empereur.

Frank

Holà, l'ami ! Deux mots. - Vous semblez un compère De bonne contenance, et de joyeuse humeur. Vos braves compagnons vont-ils entrer en guerre ? Dans quelle place forte est donc votre empereur ?

Soldat

Dans deux jours nous serons en campagne. Je rejoins de ce pas ma corporation.

Frank

Venez-vous de la plaine, ou bien de la montagne ? Connaissez-vous mon père, et savez-vous mon nom ?

Soldat

Oh ! Je vous connais bien. - Vous êtes du village Vis-à-vis le moulin. - Que faites-vous donc là ? Venez-vous avec nous ?

Il descend dans le chemin.

À Belcolore.

Frank

Oui, certes, et me voilà. Je ne me suis pas mis en habit de voyage ; Vous me prêterez bien un vieux sabre là-bas ? Adieu, ma belle enfant, je ne souperai pas.

Ils partent au galop.

Soldat

On vous équipera. - Montez toujours en croupe. Parbleu ! Compagnon Frank, vous manquiez à la troupe. Ah ! çà ! Dites-moi donc, tout en nous en allant, S'il est vrai qu'un beau soir...

Monna Belcolore

Je l'aime cependant.

Acte III

Scène 1

Choeur De Soldats, Monna Belcolore, Soldats, Lieutenant, Peuple, Montagnards Chevaliers

Devant un palais.

Entre Belcolore.

Choeur De Soldats

Telles par l'ouragan les neiges flagellées Bondissent en sifflant des glaciers aux vallées ; Tels se sont élancés, au signal du combat, Les enfants du Tyrol et du Palatinat. Maintenant l'empereur a terminé la guerre. Les cantons sur leur porte ont plié leur bannière. Écoutez, écoutez : c'est l'adieu des clairons ; C'est la vieille Allemagne appelant ses barons. Remonte maintenant, chasseur du cerf timide ! Remonte, fils du Rhin, compagnon intrépide ; Tes enfants sur ton coeur vont venir se presser. Sors de ta lourde armure, et va les embrasser. Soldats, arrêtons-nous. - C'est ici la demeure Du capitaine Frank, du plus grand des soldats. Notre vieil empereur l'a serré dans ses bras. Couronné par le peuple, il viendra tout à l'heure Souper dans ce palais avec ses compagnons. Jamais preux chevalier n'a mieux conquis sa gloire. Il a seul, près d'Innsbruck, emporté l'aigle noire, Du coeur de la mêlée aux bouches des canons. Vingt fois ses cuirassiers l'ont cru, dans la bataille, Coupé par les boulets, brisé par la mitraille. Il avançait toujours, - toujours en éclaireur, On le voyait du feu sortir comme un plongeur. Trois balles l'ont frappé ; sa trace était suivie ; Mais le dieu des hasards n'a voulu de sa vie Que ce qu'il en fallait pour gagner ses chevrons Et pouvoir de son sang dorer ses éperons. Mais que nous veut ici cette fille italienne, Les cheveux en désordre, et marchant à grands pas ? Où courez-vous si fort, femme ? On ne passe pas.

Monna Belcolore

Est-ce ici la maison de votre capitaine ?

Soldats

Oui. - Que lui voulez-vous ? - Parlez au lieutenant.

Lieutenant

On ne peut ni passer ni monter, ma princesse.

Monna Belcolore

Il faut bien que je passe et que j'entre pourtant. Mon nom est Belcolore, et je suis sa maîtresse.

Lieutenant

Parbleu ! Ma chère enfant, je vous reconnais bien. J'en suis au désespoir, mais je suis ma consigne. Si Frank est votre amant, tant mieux : je n'en crois rien. Ce serait un honneur dont vous n'êtes pas digne.

Monna Belcolore

S'il n'est pas mon amant, il le sera ce soir. Je l'aime ; comprends-tu ? Je l'aime. - Il m'a quittée, Et je viens le chercher, si tu veux le savoir.

Soldats

Quelle tête de fer a donc cette effrontée, Qui court après les gens, un stylet à la main ?

Monna Belcolore

Il me sert de flambeau pour m'ouvrir le chemin. Allons, écartez-vous, et montrez-moi la porte.

Lieutenant

Puisque vous le voulez, ma belle, la voilà. Qu'elle entre, et qu'on lui donne un homme pour escorte. C'est un diable incarné que cette femme-là. Belcolore entre dans le palais. Entre Frank couronné, à cheval.

Frank descend de cheval.

Peuple

Couvert de ces lauriers, il te sied, ô grand homme ! De marcher parmi nous comme un triomphateur. La guerre est terminée, et l'empereur se nomme Ton royal débiteur. Descends, repose-toi. - Reste dans l'hippodrome, Lave tes pieds sanglants, victorieux lutteur.

Montagnards Chevaliers

Homme heureux, jeune encor, tu récoltes la gloire, Cette plante tardive, amante des tombeaux. La terre qui t'a vu chasse de sa mémoire L'ombre de ses héros. Pareil à Béatrix au seuil du purgatoire, Tes ailes vont s'ouvrir vers des chemins nouveaux.

Ils entrent dans le palais.

Peuple

Allons, que ce beau jour, levé sur une fête, Dans un joyeux banquet finisse dignement. Tes convives de fleurs ont couronné leur tête ; Ton vieux père t'attend. Que tardons-nous encore ? Allons, la table est prête. Entrons dans ton palais ; déjà la nuit descend.

Scène 2

Le Chevalier Gunther, Choeur, Frank

Le Chevalier Gunther

Ne les suivez-vous pas, seigneur, sous ce portique ? Ô mon maître ! Au milieu d'une fête publique, Qui d'un si juste coup frappe nos ennemis, Avez-vous distingué le coeur de vos amis ? Hélas ! Les vrais amis se taisent dans la foule ; Il leur faut, pour s'ouvrir, que ce vain flot s'écoule. Ô mon frère, ô mon maître, ils t'ont proclamé roi ! Dieu merci, quoique vieux, je puis encor te suivre, Jeune soleil levant, si le ciel me fait vivre. Je ne suis qu'un soldat, Seigneur, excusez-moi. Mon amitié vous blesse et vous est importune. Ne partagez-vous point l'allégresse commune ? Qui vous arrête ici ? Vous devez être las. La peine et le danger font les joyeux repas.

Choeur

Chantons, et faisons vacarme, Comme il convient à de dignes buveurs. Vivent ceux que le vin désarme ! Les jours de combat ont leur charme ; Mais la paix a bien ses douceurs.

Le Chevalier Gunther

Seigneur, mon cher seigneur, pourquoi ces regards sombres ? Le vin coule et circule. - Entendez-vous ces chants ? Des convives joyeux je vois flotter les ombres Derrière ces vitraux de feux resplendissants.

Choeur

Frank, pourquoi tardes-tu ? - Gunther, si notre troupe Ne fait pas, sous ce toit, peur à vos cheveux blancs, Soyez le bienvenu pour vider une coupe. Nous sommes assez vieux pour oublier les ans.

Le Chevalier Gunther

La pâleur de la mort est sur votre visage, Seigneur. - D'un noir souci votre esprit occupé Méconnaît-il ma voix ? - De quel sombre nuage Les rêves de la nuit l'ont-ils enveloppé ?

Frank

Fatigué de la route et du bruit de la guerre, Ce matin de mon camp je me suis écarté : J'avais soif ; mon cheval marchait dans la poussière, Et sur le bord d'un puits je me suis arrêté. J'ai trouvé sur un banc une femme endormie, Une pauvre laitière, une enfant de quinze ans, Que je connais, Gunther. Sa mère est mon amie. J'ai passé de beaux jours chez ces bons paysans. Le cher ange dormait les lèvres demi-closes. - (Les lèvres des enfants s'ouvrent, comme les roses, Au souffle de la nuit.) - Ses petits bras lassés Avaient dans son panier roulé les mains ouvertes. D'herbes et d'églantine elles étaient couvertes. De quel rêve enfantin ses sens étaient bercés, Je l'ignore. On eût dit qu'en tombant sur sa couche, Elle avait à moitié laissé quelque chanson Qui revenait encor voltiger sur sa bouche, Comme un oiseau léger sur la fleur d'un buisson. Nous étions seuls. - J'ai pris ses deux mains dans les miennes, Je me suis incliné, - sans l'éveiller pourtant. - Ô Gunther ! J'ai posé mes lèvres sur les siennes, Et puis je suis parti, pleurant comme un enfant.

Acte IV

Scène 1

Frank, Choeur, Le Chevalier Gunther, Moines, Un Officier, Peuple, Soldats, Officier, Tyroliens, Tous, Monna Belcolore

Devant le palais de Frank. La porte est tendue en noir. - On dresse un catafalque.

Les serviteurs s'en vont.

Entre le choeur des soldats et du peuple.

Frank

Que l'on apporte ici les cierges et la bière. Souvenez-vous surtout que c'est moi qu'on enterre, Moi, capitaine Frank, mort hier dans un duel. Pas un mot, - ni regard, - ni haussement d épaules ; Pas un seul mouvement qui sorte de vos rôles. Songez-y. - Je le veux. Eh bien ! Juge éternel, Je viens t'interroger. Les transports de la fièvre N'agitent pas mon sein. - Je ne viens ni railler Ni profaner la mort. - J'agis sans conseiller. Regarde, et réponds-moi. - Je fais comme l'orfèvre Qui frappe sur le marbre une pièce d'argent. Il reconnaît au son la pure fonderie, Et moi, je viens savoir quel son rendra ma vie, Quand je la frapperai sur ce froid monument. Déjà le jour paraît ; le soldat sort des tentes. Maintenant le bois vert chante dans le foyer ; Les rames du pêcheur et du contrebandier Se lèvent, de terreur et d'espoir palpitantes. Quelle agitation, quel bruit dans la cité ! Quel monstre remuant que cette humanité ! Sous ses dix mille toits, que de corps, que d'entrailles ! Que de sueurs sans but, que de sang, que de fiel ! Sais-tu pourquoi tu dors et pourquoi tu travailles, Vieux monstre aux mille pieds, qui te crois éternel ? Cet honnête cercueil a quelques pieds, je pense, De plus que mon berceau. - Voilà leur différence. Ah ! Pourquoi mon esprit va-t-il toujours devant, Lorsque mon corps agit ? Pourquoi dans ma poitrine Ai-je un ver travailleur qui toujours creuse et mine, Si bien que sous mes pieds tout manque en arrivant ?

Frank, durant cette scène, doit déguiser sa voix. Je prie ceux qui la trouveraient invraisemblable d'aller au bal de l'Opéra. Un de mes amis fit déguiser sa servante au carnaval et la plaça dans son salon, au milieu d'un bal où personne n'était masqué. On ne lui avait mis qu'un petit masque sans barbe qui ne cachait point la bouche ; et cependant elle dansa presque deux heures entières, sans être reconnue, avec des jeunes gens à qui elle avait apporté deux cents verres d'eau dans sa vie.

Choeur

On dit que Frank est mort. Quand donc ? comment s'appelle Celui qui l'a tué ? Quelle était la querelle ? On parle d'un combat. - Quand se sont-ils battus ?

Il leur montre la bière.

Frank

À qui parlez-vous donc ? Il ne vous entend plus.

Choeur

S'il est un meilleur monde au-dessus de nos têtes, Ô Frank ! Si du séjour des vents et des tempêtes Ton âme sur ces monts plane et voltige encor ; Si ces rideaux de pourpre et ces ardents nuages, Que chasse dans l'éther le souffle des orages, Sont des guerriers couchés dans leurs armures d'or, Penche-toi, noble coeur, sur ces vertes collines, Et vois tes compagnons briser leurs javelines Sur cette froide terre, où ton corps est resté !

Le Chevalier Gunther

Quoi ! Si brave et si jeune, et sitôt emporté ! Mon Frank ! Est-ce bien vrai, messieurs ? Ah ! Mort funeste ! Moi qui ne demandais qu'à vivre assez longtemps Pour te voir accomplir ta mission céleste ! Me voilà seul au monde avec mes cheveux blancs ! Moi qui n'avais de jeune encor que ta jeunesse ! Moi qui n'aimais que toi ! Misérable vieillesse ! Je ne te verrai plus, mon Frank ! On t'a tué.

Frank

Ce pauvre vieux Gunther, je l'avais oublié.

Choeur

Qu'on voile les tambours, que le prêtre s'avance. À genoux, compagnons, tête nue, et silence. Qu'on dise devant nous la prière des morts. Nous voulons au tombeau porter le capitaine. Il est mort en soldat, sur la terre chrétienne. L'âme appartient à Dieu ; l'armée aura le corps.

Chant.

Moines

Le Seigneur sur l'ombre éternelle Suspend son ardente prunelle, Et, glorieuse sentinelle, Attend les bons et les damnés. Il sait qui tombe dans sa voie ; Lorsqu'il jette au néant sa proie, Il dit aux maux qu'il nous envoie : « Comptez les morts que vous prenez. »

Choeur

Seigneur, j'ai plus péché que vous ne pardonnez.

Moines

Il dit aux épaisses batailles : « Comptez vos chefs sans funérailles, Qui pour cercueil ont les entrailles De la panthère et du lion ; Que le juste triomphe ou fuie, Comptez, quand le glaive s'essuie, Les morts tombés comme la pluie Sur la montagne et le sillon. »

Choeur

Seigneur, préservez-moi de la tentation.

Moines

« Car un jour de pitié profonde, Ma parole, en terreur féconde, Sur le pôle arrêtant le monde, Les trépassés se lèveront ; Et des mains vides de l'abîme Tombera la frêle victime, Qui criera : Grâce ! - Et de son crime Trouvera la tache à son front. »

Choeur

Et mes dents grinceront ! Mes os se sécheront !

Moines

Qu'il vienne d'en bas ou du faîte, Selon le dire du prophète, Justice à chacun sera faite, Ainsi qu'il aura mérité ; Or donc, gloire à Dieu notre père. Si l'impie a vécu prospère, Que le juste en son âme espère ! Gloire à la sainte Trinité !

Frank

C'est une jonglerie atroce, en vérité ! Ô toi qui les entends, suprême intelligence, Quelle pagode ils font de leur Dieu de vengeance ! Quel bourreau rancunier, brûlant à petit feu ! Toujours la peur du feu. - C'est bien l'esprit de Rome. Ils vous diront après que leur Dieu s'est fait homme. J'y reconnais plutôt l'homme qui s'est fait Dieu.

Choeur

Notre tâche, messieurs, n'est pas encor remplie. Nous avons pour son âme imploré le pardon : Si l'un de nous connaît l'histoire de sa vie, Qu'il s'avance et qu'il parle.

Frank

Ah ! Nous y voilà donc !

sortant des rangs

Un Officier

Soldats et chevaliers, braves compagnons d'armes, Si jamais homme au monde a mérité vos larmes, C'est celui qui n'est plus. - Charle était mon ami. J'ai le droit d'être fier dès qu'il s'agit de lui. - Né dans un bourg obscur, au fond d'une chaumière, Frank chez des montagnards vécut longtemps en frère, En fils, - chéri de tous, et de tous bien venu.

Frank

Vous vous trompez, Monsieur, vous l'avez mal connu. Frank était détesté de tout le voisinage. Est-il ici quelqu'un qui soit de son village ? Demandez si c'est vrai. - Moi, j'en étais aussi.

Peuple

Moine, n'interromps pas. - Cet homme est son ami.

Soldats

C'est vrai que le cher homme avait l'âme un peu fière ; S'il aimait ses voisins, il n'y paraissait guère ; Un certain jour surtout qu'il brûla sa maison. Je n'en ai jamais su, quant à moi, la raison.

Officier

Si Charle eut des défauts, ne troublons pas sa cendre. Sont-ce de tels témoins qu'il nous convient d'entendre ? Soldats, Frank se sentait une autre mission. Qui jamais s'est montré plus vif dans l'action, Plus fort dans le conseil ? - Qui jamais mieux que Charle Prouva son éloquence à l'heure où le bras parle ? Vous le savez, soldats, j'ai combattu sous lui ; Je puis dire à mon tour : Moi, j'en étais aussi. Une ardeur sans égale, un courage indomptable, Un homme encor meilleur qu'il n'était redoutable, Une âme de héros, - voilà ce que j'ai vu.

Frank

Vous vous trompez, Monsieur, vous l'avez mal connu. Frank n'a jamais été qu'un coureur d aventure, Qu'un fou, risquant sa vie et celle des soldats, Pour briguer des honneurs qu'il ne méritait pas. Né sans titres, sans bien, parti d'une masure, Il faisait au combat ce qu'on fait aux brelans, Il jouait tout ou rien, - la mort ou la fortune. Ces gens-là bravent tout, - l'espèce en est commune ; Ils inondent les ports, l'armée et les couvents. Croyez-vous que ce Frank valût sa renommée ? Qu'il respectât les lois ? qu'il aimât l'empereur ? Il a vécu huit jours, avant d'être à l'armée, Avec la Belcolore, comme un entremetteur. Est-il ici quelqu'un qui dise le contraire ?

Soldats

Ma foi ! Depuis le jour qu'il a quitté son père, C'est vrai que ledit Frank a fait plus d'un métier. Nous la connaissons bien, nous, Monna Belcolore. Elle couchait chez lui ; - nous l'avons vue hier.

Peuple

Laissez parler le moine ! -

Frank

Il a fait pis encore : Il a réduit son père à la mendicité. Il avait besoin d'or pour cette courtisane ; Le peu qu'il possédait, c'est là qu'il l'a porté. Soldats, que faites-vous à celui qui profane La cendre d'un bon fils et d'un homme de bien ? J'ai mérité la mort, si ce crime est le mien.

Peuple

Dis-nous la vérité, moine, et parle sans crainte.

Frank

Mais si les Tyroliens qui sont dans cette enceinte Trouvent que j'ai raison, s'ils sont prêts au besoin À faire comme moi, qui prends Dieu pour témoin...

Tyroliens

Oui, oui, nous l'attestons, Frank est un misérable.

Frank

Le jour qu'il refusa sa place à votre table, Vous en souvenez-vous ?

Tyroliens

Oui, oui, qu'il soit maudit !

Frank

Le jour qu'il a brûlé la maison de son père ?

Soldats

Oui ! Le moine sait tout.

Frank

Et si, comme on le dit, Il a tué Stranio sur le bord de la route...

Peuple

Stranio, ce palatin que Brandel a trouvé Au fond de la forêt, couché sur le pavé ?

Frank

C'est lui qui l'a tué !

Soldats

Pour le piller, sans doute ! Misérable assassin ! Meurtrier sans pitié !

Frank

Et son orgueil de fer, l'avez-vous oublié ?

Tous

Jetons sa cendre au vent !

Il ouvre la bière.

Frank

Au vent le parricide ! Le coupeur de jarrets, l'incendiaire au vent ! Allons, brisons ceci.

Peuple

Moine, la bière est vide.

Frank

La bière est vide ? Alors c'est que Frank est vivant.

Soldats

Capitaine, c'est vous !

Tout le monde sort en silence.

Frank

Lieutenant, votre épée. Vous avez laissé faire une étrange équipée. Si j'avais été mort, où serais-je à présent ? Vous ne savez donc pas qu'il y va de la tête ? Au nom de l'empereur, Monsieur, je vous arrête ; Ramenez vos soldats, et rendez-vous au camp. C'en est fait, - une soif ardente, inextinguible,

Il remet son masque et recouvre la bière.

Entre Belcolore en grand deuil ; elle va s'agenouiller sur les marches du catafalque.

Il s'approche du tombeau.

Frank

Dévorera mes os tant que j'existerai. Ô mon Dieu ! Tant d'efforts, un combat si terrible, Un dévouement sans borne, un corps tout balafré... Allons, un peu de calme, il n'est pas temps encore. Qui vient de ce côté ? n'est-ce pas Belcolore ? Ah ! Ah ! Nous allons voir ; - Tout n'est pas fini là. C'est bien elle ; elle approche, elle vient, - la voilà. Voilà bien ce beau corps, cette épaule charnue, Cette gorge superbe et toujours demi-nue, Sous ces cheveux plaqués ce front stupide et fier, Avec ces deux grands yeux qui sont d'un noir d'enfer. Voilà bien la sirène et la prostituée ; - Le type de l'égout ; - la machine inventée Pour désopiler l'homme et pour boire son sang ; La meule de pressoir de l'abrutissement. Quelle atmosphère étrange on respire autour d'elle ! Elle épuise, elle tue, et n'en est que plus belle. Deux anges destructeurs marchent à son côté ; Doux et cruels tous deux, - la mort, - la volupté. - Je me souviens encor de ces spasmes terribles, De ces baisers muets, de ces muscles ardents, De cet être absorbé, blême et serrant les dents. S'ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles. Quel magnétisme impur peut-il donc en sortir ? Toujours en l'embrassant j'ai désiré mourir. - Ah ! Malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche ! Le coeur d'un homme vierge est un vase profond : Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure ; Car l'abîme est immense, et la tache est au fond. Qui donc pleurez-vous là, Madame ? êtes-vous veuve ?

Monna Belcolore

Veuve, vous l'avez dit, - de mes seules amours.

Frank

D'hier, apparemment, - car cette robe est neuve. Comme le noir vous sied !

Monna Belcolore

D'hier, et pour toujours.

Frank

Toujours, avez-vous dit ? - Ah ! Monna Belcolore, Toujours, c'est bien longtemps.

Monna Belcolore

D'où me connaissez-vous ?

Frank

De Naples, où cet hiver je te cherchais encore. Naples est si beau, ma chère, et son ciel est si doux ! Tu devrais bien venir m'aider à m'y distraire.

Monna Belcolore

Je ne vous remets pas.

Frank

Bon ! Tu m'as oublié ! Je suis masqué, d'ailleurs, et que veux-tu, ma chère ? Ton coeur est si peuplé, je m'y serai noyé.

Monna Belcolore

Passez votre chemin, moine, et laissez-moi seule.

Frank

Bon ! Si tu pleures tant, tu deviendras bégueule. Voyons, ma belle amie, à parler franchement, Tu vas te trouver seule, et tu n'as plus d'amant. Ton capitaine Frank n'avait ni sou ni maille. C'était un bon soldat, charmant à la bataille ; Mais quel pauvre écolier en matière d'amour ! Sentimental la nuit, et persifleur le jour.

Monna Belcolore

Tais-toi, moine insolent, si tu tiens à ton âme ; Il n'est pas toujours bon de me parler ainsi.

Il couvre la bière d'or et de billets.

Frank

Ma foi, les morts sont morts : - si vous voulez, Madame, Cette bourse est à vous, cette autre, et celle-ci ; Et voilà le papier pour faire l'enveloppe.

Monna Belcolore

Si je te disais oui, tu serais mal tombé.

Haut.

Frank

Ah ! Voilà Jupiter qui tente Danaé. Je vous en avertis, je suis très misanthrope : Je vous enfermerais dans le fond d'un palais. J'ai l'humeur bilieuse, et je bats mes valets. Quand je digère mal, j'entends qu'on m'obéisse. J'aime qu'on soit joyeux lorsque j'ai la jaunisse, Et, quand je ne dors pas, tout le monde est debout. Je suis capricieux, - êtes-vous de mon goût ?

Monna Belcolore

Non, par la sainte croix !

Il jette une autre bourse sur la bière.

Frank

Si vous aimez les roubles, Il m'en reste encor là, mais je n'ai que des doubles.

Monna Belcolore

Tu me donnes cela ?

Haut.

Frank

Voyez l'attraction ! Comme la chair est faible à la tentation ! J'ai de plus un ulcère à côté de la bouche, Qui m'a défiguré ; - je suis maigre, et je louche : Mais ces misères-là ne te dégoûtent pas.

Monna Belcolore

Vous me faites frémir.

Il jette un bracelet sur la bière.

Frank

J'ai là, Dieu me pardonne, Certain bracelet d'or qu'il faut que je vous donne : Il ira bien, je pense, avec ce joli bras. Cet ulcère est horrible, il m'a rongé la joue, Il m'a brisé les dents. - J'étais laid, je l'avoue ; Mais depuis que je l'ai, je suis vraiment hideux : J'ai perdu mes sourcils, ma barbe et mes cheveux.

Monna Belcolore

Dieu de ciel, quelle horreur !

Il jette un collier sur la bière.

Frank

J'ai là, sous ma simarre, Un collier de rubis d'une espèce assez rare.

Monna Belcolore

Il est fait à Paris ?

Haut.

Frank

Voyez-vous le poisson, Comme il vient à fleur d'eau reprendre l'hameçon ! Si c'était tout, du moins ! Mais cette affreuse plaie Me donne l'air d'un mort traîné sur une claie ; Elle pompe mon sang, mes os sont cariés De la nuque du crâne à la plante des pieds...

Monna Belcolore

Assez, au nom du ciel ! Je vous demande grâce !

Frank

Si tu t'en vas, rends-moi ce que je t'ai donné.

Monna Belcolore

Vous mentez à plaisir.

Frank

Veux-tu que je t'embrasse ?

Monna Belcolore

Eh bien ! Oui, je le veux.

Il lui prend la main. Haut.

Frank

Tu pâlis, Danaé. Regarde, mon enfant ; cette rue est déserte. Dessous ce catafalque est un profond caveau. Descendons-y tous deux ; la porte en est ouverte.

Monna Belcolore

Sous la maison de Frank !

Haut.

Il écarte le drap mortuaire ; la bière s'ouvre.

Frank

- Pourquoi pas mon tombeau ? - Au fait, nous sommes seuls ; cette bière est solide. Asseyons-nous dessus. - Nous serons en plein vent. Qu'en dites-vous, mon coeur ?

Monna Belcolore

Moine, la bière est vide.

Il la chasse son poignard à la main.

Frank

La bière est vide ? alors c'est que Frank est vivant. - Va-t'en, prostituée, ou ton heure est venue ! - Va-t'en, ne parle pas ! Ne te retourne pas !

Frank

Ta lame, ô mon stylet, est belle toute nue Comme une belle vierge. - Ô mon coeur et mon bras, Pourquoi donc tremblez-vous, et pourquoi l'un de l'autre Vous approchez-vous donc, comme pour vous unir ? Oui, c'était ma pensée ; - était-ce aussi la vôtre, Providence de Dieu, que tout allait finir ? - Et toi, morne tombeau, tu m'ouvres ta mâchoire. Tu ris, spectre affamé. Je n'ai pas peur de toi. Je renierai l'amour, la fortune et la gloire ; Mais je crois au néant, comme je crois en moi. Le soleil le sait bien, qu'il n'est sous la lumière Qu'une immortalité, celle de la matière. La poussière est à Dieu ; - le reste est au hasard. Qu'a fait le vent du nord des cendres de César ? Une herbe, un grain de blé, mon Dieu, voilà la vie. Mais moi, fils du hasard, moi Frank, avoir été Un petit monde, un tout, une forme pétrie, Une lampe où brûlait l'ardente volonté, Et que rien, après moi, ne reste sur le sable Où l'ombre de mon corps se promène ici-bas ? Rien ! Pas même un enfant, un être périssable ! Rien qui puisse y clouer la trace de mes pas ! Rien qui puisse crier d'une voix éternelle À ceux qui téteront la commune mamelle : Moi, votre frère aîné, je m'y suis suspendu ! Je l'ai tétée aussi, la vivace marâtre ; Elle m'a, comme à vous, livré son sein d'albâtre... - Et pourtant, jour de Dieu, si je l'avais mordu ? Si je l'avais mordu, le sein de la nourrice ; Si je l'avais meurtri d'une telle façon, Qu'elle en puisse à jamais garder la cicatrice, Et montrer sur son coeur les dents du nourrisson ? Qu'importe le moyen, pourvu qu'on s'en souvienne ? Le bien a pour tombeau l'ingratitude humaine. Le mal est plus solide : Érostrate à raison. Empédocle a vaincu les héros de l'histoire Le jour qu'en se lançant dans le coeur de l'Etna, Du plat de sa sandale il souffleta la gloire, Et la fit trébucher si bien qu'elle y tomba. Que lui faisait le reste ? Il a prouvé sa force. Les siècles maintenant peuvent se remplacer ; Il a si bien gravé son chiffre sur l'écorce, Que l'arbre peut changer de peau sans l'effacer. Les parchemins sacrés pourriront dans les livres, Les marbres tomberont comme des hommes ivres, Et la langue d'un peuple avec lui s'éteindra ; Mais le nom de cet homme est comme une momie, Sous les baumes puissants pour toujours endormie, Sur laquelle jamais l'herbe ne poussera. - Je ne veux pas mourir. Regarde-moi, Nature. Ce sont deux bras nerveux que j'agite dans l'air. C'est dans tous tes néants que j'ai trempé l'armure Qui me protégera de ton glaive de fer. J'ai faim. - Je ne veux pas quitter l'hôtellerie. Allons, qu'on se remue, et qu'on me rassasie, Ou sinon, je me fais l'intendant de ma faim. Prends-y garde, je pars. - N'importe le chemin. - Je marcherai, - j'irai, - partout où l'âme humaine Est en spectacle, et souffre. - Ah ! La haine ! La haine ! La seule passion qui survive à l'espoir ! Tu m'as déjà hanté, boiteuse au manteau noir. Nous nous sommes connus dans la maison de chaume ; Mais je ne croyais pas que ton pâle fantôme, De tous ceux qui dans l'air voltigeaient avec toi, Dût être le dernier qui restât près de moi. - Eh bien ! Baise-moi donc, triste et fidèle amie. Tu vois, j'ai soulevé les voiles de ma vie. - Nous partirons ensemble ; et toi qui me suivras, Comme une soeur pieuse, aux plus lointains climats, Tu seras mon asile et mon expérience, Si le doute, ce fruit tardif et sans saveur, Est le dernier qu'on cueille à l'arbre de science, Qu'ai-je à faire de plus, moi qui le porte au coeur ? Le doute ! Il est partout, et le courant l'entraîne, Ce linceul transparent, que l'incrédulité Sur le bord de la tombe a laissé par pitié Au cadavre flétri de l'espérance humaine ! - Ô siècles à venir ! Quel est donc votre sort ? La gloire comme une ombre au ciel est remontée, L'amour n'existe plus ; - la vie est dévastée, - Et l'homme, resté seul, ne croit plus qu'à la mort. - Tel que dans un pillage, en un jour de colère, On voit, à la lueur d'un flambeau funéraire, Des meurtriers, courbés dans un silence affreux, Égorger une vierge, et dans ses longs cheveux Plonger leurs mains de sang ; la frêle créature Tombe comme un roseau sur ses bras mutilés : - Tels les analyseurs égorgent la nature Silencieusement, sous les cieux dépeuplés. - Que vous restera-t-il, enfants de nos entrailles, Le jour où vous viendrez suivre les funérailles De cette moribonde et vieille humanité ? Ah ! Tu nous maudiras, pâle postérité ! Nos femmes ne mettront que des vieillards au monde. Ils frapperont la terre avant de s'y coucher ; Puis ils crieront à Dieu : Père, elle était féconde. À qui donc as-tu dit de nous la dessécher ? - Mais vous, analyseurs, persévérants sophistes, Quand vous aurez tari tous les puits des déserts, Quand vous aurez prouvé que ce large univers N'est qu'un mort étendu sous les anatomistes ; Quand vous nous aurez fait de la création Un cimetière en ordre, où tout aura sa place, Où vous aurez sculpté, de votre main de glace, Sur tous les monuments la même inscription ; Vous, que ferez-vous donc, dans les sombres allées De ce jardin muet ? - Les plantes désolées Ne voudront plus aimer, nourrir, ni concevoir ; - Les feuilles des forêts tomberont une à une, - Et vous, noirs fossoyeurs, sur la bière commune Pour ergoter encor vous viendrez vous asseoir ; Vous vous entretiendrez de l'homme perfectible ; - Vous galvaniserez ce cadavre insensible, Habiles vermisseaux, quand vous l'aurez rongé ; Vous lui commanderez de marcher sur sa tombe, À cette ombre d'un jour, - jusqu'à ce qu'elle tombe Comme une masse inerte, et que Dieu soit vengé. - Ah ! Vous avez voulu faire les Prométhées ; Et vous êtes venus, les mains ensanglantées, Refondre et repétrir l'oeuvre du Créateur ! Il valait mieux que vous, ce hardi tentateur, Lorsque ayant fait son homme, et le voyant sans âme, Il releva la tête et demanda le feu. Vous, votre homme était fait ! Vous, vous aviez la flamme ! Et vous avez soufflé sur le souffle de Dieu. - Le mépris, Dieu puissant, voilà donc la science ! L'éternelle sagesse est l'éternel silence ; Et nous aurons réduit, quand tout sera compté, Le balancier de l'âme à l'immobilité. - Quel hideux océan est-ce donc que la vie, Pour qu'il faille y marcher à la superficie, Et glisser au soleil en effleurant les eaux, Comme ce fils de Dieu qui marchait sur les flots ? Quels monstres effrayants, quels difformes reptiles Labourent donc les mers sous les pieds des nageurs, Pour qu'on trouve toujours les vagues si tranquilles, Et la pâleur des morts sur le front des plongeurs ? A-t-elle assez traîné, cette éternelle histoire Du néant de l'amour, du néant de la gloire, Et de l'enfant prodigue auprès de ses pourceaux ! Ah ! Sur combien de lits, sur combien de berceaux, Elle est venue errer, d'une voix lamentable, Cette complainte usée et toujours véritable, De tous les insensés que l'espoir a conduit ! - Pareil à ce Gygès, qui fuyait dans la nuit Le fantôme royal de la pâle baigneuse Livrée un seul instant à son ardent regard, Le jeune ambitieux porte une plaie affreuse, Tendre encor, mais profonde, et qui saigne à l'écart. Ce qu'il fait, ce qu'il voit des choses de la vie, Tout le porte, l'entraîne à son but idéal, Clarté fuyant toujours, et toujours poursuivie, Étrange idole, à qui tout sert de piédestal. Mais si tout en courant, la force l'abandonne, S'il se retourne, et songe aux êtres d'ici-bas, Il trouve tout à coup que ce qui l'environne Est demeuré si loin, qu'il n'y reviendra pas. C'est alors qu'il comprend l'effet de son vertige, Et que, s'il ne regarde au ciel, il va tomber. Il marche ; - son génie à poursuivre l'oblige ; - Il marche, et le terrain commence à surplomber. - Enfin, - mais n'est-il pas une heure dans la vie Où le génie humain rencontre la folie ? - Ils luttent corps à corps sur un rocher glissant. Tous deux y sont montés, mais un seul redescend. - Ô mondes, ô Saturne, immobiles étoiles, Magnifique univers, en est-ce ainsi partout ? Ô nuit, profonde nuit, spectre toujours debout, Large création, quand tu lèves tes voiles Pour te considérer dans ton immensité, Vois-tu du haut en bas la même nudité ? - Dis-moi donc, en ce cas, dis-moi, mère imprudente, Pourquoi m'obsèdes-tu de cette soif ardente, Si tu ne connais pas de source où l'étancher ? Il fallait la créer, marâtre, ou la chercher. L'arbuste a sa rosée, et l'aigle a sa pâture. Et moi, que t'ai-je fait pour m'oublier ainsi ? Pourquoi les arbrisseaux n'ont-ils pas soif aussi ? Pourquoi forger la flèche, éternelle Nature, Si tu savais toi-même, avant de la lancer, Que tu la dirigeais vers un but impossible, Et que le dard parti de ta corde terrible, Sans rencontrer l'oiseau, pouvait te traverser ? - Mais cela te plaisait. - C'était réglé d'avance. Ah ! Le vent du matin ! Le souffle du printemps ! C'est le cri des vieillards. - Moi, mon Dieu, j'ai vingt ans ! - Oh ! Si tu vas mourir, ange de l'espérance, Sur mon coeur, en partant, viens encor te poser ; Donne-moi tes adieux et ton dernier baiser. Viens à moi. - Je suis jeune, et j'aime encor la vie. Intercède pour moi ; - demande si les cieux Ont une goutte d'eau pour une fleur flétrie. - Bel ange, en la buvant, nous mourrons tous les deux. Il se jette à genoux ; un bouquet tombe de son sein. Qui me jette à mes pieds mon bouquet d'églantine ? As-tu donc si longtemps vécu sur ma poitrine, Pauvre herbe ! - C'est ainsi que ma Déidamia Sur le bord de la route à mes pieds te jeta.

Acte V

Scène 1

Déidamia, Vierges, Femmes

Une place.

Déidamia

Tressez-moi ma guirlande, ô mes belles chéries ! Couronnez de vos fleurs mes pauvres rêveries. Posez sur ma langueur votre voile embaumé ; Au coucher du soleil j'attends mon bien-aimé.

Vierges

Adieu, nous te perdons, ô fille des montagnes ! Le bonheur nous oublie en venant te chercher. Arrose ton bouquet des pleurs de tes compagnes ; Fleur de notre couronne, on va t'en arracher.

Femmes

Vierge, à ton beau guerrier nous allons te conduire. Nous te dépouillerons du manteau virginal. Bientôt les doux secrets qu'il nous reste à te dire Feront trembler ta main sous l'anneau nuptial.

Vierges

L'écho n'entendra plus ta chanson dans la plaine ; Tu ne jetteras plus la toison des béliers Sous les lions d'airain, pères de la fontaine, Et la neige oubliera la forme de tes pieds.

Femmes

Que ton visage est beau ! Comme on y voit, ma chère, Le premier des attraits, la beauté du bonheur ! Comme Frank va t'aimer ! Comme tu vas lui plaire, Ô ma belle Diane, à ton hardi chasseur !

Déidamia

Je souffre cependant. - Si vous me trouvez belle, Dites-le-lui, mes soeurs, il m'en aimera mieux. Mon Dieu, je voudrais l'être, afin qu'il fût heureux. Ne me comparez pas à la jeune immortelle : Hélas ! De ta beauté je n'ai que la pâleur, Ô Diane ! Et mon front la doit à ma douleur. Ah ! Comme j'ai pleuré ! Comme tout sur la terre Pleurait autour de moi quand mon Charle avait fui ! Comme je m'asseyais à côté de ma mère, Le coeur gros de soupirs ! - Mes soeurs, dites-le-lui.

Scène 2

Montagnards Chevaliers

Exeunt.

Montagnards Chevaliers

Ainsi Frank n'est pas mort : - c'est la fable éternelle Des chasseurs à l affût d'une fausse nouvelle, Et ceux qui vendaient l'ours ne l'avaient pas tué. Comme il leur a fait peur quand il s'est réveillé ! Mais aujourd'hui qu'il parle, il faut bien qu'on se taise. - On avait fait jadis, quand l'Hercule Farnèse Fut jeté dans le Tibre, un Hercule nouveau. On le trouvait pareil, on le disait plus beau : Le modèle était mort, et le peuple crédule Ne sait que ce qu'il voit. - Pourtant le vieil Hercule Sortit un jour des eaux ; - l'athlète colossal Fut élevé dans l'air à côté de son ombre, Et le marbre insensé tomba du piédestal. Frank renaît : ce n'est plus cet homme au regard sombre, Au front blême, au coeur dur, et dont l'oisiveté Laissait sur ses talons traîner sa pauvreté. C'est un gai compagnon, un brave homme de guerre, Qui frappe sur l'épaule aux honnêtes fermiers. Aussi, Dieu soit loué, ses torts sont oubliés, Et nous voilà tous prêts à boire dans son verre. C'est aujourd'hui sa noce avec Déidamia. Quel bon coeur de quinze ans ! Et quelle ménagère ! S'il fut jamais aimé, c'est bien de celle-là. - Un soldat m'a conté l'histoire de la bière. Il paraît que d'abord Frank s'était mis dedans. Deux de ses serviteurs, ses deux seuls confidents, Fermèrent le couvercle, et, dès la nuit venue, Le prêtre et les flambeaux traversèrent la rue. Après que sur leur dos les porteurs l'eurent pris : « Vous laisserez, dit-il, un trou pour que l'air passe. Puisque je dois un jour voir la mort face à face, Nous ferons connaissance, et serons vieux amis. » Il se fit emporter dans une sacristie ; Regardant par son trou le ciel de la patrie, Il s'en fut au saint lieu dont les chiens sont chassés, Sifflant dans son cercueil l'hymne des trépassés. Le lendemain matin, il voulut prendre un masque, Pour assister lui-même à son enterrement. Eh ! Quel homme ici-bas n'a son déguisement ? Le froc du pèlerin, la visière du casque, Sont autant de cachots pour voir sans être vu. Et n'en est-ce pas un souvent que la vertu ? Vrai masque de bouffon, que l'humble hypocrisie Promène sur le vain théâtre de la vie, Mais qui, mal fixé, tremble, et que la passion Peut faire à chaque instant tomber dans l'action.

Scène 3

Frank, Déidamia, Montagnards Chevaliers

Une petite chambre.

Frank

Et tu m'as attendu, ma petite Mamette ! Tu comptais jour par jour dans ton coeur et ta tête. Tu restais là, debout, sur ton seuil entr'ouvert.

Déidamia

Mon ami, mon ami, Mamette a bien souffert !

Frank

Les heures s'envolaient, - et l'aurore et la brune Te retrouvaient toujours sur ce chemin perdu. Ton Charle était bien loin. - Toi, comme la fortune, Tu restais à sa porte, - et tu m'as attendu !

Déidamia

Comme vous voilà pâle et la voix altérée ! Mon Dieu ! Qu'avez-vous fait si loin et si longtemps ? Ma mère, savez-vous, était désespérée. Mais vous pensiez à nous quand vous aviez le temps ?

Frank

J'ai connu dans ma vie un pauvre misérable Que l'on appelait Frank, - un être insociable, Qui de tous ses voisins était l'aversion. La famine et la peur, soeurs de l'oppression, Vivaient dans ses yeux creux ; - la maigreur dévorante L'avait horriblement décharné jusqu'aux os. Le mépris le courbait, et la honte souffrante Qui suit le pauvre était attachée à son dos. L'univers et ses lois le remplissaient de haine. Toujours triste, toujours marchant de ce pas lent Dont un vieux pâtre suit son troupeau nonchalant, Il errait dans les bois, par les monts et la plaine. Et braconnant partout, et partout rejeté, Il allait gémissant sur la fatalité ; Le col toujours courbé comme sous une hache : On eût dit un larron qui rôde et qui se cache, Si ce n'est pis encore, - un mendiant honteux Qui n'ose faire un coup, crainte d'être victime, Et, pour toute vertu, garde la peur du crime, Ce chétif et dernier lien des malheureux. Oui, ma chère Mamette, oui, j'ai connu cet être.

Déidamia

Qui donc est là, debout, derrière la fenêtre, Avec ces deux grands yeux, et cet air étonné ?

Frank

Où donc ? Je ne vois rien.

Déidamia

Si. - Quelqu'un nous écoute, Qui vient de s'en aller quand tu t'es retourné.

Frank

C'est quelque mendiant qui passe sur la route. Allons, Déidamia, cela t'a fait pâlir.

Déidamia

Eh bien, et ton histoire, où veut-elle en venir ?

Frank

Une autre fois, - c'était au milieu des orgies, Je vis dans un miroir, aux clartés des bougies, Un joueur pris de vin, couché sur un sofa, Une femme, ou du moins la forme d'une femme, Le tenait embrassé, comme je te tiens là. Il se tordait en vain sous le spectre sans âme ; Il semblait qu'un noyé l'eût pris entre ses bras. Cet homme infortuné... Tu ne m'écoutes pas ? Voyons, viens m'embrasser.

Il l'embrasse de force.

Déidamia

Oh ! Non, je vous en prie. Frank, mon cher petit Charle, attends qu'on nous marie ; Attends jusqu'à ce soir. - Ma mère va venir. Je ne veux pas, Monsieur. - Ah ! Tu me fais mourir !

Frank

Lumière du soleil, quelle admirable fille !

Déidamia

Il faudra, mon ami, nous faire une famille ; Nous aurons nos voisins, ton père, tes parents, Et ma mère surtout. - Nous aurons nos enfants. Toi, tu travailleras à notre métairie ; Moi, j'aurai soin du reste et de la laiterie ; Et, tant que nous vivrons, nous serons tous les deux, Tous les deux pour toujours, et nous mourrons bien vieux. Vous riez ? Pourquoi donc ?

Frank

Oui, je ris du tonnerre. Oui, le diable m'emporte, il peut tomber sur moi.

Déidamia

Qu'est-ce que c'est, Monsieur ? Voulez-vous bien vous taire !

Frank

Va toujours, mon enfant, je ne ris pas de toi.

Déidamia

Qui donc est encor là ? Je te dis qu'on nous guette. Tu ne vois pas là-bas remuer une tête ? Là, - dans l'ombre du mur ?

Il la prend dans ses bras.

Frank

Où donc ? de quel côté ? Vous avez des terreurs, ma chère, en vérité. Il me serait cruel de penser qu'une femme, Ô Mamette, moins belle et moins pure que toi, Dans des lieux étrangers, par un autre que moi, Pût être autant aimée. - Ah ! J'ai senti mon âme Qui redevenait vierge à ton doux souvenir, Comme l'onde où tu viens mirer ton beau visage Se fait vierge, ma chère, et dans ta chaste image Sous son cristal profond semble se recueillir ! C'est bien toi ! - Je te tiens, - toujours fraîche et jolie, Toujours comme un oiseau, prête à tout oublier. Voilà ton petit lit, ton rouet, ton métier, OEuvre de patience et de mélancolie. Ô toi, qui tant de fois as reçu dans ton sein Mes chagrins et mes pleurs, et qui m'as en échange Rendu le doux repos d'un front toujours serein ; Comment as-tu donc fait, dis-moi, mon petit ange, Pour n'avoir rien gardé de mes maux, quand mon coeur A tant et si souvent gardé de ton bonheur ?

Déidamia

Ah ! Vous savez toujours, vous autres hypocrites, De beaux discours flatteurs bien souvent répétés. Je les aime, mon Dieu ! Quand c'est vous qui les dites ; Mais ce n'est pas pour moi qu'ils étaient inventés.

Frank

Dis-moi, tu ne veux pas venir en Italie ? En Espagne ? à Paris ? nous mènerions grand train. Avec si peu de frais tu serais si jolie !

Déidamia

Est-ce que vous trouvez ce bonnet-là vilain ? Vous verrez tout à l'heure, avec ma belle robe Et mon tablier vert. - Vous riez, vous riez ?

Frank

Dans une heure d'ici nous serons mariés. Ce baiser que tu fuis, et que je te dérobe, Tu me le céderas, Mamette, de bon coeur. Dans une heure, ô mon Dieu ! Tu viendras me le rendre. Mamette, je me meurs.

Déidamia

Ah ! Moi, je sais attendre ! Voyons, laissez-moi donc être un peu votre soeur. Une heure, une heure encore, et je serai ta femme. Oui, je vais te le rendre, et de toute mon âme, Ton baiser dévorant, mon Frank, ton beau baiser ! Et ton tonnerre alors pourra nous écraser.

Frank

Oh ! Que cette heure est longue ! Oh ! Que vous êtes belle ! De quelle volupté déchirante et cruelle Vous me noyez le coeur, froide Déidamia !

Déidamia

Regardez, regardez, la tête est toujours là. Qui donc nous guette ainsi ?

Frank

Mamette, ô mon amante ! Ne me détourne pas cette lèvre charmante. Non ! Quand l'éternité devrait m'ensevelir !

Déidamia

Mon ami, mon amant, respectez votre femme.

Frank

Non ! Non ! Quand ton baiser devrait brûler mon âme ! Non ! Quand ton Dieu jaloux devrait nous en punir !

Elle tombe dans ses bras.

Déidamia

Eh bien ! Oui, ta maîtresse, - eh bien ! Oui, ton amante, Ta Mamette, ton bien, ta femme et ta servante. Et la mort peut venir, et je t'aime, et je veux T'avoir là dans mes bras et dans mes longs cheveux, Sur ma robe de lin ton haleine embaumée. Je sais que je suis belle, et plusieurs m'ont aimée ; Mais je t'appartenais, j'ai gardé ton trésor.

Frank

Quelqu'un est là, c'est vrai.

Déidamia

Qu'importe ? Charle, Charle !

Il saute par la fenêtre.

Frank

Ah ! Massacre et tison d'enfer ! - C'est Belcolore ! Restez ici, Mamette, il faut que je lui parle.

Déidamia

Mon Dieu ! Que va-t-il faire, et qu'est-il arrivé ? Le voilà qui revient. - Eh bien ! L'as-tu trouvé ?

Frank

Non, mais, par le tonnerre, il faudra qu'il y vienne. Je crois que c'est un spectre, et vous aviez raison. Attendez-moi. - Je fais le tour de la maison.

Belcolore paraît de l'autre côté de la fenêtre et s'enfuit aussitôt.

Déidamia tombe et sort en se traînant.

Déidamia

Charle, ne t'en va pas ! S'il s'enfuit dans la plaine, Laisse-le s'envoler, ce spectre de malheur. Au secours ! Au secours ! On m'a frappée au coeur.

Montagnards Chevaliers

Frank ! Que se passe-t-il ? On nous appelle, on crie. Qui donc est là par terre étendu dans son sang ? Juste Dieu ! C'est Mamette ! Ah ! Son âme est partie. Un stylet italien est entré dans son flanc. Au meurtre ! Frank, au meurtre !

Frank

Ô toi, ma bien-aimée ! Sur mon premier baiser ton âme s'est fermée. Pendant plus de quinze ans tu l'avais attendu, Mamette, et tu t'en vas sans me l'avoir rendu.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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