Comédie · 1693

La déroute du pharaon

de Florent Carton dit Dancourt

Représentation
≈ 1 h 10
Distribution
5 femmes, 8 hommes
Répliques
460
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Marton F 71 ≈ 11 min 19
Belise F 81 ≈ 10 min 19
La Comtesse F 41 ≈ 7 min 11
Frontin H 34 ≈ 5 min 3
Bartolin H 44 ≈ 5 min 11
Valère H 32 ≈ 5 min 4
Garbatacase H 31 ≈ 5 min 4
La Marquise F 28 ≈ 4 min 7
Le Caissier H 14 ≈ 4 min 1
Celide F 22 ≈ 3 min 8
Éraste H 21 ≈ 3 min 4
Clitandre H 26 ≈ 2 min 9
Le Marquis H 10 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Acte unique
Marton absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Belise absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Comtesse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Frontin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Bartolin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Valère absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Garbatacase absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Marquise absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte unique

Scène 1

Marton, Bartolin

Marton

Hé ! Que diantre venez-vous faire ici, Monsieur ? Vous aimez bien à prendre un peine inutile, et à persécuter Madame votre soeur infructueusement.

Bartolin

C'est une extravagante, que je rendrai raisonnable malgré elle.

Marton

Elle a les mêmes desseins pour vous, et vous ne réussirez ni l'un ni l'autre.

Bartolin

Madame la soubrette ?

Marton

Oh ! Doucement, s'il vous plaît, Monsieur Bartolin ; les soubrettes comme moi ne sont pas faites pour être traitées irrespectueusement, et nous sommes en train de faire une fortune, qui mettra quelque différence entre vous et moi.

Bartolin

La pauvre créature devient aussi folle que sa Maîtresse !

Marton

Pauvre créature ! Voilà de plaisants termes.

Bartolin

Écoutez, Mademoiselle Marton, je vous prie de tâcher de rappeler un peu cette lueur de bon sens et de raison que je vous ai connue, et de me dire de bonne foi où vous prétendez que tout ceci vous mène.

Marton

Ma foi, Monsieur, s'il vous faut parler franchement, je n'en sais rien : tout ce que je puis vous dire, c'est que nous menons une vie assez joyeuse, grande chère, bon équipage. Madame votre soeur, qui n'était que Lingère, s'appelle aujourd'hui Madame la Baronne, dans l'espérance de la devenir.

Bartolin

Elle Baronne ! Et comment la deviendra-elle ?

Marton

En épousant un Baron, et un Baron de conséquence encore, un homme de distinction.

Bartolin

Oui, quelque joueur distingué par ses friponneries ?

Marton

Non, Monsieur, un homme de qualité, un Gentilhomme étranger qui fait ici les affaires de je ne sais combien de petits Seigneurs ; c'est lui qui fait toutes leurs provisions : qui leur achètent des draps, des étoffes, des habites, et qui leur envoie toutes les modes nouvelles dès qu'elles commencent à vieillir. Oh ! Il est chargé de grandes affaires : c'est un homme qui a des correspondances par toute l'Europe. Si vous étiez d'humeur à vous prêter aux vues que nous avons, on vous ferait l'Agent de ces Seigneurs-là, et ce serait un poste qui vous mènerait loin.

Bartolin

Tu te moques de moi, je pense. Plaisant emploi ! Est-il possible que ma soeur, qui avait autrefois de l'esprit, se repaisse ainsi de visions chimériques, et qu'elle ait quitté son négoce pour se livrer à un ridicule...

Marton

Il n'y a point de ridicule dans ce qu'elle fait, c'est une femme qui a des vues solides. La voici, parlez-lui avec douceur, elle vous rendra raison de sa conduite ; et je suis presque sûre qu'elle vous persuadera de l'imiter.

Bartolin

Le Ciel m'en préserve ! Je suis bien éloigné de penser comme elle.

Scène 2

Belise, Bartolin, Marton

Belise

Ah, ah ! C'est vous, Monsieur mon frère ? Venez-vous ici pour moraliser, pour me quereller : pour invectiver bourgeoisement contre mes manières ? Si c'est là votre dessein, faites votre visite courte ; ou si vous êtes raisonnable, soupez avec moi, passez-y la soirée, et vous connaîtrez par vous-même la prudence de mes allures, et l'élévation de mon génie.

Bartolin

Oui, Madame ma soeur, je veux bien souper avec vous.

Belise

Vous prenez le bon parti, nous aurons aujourd'hui grosse partie de jeu, Concert, Bal toute la nuit ; et vous y verrez un cercle de Dames qui ne sont pas indifférentes. Marton, dites à un garçon de la chambre de dire à mon Maître d'Hôtel qu'on nous fasse bonne chère.

Marton

Oui, Madame.

Belise

Que le Boursier ait soin d'envoyer des imprimés circulaires à huit ou dix Joueurs de distinction.

Marton

Oui, Madame.

Belise

Les Dames sont priées : qu'on mette au bas de chaque lettre, par apostille, que le rôt sera de chez la Guerbois, le vin de Darboulin, le fruit, de la rue des Lombards ; et que j'essaie un nouveau cuisinier dont les ragoûts seront autant de chefs-d'oeuvre.

Marton

Je vais faire exécuter tout cela moi-même à la lettre.

Belise

Voilà une fille tout-à-fait entendue.

Scène 3

Bartolin, Belise

Bartolin

Ma foi, ma chère soeur, vous devenez tout-à-fait folle.

Belise

Qu'est-ce à dire, Monsieur Bartolin ?

Bartolin

Là, parlons doucement. Vous êtes veuve d'un riche Marchand qui vous a laissé plus de trente mille écus de bons effets et une fille unique ; il ne tenait qu'à vous de faire valoir les uns dans votre commerce, et de marier la fille avantageusement pour vous et pour elle, puisque Valère qui a plus de vingt-cinq mille livres de rente, vous a fait offrir par son oncle de la prendre sans aucune dot. Vous négligez une occasion si favorable.

Belise

Pour m'en assurer une meilleure.

Bartolin

Vous quittez votre magasin.

Belise

Pour prendre un Hôtel, le troc n'est pas si mauvais que vous vous l'imaginez, Monsieur.

Bartolin

Il est extravagant, Madame la Marchande ; l'Hôtel vous ruinera, et le magasin aurait continué de vous enrichir.

Belise

Le magasin m'aurait ruiné, le jeu fera ma fortune et la vôtre, si vous le voulez ; il n'y rien aujourd'hui de plus solide que le produit du Lansquenet et du Pharaon.

Bartolin

Quelle solidité ! Les jeux seront défendus demain, aujourd'hui peut-être, il ne vous restera que la honte d'avoir entrepris une chose que tous vos amis, vos parents, et votre fille-même seront en droit de vous reprocher éternellement.

Belise

En vérité, Monsieur mon frère, vous avez bonne grâce de me tenir un pareil discours dans le cas où vous êtes. Je quitte mon magasin pour donner à jouer, vous avez quitté votre Étude pour devenir Agioteur ; vous croyez faire votre fortune avec du papier ; moi, je compte de faire la mienne avec des cartes.

Bartolin

L'événement vous corrigera de cette espérance, mais il vous corrigera trop tard.

Belise

Je pense plus mal de vous encore, et je vous crois incorrigible, c'est une étrange passion que l'avarice.

Bartolin

C'en est une abominable que celle du jeu.

Belise

Oui, quand on hasarde en louant. Mais cent écus par jour sont bons à prendre, Monsieur mon frère, et il n'y a point de magasin ni d'agiotage qui vaille cela

Bartolin

Vous n'en avez guère de reste au bout de l'année ?

Belise

Et qu'importe, je fais figure, je vis, je me réjouis, les dupes paient tout, mon fond ne s'altère point. Il n'y a que les sots qui vivent de leurs rentes, les habiles gens vivent de celles d'autrui. Quand vous saurez mes raisons, peut-être ne vous paraîtrai-je pas si condamnable.

Bartolin

Expliquez-les-moi donc, je vous prie, et nous verrons...

Belise

Cela serait trop long à déduire, elles s'éclaireront d'elles-mêmes, mais voici Monsieur le Baron de Garbatacase.

Bartolin

Qu'est-ce que ce Monsieur le Baron ? Serait-ce ce gentilhomme étranger ?

Belise

C'est lui-même, il est assez bien fait, comme vous voyez.

Bartolin

Oui, mais il porte une vilaine balafre sur le visage.

Belise

C'est une blessure qu'il a reçue l'année dernière du siège de Corfou. C'est un homme de guerre et de cabinet, prenez bien garde à ne lui pas manquer de respect, au moins.

Bartolin

Sa physionomie n'en imprime guère, et c'est encore, je crois, plus qu'il n'en mérite.

Scène 4

Garbatacase, Belise, Bartolin

Garbatacase

Bondi, Madame, bondi, comé se porta vo signorie ?

Belise

Fort à votre service, Monsieur le Baron, voilà mon frère que je vous présente.

Garbatacase

Vostro fratello, Madame.

Belise

Si, Signor : il aura l'honneur de souper avec nous.

Garbatacase

Ah ! Veramente mi fara un grand piacer, son schiavo hiumilissimo de sua persona et toute la familia, bella prestanza d'home, phisionomia gratiosa, Monsou e aparamenté un home de robe, un Conseiller de la Cita ou de la Province.

Bartolin

Ni l'un, ni l'autre, Monsieur, je vis de mon bien.

Garbatacase

Ah ! Quel gousto, quel bel métier dy far niente ! Sarai ben contento d'effer comé vo Signoria mon cher Mousou : ma jai tanté cosé à far, de cosi grandés occupations qué non o casi pas il tempo de magniar, de bévir, de dormir, et de vivre à parlar propriamenté.

Bartolin

J'entends, Monsieur, j'entends, vous n'avez quasi le temps que de jouer, n'est-ce pas ?

Garbatacase

É la verità : mà je ne joue que par complaisance, je suis né per la societa, per far plaisir à tout il mondo, per occupar les fénéans de qualità, les oisifs de la bourgeoisie, et les Dames sur tout, sono piou a ellé qu'à moi-même.

Bartolin

Cela est tout-à fait louable. Voilà un maître fripon, si je ne me trompe.

Belise

Je vous l'avais bien dit, mon frère, que Monsieur était un homme de grand mérite.

Garbatacase

My fatté rougir doui, Madama sempré gratiosa, sempré obligeante : ma vi diro que sta matina o intéso una cosa qui mi fa péna.

Belise

Vous avez entendu quelque chose qui vous fait peine.

Garbatacase

Si Signora.

Belise

Et que pourrait-ce être ?

Garbatacase

Si dicé nel la cità qué lés jeux dy hasard le lansquenet, le Pharaon, la Bassette seront défendous.

Bartolin

Je vous le disais tout à l'heure, ma soeur.

Belise

Voilà une très fâcheuse nouvelle.

Garbatacase

Si si Signorà per populo, per la canailla, ma non per mi qui suis un home de distinction, un home de permission, les défenses ne sont pas faites pour les personnes qui savent se permette-ré-tout.

Belise

Non, non assurément, cela ne vous regarde pas.

Garbatacase

Je suis tranquille là-dessus, et je vas en attendant la partie, travailler al mié despêches ; mà si pourtant il arriva quelque difficultà, que j'en sois averti, Madama, il ne faut pas se laisser surprendre. Adio Signor, Adieu, Adieu, Madama.

Scène 5

Bartolin, Belise

Bartolin

Monsieur le Baron de Garbatacase n'est pas si sûr de son fait qu'il veut le paraître, ma soeur, je crains les suites de votre société.

Belise

Vous êtes un pauvre homme, mon frère.

Scène 6

Marton, Belise, Bartolin

Marton

Vos ordres sont donnés, Madame, vous ferez grande chère, et vous aurez bonne compagnie ; mais on vient de me donner là-bas un papier qui troublera la fête peut-être.

Belise

Qu'est-ce que c'est que ce papier ?

Marton

Du griffonnage, Madame : Quelque bagatelle apparemment, car cela est fort mal écrit. L'homme qui l'a apporté, a dit seulement que c'était une Lettre de Change de mille écus, je pense, que l'on tirait sur vous et sur M. le Baron, pour avoir donné à jouer sans permission ; et que si vous continuiez, on continuerait à en tirer d'autres à mesure qu'on le trouverait à propos ; que ces Lettres de change-là étaient payables à vue par provision, et qu'on nous mettrait au Châtelet faute de paiement.

Bartolin

Voilà justement ce que j'avais prévu.

Belise

Voyez un peu ce que c'est que ce papier, Monsieur Bartolin.

Bartolin

Et c'est, c'est... une bonne amende de mille écus, à quoi vous êtes solidairement condamnée avec votre Monsieur le Baron.

Belise

Le Baron condamné à l'amende, il ne la paiera point.

Bartolin

Oh ! Pour cela je n'en doute point, et vous pourrez bien la payer toute seule.

Marton

Voilà une belle occasion, Monsieur.

Belise

Oui, voyez un peu ce qu'il y a à faire à cela, mon frère : pour moi, je vais avertir Monsieur le Baron, afin qu'il prenne ses mesures, et qu'il soutienne avec vigueur l'incontestabilité des droits qu'il a.

Scène 7

Bartolin, Marton

Bartolin

Allez, ma soeur, il les soutiendra mal, sue ma parole. Hé bien, Lisette, voilà ta prétendue fortune un peu dérangée, à ce qu'il me semble ; et si ma soeur est bien conseillée, tu retourneras au Magasin, ou à la Boutique.

Marton

Elle aura bien de la peine à quitter un Hôtel pour reprendre son enseigne de la Picarde. Pour moi, mon parti est pris, cela ne me gênera point, et j'aime encore mieux la Boutique que le Châtelet.

Bartolin

Tu as de fort bon sens.

Marton

Franchement, Monsieur, je n'ai jamais guère donné dans tout cela, mais j'y trouvais mon compte : il y a plus de fatigue à remuer des paquets de toile, que des sixains de cartes, et cela faisait que je m'accommodais facilement au goût de Madame.

Bartolin

Il faut cependant ; autant qu'il se pourra, prévenir, ou arrêter, la suite de ces procédures. Je vais tâcher d'y donner ordre ?

Scène 8

Marton

Marton

Je ne sais ce que cela veut dire, mais je ne suis point trop fâchée de cet inconvénient. Madame en enragera, mais Mademoiselle sa fille en sera charmée. La voici, prenons ouvertement ses intérêts, et travaillons de concert avec elle pour faire réussir son mariage avec Valère.

Scène 9

Celide, Marton

Celide

Ah ! Ma chère Marton, que je suis ravie.

Marton

Hé ! De quoi donc, Mademoiselle ?

Celide

De ce que je viens d'apprendre. Les Jeux sont défendus, ma chère enfant : on dit qu'on ne parle d'autre chose dans tout Paris, et je voudrais de tout mon coeur, je te l'avoue, que cette nouvelle fût bien confirmée.

Marton

Elle ne l'est que trop, et l'on vient d'en donner avis à Madame votre mère en papier timbré.

Celide

Je ne me sens pas de joie, ma pauvre Marton.

Marton

Je suis assez comme vous, mais je n'oserais le témoigner à Madame.

Celide

Le jeu ne me déplairait peut-être point si fort, si l'on jouait ailleurs que chez ma mère ; mais que cette maison sois une Académie ouverte à toutes sortes de gens, que tout ce qu'il y a de fainéants et d'extravagants, pour ne rien dire de plus fâcheux, soient les bienvenus dans ce logis ; que dans mon cabinet, à ma toilette même, je sois éternellement obsédée de mille figures désagréables, à qui je n'ose dire vous me fatiguez, parce que ce sont des dupes qui perdent sottement leur argent avec ma mère : en vérité, c'est un supplice dont je serai bien aise d'être débarrassée.

Marton

Valère vous en débarrassera, c'est un fort joli homme, Mademoiselle ; et il faut qu'il vous aime bien tendrement pour ne s'être point rebuté du parti qu'avait pris Madame votre mère, et du refus qu'elle fît à la personne qui vous demanda pour lui il y a quelques jours.

Celide

Je ne sais : mais il me semble que dans l'état où sont les choses, si la nouvelle est bien vraie, il devait être le premier à m'en informer, et ne pas tant attendre à se rendre ici.

Marton

Nous l'y verrons bientôt, sur ma parole, Monsieur votre oncle, qui sort dans le moment, et qui a bon esprit, n'aura pas manqué de passer chez lui, il est dans ses intérêts, et le regarde déjà comme son neveu.

Celide

Le voici, ma chère Marton.

Marton

Ne vous disais-je pas bien, qu'il ne tarderait pas à venir.

Scène 10

Valère, Celide, Marton

Valère

Hé bien ! Adorable Célide, puis-je espérer que le changement dont on parle aujourd'hui dans Paris, fera changer en ma faveur l'esprit et le coeur de Madame votre mère ? Et croyez-vous qu'elle me pardonne à présent de n'être pas joueur de profession ?

Celide

Je ne sais qu'en penser, Valère.

Marton

Oh ! Je n'en doute point du tout, moi ; la déroute des Jeux vous donne beau jeu à vous, et Madame ne saurait plus condamner vos sentiments, puisque les voilà justifiés par Arrêt.

Celide

Je vous réponds de mon coeur, Valère ; mais je ne vous réponds pas de ma mère ; je vous ai déjà dit les raisons qui jusqu'ici, je crois, l'ont rendue contraire à notre engagement. Elle m'a parlé tant de fois, et si avantageusement, d'un certain neveu du Baron.

Marton

Qui ! Ce petit freluquet qui se fait appeler Monsieur le Comte ?

Celide

De lui-même, Marton, je la soupçonne de m'avoir destinée pour lui, dans la pensée qu'il est homme de grosse condition, et dans l'espérance d'une fortune considérable que son oncle et lui doivent faire au jeu.

Valère

Ce sont deux aventuriers tombés des nues, des Chevaliers de l'industrie, que l'on ne connaît que par le jeu, et qui ne subsistent que par-là comme mille autres de leur caractère.

Marton

Voilà bien des Chevaliers à l'Hôpital. Que de banqueroutes ! Mais laissons-là les réflexions, s'il vous plaît, et songeons sérieusement aux moyens de tirer Madame votre mère de l'entêtement qu'elle a pour l'oncle et pour le neveu.

Valère

Cela ne sera peut-être pas tout à fait impossible ; j'ai depuis quelques jours à mon service un maître fripon, que je crois reconnaître ; il ne s'est point fait mon valet sans quelque dessein, et il pourrait bien nous être utile dans cette affaire.

Marton

Le voici qui vient tout à propos, comme si vous l'aviez mandé.

Scène 11

Valère, Frontin, Celide, Marton

Valère

Oh çà, Frontin, il faut me rendre un service, mon ami.

Frontin

Fort volontiers, je suis tout à vous. Depuis le peu de temps que j'ai l'honneur de vous servir, je vous ai pris en affection, je suis fort content de vous ; expliquez-moi votre affaire, que je vois si elle n'est point trop difficile, et si je me ferai prier ou non.

Celide

Ah ! Mon pauvre garçon, tâche à suivre ce qu'on te dira, et sois assuré d'une parfaite reconnaissance.

Frontin

Voilà de douces paroles qui me disposent.

Celide

Et voilà vingt pistoles dans ma bourse qui te détermineront peut-être.

Frontin

Votre affaire ira bien, voilà un heureux présage.

Valère

Oh ! Ce n'est point l'argent qui le gouverne, vous ne le connaissez pas si bien que moi, Madame, et il ne tient qu'à lui d'en avoir autant qu'homme de France.

Frontin

Comment diantre ! M'aurait-il reconnu ?

Valère

Demandez-lui si je me trompe.

Frontin

Monsieur...

Valère

Hé ! Allons, allons, parlons franchement mon ami : je suis bon Prince, comme tu vois, je me connais en gens, et toute ta science ne se borne point à bien faire un message, à savoir peigner une perruque. Hé ! Plaît-il ? Qu'en penses-tu, Marton ?

Marton

Je lui trouve quelque chose de grand, quelque chose d'illustre dans la physionomie.

Frontin

Ma physionomie est fort heureuse. J'enrage, me voilà découvert.

Valère

Nous nous sommes vus quelque part, assurément, rappelle un peu tes idées, je suis sûr des miennes, moi. Tu ne te nommais pas Frontin, dans ce temps-là ; tu es un adroit, un virtuose.

Frontin

Tout est perdu... Monsieur, je ne me remets pas...

Marton

Hé ! Mort de ma vie, tu fais bien des façons pour avouer la chose. Est-ce un si grand crime que l'industrie ? Et n'y a-t-il pas aujourd'hui mille honnêtes gens qui s'en mêlent ?

Il veut rendre la bourse.

Frontin

Hé bien, Monsieur, puisqu'il faut vous dire les choses, je vous avoue ingénument que je me suis autrefois mêlé de quelques petites bagatelles, mais je vous assure que j'ai tout oublié : je ne vous conseille pas de jouer de moitié avec moi, je vous ferais perdre infailliblement, Mademoiselle...

Valère

Non, non, garde la bourse, on ne te l'a pas donnée pour être de moitié ; c'est déjà quelque chose, de t'être autrefois mêlé de la bagatelle, et il n'est pas que tu n'en saches assez pour ce qu'il nous faut.

Frontin

Puisque vous devinez si bien les choses, Monsieur, je ne vous nierai point quelques-unes de ces petites bagatelles : quelques Décrets mal purgés, quelques petites bouderies que la Justice et moi nous avons eues ensemble, m'ont fait résoudre à me cacher sous l'habit de domestique auprès quelque honnête personne, qui eût soin de moi, et qui m'honorât de sa protection, en cas de besoin.

Valère

Tu peux t'assurer de tout cela, si tu me sers sans me trahir. Ne connais-tu point un certain Baron de Garbatacase, par hasard ? Les illustres de même métier se connaissent ordinairement.

Frontin

Le Baron de Garbatacase ! Je ne me remets point cela.

Valère

Rêve un peu, tâche à rappeler ta mémoire, c'est le meilleur de tes amis, peut-être.

Celide

Vous rêvez, Valère, de vous imaginer que ce Baron-là soit de la connaissance et des amis de votre valet.

Valère

Non, non, cette pensée n'est pas sans fondement, et je vous réponds qu'il n'y a pas deux ans que Frontin était un homme autant d'importance, que le personnage à qui nous avons affaire.

Frontin

Ah ! Monsieur, c'est à Lyon que vous m'avez vu sans doute ; car je n'ai presque fait jamais l'homme de qualité que dans cette Ville-là.

Valère

Que vous disais-je ? Hé bien ! Crois-tu connaître celui que je t'ai nommé ?

Frontin

Ce nom-là, Monsieur, a assez de l'air de quelques-unes de nos Seigneuries Ultramontaines. Il y a beaucoup de Commanderies de notre Ordre du côté des Alpes ; mais il me semble que je n'ai pas encore ouï parler de ce Seigneur-là.

Marton

Il faudrait lui faire voir les gens en question ; il connaîtra quelqu'un d'eux, peut-être.

Frontin

Hom. Je pourrais bien les voir sans les connaître, car nous changeons de personnage dans le monde. Tantôt on est Marquis, tantôt Chevalier, puis Marchand, Abbé quelquefois, Financier souvent ; dans la dernière affaire qui m'est arrivée, je passais pour un Procureur, le croiriez-vous ?

Marton

Tu étais un fripon bien mal déguisé.

Valère

Çà voyons, comment ferons-nous ?

Frontin

Si vous pouviez me faire jouer avec votre homme, ne fut-ce que quelques parties de Piquet seulement, pour peu que nous travaillions ensemble tête à tête, je vous dirai bientôt de quoi il est capable, de quelle école il est sorti, et en quoi il excelle, et quelque chose de plus encore, peut-être.

Valère

Me réponds-tu de cela ?

Frontin

Oui morbleu, je vous en réponds, nous nous connaissons en habiles joueurs, mieux que les brocanteurs ne se connaissent en tableaux.

Marton

Quelle perfection ! Cela est admirable.

Valère

Viens, suis-moi, tu prendras celui de mes habits qui te conviendra le mieux, et nous concerterons ensemble les moyens de te mettre aux prises avec le Baron.

Celide

Le voici, je pense, avec ma mère.

Valère

Ne le reconnais-tu point, dis ?

Frontin

Et comment diantre le reconnaître, il n'a que la moitié de son visage.

Valère

Ne perdons point de temps, songeons à notre affaire.

Scène 12

Belise, Garbatacase, Marton, Celide

Belise

Voilà, Monsieur le Baron, la situation où sont les choses

Garbatacase

No é bonà stà scituationé, ma bisogna pillar un poco di patience, et di veder le cours des affaires.

Belise

Oui, mais ces affaires-là vont vite, à ce que dit Monsieur Bartolin.

Marton

Et quand on s'amuse à les voir courir, elles attrapent les regardants quelquefois.

Belise

Croyez-moi, Monsieur, ne négligez rien ; représentez vos droits, faites-les valoir.

Garbatacase

No é tempo encorà, Madame, non é rempo ; é pericoloso di commettersi, la politica est le parti qu'un galant homme deve prendre, con la joustitia.

Marton

Mais la jousticia, elle n'a point de politicà, Monsieur, è une brutale qui va toujours son train.

Garbatacase

Qué faté a questo ? Quelle manière de si far jousticià de la joustitià habbi sempré la spadà a la mano, lasciamo far al tempo.

Belise

Oui, mais ces lettres de change de mille écus, que l'on tire sur vous et sur moi, et qui sont payables à vue ?

Garbatacase

Pagar Signora, pagar, nô fare rebellion ; al contrario de la politessà de l'accortise vi prometto que quel argent ritornera con l'usura.

Belise

Je n'y vois guère d'apparence.

Garbatacase

Si mutarono li tempi, et si la persécution persevera faremo viagi, andaremo tutti in Angliterrà.

Belise

En Angleterre, Monsieur.

Garbatacase

Si Signora, e païs excellente per la residenza.

Belise

Je n'en serais pas fâchée, je suis assez dans le goût des voyages. Vous viendrez avec nous, ma fille.

Celide

Vous êtes la maîtresse, Madame.

Marton

Le joli pèlerinage.

Garbatacase

E à proposito, in queste conjonturé, di pillar di précaution, me ne vo cercar un Banquier, Per far passar la mer à mes fonds, li viagio si fara sur le vostri, madame, et les comptes si farono quando sarémo arrivari à Londres.

Marton

Adio, adunqué, signor bon viaggio.

Scène 13

Belise, Celide, Marton

Belise

Hé bien, ma fille, voilà un terrible coup, à quoi je ne m'attendais guères, tout est perdu ; voilà notre fortune ruinée, ma chère enfant !

Celide

Comment donc, Madame ?

Belise

Heureusement il nous reste la ressource des voyages, comme Monsieur le Baron l'a parfaitement imaginée.

Marton

C'est un homme de bon esprit, il en a jusqu'au bout des doigts.

Celide

Voilà de terribles ressources, Madame, et je vous avoue qu'elles me font trembler.

Belise

Et pourquoi donc, Mademoiselle ? Rien ne forme tant les jeunes personnes que les voyages.

Marton

Assurément ; ne vous mènerez-vous point faire une petite campagne en Hongrie ?

Belise

Pourquoi non ; s'il y avait de l'argent à gagner ? Nous irons d'abord en Angleterre, ma fille.

Celide

En Angleterre, Madame ?

Marton

Passer la mer comme des hirondelles ?

Celide

Mais, avez-vous bien songé, Madame ?

Belise

Ces choses-là n'ont pas besoin de réflexions, et j'ai ouï dire toute ma vie que l'Angleterre était au Pérou pour un habile joueur, comme Monsieur le Baron, la plupart de ces Milords ne savent que faire de leur argent.

Celide

Ah ! Juste Ciel ! Que je suis malheureuse ?

Belise

Quand nous aurons épuisé l'Angleterre, nous passerons en Hollande, il y a encore de bonnes bourses en ce pays-là.

Marton

Assurément ; et si vous ruinez la Hollande, je vous conseille de ne pas aller plus loin, et de revenir à Paris tout au plus vite.

Belise

Moi, je n'y remettrai les pieds de ma vie, que le Lansquenet et le Pharaon n'y soient rétablis dans tout leur éclat.

Marton

Voilà Madame la Comtesse qui fera le voyage avec vous, si vous voulez.

Scène 14

La Comtesse, Celide, Marton

La Comtesse

Bonjour, ma chère ; qu'est-ce donc que ceci. Où est tout notre monde aujourd'hui. Quels paresseux ! Le Chevalier Toppe n'est point encore venu ? Où est Monsieur l'Abbé Quinze et le Và, ma Mignonne, et le petit Caissier ? Je ne le vois point ; il faut que la Marquise et la Conseillère soient malades, puisqu'elles ne sont pas arrivées des premières.

Celide

Je suis dans un étrange accablement, Marton.

Marton

Allez vous reposer dans votre cabinet, je vous avertirai quand Valère et son valet seront ici.

Scène 15

La Comtesse, Belise, Marton

La Comtesse

Dans quelle inaction tout me paraît ici ! Le jeu n'est point encore rangé, il n'y a nuls préparatifs pour la grosse partie que nous devons avoir.

Belise

Hé ! Madame la Comtesse, quel contretemps de plaisanterie ?

La Comtesse

Je ne plaisante point du tout ; vraiment ; je ne vins point hier, ne m'en faites point de reproches, je ne sortis point de la journée, je ne vis personne ; je m'étais purgée par précaution, pour évacuer les mauvaises humeurs que ma mauvaise fortune m'a fait faire ; et mon Apothicaire, qui est un fort habile homme, m'a bien assurée que ma médecine me purgerait aussi de mon malheur. Oh ! Je suis sûre de gagner aujourd'hui tout ce que je voudrai.

Marton

Prendre médecine pour gagner, la sage précaution !

La Comtesse

Je me porte à merveille, et je brûle d'impatience de commencer la partie, pour voir si le remède aura opéré.

Marton

Vous vous êtes purgée un peu trop tard, Madame.

La Comtesse

Comment donc ?

Belise

Est-ce que vous n'avez appris aucunes nouvelles ?

La Comtesse

Pardonnez-moi, mais peu importantes. Ce petit Conseiller m'a dit ce matin que cette grosse Marchande de dorure en avait vendu pour douze mille francs, à moitié de perte, et qu'elle avait perdu cet argent le même jour.

Marton

Elle n'avait pas eu la précaution de prendre médecine, Madame.

La Comtesse

Le pauvre mari ! Pour réparer cette perte qui le mettait en situation de faire banqueroute, a risqué six cent pistoles qu'il avait dans la caisse, il les a perdues jusqu'au dernier sol. Le fils a vendu la vaisselle, pour remédier à ces deux inconvénients, même destinée. Le Pharaon a tout englouti, jusqu'aux garçons qui ont joué les lettres de change qu'on leur avait données à recevoir ; il y a garnison dans le logis, la banqueroute est faite.

Marton

La banqueroute n'est point frauduleuse.

La Comtesse

On parle encore de cette petite Procureuse, qui est si fort amoureuse de ce grand Notaire.

Belise

Hé bien, Madame, qu'en dit-on de celle-là ? Elle est de mes amies.

La Comtesse

Elle a perdu soixante pistoles avant-hier, elle a vendu son diamant et ses boucles d'oreilles pour les payer ; c'est son amant le notaire qui les a achetées, et qui en a fait présent à Madame sa femme.

Marton

Voilà un amant bien poli ; qu'il y a de noblesse là-dedans !

La Comtesse

Un notaire est toujours notaire ; mon enfant, ces Messieurs-là savent le prix de l'argent, et il y a de certains bourgeois qui ne se dérangent point.

Marton

Ils ne sont pas tous de même, et j'en connais plus de quatre à Paris, à qui le Lansquenet et le Pharaon ont furieusement écorné les dépôts.

Scène 16

La Comtesse, Clitandre, Belise, Marton

La Comtesse

Ah, ah ! Le troupeau se rassemble à la fin ; voici déjà Clitandre, le bel esprit.

Clitandre

Madame, je vous donne le bon jour.

La Comtesse

Qu'il est triste, ma bonne ! Bonjour, Clitandre, allons gai, gai, point de mélancolie ; il perdit hier son argent, je gage.

Clitandre

Hé, Madame ! Plût au Ciel que j'eusse perdu mille pistoles, et que ce malheur-là ne fût point arrivé.

Belise

Ah, Clitandre ! Que je vous sais bon gré d'être si sensible à ce funeste accident.

La Comtesse

Comment donc ? Que voulez-vous dire ? Vous êtes, je crois, de concert pour me plaisanter l'un et l'autre. Plus je vous regarde, et moins je vous comprends tous deux. Quel malheur ? Quel accident ? De quoi parlez-vous ? Il semble que vous prévoyez la fin du monde, et qu'elle soit toute prête d'arriver.

Clitandre

Madame la Comtesse ignore apparemment que le Lansquenet et le Pharaon sont défendus.

La Comtesse

On a défendu le Pharaon et le Lansquenet !

Clitandre

Hé ! Oui, Madame, on les a défendus.

La Comtesse

Vous vous moquez de moi, et cela ne se peut pas ; ces défenses-là ne subsisteront point, et c'est comme si on défendait de dormir.

Clitandre

Pour moi, je crois que j'aimerais mieux qu'on me défendit le boire et le manger.

Belise

Il est vrai qu'il vaudrait autant mourir.

Marton

Hé ! Allez, allez, il y a nombre de gens à Paris que la défense y réduira.

La Comtesse

Mais cela ne peut pas être encore une fois.

Clitandre

Hé ! Madame, je vous dis ce que tout Paris sait, ce que tout Paris dit, et ce que j'ai entendu publier ce matin sous mes fenêtres.

La Comtesse

Ah, publier ! Publier, Monsieur, c'est autre chose. Ces publications sont pour le peuple, pour les laquais, pour la petite canaille à qui l'on défend de certains jeux qui ne sont faits que pour les gens de qualité.

Clitandre

Oui, Madame, ce sont les laquais à qui l'on défend de jouer, sous peine de mille écus d'amende.

La Comtesse

Mille écus ! Mille écus ! Il faut que vous ayez mal entendu, Monsieur ; et il me semble que si les défenses étaient pour les personnes de condition, ils valent assez la peine qu'on leur signifie la chose chez eux, sans la leur publier au coin des rues.

Marton

Oui, les bienséances et la civilité paraissent un peu négligées en ces matières, mais la Police n'est pas polie.

Scène 17

Jasmin, Belise, La Comtesse, Clitandre

Jasmin

Voilà Madame la Marquise dans votre antichambre qui se trouve mal, Madame.

Belise

Voyez ce que c'est, Marton, qu'on la fasse entrer.

La Comtesse

Est-ce cette Marquise qui a perdu tant d'argent il y a huit jours ?

Belise

C'est elle-même.

Clitandre

Elle a de quoi perdre, celle-là, son mari s'est mis dans les affaires ; mais je doute qu'elles soient assez bonnes pour fournir à toutes les dépenses que fait sa femme.

Scène 18

La Marquise, Belise, Marton, La Comtesse, Clitandre

La Marquise

Un fauteuil, laquais, un fauteuil. Ne me laisse pas tomber, ma pauvre Marton, je ne reviendrai point de cet accident-ci, me voilà morte.

Belise

Qu'est-ce donc ? Qu'avez-vous, Madame ?

Marton

Une suffocation de parolis et de masse en avant, dont bien des femmes vont être malades.

La Comtesse

Elle parait fort mal, vraiment, elle pâlit, elle s'évanouit.

La Marquise

C'est bien pis, mesdames, j'agonise, et le moyen de vivre après un coup comme celui-là.

Marton

Hé ! Allons, Madame, contre fortune bon coeur, tous les jeux ne sont pas défendus ; et vous pourrez jouer à quelque autre où vous gagnerez peut-être davantage.

Clitandre

Vous le voyez, Madame, la publication est pour tout le monde, et vous ne pouvez pas dire qu'une Marquise ne soit pas une personne de grosse qualité.

La Marquise

Hé, mon pauvre Clitandre ! Que me sert-il d'en avoir la qualité, ai-je plus de privilège qu'une simple bourgeoise ? Et le Pharaon... Ah ! Je me meurs, Marton.

Marton

Madame a raison, de quelque grande qualité qu'elle soit, le Pharaon n'est-il pas défendu pour elle comme pour sa belle-soeur qui n'est que la femme d'un apothicaire. Mort de ma vie, Madame, revenez donc à vous, si vous voulez.

La Comtesse

Mais vraiment, c'est tout de bon qu'elle s'est évanouie.

Belise

Quoi sérieusement ?

Clitandre

Parbleu, il n'y a point à rire à cela, Mesdames.

La Comtesse

Et tôt, tôt de l'eau des Carmes, de la Reine de Hongrie, du papier brûlé, du vinaigre : il faut lui couper son lacet d'abord.

Marton

Bon, bon, nous n'avons pas besoin de cela, laissez-moi faire, j'ai un remède dans ma poche qui vaudra mieux que tous les autres.

Belise

Un jeu de cartes. Qu'est-ce que tu veux faire ?

Marton

Vous l'allez voir, il n'y a point de Joueuses que cela ne ressuscite en moins de rien.

Clitandre

Elle est folle, Mesdames.

La Marquise

Ah, juste Ciel ! Quelle main cruelle ma rappelle à la vie ?

Marton

Que vous ai-je dit ? C'est une belle chose que la force de la sympathie.

Belise

Hé de grâce, Madame, tâchez de sortir de cet accablement.

La Marquise

Je n'en sortirai point, Madame, que je ne rejoue malgré la défense.

Belise

Le rétablissement de votre santé coûterait cher, et les mille écus d'amende que l'on s'expose à payer...

La Marquise

Et qui saura que nous jouons ? Nous serons tous intéressés à ne le pas dire. Et quand on nous surprendrait une fois par mois voilà une belle bagatelle ; il n'y a qu'à faire un fonds pour l'amende en augmentant les rondes pour la payer, il n'y a rien de plus facile.

La Comtesse

Madame la Marquise a raison. Où est le boursier ? Qu'on avertisse les garçons de la chambre, dépêchons, des cartes, et que Monsieur le Baron taille jusqu'à l'heure du souper seulement.

Clitandre

C'est bien dit. Allons, Madame, commençons à jouer, je vous en conjure.

Belise

Monsieur le Baron n'est point ici ; et quand il y serait, il ne taillerait point, je sais ses sentiments.

La Marquise

Il en changera, faisons un Lansquenet en attendant qu'il vienne.

Belise

Non, Madame, on ne jouera point ici absolument, j'en connais trop les conséquences.

La Comtesse

Hé ! Madame, vous êtes devenue bien raisonnable.

Belise

Les inconvénients m'ouvrent les yeux.

La Marquise

Ma toute bonne, nous ne jouerons que jusqu'à ce que j'aie regagné les milles pistoles que je perdis la semaine dernière, après cela je vous promets de renoncer au jeu pour toute ma vie.

Belise

Mais si vous continuez de perdre, Madame ?

La Marquise

Mais, Madame, je ne perdrai point, je gagnerai indubitablement, j'en suis sûre. Je n'ai engagé mes pierreries que sur ce pied-là, et il faut que je les retire dans quinze jours au plus tard, car Monsieur mon mari arrivera dans ce temps-là.

La Comtesse

Ah, voilà notre petit caissier, qui sait les nouvelles apparemment, car il paraît bien en colère.

Scène 19

Le Caissier, La Comtesse, La Marquise, Clitandre, Belise, L'Intendante

Le Caissier

Comment donc, Mesdames, est-ce que l'on ne joue pas aujourd'hui, je ne vois point de carrosses à la porte, personne dans le logis ? Qu'est-ce que cela veut dire ?

La Comtesse

Monsieur, faites-nous justice de cette défense-là.

La Marquise

Faites-moi raison, Monsieur, du procédé de Madame, qui ne veut plus qu'on joue chez elle, de peur qu'il ne lui en coûte mille écus : quelle petitesse ! Cela se doit-il faire, mon cher Monsieur. Et n'est-ce pas une chose qui crie vengeance ?

Le Caissier

Il n'y aurait plus ici de jeu ! Oh, parbleu, je prétends bien qu'on y joue, moi, et nous verrons si j'en aurai le démenti.

Clitandre

Ah, ah, voici un assez plaisant caractère d'homme.

Belise

Monsieur, Monsieur Bonne Main, vous vous oubliez, et vous devriez un peu songer qu'on ne parle point de la sorte dans un Hôtel comme celui-ci.

Le Caissier

Un Hôtel, Madame ! Un Hôtel, morbleu ! C'est un bois, c'est un coupe-gorge. Mais ventrebleu on y jouera comme de coutume, ou je ferai beau bruit pour mon argent.

Belise

Que voulez-vous donc dire pour votre argent ?

Le Caissier

Oui, Madame, pour mon argent ; morbleu, je suis ruiné, si l'on ne joue, mais ventrebleu, vous jouerez les uns et les autres jusqu'à ce que je sois payé de ce qui m'est dû. Je suis au désespoir, voyez-vous, et j'ai voulu me pendre trois fois depuis ce matin.

Clitandre

Le pauvre diable ! Il me fait pitié.

Le Caissier

Monsieur, Monsieur Clitandre, vous Madame la Comtesse, et vous Madame, je vous en fais les juges, s'il vous plaît ; vous êtes des personnes raisonnables, et vous savez avec quelle bonne foi j'ai prêté mon argent au tiers et au quart depuis un certain temps.

Clitandre

Vous ne l'auriez pas fait si vous n'aviez été bien sûr d'y trouver votre compte.

Le Caissier

Bien sûr, Monsieur : à l'un cinquante pistoles, à l'autre deux dents, mille écus à celui-ci, quatre cents à celui-là. Il m'est dû plus de vingt-cinq mille francs à l'heure qu'il est, et je n'ai point d'autres sûretés que de mauvais billets, des cartes à postes, et la conscience de vingt fripons de profession.

La Comtesse

Voilà de l'argent bien aventuré si on ne joue plus.

Le Caissier

Oh, Madame, on jouera, je n'en serai pas la dupe. Où diantre, sans cela, pourrais-je attraper tous ceux qui me doivent ? Pour deux ou trois personnes qui se feront honneur de payer, il y en aurait cinquante dont je ne tirerais jamais un sol. Voilà Monsieur Clitandre qui me doit cent cinquante pistoles, par exemple, je sais bien pour lui qu'il ne se fera pas tirer l'oreille, mais...

Clitandre

Moi, parbleu, je ne dois vous payer qu'à carte laissée, faites-moi jouer si vous voulez que je m'acquitte.

Le Caissier

Hé bien, Mesdames, que me feront les fripons, si les honnêtes gens en agissent de cette manière ? Oh, tête-bleu, je vous ferai tous jouer, je vous en réponds. Allons, Mesdames, des cartes, je vous prie, ou je vais tout tuer.

Belise

Monsieur, Monsieur le Caissier, si je fais monter les domestiques.

Le Caissier

Oh ! Ventrebleu, madame, qu'on donne des cartes encore une fois.

Belise

Allez, mon ami, vous êtes un fou, et c'est en fou qu'il faut vous traiter.

L'Intendante

Hé, Madame ?

Le Caissier

Oui, Madame, je suis fou, et à bon titre, je suis endroit de l'être pour ce qu'il m'en coûte.

La Comtesse

Il a raison, dans le fond, cet argent n'est peut-être pas à lui, et je le trouve fort embarrassé.

Le Caissier

C'est justement cela, Madame ! Il faudra que je rende mes comptes au premier jour, et il y aura plus de dix mille écus à dire.

La Marquise

Cela me fait souvenir de mes pierreries, il faut absolument nous laisser jouer, Madame, vous avez beau faire.

Le Caissier

Hé morbleu, Madame, je vous en conjure.

Belise

Il n'en sera rien, je vous en réponds.

Le Caissier

Tête-bleu Madame, cela n'est pas bien. Je me pendrai, j'y suis résolu, mon parti est pris ; mais je tuerai quelqu'un avant que je me pende.

Belise

Vous êtes un extravagant, prenez-vous de vos chagrins à ceux qui vous doivent.

Le Caissier

Non morbleu, c'est à vous, c'est vous qui avez profité de mon argent, vous m'avez engagé de le prêter aux joueurs à fin de le regagner dans la suite ; mais par la morbleu, je passerai cet article-là dans mes comptes, et vous aurez affaires aux Fermes.

Clitandre

Cette affaire-ci est plus fâcheuse pour lui que pour un autre, et je vous assure qu'il perdra beaucoup.

Scène 20

Éraste, La Comtesse, La Marquise, Belise, Clitandre

Éraste

Hé cadédis, Mesdames, qu'avez-vous donc fait à ce pauvre petit Monsieur le caissier ? Il sort dans une rage épouvantable, je viens de le rencontrer ; il m'a pensé mordre.

La Comtesse

Il prend les choses fort à coeur.

La Marquise

N'a-t-il pas raison de se désespérer ? Je ne sais à quoi il tient que je n'en fasse autant ; et si trois ou quatre personnes de résolution voulaient se désespérer avec moi, cela ferait peut-être ouvrir les yeux sur les désordres que ces défenses-là vont causer.

Éraste

Oh très certainement, il est bien sûr qu'on n'a point fait assez réflexion sur les inconvénients qui en peuvent arriver.

Belise

Vous voulez plaisanter peut-être ; mais je vous assure qu'il y a bien des choses à dire là-dessus.

Éraste

Je ne plaisante point, ou la peste m'étouffe : il faut savoir à combien de gens le Lansquenet et le Pharaon étaient utiles.

Clitandre

Cela passe l'imagination.

Éraste

De quelque manière qu'une Dame fît l'acquisition d'un bijou, on en faisait honneur au Lansquenet ou au Pharaon, et le mari n'avait rien à dire.

La Comtesse

Il a raison, cela était fort commode.

Éraste

Un fils de famille agiotait, passivement s'entend, il empruntait à grosses usures, faisait une dépense enragée, le père ne s'embarrassait point de cela.

La Marquise

Cela est vrai, Mesdames, il y a mille gens intéressés dans cette affaire, et il faudrait représenter toutes ces choses-là dans un bon mémoire.

Éraste

Moi, qui vous parle, moi, je suis à présent l'homme de France le plus embarrassé, peut-être.

Clitandre

Comment donc ! Vous ne jouez presque point, non plus que Valère.

Éraste

Je ne jouais pas, mais je paraissais jouer. Je carabinais, et j'avais beau perdre, je disais toujours en sortant, je gagne ; et cela n'était qu'un prétexte pour ménager la réputation de vingt femmes que je considère, et que voilà maintenant exposées aux traits de la médisance ; ce n'est pas de ma faute.

La Comtesse

Hé bien, voilà vingt femmes raisonnables perdues de réputation, on a point pensé à toutes ces choses-là, je vous en réponds.

Éraste

Et tous les jeunes gens de Paris que voilà désoeuvrés à l'heure qu'il est, qui vont ne savoir où donner de la tête.

La Marquise

Pour moi, Mesdames, je vous l'avoue, je tremble des occupations qu'ils se vont faire.

Éraste

Oh, cadédis, n'ayez point de peur, Madame la Marquise, cela ne vous peut intéresser que par jalousie.

Scène 21

Belise, Celide, Marton, Clitandre, La Comtesse

Belise

Ah ! Vous voilà, d'où venez-vous, Célide ?

Celide

De votre grand cabinet, Madame, où Monsieur le Baron joue au piquet avec un jeune homme que je ne connais point, mais qui est apparemment de la connaissance de Valère ; car il les regarde jouer avec attention.

Marton

Pour moi je ne les regardés qu'un moment, et la tête me fait un mal horrible. Ah, pour cela c'est un triste jeu que ce piquet. Et c'est ce jeu-là qu'il fallait défendre, et non pas le Lansquenet et le Pharaon, qui sont les plus beaux jeux du monde, les plus universels, qui peuvent amuser utilement trente ou quarante personnes à la fois, et où l'on ne saurait faire la moindre petite friponnerie.

Clitandre

Mais cela me passe en effet, attaquer directement ces jeux-là, et souffrir tous les autres ?

Marton

Oui, pourquoi ne pas défendre plutôt ces vilains jeux d'exercices où l'on gagne quelquefois de bonnes pleurésies, et où l'on court risque à tout moment d'être estropié de quelque bon coup de balle ?

La Comtesse

Oh, pour moi je vous promets bien que si on nec rétablit le Pharaon, je vais apprendre à jouer au mail ou à la Paume ; car enfin, il faut qu'une femme joue, et je ne vois guère que ces jeux-là qui conviennent à une personne de qualité.

Scène 22

Bartolin, Belise, La Marquise

Bartolin

Je viens de courir pour votre affaire, ma soeur, on ne pressera point le paiement de l'amende, et on la fera diminuer de manière qu'il vous en coûtera peu ; mais il ne faut pas vous exposer à le récidive, on est au guet pour attraper les contrevenants, et les premiers pris paieront pour les autres.

Belise

Vous voyez, Mesdames, que j'ai de bonnes raisons pour ne pas permettre qu'on joue, et Monsieur le Baron est entier là-dessus.

Bartolin

C'est lui qui attire l'attention de la Justice ; il n'y est pas en bon prédicament, et l'on m'a fait voir un petit registre où il est marqué en lettres rouges.

La Marquise

Vous lui en voulez d'ailleurs, Monsieur Bartolin, et il faut que vous soyez prévenu contre lui ; c'est un si honnête homme, qui taille si honorablement.

Scène 23

Le Marquis, La Comtesse, La Marquise, Clitandre, Belise, Bartolin, Éraste, Marton

Le Marquis

Allégresse, Mesdames, allégresse, tout va pour le mieux du monde, nous jouerons malgré les jaloux, je viens vous en avertir en diligence.

La Comtesse

Nous jouerons, Mesdames ! Mon cher Marquis, que je vous embrasse pour une si bonne nouvelle.

La Marquise

Que je vous embrasse aussi, mon cher enfant, le Ciel en soit loué. Allons, des cartes, Messieurs ; Mesdames, recouvrons le temps perdu, s'il vous plaît.

Clitandre

Serait-il possible, Mon cher Marquis, que ce n'eût été qu'une fausse alarme ?

Belise

On l'aurait prise bien mal-à-propos.

Le Marquis

Non vraiment, l'alarme n'est point fausse.

Bartolin

Oui, les défenses sont expresses.

Éraste

Hé ! Que diantre vient-il de nous dire ?

La Comtesse

Il ne fallait point tant accourir, c'est pour vous moquez de nous apparemment, Monsieur le Marquis ?

Le Marquis

Non, Mesdames, il ne tiendra qu'à vous de jouer tant qu'il vous plaira, et sans craindre l'amende ni les Commissaires.

La Comtesse

Si je joue tant qu'il me plaira, je jouerai le jour et la nuit assurément.

La Marquise

Et moi de même.

Belise

Dépêchez-donc de nous proposer votre expédient.

Éraste

Sandis, il va vous proposer de jouer sur les tuiles entre les gouttières, et si quelqu'un vient nous y surprendre, on pourra le faire sauter dans la rue sans le jeter par les fenêtres.

Bartolin

L'expédient ne serait pas mauvais dans un autre temps, mais à présent la place n'est pas tenable.

Marton

Non assurément, mais vous serez chaudement dans la cave, et l'on ne s'avisera jamais d'aller chercher des joueuses parmi des tonneaux.

La Marquise

Tout me convient à moi, le grenier ou la cave, il ne m'importe pourvu que je joue.

Le Marquis

Ce que j'ai à vous dire vaut mieux que tout ce que vous pouvez vous imaginer et à l'heure que je vous parle, il y a trois ou quatre grosses parties de commencées.

La Comtesse

Hé ! Dites-nous promptement où c'est ?

Le Marquis

Hors le Faubourg Saint-Antoine, mais que cela soit secret au moins.

La Marquise

Hors le Faubourg Saint Antoine !

Marton

Vous allez devenir des joueuses de grand chemin, gare les suites.

Le Marquis

Oui, Madame, dans des carrières, on se trouvera là à certaine heure, les carrosses se tiendront à une certaine distance ; et on jouera aussi beau jeu que dans l'Hôtel le mieux meublé, je vous en réponds.

Clitandre

Ce manège sera découvert à la fin.

Le Marquis

Point du tout, on n'y mettra point de lampions comme dans la ville, il n'y aura point de bals point de repas.

Éraste

Point de repas, les vilaines assemblées ! Je ne suis point joueur de profession, mais les bals et les soupers me faisaient plaisir, je vous l'avoue.

La Comtesse

Et pourquoi les retrancher. On fait bonne chère partout, et ce ne serait point un vilain spectacle qu'une carrière bien éclairée.

Belise

Les bals feront tout découvrir.

Bartolin

Assurément.

Le Marquis

On ne s'assemblera pas toujours au même endroit, on ira de faubourg en faubourg, et de carrière en carrière

Marton

Ces assemblées-là auront assez l'air d'un petit sabbat.

La Marquise

Oh ! Sabbat tant qu'il vous plaira, rien ne m'empêchera d'y aller, je veux absolument regagner mes pierreries.

Marton

Mais si je vous proposais un expédient cent fois meilleur que les vôtres ?

La Comtesse

Oh ! Les carrières sont admirables, et le Marquis nous y conduira.

Marton

Un bateau serait bien meilleur.

La Marquise

Un bateau, Marton !

Bartolin

En, voici bien une autre ?

Marton

Oui, Madame, une de ces barques pontées qui depuis quelque temps viennent à la voile et qui apportent des huîtres. Il faudrait la prendre au Pont Royal, on descend en jouant jusqu'à Mantes. Si vous n'avez pas gagné votre argent, et que le coeur vous en dise, vous pouvez aller jusqu'à Rouen, et de là au Havre ; et Madame se trouverait à moitié chemin de l'Angleterre où elle veut aller.

La Comtesse

Je ferai volontiers le voyage avec elle. Quelqu'un veut-il y venir, me voilà prête ?

Scène 24

Belise, Marton, La Marquise, Clitandre, Bartolin, La Comtesse

Belise

Que veut-on ? Qu'est-ce que c'est que cette figure-là ? Voyez un peu, Marton.

Marton

Oui, Madame.

La Marquise

L'imagination du bureau n'est pas mauvaise, je donne assez là-dedans.

Clitandre

Je l'approuve fort aussi, moi.

Belise

Elle est bien de mon goût, il n'y a point là, d'amende à craindre, le cours de la rivière est libre. Qu'en dites-vous, mon frère ?

Bartolin

Je dis, ma soeur, que je vous admire, et que vous avez de belles imaginations.

Marton

Ce sont les violons et les Dames figurantes du Bal qui envoient savoir si on aura besoin d'elles cette nuit, et si on leur paiera leurs droits de présence.

La Comtesse

Oui, vraiment, ma chère, ne nous refusons pas tout au moins ce plaisir-là ; les jeux sont défendus, mais les Bals ne le sont point.

La Marquise

Madame la Comtesse a raison, il faut tirer parti de tout ceci, et enterrer la synagogue avec honneur.

Belise

Qu'elles viennent à l'ordinaire, Marton, il n'y aura rien de changé.

Marton

Oui, Madame.

Belise

Quel bruit est-ce que j'entends dans ma chambre ? Quel désordre est-ce là ?

Marton

Ma foi, Madame, c'est Monsieur le Baron qui tient au collet un homme qui le tient, lui par les oreilles.

Bartolin

On ne respecte pas fort le Gentilhomme étranger.

Scène 25

Valère, Garbatacase, Celide, Frontin, Éraste, Bartolin, Belise, La Marquise, La Comtesse, Clitandre, Marton, [choeur]

Valère

Messieurs, Messieurs, si vous ne vous séparez, je frapperai sur l'un et sur l'autre, et je vous séparerai à bons coups de canne.

Garbatacase

Mi far un insulte de la sorte !

Celide

Qu'est-ce donc que tout ceci, Valère ?

Valère

Une bagatelle, Madame, une petite dispute de rien qu'ont eue ces Messieurs.

Frontin

Je lui arracherai les oreilles.

Garbatacase

Mi parlar de la manière à mi, è dans mon Hôtel ?

Frontin

Dans ton Hôtel, misérable ? Tu n'as jamais eu de domicile que la prison.

Garbatacase

Un filou qui file la carte.

Frontin

Un coquin qui porte à l'écart.

Éraste

Ah ! Cadédis, voilà une Scène assez ridiculement plaisante ; comment se terminera-t-elle ?

Frontin

Cela n'est pas bien, Madame, de souffrir des fripons dans votre maison.

Garbatacase

Và via forfanté, parti di qua mammaluco ; aveté grand tort, Signor Valère, di produire in questa casa un homme de ce caractère.

Valère

Ma foi, Monsieur le Baron, je vous crois aussi honnêtes gens l'un que l'autre.

Bartolin

Et vous ne vous trompez pas.

Frontin

Moi, Monsieur, je ne voudrais pas me troquer contre lui ; il croit nous en imposer, avec son baragouin et sa grande mouche.

Garbatacase

Ah ! Impudenté, io t'amassero.

Frontin

Il parle français comme moi, tel que vous le voyez, et il n'a point de balafre, je vous en réponds.

Belise

Ah, ah ! Que veut dire ceci ?

Bartolin

Que j'ai pensé juste, ma soeur.

Frontin

Oh ! Parbleu, je le reconnais mieux à présent que je ne faisais. Oui, justement, c'est Mathieu Membrin, le fils d'un barbier de Falaise.

La Marquise

Mais vraiment, voici une aventure qui devient sérieuse.

La Comtesse

Monsieur l'Étranger est de Falaise ?

Garbatacase

Et per gratia, Mesdames, é un scélérat, un pendard, que vinté volte a mérita les galéres ; ti reconnosso à présent, tu faisais le Marchand de Vin dans le Carrosse de Rheims.

Frontin

Et toi le Marchand de Boeufs dans la diligence de Lyon, et je m'en souviens.

Garbatacase

Và, và, qué ti ricordé de la manière dont tu fus régalé à Orléans, où le Prévôt te vouli far impicar.

Frontin

Hé qué ti ricordé... Qu'il te souvienne à toi des coups de bâton que nous te donnâmes à Auxerre, pour avoir notre part des mille écus que tu voulais garder pour toi seul.

Clitandre

Ces Messieurs-là se disent d'étranges choses.

Bartolin

Et ne se disent que des vérités.

Frontin

Je ne l'avais pas bien remis d'abord ; mais sa culotte large, et l'enflure des deux côtés de son juste-au-corps, me l'ont fait connaître.

Garbatacase

Ah, traditor.

Frontin

La grande culotte et les plis du juste-au-corps, sont autant de magasins de cartes apprêtées.

La Marquise

Comment ! Que dites-vous ?

Frontin

Voyez, voyez dans sa culotte, Madame.

La Marquise

Vous vous moquez vraiment, je n'y veux point regarder.

Éraste

Oh cadedis, j'y regarderai bien, moi.

Clitandre

Cela mérite d'être éclairci.

Garbatacase

Signori, Signori, questo ni si fait point, è mi fareré rationé...

Bartolin

Doucement, doucement, baissez un peu la voix.

Éraste

Ah cadédis, les magasins sont bien garnis, ce n'est point un conte, et voilà un fripon qui dit vrai.

Frontin

Je le savais bien, moi, que je ne me trompais pas.

Garbatacase

Mousu, mousu Valère, je me prends à vous de cette insulte.

Valère

Va misérable, je t'en ferai raison, comme tu le mérites.

Belise

Je ne sais où j'en suis ; quelle aventure ?

Valère

Ce n'est pas tout, Messieurs, il faut qu'il convienne qu'il n'a point d'autre métier que celui de fripon de jeu. Parleras-tu ?

Garbatacase

Hé là là, Messieurs, point de violence, je conviendrai de tout ce qu'il vous plaira ; mais ne me perdez pas, je vous en conjure.

La Marquise

Et l'argent qu'il nous a volé à tous tant que nous sommes ?

Garbatacase

J'en rendrai la moitié, que chacun fasse ses comptes : il me semble que c'est avoir de la conscience.

Clitandre

Votre banque était en bonne main, Madame.

Belise

J'y ai été trompée la première, et j'y perdrai peut-être plus qu'un autre.

Éraste

Et l'autre fripon, qu'en ferons-nous ? Il mérite grâce, et récompense même.

Valère

Je m'en charge, Messieurs, je la lui ai promise ; c'est mon valet, et je ne lui ai fait jouer ce personnage que pour détromper Madame, et lui faire voir quel homme c'était que le Baron.

Belise

Je suis ravie d'être désabusée, et je vous donne ma fille.

Valère

Vous me rendez le plus heureux de tous les hommes.

La Marquise

Et en faveur du mariage, jouons donc quelques reprises de Lansquenet, ou quelques tailles de Pharaon.

Valère

Nous ferons tout ce qu'il vous plaira, Mesdames, je prends sur moi les risques de l'amende, et je taillerai même, si l'on veut, pour la première fois de ma vie.

Éraste

Je suis de moitié de la banque.

Valère

Volontiers.

Belise

Que l'on fasse avertir les gens du Concert et du Bal.

Marton

Ils sont presque tous là-dedans, Madame.

Belise

Pendant que nous serons au jeu, que l'on commence l'un et l'autre, on continuera après le souper.

On se met au jeu, Valère taille, on chante une Cantate, pendant laquelle il entre plusieurs masques.

Frontin

Il y aurait ici un beau coup à faire. Mon maître a plus de deux cents louis sans sa bourse ; j'ai vingt pistoles, tâchons de trouver quelque associé pour enlever la banque.

MARCHE.

CANTATE.

[choeur]

Le jeu nous amène Dans ces lieux, Pour nous faire à tous un sort heureux ? Dans ta douce chaîne Dieu d'Amour, Depuis longtemps nuit et jour, Nous t'avons fait notre Cour ; Nous prenons haleine Dans les jeux, Afin de te servir mieux. Dans le Quartier Saint Honoré, Est un sabbat de lampions éclairé, Où tous les soirs nombre de belles, Aux Partisans des Lansquenets, Viennent étaler leurs attraits À la lueur de cent chandelles. C'est là qu'une vieille Cypris, Dame et Patronne du logis, D'une voix plaintive et cassée, Sur les accidents de Paris Leur explique ainsi sa pensée. Filles d'Amour, ce jour est terrible pour vous, Pharaon, Lansquenet, Bassette, Sont défendus, l'affaire est faite, Mes enfants, que deviendront-nous ? En quel état cruel nous met cette défense ? Ô Ciel ! Permets-tu donc que sous d'injustes coups On opprime l'innocence ; Filles d'Amour ! Ce jour est terrible pour vous. Elle dit : À ces mots les Nymphes étonnées Pleurent amèrement leurs tristes destinées ; Le rouge et le blanc de leur teint Se mêlent à regret aux larmes Qui traînent, en coulant, les charmes De leur visage sur leur sein. Une beauté presque naissante Rit de les voir verser des pleurs, Et dans ce grand revers constante, Elle contrôle ainsi ses soeurs. Que le Diable emporte Et Joueurs et Jeux, Et que nous importe Qu'ils soient malheureux : Nous ferons en sorte De nous passer d'eux. Les Jeux qu'on défend en ce jour, Ont le sort qu'ils devaient attendre ; Mais les jeux charmants de l'amour Sont des jeux qu'on ne peut défendre.

Scène 26

Valère, Éraste, Le Marquis, Garbatacase, Frontin, Marton, Belise

Valère

Oh parbleu, il y a ici quelque chose d'extraordinaire, et que je ne comprends pas.

Éraste

Sandis, je le comprends bien, moi. Nous avons chassé deux fripons, il en est revenu d'autres en masques ; cette Chauve-Souris et ce Perroquet sont des oiseaux de mauvais présage : mais sandis ils ne s'envoleront pas, et je leur vais rogner les ailes ; je tiens le mien, saisissez le vôtre.

Le Marquis

Une banque de plus de deux cents louis enlevée en moins de deux tailles ?

Éraste

Messieurs les Masques, on saura qui vous êtes.

Garbatacase

Moi, Monsieur, l'être in pon gentilhomme allemand : vous prendre garde.

Éraste

Un Gentilhomme Allemand ! C'est ce coquin de Baron.

Garbatacase

Oui, Monsieur, on ne veut plus que je taille : je suis venu ponter ; quel mal y a-t-il à cela ?

Le Marquis

Quel mal il y a, misérable ? Tu nous voles ?

Valère

Et celui-ci est mon coquin de valet, ils étaient d'intelligence.

Frontin

Nos haines ne durent pas, comme vous voyez, nous sommes d'honnêtes gens, il n'y a point de rancune parmi nous autres.

Valère

Ah insolent ! Te jouer à moi.

Frontin

Nous voulions vous corriger à votre coup d'essai, pour vous empêcher de continuer.

Valère

Comment, maroufle ?

Frontin

Ce sont les vingt pistoles de Mademoiselle qui sont cause de cela, je voulais les faire valoir.

Éraste

Ah sandis, Messieurs les coquins, vous rendrez gorge.

Valère

Reprenons d'abord notre argent, et qu'on les abandonne à leur mauvaise destinée.

Frontin

Oui, nous tâcherons de la corriger.

Marton

On a servi, Madame.

Belise

Allons nous mettre à table, que le Bal continue, et que cette aventure nous corrige de l'extravagance qu'il y a de jouer avec des masques.

Marton

Et gardez-vous des visages, mêmes.

Divertissement

[ensemble.], Merlin

ENTRÉE.

PREMIER AIR.

ENTRÉE.

SECOND AIR.

TROISIÈME AIR.

VAUDEVILLE

I COUPLET.

II COUPLET.

III COUPLET.

IV COUPLET.

[ensemble.]

Amour, soutiens tes intérêts ; Hâte-toi, vole, viens détruire Les Pharaons, les Lansquenets ; Ces ennemis de ton empire, T'enlèvent tes meilleurs sujets. Dieu des Amours, Que de conquêtes nouvelles Les Jeux t'assurent tous les jours ! Par leur secours, Tu triomphes des plus rebelles. Un Amant que flattent les Jeux, Est toujours bien traité des Belles : Et le hasard d'un coup affreux, Réduit souvent les plus cruelles À ne pouvoir souffrir près d'elles ; Aucun soupirant malheureux. Une beauté jeune et brillante, Dans tous Jeux fait grand fracas, Gagne beaucoup, et fort contente, Et son vieux mari n'y perd pas. Tandis qu'actif pour la finance, L'Avocat Blaise est au Palais, Sa femme au Jeu donne audience, Et lui fait perdre son Procès. Ici venu de la Province, Un jeune apprentif Magistrat, Aux Jeux d'abord brillait en Province, Il fut bientôt gueux comme un rat. Quand certain Marchand prend carrosse, Et dans les Jeux fait le Marquis, Son épouse fait un négoce Qui soutient les airs qu'il a pris.

V COUPLET.

VI COUPLET.

VI COUPLET.

Merlin

Depuis longtemps je ne m'occupe Qu'au Lansquenet, au Pharaon ; J'ai commencé par être dupe, Je finis par être fripon. Laissons aux Flaireurs de Cuisine Regretter les Jeux défendus ; Qu'aucun autre ne s'en chagrine, Ce sont eux qui perdent le plus. Le Pharaon est en déroute, C'est peut-être un bonheur pour vous ; Pour le peu d'argent qu'il en coûte, Venez tous en rire avec nous.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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