Charade · 1888 · 3 actes

La double méprise

de Jules Adenis

Représentation
≈ 45 min
Distribution
11 femmes
Répliques
307
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
La Princesse Marie de Rothsay F 19 ≈ 6 min 5
La Mère Gervais F 43 ≈ 6 min 6
Henriette F 40 ≈ 5 min 7
KILMÉNIE, dix-sept ans F 32 ≈ 5 min 6
Joséphine N 24 ≈ 4 min 5
Madame Vingmaille F 19 ≈ 3 min 4
Nicoline F 18 ≈ 3 min 4
MISTRESS WATSON, jeune veuve F 25 ≈ 3 min 4
Nicette N 20 ≈ 3 min 5
Cécile F 10 ≈ 2 min 3
JEMMY, vingt ans F 13 ≈ 1 min 3
Fanchon F 9 ≈ 1 min 3
Justine N 12 ≈ 1 min 2
Claudine N 15 ≈ 1 min 3
La Marquise F 7 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Première PartieDeuxième PartieTroisième Partie
La Princesse Marie de Rothsay absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Mère Gervais absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Henriette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
KILMÉNIE, dix-sept ans absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Joséphine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Vingmaille absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Nicoline absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
MISTRESS WATSON, jeune veuve absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Première Partie

Scène 1

MISTRESS WATSON, jeune veuve, KILMÉNIE, dix-sept ans, JEMMY, vingt ans

Au lever du rideau Mistress Watson et Jemmy sont assises de chaque côté de la table, et filent toutes deux à la quenouille. Kilménie est debout, au fond, devant la porte d'entrée qu'elle vient d'ouvrir, et regarde au dehors.

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Eh bien, Kilménie ?

KILMÉNIE, dix-sept ans

L'orage s'éloigne, mais la pluie tombe toujours.

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Quel temps affreux !

JEMMY, vingt ans

Triste temps au dehors, et triste maison à l'intérieur !

MISTRESS WATSON, jeune veuve

C'est vrai. Ah ! Depuis la mort de Watson, mon pauvre mari, rien ne nous a réussi. Comme on a raison de dire qu'un malheur n'arrive jamais seul ! Demain, peut-être, nous serons toutes trois sans asile. On nous chassera de cette ferme où nous sommes nées. Si ce n'est pas le collecteur que nous ne pouvons payer, ce sera l'intendant du propriétaire à qui nous devons une année de bail.

KILMÉNIE, dix-sept ans

Eh bien, moi, je ne désespère pas encore.

MISTRESS WATSON, jeune veuve

À ton âge, c'est tout naturel.

KILMÉNIE, dix-sept ans

Nous sommes honnêtes, laborieuses, et la Providence ne nous abandonnera pas.

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Je le désire aussi vivement que toi, ma chère Kilménie, mais je n'ose l'espérer. Où veux-tu que nous trouvions les dix-huit livres sterling dont nous avons besoin pour nous acquitter ? À qui les emprunter par le temps qui court ?

JEMMY, vingt ans

Oui. La misère ne suffisait pas, et voilà la guerre, maintenant. Le prétendant Charles-Édouard a réuni toutes ses troupes à Prestonpans, à une lieue d'ici, pour livrer bataille au roi Georges. Et, depuis un mois, notre pauvre pays est infesté de soldats et de maraudeurs qui dévastent tout sur leur passage.

KILMÉNIE, dix-sept ans

Sous ce rapport-là, nos voisins sont aussi malheureux que nous. Certes, c'est un bien grand fléau que la guerre, mais ce n'est pas une raison pour perdre courage. Si le collecteur ou le propriétaire, malgré la rigueur des temps, nous renvoie de cette ferme, nous irons travailler chez les autres, en attendant des jours meilleurs.

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Tu en parles à ton aise, petite soeur ; mais, va, il est bien dur, à un certain âge, d'aller servir chez les autres quand on n'a jamais travaillé que pour soi.

KILMÉNIE, dix-sept ans

Et puis, qui sait si quelque bonne fée ne viendra pas à notre aide ? Dans nos montagnes de l'Ecosse, toutes les fées ne sont pas malfaisantes comme les femmes vertes ! Il y a aussi les dames blanches, qui s'intéressent aux malheureux, et qui, dit-on, quittent leurs demeures inconnues pour venir les protéger ou les secourir.

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Tu es bien heureuse de pouvoir plaisanter dans de pareils moments !

KILMÉNIE, dix-sept ans

Je ne plaisante pas. Est-ce un pressentiment ? En vérité, je ne le saurais dire, mais je n'ai pas perdu courage. On m'a si souvent raconté l'histoire d'Anna, une jeune et jolie enfant que l'on avait surnommée la Rose du Perthshire. Je dis : l'histoire... la légende, si vous le préférez. Elle vivait, paraît-il, très malheureuse, car elle était le souffre-douleur de ses frères, gens injustes et cruels ! Or, un jour qu'il y avait eu un grand orage - comme aujourd'hui - la pauvre petite pleurait au coin du foyer, quand, tout à coup, elle vit entrer précipitamment une belle dame qui lui dit...

Scène 2

La Princesse Marie de Rothsay, KILMÉNIE, dix-sept ans, MISTRESS WATSON, jeune veuve

La Princesse Marie de Rothsay

« Qui que vous soyez, protégez-moi ! Secourez-moi ! »

KILMÉNIE, dix-sept ans

Dieu !

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Ah !

Descendant.

La Princesse Marie de Rothsay

Rien ! Je n'entends plus rien. Ils ont perdu ma trace. Je vous ai effrayées, je le vois bien, et je vous en demande mille pardons. Surprise par l'orage, je me suis égarée en cherchant un abri. J'allais rejoindre la route, quand j'ai remarqué que j'étais suivie par des gens de mauvaise mine qui, sans doute, voulaient me faire un vilain parti. À ce moment, j'ai aperçu votre ferme, et je m'y suis réfugiée. Voulez-vous me donner l'hospitalité pour quelques instants ?

MISTRESS WATSON, jeune veuve

L'hospitalité ? Il y a longtemps que nous sommes trop pauvres pour pouvoir l'exercer. C'est nous qui allons être obligées de la demander aux autres, et nous ne pouvons rien pour vous.

KILMÉNIE, dix-sept ans

Ma soeur ?...

À Jemmy.

Elles sortent par la gauche.

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Non, nous ne pouvons rien. Cependant, s'il vous suffit de vous reposer là et de vous réchauffer à notre foyer, libre à vous. Kilménie vous tiendra compagnie. La pluie a cessé. Allons, viens reprendre notre travail.

Scène 3

KILMÉNIE, dix-sept ans, La Princesse Marie de Rothsay

KILMÉNIE, dix-sept ans

Il faut excuser ma soeur, Madame. Je vous assure qu'elle est bonne... et charitable ; mais elle a eu tant de chagrins depuis l'an dernier, que son caractère s'en est ressenti. D'abord, elle a perdu son mari ; puis, la récolte a manqué et une épidémie nous a enlevé une partie de notre bétail ; enfin nous sommes à la veille d'être expulsées de cette ferme, faute de dix-huit livres que nous ne pouvons payer.

La Princesse Marie de Rothsay

Ah ! Pauvres femmes !

KILMÉNIE, dix-sept ans

Mais je ne vous parle que de nous... Asseyez-vous là, tenez, près de la cheminée et chauffez-vous, car vos vêtements sont trempés. Maintenant, ma soeur dit vrai : nous n'avons pas grand'chose. Cependant, je puis vous apporter une jatte de lait et un morceau de pain-bis ? C'est tout ce que nous avons à vous offrir.

La Princesse Marie de Rothsay

Merci. Vous êtes une bonne et aimable enfant ! J'accepte avec plaisir, car je suis épuisée de fatigue, de froid et de faim !

Elle sort par la gauche.

KILMÉNIE, dix-sept ans

Je reviens dans un instant.

Scène 4

La Princesse Marie de Rothsay

La Princesse Marie de Rothsay

J'ai trop présumé de mes forces, et je ne croyais pas que PrestonPans fût si loin d'Édimbourg. On m'avait dit : trois lieues, mais ce sont des lieues de pays, qui comptent double ! Et puis, j'ai eu tort de garder ce vêtement qui attire l'attention sur moi, au milieu de ces montagnes. Dieu sait quelles épreuves m'attendent encore avant que je parvienne au but de mon voyage. Il faut que j'arrive pourtant ; il le faut à tout prix !

Scène 5

KILMÉNIE, dix-sept ans, La Princesse Marie de Rothsay

KILMÉNIE, dix-sept ans

Tenez, Madame.

A part, en examinant Kilménie.

La Princesse Marie de Rothsay

Merci, mon enfant. Si je me confiais à cette jeune fille ?

KILMÉNIE, dix-sept ans

Voulez-vous que je jette un fagot dans l'âtre ?... Voilà le feu qui s'éteint.

À part.

La Princesse Marie de Rothsay

Inutile, chère petite, je n'ai plus froid. Sa physionomie est franche, ouverte, et, à cet âge-là, on ne sait pas encore trahir.

Naïvement.

KILMÉNIE, dix-sept ans

Pourquoi donc me regardez-vous ainsi, Madame ? On dirait que vous avez quelque chose à me demander, et que vous n'osez pas.

La Princesse Marie de Rothsay

Vous avez deviné juste. J'ai beaucoup de choses à vous dire, et un nouveau service à vous demander.

KILMÉNIE, dix-sept ans

Parlez, madame, et ce service, s'il dépend de moi de vous le rendre...

La Princesse Marie de Rothsay

Mais, avant tout, il faut que je puisse compter sur votre discrétion. Il s'agit d'intérêts les plus graves, je vous en préviens. Il s'agit de la destinée d'une nation peut-être. Jurez-moi que vous ne répéterez pas un mot - même à vos soeurs - de ce que je vais vous confier ?

KILMÉNIE, dix-sept ans

Je ne répète jamais, à qui que ce soit, les secrets qui ne m'appartiennent pas.

La Princesse Marie de Rothsay

Bien ! Apprenez donc, mon enfant, que je suis la cousine de Charles-Édouard, le prétendant.

KILMÉNIE, dix-sept ans

Vous, Madame !

La Princesse Marie de Rothsay

Je me nomme la princesse Marie Stuart de Rothsay. Charles-Édouard et moi nous avons été élevés ensemble, comme frère et soeur.

KILMÉNIE, dix-sept ans

Bonté divine ! Une princesse!

La Princesse Marie de Rothsay

Vous devez comprendre alors combien je m'intéresse au succès de l'expédition qu'il a entreprise, et qu'il n'a pas entreprise par ambition, je vous le jure. Charles-Édouard n'est pas un ambitieux, mais il ne s'appartient pas. Les Écossais ne peuvent supporter le joug de l'Angleterre. Leur religion, leurs lois, leurs moeurs, tout les en sépare. Ils tendent alors les bras vers le fils de leurs anciens rois, ils l'appellent pour qu'il vienne les aider à reconquérir leur vieille indépendance, leurs anciennes libertés.

KILMÉNIE, dix-sept ans

Vous dites vrai, Madame, et tous les clans de nos montagnes sont pour lui. Sous la bannière de Wallace et de Robert Bruce, ils sont prêts à marcher où il les conduira.

La Princesse Marie de Rothsay

Il les conduira à la victoire, je l'espère. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit en ce moment. Ce matin, à Édimbourg, où je me trouvais pour surveiller les événements, un émissaire dévoué est venu me faire une communication de la plus haute importance pour la bataille qui est imminente, puisque les deux armées sont en présence ; pour la bataille qui se livre en ce moment peut-être, ou qui se livrera demain au plus tard. Comment faire parvenir ces instructions secrètes au prétendant ? Les confier à un messager qui pouvait être infidèle ? Les envoyer sous forme d'une dépêche qui pouvait tomber dans les mains de nos ennemis ? Je n'ai pas hésité, et, ce matin, je suis partie seule, à pied, d'Édimbourg, pour PrestonPans.

KILMÉNIE, dix-sept ans

Quel courage !

La Princesse Marie de Rothsay

On ne se méfiera pas d'une femme, me suis-je dit, et je parviendrai jusqu'au camp de Charles-Édouard, à qui je répéterai, de vive voix, les instructions que j'ai reçues. Malheureusement, dans ma précipitation, je n'ai pas songé à changer de costume, et celui que je porte a failli me coûter cher en me faisant remarquer, et en me faisant suivre par des gens sans aveu. Suis-je encore loin de Prestonpans ?

KILMÉNIE, dix-sept ans

À une heure de chemin, tout au plus.

La Princesse Marie de Rothsay

Une heure, seulement, et je toucherais au but ? Oh ! Dieu soit loué ! Voilà qui ranime mes forces et mon courage, mais, pour plus de sûreté, il me faudrait un vêtement du pays, semblable au vôtre, à ceux de vos soeurs. Pouvez-vous m'en procurer un ?

KILMÉNIE, dix-sept ans

Je n'ai que mon costume des dimanches, qui est là, soigneusement enveloppé dans mon armoire. Nous sommes, à peu près, de même taille, et je crois bien qu'il pourra vous aller.

La Princesse Marie de Rothsay

Eh bien, soit ! Chère enfant, je vais vous prendre, sans remords, sans pitié, votre seul et unique costume : vos beaux habits des dimanches ! Mais, soyez tranquille, je vous laisserai les miens à la place, et je crois que vous ne perdrez pas au change... en attendant mieux.

KILMÉNIE, dix-sept ans

Que voulez-vous dire, Madame ?

La Princesse Marie de Rothsay

Je veux dire... ou plutôt je vous dirai tout, en m'habillant, car je n'ai pas un moment à perdre ! Il faut que j'arrive là-bas avant la nuit. Conduisez-moi vite à votre chambre ?

Elles sortent par la droite.

KILMÉNIE, dix-sept ans

La voici. Entrez, je vous suis.

Scène 6

MISTRESS WATSON, jeune veuve, JEMMY, vingt ans

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Que signifie cela ? Voilà Kilménie, maintenant, qui fait entrer cette aventurière dans sa chambre ?

JEMMY, vingt ans

Et elle l'a traitée de son mieux, à ce que je vois. Cette chère petite, elle est si bonne !

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Si bonne, si bonne!... Ce n'est pas une raison pour être imprudente, et on ne reçoit pas ainsi une femme qui passe ! La première venue !

JEMMY, vingt ans

Elle a peut-être un motif pour en agir ainsi ?

Elle s'approche de la porte de gauche et écoute.

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Tu crois ? Au fait, c'est possible. Je ne suis pas curieuse, mais je voudrais bien savoir pourquoi cette femme est entrée dans la chambre de Kilménie.

JEMMY, vingt ans

Que fais-tu là ? Tu n'y penses pas !

Répétant les mots qu'elle a pu saisir :

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Laisse donc ! « Surtout, pas un mot à vos soeurs, vous me l'avez promis. »

JEMMY, vingt ans

Tiens, tiens ! Il paraît que nous ne devons pas être dans le secret.

Répétant.

Parlé.

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Tais-toi donc ! « Si le succès couronne nos efforts, comptez sur ma reconnaissance et sur celle de » Je n'ai pas pu saisir le reste.

JEMMY, vingt ans

C'est l'étrangère qui parlait ?

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Oui.

JEMMY, vingt ans

Et Kilménie, que répondait-elle ?

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Elle parlait si bas que je n'ai pu entendre.

JEMMY, vingt ans

Alors, cette étrangère...

Quittant vivement la porte.

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Chut ! Je crois qu'elles reviennent.

JEMMY, vingt ans

Si c'est l'inconnue qui parlait de sa reconnaissance, tout cela me paraît bien clair ! C'est la dame blanche que Kilménie attendait et qu'elle nous a annoncée.

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Les voici.

Scène 7

La Princesse Marie de Rothsay, KILMÉNIE, dix-sept ans

La Princesse Marie de Rothsay

Il me semble que, vêtue ainsi, je n'aurai, maintenant, plus peur de rien ! Adieu, mon enfant, ou plutôt : au revoir, je le désire et je l'espère.

KILMÉNIE, dix-sept ans

Au revoir, Madame. Dieu vous garde et vous bénisse, ainsi que vous le méritez !

À mistress Watson et à Jemmy.

Elle sort vivement par le fond.

La Princesse Marie de Rothsay

Ah ! Voici vos soeurs. Je vous laisse avec elles. Merci de votre hospitalité qui, peut-être, m'a sauvé la vie. Kilménie n'a pas le droit de vous dire qui je suis, mais je lui ai permis de vous prouver que vous n'aviez pas obligé une ingrate.

Scène 8

MISTRESS WATSON, jeune veuve, JEMMY, vingt ans, KILMÉNIE, dix-sept ans

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Qu'est-ce que tout cela veut dire ?

À Kilménie.

JEMMY, vingt ans

Quant à moi, je n'y comprends rien ! Et ce ton, ces manières... Tu as donc reçu une reine... ou une princesse ?

Elle rit.

KILMÉNIE, dix-sept ans

Peut-être bien !

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Et tu lui as prêté ton plus beau costume, ton costume des dimanches ? Es-tu devenue folle ?

KILMÉNIE, dix-sept ans

Je ne crois pas.

JEMMY, vingt ans

Et voilà la belle nippe qu'elle t'a laissée en échange? Joli cadeau !

Elle rit plus fort.

KILMÉNIE, dix-sept ans

Peut-être bien ! Ah ! ah ! ah !

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Peut-être bien, peut-être bien ! Te moques-tu de nous, à la fin ?

KILMÉNIE, dix-sept ans

Jugez-en vous-mêmes !

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Que vois-je ? De l'or ?

KILMÉNIE, dix-sept ans

Une double guinée ! Et les vingt-trois autres boutons de cette mante étant semblables, nous voilà riches ! Nous devons dix-huit livres, il nous en restera six, toutes nos dettes payées.

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Est-il possible ! Mais c'est la fortune, le bonheur qui, avec cette étrangère, sont entrés dans la maison !

JEMMY, vingt ans

Et tu ne peux pas nous dire le nom de notre bienfaitrice ?

KILMÉNIE, dix-sept ans

Un jour, peut-être.

MISTRESS WATSON, jeune veuve

Quand donc ?

KILMÉNIE, dix-sept ans

Le lendemain de la victoire !

Deuxième Partie

Scène 1

Nicette, Claudine

debout près de la porte de gauche, parlant à la cantonade

Nicette

C'est bien, mère Gervais, ne vous fâchez pas, nous nous en allons.

Écoutant.

Comme répondant à quelqu'un qui vient de lui parler à l'intérieur.

Elle descend la scène.

de même

Claudine

Nous reviendrons quand Nicoline sera rentrée. Plaît-il ? Eh bien, merci, vous êtes aimable !

Nicette

Que t'a-t-elle dit ?

Claudine

Elle m'a dit que, pour sa part, elle se passerait bien de notre visite !

Nicette

Toujours la même ! Quelle femme désagréable que cette mère Gervais.

Claudine

Quant à moi, il me serait impossible de vivre avec elle.

Nicette

Pas plus qu'avec Fanchon, sa fille aînée, qui lui ressemble si fort d'humeur et de visage. Qui voit la fille, voit la mère.

Claudine

Oui. Comme sa mère, elle est orgueilleuse, acariâtre...

Nicette

Jalouse, exigeante...

Claudine

Brutale !

Nicette

Quelle différence avec Nicoline, qui est la bonté et la douceur mêmes !

Claudine

Et avec cela l'une des plus jolies filles que l'on puisse voir.

Nicette

Je ne m'explique pas comment deux soeurs peuvent se ressembler si peu.

Claudine

C'est que Nicoline est, paraît-il, tout le portrait de son père que tout le monde, ici, aimait et estimait...

Nicette

Tandis que Fanchon est tout le portrait de sa mère. Et comme on aime naturellement son semblable, la mère Gervais raffole de son affreuse fille aînée, et ne peut pas souffrir Nicoline. La pauvre enfant est la servante de la maison ; on la fait travailler sans cesse ; et pour la seconde fois de la journée, on vient de l'envoyer puiser de l'eau à la fontaine qui est à une demi-lieue d'ici.

Claudine

Et elle supporte tout sans se plaindre.

Nicette

Heureusement que Madame la marquise - la digne femme du seigneur de notre village - a appris tout cela par m sieu le bailli, et s'est déclarée la protectrice de Nicoline.

Claudine

Oh ! Oui, c'est bien heureux. Cette pauvre Nicoline ! Quant à moi, je l'aime chaque jour davantage.

Nicette

Et moi, donc. Mais nous restons là à causer... Allons-nous en. Ah ! Voici Nicoline qui revient. Dieu ! Comme elle a l'air agitée.

Claudine

C'est vrai. Qu'a-t-elle donc ?

Scène 2

Nicoline, Nicette, La Mère Gervais, Claudine

Nicoline

Enfin, m'y voici. Ah ! J'ai tant couru, que je n'en puis plus.

Nicette

Tu arrives à temps, nous allions partir.

Les embrassant.

Nicoline

Vous ici ? Bonjour, ma chère Claudine ; bonjour, Nicette.

La Mère Gervais

Je disais aussi : c'est la voix de Nicoline. Comment, vous êtes encore là, vous autres ?

Claudine

Nous partions au moment où elle est rentrée.

À Nicoline.

La Mère Gervais

Et elle y a mis le temps ! Qu'est-ce que tu as pu faire, paresseuse, pour rester si longtemps dehors ? Tu t'es amusée en route, dis ?

Nicoline

Non, ma mère, et ne me grondez pas avant de connaître la cause qui m'a ainsi retardée.

La Mère Gervais

Que t'est-il arrivé?

Nicoline

Ah ! J'en suis encore tout émue, toute tremblante !

La Mère Gervais

Parle donc ?

Nicoline

Je venais d'arriver près de la fontaine quand je vis s'approcher de moi une pauvre femme, une vieille mendiante, qui me pria de lui donner à boire. « Oui-da, ma bonne mère », lui répondis-je, et, rinçant aussitôt ma cruche, je puisai de l'eau au plus bel endroit de la fontaine et la lui présentai, en la soutenant pour qu'elle pût boire plus aisément. Quand elle eut bu, la bonne femme me dit : « Vous êtes aussi douce, aussi charitable et aussi honnête que vous êtes jolie ; aussi je ne puis m'empêcher de vous faire un don. » Et, comme je paraissais surprise : « Apprenez, continua-t-elle, que je suis une fée... »

Nicoline

Une fée !

La Mère Gervais

Est-il possible !

Nicoline

« Et j'ai pris la forme d'une vieille mendiante pour voir jusqu'où irait votre bon coeur. Je vous donne pour don, poursuivit-elle, qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une fleur ou une perle précieuse. »

La Mère Gervais

Quelles balivernes nous contes-tu là ! La vieille mendiante s'est moquée de toi ! Et c'est une menteuse, car voilà une heure que tu bavardes, et je n'ai vu sortir de ta bouche ni fleur ni perle précieuse, moi !

Nicoline

Les diamants et les pistoles Peuvent beaucoup sur les esprits; Cependant les douces paroles Ont encor plus de force et sont d'un plus grand prix. Je ne comprenais pas plus que vous, quand elle a ajouté, et d'une voix jeune, pénétrante, et qui était comme une musique : Alors, j'ai compris ce qu'elle avait voulu dire.

La Mère Gervais

Qu'est-ce que tu as compris ? Car, moi, je n'y comprends rien du tout.

Nicoline

J'ai compris que les fleurs et les perles étaient une comparaison. La bonne fée entendait par là, qu'à l'avenir, et grâce au don qu'elle me faisait, mes paroles plairaient à tout le monde et charmeraient ceux qui les entendraient.

La Mère Gervais

La belle avance ! Eh bien, tes paroles ne me charment guère, moi, petite sotte...

Nicoline

Et la preuve, c'est la prédiction qu'elle m'a faite.

Claudine

Elle t'a fait une prédiction ?

Nicoline

« Rentre chez toi, m'a-t-elle dit, en me quittant. On va nommer une rosière dans ton village, et c'est toi que le bailli a désignée à Monseigneur. Mais ce n'est que le commencement de ta fortune, car un jour tu deviendras marquise. » Et elle disparut.

Nicette

Oh ! C'est merveilleux !

Appelant.

La Mère Gervais

Marquise ! Rosière ! En voilà des bêtises ! D'abord ce n'est pas toi qui dois être nommée rosière, c'est ta soeur. Elle est l'aînée, et tu n'es que la cadette ! Mais vraiment, cette Fanchon qui ne se doute de rien, il faut la prévenir. Fanchon ! Fanchon !

Nicette

Fanchon rosière ! Pour prix de ses belles qualités ! Cette mère Gervais est folle.

Criant à la porte de gauche.

La Mère Gervais

Mais voyez un peu si elle viendra. Fanchon ? Eh ! Fanchon ?

Scène 3

Fanchon, La Mère Gervais, Nicette, Nicoline

Fanchon

Eh ben, qu'est-ce qu'il y a ? Est-ce que le feu est à la maison ?

La Mère Gervais

Voyons, ma fille, réponds-moi : savais-tu que l'on devait couronner une rosière - aujourd'hui - dans le pays ?

Fanchon

Je crois bien l'avoir entendu dire... Mais que voulez-vous que ça me fasse ? Est-ce que ça me regarde, moi ?

Nicette

Elle ne croit pas si bien dire. Ça ne la regarde pas du tout.

La Mère Gervais

Comment, si ça te regarde ? Mais, je crois bien ! Tu ne sais donc pas que la femme de monseigneur, Madame la Marquise, donne une dot de cent écus !

La Mère Gervais

Grand bien lui fasse ! Moi, je ne demande point l'aumône.

La Mère Gervais

L'aumône, l'aumône...

Nicoline

Mais, Fanchon, ce n'est pas une aumône, c'est une récompense qui fait honneur à celle qui en est l'objet.

La Mère Gervais

Elle a raison. Et je veux que tu sois rosière ! Mais, d'abord, et avant tout, il faut que, toi aussi, tu ailles à la fontaine.

Fanchon

À la fontaine, moi ? Par exemple ! C'est la besogne de Nicoline, ce n'est pas la mienne.

Elle va au bahut, qu'elle ouvre, et y prend un beau flacon qu'elle donne à Fanchon.

La Mère Gervais

Il faut que tu y ailles pour voir la fée, et pour qu'elle te fasse un don, comme à ta soeur. Attends. Tiens, prends ceci, et quand tu seras arrivée à la fontaine, tu verras venir à toi une pauvre femme, une vieille mendiante, qui te demandera à boire. Tu lui en donneras tout de suite, et bien honnêtement, car c'est une fée qui te fera un don, comme à Nicoline. C'est toi qui auras la rose, d'abord, et puis tu deviendras marquise, duchesse !

Fanchon

En voilà des idées !

La Mère Gervais

Pas de réflexions ! Je veux que tu partes, et sur l'heure. Je l'exige !

Elle sort par le fond.

La Mère Gervais

Si vous le prenez sur ce ton-là, c'est bon. On y va.

La Mère Gervais

Et reviens vite pour être nommée rosière !

Scène 4

Nicette, La Mère Gervais, Claudine

Nicette

Dites donc, mère Gervais, est-ce que c'est vous, ou monseigneur, qui devez la nommer, la rosière ?

La Mère Gervais

Hein ? Qu'est-ce que c'est ?

Nicette

Si c'est m'sieu le bailli qui a désigné Nicoline à monseigneur, vous n'y changerez rien.

La Mère Gervais

Je ferai ce qui me plaît, entendez-vous ? Et d'abord, qu'est-ce que vous faites encore ici ? Je vous croyais parties depuis longtemps.

Claudine

Justement. Nous venions chercher Nicoline pour la cérémonie qui va avoir lieu dans une heure. Nous l'attendons.

La Mère Gervais

Elle n'ira pas ! Je lui défends bien d'y aller !

Nicette

Alors, vous ne tenez pas aux cent écus de Madame la Marquise ?

La Mère Gervais

Si, j'y tiens ! Mais ce n'est pas elle, c'est Fanchon qui les aura.

Claudine

À votre aise. Cependant...

La Mère Gervais

En voilà assez. Taisez-vous ! N'abusez pas plus longtemps de ma douceur et de ma patience !

Nicette

Oh ! Vous pouvez être sûre que voilà une chose dont on n'abusera jamais avec vous.

La Mère Gervais

Allons, partez, allez-vous-en !

Claudine

Au revoir, Nicoline.

Bas.

Nicette

Au revoir ! Sois tranquille, nous parlerons pour toi.

Claudine et Nicelte sortent par le fond, en faisant, à la dérobée, des signes d'intelligence à Nicoline. Jeu de scène : la mère Gervais, agacée, finit par les prendre par les épaules, et par les mettre dehors.

La Mère Gervais

Eh bien ? Vous n'êtes pas encore parties ?

Scène 5

La Mère Gervais, Nicoline

La Mère Gervais

En voilà des péronnelles ! De quoi se mêlent-elles, je vous le demande un peu ? Est-ce que je ne suis pas libre de faire chez moi ce qui me plaît !

Nicoline

Il ne faut pas leur en vouloir, ma mère. Leur intention était bonne.

À Nicotine avec colère.

La Mère Gervais

Est-ce que je me mêle des affaires des autres, moi ? Voyons, réponds ? Est-ce que je me mêle des affaires des autres ?

Nicoline

Je ne dis pas cela, ma mère.

La Mère Gervais

Qu'est-ce que tu dis, alors ? Et qu'est-ce que tu fais là, les bras croisés ? Allons, va à ta besogne, et plus vite que ça !

Nicoline

Mais ma besogne est faite, ma mère.

La Mère Gervais

Une besogne n'est jamais faite, dans une maison, tant qu'il reste quelque chose à faire. Et il y aura toujours du travail pour toi, tu entends.

Nicoline

J'obéis.

Scène 6

La Mère Gervais, Fanchon

Voyant arriver Fanchon.

La Mère Gervais

Ne dirait-on pas qu'elles se mettent toutes d'accord pour me faire enrager ! Jusqu'à cette Fanchon qui ne revient pas ? L'heure de la cérémonie approche, et elle ne sera pas rentrée quand elle aura lieu. Qu'est-ce qu'elle peut faire pour tarder ainsi. Ah ! C'est elle, la voilà ! Eh bien ! Ma fille ?

Fanchon

Eh bien ! Ma mère, vous m'avez fait faire une belle équipée !

La Mère Gervais

Comment cela ? Que t'est-il arrivé ? Explique-toi ?

La Mère Gervais

Je n'étais pas plutôt auprès de la fontaine, que j'ai vu sortir du bois une dame, magnifiquement vêtue, qui est venue me demander à boire.

La Mère Gervais

Eh bien ?

La Mère Gervais

Comme ce n'était pas la vieille mendiante que vous m'aviez annoncée, j'ai pensé que cette grande dame voulait se moquer de moi, et je lui ai rendu la monnaie de sa pièce : « Justement, lui ai-je répondu, j'ai apporté, tout exprès, un beau flacon pour donner à boire à madame. J'en suis d'avis... Eh bien, buvez à même la source, si vous voulez. »

La Mère Gervais

Tu as eu tort, tu as eu tort !

Fanchon

Est-ce que je pouvais deviner ? « Vous n'êtes guère obligeante, a-t-elle repris, car je suis une fée, comme celle qui est apparue à votre soeur, et j'ai voulu voir jusqu'où irait votre malhonnêteté. Je vous donne pour don qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche un crapaud ou un serpent. »

La Mère Gervais

Est-il Dieu possible !

Fanchon

Et ce n'est pas tout encore.

La Mère Gervais

Comment, ce n'est pas tout ?

Fanchon

« Quant à votre horoscope, a-t-elle ajouté, le voici : Vous vous ferez tant détester, que votre propre mère vous chassera de chez elle, et vous irez, épuisée de fatigue, tomber au coin d'un bois où, secourue par un rustre, un paysan, vous deviendrez sa servante, et serez bien heureuse, un jour, de devenir sa femme. »

Cris au dehors.

La Mère Gervais

Quelle horreur ! Et quand je pense que c'est cette Nicoline qui est cause de tout ! Oh ! Elle me le payera ! « Vive la rosière ! Vive Madame la Marquise ! » Qu'est-ce que cela ?

Scène 7

La Marquise, La Mère Gervais

La Marquise

N'est-ce pas ici que demeure la mère Gervais ?

La Mère Gervais

C'est moi, Madame...

La Marquise

Bien, car c'est à vous que j'ai affaire. Votre jeune fille, Nicoline, vient d'être couronnée rosière. Ses jeunes amies m'ont appris que vous l'avez empêchée de venir chercher sa récompense elle-même...

La Mère Gervais

Madame la Marquise...

Elle lui remet une bourse.

La Marquise

Cette récompense, je vous l'apporte. Voici vos cent écus.

La Mère Gervais

Bien des remerciements, Madame la Marquise.

La Marquise

Mais ce n'est pas tout, faites venir votre fille, car je l'emmène.

La Mère Gervais

Vous l'emmenez ?

La Marquise

Oui. Elle dîne au château. Et comme j'ai besoin d'une dame de compagnie, d'une jeune lectrice, je la garde.

Scène 8

Nicoline, La Marquise, Fanchon, Nicette, Tous

Nicoline

On m'a dit, Madame, tout l'intérêt que vous me portez, et toutes les bontés que vous avez pour moi. Que de reconnaissance !

La Marquise

Bien, mon enfant. Prenez congé de votre mère, de votre soeur, et suivez-nous au château où l'on nous attend.

Nicoline

Au revoir, ma mère. Au revoir, ma soeur.

Fanchon

Bon voyage !

La Marquise

Partons !

Nicette

Avec le don que la fée lui a accordé, elle charmera le fils de monseigneur, et elle deviendra marquise à son tour. Voilà la prédiction qui s'accomplit, et j'en suis bien heureuse pour elle, car c'est un ange !

Tous

Vive la rosière ! Vive Madame la Marquise !

Troisième Partie

Scène 1

Justine, Cécile

Justine

Là, voilà qui est fait. Je n'ai plus que la salle à manger à mettre en ordre, mais comme il n'est que midi, j'ai encore du temps devant moi.

Cécile

Ah ! Vous voilà, Justine, je vous cherchais. Il ne s'est présenté personne depuis ce matin ?

Justine

Non, Mademoiselle. Vous attendiez quelqu'un ?

Cécile

Nous attendions une jeune cuisinière qui nous est très recommandée, et il est bien contrariant qu'elle n'arrive pas, car c'est aujourd'hui que mon oncle, l'inspecteur d'académie, doit venir dîner avec nous.

Justine

Et il est joliment gourmand, monsieur votre oncle.

Cécile

C'est bien pour cela que ni vous, ni ma mère, ni moi, ne sommes capables de lui faire un dîner de son goût. Et si ce cordon bleu ne vient pas, je ne sais pas comment nous ferons. Et ma mère, où est-elle?

Justine

Elle est à sa toilette.

Elle sort par la droite.

Cécile

Je vais la retrouver et aviser avec elle au moyen de nous tirer d'embarras. N'oubliez pas de nous prévenir, tout de suite, ma mère ou moi, s'il se présentait quelqu'un ?

Justine

Soyez tranquille, Mademoiselle.

Scène 2

Justine, Henriette

Justine

Je ne fais pas mal la cuisine, pour une femme de chambre, mais je ne me risquerais pas à faire un dîner pour le frère de madame, pour Monsieur l inspecteur. Il paraît qu'on se nourrit bien dans l'Université, car en voilà un qui est difficile !

Henriette

Pardon, c'est bien ici que demeure Madame Vingmaille ?

Justine

C'est ici, Mademoiselle.

Henriette

Puis-je la voir et lui remettre une lettre de recommandation dont je suis chargée pour elle ?

Justine

Elle s'habille en ce moment, mais ça ne fait rien, elle vous recevra tout de suite, car on vous attendait avec une impatience...

Henriette

On m'attendait, moi ?

Justine

Certainement. Et Mademoiselle Cécile est déjà venue me demander si vous étiez arrivée ?

Henriette

C'est bien étonnant, car je suis sûre que ces dames ne me connaissent pas, et ne m'attendaient pas. Pour qui me prenez-vous donc ?

Justine

Mais pour la cuisinière que nous attendons.

Henriette

Ah ! Ah ! Je disais aussi... Non, mademoiselle, je ne suis pas cuisinière, je suis institutrice.

Justine

Institutrice ? Allons, bon ! Mais ce n'est pas du tout la même chose ?

Henriette

Non, pas précisément. Je dois me présenter ces jours-ci à l'examen supérieur, et une des bonnes amies de Madame Vingmaille a bien voulu m'adresser à elle pour qu'elle me recommande à son frère, l'inspecteur d'académie, qui est en tournée dans le département, et doit être en ce moment dans votre ville.

Justine

Je comprends. Mais ce n'est pas du tout la même chose, du tout. Enfin, je vais voir si madame peut vous recevoir tout de même.

Justine sort par la droite.

Henriette

Je vous serai obligée.

Scène 3

Henriette, Joséphine

Elle va poser son sac à côté de celui d'Henriette.

Elle va poser son sac sur le guéridon.

Henriette

Le grand mérite dans la vie, dit-on, est d'arriver à propos. Je n'ai pas ce mérite-là, aujourd'hui, puisqu'on me prend pour une cuisinière. On a toujours trop bonne opinion de soi-même, je le sais, mais, enfin, je ne croyais pas avoir la tournure d'une... Il est vrai qu'une femme de chambre n'est pas forcée de s'y connaître.

entrant par le fond et tenant à la main un sac de voyage semblable à celui d'Henriette

Joséphine

Bonjour, madame.

Henriette

Quelqu'un !

Joséphine

Est-ce que c'est à Madame Vingmaille que j'ai l'honneur de parler ?

Henriette

Non, Mademoiselle. Je l'attends, et l'on est allé la prévenir.

Joséphine

Ah ! Bien. Alors, je vais l'attendre comme vous, si vous le permettez ?

Henriette

C'est à elle, personnellement, que vous avez affaire ?

Joséphine

À elle d'abord, oui, mais il paraît que c'est son frère, Monsieur l inspecteur d académie, qui doit me juger, et me faire admettre s'il me trouve assez de mérite pour ça.

À part.

À Joséphine.

Henriette

Ah ! Je comprends. Elle va passer aussi son examen supérieur et elle vient se faire recommander. Et moi qui hésitais. Tout le monde se fait recommander maintenant. Et vous avez une lettre de recommandation, sans doute ?

Joséphine

Oui, Madame, là, dans mon sac de voyage.

Henriette

Comme moi.

Joséphine

Une lettre de Madame de Baugency, une amie de madame.

Haut.

Henriette

Une autre amie, car la mienne est de Madame Derville. Il paraît que Monsieur l inspecteur est un homme très sévère. Et ce n'est pas rassurant, entre nous.

Joséphine

Ne m'en parlez pas ; j'en ai d'avance une frayeur bleue ! On dit aussi, cependant, que c'est un homme de goût... et c'est beaucoup cela, n'est-ce pas ?

Henriette

Sans doute. Et juste... On dit encore qu'il est très juste.

Joséphine

Alors, il doit tenir compte du mal qu'on se donne. Car on n'est pas toujours sûre de réussir ?

Henriette

Oh ! Non, malheureusement ! Cependant, quand on a de bons principes, quand on a étudié dans une bonne maison...

Joséphine

C'est beaucoup. C'est ce que je me dis, et ça me rassure un peu.

Henriette

Mais voici, je crois, la personne que nous attendons.

Scène 4

Madame Vingmaille, Henriette, Joséphine

Madame Vingmaille

Me voilà. Ah ! Tiens ! Vous êtes deux qui m'attendez ? On ne m'avait pas prévenue. Voyons, laquelle de vous est arrivée la première ?

Henriette

C'est moi, Madame.

Madame Vingmaille

Vous avez une lettre de recommandation pour moi, m'a-t-on dit.

Henriette

La voici.

Regardant la signature, et à elle-même.

Lisant, haut, à part.

Parlé, à Henriette.

Madame Vingmaille

Bien. Ah ! C'est de Madame de Baugency. « Chère bonne amie, je vous adresse la perle dont je vous ai parlé. Vous pouvez l'arrêter en toute assurance. Elle serait encore dans la maison où elle est restée quatre ans, si ses maîtres n'avaient pas dû partir pour la Pennsylvanie, où ils étaient appelés par les plus graves intérêts. Joséphine est une fille honnête qui fait très bien la cuisine, et régulièrement bien. C'est un véritable cadeau que je crois vous faire en vous l'envoyant, » etc. La recommandation est parfaite et elle me suffit. Vous arrivez bien, car nous attendons précisément mon frère aujourd'hui.

Henriette

Monsieur l inspecteur arrive aujourd'hui ?

À Joséphine.

Madame Vingmaille

Je l'attends d'un moment à l'autre. Et vous, Mademoiselle, avez-vous aussi une lettre pour moi ?

Joséphine

Voici la mienne.

Elle la parcourt des yeux.

Elle montre la droite.

Madame Vingmaille

Ah ! De Madame Derville. Je vois ce que c'est. Mais ceci regarde surtout ma fille et mon frère. Allez d'abord trouver ma fille... Tenez, par ici. Elle vous dira ce que vous aurez à faire.

Saluant.

Elle sort par la droite.

Joséphine

Il suffit, Madame. Je suis votre servante.

Scène 5

Madame Vingmaille, Henriette

Madame Vingmaille

D'après tout le bien qu'on me dit de vous, je crois que vous ne devez pas craindre un examen détaillé, surtout par un connaisseur comme mon frère.

Henriette

Un examen est toujours un peu effrayant, et on perd toujours par timidité ou par crainte une partie de ses moyens. D'autant plus que Monsieur l inspecteur est, dit-on, très sévère.

Madame Vingmaille

Sévère, non, ce n'est pas le mot, car c'est le meilleur homme du monde. Il est un peu gâté, voilà tout.

Henriette

Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour lui montrer ce que j'ai appris.

Madame Vingmaille

C'est cela. Il faut le traiter en cordon bleu.

À elle-mème.

Henriette

En cordon bleu ? Ah ! C'est juste, il doit avoir les palmes académiques, et comme le ruban est bleu...

Madame Vingmaille

Mais nous n'avons pas de temps à perdre. Suivez-moi, je vais vous montrer par où il faut commencer, car, voyez-vous, mon enfant, si vous voulez vous faire bien venir de mon frère, il faut d'abord flatter ses goûts.

Henriette

Je ne demande pas mieux, Madame.

Elles sortent par le fond.

Madame Vingmaille

Par ici.

Scène 6

Joséphine, Henriette

Lisant difficilement.

Elle s'assied devant la table, et parait très embarrassée.

Joséphine

Il parait qu'il faut que je commence par faire un rapport. Oui, je vois bien : rap-port. Oh ! La lecture, ça va, et l'écriture aussi, pour mon livre de dépenses. Mais Madame disait que je n'entendais rien à l'orthographe. Et, des fois, elle riait !... Pour un rapport, il faut peut-être de l'orthographe ?

Henriette

Je n'y comprends rien ! Madame Vingmaille m'a répété : « Il faut flatter ses goûts, et vous allez d'abord préparer des beignets d'orange, car c'est son entremets de prédilection. » Je veux bien flatter les goûts de Monsieur l inspecteur, puisque j'ai besoin de lui, mais je ne sais vraiment pas comment m'y prendre.

Voyant Henriette.

Joséphine

La jeune demoiselle m'a dit : « Si vous réussissez, mon oncle vous fera facilement avoir 1200 francs. En voilà des gages ! Aussi, je ne demande pas mieux que de réussir Si je savais seulement par où commencer ? Tiens, c'est vous, mademoiselle. Que faites-vous donc là ?

Henriette

Je voudrais bien faire ce que Madame Vingmaille m'a demandé, mais j'avoue que je n'y entends rien.

Joséphine

Et que vous a-t-elle demandé ?

Henriette

De préparer des beignets d'orange...

Joséphine

Des beignets à l'orange ? Mais c'est simple comme tout. Écoutez : vous divisez d'abord votre fruit par quartiers, et le débarrassez de ses pépins ; vous le faites mijoter dans du sucre clarifié pendant deux heures ; puis, après l'avoir égoutté, vous le jetez dans une pâte à beignets ; vous faites frire, vous râpez du zest, vous glacez au sucre et vous servez très chaud.

Henriette

Je vous remercie... mais je ne me rappellerai jamais tout cela. C'est trop compliqué.

Elle le lui montre.

Joséphine

Compliqué ? Et que diriez-vous donc si, comme moi, vous aviez à faire un rapport ? Tenez !

Henriette

« Des devoirs de l'institutrice dans l'enseignement primaire. » Mais c'est la moindre des choses, cela.

Vivement.

Joséphine

Pour vous, c'est possible, mais pour moi... Écoutez, il me vient une idée. Voulez-vous faire mon rapport, moi, je ferai vos beignets ?

Henriette

J'allais vous le proposer.

Henriette prend le rapport et va s'asseoir à la table, où elle écrit. Joséphine se met au guéridon, verse un lit de sucre dans la soupière, et y place les quartiers d'orange, pendant ce qui suit.

Joséphine

Alors, vite, changeons.

Henriette

Mais ce travail est une plaisanterie, c'est une simple nomenclature...

Joséphine

Une nomen... quoi ?

Henriette

Une nomenclature, et rien n'est plus facile à faire. Tenez, encore deux lignes et j'aurai terminé.

Joséphine

Ma besogne est plus minutieuse - car ça demande du soin - mais elle avance aussi. Il est vrai que ce que je fais là n'est pas le plus difficile. C'est le glacé au caramel qu'il ne faut pas manquer. Eh bien ! Où en êtes-vous ?

Henriette

C'est fini, et vous ?

Joséphine

Voilà qui est fait.

Elles changent de place vivement.

Henriette

Il était temps, on vient !

Scène 7

Cécile, Joséphine

Cécile

Mademoiselle, mon oncle vient d'arriver, et il vous attend pour vous interroger. Avez-vous terminé le petit rapport que je vous ai remis ?

Joséphine

Le voici, Mademoiselle.

Y jetant les yeux.

Cécile

Bien. Jolie écriture. Ah ! Vous avez sans doute apporté les papiers de famille qui sont indispensables pour votre examen ?

Allant prendre son sac de voyage.

Joséphine

Je crois bien. J'ai tous mes papiers, et mes certificats aussi. Tout est là.

Elles sortent par le fond.

Cécile

Alors, venez avec moi, je vais vous présenter à mon Oncle.

Scène 8

Henriette, Madame Vingmaille

Henriette

Décidément, je m'y perds ! D'après ce qu'elle m'a dit elle-même, et d'après ce que j'entends, cette jeune personne doit aussi passer son examen. Mais alors pourquoi était-elle si décontenancée devant un rapport si facile ? Et où a-t-elle appris à faire si bien les entremets ?

Madame Vingmaille

Eh bien ! Vous avez tout préparé ?

Henriette

Oui, Madame.

Madame Vingmaille

C'est cela, c'est bien cela. Maintenant, descendez vite, vous trouverez, en bas, tout ce qu'il vous faut.

Henriette

En bas ?

Madame Vingmaille

Sans doute. Descendez tout cela, et ne perdez pas de temps, car il est déjà cinq heures.

Henriette

Je suis prête, Madame, mais comme il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas, il me semble qu'une explication...

Madame Vingmaille

Oh ! Pas maintenant, pas d'explications maintenant. Nous sommes déjà en retard. - Ce soir, je ne dis pas. - Descendez vite. Du reste, je vais aller vous rejoindre.

Elle sort par la gauche, en emportant le saladier et le sucrier.

Henriette

J'obéis, Madame.

Scène 9

Madame Vingmaille, Cécile, Joséphine, Henriette

Madame Vingmaille

En vérité, cette fille est toute gauche, tout embarrassée ; et si ce n'était les éloges de Madame de Baugency, je n'aurais aucune confiance en elle, moi.

Cécile

Ah ! ah ! ah ! La singulière institutrice ! Le quiproquo est amusant.

Madame Vingmaille

Qui te fait rire ainsi ? Et de quel quiproquo parles-tu ?

Cécile

Figurez-vous les réponses les plus extravagantes ! Malgré sa gravité, mon oncle n'a pu s'empêcher de rire aussi. C'était la cuisinière !

Madame Vingmaille

Comment, la cuisinière ! Explique-toi donc ?

Cécile

Eh ! Oui. Ces deux personnes, ayant un sac de voyage en tout semblable, se sont trompées. L'institutrice vous a remis la lettre de Madame de Baugency, et la cuisinière celle de Madame Derville. De sorte que j'ai fait rédiger le rapport par la cuisinière, et que vous avez envoyé l'institutrice à la cuisine.

Entrent Joséphine et Henriette.

Madame Vingmaille

Ah ! Mon Dieu ! Que me dis-tu là ! Et que dira mon frère, surtout. Un dîner fin... confectionné par une institutrice ! Tout est perdu ! Courons !

Montrant Henriette.

Joséphine

Rassurez-vous, madame. Rien n'est perdu, car chacun a repris sa place. Après l'interrogatoire de Monsieur l inspecteur, j'ai bien compris que je n'étais pas de force, et j'ai tout avoué. C'est Mademoiselle qui a fait le rapport, et c'est moi qui ai préparé les beignets. Chacun son métier. Quant au dîner, il est sur le feu, et il sera, je l'espère, digne de vous. Vous avez pu juger l'institutrice à son style ; vous jugerez la cuisinière à ses ragoûts.

Madame Vingmaille

À la bonne heure ! Me voilà plus tranquille.

MOTS DE LA CHARADE Première partie : OR Deuxième partie : ANGE Troisième partie, le tout : ORANGE

Henriette

Et puisque vous voilà rassurée, madame, vous voudrez bien, je l'espère, nous pardonner, ainsi que tout le monde, la double méprise d'aujourd'hui.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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