Comédie · 1773 · 3 actes

La feinte par Amour

de Claude-Joseph Dorat

Représentation
≈ 1 h 02
Distribution
3 femmes, 2 hommes
Répliques
485
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Damis H 131 ≈ 16 min 8
Mélise F 138 ≈ 13 min 8
Floricourt H 43 ≈ 10 min 3
Dorine F 78 ≈ 8 min 7
Lisimon N 40 ≈ 8 min 5
Germain F 55 ≈ 6 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIII
Damis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mélise absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Floricourt absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Dorine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lisimon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Germain absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Germain, Dorine

Germain

Ce que c'est d'habiter dans le même logis ! On va l'on se cultive et l'on voit tes amis.

Dorine

Ton maître ?...

Germain

Quel motif peut ici te conduire ?

Dorine

Un billet qu'à Damis, Mélise vient d'écrire.

Germain

Billet doux ?

Dorine

Il suffit ; tout va se déclarer.

Germain

Tu n'aimes point Damis ?

Dorine

Et comment l'endurer ? Quel homme !...

Germain

Réservé, n'osant rien se permettre.

Dorine

Monsieur apparemment craint de se compromettre. C'est un air, c'est un ton équivoque et discret, Un feu sourd qui veut naître et soudain disparaît. Je veux, moi, qu'en aimant l'on bavarde, l'on rie, Qu'on se plaigne, se brouille, et se réconcilie.

Germain

Qu'on ait le diable au corps.

Dorine

Ton Damis ne l'a pas. Il est du plus beau froid !...

Germain

Il te faut des éclats, Des soins... marqués.

Dorine

Oh ! Oui !

Germain

Sur ce pied-là mon maître ; Neuf ou dix mois plus tôt était ton fait peut-être. Moi je l'ai vu, soumis à la commune loi, Prodiguer, comme un autre, et son coeur et sa foi. Il est vrai qu'aujourd'hui ce n'est plus le même homme, Et je te l'avouerai, quelquefois m'assomme Avec son air tranquille et son ton mesuré. Non, depuis sa réforme, il n'est plus à mon gré ; J'en suis fâché pour lui.

Dorine

Tu n'es pas à connaître De quels graves motifs sa réforme a pu naître.

Germain

Mais... j'en fixe l'époque au goût très singulier Que pour certaine femme il eut l'hiver dernier. C'était un vrai lutin ne voulant que séduire Attirant avec art, dans l'espoir d'éconduire, Bien parjure, bien gai, de tout faisant un jeu : Il alla brusquement l'étourdir d'un aveu ; La dame s'en moqua, prit son vol de plus belle, Et voilà vingt amants attroupés autour d'elle. Le dépit, la fureur, la plainte étaient son lot : Bref l'amour cette fois n'en avait fait qu'un sot. Depuis cet accident, il a juré sans doute, Voulant un autre sort, de prendre une autre route, D'élaguer tes soupirs, les protestations Et d'être moins alerte en déclarations. Quelqu'amoureux qu'on soit, Dorine, Dieu fait comme Quatre mois de rigueur découragent un homme.

Dorine

À ce qu'il m'a semblé.

Germain

Malgré son changement, Mélise l'aime enfin... assez passablement.

Dorine

Tu crois cela ?

Germain

Très fort.

Dorine

Va, va, pure chimère.

Germain

Point.

Dorine

Allons, à vingt ans on n'aspire qu'à plaire. Veuve d'un pédagogue appelé son mari, Elle a pris dans le monde un maintien aguerri ; Et de la liberté connaissant l'avantage, Elle ne voudra plus tâter de l'esclavage. D'honneur, l'indépendance est un état charmant ! Les villes, le spectacle et les goûts du moment, Et sa coquetterie à toute heure excitée, El le renom flatteur d'une femme citée, Voilà ce qui l'enivre !... À quelques humeurs près, Qui depuis plusieurs jours ont voilé ses attraits. Fière d'accumuler conquête sur conquête, Fort légère, un peu folle, et pourtant très honnête : Son unique désir, crois-moi, c'est de charmer : Nous vous laissons le soin et l'embarras d'aimer. Mais aussi qu'un amant à mots couverts s'explique Qu'il élude l'aveu... Ma foi cela nous pique. Vous entendre gémir et soupirer vos feux Moi, c'est là dans l'amour ce que j'aime le mieux. Un aveu réjouit... un soupir intéresse.

Germain

Je suis tout stupéfait de ta délicatesse ! Mon maître cependant, Mélise en conviendra, Peut tourner une tête alors qu'il le voudra ; Et j'ai, moi qui te parle, adopté son système On se fait mieux aimer, ne disant pas qu'on aime. J'ai donné dans le piège où lui-même il fut pris : Eh bien, c'était l'enfer, et mépris sur mépris. Tu n'imagines pas, pour les plus minces charmes, Ce qu'il m'en a coûté de soupirs et de larmes C'est une conscience... Il faut changer cela Et faire un peu la loi.

Dorine

J'aime ce projet là.

Germain

Qu'il me vienne à présent quelqu'adroite soubrette. Je vous la mène un train !...

Dorine

Oui-dà ?

Germain

J'ai la recette. Eh ! Ne valons-nous pas ton sublime marquis, Par sa frivolité connu dans tout Paris, Étourdi s'il en fut, grand conteur de sornettes, Et trop distrait surtout, pour acquitter ses dettes ? Mélise franchement...

Dorine

Dis ce qu'il te plaira. Nous savons mieux que toi tous les talents qu'il a. Il doit, il se ruine.

Germain

On le dit.

Dorine

Bagatelle. Il subvient à propos aux langueurs de mon zèle Donne sans trop compter et va toujours semant Ce qui mène une intrigue et distingue un amant.

Germain

Comme il voudrait enfin avancer ses affaires, N'a-t-il pas depuis peu doublé tes honoraires ? Il a craint les longueurs... N'importe, malgré toi, Votre bon oncle est fou de Damis et de moi.

Dorine

Il est vrai que Damis aujourd'hui s'en empare.

Germain

Il nous a proposé sa nièce.

Dorine

Le barbare ! Ne me parle jamais de ce vieux éventé. C'est le dernier qu'il voit dont il est entêté. Ce qu'il veut le matin, le soir peut lui déplaire Et lassé de ton maître, il voudra s'en défaire Tête vague esprit faible et sans le moindre plan. Ne fut-il pas jadis apprentif courtisan ? Je riais de le voir, dans son humeur caustique, S'ériger en penseur trancher du politique. Affectant tous les airs et n'en ayant aucun Il se croyait utile, et n'était qu'importun. Ce ton a disparu maintenant c'est un autre. Il est peut-être bon mais ce n'est pas le nôtre On entre : c'est Damis... Il a l'air de rêver.

Scène 2

Germain, Dorine, Damis

Germain

Ne l'interrompons point.

Dorine

Laisse-moi l'observer. Chut.

Germain

Il tient le portrait de Mélise elle-même Il croit que je l'ignore.

Damis

Oui, c'est celle que j'aime. Voilà ces traits si doux, ce naïf enjouement Ces regards ou l'esprit est joint au sentiment. Heureuse illusion qui me rends sa présence, L'amour ne t'inventa que pour charmer l'absence. Je ne fais cependant ; ce portrait séducteur, En captivant mes yeux, contente peu mon coeur. Un reproche secret vient troubler mon ivresse. Qu'est-ce qu'un bien qui pèse à la délicatesse ? Ce qui m'enchante ici, gage trop imparfait, N'est qu'un larcin, hélas ! Et dut être un bienfait.

À part.

Haut, à Germain.

Dorine

Il soupire !... Sur quoi promène-t-il sa vue ?

Germain

C'est que de ses bijoux il a fait la revue ; C'est un portrait qu'il a tiré de son écrin. De ces misères là nous tenions magasin.

Dorine

Un portrait !

Damis

Que dis-tu ?

Germain

Je dis que quelque belle Vous a sans doute fait cette faveur nouvelle.

Damis

Le drôle n'en croit rien.

Dorine

Monsieur !...

Damis

Qu'est-ce ?

Dorine

Un billet.

Damis

De Mélise ?

Dorine

Prenez et lisez s'il vous plaît.

Après avoir parcouru le billet.

Il relit le billet à voix basse.

Apercevant Germain qui a les yeux sur sa lettre.

Damis

Voyons : d'un vain espoir je me flatte peut-être... Me trompé-je ? Comment ! Ne laissons rien paraître. « Vos assiduités, j'aurais dû le prévoir, Fixent sur moi les yeux d'un monde susceptible. Échappons aux propos en cessant de nous voir. Quel que soit cet effort, j'ai cru me le devoir, Et votre calme heureux m'y rendra moins sensible. » Que fais-tu là ? Va-t-en.

Germain

Perte, n'y fait pas bon !

Germain sort.

Damis

Qu'on fâche si bientôt je puis voir Lisimon.

Scène 3

Damis, Dorine

Damis

Comment interpréter... Je tremble...

Dorine

Quel nuage...

Damis

Je dois récompenser, Dorine, un tel message.

Dorine

Vous moquez-vous ?

Damis

Prenez.

Dorine

Soit : mais en vérité, Vous pouviez être ingrat avec sécurité.

Damis

Je hais ce vice là.

Dorine

Vous êtes magnifique. Ce procédé, Monsieur, est vraiment héroïque. Je n'imaginais pas ( voyez le préjugé ! ) Qu'à prix d'or quelquefois on payât un congé,

Damis

Comment ?

Dorine

Vous le tenez.

Damis

Je soutiens...

Dorine

Je proteste. L'argent est bien donné... quitte à prouver le reste.

Damis

Un congé, dites-vous ?

Dorine

Oui, bien clair et bien net. J'ai vu, n'en doutez pas, composer ce billet ; J'ai vu, j'ai lu, relu le congé qu'il renferme. Tant pis, si votre orgueil est offensé du terme.

Damis

Je voulais de Mélise en cette occasion, Couvrir l'étourderie et l'indiscrétion : À ce qu'il me paraît, ce zèle est inutile. Votre maîtresse en moi trouve un ami docile, Soumis, respectueux qui n'a point hésité Pour souscrire à l'arrêt que son coeur a dicté.

Dorine

J'admire le biais dont vous prenez la chose. Ainsi vous acceptez la loi qu'on vous impose, Et ne murmurez pas d'un arrêt si soudain ?

Damis

L'a-t-elle écrit gaiement ?

Dorine

Sans gaîté, sans chagrin. D'un air indifférent.

Damis

Indifférent ?

Dorine

Sans doute. Pour écrire autrement, on fait ce qu'il en coûte.

Damis

Mais au fait, savez-vous le fin de tout ceci ?

Dorine

Je fais que cette nuit on a très mal dormi.

Damis

Ah, voilà contre moi ce qui la détermine !

Dorine

Mais ne dirait-on pas que ce n'est rien !

Damis

Dorine Approuve sa maîtresse ?

Dorine

Eh, ne le dois-je pas ?

Damis

Surtout quand elle fait de semblables éclats. La prudence le veut.

Dorine

J'aime la remontrance ! Éconduire un amant, c'est blesser la prudence, C'est bouleverser tout.

Damis

Un amant est fort bon !

Dorine

Ce titre là vous choque ?

Damis

Et c'est avec raison... Mais brisons là-dessus. Quoi que Mélise fasse, Je saurai constamment endurer ma disgrâce ; Et puisqu'une insomnie a causé mon malheur, Je juge le motif, pour calmer ma douleur. Ces événements là n'ont plus rien qui m'étonne. Le caprice m'exclut, l'amitié lui pardonne. L'indulgente amitié n'a jamais de fureurs Et ne connaît point l'art de contraindre les coeurs.

Elle sort.

Dorine

Oh, vive l'amitié qu'elle est calme et soumise ! Vous êtes surprenant. Je vais dire à Mélise Avec quelle douceur et de quel air serein On accueille chez vous ses billets du matin.

Scène 4

Damis

Damis

Enfin, Madame, enfin, je connais votre style. Vous voulez m'affliger, et j'en suis plus tranquille.

Scène 5

Germain, Damis

Germain

Lisimon est, dit-on chez Mélise.

Il lit le billet et chiffonne.

Damis

Il suffit.

Germain

Ce diable de billet lui tourmente l'esprit.

Damis

Vous me chassez ! Fort bien.

Germain

Fort mal.

Damis

À la bonne heure. Rien n'est encor perdu mon secret me demeure.

Germain

Pauvre avoir que cela !

Damis

De l'éclat et du bruit, Des soins trop prodigués c'est l'orgueil qui jouit. Il faut un autre frein à votre humeur légère ; Je vous ai fait parler, j'ai bien fait de me taire. On distrait votre coeur ;... il faut le ranimer, Et punir la coquette, en la forçant d'aimer. Mais ce cruel billet !... Gardons-nous de m'en plaindre. J'ai dû le désirer, beaucoup plus que le craindre ; C'est quelque chose au moins... Qu'est-ce que je prétends ? Fixer un coeur volage. Il résiste, et j'attends... J'attendrai. Ce billet m'a rendu l'espérance. Heureux d'être aujourd'hui l'objet d'une imprudence ! Trop heureux d'occuper ! Pour qui s'y connaît bien, Un dépit, un congé vaut toujours mieux que rien.

Germain

Monsieur...

Damis

Hein !...

Germain

Vous voulez me cacher votre flamme ; Je ne suis plus admis aux secrets de votre âme.

Damis

Après ?

Germain

Épargnez-vous ces inutiles soins ; Ce qu'on ne me dit pas, je ne le fais pas moins.

Damis

Si je le laisse aller, il va par complaisance, De mes propres amours me faire confidence.

Germain

Oui, monsieur ; cet air froid qui cache votre feu, Vos discours, votre ton, tout cela n'est qu'un jeu.

Damis

Très scrupuleusement gardez vos conjectures. S'il venait jusqu'à moi les plus légers murmures... Vous m'entendez ?...

Germain

Ces mots sont significatifs.

Damis

C'est que je n'aime point les esprits inventifs.

Germain

Moi, je n'invente rien. Vous n'aimez pas Mélise ? Sa main par Lisimon ne vous est pas promise ? Ce portrait que tantôt vous observiez...

Damis

Eh bien ?

Germain

Me direz-vous aussi que ce n'est pas le sien ? D'après son grand tableau lorsqu'elle fut sortie, Vous fîtes l'autre jour tirer cette copie.

Damis

Motus, encore un coup, ou gare...

Germain

Avec ce ton, Vous obtenez des droits sur ma discrétion.

À part.

On entend chanter, faire du bruit derrière le théâtre.

Damis

Prévenez là-dedans qu'à me suivre on s'apprête. Qu'on ne s'éloigne pas. Ma surprise est complète ! Qu'est-ce que ce train là ? Va-t-en voir à l'instant.

Germain

C'est monsieur Floricourt, qui s'annonce en chantant. Il est votre rival...

Damis

Lui ?

Germain

Déclaré.

Damis

Quel conte !

Scène 6

Germain, Floricourt, Damis

Germain sort.

Germain

Tenez, lui-même ici vous en rendra bon compte, Il est franc.

Floricourt

Je suis triste, et je viens près de toi, Pour éclaircir le noir qui s'empare de moi. Que je te trouve heureux ! Un esprit toujours libre ! Tu maintiens dans tes goûts le plus juste équilibre. Le fort prévient tes voeux, tout succède à ton gré ; Très peu d'ambition, un amour tempéré ! Moi, je suis ballotté de toutes les manières : Le feu plus que jamais s'est mis dans mes affaires. Tout, depuis ce matin, m'affecte horriblement.

Damis

Depuis ce matin ?

Floricourt

Oui.

Damis

Le terme est alarmant.

Floricourt

Ma sensibilité devient insupportable.

Damis

Allons, remettez-vous un revers vous accable ! Comment vont les amours, les projets, tout le train ?

Floricourt

Nous vivons, mon ami, dans un siècle d'airain. Rien n'avance ne va... j'ai plus de cent paroles : Pour les effets, néant... J'ai beau changer de rôles, Saisir l'esprit, le ton de nos sociétés, Amuser tous les jours dix cercles d'hébétés, Voir les gens qu'il faut voir, briller par ma dépense, Renchérir sur ces riens qui font notre importance, Je reste là tout net... On me berce d'espoir ; Vingt billets le matin m'invitent pour le soir ; On me fête, et c'est tout :avantage stérile ! J'ai prouvé cependant que je puis être utile... Tiens, pas plus tard qu'hier, dans un fort grand soupé, J'eus des traits d'un bonheur... dont chacun fut frappé. On murmurait tout bas, il est vraiment aimable. J'abîmai le baron ; il parut détestable. Je fis rire Chloé, rire jusqu'à l'excès Une bégueule morne et qui ne rit jamais... Tu fais qu'elle peut tout, qu'on obtient tout par elle. Eh bien, quand on sourit, je réclamai son zèle ; Elle me répondit par des airs nonchalants, Me pria de descendre et d'appeler ses gens. Eh, sur ces têtes là fondés quelque espérance Nulle solidité, point de reconnaissance. Qu'ils s'arrangent : je sens qu'il faut vivre pour soi, Et mon ingrat pays n'est pas digne de moi.

Damis

Comment je vous croyais en faveur.

Floricourt

Quel vertige ! Crois-tu donc à ce mot, à ce brillant prestige ? La faveur maintenant n'est qu'un flux et reflux ; On a beau la poursuivre, on ne la fixe plus. Il semble qu'aujourd'hui la fortune vous rie ; Demain le ciel se brouille, et la scène varie. Le terr[a]in où je marche est fertile en ingrats C'est un sable mouvant, qu'on sent fuir sous ses pas ; Et le public léger, qu'un changement réveille, Brise, en riant, l'autel qu'il encensait la veille. Ainsi de crainte en crainte, et d'espoir en espoir, On se tue à briguer ce qu'on ne peut avoir. Parmi cent concurrents coudoyé dans la foule, Moins de gré que de force, on cède au flot qui roule ; Et plus que mécontent, mais non pas converti, On se retrouve au point d'où l'on était parti.

Damis

Ce tableau me paraît frappant de ressemblance. Vous devenez profond !

Floricourt

Il le faut bien... on pense. C'est fait, je m'exécute, et borne mon roman.

Damis

Propos.

Floricourt

Ton oeil encor n'a pas saisi mon plan ?

Damis

Oh ! Pas le mot.

Floricourt

Écoute. Épouses-tu Mélise, Ne l'épouses-tu pas ?

Damis

La demande est exquise !

Floricourt

Quels que soient tes projets, je n'y pénètre pas ; Mais j'épouserai, moi.

Damis

Dès lors plus d'embarras. De vos expédients j'admire la justesse.

Floricourt

Nul procédé, surtout : le prix est pour l'adresse. Dorine me protège ; elle fait babiller : Moi, je possède l'art de la faire parler ; Je me la suis acquise et sa soi m'est connue.

Damis

Cette Dorine là me paraît entendue.

Floricourt

Et Lisimon, d'ailleurs, servira mon amour. On dit qu'il a jadis raffolé de la Cour ; Je veux lui mettre encor l'ambition en tête. C'est un ressort plaisant.

Damis

Et surtout fort honnête. Ainsi vous épousez ?

Floricourt

Un peu.

Damis

C'est mon avis.

Floricourt

Tes conseils sont très bons, tu les verras suivis.

Damis

Rien n'est mieux calculé qu'une telle conduite ; Et c'est avec plaisir que j'en verrai la suite. Vous n'aimez pas Mélise, on conçoit bien cela : Votre coeur ne s'est point oublie jusques là. Sa fraîcheur, sa jeunesse, une grâce piquante, D'un sourire attrayant la finesse éloquente, N'ont pu, j'en jurerais, vous inspirer un goût : Mais Lisimon est riche, et Mélise aura tout. Voilà ce qu'il vous faut ; rien n'est plus convenable ; Et c'est ce qu'on appelle un hymen très sortable. S'aimer, détail bourgeois ! Bravant ce sot abus, Vous allez épouser... quelques cent mille écus.

Floricourt

Oui. Par ce mariage ( et tu m'y détermines ) Je veux de ma fortune étayer les ruines. Pour les gens de notre ordre il n'est que ce recours. Étourdis par nos goûts, distraits par nos amours, Tant que l'activité nous tient lieu d'opulence, Nous vivons dans l'ivresse et dans l'indépendance. Autre temps, autres soins ; risquant quelques soupirs, Nous implorons l'hymen pour payer nos plaisirs. Adieu : je vais courir chez tous mes gens d'affaires, Et mettre à la raison intendant et notaires. Tous ces animaux là, qu'on voit en enrageant, Ont toujours de l'humeur, et n'ont jamais d'argent.

Damis

N'allez pas les manquer.

Il sort.

Floricourt

Non vraiment. Je te quitte. J'emporte un avis sage, et mon coeur le mérite.

Scène 7

Damis

Damis

D'un moment de dépit il peut tout obtenir ; Il va voir Lisimon, je dois le prévenir. N'eussé-je point d'amour, je lui serais contraire ; Je voudrais traverser le bonheur qu'il espère : L'amitié m'en eut seule inspiré le dessein. Sans adorer Mélise, il prétend à sa main ! Ses grâces, son esprit n'ont rien qui t'intéresse ! En elle il considère, il cherche la richesse ! Quel amant ! De mon but ne nous écartons point : L'amour me l'indiqua, la probité s'y joint. Mais si j'échoue enfin si Mélise enivrée Se borne à cette Cour dont elle est entourée ! Je ne le sais que trop, la beauté bien souvent, Attentive à l'hommage, est sourde au sentiment. Cachons encor le mien... Amour ! Tu fais si j'aime ! Ce pénible détour m'est dicté par toi-même. Mélise, tu le vois, est prête à t'échapper, Et je crois te servir, en osant la tromper.

Acte II

Scène 1

Damis

Damis

Chez Mélise, aujourd'hui ! Moi ! Quelle hardiesse ! Voyons : par l'oncle ici piquons un peu la nièce. Il va venir, osons ; et dans l'espoir que j'ai, En feignant un refus, vengeons-nous du congé. Je puis bien à mon tour risquer une imprudence

Scène 2

Damis, Lisimon

Damis

Ah ! Je vous attendais avec impatience.

absorbé dans la rêverie

Lisimon

Me voilà. J'en conviens j'étais dans ce moment, D'une vue assez neuve occupé fortement. Monsieur c'est que le tact des affaires publiques Veut de mâles esprits et des coeurs énergiques. Quand je m'en escrimais, j'accordais tout cela : Le tableau de l'Europe était imprimé là. Tu m'as fait avertir, j'accours, adieu l'idée, C'est le diable !

Damis

Pardon. Votre humeur est fondée.

Lisimon

C'est fait... que me veux-tu ?

Damis

Je me suis consulté, Et je peux avec vous parler en liberté. Mélise est fort aimable ; elle a droit de prétendre Aux hommages, aux voeux de l'amant le plus tendre ; Mais comment souffre-t-elle un cercle d'étourdis, D'agréables, de sots, par la mode enhardis, Du bon ton qu'ils n'ont pas se croyant les arbitres, Mettant leur ineptie à l'ombre de leurs titres, Traînant d'un luxe outré l'indiscret attirail, Petits sultans honnis même dans leur sérail ; Tous ces demi-seigneurs sans talents et sans âme, Qui bornent leurs exploits à tromper quelques femmes ; De pères très fameux enfants très peu connus, Dont on cite les noms, au défaut des vertus ?

Lisimon

Je vais, si tu le veux, t'expliquer ce mystère.

Damis

Soit.

Lisimon

Tel que tu me vois, jadis j'eus ma chimère, Comme un autre : à la cour j'étais fort assidu ; Dans un monde nouveau je me croyais perdu. Je proposais alors des plans économiques, Que je te montrerai, tous biens patriotiques, Bien conçus....

Damis

Je le crois.

Lisimon

J'osai les présenter ; Mais l'embarras était de les faire adopter. Ces gens-ci m'y servaient, du moins en apparence : Je les reçus chez moi, par excès de prudence. Sous les dehors du zèle, ils venaient par essaims, En obsédant ma nièce, opiner sur mes vins. Moi, comme un franc Gaulois, j'aime encor ma patrie. Leurs protestations trompaient ma bonhommie. Qu'ai-je embrassé ? Du vent. On ne m'écouta pas J'en fus pour mes calculs et pour mes résultats. Aussi tout va, Dieu fait ! Grâces a ma routine, J'aurais en trois matins remonté la machine. Je n'y renonce point ; mon porte-feuille est plein. Aujourd'hui secondé, j'exécute demain. Oui, Monsieur, qu'on m'installe, et je réponds du reste. Je puis être à l'état d'un profit manifeste. Brouillant, bouleversant les principes connus, J'arbore la réforme, et je pare aux abus. Voilà dans quel espoir ma folle complaisance A de ces importuns toléré l'affluence.

Damis

De leur zèle affecté voyez quels sont les fruits.

Lisimon

Puisqu'ils ne peuvent rien, ils seront éconduits.

Damis

Bon change-t-on ainsi sa manière de vivre ? Votre charmante nièce au tourbillon se livre ; Et croyant échapper à de tristes liens, Obéit à des goûts qui ne font pas les siens. Elle est à cette époque, ou l'âme irrésolue Entre différents choix reste encor suspendue. Son naturel heureux lutte et perce toujours ; Mais il faut avec vous s'expliquer sans détours, Il incline un peu trop vers la coquetterie, Jeu cruel qui bientôt mène à la perfidie, Des plus doux sentiments corrompt la pureté, Éteint le caractère et nuit à la beauté. Il faudrait à Mélise un ami difficile, Qui tourmentât son coeur, encor neuf et docile, Employât, pour le vaincre, un manège innocent, Y jetât par degrés un trouble intéressant, Enveloppât de fleurs les traits de la censure, Et sut, à force d'art, le rendre à la nature.

Lisimon

Eh bien, sois cet ami.

Damis

Moi ?

Lisimon

Toi-même, parbleu. Il faut, comme tu dis, la tourmenter un peu, Par de certains secrets dérouter son caprice, Retenir la coquette au bord du précipice ; Et lui sauvant surtout l'ennui de la leçon, La forcer par humeur d'avoir de la raison... L'idée est lumineuse, et je l'ai bien saisie. À l'application. Je t'en charge.

Il regarde de tous côtés avec un air mystérieux.

Damis

Folie. Revenons s'il vous plaît, et daignez m'écouter. Vous m'offrîtes sa main, je ne puis l'accepter. Je veux choisir, Monsieur, quelqu'un qui me convienne, Dont la façon de voir s'accorde avec la mienne, Qui connaisse le prix d'un amour délicat, Et fâche préférer le bonheur à l'éclat.

Lisimon

Tu m'étonnes beaucoup et je te crois à peine. Sans doute elle t'a fait quelque nouvelle scène, Car c'est une étourdie !... Ah ! Je vais la tancer D'une belle façon !

Damis

Gardez-vous d'y penser. Ne vous voilà-t-il pas, comme à votre ordinaire, Emporté ?...

Lisimon

J'en conviens, je suis un peu colère.

Damis

Un peu ? Beaucoup.

Reprenant le ton vif.

Lisimon

Eh bien, je me corrigerai. Mais on fera morbleu ce que je résoudrai. Dans ce que j'ai conclu je suis fixe et tenace. Ma nièce obéira...

Mélise entre dans ce moment. Ils se font une révérence, et Damis sort.

Damis

Modérez-vous, de grâce : De mon absence au moins choisissez le moment, Et qu'à cet entretien je ne sois pas présent Ciel ! Mélise !... Je sors.

Scène 3

Mélise, Lisimon, Dorine

Mélise

Damis ici ?

Lisimon

Lui-même. Pourquoi non, s'il vous plaît ?

Mélise

Ma surprise est extrême. Quand nous mariez-vous ?

Lisimon

Je le voudrais en vain Vous l'avez trop bien su guérir de ce dessein.

Mélise

Quoi ?...

Lisimon

Rien.

Mélise

Encore ?...

Lisimon

Eh bien !...

Mélise

Parlez.

Lisimon

Je vous annonce...

Mélise

Mais quoi donc ?

Lisimon

Que Damis à vos charmes renonce. De vos airs de vos tons, il est las à la fin. Il refuse, en un mot, le don de votre main.

Mélise

Il me refuse ?

Lisimon

Net. Mais cela sans colère, Toujours maître de lui ( car c'est son caractère ), Si posément enfin, et d'un air fi glacé, Que tout autre à ma place en serait courroucé.

Mélise

Courroucé ! Pourquoi donc ? Le trait est impayable.

Lisimon

Vous parait-il plaisant ?

Mélise

Damis est admirable ! C'est moi, Monsieur, c'est moi, qui, trompant son espoir, Lui mandais ce matin de ne me plus revoir.

Lisimon

Fable.

Dorine

Rien n'est plus vrai : ma maîtresse est vengée. De l'exécution cette main fut chargée.

Mélise

De sa froideur pour moi vous voilà convaincu ?

Lisimon

Oh ! oui.

Mélise

Vous en a-t-il longtemps entretenu ? Félicitez-vous bien, vantez votre conduite De vos précautions voilà quelle est la suite.

Affectant de la finesse.

Lisimon

Moi, j'ai cru que ces noeuds seraient bien assortis. J'ai même soupçonné que vous aimiez Damis.

Mélise

Mon oncle assurément le soupçon est unique. Vous êtes étonnant.

Lisimon

Non, je suis véridique.

Dorine

Que monsieur Lisimon a reprit clairvoyant ! Rien ne peut échapper à son oeil pénétrant. Il lit, sans se tromper, jusqu'au fond de nos âmes ; Comme il déchiffre un coeur ! Comme il connaît les femmes !

À Mélise avec humeur.

Lisimon

Que trop, en vérité. J'ai bien payé cela ; On est dupe longtemps avant d'en venir là... Mais, dans ce moment, ci je m'abuse peut-être, Je ne démêle rien, je ne fais rien connaître... Que m'importe après tout ? Congédiez Damis ; Si vous le voulez même, épousez le Marquis. Bel hymen

Mélise

Vous l'aimiez dans ces jours de folie, Où les gens du bel air étaient votre manie ; Quand mon oncle, en projets consumant chaque jour, En poste allait chercher des chagrins à la Cour... De tous ces meilleurs là vous goûtiez l'importance. Leur ton vous paraissait le ton par excellence.

Lisimon

Oh ! J'avais mes raisons. Le bien public d'ailleurs... Bref, c'est un autre temps, et je veux d'autres moeurs.

Dorine

Floricourt, au surplus, n'a rien pour vous déplaire. D'une vieille parente il sera légataire ; Sa naissance est illustre ; il est jeune, bien fait.

Mélise

Ah ! Vous le protégez ?...

À Lisimon.

Dorine

Enfin on s'y connaît. Puis, s'il vous revenait un jour en fantaisie De vouer à l'état votre rare génie, Aux airs de courtisan il fau[d]ra vous plier Et c'est un homme, au moins, qui peut vous appuyer. Quel plaisir de briller, d'étendre un peu sa sphère ! Une fois en crédit, que d'heureux on doit faire !

Lisimon

Tu crois donc qu'on pourrait.

Dorine

Je vous ai dévoilé.

Lisimon

Toi !... Comment donc ? Par où ?

Dorine

Tout en vous m'a parlé. Discours obscurs mais fins ; silence énigmatique... Et ce rire ingénu qui cache un politique.

Lisimon

L'y voilà.

Mélise

Finissez... Le beau raisonnement !

Lisimon

Eh ! Ce qu'elle dit là n'est pas sans fondement ; Elle voit assez bien. Mais j'insiste : ma nièce. Je veux encor pour vous signaler ma tendresse. Je regrette Damis, quoi que vous en disiez, Et veux le ramener dès ce soir à vos pieds. Je sens bien qu'il faudra, rappelant ma finesse, Négocier la chose avec un peu d'adresse... Mais on fait se tirer d'une difficulté, Et délicatement ménager un traité. Sois sûre... Enfin...

Scène 4

Mélise, Dorine

Mélise

Mon oncle est incompréhensible.

Dorine

Damis, toujours Damis ! Ce caprice est risible... Oui ; mais tous ces discours sont ici superflus. Damis est hors de Cour, et vous n'y songez plus.

Mélise

Y songer ! Il faudrait que je fusse bien folle ! Sa conduite avec moi cependant me désole. Je voudrais à mes pieds le voir s'humilier, Et...

Dorine

Ce procédé là serait plus régulier.

Mélise

N'en parlons plus.

Dorine

Sans doute.

Mélise

Au fond, je le déteste.

Dorine

De vos ressentiments ce dépit est le reste.

Mélise

Tu dis que mon billet n'a point paru l'aigrir ?

Dorine

Non ; tranquillisez-vous.

Mélise

Je n'en puis revenir. Nais moi, Dorine, aussi j'ai fait une imprudence ; Que prétendais-je enfin ?

Dorine

Punir son impudence.

Mélise

Dis sa discrétion, c'est le mot : en effet, Tu le fais comme moi, qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait Qui lui pût attirer cette rigueur extrême ?

Dorine

Comment, un insolent qui ne dit pas qu'il aime !

Mélise

Qu'il aime ! Il faut savoir s'il aime : le fais-tu ?

Dorine

Eh ! Mais, rien n'est plus clair.

Mélise

Moi, je n'en ai rien vu.

Dorine

Moi, je vous garantis qu'il brûle au fond de l'âme.

Mélise

Eh que ne parle-t-il ?

Dorine

Mais il craint pour sa flamme.

Mélise

Oh ! Il a bien raison... mais il faut s'expliquer.

Dorine

N'ayez pas seulement l'air de le remarquer.

Mélise

Bon !

Dorine

Laissons ce sujet ; car il vous indispose.

Mélise

Moi ! Non : autant parler de lui que d'autre chose. Tu peux continuer.

Dorine

Parlons-en donc... Eh bien, Puisque vous le voulez, qu'en dirons-nous ?

Mélise

Oh ! Rien.

Dorine

Pourquoi donc cette humeur et cette Impatience ? Si vous l'aimiez encor ?

Elles se taisent pendant un moment.

Mélise

Tais-toi.

Dorine

Le beau silence !

Mélise

Tu n'as point remarqué le portrait qu'il tenait ? Tu n'as point distingué ?

Dorine

Non, il l'examinait. D'un oeil très satisfait.

Haut.

Mélise

Je souffre le martyre ; Tu n'as rien entendu de ce qu'il a pu dire ?

Dorine

Il avait l'air content... c'est tout ce que je sai[s].

Mélise

Je ne demande pas s'il était triste ou gai ; Répondez juste au moins.

Dorine

Je quitte la partie. Mais j'aperçois Germain.

Mélise

Demeurez, je vous prie. Qu'il approche.

Scène 5

Mélise, Germain, Dorine

Il sort.

Mélise

Ah ! C'est toi Germain ?

Germain

Pour vous servir, Madame ; commandez, et je cours obéir. Je montais chez Damis.

Mélise

Il est ici ton maître ?

Germain

Oui, même tout le soir je crois qu'il y doit être.

Mélise

Seul ?

Germain

Seul, je l'imagine.

Mélise

Il ne peut être mieux. Tu fais apparemment qu'il est fort amoureux ?

Germain

Amoureux !

Mélise

Et bien plus, il ose le paraître...

Germain

Madame, écoutez donc...

Dorine

Dis, tu dois t'y connaître.

Germain

Je sais qu'il s'est donné ces airs là quelquefois.

Dorine

Et fait-on quel objet a décidé son choix ?

Germain

Non : il est fort discret, il soupire en silence ; Rien n'échappe avec lui..

Mélise

La bonne extravagance !

Dorine

Et ce portrait divin, dont il est enivré, Qu'il observe sans cesse avec l'air égaré, À ton compte, Germain, n'est-ce point un indice ?

Mélise

Va, parle a coeur ouvert, et quitte l'artifice.

Dorine

Sans doute : allons, du coeur.

Germain

S'il ne faut rien celer, Ce portrait lui plaît fort, et...

Mélise

Fais-le donc parler.

Dorine

Va donc.

Germain

Seul dans un coin quand il est à son aise, Il le tourne et retourne il le baise et rebaise ; Il lui parle souvent comme s'il l'entendait, Et lui reparle encor comme s'il répondait. Cela me charme, moi, je me plais à l'entendre.

Dorine

À cette école là tu deviendras fort tendre.

Mélise

Et l'on ne peut savoir quel est l'original ?

Germain

Non.

Dorine

Non ?

Mélise

Germain discret ! Mais cela n'est point mal... Oh ! C'est n'en doutons pas, quelque franche coquette ?

Germain

Madame, en vérité...

Mélise

Quelque folle parfaite ?

Germain

Madame, je rougis...

Mélise

J'en suis sûre.

Germain

Comment ? Quoi qu'il en soit enfin, le portrait est charmant.

Mélise

Affreux peut-être ?

Germain

Affreux ! Cela vous plaît à dire.

Mélise

Je le répète, affreux.

Germain

Je cède et me retire. Ah ! Ce pauvre portrait, comme vous le traiter ! Mais vous ne savez pas à qui vous insultez.

Mélise

Si Damis n'est point trop occupé de fa flamme, Dis-lui que je t'attends, ici même.

Germain

Oui, Madame.

Scène 6

Mélise, Dorine

Mélise

Il faut que je lui parle indispensablement. Oui...

Dorine

Ma maîtresse en tient indubitablement.

Mélise

Je veux qu'avant le soir tout ceci se termine.

Dorine

Comme il va s'applaudir !

Dorine, en sortant, rencontre Floricourt ; ils se sont réciproquement des signes.

Mélise

Retirez-vous, Dorine. J'entends du bruit : on vient. Ciel ! Floricourt ! L'ennui ! Mais feignons. Contre moi tout conspire aujourd'hui.

Scène 7

Floricourt, Mélise

Floricourt

On vous rencontre enfin ! Mais vous êtes charmante De disparaître ainsi, de tromper mon attente. Qu'elle est belle !

Mélise

Oh ! Laissez ce ton complimenteur.

Floricourt

Non, Madame ; avec vous ce ton là part du coeur.

Mélise

Du coeur ! Y songez-vous ? Vous léger, vous frivole !... Recueillez-vous, marquis : est-ce là votre rôle ?

Floricourt

Sans doute.

Mélise

Encore un coup, supprimons la fadeur ; Sinon je vous le dis, j'aurai beaucoup d'humeur, Et je vous ennuierai.

Floricourt

Non, cela ne peut être. Je cherche le plaisir, et vos yeux le font naître : Mais depuis près d'un mois, disons la vérité, Dans quelle solitude avez-vous végété ? C'est le conduire mal ; tout le monde en murmure. Plus de bals de soupers pas la moindre aventure ! Vous avez de l'humeur : on n'en est pas surpris. Vous prenez un travers, je vous en avertis. Comment donc, belle, aimable, à la fleur de votre âge, S'enterrer chez un oncle, et s'ériger en sage ! Mais vous n'y pensez pas ; il faut absolument Vous rendre à vos amis, vous remettre au courant. Je vous offre mes voeux qui sont flatteurs peut-être ; Mon nom, ce que je suis, et ce que je dois être, Une exigence enfin. Allons ouvrez les yeux Le temps vole, il échappe, il emporte les jeux. Ressuscitez ; sortez de cette nuit profonde, Et paraissons tous deux sur la scène du monde.

Mélise

Mais vous devenez fou !

Floricourt

Non, je ne le suis pas. C'est trop ensevelir de si brillants appas, Faits pour orner, Madame, un plus décent asile Que des cercles obscurs et l'ombre de la ville. Écoutez-moi : je viens d'apprendre en ce moment, J'en ai l'avis sur moi, que je dois sûrement. Hériter, avant peu, d'une tante éternelle !... Qui me remet toujours.

Mélise

Cette dame est cruelle.

Floricourt

Elle ne finit pas. Mais, pour cette fois ci, Il paraît cependant qu'elle a pris son parti. Elle a quatre-vingt ans, c'est l'âge des retraites. J'envahis sa fortune ; elle est des plus complètes. Le tout vous est offert. Nous mêlerons nos biens, Et l'opulence encor va ferrer nos liens.

Mélise

L'opulence et le coeur ? Est-il un autre empire ? Le trésor d'un amant c'est l'amour qu'il inspire. Est-il riche ? On l'ignore... on songe à ses vertus. Est-il pauvre ? On le venge, en l'aimant encor plus : Voilà mes sentiments.

Floricourt

Je vous en félicite. Vous bravez la fortune et cédez au mérite. Ce sacrifice est noble et surtout bien placé. Je savais à quel coeur je m'étais adressé.

Mélise

Par exemple, Marquis, permettez-moi de rire. Quoi, vous prenez pour vous ce que je viens de dire ?

Floricourt

Eh ! Comment s'y tromper ? Le détour est charmant.

Mélise

Encor ?

Il tombe à ses pieds.

Floricourt

Vous me voyez dans un enchantement !... Je suis las d'espérer. Décidez-vous de grâce. Écoutons la raison et laissons la grimace. Ah ! Je vous le demande au nom de nos beaux jours, Faisons à tout Paris envier nos amours.

Mélise

Trêve donc s'il vous plaît à la plaisanterie... Il extravague... On vient. Levez-vous, je vous prie.

Damis entre dans ce moment. Il est aperçu de Mélise, et non de Floricourt.

Floricourt, en sortant, rencontre Damis, et lui fait des signes d'un air triomphant.

Floricourt

Non. Je lis dans vos yeux dans ce tendre embarras, Que mon hommage a pris, et ne vous déplaît pas. C'est à moi d'affermir mon bonheur qui s'apprête. Tout me sert, et je cours assurer ma conquête.

Scène 8

Damis, Mélise

Damis

Fort bien ! Le tête-à-tête est un peu hasardé. Est-ce pour ce tableau que vous m'avez mandé ? Il est touchant !

Mélise

A-t-il le bonheur de vous plaire ?

Damis

Beaucoup.

Mélise

Il me parlait de son ardeur sincère.

Damis

Et vous daigniez répondre à des transports si doux ? C'est l'usage au surplus.

Haut.

Mélise

Mais serait-il jaloux ? J'étais libre, Monsieur, lorsqu'on vous lit descendre.

À part.

Damis

Vos ordres sont sacrés ; j'ai volé pour m'y rendre. L'entretien sera vif.

Mélise

M'expliquez-vous enfin Les propos que mon oncle a tenus ce matin ? Qu'est-ce que cet hymen, ce refus, cet outrage, Dont il vous accusait ?

Damis

Quand tout vous rend hommage, Madame, en vérité, pensez-vous à cela ? C'est une vision que cet outrage là. Ne le savez-vous pas ? Qui raconte exagère, Et c'est l'art d'embrouiller la chose la plus claire. Votre oncle brusquement vient m'offrir votre main. Je ne m'attendais pas à ce bonheur soudain ; Je n'avais ni le droit, ni l'orgueil d'y prétendre ; C'est en m'appréciant que j'osai m'en défendre. Voilà tout.

Mélise

Voilà tout ?

Damis

Mais vous, Madame, vous, M'expliquez-vous enfin quel est ce grand courroux, Cet étonnant billet qui de chez vous me chasse ? Comment me suis-je donc attiré ma disgrâce ?

Mélise

Ma lettre vous l'apprend sans rien dissimuler. Je suis lasse, Monsieur, d'apprêter à parler. Je suis jeune, on m'observe, on censure, on raisonne ; Et pour fuir les amants, je ne vois plus personne.

Damis

Est-ce à titre d'amant que je suis renvoyé ?

Mélise

Point de détail.

Damis

Je vois qu'on m'a calomnié. Quand on aime, on s'échappe, on se trahit. Madame, Vous ai-je dit un mot qui fît croire à ma flamme ?

Mélise

Eh ! Quand cela serait ?

Damis

Oui : mais... cela n'est pas.

Mélise

Quoi, votre empressement à suivre tous mes pas, Cette assiduité que tout Paris a vue, Et votre jalousie avec art retenue, N'annonçaient pas assez un homme qui prétend, Et semble, pour le dire, aux aguets d'un instant ?

Damis

Ah ! Ne confondons point : tout cela voulait dire Qu'on rencontre chez vous ce que mon coeur désire, Des grâces, des talents...

Mélise

Vous m'impatientez.

Damis

Un commerce divin, cent belles qualités. Cela signifiait que votre esprit enchante, Qu'on se plaît à vous voir, que vous êtes charmante. Enfin...

Mélise

Parlez.

Damis

Cela, je le dis sans détour, Prouvait tous vos attraits, sans prouver mon amour.

Mélise

Soit, soit. Eh ! Que me fait votre amour, je vous prie ?

Damis

Vous m'accusez ; il faut que je me justifie.

Mélise

De quoi donc ? Il m'outrage à chaque mot.

Damis

De quoi ? De l'amour prétendu qui vous révolte en moi.

Mélise

Vous me haïssez donc, Monsieur ?

Damis

Qui ? Moi, madame ?

Mélise

Répondez.

Damis

Mieux que moi vous lisez dans mon âme, Et c'est trop prolonger mon cruel embarras. Comment lorsqu'on vous voit, dire qu'on n'aime pas ? Un tel aveu pour vous serait tout neuf peut-être, Il pourrait vous fâcher ; mais vous l'auriez fait naître. Car enfin, si vos lois n'en veulent qu'aux amants, Pourquoi m'envelopper dans vos ressentiments ? pourquoi, prompte à risquer un arrêt qui m'accable, Si je suis innocent, me traiter en coupable ?

Mélise

Allez, Monsieur, allez, vous m'êtes odieux.

Damis

Vous ne fûtes jamais plus aimable à mes yeux.

Mélise

Éteignez-vous des miens.

Damis

D'où vient cette colère ? J'obéis, et je sors, de peur de vous déplaire.

Scène 9

Mélise

Mélise

Eh ! De cet homme là je serais le jouet ! Qu'est-ce donc qui me tient ? L'aimerais-je en effet ? Oh ! Que je l'aime ou non, je prétends qu'il fléchisse. Je le veux par raison, bien plus que par caprice... J'ai su toucher ton coeur, il a beau se masquer ; Et son adroit orgueil ne veut pas s'expliquer ! C'est mon maudit billet !... Qui me forçait d'écrire ? Que prétendais-je avant qu'il m'eut osé rien dire ? Ma conduite est étrange, incroyable vraiment ; Nais la sienne !... La sienne est un affront sanglant. Oh ! Cet homme est un monstre.... Eh bien, il est aimable, C'est la règle... Que faire ? Ô trouble insupportable ! Ce monstre là me plaît, je le sens, j'en rougis ; Mais je m'en vengerai, quand je l'aurai soumis.

Acte III

Scène 1

Lisimon

Lisimon

Ma foi, ce Floricourt n'est point aussi frivole... Cet homme, avec le temps, peut jouer un grand rôle. Dans ce moment encore, il m'a très bien parlé. Malgré mon air discret, comme il m'a démêlé ! La peste quel coup d oeil ! Oui, j'étais un barbare : Je désolais Mélise, il faut que je répare. Le marquis lui convient, il pense... Il ira loin, Et de lui quelque jour on peut avoir besoin. Que fait-on ?

Scène 2

Lisimon, Dorine, Mélise

Lisimon

Eh bien ! Qu'est-ce ? Un air mélancolique ? Moi, je veux qu'on me parle et qu'on se communique. Ça, raisonnons un peu : j'avais jugé trop tôt. Damis, je le vois bien, n'est pas ce qu'il vous faut. Il a je ne sais quoi qui d'abord intéresse ; Mais sa conduite sourde annonce trop d'adresse. Trop de flegme, à la longue, est à périr d'ennui, Et je crois que vraiment je me gâte avec lui.

Dorine

Vivat ! Enfin, monsieur redevient raisonnable. Damis a des moments, mais il n'est point aimable. Il aime avec méthode, il brûle sensément ; La mode en peut venir, et rien n'est moins plaisant.

Mélise

À ravir ! Comment donc ! Allez, Mademoiselle, Sachez une autre fois mesurer votre zèle ; Renfermez avec soin ces transports indiscrets, Et supprimez surtout le talent des portraits.

Dorine

Madame une autre fois je ferai moins sincère, Et je saurai...

Mélise

Sachez m'obéir et vous taire.

Lisimon

Sans doute elle outre un peu ; mais je crois qu'en effet Damis est trop contraint, et n'est point votre fait.

Mélise

Y longez-vous ? Laissez, laissez aller les choses. Je ne comprends plus rien à vos métaphores.

Lisimon

Oh ! Je veux vous venger d'un insolent refus.

Mélise

Je vous dispense, moi, de ces soins superflus.

Lisimon

Mon amitié pour lui, dans cette circonstance, Lui vaut de votre part un reste d'indulgence : Mais je vois clairement que vous le détestez, Et je ne prétends pas forcer les volontés. Rejeter un hymen pour lui trop honorable...

À part.

Mélise

Vous me persécutez. Il est insupportable !

Lisimon

Assurément il l'est, et j'en suis révolté. J'admire en pareil cas, votre sécurité : Je suis d'une fureur !... C'est que cette aventure Peut prendre dans le monde une sotte tournure. Je vois loin.

Mélise

Oui, très loin.

Lisimon

Et puis d'ailleurs j'ai su Que là-bas... À la Cour, il est très peu connu.

Mélise

Quoi, cela vous reprend ?

Il sort.

Lisimon

L'obscurité me blesse. Quand on a votre esprit, vos grâces, votre goût, Il faut prendre un mari fait pour aller à tout. J'ai des projets... je veux.... l'affaire m'intéresse ; Et pour bien des raisons, je dois venger ma nièce, En ce jour, à l'instant : oui, j'y cours de ce pas... Vous m'arrêtez en vain, je n'en démordrai pas. Je n'en point comme vous une tête légère, Qui veut et ne veut plus ; il faut du caractère.

Scène 3

Mélise, Dorine

À Dorine.

Mélise

Voilà du Floricourt... Si pourtant son humeur... Damis a dans mon oncle un zèle protecteur ! Je crois qu'il devient fou... Mais moi, suis-je plus sage ? De parler aujourd'hui vous avez une rage !

Dorine

Moi ?

Mélise

Damis est à plaindre.

Dorine

Il le mériterait.

À part.

Damis paraît, Dorine se retire.

Mélise

Hem ? Comment ? Votre esprit se forme tout-à-fait, Je vous trouve aujourd'hui brillante en réparties. Mais, par où de mon oncle arrêter les lubies ? Il va trouver Damis : que lui va-t-il conter ?

Scène 1V

Mélise, Damis

Mélise

Quoi, c'est vous ?

Damis

Je me sauve.

Après une pause.

Mélise

Oh vous pouvez rester. Savez-vous que tantôt j'étais fort singulière.

Damis

Vous vous en souvenez ?

Mélise

J'en ai ri la première. Je ne fais où j'ai pris ces indiscrets éclats. Il est tout simple au moins que vous ne m'aimiez pas.

Damis

Je vous ai rassurée.

Mélise

Et j'en suis fort contente.

Damis

Autant que je puis voir, l'amour vous épouvante ?

Mélise

Tout ce qui me fâchait, c'est qu'en vous défendant, Vous paraissiez encore avoir l'air d'un amant. Il régnait dans vos tons je ne sais qu'elle gêne, Qui sur vos sentiments me laissait incertaine. Oui, tenez, on eût dit que vous étiez piqué.

Damis

Voilà ce que dans moi vous avez remarqué ?

Mélise

C'est ce que j'ai cru voir.

Damis

Idée.

Mélise

En conscience, Êtes-vous bien certain de votre indifférence ?

Damis

Celui-là vient de loin ! Quoi, vous ne croyez pas ? Mais ne retournons point à nos premiers débats. Prenez garde; au traité vous êtes infidèle, C'est vous qui commencez à me chercher querelle. Quand je vous aimerais pensez-vous entre nous Que j'irais l'avouer après votre courroux Moi qui sais à quel point cela peut vous déplaire, Moi qu'on vient de chasser sans nul préliminaire ? Si contre moi le doute a bien pu vous armer, Quel sort me feriez-vous si j'osais vous aimer ?

Mélise

Le cas est différent.

Damis

Il deviendrait le même. Oh ! Je vous connais bien. Malheur qui vous aime !

Mélise

Quelle obstination !

Damis

Eh bien, n'en parlons plus. Pourquoi, sans nul objet, s'échauffer là-dessus ?

Mélise

Vous êtes incroyable avec votre système ! Comment ? Si vous m'aimiez, par un malheur extrême ! Loin d'en faire l'aveu, loin de me prévenir...

Damis

Mais... Il est quelquefois très bon de voir venir.

Mélise

Et le coeur est soumis à ces calculs infâmes ! Les hommes ! Quels fléaux ! Puis on s'en prend aux femmes ! D'un instinct libre et pur si l'amour est le fruit, Du moment qu'on raisonne, il est déjà détruit. L'homme honnête, Monsieur, dédaignant la finesse, Doit tout à son penchant, et rien à son adresse. Eh ! Qu'attendre d'un coeur par lui-même gêné, Qui, s'observant toujours, n'est jamais entraîné ? Il faut s'abandonner, sentir tout, ne rien feindre, S'enflammer pour le prix, sans projet pour l'atteindre. Qui sait le mieux tromper, plaît quelquefois le mieux : Mais qui plaît sans aimer, jouit sans être heureux. Ah ! Je plains bien le sort d'une femme sensible !...

Damis

Ce phénix, s'il existe, est au moins invisible.

Mélise

À vos yeux.

Damis

Le trouver, c'est l'affaire du temps. Sous le masque entre nous reconnaît-on les gens ? De vos goûts passagers comment suivre les traces ? Le sentiment chez vous disparaît sous les grâces.

Mélise

Quoi vous ne savez pas lire au fond de nos coeurs ?

Damis

Moi ! Vraiment je le donne aux plus fins connaisseurs.

Mélise

Vous n'avez donc pas vu que cent fois dans sa vie, Floricourt, par exemple, et m'excède et m'ennuie ? Vous n'avez donc point vu malgré tous leurs propos, Que même en les fêtant, je méprise les sots ; Qu'au milieu du grand monde, où je parais légère, Je me suis fait un plan et presqu'un caractère ; Qu'à la foule bruyante, à mille jolis riens, J'ai souvent préféré vos graves entretiens ; Et que ?...

Damis

Vous vous taisez ? Pourquoi donc ?

Mélise

Je m'admire !

Damis

Eh bien ?

Mélise

Eh bien, Monsieur... Je n'ai plus rien à dire.

Damis

Quand le coeur ne sent rien...

Scène 5

Floricourt, Mélise, Damis

S'approchant.

Floricourt

D'honneur le tour est gai. Ah ! Je respire enfin, notre oncle est subjugué. Jugez s'il m'aime ! Il veut, et dès cette journée, Décider mon bonheur, fixer notre hyménée. Il est expéditif.

Mélise

Fort bien, Marquis, fort bien ! L'aveu de Lisimon vous assure du mien : Vous pouvez y compter.

Floricourt

Après ce tour d'adresse, Il serait trop piquant...

Mélise

Mais par quelle finesse Avez-vous donc, Monsieur, retourné son esprit ?

Floricourt

Bien dit.

Mélise

Voyons.

Floricourt

Pour le réduire, il a fallu lui plaire. Votre oncle s'est d'abord armé d'un front sévère. J'ai radouci mon ton pour ne le point heurter, Et j'ai surpris enfin l'instant de le flatter. J'ai vanté son discours soi-disant laconique, Sa pénétration, surtout sa politique : Je me fuis étonné qu'un homme tel que lui, Ne fût point dans l'état très puissant aujourd'hui. Vous auriez un oeil d'aigle, un abord populaire, Et l'art d'approfondir, joint avec l'art de plaire ! Lui disais-je à peu près : il l'a cru bonnement. Moi de montrer alors un zèle véhément, D'offrir tout mon crédit... Enfin rien ne l'arrête, Le voilà décidé.

À part en regardant Damis.

Mélise

Mais c'est une conquête. Voyez si rien l'émeut.

Floricourt

L'amour agit pour nous.

Mélise

Puisque mon oncle enfin est appuyé par vous, À ses nouveaux desseins je n'ose être contraire. Il faut...

Floricourt

Vous convenez que pour moi tout prospère. Notre hymen...

Mélise

Oui, Marquis, devient très positif.

Damis

La grandeur de votre oncle est un point décisif, Et...

Floricourt

J'ai craint de Damis quelque temps la poursuite ; On m'a tranquillisé.

Damis

Qui donc ?

Mélise

Dites-nous vite.

Floricourt

Je sais qu'il aime ailleurs.

Mélise

Il peut nous mettre au fait.

Floricourt

Eh comment donc ? Comment ?

Mélise

Il a certain portrait Qui ne le quitte pas.

Floricourt

C'est Céladon lui-même ! Oui, pour ce portrait là sa folie est extrême.

Damis

Madame il est trop vrai, je l'aime éperdument.

Mélise

L'original, sans doute est un objet charmant ?

Damis

Oh ! Charmant !

Mélise

Je le crois.

Damis

Je lui dois cet hommage.

Floricourt

Eh bien, s'il est ainsi, montrez-nous son image.

Damis

Si madame le veut, ma prudence consent ; Mais à condition que vous serez absent.

Floricourt

Moi ?

Damis

Vous.

Floricourt

Pour un portrait ? Allons, quelle manie !

Damis

Vous le faire entrevoir, c'est en donner copie.

Floricourt

Il est d'une rigueur Madame, prononcez.

Mélise

Mon sexe... est curieux.

Il baise la main de Mélise et sort.

Floricourt

J'entends, vous me chassez. Je vais de Lisimon aiguillonner le zèle ; Votre bonheur, le mien près de lui me rappelle, J'y vole en m'éclipsant d'un air paisible et doux, Je satisfais d'avance aux égards d'un époux.

Scène 6

Damis, Mélise

Damis

Cet hymen me paraît une affaire conclue.

Mélise

Tout de bon, croyez-vous que j'y sois résolue ?

Damis

Pourquoi non ? De votre oncle il a déjà l'aveu, Et... le vôtre suivra.

Mélise

Le mien ?... Voyons un peu Le Portrait.

Damis

Un moment.

Mélise

Volontiers. Mais, de grâce, Que vous importe enfin que cet hymen se fasse ? Vous êtes occupé tout le prouve et le dit : Ce que l'art veut cacher, l'art même le trahit. Pour moi, ce qui m'en plaît, tout haut je le confesse, C'est que vous possédez une étrange maîtresse. Elle est assurément calme dans ses amours. Elle sait que chez moi vous êtes tous les jours, Et son orgueil se tait, et son coeur est tranquille ! De tous vos soins pour moi spectatrice immobile, Madame ne dit mot, trouve que tout est bien, Et n'a garde avec vous de se plaindre de rien ! Elle a donc cinquante ans ?

Damis

Pas tout-à-fait encore. Elle n'en a que vingt.

À part.

Mélise

Quel conte ! Je l'abhorre.

Damis

Ah ! N'en parlez point mal. Quand vous la connaîtrez, D'un jugement trop prompt vous vous repentirez ; C'est moi qui vous le dis.

Mélise

Vous dites à merveille,

Damis

Vraiment ?

Mélise

Continuez, oui, je vous le conseille ; Que m'importe... Ah ! Je vois... peut-être croyez-vous Qu'une humeur sans motif cache un dépit jaloux ? Cela serait nouveau ! Moi, de la jalousie ! Moi, vous aimer ! Non, non; je n'en ai nulle envie. Je ne m'oppose point à vos félicités.

Damis

Vous ne devinez pas combien vous m'enchantez... C'est votre dernier mot ?

Mélise

Ce doute là m'offense. Vos discours à la fin lassent ma patience. Allez trouver, Monsieur, la beauté qui vous plaît, Et gardez constamment un aussi rare objet.

Damis

Je me le promets bien...

Mélise

Mon Dieu ! J'en étais sûre... Je me ravise, et veux connaître sa figure : Son naturel paisible, unique en ses effets, Me donne le désir de contempler ses traits.

Damis

Oh ! Dans ce moment-ci vous verriez mal sans doute.

Mélise

Elle craint mes regards ?

Damis

C'est moi... qui les redoute.

Mélise

Mais j'ai votre parole... Essuierai-je un refus ?

Damis

Pour juger sainement, vos sens font trop émus.

Mélise

Je le veux.

Damis

Je ne puis.

Mélise

Comptez, comptez d'avance, Puisqu'elle en a besoin, sur beaucoup d'indulgence.

Damis

Vous l'exigez ?

Mélise

Oui, oui. Mais donnez donc, Monsieur.

Damis

Oh, tout charmant qu'il est, il va vous faire peur.

Mélise

Ciel !

Damis

Je l'avais prévu.

Mélise

Mon portrait !

Damis

Oui, lui-même. C'est un vol que j'ai fait.

Après une pause riant.

Mélise

Cette audace est extrême ! Vraiment je l'ai tantôt joliment arrangé.

Damis

Puisqu'il est ressemblant, Madame, il est vengé.

Mélise

D'honneur, il est parlant, et... Quel fourbe vous êtes ! Voilà donc contre nous les complots que vous faites ? Sur l'excès de vos torts je n'ose m'arrêter. Pourquoi ravir un bien que l'on peut mériter ? Mais ce portrait enfin suffit-il pour m'instruire ?

Damis

Il est chargé de tout ; moi je n'ai rien à dire. D'ailleurs, puis-je jamais fléchir votre courroux ?

Mélise

Puisque vous en parlez, je conviens avec vous... C'est le cas ou jamais d'être fort en colère.

Damis

Oh, oui ! Vous servirez contre le téméraire.

Mélise

C'est selon... Cependant... Je dois... Que fais-je ?

Damis

Enfin... Quand le coupable plaît...

Damis

Fait-on grâce au larcin ? Il faut qu'absolument votre bouche prononce.

Après un silence.

Elle lui rend le portrait.

Mélise

Il vous tint lieu d'aveu : qu'il soit donc ma réponse.

Damis

Je tombe à vos genoux. Quel moment enchanteur. Plus je me suis contraint, plus je sens mon bonheur. Ne vous souvenez plus d'une ruse innocente, Qui peut-être a fixé votre âme indépendante... Ah, la mienne est à vous ! Recevez son serment. Le calme de mon front cachait un coeur brûlant. Je redoutais vos goûts, le Marquis... vos caprices, Vous ne vous doutiez pas de tous mes sacrifices. Des combats douloureux voilà mes Seuls forfaits. J'ai feint quelques instants, pour ne feindre jamais. L'amour seul m'inspira : c'est lui qui me couronne. Le tour n'est pas si noir... vous riez.

Damis se met à genoux.

Mélise

Je pardonne.

Scène 7

Lisimon, Floricourt, Damis, Dorine

Ils restent tous dans un différente attitude.

Apercevant Damis à genoux de Mélise.

Lisimon

Que le notaire... Attends... Je reste confondu...

Floricourt

L'attitude me plaît... D'ailleurs c'est un rendu. Vous avez votre tour.

À Folrimont.

Lisimon

Quel est donc ce mystère ? Que diable ! Je croyais que vous aviez su plaire.

Floricourt

Eh bien, vous vous trompiez.

Damis

Daignez combler mes voeux.

Dorine

Courage.... ou vous voilà disgraciés tous deux.

À Mélise.

Il s'échappe, en faisant signe qu'on ne prenne pas garde a lui.

Floricourt

Adieu nos grands projets. Tout amant à ma place S'en irait contristé, honteux de sa disgrâce. Un tendre désespoir m'ennuierait à mourir. Éprouve-je un revers ? Je médite un plaisir. Je reviens à mes goûts, il me faut des coquettes. Damis est trop heureux ! Je le suis, si vous l'êtes.

Scène 8

Lisimon, Germain

Lisimon

Pour chasser un rival ton secret est fort bon.

Germain

Nous avons esquivé la déclaration !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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