Acte I
Scène 1
Germain, Dorine
Germain
Ce que c'est d'habiter dans le même logis ! On va l'on se cultive et l'on voit tes amis.
Dorine
Ton maître ?...
Germain
Quel motif peut ici te conduire ?
Dorine
Un billet qu'à Damis, Mélise vient d'écrire.
Germain
Billet doux ?
Dorine
Il suffit ; tout va se déclarer.
Germain
Tu n'aimes point Damis ?
Dorine
Et comment l'endurer ? Quel homme !...
Germain
Réservé, n'osant rien se permettre.
Dorine
Monsieur apparemment craint de se compromettre. C'est un air, c'est un ton équivoque et discret, Un feu sourd qui veut naître et soudain disparaît. Je veux, moi, qu'en aimant l'on bavarde, l'on rie, Qu'on se plaigne, se brouille, et se réconcilie.
Germain
Qu'on ait le diable au corps.
Dorine
Ton Damis ne l'a pas. Il est du plus beau froid !...
Germain
Il te faut des éclats, Des soins... marqués.
Dorine
Oh ! Oui !
Germain
Sur ce pied-là mon maître ; Neuf ou dix mois plus tôt était ton fait peut-être. Moi je l'ai vu, soumis à la commune loi, Prodiguer, comme un autre, et son coeur et sa foi. Il est vrai qu'aujourd'hui ce n'est plus le même homme, Et je te l'avouerai, quelquefois m'assomme Avec son air tranquille et son ton mesuré. Non, depuis sa réforme, il n'est plus à mon gré ; J'en suis fâché pour lui.
Dorine
Tu n'es pas à connaître De quels graves motifs sa réforme a pu naître.
Germain
Mais... j'en fixe l'époque au goût très singulier Que pour certaine femme il eut l'hiver dernier. C'était un vrai lutin ne voulant que séduire Attirant avec art, dans l'espoir d'éconduire, Bien parjure, bien gai, de tout faisant un jeu : Il alla brusquement l'étourdir d'un aveu ; La dame s'en moqua, prit son vol de plus belle, Et voilà vingt amants attroupés autour d'elle. Le dépit, la fureur, la plainte étaient son lot : Bref l'amour cette fois n'en avait fait qu'un sot. Depuis cet accident, il a juré sans doute, Voulant un autre sort, de prendre une autre route, D'élaguer tes soupirs, les protestations Et d'être moins alerte en déclarations. Quelqu'amoureux qu'on soit, Dorine, Dieu fait comme Quatre mois de rigueur découragent un homme.
Dorine
À ce qu'il m'a semblé.
Germain
Malgré son changement, Mélise l'aime enfin... assez passablement.
Dorine
Tu crois cela ?
Germain
Très fort.
Dorine
Va, va, pure chimère.
Germain
Point.
Dorine
Allons, à vingt ans on n'aspire qu'à plaire. Veuve d'un pédagogue appelé son mari, Elle a pris dans le monde un maintien aguerri ; Et de la liberté connaissant l'avantage, Elle ne voudra plus tâter de l'esclavage. D'honneur, l'indépendance est un état charmant ! Les villes, le spectacle et les goûts du moment, Et sa coquetterie à toute heure excitée, El le renom flatteur d'une femme citée, Voilà ce qui l'enivre !... À quelques humeurs près, Qui depuis plusieurs jours ont voilé ses attraits. Fière d'accumuler conquête sur conquête, Fort légère, un peu folle, et pourtant très honnête : Son unique désir, crois-moi, c'est de charmer : Nous vous laissons le soin et l'embarras d'aimer. Mais aussi qu'un amant à mots couverts s'explique Qu'il élude l'aveu... Ma foi cela nous pique. Vous entendre gémir et soupirer vos feux Moi, c'est là dans l'amour ce que j'aime le mieux. Un aveu réjouit... un soupir intéresse.
Germain
Je suis tout stupéfait de ta délicatesse ! Mon maître cependant, Mélise en conviendra, Peut tourner une tête alors qu'il le voudra ; Et j'ai, moi qui te parle, adopté son système On se fait mieux aimer, ne disant pas qu'on aime. J'ai donné dans le piège où lui-même il fut pris : Eh bien, c'était l'enfer, et mépris sur mépris. Tu n'imagines pas, pour les plus minces charmes, Ce qu'il m'en a coûté de soupirs et de larmes C'est une conscience... Il faut changer cela Et faire un peu la loi.
Dorine
J'aime ce projet là.
Germain
Qu'il me vienne à présent quelqu'adroite soubrette. Je vous la mène un train !...
Dorine
Oui-dà ?
Germain
J'ai la recette. Eh ! Ne valons-nous pas ton sublime marquis, Par sa frivolité connu dans tout Paris, Étourdi s'il en fut, grand conteur de sornettes, Et trop distrait surtout, pour acquitter ses dettes ? Mélise franchement...
Dorine
Dis ce qu'il te plaira. Nous savons mieux que toi tous les talents qu'il a. Il doit, il se ruine.
Germain
On le dit.
Dorine
Bagatelle. Il subvient à propos aux langueurs de mon zèle Donne sans trop compter et va toujours semant Ce qui mène une intrigue et distingue un amant.
Germain
Comme il voudrait enfin avancer ses affaires, N'a-t-il pas depuis peu doublé tes honoraires ? Il a craint les longueurs... N'importe, malgré toi, Votre bon oncle est fou de Damis et de moi.
Dorine
Il est vrai que Damis aujourd'hui s'en empare.
Germain
Il nous a proposé sa nièce.
Dorine
Le barbare ! Ne me parle jamais de ce vieux éventé. C'est le dernier qu'il voit dont il est entêté. Ce qu'il veut le matin, le soir peut lui déplaire Et lassé de ton maître, il voudra s'en défaire Tête vague esprit faible et sans le moindre plan. Ne fut-il pas jadis apprentif courtisan ? Je riais de le voir, dans son humeur caustique, S'ériger en penseur trancher du politique. Affectant tous les airs et n'en ayant aucun Il se croyait utile, et n'était qu'importun. Ce ton a disparu maintenant c'est un autre. Il est peut-être bon mais ce n'est pas le nôtre On entre : c'est Damis... Il a l'air de rêver.
Scène 2
Germain, Dorine, Damis
Germain
Ne l'interrompons point.
Dorine
Laisse-moi l'observer. Chut.
Germain
Il tient le portrait de Mélise elle-même Il croit que je l'ignore.
Damis
Oui, c'est celle que j'aime. Voilà ces traits si doux, ce naïf enjouement Ces regards ou l'esprit est joint au sentiment. Heureuse illusion qui me rends sa présence, L'amour ne t'inventa que pour charmer l'absence. Je ne fais cependant ; ce portrait séducteur, En captivant mes yeux, contente peu mon coeur. Un reproche secret vient troubler mon ivresse. Qu'est-ce qu'un bien qui pèse à la délicatesse ? Ce qui m'enchante ici, gage trop imparfait, N'est qu'un larcin, hélas ! Et dut être un bienfait.
À part.
Haut, à Germain.
Dorine
Il soupire !... Sur quoi promène-t-il sa vue ?
Germain
C'est que de ses bijoux il a fait la revue ; C'est un portrait qu'il a tiré de son écrin. De ces misères là nous tenions magasin.
Dorine
Un portrait !
Damis
Que dis-tu ?
Germain
Je dis que quelque belle Vous a sans doute fait cette faveur nouvelle.
Damis
Le drôle n'en croit rien.
Dorine
Monsieur !...
Damis
Qu'est-ce ?
Dorine
Un billet.
Damis
De Mélise ?
Dorine
Prenez et lisez s'il vous plaît.
Après avoir parcouru le billet.
Il relit le billet à voix basse.
Apercevant Germain qui a les yeux sur sa lettre.
Damis
Voyons : d'un vain espoir je me flatte peut-être... Me trompé-je ? Comment ! Ne laissons rien paraître. « Vos assiduités, j'aurais dû le prévoir, Fixent sur moi les yeux d'un monde susceptible. Échappons aux propos en cessant de nous voir. Quel que soit cet effort, j'ai cru me le devoir, Et votre calme heureux m'y rendra moins sensible. » Que fais-tu là ? Va-t-en.
Germain
Perte, n'y fait pas bon !
Germain sort.
Damis
Qu'on fâche si bientôt je puis voir Lisimon.
Scène 3
Damis, Dorine
Damis
Comment interpréter... Je tremble...
Dorine
Quel nuage...
Damis
Je dois récompenser, Dorine, un tel message.
Dorine
Vous moquez-vous ?
Damis
Prenez.
Dorine
Soit : mais en vérité, Vous pouviez être ingrat avec sécurité.
Damis
Je hais ce vice là.
Dorine
Vous êtes magnifique. Ce procédé, Monsieur, est vraiment héroïque. Je n'imaginais pas ( voyez le préjugé ! ) Qu'à prix d'or quelquefois on payât un congé,
Damis
Comment ?
Dorine
Vous le tenez.
Damis
Je soutiens...
Dorine
Je proteste. L'argent est bien donné... quitte à prouver le reste.
Damis
Un congé, dites-vous ?
Dorine
Oui, bien clair et bien net. J'ai vu, n'en doutez pas, composer ce billet ; J'ai vu, j'ai lu, relu le congé qu'il renferme. Tant pis, si votre orgueil est offensé du terme.
Damis
Je voulais de Mélise en cette occasion, Couvrir l'étourderie et l'indiscrétion : À ce qu'il me paraît, ce zèle est inutile. Votre maîtresse en moi trouve un ami docile, Soumis, respectueux qui n'a point hésité Pour souscrire à l'arrêt que son coeur a dicté.
Dorine
J'admire le biais dont vous prenez la chose. Ainsi vous acceptez la loi qu'on vous impose, Et ne murmurez pas d'un arrêt si soudain ?
Damis
L'a-t-elle écrit gaiement ?
Dorine
Sans gaîté, sans chagrin. D'un air indifférent.
Damis
Indifférent ?
Dorine
Sans doute. Pour écrire autrement, on fait ce qu'il en coûte.
Damis
Mais au fait, savez-vous le fin de tout ceci ?
Dorine
Je fais que cette nuit on a très mal dormi.
Damis
Ah, voilà contre moi ce qui la détermine !
Dorine
Mais ne dirait-on pas que ce n'est rien !
Damis
Dorine Approuve sa maîtresse ?
Dorine
Eh, ne le dois-je pas ?
Damis
Surtout quand elle fait de semblables éclats. La prudence le veut.
Dorine
J'aime la remontrance ! Éconduire un amant, c'est blesser la prudence, C'est bouleverser tout.
Damis
Un amant est fort bon !
Dorine
Ce titre là vous choque ?
Damis
Et c'est avec raison... Mais brisons là-dessus. Quoi que Mélise fasse, Je saurai constamment endurer ma disgrâce ; Et puisqu'une insomnie a causé mon malheur, Je juge le motif, pour calmer ma douleur. Ces événements là n'ont plus rien qui m'étonne. Le caprice m'exclut, l'amitié lui pardonne. L'indulgente amitié n'a jamais de fureurs Et ne connaît point l'art de contraindre les coeurs.
Elle sort.
Dorine
Oh, vive l'amitié qu'elle est calme et soumise ! Vous êtes surprenant. Je vais dire à Mélise Avec quelle douceur et de quel air serein On accueille chez vous ses billets du matin.
Scène 4
Damis
Damis
Enfin, Madame, enfin, je connais votre style. Vous voulez m'affliger, et j'en suis plus tranquille.
Scène 5
Germain, Damis
Germain
Lisimon est, dit-on chez Mélise.
Il lit le billet et chiffonne.
Damis
Il suffit.
Germain
Ce diable de billet lui tourmente l'esprit.
Damis
Vous me chassez ! Fort bien.
Germain
Fort mal.
Damis
À la bonne heure. Rien n'est encor perdu mon secret me demeure.
Germain
Pauvre avoir que cela !
Damis
De l'éclat et du bruit, Des soins trop prodigués c'est l'orgueil qui jouit. Il faut un autre frein à votre humeur légère ; Je vous ai fait parler, j'ai bien fait de me taire. On distrait votre coeur ;... il faut le ranimer, Et punir la coquette, en la forçant d'aimer. Mais ce cruel billet !... Gardons-nous de m'en plaindre. J'ai dû le désirer, beaucoup plus que le craindre ; C'est quelque chose au moins... Qu'est-ce que je prétends ? Fixer un coeur volage. Il résiste, et j'attends... J'attendrai. Ce billet m'a rendu l'espérance. Heureux d'être aujourd'hui l'objet d'une imprudence ! Trop heureux d'occuper ! Pour qui s'y connaît bien, Un dépit, un congé vaut toujours mieux que rien.
Germain
Monsieur...
Damis
Hein !...
Germain
Vous voulez me cacher votre flamme ; Je ne suis plus admis aux secrets de votre âme.
Damis
Après ?
Germain
Épargnez-vous ces inutiles soins ; Ce qu'on ne me dit pas, je ne le fais pas moins.
Damis
Si je le laisse aller, il va par complaisance, De mes propres amours me faire confidence.
Germain
Oui, monsieur ; cet air froid qui cache votre feu, Vos discours, votre ton, tout cela n'est qu'un jeu.
Damis
Très scrupuleusement gardez vos conjectures. S'il venait jusqu'à moi les plus légers murmures... Vous m'entendez ?...
Germain
Ces mots sont significatifs.
Damis
C'est que je n'aime point les esprits inventifs.
Germain
Moi, je n'invente rien. Vous n'aimez pas Mélise ? Sa main par Lisimon ne vous est pas promise ? Ce portrait que tantôt vous observiez...
Damis
Eh bien ?
Germain
Me direz-vous aussi que ce n'est pas le sien ? D'après son grand tableau lorsqu'elle fut sortie, Vous fîtes l'autre jour tirer cette copie.
Damis
Motus, encore un coup, ou gare...
Germain
Avec ce ton, Vous obtenez des droits sur ma discrétion.
À part.
On entend chanter, faire du bruit derrière le théâtre.
Damis
Prévenez là-dedans qu'à me suivre on s'apprête. Qu'on ne s'éloigne pas. Ma surprise est complète ! Qu'est-ce que ce train là ? Va-t-en voir à l'instant.
Germain
C'est monsieur Floricourt, qui s'annonce en chantant. Il est votre rival...
Damis
Lui ?
Germain
Déclaré.
Damis
Quel conte !
Scène 6
Germain, Floricourt, Damis
Germain sort.
Germain
Tenez, lui-même ici vous en rendra bon compte, Il est franc.
Floricourt
Je suis triste, et je viens près de toi, Pour éclaircir le noir qui s'empare de moi. Que je te trouve heureux ! Un esprit toujours libre ! Tu maintiens dans tes goûts le plus juste équilibre. Le fort prévient tes voeux, tout succède à ton gré ; Très peu d'ambition, un amour tempéré ! Moi, je suis ballotté de toutes les manières : Le feu plus que jamais s'est mis dans mes affaires. Tout, depuis ce matin, m'affecte horriblement.
Damis
Depuis ce matin ?
Floricourt
Oui.
Damis
Le terme est alarmant.
Floricourt
Ma sensibilité devient insupportable.
Damis
Allons, remettez-vous un revers vous accable ! Comment vont les amours, les projets, tout le train ?
Floricourt
Nous vivons, mon ami, dans un siècle d'airain. Rien n'avance ne va... j'ai plus de cent paroles : Pour les effets, néant... J'ai beau changer de rôles, Saisir l'esprit, le ton de nos sociétés, Amuser tous les jours dix cercles d'hébétés, Voir les gens qu'il faut voir, briller par ma dépense, Renchérir sur ces riens qui font notre importance, Je reste là tout net... On me berce d'espoir ; Vingt billets le matin m'invitent pour le soir ; On me fête, et c'est tout :avantage stérile ! J'ai prouvé cependant que je puis être utile... Tiens, pas plus tard qu'hier, dans un fort grand soupé, J'eus des traits d'un bonheur... dont chacun fut frappé. On murmurait tout bas, il est vraiment aimable. J'abîmai le baron ; il parut détestable. Je fis rire Chloé, rire jusqu'à l'excès Une bégueule morne et qui ne rit jamais... Tu fais qu'elle peut tout, qu'on obtient tout par elle. Eh bien, quand on sourit, je réclamai son zèle ; Elle me répondit par des airs nonchalants, Me pria de descendre et d'appeler ses gens. Eh, sur ces têtes là fondés quelque espérance Nulle solidité, point de reconnaissance. Qu'ils s'arrangent : je sens qu'il faut vivre pour soi, Et mon ingrat pays n'est pas digne de moi.
Damis
Comment je vous croyais en faveur.
Floricourt
Quel vertige ! Crois-tu donc à ce mot, à ce brillant prestige ? La faveur maintenant n'est qu'un flux et reflux ; On a beau la poursuivre, on ne la fixe plus. Il semble qu'aujourd'hui la fortune vous rie ; Demain le ciel se brouille, et la scène varie. Le terr[a]in où je marche est fertile en ingrats C'est un sable mouvant, qu'on sent fuir sous ses pas ; Et le public léger, qu'un changement réveille, Brise, en riant, l'autel qu'il encensait la veille. Ainsi de crainte en crainte, et d'espoir en espoir, On se tue à briguer ce qu'on ne peut avoir. Parmi cent concurrents coudoyé dans la foule, Moins de gré que de force, on cède au flot qui roule ; Et plus que mécontent, mais non pas converti, On se retrouve au point d'où l'on était parti.
Damis
Ce tableau me paraît frappant de ressemblance. Vous devenez profond !
Floricourt
Il le faut bien... on pense. C'est fait, je m'exécute, et borne mon roman.
Damis
Propos.
Floricourt
Ton oeil encor n'a pas saisi mon plan ?
Damis
Oh ! Pas le mot.
Floricourt
Écoute. Épouses-tu Mélise, Ne l'épouses-tu pas ?
Damis
La demande est exquise !
Floricourt
Quels que soient tes projets, je n'y pénètre pas ; Mais j'épouserai, moi.
Damis
Dès lors plus d'embarras. De vos expédients j'admire la justesse.
Floricourt
Nul procédé, surtout : le prix est pour l'adresse. Dorine me protège ; elle fait babiller : Moi, je possède l'art de la faire parler ; Je me la suis acquise et sa soi m'est connue.
Damis
Cette Dorine là me paraît entendue.
Floricourt
Et Lisimon, d'ailleurs, servira mon amour. On dit qu'il a jadis raffolé de la Cour ; Je veux lui mettre encor l'ambition en tête. C'est un ressort plaisant.
Damis
Et surtout fort honnête. Ainsi vous épousez ?
Floricourt
Un peu.
Damis
C'est mon avis.
Floricourt
Tes conseils sont très bons, tu les verras suivis.
Damis
Rien n'est mieux calculé qu'une telle conduite ; Et c'est avec plaisir que j'en verrai la suite. Vous n'aimez pas Mélise, on conçoit bien cela : Votre coeur ne s'est point oublie jusques là. Sa fraîcheur, sa jeunesse, une grâce piquante, D'un sourire attrayant la finesse éloquente, N'ont pu, j'en jurerais, vous inspirer un goût : Mais Lisimon est riche, et Mélise aura tout. Voilà ce qu'il vous faut ; rien n'est plus convenable ; Et c'est ce qu'on appelle un hymen très sortable. S'aimer, détail bourgeois ! Bravant ce sot abus, Vous allez épouser... quelques cent mille écus.
Floricourt
Oui. Par ce mariage ( et tu m'y détermines ) Je veux de ma fortune étayer les ruines. Pour les gens de notre ordre il n'est que ce recours. Étourdis par nos goûts, distraits par nos amours, Tant que l'activité nous tient lieu d'opulence, Nous vivons dans l'ivresse et dans l'indépendance. Autre temps, autres soins ; risquant quelques soupirs, Nous implorons l'hymen pour payer nos plaisirs. Adieu : je vais courir chez tous mes gens d'affaires, Et mettre à la raison intendant et notaires. Tous ces animaux là, qu'on voit en enrageant, Ont toujours de l'humeur, et n'ont jamais d'argent.
Damis
N'allez pas les manquer.
Il sort.
Floricourt
Non vraiment. Je te quitte. J'emporte un avis sage, et mon coeur le mérite.
Scène 7
Damis
Damis
D'un moment de dépit il peut tout obtenir ; Il va voir Lisimon, je dois le prévenir. N'eussé-je point d'amour, je lui serais contraire ; Je voudrais traverser le bonheur qu'il espère : L'amitié m'en eut seule inspiré le dessein. Sans adorer Mélise, il prétend à sa main ! Ses grâces, son esprit n'ont rien qui t'intéresse ! En elle il considère, il cherche la richesse ! Quel amant ! De mon but ne nous écartons point : L'amour me l'indiqua, la probité s'y joint. Mais si j'échoue enfin si Mélise enivrée Se borne à cette Cour dont elle est entourée ! Je ne le sais que trop, la beauté bien souvent, Attentive à l'hommage, est sourde au sentiment. Cachons encor le mien... Amour ! Tu fais si j'aime ! Ce pénible détour m'est dicté par toi-même. Mélise, tu le vois, est prête à t'échapper, Et je crois te servir, en osant la tromper.
Acte II
Scène 1
Damis
Damis
Chez Mélise, aujourd'hui ! Moi ! Quelle hardiesse ! Voyons : par l'oncle ici piquons un peu la nièce. Il va venir, osons ; et dans l'espoir que j'ai, En feignant un refus, vengeons-nous du congé. Je puis bien à mon tour risquer une imprudence
Scène 2
Damis, Lisimon
Damis
Ah ! Je vous attendais avec impatience.
absorbé dans la rêverie
Lisimon
Me voilà. J'en conviens j'étais dans ce moment, D'une vue assez neuve occupé fortement. Monsieur c'est que le tact des affaires publiques Veut de mâles esprits et des coeurs énergiques. Quand je m'en escrimais, j'accordais tout cela : Le tableau de l'Europe était imprimé là. Tu m'as fait avertir, j'accours, adieu l'idée, C'est le diable !
Damis
Pardon. Votre humeur est fondée.
Lisimon
C'est fait... que me veux-tu ?
Damis
Je me suis consulté, Et je peux avec vous parler en liberté. Mélise est fort aimable ; elle a droit de prétendre Aux hommages, aux voeux de l'amant le plus tendre ; Mais comment souffre-t-elle un cercle d'étourdis, D'agréables, de sots, par la mode enhardis, Du bon ton qu'ils n'ont pas se croyant les arbitres, Mettant leur ineptie à l'ombre de leurs titres, Traînant d'un luxe outré l'indiscret attirail, Petits sultans honnis même dans leur sérail ; Tous ces demi-seigneurs sans talents et sans âme, Qui bornent leurs exploits à tromper quelques femmes ; De pères très fameux enfants très peu connus, Dont on cite les noms, au défaut des vertus ?
Lisimon
Je vais, si tu le veux, t'expliquer ce mystère.
Damis
Soit.
Lisimon
Tel que tu me vois, jadis j'eus ma chimère, Comme un autre : à la cour j'étais fort assidu ; Dans un monde nouveau je me croyais perdu. Je proposais alors des plans économiques, Que je te montrerai, tous biens patriotiques, Bien conçus....
Damis
Je le crois.
Lisimon
J'osai les présenter ; Mais l'embarras était de les faire adopter. Ces gens-ci m'y servaient, du moins en apparence : Je les reçus chez moi, par excès de prudence. Sous les dehors du zèle, ils venaient par essaims, En obsédant ma nièce, opiner sur mes vins. Moi, comme un franc Gaulois, j'aime encor ma patrie. Leurs protestations trompaient ma bonhommie. Qu'ai-je embrassé ? Du vent. On ne m'écouta pas J'en fus pour mes calculs et pour mes résultats. Aussi tout va, Dieu fait ! Grâces a ma routine, J'aurais en trois matins remonté la machine. Je n'y renonce point ; mon porte-feuille est plein. Aujourd'hui secondé, j'exécute demain. Oui, Monsieur, qu'on m'installe, et je réponds du reste. Je puis être à l'état d'un profit manifeste. Brouillant, bouleversant les principes connus, J'arbore la réforme, et je pare aux abus. Voilà dans quel espoir ma folle complaisance A de ces importuns toléré l'affluence.
Damis
De leur zèle affecté voyez quels sont les fruits.
Lisimon
Puisqu'ils ne peuvent rien, ils seront éconduits.
Damis
Bon change-t-on ainsi sa manière de vivre ? Votre charmante nièce au tourbillon se livre ; Et croyant échapper à de tristes liens, Obéit à des goûts qui ne font pas les siens. Elle est à cette époque, ou l'âme irrésolue Entre différents choix reste encor suspendue. Son naturel heureux lutte et perce toujours ; Mais il faut avec vous s'expliquer sans détours, Il incline un peu trop vers la coquetterie, Jeu cruel qui bientôt mène à la perfidie, Des plus doux sentiments corrompt la pureté, Éteint le caractère et nuit à la beauté. Il faudrait à Mélise un ami difficile, Qui tourmentât son coeur, encor neuf et docile, Employât, pour le vaincre, un manège innocent, Y jetât par degrés un trouble intéressant, Enveloppât de fleurs les traits de la censure, Et sut, à force d'art, le rendre à la nature.
Lisimon
Eh bien, sois cet ami.
Damis
Moi ?
Lisimon
Toi-même, parbleu. Il faut, comme tu dis, la tourmenter un peu, Par de certains secrets dérouter son caprice, Retenir la coquette au bord du précipice ; Et lui sauvant surtout l'ennui de la leçon, La forcer par humeur d'avoir de la raison... L'idée est lumineuse, et je l'ai bien saisie. À l'application. Je t'en charge.
Il regarde de tous côtés avec un air mystérieux.
Damis
Folie. Revenons s'il vous plaît, et daignez m'écouter. Vous m'offrîtes sa main, je ne puis l'accepter. Je veux choisir, Monsieur, quelqu'un qui me convienne, Dont la façon de voir s'accorde avec la mienne, Qui connaisse le prix d'un amour délicat, Et fâche préférer le bonheur à l'éclat.
Lisimon
Tu m'étonnes beaucoup et je te crois à peine. Sans doute elle t'a fait quelque nouvelle scène, Car c'est une étourdie !... Ah ! Je vais la tancer D'une belle façon !
Damis
Gardez-vous d'y penser. Ne vous voilà-t-il pas, comme à votre ordinaire, Emporté ?...
Lisimon
J'en conviens, je suis un peu colère.
Damis
Un peu ? Beaucoup.
Reprenant le ton vif.
Lisimon
Eh bien, je me corrigerai. Mais on fera morbleu ce que je résoudrai. Dans ce que j'ai conclu je suis fixe et tenace. Ma nièce obéira...
Mélise entre dans ce moment. Ils se font une révérence, et Damis sort.
Damis
Modérez-vous, de grâce : De mon absence au moins choisissez le moment, Et qu'à cet entretien je ne sois pas présent Ciel ! Mélise !... Je sors.
Scène 3
Mélise, Lisimon, Dorine
Mélise
Damis ici ?
Lisimon
Lui-même. Pourquoi non, s'il vous plaît ?
Mélise
Ma surprise est extrême. Quand nous mariez-vous ?
Lisimon
Je le voudrais en vain Vous l'avez trop bien su guérir de ce dessein.
Mélise
Quoi ?...
Lisimon
Rien.
Mélise
Encore ?...
Lisimon
Eh bien !...
Mélise
Parlez.
Lisimon
Je vous annonce...
Mélise
Mais quoi donc ?
Lisimon
Que Damis à vos charmes renonce. De vos airs de vos tons, il est las à la fin. Il refuse, en un mot, le don de votre main.
Mélise
Il me refuse ?
Lisimon
Net. Mais cela sans colère, Toujours maître de lui ( car c'est son caractère ), Si posément enfin, et d'un air fi glacé, Que tout autre à ma place en serait courroucé.
Mélise
Courroucé ! Pourquoi donc ? Le trait est impayable.
Lisimon
Vous parait-il plaisant ?
Mélise
Damis est admirable ! C'est moi, Monsieur, c'est moi, qui, trompant son espoir, Lui mandais ce matin de ne me plus revoir.
Lisimon
Fable.
Dorine
Rien n'est plus vrai : ma maîtresse est vengée. De l'exécution cette main fut chargée.
Mélise
De sa froideur pour moi vous voilà convaincu ?
Lisimon
Oh ! oui.
Mélise
Vous en a-t-il longtemps entretenu ? Félicitez-vous bien, vantez votre conduite De vos précautions voilà quelle est la suite.
Affectant de la finesse.
Lisimon
Moi, j'ai cru que ces noeuds seraient bien assortis. J'ai même soupçonné que vous aimiez Damis.
Mélise
Mon oncle assurément le soupçon est unique. Vous êtes étonnant.
Lisimon
Non, je suis véridique.
Dorine
Que monsieur Lisimon a reprit clairvoyant ! Rien ne peut échapper à son oeil pénétrant. Il lit, sans se tromper, jusqu'au fond de nos âmes ; Comme il déchiffre un coeur ! Comme il connaît les femmes !
À Mélise avec humeur.
Lisimon
Que trop, en vérité. J'ai bien payé cela ; On est dupe longtemps avant d'en venir là... Mais, dans ce moment, ci je m'abuse peut-être, Je ne démêle rien, je ne fais rien connaître... Que m'importe après tout ? Congédiez Damis ; Si vous le voulez même, épousez le Marquis. Bel hymen
Mélise
Vous l'aimiez dans ces jours de folie, Où les gens du bel air étaient votre manie ; Quand mon oncle, en projets consumant chaque jour, En poste allait chercher des chagrins à la Cour... De tous ces meilleurs là vous goûtiez l'importance. Leur ton vous paraissait le ton par excellence.
Lisimon
Oh ! J'avais mes raisons. Le bien public d'ailleurs... Bref, c'est un autre temps, et je veux d'autres moeurs.
Dorine
Floricourt, au surplus, n'a rien pour vous déplaire. D'une vieille parente il sera légataire ; Sa naissance est illustre ; il est jeune, bien fait.
Mélise
Ah ! Vous le protégez ?...
À Lisimon.
Dorine
Enfin on s'y connaît. Puis, s'il vous revenait un jour en fantaisie De vouer à l'état votre rare génie, Aux airs de courtisan il fau[d]ra vous plier Et c'est un homme, au moins, qui peut vous appuyer. Quel plaisir de briller, d'étendre un peu sa sphère ! Une fois en crédit, que d'heureux on doit faire !
Lisimon
Tu crois donc qu'on pourrait.
Dorine
Je vous ai dévoilé.
Lisimon
Toi !... Comment donc ? Par où ?
Dorine
Tout en vous m'a parlé. Discours obscurs mais fins ; silence énigmatique... Et ce rire ingénu qui cache un politique.
Lisimon
L'y voilà.
Mélise
Finissez... Le beau raisonnement !
Lisimon
Eh ! Ce qu'elle dit là n'est pas sans fondement ; Elle voit assez bien. Mais j'insiste : ma nièce. Je veux encor pour vous signaler ma tendresse. Je regrette Damis, quoi que vous en disiez, Et veux le ramener dès ce soir à vos pieds. Je sens bien qu'il faudra, rappelant ma finesse, Négocier la chose avec un peu d'adresse... Mais on fait se tirer d'une difficulté, Et délicatement ménager un traité. Sois sûre... Enfin...
Scène 4
Mélise, Dorine
Mélise
Mon oncle est incompréhensible.
Dorine
Damis, toujours Damis ! Ce caprice est risible... Oui ; mais tous ces discours sont ici superflus. Damis est hors de Cour, et vous n'y songez plus.
Mélise
Y songer ! Il faudrait que je fusse bien folle ! Sa conduite avec moi cependant me désole. Je voudrais à mes pieds le voir s'humilier, Et...
Dorine
Ce procédé là serait plus régulier.
Mélise
N'en parlons plus.
Dorine
Sans doute.
Mélise
Au fond, je le déteste.
Dorine
De vos ressentiments ce dépit est le reste.
Mélise
Tu dis que mon billet n'a point paru l'aigrir ?
Dorine
Non ; tranquillisez-vous.
Mélise
Je n'en puis revenir. Nais moi, Dorine, aussi j'ai fait une imprudence ; Que prétendais-je enfin ?
Dorine
Punir son impudence.
Mélise
Dis sa discrétion, c'est le mot : en effet, Tu le fais comme moi, qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait Qui lui pût attirer cette rigueur extrême ?
Dorine
Comment, un insolent qui ne dit pas qu'il aime !
Mélise
Qu'il aime ! Il faut savoir s'il aime : le fais-tu ?
Dorine
Eh ! Mais, rien n'est plus clair.
Mélise
Moi, je n'en ai rien vu.
Dorine
Moi, je vous garantis qu'il brûle au fond de l'âme.
Mélise
Eh que ne parle-t-il ?
Dorine
Mais il craint pour sa flamme.
Mélise
Oh ! Il a bien raison... mais il faut s'expliquer.
Dorine
N'ayez pas seulement l'air de le remarquer.
Mélise
Bon !
Dorine
Laissons ce sujet ; car il vous indispose.
Mélise
Moi ! Non : autant parler de lui que d'autre chose. Tu peux continuer.
Dorine
Parlons-en donc... Eh bien, Puisque vous le voulez, qu'en dirons-nous ?
Mélise
Oh ! Rien.
Dorine
Pourquoi donc cette humeur et cette Impatience ? Si vous l'aimiez encor ?
Elles se taisent pendant un moment.
Mélise
Tais-toi.
Dorine
Le beau silence !
Mélise
Tu n'as point remarqué le portrait qu'il tenait ? Tu n'as point distingué ?
Dorine
Non, il l'examinait. D'un oeil très satisfait.
Haut.
Mélise
Je souffre le martyre ; Tu n'as rien entendu de ce qu'il a pu dire ?
Dorine
Il avait l'air content... c'est tout ce que je sai[s].
Mélise
Je ne demande pas s'il était triste ou gai ; Répondez juste au moins.
Dorine
Je quitte la partie. Mais j'aperçois Germain.
Mélise
Demeurez, je vous prie. Qu'il approche.
Scène 5
Mélise, Germain, Dorine
Il sort.
Mélise
Ah ! C'est toi Germain ?
Germain
Pour vous servir, Madame ; commandez, et je cours obéir. Je montais chez Damis.
Mélise
Il est ici ton maître ?
Germain
Oui, même tout le soir je crois qu'il y doit être.
Mélise
Seul ?
Germain
Seul, je l'imagine.
Mélise
Il ne peut être mieux. Tu fais apparemment qu'il est fort amoureux ?
Germain
Amoureux !
Mélise
Et bien plus, il ose le paraître...
Germain
Madame, écoutez donc...
Dorine
Dis, tu dois t'y connaître.
Germain
Je sais qu'il s'est donné ces airs là quelquefois.
Dorine
Et fait-on quel objet a décidé son choix ?
Germain
Non : il est fort discret, il soupire en silence ; Rien n'échappe avec lui..
Mélise
La bonne extravagance !
Dorine
Et ce portrait divin, dont il est enivré, Qu'il observe sans cesse avec l'air égaré, À ton compte, Germain, n'est-ce point un indice ?
Mélise
Va, parle a coeur ouvert, et quitte l'artifice.
Dorine
Sans doute : allons, du coeur.
Germain
S'il ne faut rien celer, Ce portrait lui plaît fort, et...
Mélise
Fais-le donc parler.
Dorine
Va donc.
Germain
Seul dans un coin quand il est à son aise, Il le tourne et retourne il le baise et rebaise ; Il lui parle souvent comme s'il l'entendait, Et lui reparle encor comme s'il répondait. Cela me charme, moi, je me plais à l'entendre.
Dorine
À cette école là tu deviendras fort tendre.
Mélise
Et l'on ne peut savoir quel est l'original ?
Germain
Non.
Dorine
Non ?
Mélise
Germain discret ! Mais cela n'est point mal... Oh ! C'est n'en doutons pas, quelque franche coquette ?
Germain
Madame, en vérité...
Mélise
Quelque folle parfaite ?
Germain
Madame, je rougis...
Mélise
J'en suis sûre.
Germain
Comment ? Quoi qu'il en soit enfin, le portrait est charmant.
Mélise
Affreux peut-être ?
Germain
Affreux ! Cela vous plaît à dire.
Mélise
Je le répète, affreux.
Germain
Je cède et me retire. Ah ! Ce pauvre portrait, comme vous le traiter ! Mais vous ne savez pas à qui vous insultez.
Mélise
Si Damis n'est point trop occupé de fa flamme, Dis-lui que je t'attends, ici même.
Germain
Oui, Madame.
Scène 6
Mélise, Dorine
Mélise
Il faut que je lui parle indispensablement. Oui...
Dorine
Ma maîtresse en tient indubitablement.
Mélise
Je veux qu'avant le soir tout ceci se termine.
Dorine
Comme il va s'applaudir !
Dorine, en sortant, rencontre Floricourt ; ils se sont réciproquement des signes.
Mélise
Retirez-vous, Dorine. J'entends du bruit : on vient. Ciel ! Floricourt ! L'ennui ! Mais feignons. Contre moi tout conspire aujourd'hui.
Scène 7
Floricourt, Mélise
Floricourt
On vous rencontre enfin ! Mais vous êtes charmante De disparaître ainsi, de tromper mon attente. Qu'elle est belle !
Mélise
Oh ! Laissez ce ton complimenteur.
Floricourt
Non, Madame ; avec vous ce ton là part du coeur.
Mélise
Du coeur ! Y songez-vous ? Vous léger, vous frivole !... Recueillez-vous, marquis : est-ce là votre rôle ?
Floricourt
Sans doute.
Mélise
Encore un coup, supprimons la fadeur ; Sinon je vous le dis, j'aurai beaucoup d'humeur, Et je vous ennuierai.
Floricourt
Non, cela ne peut être. Je cherche le plaisir, et vos yeux le font naître : Mais depuis près d'un mois, disons la vérité, Dans quelle solitude avez-vous végété ? C'est le conduire mal ; tout le monde en murmure. Plus de bals de soupers pas la moindre aventure ! Vous avez de l'humeur : on n'en est pas surpris. Vous prenez un travers, je vous en avertis. Comment donc, belle, aimable, à la fleur de votre âge, S'enterrer chez un oncle, et s'ériger en sage ! Mais vous n'y pensez pas ; il faut absolument Vous rendre à vos amis, vous remettre au courant. Je vous offre mes voeux qui sont flatteurs peut-être ; Mon nom, ce que je suis, et ce que je dois être, Une exigence enfin. Allons ouvrez les yeux Le temps vole, il échappe, il emporte les jeux. Ressuscitez ; sortez de cette nuit profonde, Et paraissons tous deux sur la scène du monde.
Mélise
Mais vous devenez fou !
Floricourt
Non, je ne le suis pas. C'est trop ensevelir de si brillants appas, Faits pour orner, Madame, un plus décent asile Que des cercles obscurs et l'ombre de la ville. Écoutez-moi : je viens d'apprendre en ce moment, J'en ai l'avis sur moi, que je dois sûrement. Hériter, avant peu, d'une tante éternelle !... Qui me remet toujours.
Mélise
Cette dame est cruelle.
Floricourt
Elle ne finit pas. Mais, pour cette fois ci, Il paraît cependant qu'elle a pris son parti. Elle a quatre-vingt ans, c'est l'âge des retraites. J'envahis sa fortune ; elle est des plus complètes. Le tout vous est offert. Nous mêlerons nos biens, Et l'opulence encor va ferrer nos liens.
Mélise
L'opulence et le coeur ? Est-il un autre empire ? Le trésor d'un amant c'est l'amour qu'il inspire. Est-il riche ? On l'ignore... on songe à ses vertus. Est-il pauvre ? On le venge, en l'aimant encor plus : Voilà mes sentiments.
Floricourt
Je vous en félicite. Vous bravez la fortune et cédez au mérite. Ce sacrifice est noble et surtout bien placé. Je savais à quel coeur je m'étais adressé.
Mélise
Par exemple, Marquis, permettez-moi de rire. Quoi, vous prenez pour vous ce que je viens de dire ?
Floricourt
Eh ! Comment s'y tromper ? Le détour est charmant.
Mélise
Encor ?
Il tombe à ses pieds.
Floricourt
Vous me voyez dans un enchantement !... Je suis las d'espérer. Décidez-vous de grâce. Écoutons la raison et laissons la grimace. Ah ! Je vous le demande au nom de nos beaux jours, Faisons à tout Paris envier nos amours.
Mélise
Trêve donc s'il vous plaît à la plaisanterie... Il extravague... On vient. Levez-vous, je vous prie.
Damis entre dans ce moment. Il est aperçu de Mélise, et non de Floricourt.
Floricourt, en sortant, rencontre Damis, et lui fait des signes d'un air triomphant.
Floricourt
Non. Je lis dans vos yeux dans ce tendre embarras, Que mon hommage a pris, et ne vous déplaît pas. C'est à moi d'affermir mon bonheur qui s'apprête. Tout me sert, et je cours assurer ma conquête.
Scène 8
Damis, Mélise
Damis
Fort bien ! Le tête-à-tête est un peu hasardé. Est-ce pour ce tableau que vous m'avez mandé ? Il est touchant !
Mélise
A-t-il le bonheur de vous plaire ?
Damis
Beaucoup.
Mélise
Il me parlait de son ardeur sincère.
Damis
Et vous daigniez répondre à des transports si doux ? C'est l'usage au surplus.
Haut.
Mélise
Mais serait-il jaloux ? J'étais libre, Monsieur, lorsqu'on vous lit descendre.
À part.
Damis
Vos ordres sont sacrés ; j'ai volé pour m'y rendre. L'entretien sera vif.
Mélise
M'expliquez-vous enfin Les propos que mon oncle a tenus ce matin ? Qu'est-ce que cet hymen, ce refus, cet outrage, Dont il vous accusait ?
Damis
Quand tout vous rend hommage, Madame, en vérité, pensez-vous à cela ? C'est une vision que cet outrage là. Ne le savez-vous pas ? Qui raconte exagère, Et c'est l'art d'embrouiller la chose la plus claire. Votre oncle brusquement vient m'offrir votre main. Je ne m'attendais pas à ce bonheur soudain ; Je n'avais ni le droit, ni l'orgueil d'y prétendre ; C'est en m'appréciant que j'osai m'en défendre. Voilà tout.
Mélise
Voilà tout ?
Damis
Mais vous, Madame, vous, M'expliquez-vous enfin quel est ce grand courroux, Cet étonnant billet qui de chez vous me chasse ? Comment me suis-je donc attiré ma disgrâce ?
Mélise
Ma lettre vous l'apprend sans rien dissimuler. Je suis lasse, Monsieur, d'apprêter à parler. Je suis jeune, on m'observe, on censure, on raisonne ; Et pour fuir les amants, je ne vois plus personne.
Damis
Est-ce à titre d'amant que je suis renvoyé ?
Mélise
Point de détail.
Damis
Je vois qu'on m'a calomnié. Quand on aime, on s'échappe, on se trahit. Madame, Vous ai-je dit un mot qui fît croire à ma flamme ?
Mélise
Eh ! Quand cela serait ?
Damis
Oui : mais... cela n'est pas.
Mélise
Quoi, votre empressement à suivre tous mes pas, Cette assiduité que tout Paris a vue, Et votre jalousie avec art retenue, N'annonçaient pas assez un homme qui prétend, Et semble, pour le dire, aux aguets d'un instant ?
Damis
Ah ! Ne confondons point : tout cela voulait dire Qu'on rencontre chez vous ce que mon coeur désire, Des grâces, des talents...
Mélise
Vous m'impatientez.
Damis
Un commerce divin, cent belles qualités. Cela signifiait que votre esprit enchante, Qu'on se plaît à vous voir, que vous êtes charmante. Enfin...
Mélise
Parlez.
Damis
Cela, je le dis sans détour, Prouvait tous vos attraits, sans prouver mon amour.
Mélise
Soit, soit. Eh ! Que me fait votre amour, je vous prie ?
Damis
Vous m'accusez ; il faut que je me justifie.
Mélise
De quoi donc ? Il m'outrage à chaque mot.
Damis
De quoi ? De l'amour prétendu qui vous révolte en moi.
Mélise
Vous me haïssez donc, Monsieur ?
Damis
Qui ? Moi, madame ?
Mélise
Répondez.
Damis
Mieux que moi vous lisez dans mon âme, Et c'est trop prolonger mon cruel embarras. Comment lorsqu'on vous voit, dire qu'on n'aime pas ? Un tel aveu pour vous serait tout neuf peut-être, Il pourrait vous fâcher ; mais vous l'auriez fait naître. Car enfin, si vos lois n'en veulent qu'aux amants, Pourquoi m'envelopper dans vos ressentiments ? pourquoi, prompte à risquer un arrêt qui m'accable, Si je suis innocent, me traiter en coupable ?
Mélise
Allez, Monsieur, allez, vous m'êtes odieux.
Damis
Vous ne fûtes jamais plus aimable à mes yeux.
Mélise
Éteignez-vous des miens.
Damis
D'où vient cette colère ? J'obéis, et je sors, de peur de vous déplaire.
Scène 9
Mélise
Mélise
Eh ! De cet homme là je serais le jouet ! Qu'est-ce donc qui me tient ? L'aimerais-je en effet ? Oh ! Que je l'aime ou non, je prétends qu'il fléchisse. Je le veux par raison, bien plus que par caprice... J'ai su toucher ton coeur, il a beau se masquer ; Et son adroit orgueil ne veut pas s'expliquer ! C'est mon maudit billet !... Qui me forçait d'écrire ? Que prétendais-je avant qu'il m'eut osé rien dire ? Ma conduite est étrange, incroyable vraiment ; Nais la sienne !... La sienne est un affront sanglant. Oh ! Cet homme est un monstre.... Eh bien, il est aimable, C'est la règle... Que faire ? Ô trouble insupportable ! Ce monstre là me plaît, je le sens, j'en rougis ; Mais je m'en vengerai, quand je l'aurai soumis.
Acte III
Scène 1
Lisimon
Lisimon
Ma foi, ce Floricourt n'est point aussi frivole... Cet homme, avec le temps, peut jouer un grand rôle. Dans ce moment encore, il m'a très bien parlé. Malgré mon air discret, comme il m'a démêlé ! La peste quel coup d oeil ! Oui, j'étais un barbare : Je désolais Mélise, il faut que je répare. Le marquis lui convient, il pense... Il ira loin, Et de lui quelque jour on peut avoir besoin. Que fait-on ?
Scène 2
Lisimon, Dorine, Mélise
Lisimon
Eh bien ! Qu'est-ce ? Un air mélancolique ? Moi, je veux qu'on me parle et qu'on se communique. Ça, raisonnons un peu : j'avais jugé trop tôt. Damis, je le vois bien, n'est pas ce qu'il vous faut. Il a je ne sais quoi qui d'abord intéresse ; Mais sa conduite sourde annonce trop d'adresse. Trop de flegme, à la longue, est à périr d'ennui, Et je crois que vraiment je me gâte avec lui.
Dorine
Vivat ! Enfin, monsieur redevient raisonnable. Damis a des moments, mais il n'est point aimable. Il aime avec méthode, il brûle sensément ; La mode en peut venir, et rien n'est moins plaisant.
Mélise
À ravir ! Comment donc ! Allez, Mademoiselle, Sachez une autre fois mesurer votre zèle ; Renfermez avec soin ces transports indiscrets, Et supprimez surtout le talent des portraits.
Dorine
Madame une autre fois je ferai moins sincère, Et je saurai...
Mélise
Sachez m'obéir et vous taire.
Lisimon
Sans doute elle outre un peu ; mais je crois qu'en effet Damis est trop contraint, et n'est point votre fait.
Mélise
Y longez-vous ? Laissez, laissez aller les choses. Je ne comprends plus rien à vos métaphores.
Lisimon
Oh ! Je veux vous venger d'un insolent refus.
Mélise
Je vous dispense, moi, de ces soins superflus.
Lisimon
Mon amitié pour lui, dans cette circonstance, Lui vaut de votre part un reste d'indulgence : Mais je vois clairement que vous le détestez, Et je ne prétends pas forcer les volontés. Rejeter un hymen pour lui trop honorable...
À part.
Mélise
Vous me persécutez. Il est insupportable !
Lisimon
Assurément il l'est, et j'en suis révolté. J'admire en pareil cas, votre sécurité : Je suis d'une fureur !... C'est que cette aventure Peut prendre dans le monde une sotte tournure. Je vois loin.
Mélise
Oui, très loin.
Lisimon
Et puis d'ailleurs j'ai su Que là-bas... À la Cour, il est très peu connu.
Mélise
Quoi, cela vous reprend ?
Il sort.
Lisimon
L'obscurité me blesse. Quand on a votre esprit, vos grâces, votre goût, Il faut prendre un mari fait pour aller à tout. J'ai des projets... je veux.... l'affaire m'intéresse ; Et pour bien des raisons, je dois venger ma nièce, En ce jour, à l'instant : oui, j'y cours de ce pas... Vous m'arrêtez en vain, je n'en démordrai pas. Je n'en point comme vous une tête légère, Qui veut et ne veut plus ; il faut du caractère.
Scène 3
Mélise, Dorine
À Dorine.
Mélise
Voilà du Floricourt... Si pourtant son humeur... Damis a dans mon oncle un zèle protecteur ! Je crois qu'il devient fou... Mais moi, suis-je plus sage ? De parler aujourd'hui vous avez une rage !
Dorine
Moi ?
Mélise
Damis est à plaindre.
Dorine
Il le mériterait.
À part.
Damis paraît, Dorine se retire.
Mélise
Hem ? Comment ? Votre esprit se forme tout-à-fait, Je vous trouve aujourd'hui brillante en réparties. Mais, par où de mon oncle arrêter les lubies ? Il va trouver Damis : que lui va-t-il conter ?
Scène 1V
Mélise, Damis
Mélise
Quoi, c'est vous ?
Damis
Je me sauve.
Après une pause.
Mélise
Oh vous pouvez rester. Savez-vous que tantôt j'étais fort singulière.
Damis
Vous vous en souvenez ?
Mélise
J'en ai ri la première. Je ne fais où j'ai pris ces indiscrets éclats. Il est tout simple au moins que vous ne m'aimiez pas.
Damis
Je vous ai rassurée.
Mélise
Et j'en suis fort contente.
Damis
Autant que je puis voir, l'amour vous épouvante ?
Mélise
Tout ce qui me fâchait, c'est qu'en vous défendant, Vous paraissiez encore avoir l'air d'un amant. Il régnait dans vos tons je ne sais qu'elle gêne, Qui sur vos sentiments me laissait incertaine. Oui, tenez, on eût dit que vous étiez piqué.
Damis
Voilà ce que dans moi vous avez remarqué ?
Mélise
C'est ce que j'ai cru voir.
Damis
Idée.
Mélise
En conscience, Êtes-vous bien certain de votre indifférence ?
Damis
Celui-là vient de loin ! Quoi, vous ne croyez pas ? Mais ne retournons point à nos premiers débats. Prenez garde; au traité vous êtes infidèle, C'est vous qui commencez à me chercher querelle. Quand je vous aimerais pensez-vous entre nous Que j'irais l'avouer après votre courroux Moi qui sais à quel point cela peut vous déplaire, Moi qu'on vient de chasser sans nul préliminaire ? Si contre moi le doute a bien pu vous armer, Quel sort me feriez-vous si j'osais vous aimer ?
Mélise
Le cas est différent.
Damis
Il deviendrait le même. Oh ! Je vous connais bien. Malheur qui vous aime !
Mélise
Quelle obstination !
Damis
Eh bien, n'en parlons plus. Pourquoi, sans nul objet, s'échauffer là-dessus ?
Mélise
Vous êtes incroyable avec votre système ! Comment ? Si vous m'aimiez, par un malheur extrême ! Loin d'en faire l'aveu, loin de me prévenir...
Damis
Mais... Il est quelquefois très bon de voir venir.
Mélise
Et le coeur est soumis à ces calculs infâmes ! Les hommes ! Quels fléaux ! Puis on s'en prend aux femmes ! D'un instinct libre et pur si l'amour est le fruit, Du moment qu'on raisonne, il est déjà détruit. L'homme honnête, Monsieur, dédaignant la finesse, Doit tout à son penchant, et rien à son adresse. Eh ! Qu'attendre d'un coeur par lui-même gêné, Qui, s'observant toujours, n'est jamais entraîné ? Il faut s'abandonner, sentir tout, ne rien feindre, S'enflammer pour le prix, sans projet pour l'atteindre. Qui sait le mieux tromper, plaît quelquefois le mieux : Mais qui plaît sans aimer, jouit sans être heureux. Ah ! Je plains bien le sort d'une femme sensible !...
Damis
Ce phénix, s'il existe, est au moins invisible.
Mélise
À vos yeux.
Damis
Le trouver, c'est l'affaire du temps. Sous le masque entre nous reconnaît-on les gens ? De vos goûts passagers comment suivre les traces ? Le sentiment chez vous disparaît sous les grâces.
Mélise
Quoi vous ne savez pas lire au fond de nos coeurs ?
Damis
Moi ! Vraiment je le donne aux plus fins connaisseurs.
Mélise
Vous n'avez donc pas vu que cent fois dans sa vie, Floricourt, par exemple, et m'excède et m'ennuie ? Vous n'avez donc point vu malgré tous leurs propos, Que même en les fêtant, je méprise les sots ; Qu'au milieu du grand monde, où je parais légère, Je me suis fait un plan et presqu'un caractère ; Qu'à la foule bruyante, à mille jolis riens, J'ai souvent préféré vos graves entretiens ; Et que ?...
Damis
Vous vous taisez ? Pourquoi donc ?
Mélise
Je m'admire !
Damis
Eh bien ?
Mélise
Eh bien, Monsieur... Je n'ai plus rien à dire.
Damis
Quand le coeur ne sent rien...
Scène 5
Floricourt, Mélise, Damis
S'approchant.
Floricourt
D'honneur le tour est gai. Ah ! Je respire enfin, notre oncle est subjugué. Jugez s'il m'aime ! Il veut, et dès cette journée, Décider mon bonheur, fixer notre hyménée. Il est expéditif.
Mélise
Fort bien, Marquis, fort bien ! L'aveu de Lisimon vous assure du mien : Vous pouvez y compter.
Floricourt
Après ce tour d'adresse, Il serait trop piquant...
Mélise
Mais par quelle finesse Avez-vous donc, Monsieur, retourné son esprit ?
Floricourt
Bien dit.
Mélise
Voyons.
Floricourt
Pour le réduire, il a fallu lui plaire. Votre oncle s'est d'abord armé d'un front sévère. J'ai radouci mon ton pour ne le point heurter, Et j'ai surpris enfin l'instant de le flatter. J'ai vanté son discours soi-disant laconique, Sa pénétration, surtout sa politique : Je me fuis étonné qu'un homme tel que lui, Ne fût point dans l'état très puissant aujourd'hui. Vous auriez un oeil d'aigle, un abord populaire, Et l'art d'approfondir, joint avec l'art de plaire ! Lui disais-je à peu près : il l'a cru bonnement. Moi de montrer alors un zèle véhément, D'offrir tout mon crédit... Enfin rien ne l'arrête, Le voilà décidé.
À part en regardant Damis.
Mélise
Mais c'est une conquête. Voyez si rien l'émeut.
Floricourt
L'amour agit pour nous.
Mélise
Puisque mon oncle enfin est appuyé par vous, À ses nouveaux desseins je n'ose être contraire. Il faut...
Floricourt
Vous convenez que pour moi tout prospère. Notre hymen...
Mélise
Oui, Marquis, devient très positif.
Damis
La grandeur de votre oncle est un point décisif, Et...
Floricourt
J'ai craint de Damis quelque temps la poursuite ; On m'a tranquillisé.
Damis
Qui donc ?
Mélise
Dites-nous vite.
Floricourt
Je sais qu'il aime ailleurs.
Mélise
Il peut nous mettre au fait.
Floricourt
Eh comment donc ? Comment ?
Mélise
Il a certain portrait Qui ne le quitte pas.
Floricourt
C'est Céladon lui-même ! Oui, pour ce portrait là sa folie est extrême.
Damis
Madame il est trop vrai, je l'aime éperdument.
Mélise
L'original, sans doute est un objet charmant ?
Damis
Oh ! Charmant !
Mélise
Je le crois.
Damis
Je lui dois cet hommage.
Floricourt
Eh bien, s'il est ainsi, montrez-nous son image.
Damis
Si madame le veut, ma prudence consent ; Mais à condition que vous serez absent.
Floricourt
Moi ?
Damis
Vous.
Floricourt
Pour un portrait ? Allons, quelle manie !
Damis
Vous le faire entrevoir, c'est en donner copie.
Floricourt
Il est d'une rigueur Madame, prononcez.
Mélise
Mon sexe... est curieux.
Il baise la main de Mélise et sort.
Floricourt
J'entends, vous me chassez. Je vais de Lisimon aiguillonner le zèle ; Votre bonheur, le mien près de lui me rappelle, J'y vole en m'éclipsant d'un air paisible et doux, Je satisfais d'avance aux égards d'un époux.
Scène 6
Damis, Mélise
Damis
Cet hymen me paraît une affaire conclue.
Mélise
Tout de bon, croyez-vous que j'y sois résolue ?
Damis
Pourquoi non ? De votre oncle il a déjà l'aveu, Et... le vôtre suivra.
Mélise
Le mien ?... Voyons un peu Le Portrait.
Damis
Un moment.
Mélise
Volontiers. Mais, de grâce, Que vous importe enfin que cet hymen se fasse ? Vous êtes occupé tout le prouve et le dit : Ce que l'art veut cacher, l'art même le trahit. Pour moi, ce qui m'en plaît, tout haut je le confesse, C'est que vous possédez une étrange maîtresse. Elle est assurément calme dans ses amours. Elle sait que chez moi vous êtes tous les jours, Et son orgueil se tait, et son coeur est tranquille ! De tous vos soins pour moi spectatrice immobile, Madame ne dit mot, trouve que tout est bien, Et n'a garde avec vous de se plaindre de rien ! Elle a donc cinquante ans ?
Damis
Pas tout-à-fait encore. Elle n'en a que vingt.
À part.
Mélise
Quel conte ! Je l'abhorre.
Damis
Ah ! N'en parlez point mal. Quand vous la connaîtrez, D'un jugement trop prompt vous vous repentirez ; C'est moi qui vous le dis.
Mélise
Vous dites à merveille,
Damis
Vraiment ?
Mélise
Continuez, oui, je vous le conseille ; Que m'importe... Ah ! Je vois... peut-être croyez-vous Qu'une humeur sans motif cache un dépit jaloux ? Cela serait nouveau ! Moi, de la jalousie ! Moi, vous aimer ! Non, non; je n'en ai nulle envie. Je ne m'oppose point à vos félicités.
Damis
Vous ne devinez pas combien vous m'enchantez... C'est votre dernier mot ?
Mélise
Ce doute là m'offense. Vos discours à la fin lassent ma patience. Allez trouver, Monsieur, la beauté qui vous plaît, Et gardez constamment un aussi rare objet.
Damis
Je me le promets bien...
Mélise
Mon Dieu ! J'en étais sûre... Je me ravise, et veux connaître sa figure : Son naturel paisible, unique en ses effets, Me donne le désir de contempler ses traits.
Damis
Oh ! Dans ce moment-ci vous verriez mal sans doute.
Mélise
Elle craint mes regards ?
Damis
C'est moi... qui les redoute.
Mélise
Mais j'ai votre parole... Essuierai-je un refus ?
Damis
Pour juger sainement, vos sens font trop émus.
Mélise
Je le veux.
Damis
Je ne puis.
Mélise
Comptez, comptez d'avance, Puisqu'elle en a besoin, sur beaucoup d'indulgence.
Damis
Vous l'exigez ?
Mélise
Oui, oui. Mais donnez donc, Monsieur.
Damis
Oh, tout charmant qu'il est, il va vous faire peur.
Mélise
Ciel !
Damis
Je l'avais prévu.
Mélise
Mon portrait !
Damis
Oui, lui-même. C'est un vol que j'ai fait.
Après une pause riant.
Mélise
Cette audace est extrême ! Vraiment je l'ai tantôt joliment arrangé.
Damis
Puisqu'il est ressemblant, Madame, il est vengé.
Mélise
D'honneur, il est parlant, et... Quel fourbe vous êtes ! Voilà donc contre nous les complots que vous faites ? Sur l'excès de vos torts je n'ose m'arrêter. Pourquoi ravir un bien que l'on peut mériter ? Mais ce portrait enfin suffit-il pour m'instruire ?
Damis
Il est chargé de tout ; moi je n'ai rien à dire. D'ailleurs, puis-je jamais fléchir votre courroux ?
Mélise
Puisque vous en parlez, je conviens avec vous... C'est le cas ou jamais d'être fort en colère.
Damis
Oh, oui ! Vous servirez contre le téméraire.
Mélise
C'est selon... Cependant... Je dois... Que fais-je ?
Damis
Enfin... Quand le coupable plaît...
Damis
Fait-on grâce au larcin ? Il faut qu'absolument votre bouche prononce.
Après un silence.
Elle lui rend le portrait.
Mélise
Il vous tint lieu d'aveu : qu'il soit donc ma réponse.
Damis
Je tombe à vos genoux. Quel moment enchanteur. Plus je me suis contraint, plus je sens mon bonheur. Ne vous souvenez plus d'une ruse innocente, Qui peut-être a fixé votre âme indépendante... Ah, la mienne est à vous ! Recevez son serment. Le calme de mon front cachait un coeur brûlant. Je redoutais vos goûts, le Marquis... vos caprices, Vous ne vous doutiez pas de tous mes sacrifices. Des combats douloureux voilà mes Seuls forfaits. J'ai feint quelques instants, pour ne feindre jamais. L'amour seul m'inspira : c'est lui qui me couronne. Le tour n'est pas si noir... vous riez.
Damis se met à genoux.
Mélise
Je pardonne.
Scène 7
Lisimon, Floricourt, Damis, Dorine
Ils restent tous dans un différente attitude.
Apercevant Damis à genoux de Mélise.
Lisimon
Que le notaire... Attends... Je reste confondu...
Floricourt
L'attitude me plaît... D'ailleurs c'est un rendu. Vous avez votre tour.
À Folrimont.
Lisimon
Quel est donc ce mystère ? Que diable ! Je croyais que vous aviez su plaire.
Floricourt
Eh bien, vous vous trompiez.
Damis
Daignez combler mes voeux.
Dorine
Courage.... ou vous voilà disgraciés tous deux.
À Mélise.
Il s'échappe, en faisant signe qu'on ne prenne pas garde a lui.
Floricourt
Adieu nos grands projets. Tout amant à ma place S'en irait contristé, honteux de sa disgrâce. Un tendre désespoir m'ennuierait à mourir. Éprouve-je un revers ? Je médite un plaisir. Je reviens à mes goûts, il me faut des coquettes. Damis est trop heureux ! Je le suis, si vous l'êtes.
Scène 8
Lisimon, Germain
Lisimon
Pour chasser un rival ton secret est fort bon.
Germain
Nous avons esquivé la déclaration !