La Grippe
Scène 1
Monsieur Anodin
Il lit.
Après avoir lu.
Monsieur Anodin
Il faut avouer que Paris est une Ville bien agréable pour les gens d'esprit ! On y fait des dupes beaucoup plus facilement qu'ailleurs. Je m'y suis donné pour habile médecin et les malades viennent à moi de toutes parts. On m'y croit surtout fort expert à guérir de la Grippe ; mais la peste m'étouffe si je connais cette maladie-là que par le nom singulier qu'elle porte. La Grippe !... Elle a sans doute été nommée de la sorte par quelque juif ou par quelque huissier. Tout ce que je sais de cette maladie, c'est qu'elle fait beaucoup tousser, et qu'elle fait gagner beaucoup d'argent aux médecins, aux chirurgiens apothicaires. Je lui suis aussi redevable de ma fortune : à quelque chose malheur est bon. Voyons s'il n'y a point de fautes d'impression dans l'avis que je vais faire répandre dans le public. « À tous les Enrhumés présents et à venir ; avis très important. Le Sieur Anodin, Médecin comme il n'y en eut jamais, guérissant ses malades en trois jours, trois heures, trois minutes, trois secondes, est possesseur d'une liqueur merveilleuse, qui déracine les Grippes les plus invétérées ; eussent-elles été occasionnées par le froid d'une pièce nouvelle. En buvant une cuillerée de cette eau, dont la propriété est surprenante, on peut aller sans crainte au plus épais brouillard ; on se trouverait même sans se glacer auprès d'une vieille coquette. Le Sieur Anodin demeure à Paris, rue des Lombards, chez un Confiseur, à l'enseigne du pain de sucre. » J'aurais pu me passer de publier cet avis, car je suis avez connu ; mais je veux avoir un carrosse deux terres bien titrées... J'entends quelqu'un tousser ; c'est sans doute une pratique.
Scène 2
Madame Caillette, Monsieur Anodin
Madame Caillette
Hem ! Hem ! Je suis excédée, anéantie. Monsieur, j'ai recours à votre art.
Monsieur Anodin
Avez-vous la Grippe depuis longtemps, Madame ?
Madame Caillette
Quelle expression ignoble ! Est-ce qu'une femme comme moi a la Grippe ? C'est bon pour le peuple. Dites que j'ai la poitrine affectée.
Monsieur Anodin
Vous avez raison, Madame ; je vous prie d'excuser mon ignorance des termes nouveaux. Et cette affection est-elle bien ancienne ?
Madame Caillette
Je m'en suis ressentie dès que l'influence des rhumes a commencé. Cela pouvait il être autrement, délicate comme je fuis ? Le moindre changement dans l'air me rend malade à périr ; c'est au point, que dans l'été la rosée et le serein me causent une extinction de voix.
Monsieur Anodin
Prenez chaque matin une cuillerée a bouche de cette eau ; et je vous réponds, Madame, que vous ne serez plus désagréablement affectée par l'intempérie des saisons.
Madame Caillette
Mais, Monsieur, je ne veux point être guérie de mon rhume.
Monsieur Anodin
Que prétendez-vous donc, Madame ?
Madame Caillette
On a le plaisir de garder la chambre, de recevoir des vîntes ; de relier dans un déshabillé galant, et: d'aller même au Spectacle dans un négligé qui sied toujours aux jolies femmes.
Monsieur Anodin
Vous voulez garder votre Rhume ! Permettez-moi de vous le dire voilà un caprice auquel je ne m'attendais pas. Mais que désirez-vous de moi ?
Madame Caillette
Une chose toute simple. Je serais charmée de tousser d'une façon particulière. Si je vais au spectacle, et que je me mette à tousser, aussitôt c'est un bruit général ; on ne m'entend point, je suis confondue avec tout le monde ! Ne pourriez-vous pas remédier à cela, mon cher docteur ?
Monsieur Anodin
Rien de plus facile. J'ai une certaine eau dont je ne gratifie que les personnes qui méritent le plus de considération. Je vous promets qu'elle vous donnera une toux perlée.
Madame Caillette
Oh ! C'est divin. Vous êtes un homme unique. Et combien vendez-vous la petite bouteille ?
Monsieur Anodin
Un louis d'or seulement.
Madame Caillette
Ce n'est guère la peine de s'en passer. Faites-en porter tout de fuite deux douzaines dans ma voiture ; j'en veux faire prêtent à mes amies, qui feront charmées aussi de se distinguer du commun. Une toux perlée. Que j'aurai de plaisir ! Une toux perlée ! Mais, au moins, le goût de cette eau n'est pas détestable ?
Monsieur Anodin
C'est un élixir délicieux. Le sirop de violette n'est rien auprès.
Madame Caillette
Vous devez en avoir un débit prodigieux ; car tout le monde est horriblement enrhumé.
Monsieur Anodin
Si j'en voulais vendre à tous ceux qui se présentent, je n'y pourrais suffire. Mais il faut que les Acheteurs vulgaires se contentent de mon eau la moins précieuse.
Elle tousse.
Madame Caillette
On est flatté d'obtenir la préférence. Il est si désagréable de tousser comme les gens du peuple ! Avec cela, on change à faire peur. Pour moi, je n'ose me regarder dans mon miroir. Hem ! Hem !
Monsieur Anodin
Votre teint, Madame, conserve toute sa fraîcheur, et vous avez même une grâce infinie à tousser.
Madame Caillette
Vous êtes galant, Monsieur le Médecin : on voit bien que vous êtes à la mode. Mais parlons sérieusement. Ne devriez-vous pas débarrasser promptement la société de ces rhumes éternels ? Ils lui font un tort considérable. On est étourdi du bruit qu'ils occasionnent. On n'entend au spectacle que tousser, moucher, cracher. Les précautions qu'ils forcent de prendre, Sont au point, que les jolies femmes ne restent plus que deux heures à leur toilette. Pour comble de malheur, ces charmants colifichets dont nous faisons nos délices, les petits-collets, sont hors d'état de fredonner les ariettes nouvelles.
Monsieur Anodin
L'eau merveilleuse que je distribue va remettre les choses dans l'ordre.
Elle sort.
Madame Caillette
Adieu, Monsieur, je cours la prôner à tout Paris. Une toux perlée ! Cela sera charmant. Une toux perlée !
Monsieur Anodin
Il me faudrait beaucoup de pratiques comme celle-là. Ce n'est pas seulement a guérir ses malades, que consiste l'habileté d'un médecin ; il doit exceller surtout dans l'art de flatter leur manie.... Mais que vois-je ?... Voilà une figure bien pédantesque.
Scène 3
Monsieur Catascopos, Monsieur Anodin
Monsieur Catascopos
Salut. Vous avez le bonheur d'avoir peint dans le fond de votre oeil un savant des plus illustres.
Monsieur Anodin
Quel langage !
Monsieur Catascopos
C est à dire que vous avez le bonheur de me voir. Vous savez que les rayons divergents de chaque objet, venant frapper la rétine visuelle... Néomimos... Ephébos...
Monsieur Anodin
Eh ! Monsieur, humanisez-vous, parlez tout simplement.
Monsieur Catascopos
Par le Bathos ! Je n'ai garde : il faut bien que je me montre expert dans la langue Grecque, tout en m'exprimant dans l'idiome le plus vulgaire.
Monsieur Anodin
Mais, Monsieur, je vous crois savantissime : ainsi vous pouvez...
Monsieur Catascopos
À la bonne-heure. Je m'appelle Catascopos, rétif aux préjugés populaires, et je viens....
Monsieur Anodin
Oui, je vois que vous avez la Grippe, et je...
Monsieur Catascopos
Ô ciel, quel blasphème ! Est-ce que j'ai le temps de m'enrhumer, moi qui pâlis jour et nuit sur mes nombreux manuscrits ? Je vais à l'instant vous disséquer....
Monsieur Anodin
Ah ! C'est fait de moi, je suis mort... Eh, Monsieur, ne me disséquez pas.
Monsieur Catascopos
Vous me feriez rire, si je n'en avais perdu l'habitude. Je voulais dire que j'allais vous disséquer, avec le scalpel du raisonnement, la maladie vulgairement appelée Grippe.
Monsieur Anodin
Pourquoi ne pas vous expliquer d'abord ?
Monsieur Catascopos
Vous m'avez interrompu au milieu de ma période. Écoutez bien : on s'imagine que la Grippe est un effet du mauvais air ; et moi je dis qu'elle est plutôt occasionnée par les mauvais auteurs. Voici comment je le prouve : il n'y a jamais eu tant de pitoyables écrivains, tant de poètes à la douzaine ; il n'y a jamais eu aussi tant de rhumes : vous voyez bien que l'un est une suite de l'autre.
Monsieur Anodin
Vous raisonnez d'une manière unique, Monsieur Catascopos.
Monsieur Catascopos
Oh ! Moi, je suis fort pour les idées singulières. Voulez-vous que je vous pousse mon argument en forme ? Tenez, le voilà dans toutes les règles du syllogisme : lorsqu'il n'y avait que de bons éuteurs, la Grippe ne régnait point ; or, elle règne actuellement qu'il y a un fi grand nombre d'écrivains médiocres ; donc les mauvais auteurs ont fait naître la Grippe.
Monsieur Anodin
Votre argument est sans réplique.
Monsieur Catascopos
Je vais plus loin, et je démontre mon système par le raisonnement. Tout ce qu'on lit va se placer dans le cerveau, qui est le siège de la mémoire ; et c'est pourquoi la Grippe commence d'abord par la tête. La glande pinéale, se trouvant désagréablement affectée par les platitudes Se les froideurs des brochures et des pièces nouvelles, cause de violentes migraines, des rhumes de cerveau ; l'humeur le fond, tombe sur la poitrine : et telle est l'origine de la Grippe, dont tout le monde se plaint.
Monsieur Anodin
Je ne vois qu'une chose a redire dans votre système : les personnes qui ne lisent point et qui ne vont jamais au spectacle, ont aussi la Grippe : comment la gagnent-elles ?
Monsieur Catascopos
Par les corpuscules glacés et tortus qui s'échappent journellement à travers les pores des mauvais auteurs.
Monsieur Anodin
C'est-à dire que ces messieurs inoculent partout la sottise et la Grippe.
Monsieur Catascopos
Eh sans doute.
Monsieur Anodin
Quel remède trouvez-vous à cela ?
Monsieur Catascopos
Oh ! C'est ici que je brille. Admirez la force de mon génie, et la beauté de mes vues patriotiques. La Grippe étant une maladie dangereuse, l'État ne doit rien épargner pour la détruire : il est donc de son intérêt qu'il me faire une forte pension, et qu'il ordonne que mes ouvrages soient seuls lus dans toute la France afin que leur sublimité, donnant un nouveau cours aux esprits animaux, réchauffe, fortifie et détruise à jamais les fluxions de toute espèce.
Monsieur Anodin
Mais, Monsieur Catascopos, que deviendrait mon eau merveilleuse !
Il appelle.
Un âne paraît conduit par un petit garçon, et chargé d'un gros ballot.
Monsieur Catascopos
Oh ! Mes écrits font encore plus merveilleux. Il est vrai qu'ils ne se vendent pas ; mais ce n'est ni ma faute, ni celle du libraire. Je veux bien vous en faire présent. Hola ! Petit apprentif, amène ici la monture, et dépose son précieux fardeau.
Monsieur Anodin
Miséricorde ! Un âne, Monsieur Catascopos !
Monsieur Catascopos
Ne craignez rien ; c'est un de mes disciples ; je m'amuse à lui donner de l'éducation.
Monsieur Anodin
Je vois qu'il est chargé de Sciences ; mais il n'en est pas moins un âne : de même bien des gens, gonflés de grec et de latin...
L'âne regimbe, se cabre, caracole, etc.
Au Médecin, après que l'énorme ballot est enfin mis à terre.
Il ouvre le ballot, et il en sort une épaisse fumée, et quantité prodigieuse de rats.
Il sort furieux.
Monsieur Catascopos
Je vous fais grâce de l'application. Vous allez lire... Ah ! Tu fais le rétif, mon âne, tu fais le rétif. Monsieur le Docteur, vous allez voir quels font mes romans, et mes projets... Dieux !... C'est un tour que l'on me joue. Sauvons-nous, sauvons-nous ; abandonnons le genre humain à la Grippe.
Monsieur Anodin
Des rats et de la fumée !... Voilà bien ce qui résulte souvent de la plupart des écrits modernes.
Scène 4
Pierrot, Monsieur Anodin, Nicette
Pierrot
Monsieu[r] le Médecin, je venons vous prier de nous guarir de la Grippe.
Monsieur Anodin
La chose est très aisée.
Nicette
Vous saurez que je nous aimons, et que fte vilaine toux-là nous empêche de nous parler à chaque instant de note amour.
Il tousse.
Pierrot
Oui, alle me rend tout chose. Quand je fis auprès de Nicette, je voulons li dire comme ça de petites drôleries, selon note accoutemance : eh ben, ne v'la-ti pas ste coqueluche qui me prend et au lieu d'eun biau discours, je ne pouvons que faire, heu ! heu ! heu !
Monsieur Anodin
Je vous plains, Monsieur Pierrot.
Nicette
Dame ! Vous avez ben raison. Y m'est avis que son rhume me fait bieaucoup pus de mal que le mian, voyez-vous.
Monsieur Anodin
C'est que vous êtes trop sensible, belle Nicette.
Pierrot
Morgué ! Est-ce que vous croyez que les amoureux de la campagne font comme ceux de la ville qui restons tout eun jour à se regarder, ni pus ni moins que des statues ? Oh ! Nous autres je jasons aussi bellement que des pivars et des moineaux.
Nicette
C'est ben vrai çà : mais à présent je ne pouvons pus nous dire de suite deux petits mots d'amiquié.
Monsieur Anodin
La Grippe ne fera pas toujours la seule chose qui vous en empêchera.
Pierrot
Ah ! Vantregué ! Est-ce qu'il y aurait encore queuque maladie qui baillerait du tintoin à note amour ?
Monsieur Anodin
Oui vraiment, et c'est l'inconstance.
Nicette
Je ne connaissons point fte maladie-là au Village. Stapendant que faut-y faire à cerfin de ne pas la gagner ?
Monsieur Anodin
Ma foi, je n'en sais rien ?
Pierrot
Qu'alle vienne, qu'aile vienne ; je m'en gausse ; je ferons comme à présent : malgré la Grippe, je sis fou de Nicette.
À Pierrot.
Nicette
Eh, moi donc ! Les rhumes, les coqueluches ne saurions me faire oublier mon Piarrot. Acoute, comme le coeur me bat pus fort après que j'ai ben toussé, y m'est avis alors que je te voyons.
Pierrot
Tians, Nicette, la Grippe m'empêche de dormir presque toutes les nuits ; je ne faisons que tousser et me retourner quand je sis couché ; mais tout ça m'est égal, parce que j'ons le plaisir de songer à toi.
Monsieur Anodin
Ce ferait donc dommage de vous guérir, mes chers enfants ?
Pierrot
Vous nous la baillez belle. Je n'avons pas besoin d'être enrhumés pour ben nous aimer, voyez-vous.
Nicette
Eh mon Dieu, non !
Monsieur Anodin
Vous avez raison. Vous m'intéressez ; mes chers enfants. Tenez, voilà une bouteille de mon eau ; prenez-là, je vous la donne.
Nicette
Grand-marci. J'allons nous marier biantôt : vous vianrez à note noce, n'est-ce pas ?
Monsieur Anodin
J'en ferai charmé.
Nicette
Je demeurons à La Rapée. Vous n'aurez qu'à demander Nicette et Piarrot ; tout le monde nous connaissons.
II fort en riant niaisement.
Pierrot
Vians-t-en, vians-t-en ; courons vîte nous défaire de note rhume, a cerfin que rian ne nous trouble dans nos amours. De l'ieau ! Oh ! Oh ! Que ça eÍl drôle ! De lieau !
Nicette
Vous avez donc comme ça bieaucoup d'ieau pour guari les filles ?
Monsieur Anodin
Sans doute.
Elle sort.
Nicette
C'est bon, c'est bon ; je vous envarrai toutes mes bonnes amies. Vote sarvante, Monsieu le Docteux. Le brave homme ! Il a pitié des pauvres filles.
Monsieur Anodin
Mon eau va les désenrhumer, et le mariage va les guérir de leur amour.
Scène 5
Madame Printems, Madame Mîtouflet, Monsieur Anodin
Elle a presque une extinction de voix.
Madame Printems
Ah ! Monsieur, rendez-moi la parole.
Madame Mîtouflet
Cette maudite Grippe, empêcher une femme de parler ! Eh, que deviendrait la société ! L'ennui régnerait partout. Les hommes, ces petits messieurs si fiers, si vains, perdraient les trois-quarts de leurs délassements. C'est par la conversation que l'esprit de mon sexe se développe, brille, éclate. Pour moi, je me rends justice, et je ne parle jamais.
Monsieur Anodin
Je m'en aperçois en effet. Mais que puis-je pour votre service, Mesdames ?
Madame Mîtouflet
Il s'agit de rendre à Madame, la faculté de parler, et de me mettre, moi, dans le cas de ne point la perdre. Que deviendrais je si j'allais être muette ! Je vois cependant que c'est un des effets de la Grippe. Ô la terrible Maladie !
À Madame Printems.
Monsieur Anodin
Les deux cures que vous me demandez sont très faciles à faire. Comment la Grippe a-t-elle pris à Madame ? Vous êtes-vous toujours tenue bien chaudement ?
Madame Printems
Non.
Madame Mîtouflet
Madame se conduit pourtant avec beaucoup de prudence. Elle ne refuse jamais les grands soupers, auxquels on l'invite ; pour se réchauffer l'estomac, elle vous sable sa bouteille de Champagne, et boit ensuite différentes Liqueurs.
À Madame Printems.
Monsieur Anodin
Peste ! Quel régime. Vous faites tout cela ?
Madame Printems
Oui.
Madame Mîtouflet
Est-ce que vous ne connaissez pas Madame Printems ? C'est la fille de la joie la mère du plaisir. Elle aime la danse à la fureur ; on la rencontre dans tous les bals ; et souvent encore elle passe la nuit à jouer.
Monsieur Anodin
Le moyen de n'être pas enrhumée ! Je ne m'étonne plus si j'ai un si grand débit de mon eau.
Madame Printems
Dépêchons-nous.
Madame Mîtouflet
Mais vous m'interrompez toujours ; je puis à peine dire deux mots. Apprenez, Monsieur le Docteur, que je m'appelle Madame Mitouflet, que j'ai singulièrement de l'esprit, et qu'on aurait beaucoup de plaisir dans le monde à m'entendre, si je n'étais extrêmement silencieuse.
Monsieur Anodin
Vous en donnez des preuves, et je vous félicite aussi de votre humeur modeste, Madame Mitouflet,
Madame Mîtouflet
Bon ! Il n'y a que les maris qui doivent être sans amour-propre ; et vous en comprenez bien la raison ?
Monsieur Anodin
À merveille. Voyons votre pouls, Madame Printems.
Madame Printems
Tenez.
Monsieur Anodin
Votre enrouement se dissipera bientôt, et vous vous dédommagerez de votre long silence.
Madame Printems
Tant mieux, tant mieux !
Monsieur Anodin
Ô Ciel ! Madame Mitouflet, vous êtes menacée de la Grippe, et vous allez avoir une extinction de voix.
Elles sortent.
Madame Mîtouflet
Qu'entends-je !... Quel malheur !... Suivez-moi, ma bonne amie ; je suis prête à m'évanouir. Je cours chez moi me renfermer tout le reste de l'hiver.
Il rit.
Monsieur Anodin
Ah ! Ah ! Ah ! Je lui ai fait une belle peur. Il serait plaisant que la Grippe la forçât de se taire... Mais quel vacarme !... Oh ! Oh ! Voilà un singulier malade.
Scène 6
Un Ivrogne, Monsieur Anodin
Il appelle.
Un Ivrogne
C'est bien ici la maison.... de la chambre... que je cherche... Ainsi, Monsieur l'habit noir. Eh ! Garçon !
Monsieur Anodin
Que voulez-vous, mon ami ?
Un Ivrogne
Ce que je veux ?... Parbleu, je.... je ne m'en souviens plus. Votre mine lugubre a dérangé la conception..... de ma mémoire..... Cependant je venais chercher quelque chose, et...
Monsieur Anodin
C'était sûrement une bouteille de...
Un Ivrogne
M'y voilà. Je savais bien que je m'en ressouviendrais. Oui, une bouteille, je m'en rappelle actuellement. J'ai une mémoire étonnante, surtout pour ce qui est de... car.... si....
Monsieur Anodin
Je vais chercher ce qu'il vous faut.
Il apporte une espèce de guéridon.
Il s 'assied et il appelle.
Un Ivrogne
Et du bon ? Entends-tu, Monsieur.... Est-ce qu'il n'y a pas une table ici ?... Un honnête homme ne peut en conscience... Voilà affaire.... mon je ne fuis pas difficile, moi... Garçon ! Deux verres : il faut être poli, j'inviterai...
Monsieur Anodin
Que faites-vous ?
Un Ivrogne
Rien.... rien. Je m'arrange pour être à mon aise.... Asseyez-vous là ; nous boirons un coup ensemble.
Monsieur Anodin
Ce n'est point ici un cabaret.
Un Ivrogne
Ne vient-on pas chercher ici des bouteilles ?...
Monsieur Anodin
Oui, d'eau médécinale. Tenez, en voilà une.
Un Ivrogne
Quoi, ça!... Je te casserai ta bouteille sur la figure.... C'est bien à moi qu'il faut donner de l'eau.... Je ne bois que de l'eau-de-vie.
À part.
Haut.
Monsieur Anodin
Le maudit ivrogne ! Je débite une liqueur excellente pour le rhume.
Un Ivrogne
Une liqueur, dis-tu, Monsieur le Médecin ?... Oh ! C'est différent.... Réparation... Mais est-elle bien forte... là bien forte... comme pour une petite maîtresse ?
Monsieur Anodin
C'est une espèce de sirop.
Il va pour briser toutes les fioles.
Un Ivrogne
Du sirop !... Je crois que tu te moques de moi... Attends, attends, je fais faire une marmelade de toute ta boutique.
Monsieur Anodin
Eh ! Monsieur, ne me ruinez pas, je vous en supplie : je promets de vous guérir gratis de la Grippe.
Il fait un hoquet.
Un Ivrogne
Moi, je ne tousse jamais, pas plus qu'à présent... Parce que j'ai foin d'humecter avec la liqueur bachique.... ce qui fait que l'humidité.... rencontrant la chaleur.... Vous comprenez bien ?
À part.
Monsieur Anodin
Oh ! Sans doute. Comment pourrai-je m'en défaire ?
Un Ivrogne
Tout annone en moi, n'est-ce pas, que le vin est ma tisane et mon sirop ?
Monsieur Anodin
Il suffit de vous voir pour le sentir.
Il fait un hoquet.
Il sort en colère.
Un Ivrogne
Je suis charmé que vous me rendiez justice... Mais je parle si longtemps sans boire que je commence à m'enrhumer... Serviteur très humble : je vais au cabaret avaler une fiole qui vaudra mieux que toutes les vôtres.... par la raison que.... les esprits vineux.... s'entrechoquant avec..... enfin, cela s'entend.... Tu as beau faire la mine, Médecin d'eau douce ; je raisonne encore mieux que ton Esculape... Voyez un peu ce plaisant visage, qui veut disputer que... Oh ! Je lui prouverai... Nous verrons si...
Monsieur Anodin
M'en voilà donc débarrassé ! Je respire. L'insupportable chose qu'un ivrogne !
Scène 7
Monsieur Rafle, Monsieur Anodin
Monsieur Rafle
Je suis saisi de frayeur. Ouf.... Que devenir ? Où me mettre ? Où me cacher ?
Monsieur Anodin
Qu'est-ce qui vous poursuit, Monsieur ?
Monsieur Rafle
Hélas ! Mes remords, le cri de ma conscience.
Monsieur Anodin
Oh ! Oh ! Le singulier langage !
Monsieur Rafle
Je suis Procureur, et je me nomme Rafle.
Monsieur Anodin
Eh bien ! Qu'est-ce qu'un Médecin peut avoir de commun avec les remords d'un Procureur ?
Monsieur Rafle
Vous allez le savoir.
Monsieur Anodin
Il me tarde d'en être éclairci.
Monsieur Rafle
Daignez dissiper mes vives alarmes ; sauvez-moi la vie.
Monsieur Anodin
De quoi s'agit-il ? Vous m'épouvantez.
Monsieur Rafle
J'ai peine à vous découvrir le sujet de mes vives inquiétudes.
Monsieur Anodin
Parlez hardiment ; personne ne nous écoute.
Monsieur Rafle
Allons, il faut donc s'y résoudre. J'ai réfléchi sur la toux funeste qui désole toute la France ; et son nom m'a fait trembler. J'ai pensé qu'on l'appelait la Grippe, parce qu'elle était surtout fatale à ceux qui ont joué... Là... vous m'entendez bien ?
Monsieur Anodin
De la griffe, vous voulez dire ?
Monsieur Rafle
Sans doute. Or, comme Procureur, je sens le danger qui me menace, et...
Monsieur Anodin
Ah ! Ah ! Ah ! Rassurez-vous, Monsieur Rafle, ni vous ni vos pareils n'avez rien à redouter : si vos craintes étaient fondées, il y a longtemps qu'on ne verrait plus d'huissiers, de sergents, de greffiers, de tailleurs, de...
Monsieur Rafle
Ah ! Vous me rassurez pour toujours : que je vous embrasse un million de fois.
Monsieur Anodin
Doucement donc ; vous m'étranglez, Monsieur Rafle.
Monsieur Rafle
C'est pour redonner du ressort à mes doigts, que je n'osais plus faire mouvoir. Au milieu de mes terreurs paniques, je croyais déjà les sentir dans l'engourdissement.
Monsieur Anodin
Que vous allez vous dédommager !
Monsieur Rafle
Il est tout simple de remplir exactement les devoirs de sa profession... Mais je n'en reviens pas : pourquoi appeler une maladie ordinaire la Grippe ?
Monsieur Anodin
Parce quelle est née dans l'étude d'un Procureur ; il y fait froid, le poêle n'est jamais trop chaud ; les Plaideurs s'y enrhument, et surtout les pauvres clercs.
Monsieur Rafle
En faveur de son origine, elle doit nous épargner. Oui, la Grippe est une de nos amies : j'aurais bien dû m'en aviser.
Monsieur Anodin
Son nom devait vous mettre au fait tout de suite.
Il sort.
Monsieur Rafle
Oh ! Ce nom vraiment bizarre m'a causé une belle peur. Plusieurs de mes Confrères éprouvent les mêmes alarmes ; je cours les tranquilliser, et leur apprendre que la Grippe s'est humanisée parmi nous.
Monsieur Anodin
Il serait à souhaiter qu'elle épouvantât tous ceux qui se permettent d'agripper le bien d'autrui.
Scène 8
Vieillard, Monsieur Anodin, Mademoiselle Lolotte
Il touffe.
Il touffe.
Vieillard
Monsieur Anodin, je voudrais.... Un préservatif contre le rhume. Il est bon de qe garantir du mal qu'on pourrait avoir.
Monsieur Anodin
Vous prenez vos précautions un peu tard : il me semble que vous toussez très fort.
Il touffe et chancèle.
Vieillard
Ce n'est qu'une pituite. Comme je suis encore un vert-galant, la Grippe n'a point eu de prise sur moi.
Mademoiselle Lolotte
Prenez garde, vous allez tomber.
Vieillard
Que dites-vous, jolie petite fleur ? Parlez un peu haut ; j'entends difficilement de cette oreille. C'est, grâce au Ciel, la seule infirmité que j'aie.
Mademoiselle Lolotte
Je dis que vous êtes non seulement grippé par le rhume ; mais que vous l'êtes encore par les jambes.
Il rit, et puis il tousse.
Il met ses lunettes.
Il touffe.
Vieillard
Ah ! Ah ! Ah !.... Heu, heu, heu ! Elle est drôlette. Procurons-nous le plaisir de la voir à notre aise. Ah ! Friponne ! Le joli minois.
Monsieur Anodin
Eh ! Monsieur, pourquoi prétendez-vous dissimuler votre Rhume ? On peut en imposer sur son âge, sur ses vertus, sur son mérite ; l'art de la toilette peut embellir certaines femmes ; mais la Grippe, Monsieur, mais la Grippe ne saurait se cacher. Le courtisan tousse comme l'homme du peuple ; la Duchesse tousse comme la simple bourgeoise. Ainsi cette maladie confond l'orgueil des rangs, et montre que les hommes sont du moins égaux par leurs infirmités.
Vieillard
Moi, je n'affecte point de me porter à merveille. Je jouis d'une santé à l'épreuve.
Monsieur Anodin
Il y a comme vous beaucoup de gens par le monde qui font les invulnérables, et qu'une toux indiscrète vient trahir malgré eux.
Mademoiselle Lolotte
J'espère que vous me donnerez enfin audience, Monsieur le Médecin.
Monsieur Anodin
Parlez, parlez, ma belle enfanta J'imagine qu'à votre âge on n'a pas de secrets à révéler.
Mademoiselle Lolotte
À mon âge ! À mon âge ! Est-ce qu'à dix ans passés on est encore un enfant ? M'entendrai- je donc toujours traiter de petite-fille ! Je me flattais que si j'avais la Grippe, on me rangerait dans la classe des personnes raisonnables, puisque je serais sujette à la même maladie. Mais maman ne m'a pas plutôt entendue tousser, qu'elle a dit que j'avais la coqueluche.
Vieillard
C'est vous prendre pour un enfant à la bavette.
Mademoiselle Lolotte
Je demande à Monsieur le Médecin si elle a raison ?
Monsieur Anodin
Non vraiment, elle a grand tort ; dites le lui de ma part.
Mademoiselle Lolotte
Que vous me faites de plaisir ! N'est-ce pas qu'elle pourrait me marier bientôt ?
Vieillard
Pouponne, prenez-moi pour votre mari.
Mademoiselle Lolotte
Oh ! Vous ne serez jamais ma coqueluche.
Monsieur Anodin
Est-ce que vous avez déjà des amoureux ?
Mademoiselle Lolotte
Comment déjà ! Il y a longtemps que j'en a trois : mon cousin Louiset ; notre voisin l'avocat ; et mon compère le commis aux fermes. J'aime ce dernier beaucoup plus que les autres, parce qu'il me traite comme une grande fille ; et puis il porte l'épée.
Vieillard
Eh bien, j'en porterai une aussi, moi.
Mademoiselle Lolotte
Bon ! La vôtre ferait peut-être rouillée.
Vieillard
Elle est charmante ! Et comment vous appelez-vous ?
Mademoiselle Lolotte
On me nomme Lolotte à la maison ; mais ce nom est trop enfantin, je veux qu'on m'appelle Mademoiselle Dumont, comme ma grande soeur.
Vieillard
Et que fait Monsieur votre père ?
Mademoiselle Lolotte
Il est épicier en gros, et demeure dans cette rue.
Vieillard
Eh bien, mignonne, je vais dire à vos parents que dans quelques années, je vous prendrai pour ma petite femme.
Mademoiselle Lolotte
Bien obligée; j'ai fait choix d'un mari qui n'a pas besoin de lunettes pour me voir.
Il tousse.
Il sort en toussant.
Vieillard
Elle m'enchante... Mes humeurs sont ici trop en mouvement ; pour les calmer, je cours rendre visite à la famille de cette jolie pouponne.
Elle sort en contrefaisant le Vieillard.
Mademoiselle Lolotte
Voyez un peu ce galant suranné ! Vraiment, c'est pour son nez que je suis faite. Il me prendrait donc pour lui servir de béquille.
Monsieur Anodin
La petite personne est furieusement éveillée. De nos jours, surtout, les enfants s'instruisent de bonne-heure.
Scène 9
Madame Aulnin, Monsieur Anodin
Madame Aulnin
Monsieur, Monsieur ; je n'en puis plus, je suis étourdie, j'ai le tympan brisé : c'est un vacarme chez moi, un tintamarre affreux. Je crois que j'en suis sourde.
Monsieur Anodin
Eh quoi ! Madame, tout votre monde a la Grippe ?
Madame Aulnin
Eh, mon Dieu, non !
Monsieur Anodin
Qui occasionne donc chez vous ce bruit insoutenable ?
Madame Aulnin
Hélas, mon mari tout seul.
Monsieur Anodin
Le pauvre homme est sans doute furieusement grippé ?
Madame Aulnin
Plut au ciel !
Monsieur Anodin
Je ne vous entends pas.
Madame Aulnin
Je vais m'expliquer. Vous voyez devant vous, Monsieur, une honnête femme marchande de draps, demeurant rue Saint-Denis ; je tâche de me faire aimer de mes pratiques, de mes voisins, de mes garçons, de mes domestiques ; mais je ne puis adoucir l'étrange humeur de mon mari ; il crie, il jure, il tempête du matin au soir.
Monsieur Anodin
Que voulez-vous que je fasse à cela, Madame ?
Elle pleure.
Madame Aulnin
C'est encore un ivrogne, un débauché ; et vous m'avouerez qu'il est bien triste pour une pauvre femme de n'avoir jamais de consolation.
Monsieur Anodin
Je vous plains sincèrement ; mais je ne vois pas comment remédier à votre triste sort.
Madame Aulnin
Monsieur le Médecin, je me jette à vos genoux. Par grâce, donnez-lui la Grippe.
Monsieur Anodin
Vous n'y pensez pas : je puis ôter cette maladie, et non la faire avoir.
Madame Aulnin
Comme les médecins font mourir si souvent tant d'honnêtes gens, j'ai cru qu'il leur serait facile de rendre malade, pendant quelques jours, un méchant homme, que cela corrigerait peut-être.
Monsieur Anodin
Tout ce que je puis pour votre service, c'est de vous donner un conseil. Écoutez-moi. On a remarqué que les personnes qui parlent longtemps avec trop de chaleur, en contractent quelquefois un enrouement qui dégénère en un gros rhume : eh bien mettez votre mari si souvent, en colère, qu'à force de crier contre vous, il attrape la Grippe.
Madame Aulnin
Croyez-vous que cela réussisse ?
Monsieur Anodin
N'en doutez pas : c'est pourquoi on voit par le monde tant de maris enrhumés.
Madame Aulnin
Ainsi, à chaque fois qu'ils toussent, ils, doivent songer à leurs femmes et se proposer de les rendre plus heureuses.
Monsieur Anodin
Assurément.
Madame Aulnin
Mais pourquoi un si grand nombre de femmes ont-elles aussi la Grippe.
Monsieur Anodin
Belle demande ! C'est parce qu'elles sont contraintes de crier du soir au matin, contre l'humeur récalcitrante de leurs époux.
Madame Aulnin
Oh ! Puisqu'on doit entendre tousser tous les gens mariés qui sont mécontents, ne soyons point surpris que le rhume soit universel.
Monsieur Anodin
Oui, oui, Madame, mettez votre mari sur le ton des autres excités souvent en lui des transports de colère ; et soyez certaine que vous vous trouverez très bien de l'avis que je vous donne.
Elle sort.
Madame Aulnin
L'excellent conseil ! Allons promptement en tirer parti.
Monsieur Anodin
Ce qu'il faut conclure de ma plaisanterie, c'est que la paix et la concorde doivent régner dans les ménages, surtout, en hiver.
Scène 10
Sandis, Monsieur Anodin
Sandis
Monsu le Médecin, bostre pétit serbitur. Je n'ai plus qu'espérance en bous.
Monsieur Anodin
Tous les secours de mon art sont à votre service.
Sandis
Cadédis, c'est cé que jé mé suis dit. Bous abez un rémède immanquavle pour la Grippe, n'est-cé pas ?
À part.
Monsieur Anodin
Oui, Monsieur. Voilà une bonne pratique.
Sandis
Il sé présente uné cure qui bous féra lé plus grand honneur.
À part.
Haut.
Monsieur Anodin
Je ne me trompais pas. Nous autres grands médecins, nous sommes ravis de trouver des maladies désespérées.
Sandis
Jé bais bouis conter la chose. Jé suis lé Chébalier dé Sandis, aussi connu par ses richesses qué par sa naissance et sa balur.
À part.
Haut.
Monsieur Anodin
Tant mieux, il ne marchandera point. Après ? Je vous écoute, Monsieur le Chevalier.
Sandis
Comme il faut sé présenter décemment dans lé monde, jé mé suis fait faire, il y a six mois, trois havits magnifiques, et j'empruntai d'un honnête usurier la somme de cent cinquante louis.
Monsieur Anodin
Quel rapport tout cela peut-il avoir à votre maladie ?
Sandis
Tout à l'hure. Il m'a fallu faire des villets d'honnur. Jé comptais récéboir dé l'argent du pays ; la bieilie Marquise dé Croupillac débait mé mettre en fonds. D'un autre côté, jé...
Monsieur Anodin
Mais au fait, Monsieur le Chevalier, au fait.
Sandis
Eh donc ! J'y suis. Bous êtes bif, fondis, bous êtes bif. Rédouvlez d'attention. Jé mé flattais aussi que les velles et lé jeu s'empresséraient dé mé remplir ma vourse ; mais jé mé bois trahi, noyé, ruiné ; ceux qui mé doibent, mé démandent du temps ; et ceux qui né mé doibent rien, mé promettent...
Monsieur Anodin
Plus je vous écoute, moins je conçois tous vos discours. Venez donc à votre maladie.
Sandis
M'y boilà, m'y boilà ; n'ayant pu acquitter mes dettes d'honnur....
Monsieur Anodin
Je commence à vous entendre. Les soins que vous vous êtes donnés, les courses que vous avez faites, vous ont causé un gros rhume.
Sandis
Eh Sandis ! Bous n'y êtes pas. Au moment où jé bous parle, un huissier m'attend chez moi, pour mé gripper.
Monsieur Anodin
J'en suis fâché ; je n'ai point de remède pour cette grippe-la.
Sandis
Pardonnez-moi, bous en abez. Cetté cure est difficile, j'en conbiens ; mais elle mettra lé comvle à botre gloire. Prêtez-moi seulement trois ou quatre mille libres ; et jé bous fais passer dans Paris pour lé plus avile médécin.
Monsieur Anodin
Je suis sans ambition.
Sandis
Considérais, jé bous prie, lé serbice que jé bous rendrais.
Monsieur Anodin
Je n'en doute pas ; mais je ne puis me procurer vos bons offices.
Sandis
Jé bous ai déjà dit que la chose est très possible. Abec un peu d'argent comptant bous acquérez un rénom considéravle.
Monsieur Anodin
Je ne suis point tenté d'éprouver votre secret.
Sandis
Mais songez donc à céci : on débrait payer pour fé faire prôner dans lé monde, dé même qu'on achète une charge pour s'attirer dé la considération.
Monsieur Anodin
Tous vos beaux raisonnements ne sauraient me séduire.
Il rit.
Il sort en riant.
Sandis
Jé bois vien que bous êtes indigne dé la protection du Chébalier dé Sandis. Jé bous vaille le von jour. Eh, eh, eh ! Jé n'aurai pas dé peine à trouver un médecin plus habile qué bous. Eh, eh ; eh, eh !
Monsieur Anodin
La peste du Gascon ! Il s'imaginait que j'allais lui prêter de l'argent.
Scène 11
Gros-Génie, Monsieur Anodin
Il arrive en sautant de joie.
Gros-Génie
Ma fortune est faite, et je suis immortalisé.
Monsieur Anodin
Que vous est-il donc arrivé, Monsieur Gros-Génie, grand Musicien, fameux compositeur ?
Gros-Génie
Me voila couvert de gloire ; et mon nom doit effacer les noms les plus célèbres.
Monsieur Anodin
L'un de vos Opéra ne serait-il tombé qu'à la troisième représentation ?
Gros-Génie
C'est bien autre chose, vraiment.
Monsieur Anodin
Par un plagiat heureux, et que vous êtes certain qui ne sera jamais découvert, auriez-vous transporté sur notre scène quelque chef d oeuvre Italien.
Gros-Génie
Bagatelle que cela.
Monsieur Anodin
Faites-moi part du sujet de votre joie et de votre enthousiasme. Je brûle de joindre mes applaudissements à ceux que vous allez recevoir.
Gros-Génie
Les éloges vont pleuvoir sur moi de tous côtés. Il m'est venu l'idée la plus heureuse, la plus sublime.
Monsieur Anodin
Dites-moi vite ce que c'est : vous connaissez mon amitié pour vous.
Gros-Génie
Je veux aussi que vous soyez le premier témoin de ma gloire. Vous allez voir, vous allez admirer les efforts de mon génie.
Monsieur Anodin
Satisfaites mon impatience.
Gros-Génie
Je ne demande pas mieux. J'entre en matière... Ne perdez pas un seul mot.
Monsieur Anodin
Je n'ai garde.
Gros-Génie
Vous savez que tous les jours le Public se plaint d'être privé, d'excellents acteurs, qui, pour cause de maladies, ne peuvent de longtemps contribuer à ses plaisirs ?
Monsieur Anodin
Oui. Eh bien !
Gros-Génie
Vous savez que d'habiles danseurs sont chaque jour forcés d'interrompre leurs succès, et de garder la chambre, parce qu'ils se sont donnés une entorse, ou, qu'ils ont quelqu'autre indisposition ?
Monsieur Anodin
À quoi en voulez-vous venir ?
Gros-Génie
Un moment. Vous savez que les meilleurs Chanteurs et les plus belles voix font sujets à de gros rhumes, qui les contraignent de suspendre leur mélodie pendant plusieurs mois, au grand regret du Public ?
Monsieur Anodin
Mais vous ne m'apprenez rien de nouveau.
Gros-Génie
Voici maintenant ce que vous ne savez pas. J'ai trouvé le moyen de faire toujours paraître ces excellents virtuoses, et de leur ôter se prétexte des maladies, dont ils se servent quelquefois.
Monsieur Anodin
Comment ferez-vous pour cela ?
Gros-Génie
J'ai composé une musique expressive, qu'ils chanteront en cas de rhume, et j'ai fait des airs de danse pour les goutteux et les paralytiques.
Monsieur Anodin
L'idée est neuve et bizarre.
Gros-Génie
Ajoutez qu'elle est fort utile. Nos spectacles ne languiront plus, faute des premiers sujets ; les auteurs, débarrassés de la crainte de voir leurs pièces mal jouées en certains temps, travailleront avec plus d'ardeur, et feront de meilleurs ouvrages.
Monsieur Anodin
Mais comment remédiez-vous au rhume des acteurs ?
On entend, un grand nombre de Tousseurs.
Gros-Génie
Par le moyen de ma musique, ils tousseront en cadencé c'est une nouvelle perfection que j'ajoute à leur art.
Monsieur Anodin
Quel charivari ! Est-ce que tous les catarrhes se sont donnés rendez-vous dans mon antichambre ?
Gros-Génie
Ce sont les personnes que j'ai rassemblées pour vous montrer un échantillon de mon savoir faire. Entrez Messieurs et Mesdemoiselles ; venez exécuter ici la contredanse de la Grippe.
Scène Dernière
DIVERTISSEMENT.
Plusieurs personnes exécutant, en toussant en mesure, une danse qui doit être très plaisante. Deux goutteux attachés dans leur fauteuil, forment les principales entrées, etc. etc. etc.