Comédie · 1664

La guerre comique

de La Croix

Représentation
≈ 1 h 11
Distribution
2 femmes, 7 hommes
Répliques
247
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Philinte H 50 ≈ 22 min 5
Apollon H 19 ≈ 14 min 2
Alcipe H 47 ≈ 11 min 4
Cléone F 33 ≈ 7 min 5
Alcidor H 31 ≈ 4 min 2
Mélasie F 25 ≈ 4 min 5
De la Rancune H 11 ≈ 4 min 1
Mome H 18 ≈ 4 min 1
Rosimon H 13 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Philinte absent
Apollon absentabsentabsentabsent
Alcipe absentabsent
Cléone absent
Alcidor absentabsentabsentabsent
Mélasie absent
De la Rancune absentabsentabsentabsentabsent
Mome absentabsentabsentabsentabsent
PDF

Dialogue Burlesque de Mome et d'Apollon

Mome, Apollon

Mome

Au feu sur le Mont de Parnasse. Apollon, ah ! Tout se fracasse : Apollon au feu, ton secours Peut seul en arrêter le cours. Apollon daigne donc paraître, Mets donc la tête à la fenêtre ; Apollon.

Apollon

D'où viennent ces cris ?

Mome

Hé jette les yeux sur Paris Apollon, Apollon.

Apollon

Que diable Veut ce crieur épouvantable ?

Mome

Apollon.

Apollon

Hé bien double oison, Crie incessamment Apollon. Qu'a-t-il fait ?

Mome

Apollon.

Apollon

Encore. Le Diable emporte la pécore, Peste du fou.

Mome

Tout est perdu. À quoi diable t'amuses-tu ? Fais-tu l'amour, fais-tu la guerre, Dors-tu pendant que sur la terre Poètes et Comédiens S''entrebattent comme des chiens ? Ce ne sont qu'Impromptus, Critiques, Portraits du Peintre Satiriques. Au Palais-Royal, à l'Hôtel. Vit-on jamais désordre tel ? Ils s'entremangent.

Apollon

Que m'importe ! Faut-il m'étourdir de la sorte ? Ah le beau début que voilà ! Et n'ai-je à penser qu'à cela ?

Mome

Délivre-les de Molière. Es-tu pas leur Dieu tutélaire ?

Apollon

On le dit. Mais je suis ravi Qu'ils en aient le démenti ; Ils ont commencé la querelle.

Mome

Vraiment tu nous la donnes belle. S'ils ont droit, deviens leur support, Et punis les s'ils ont le tort. Précipite-les du Parnasse, Fais d'autres Bourgeois à leur place, Sois une fois maître chez toi.

Apollon

Pauvre idiot ! Est-ce de moi Qu'on y prend droit de bourgeoisie ? Chacun l'est à sa fantaisie. Tel pour deux sonnets assez plats Se dit Poète à tour de bras, Tel autre pour une élégie, L'autre pour une rapsodie, Et mille pour une chanson, Qui n'a ni rime ni raison. J'en sais qui lisant leur ouvrage, Et regardant comme un outrage Qu'on les écoute avec froideur, Disent pour sauver leur honneur, Il est vrai que c'est peu de chose ; Aussi sans règles je compose, Ce n'est que pour me divertir ; Et parce que c'est leur plaisir, Ils estiment les grosses buses, Qu'on doit applaudir à leurs muses. On est maître des plus experts, Quand on fait bien des méchants vers, Et quand on sait bien que grenouille Rime richement à quenouille.

Mome

Laissons, laissons ces rimailleurs. Je te parle des grands auteurs Dont les pièces pleines de charmes Nous font pleurer à chaudes larmes. Auteurs d'esprit très grand, très fin, Qu'on mesure à la toile enfin ? Défends-les de bonne manière, Ne souffre pas que Molière Chasse par son Art de Maugis Les vieils serviteurs du logis.

Apollon

Je t'ai dit et te dis encore, Que je consens qu'il les dévore ; Quiconque commence à le tort.

Mome

Fais donc par pitié quelque effort, Trouve l'art de les rendre sages. S'ils ont tort, rogne de leurs gages, Retranche leurs appointements.

Apollon

Ah ! le grand fou. Les Courtisans Des belles filles de mémoire N'y gagnent pas de l'eau pour boire. Ils les servent pour leur beaux yeux ; Et s'ils n'étaient ingénieux À cueillir les fruits d'un parterre, À rapiner sur le Libraire, À chercher un bon Protecteur Plus pour l'argent que pour l'honneur, Au diable qui tirerait maille. Ceux-là règnent vaille que vaille : Mais les Poètes de Rondeau Ont Lettres d'escroc au grand Sceau. Joignent à la cape et l'épée Le beau droit de franche lippée, Et celui d'aller bien ou mal, Avec honneur à l'Hôpital.

Mome

Tu jases en Jurisconsulte Au lieu d'apaiser ce tumulte. Parnasse est en feu.

Apollon

De l'argent Calmerait tout ce différend, C'est la meilleure eau pour l'éteindre. On ne les verrait plus se plaindre Si Molière était moins charmant, Ou bien s'ils en gagnaient autant.

Mome

S'ils en gagnaient autant ? Que diable ! Il faut bien être insatiable Quand les injures que l'on dit Ne se donnent point à crédit. Au lieu de vider leur querelle, Il vident plutôt l'escarcelle. Quoi qu'ils se battent ces Messieurs, Ce n'est que sur les spectateurs Qu'ils courent à la picorée, Le Bourgeois leur sert de curée, Et parmi tous leurs différends, Les Juges paient les dépends. A-t-on jamais vu momerie Aussi digne de raillerie ; Et voit-on ailleurs qu'à Paris, Que les combats des beaux esprits, Que la plus piquante satire, De bons écus puisse produire ? Ma foi le secret en est beau Autant du moins qu'il est nouveau. S'il ne tient qu'à de la satire Pour s'enrichir et faire rire, J'y veux travailler tout de bon ; Jupiter avec Apollon Satirisés à ma manière Vaudront bien mieux que Molière. Quand j'aurai bien drapé Jupin, Je t'empaumerai beau blondin, Et…

Apollon

Laissons cette raillerie, Mome doucement je te prie.

Mome

Termine tous ces différends, Autrement parbleu, je te prends, Je te bourre, je t'estocade, Et te mets en capilotade.

Apollon

Mais Mome…

Mome

Mome n'entend rien. Il faut, dis-je, écoute-moi bien. Étouffer toute leur Cabale, Ou passer pour un Dieu de balle.

Apollon

Que tu parles bien aisément !

Mome

Que tu réponds bien lâchement !

Apollon

Tu ne connais pas leur furie.

Mome

Non pas, mais ta poltronnerie.

Apollon

S'ils se rebellent contre nous…

Mome

Hé bons Dieux, je les connais ; Ils ne seront pas si terribles.

Apollon

Il sont de vrais incorrigibles ; Quand on les choque en quelques lieux Ils chanteraient pouilles aux Dieux. Si tu te trouvais en ma place, Si tu connaissais leur audace, Et jusqu'à quelle extrémité Se porte leur témérité, Crainte d'attirer leur colère, Ma foi tu les laisserais faire.

Mome

Ah ! que de discours superflus, Apollon, ne raisonnons plus ; Pense à terminer leur querelle, Autrement, je vais de plus belle Faire une satire sur toi.

Apollon

Mome du moins écoute-moi.

Mome

Point de quartier.

Apollon

Quelle misère ! Holà, messager de mon père, Valet de pied de tous les Dieux, Joueur de gobelets des Cieux Mercure, prends ton Caducée, Cherche la bande intéressée, Dans Paris la grande Cité Assemble gens de qualité, Comédiens, Marquis, Poètes, Cocus, Jaloux, Galants, Coquettes, Conduis-les au Palais Royal, Place-les au lieu Théâtral, Va, sors, cours de si belle sorte, Qu'il semble qu'un Diable t'emporte. Le Troupeau scientifique Partit sans plus de réplique. Je ne sais si ce fut par terre, ou par eau, En carrosse ou bien en bateau ; Certains Auteurs glosant sur cette phrase, Disent que le cheval Pégase Le porta dans les airs d'un vol hautain et fort ; Les autres que sur une Nue Cette troupe quitta sa Montagne cornue, Les Auteurs en ce point ne sont pas bien d'accord. Elle vint toutefois cher Lecteur, je vous jure ; Dans Paris elle se montra ; N'en doutez pas, et quant à sa voiture, Vous en croirez tout ce qu'il vous plaira. Mome incessamment débitait Ce que dans Paris on appelle Douceur, fleurette, bagatelle, À chaque Muse il en contait ; De mille petits mots qu'il disait à l'oreille Et que souvent ne disaient rien, Il se parait comme d'une merveille, Le Badinage enfin lui convenait fort bien. Il se tenait en plaisante manière Tantôt devant, tantôt derrière, Courbé, droit, à genoux et jamais arrêté ; Et des badins d'honneur qui les postures virent, Pour lui faire justice, dirent Qu'il avait l'air de qualité. Cependant Mercure arriva Crotté comme un porteur de Billets funéraires, Et maint curieux s'empressa Pour gagner les places premières : Je sais même qu'on s'y battit, Mais avec son bâton holà Mercure mit, Je veux dire son caducée ; Il rangea toute l'assemblée, Quand il eut bien crié paix-là. Le blondin Apollon parla, Et dit en vers la même chose Que je vais vous écrire en prose. Mais Apollon qui vit qu'il désirait complaire À l'objet qui l'avait charmé, Lui dit : « Ne craignez pas d'en être moins aimé » Pour prendre le parti contraire ; Cléone y consentit et dans le même instant On disputa fort plaisamment, Ou pour mieux dire, on joua fortement. Je pense pendant qu'ils parlèrent Que tous les spectateurs sans rien dire écoutèrent, Que j'écoutai comme eux aussi. Pour leur laisser encor liberté toute entière, Pendant leur Dispute première Souffrez que je me taise ici. Mercure ne se fit pas dire deux fois qu'il fallait aller à Paris et assembler les intéressés pour décider cette affaire. Il partit avec sa vitesse accoutumée, et fit le chemin en si peu de temps, que j'en emploierais davantage à vous le dire. Apollon prit une route bien différente et se rendit sur le mont de Parnasse pour communiquer aux Muses le dessein qu'il avait pris d'apaiser ces troubles comiques. Melpomène, la patronne des Poètes tragiques, fut assez hardie pour dire, qu'on leur ferait injure de les commettre avec Molière, qu'il serait périlleux de le mettre en concurrence avec eux ; et qu'elle estimait plus à propos qu'il ressentît un peu des effets d'une satire qu'il exerce si souvent contre les autres : Mais Apollon ne lui permit pas d'invectiver plus longtemps, et lui répondit avec assez de chaleur : « Vraiment, on voit que vous êtes intéressée. Vous parlez de ce voyage comme si je ne l'entreprenais que dans le dessein de favoriser Molière, et vous craignez tellement que vos auteurs tragiques y perdent, que vous ne feignez point de vous opposer à une action de Justice. Il était en humeur d'en dire davantage, si Melpomène n'eût fait paraître son obéissance en se levant la première. Les autres suivirent son exemple, et aussitôt : Ces filles savantes descendirent donc au Palais Royal dont le Théâtre devait servir de champ de bataille ; et quoi que Melpomène fît quelque difficulté d'y consentir parce qu'elle prenait pour mauvais augure qu'on décidât ce différend en un lieu où Molière ne reçoit que des applaudissements, Apollon ne voulut point l'écouter, et dit qu'il n'y a rien de plus juste que de récompenser la vertu où elle a éclaté, et de reprendre les fautes au lieu même où elles ont été commises. Les neufs soeurs le suivirent et montèrent avec lui sur le Théâtre où elles prirent place sur des sièges qu'on leur avait préparés. Mome qui s'était mis de la partie malgré Apollon et contre le sentiment des Muses, ne leur fut pas inutile et leur fit passer le temps assez agréablement pendant que Mercure assemblait les intéressés. Il fit cent singeries à chacune de ces filles et dit fort plaisamment à Apollon, que la Dame Mémoire s'était bien oubliée de les confier à un godelureau comme lui. Il s'appliqua ensuite à contrefaire ce Dieu versificateur, et le sut peindre si naïvement qu'il eut bien de la peine à cacher le dépit qu'il en avait et à modérer sa colère. Enfin ce singe fit sur ce Théâtre ce qu'on dit que Molière y fait tous les jours, et il satirisa toute la Troupe d'une manière si bouffonne que Clio ne put s'empêcher de dire que Mome était le Molière du Ciel. Il parla donc en maître du logis, il défendit aux spectateurs de se mêler dans la dispute s'il ne leur en donnait la permission ; et à ceux qu'il choisirait pour attaquer ou pour défendre Molière, de tempêter comme on fait au Barreau. Il témoigna enfin qu'il avait plutôt dessein d'entendre quelque chose de divertissant, que du bruit et des injures. Mercure appela d'abord des Poètes et des Comédiens, mais personne ne parut, ce qui surprit tout le monde. Quelques spectateurs dirent qu'on les gardait pour la bonne bouche ; et Apollon crut qu'en attendant ces Messieurs il était à propos d'entendre des gens de qualité. Il fit monter sur le Théâtre Mélasie et Cléone les plus spirituelles filles du monde, et le Chevalier Philinte qui aimait passionnément la dernière. Mélasie se déclara contre l'École des Femmes, Cléone dit qu'elle y trouvait bien des fautes, et Philinte fut presque de même sentiment.

Dispute Première

Mélasie, Philinte, Cléone

Mélasie

Que Molière débute agréablement dans cette École des Femmes par un personnage inutile ! Ce Chrisalde qui paraît avec Arnolphe ne sert qu'à dire des vers qui ne font rien au sujet.

Philinte

Vous appelez un personnage inutile, un homme qui dit tant de bonnes choses à l'avantage de la Confrérie ? Vraiment Madame, ces malheureux que tout le monde persécute vous voudront du mal si vous leur ôtez un protecteur si favorable. Mais Chrisalde sert encor à autre chose ; son antipathie avec Arnolphe fait naître de beaux sentiments, et fonde bien le caractère de ce Jaloux.

Cléone

Quelle antipathie remarquez-vous entre Chrisalde et ce Jaloux ? Arnolphe est tellement ravi d'entendre ce que lui dit ce railleur, qu'il le prie même à souper. Il le choisit entre tous ses amis pour lui faire voir Agnès qu'il resserre avec tant de soin.

Philinte

C'est pour le convaincre absolument du bon choix qu'il a fait et lui faire connaître que la simplicité de cette fille qu'il veut épouser le préservera du cocuage dont Chrisalde le menace.

Cléone

Je pardonnerais cela à Molière si vous pouviez vous parer de l'endroit des cent pistoles. Arnolphe est autant prodigue de son bien qu'il est avare de son honneur. Prêter son argent sur une lettre d'un ami, avec qui on n'a eu aucun commerce depuis quatre ans ? Devait-il pas entrer en quelque défiance, et craindre une surprise de la part d'Horace ?

Philinte

Il est vrai Madame que Molière a tort de n'avoir pas fait Arnolphe un faquin accompli. Ce Jaloux satisferait les censeurs de cette comédie s'il montrait beaucoup de défiance, et s'il jugeait mal du fils de son ami. Hé, si nous condamnons les maximes de sa jalousie, laissons-lui au moins la liberté de disposer de son bien. Connaît-il pas la main du père de ce jeune homme ? Sait-il pas que son débiteur est solvable ? Et Horace est-il pas assez bien fait pour mériter qu'on lui prête cent pistoles sur sa bonne mine, quand il n'aurait point cette recommandation de son père ?

Mélasie

Quoi, vous souffririez comme ce Jaloux que votre rival emportât votre argent pour s'en servir contre vous-même ?

Cléone

La fâcheuse pilule !

Philinte

Non Madame, je ne le permettrais pas. Après lui avoir prêté de si bonne grâce, je le prendrais à la gorge pour l'obliger de le rendre ; je perdrais l'occasion de profiter de la confidence qu'il me fait de sa passion, et de l'accès qu'il a auprès d'Agnès ; et je ferais gloire de me dire ce galant homme qui renferme si bien sa fille, et ce Monsieur de la Souche dont il a fait le panégyrique.

Cléone

Ce bel aveu qu'Arnolphe ferait d'être ce Monsieur de la Souche, le ferait paraître aussi judicieux qu'Horace, qui lui découvre si librement toute cette intrigue. Avouez que ce jeune homme est un étrange étourdi.

Philinte

L'allégresse au coeur s'augmente à la répandre, Et goûtât-on cent fois un bonheur tout parfait, On n'en est pas content si quelqu'un ne le sait. J'ai peine à prendre son parti en cette rencontre, moi qui défierait toutes les belles personnes d'avoir autant de bonté pour moi, que j'aurais de secret pour elles : Mais ne pouvait-il point ouvrir son coeur à un ami qui venait de lui ouvrir sa bourse avec une franchise entière ? Il dit lui-même que Voudriez-vous que cet Amant fût plus circonspect ? La démangeaison qu'Arnolphe témoigne d'apprendre l'aventure de quelque infortuné mari, mérite-t-elle pas bien qu'il mette celle-là sur ses tablettes ? Il n'en pouvait pas désirer une plus récente et qui lui fît mieux prêter l'oreille. Est-il rien de plus naturel que cet endroit où son rival le traite de fou et de ridicule en parlant à sa Seigneurie ?

Mélasie

Hé bien vos amourettes ? Puis-je Seigneur Horace apprendre où vous êtes ? Le Récit de l'aventure du grès et du billet me touche encore davantage. Notre Jaloux triomphe de ce qu'Agnès a suivi son ordre, il s'imagine que le grès est toute la réponse que son rival a reçue, et pour s'en divertir il lui demande si plaisamment, Que ce brutal mérite bien ce qui lui arrive ! Que son interdiction est agréable lorsqu'il apprend autre chose que ce qu'il attendait ! Que son ris forcé est divertissant, et que je voudrais de mal à Horace s'il ne lui faisait point ce récit !

Philinte

Il m'est vers la pensée Venu présentement une affaire pressée. Arnolphe l'en priait de trop bonne grâce pour être refusé. Mais si le revers qu'il reçoit vous satisfait, la froideur avec laquelle il écoute ce récit m'a beaucoup plue, et quoi que l'on l'a condamné, je trouve qu'il la colore agréablement quand il répond à Horace qui lui en demande la cause.

Cléone

Nous passons la plus sensible faute qui soit dans l'École des Femmes. Peut-on souffrir que cette Agnès qui dans les premières Scènes paraît l'innocence même, se déniaise si promptement ? L'esprit lui vient furieusement vite ! Elle écrit le poulet et se sert du stratagème de son jaloux pour le faire tenir à Horace ; Cela est galant, et il y en a beaucoup dans le monde qui seraient plus sottes qu'elle.

Philinte

Lorsqu'Agnès paraît si innocente vous ne découvrez son esprit qu'à travers un nuage qu'il faut que l'amour dissipe. Elle sort d'assez bon lieu pour avoir un fond d'âme fort raisonnable, mais l'éducation en assoupit les plus belles parties, et elle ne produirait pas si tôt ces effets qui vous surprennent si l'amour ne la réveillait. Elle ne paraît niaise qu'au moment qu'Arnolphe ne fait rien contre ses inclinations : mais lorsqu'il lui parle mal d'Horace, elle prend son parti, et témoigne à ce Jaloux qu'elle n'en peut aimer d'autre. Elle va jusqu'à la froideur quand il dit qu'il veut l'épouser, et elle résiste trois fois au commandement qu'il lui fait de maltraiter son Amant. Cette résistance fait-elle pas connaître qu'elle cherchera un moyen d'avertir Horace de la violence qu'on lui fait ? Dans quelque simplicité qu'on l'ait nourrie, lui a-t-on pas appris que l'art d'écrire n'a été inventé que pour découvrir ce qu'on pense à ceux à qui on ne peut parler ? Et ne la blâmeriez-vous pas si elle n'avait point recours à ce langage muet, lorsqu'Arnolphe lui ferme la bouche par sa présence ?

Mélasie

Elle apprend trop vite ces ruses d'amour.

Philinte

Il le faut avouer l'amour est un grand maître, Ce qu'on ne fut jamais il nous enseigne à l'être, Et souvent de nos moeurs l'absolu changement Devient par ses leçons l'ouvrage d'un moment. De la nature en nous il force les obstacles, Et ses effets soudains ont de l'air des miracles. D'un avare à l'instant il fait un libéral, Un vaillant d'un poltron, un civil d'un brutal : Il rend agile à tout l'âme la plus pesante, Et donne de l'esprit à la plus innocente. Mais en termes touchants et tous pleins de bonté, De tendresse innocente et d'ingénuité ; De la manière enfin, que la pure nature Exprime de l'amour la première blessure. Vous vous étonnez que l'amour déniaise Agnès ! C'est un Maître extraordinaire. Il ne se contente pas d'ouvrir l'esprit, il en donne quelquefois. Avez-vous pas admiré ces Vers qu'Horace a dit sur le sujet ? Si l'Amour force les obstacles de la Nature, ceux que l'éducation lui oppose seront-ils capables de l'arrêter ? La lettre d'Agnès est-elle pas comme la ferait une fille qui aurait vécu comme elle sans voir le monde ? Est-ce pas un tableau d'une belle âme pleine de simplicité ? Et peut-on désirer quelque chose qui exprime plus parfaitement ce qu'elle pense ?

Mélasie

Je ne croyais pas qu'on pût défendre Molière sur ce chapitre.

Cléone

Peut-être que Philinte ne l'exécutera pas si bien, si je lui propose que cette pièce se passe toute en récits.

Philinte

Philinte dit cela d'un air assez plaisant. Pour faire éclater le Parterre : Mais une voix perçante et claire Fit cesser l'éclat promptement. Derrière le théâtre on ouït crier gare, Place, gare donc, place, allons, qu'on se sépare. On vit paraître en même temps. Un homme à grands canons et perruque bouffie ; Bref, puisqu'il faut que je le die, Un Turlupin des plus galants, Qui s'adressant au Dieu des rimes Lui dit familièrement, Ah ! Vengeance ces tours ne sont pas légitimes. Quoi ? Prétendre sans nous vider ce différent ? Quoi ? Sans Marquis morbleu, parler de Molière ! Ah parbleu je ne m'en puis taire Un pareil procédé Dieu me damne est choquant. Puis sans autre cérémonie Il se mit de la compagnie, Avecque Mome à qui mieux mieux Il fit des tours facétieux, Et le bruit aussitôt courut dans le parterre Que c'était un Marquis qu'Alcipe on appelait Sur qui Molière moulait Ceux de ce galant caractère ; Homme qui sur la mode enchérissait aussi Et qui poussait bien loin les nouveautés sans peine ; Lisez l'autre dispute ou scène, Vous y verrez Alcipe en portrait raccourci. Un auteur qui fait une pièce de théâtre doit examiner si les narrations peuvent faire un plus bel effet que le spectacle même ; et quand il ne peut pas rendre un incident plus agréable aux yeux du spectateur qu'à son imagination, il faut en faire le récit. Les incidents de cette Comédie seraient ridicules sur le Théâtre ; mais on est charmé de les apprendre de la bouche d'Horace, et de voir l'inquiétude où il met le Sieur de la Souche. Pourriez-vous souffrir qu'on fît paraître l'armoire ? Cette nouveauté produirait un plaisant effet ! Arnolphe se promènerait à grands pas, il frapperait sur la table, on entendrait sans doute le débris des vases d'Agnès. L'escalade Nocturne serait encore une bonne chose : On rirait assurément lorsque Alain et Georgette assommeraient une échelle à coups de bâton. Peut-être que Molière pour embellir ce spectacle mettrait adroitement la corde au col d'Horace, comme on faisait à l'Hôtel dans le Don Pèdre de Carcassone, où celui qui voulait représenter le père d'une fille qu'on voulait enlever, parlait en Fausset pour contrefaire la Donzelle, et étranglait un des ravisseurs que ce beau semblant avait attiré sur l'échelle.

Dispute Deuxième

Alcipe, Philinte, Cléone, Mélasie

Alcipe

Mais je dis traits pour traits. On parle donc ici de Molière, qui est-ce qui en dit du mal ? Morbleu, c'est l'incomparable. Je lui suis obligé Dieu me sauve de la moitié de mon embonpoint depuis qu'il a peint cinq ou six de mes amis. Dorante que j'ai quitté présentement aux Tuileries est heureux à passer son temps par son étamine ; il y a toujours à refaire après lui ; c'est le meilleur original que Molière trouvera jamais ; Ils sont parsambleu faits l'un pour l'autre, et ce pauvre diable a tant de pente à s'en faire jouer, qu'il ne l'a pas si tôt berné sous un habit qu'il en prend un plus ridicule. Est-ce toi Philinte qui tiens contre Molière, est-ce toi ?

Philinte

Au contraire je le défends.

Alcipe

Morbleu, Philinte je t'en aime ; c'est le fait d'un galant homme de se déclarer pour lui. Les rieurs sont de son côté, et il n'y a que les Poètes et les Comédiens qui l'attaquent. S'est-on jamais mieux diverti à la Comédie que depuis qu'il est à Paris ? Il m'a appris à connaître les bouffons, je ne vois plus que des Mascarilles, des Sganarelles, et des Arnolphes.

Cléone

Vous serez donc pour son École des Femmes, puisque vous estimez tant cet Auteur.

Alcipe

Pour l'École des Femmes ? Cosi, cosi, ce n'est pas la meilleure de ses pièces, j'y trouve bien des fautes, mais à cela près le reste est bon. Parbleu son grès fait un effet fort plaisant ! Un grès dans une Comédie ! Ma foi cela est bon. Comment Diable comprendre qu'une fille jette un grès ? Car ce qu'on appelle un grès est un pavé qu'une femme peut à peine soulever. Arnolphe était bien des amis du commissaire de faire pleuvoir impunément des grès par sa fenêtre en plein jour.

Philinte

Il y a des grès de toutes tailles, et Horace dit qu'Agnès avait jeté d'une main celui dont tu parles.

Alcipe

Parbleu il a dit aussi que le grès était de taille non petite et capable de l'assommer.

Philinte

Aussi gros que le poing de cette marchandise assommerait un Géant.

Cléone

Monsieur le Marquis qui fait tant le difficile en matière de grès se contenterait bien de la moitié. Mais n'avouerez-vous pas Philinte, qu'Horace perd le jugement de venir chercher une lettre autour de ce grès, ou plutôt quelque bon coup de pavé ? L'amour le rend bien téméraire ?

Philinte

Horace ne doit rien craindre, il connaît l'amour d'Agnès, et cette lettre qu'il voit tomber avec ce grès l'assure assez des bons desseins de cette fille. Quand il vous plaira Madame, d'en laisser tomber autant pour moi et qui parle aussi bon Français, vous expérimenterez qu'un amant passionné ne s'épouvante pas de si peu de chose.

Alcipe

Parbleu tu ne serais pas sot, tu ne serais pas dégoûté !

Philinte

Je serais aussi sot qu'Horace, j'amasserais le billet.

Alcipe

La belle pièce que cette École des Femmes ! Elle se dénoue dans une rue.

Philinte

Est-ce pas le lieu de la scène ?

Alcipe

Hé fadaises ! As-tu jamais vu huit personnes s'assembler dans une rue comme à la fin de cette pièce ?

Philinte

Pourquoi non ? Où veux-tu qu'ils s'assemblent plus à propos qu'en ce lieu où se passe l'action théâtrale ? Toutes les Comédies de Plaute et de Térence se passent et se dénouent au milieu des places publiques.

Alcipe

Morbleu, je gagerai qu'elles ne s'y passent pas toutes.

Philinte

Comment le sais-tu ? Qui te l'a dit, Marquis ? Les as-tu lues ?

Alcipe

Moi ? Bon. Jamais. Je l'ai appris d'un poète fort homme d'honneur et qui ne voudrait pas mentir. Une Comédie au milieu des rues ! Dans un carrefour !

Cléone

Comment voudriez-vous donc faire ?

Alcipe

Comment ? Comme on fait dans le Menteur. Que le premier acte se passât aux Tuileries, le second dans une maison particulière, et les autres en différents quartiers de la Ville.

Mélasie

Est-ce tout ce que vous pouvez contre cette comédie ?

Alcipe

Ce n'est pas la quatrième partie des fautes. J'y trouve toutes celles que l'auteur du Portrait du Peintre y a remarquées.

Cléone

Ce Portrait du Peintre est joli.

Philinte

Il vient de fort bonne main, et je ne trouverais rien plus galant s'il y avait moins d'invectives contre Molière. Il n'y a rien de plus estimable qu'une critique qui n'attaque que l'ouvrage, et qui respecte l'auteur. Quand une personne met au jour quelque chose tout le monde a droit de le censurer ; on peut s'en railler impunément si l'on en trouve l'occasion : mais cette liberté avec laquelle on peut dire son sentiment de l'ouvrage, peut servir de prétexte pour injurier l'auteur, et l'on peut en remarquer les défauts sans se prendre à sa personne.

Alcipe

Vraiment tu l'entends ! Molière raillera tout le monde et personne n'osera le railler ?

Philinte

Sa comédie est instructive et divertissante, et il n'a point encore porté l'aigreur de ses satires jusqu'à faire connaître les personnes distinctement et par leur nom comme on l'a peint.

Alcipe

Ah ! Philinte, mon cher, j'ai pitié de toi. J'ai vu de mes amis aussi bien tirés par Molière qu'on puisse l'être. Je les ai reconnus morbleu, dès la première démarche, et j'en sais bon nombre à qui il ressemblait si fort que les plus fins n'auraient bien pu s'y tromper. Tu n'appelles donc pas cela faire connaître les gens avec assez de netteté ?

Mélasie

J'ai reconnu chez lui vingt personnes si bien tirées que leurs portraits m'ont paru inimitables.

Cléone

Je sais un homme que je ne puis voir sans qu'il me souvienne du Marquis de Mascarille.

Mélasie

Ai-je le bien de le connaître ?

Bas.

Cléone

Tu ne vois autre ; c'est Alcippe que voilà.

Alcipe

Je gage que vous parlez de mon homme des Tuileries, de Dorante.

Mélasie

Nous avons parlé au moins de quelqu'un qui lui ressemble.

Alcipe

C'est Dorante Dieu me sauve. Vous riez ? Ah Parbleu ! Je l'ai deviné. Philinte tu es convaincu par ces Dames ; dis encore que Molière ne peint pas les gens au naturel.

Philinte

Sais-tu pas qu'il ne fait que des portraits généraux qui ne blessent personne en particulier, et que personne ne prend pour soi.

Mélasie

Il est vrai. Mais tout le monde les applique à ceux de sa connaissance.

Philinte

Je ne crois pas Madame que cette application qu'on peut faire de ces portraits rende la cause de Molière plus mauvaise. Le portrait que vous ajustez à un homme que vous connaissez, ressemble à mille autres, et il n'est pas plus pour celui-là que pour le reste du monde. Un Peintre qui ne ferait voir dans un tableau qu'une main ne ferait pas le portrait de la mienne seulement ; on pourrait dire que cette main ressemblerait à l'une des miennes, comme je pourrais présumer qu'elle serait faite sur celles de tous ceux que je connaîtrais, et même de tous les autres que je connaîtrais pas. On a fait quelque chose de plus blâmable que ce qu'on impute à Molière quand on a employé tous les artifices imaginables pour exciter les personnes de qualité à le regarder comme un homme qui divertit le bourgeois à leurs dépens ; et qu'on n'a condamné ses portraits généraux que pour avoir l'occasion de le déchirer par un qui ne ressemble qu'à lui.

Cléone

Mais Philinte, ces portraits généraux ont eu un original, et chaque personne à qui ils ressemblent peut croire qu'il a servi de modèle pour les faire.

Philinte

Il n'est pas impossible que Molière ait travaillé sur quelque original : mais comme ces portraits ressemblent à mille personnes, il y a plus d'apparence qu'ils ont eu pour principes des observations générales. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons pas les accommoder à une personne seulement, et si quelqu'un s'en offençait, il serait facile de lui faire voir que ce portrait ressemblerait à mille autres. Molière a été joué en plein Théâtre et à découvert, au lieu qu'il n'a fait paraître personne que sous le masque et avec des habits empruntés.

Alcipe

À d'autres.

Mélasie

Je trouve le sentiment de Dorante fort raisonnable.

Alcipe

Bagatelle, Madame.

Cléone

Mais bagatelle n'est pas une raison.

Alcipe

Philinte nous en ferait bien accroire si nous n'avions pas vu l'Impromptu de Versailles. Molière, dit-il, ne s'attache qu'à faire des portraits généraux, et cependant il y en a cinq ou six dans cet Impromptu qui sont des plus beaux qu'on puisse faire après Nature, et que les véritables originaux se sont galamment appliqués.

Philinte

Je ne nie pas que ceux à qui ces portraits ressemblent ne soient pas les véritables originaux ; lls seraient bien aveugles s'ils ne se voyaient dans une peinture si parlante et si naïve. Molière ne les a peint qu'après qu'ils l'ont joué sur leur Théâtre ; il leur a rendu le change, et quand il n'aurait point d'autre raison pour s'en défendre, on ne pourrait pas le blâmer : mais sais-tu pas qu'il y a travaillé par l'ordre de sa Majesté ?

Mélasie

Que Molière les raille tant qu'il lui plaira, c'est la première Troupe de France.

Cléone

Il n'ignore pas qu'elle appartient à un grand Monarque ; il sait qu'on ne vit jamais une troupe plus accomplie pour bien représenter un ouvrage sérieux : mais il pourrait la surpasser dans le Comique.

Philinte

Et dans le sérieux aussi. Molière joue un rôle tragique aussi bien qu'aucun Comédien qui soit au monde.

Alcipe

Le sérieux n'est pas son grand talent.

Philinte

Et moi je soutiens qu'il n'a point d'égal dans le tragique, parce qu'il joue le Comique le mieux du monde.

Cléone

La conséquence est mauvaise.

Mélasie

Qui réussit dans le bouffon n'excelle pas dans le sérieux. Mais que voulez-vous donc nous dire ?

Philinte

Que "le petit Chat est mort Madame", et que puis Molière joue la Tragédie de l'École des Femmes d'une manière inimitable, qu'il n'y a personne qui l'égale pour le tragique.

Mélasie

Cela est aussi galant comme il est nouveau que le trépas d'un petit chat fasse donner à une pièce le nom de tragédie, comme ferait la mort d'un grand Prince.

Cléone

Que la pièce est également bonne, Lorsqu'un matou trépasse ou quelque autre personne. Lorsqu'un bon gros bourgeois appelé Rosimon, Lassé d'ouïr leur conférence, Cria du parterre, je pense Que vous n'osez attaquer tout de bon Cet ouvrage de Molière ? Au lieu de le bourrer d'une forte manière À peine sent-il le bouton. Sa hardiesse émut fort Apollon, Il n'aurait pas retenu sa colère S'il n'eût été plus nécessaire De laisser parler ce jaloux. Mercure à même temps lui dit approchez-vous ; Il monta donc, et lors dans le parterre Courut un bruit à l'ordinaire Qu'il était grand ami du poète Alcidor. Un de ses voisins sans médire Daigna bien ajouter encor, Que ce jaloux ferait bien rire. Sitôt qu'il fût monté le parterre écouta, Et le Marquis Alcippe débuta ; Après que ce monsieur aux déités grégeoises Avec assez d'adresse eût fait Force révérences bourgeoises, Qui firent un fort bon effet. Tu ne sais donc pas cousine, qu'en matière de tragédie c'est une maxime dont on ne doute plus.

Dispute Troisième

Alcipe, Rosimon, Philinte, Mélasie, Cléone

Alcipe

Paix-là morbleu, paix-là… Monsieur a quelque chose de nouveau.

Rosimon

Je ne suis pas assez habile homme pour discerner de moi-même les fautes d'un ouvrage, mais Monsieur Alcidor qui n'est pas un ignorant m'en a fait remarquer tout plein dans l'École des Femmes. Horace est un amant bien importun de venir voir Agnès cinq ou six fois en même jour. Il joue aux barres avec Arnolphe.

Philinte

La remarque est judicieuse, tous les amants ne rendent pas des visites si fréquentes à leurs maîtresses. J'ai pour Cléone plus de tendresse qu'Horace n'en fait paraître pour Agnès, et cependant, je ne vais chez elle qu'une fois chaque jour.

Mélasie

Il est vrai, mais vos plus courtes visites durent six heures.

Philinte

Celles qu'Horace rendait à Agnès pendant l'absence d'Arnolphe n'étaient pas moins longues. Elle avoue ingénument qu'il était toujours avec elle ; et je crois même s'il trouvait l'occasion d'y passer ce jour comme les autres, qu'il ne ferait pas tant de tours inutilement. Vous blâmez ces deux rivaux parce qu'ils ne s'éloignent pas du logis dans lequel Agnès demeure ? L'un est un amant passionné qui veut s'assurer de sa Maîtresse, et l'autre un jaloux qui veille pour la conserver, et qui n'ignore pas ce qu'on lui prépare.

Alcipe

Je m'en vais vous donner une comparaison Afin de concevoir la chose davantage. Imaginez-vous que vous êtes un jaloux dont la maîtresse ou la femme a de la beauté, et que je suis un galant qui la couche en joue. Sans doute…

Rosimon

À quoi bon des comparaisons Monsieur ? Nous ne parlons ni de vous ni de moi, mais d'Arnolphe.

Alcipe

Je le sais, et ce n'est que pour vous faire sentir la chose. Est-il pas vrai que vous jaloux, vous ne la perdriez pas de vue ?

Rosimon

Je ferais effort pour éviter les surprises.

Alcipe

Et moi galant je n'épargnerais rien pour m'emparer de la donzelle. J'assiègerais la place, vous la défendriez ; je ne lèverais pas le siège, vous ne décamperiez pas.

Philinte

C'est justement tout comme. Est-ce tout ce qui vous déplaît en cette pièce ?

Rosimon

C'est la plus damnable comédie, la plus détestable, la plus pernicieuse qu'on puisse voir. Il y a des choses qui blessent si fort les oreilles chastes…

Cléone

Doucement Monsieur Rosimon. Ne vous découvrez point de mal dans cette pièce, nous n'y en avons pas encor trouvé.

Alcipe

Est-ce point ce "le..." Que Monsieur veut dire ? Vous ne répondez pas. Est-ce ce "le..." Qui blesse vos oreilles chastes ?

Rosimon

Mon silence fait connaître assez que je n'ose le nommer.

Alcipe

Parbleu voilà bien de quoi ! Un mot de deux lettres vous fait peur, que deviendriez-vous donc s'il y en avait davantage ?

Rosimon

Cela est infâme, cela est épouvantable, on ne peut souffrir des choses si déshonnêtes.

Philinte

Vous avez donné des mémoires pour faire le Portrait du Peintre.

Rosimon

Moi Monsieur ?

Philinte

Ce que je dis n'est pas sans apparence, car ce "le..." y est expliqué en termes fort intelligibles, et en même sens que vous faites.

Alcipe

Il est vrai que ce "le..." charme tous les galants. Ma foi ces Vers du Portrait du Peintre me plaisent fort. Ils sont naturels au dernier point ; Et

Cléone

Alcippe, je vous prie…

Alcipe

Ce "le..." ne doit pas vous déplaire. En effet j'en vois peu qui ne donnent dedans.

Mélasie

Alcippe m'obligerait s'il voulait se taire.

Alcipe

La beauté de ce "le..." n'eut jamais de seconde. Vous auriez grand tort Madame de vous offenser d'une chose si charmante.

Cléone

Fi donc Alcipe, fi, voyez-vous pas que cela est infâme ?

Alcipe

Il est vrai que ce "le..." contente bien du monde. Ma foi quoi que vous puissiez dire contre lui.

Mélasie

Vous êtes insupportable Alcippe.

Cléone

Mais Alcippe, taisez-vous donc.

Alcipe

Faites moins la sucrée, il n'a que des appâts, C'est un "le..." fait exprès pour les gens délicats.

Cléone

Je vous conseille de dire toujours. Quelle infamie ! J'aimerais autant être à l'Hôtel.

Mélasie

C'est reprendre les gens d'une façon fort nouvelle ; et faire une faute plus grande que celle qu'on veut corriger.

Rosimon

Les belles maximes du mariage qu'Arnolphe fait lire par Agnès sont plus pernicieuses que ces Vers du Portrait du Peintre. J'ai horreur d'y penser.

Philinte

Celle qu'un lien honnête Fait entrer au lit d'autrui Doit se mettre dans la tête Suivant le train d'aujourd'hui, Que l'homme qui la prend ne la prend pas pour lui. En effet, j'ai toujours blâmé ces maximes, elles sont très pernicieuses, et les maris doivent prendre garde soigneusement que leurs femmes ne les observent, je ne doute pas que vous n'en donniez à la vôtre d'entièrement contraires à celles que Molière débite dans son École. Vous lui enseignez assurément, au lieu de ces maximes pernicieuses et qui font horreur, que

Cléone

Le Jaloux en tient.

Rosimon

Ah ! Monsieur…

Cléone

La femme se doit parer Plus que ne peut désirer Le mari qui la possède ; Quels que soient son esprit, sa grâce et sa beauté, Pour rien doit être compté Si les autres la trouvent laide. Pratique-t-elle cette autre maxime. :

Rosimon

Ah Madame…

Alcipe

Il faut des présents des hommes Qu'elle s'accommode bien Car dans le siècle où nous sommes Un Galant donne tout pour rien.

Rosimon

Mais Monsieur vous me poussez.

Mélasie

Ces douces études d'oeillades, Ces eaux, ces blancs, ces pommades, Et mille ingrédients qui font des teints fleuris, Ne peuvent à l'honneur être drogues mortelles, Et le soin de paraître belles Ne se prend que pour les maris.

Rosimon

Mais Madame…

Philinte

Des promenades du temps, Ou repas qu'on donne aux champs Il est fort bon qu'elle essaie ; Selon les prudents Cerveaux Le Mari dans les cadeaux N'est jamais celui qui paie.

Rosimon

Un mot, de grâce…

Alcipe

Hors de ceux dont au mari la visite se rend La bonne règle défend De refuser aucune âme. Ceux qui de galante humeur N'ont affaire qu'à Madame, Accommodent bien Monsieur ! ROSIMON indigné qu'on le poussât à bout Fit une mine épouvantable, Et sans rien répondre du tout Sauta le parterre et courut comme un diable. Dieu sait si l'on rît jamais mieux Que de ce faux capricieux. Avant qu'il pût gagner la porte Il fut daubé de telle sorte, Tant de coups lui furent donnés Et sur le dos, et sur le nez, Qu'en sortant les laquais, les pages, Au lieu de redoubler ces sensibles outrages Par un rare effet de pitié, Ne purent foi d'Auteur le battre qu'à moitié, Tout le monde achevait de rire Lorsque le Poète Alcidor Sur le théâtre vint encor Plein d'une gravité qu'on ne saurait décrire. Se courbant il fit bien et beau Au Dieu des Vers le pied de Veau ; Puis chaque Muse eut son aubaine ; Mais la tonnante Melpomène Eut outre un gracieux regard, Trois révérences pour sa part. On poursuivit la Comédie, À le bien écouter chacun se prépara ; Et la charmante Mélasie Dit ce qu'après ces vers, l'Ami Lecteur lira. Encore celle-ci :

Dispute Quatrième

Mélasie, Alcidor, Cléone, Alcipe, Philinte

Mélasie

Remplissez la place d'un de vos intimes Monsieur Alcidor. Rosimon vient de sortir.

Alcidor

Il me fait l'honneur de m'aimer et de me croire quelque fois.

Cléone

Le compère vous drape, et vous mord en riant ; Et c'est pour Molière un démon foudroyant. Il profite bien de vos leçons Monsieur Alcidor.

Alcipe

Apollon voulut l'interrompre, Mais notre Marquis l'emporta, Et si vivement tempêta, Qu'il poussa son discours que ce Dieu ne put rompre. Il dit avec témérité Qu'il savait de quel air les gens de qualité Reçoivent souvent les poètes ; Et pour avoir des partisans, Combien de questions ou plutôt de sornettes Ils souffrent tous les ans. Travaillez-vous Monsieur Alcidor ? Verra-t-on quelque chose de vous ce Carnaval ?

Alcipe

Avez-vous quelque chose de nouveau, Monsieur Alcidor ?

Alcidor

Oui, Monsieur.

Cléone

C'est du sérieux.

Alcidor

Oui Madame.

Alcipe

Il y a cinq actes.

Alcidor

Oui, Monsieur.

Mélasie

Vous avez achevé.

Alcidor

Oui, Madame.

Alcipe

Quel sujet Monsieur Alcidor ?

Alcidor

Faut-il le demander, c'est une Histoire Romaine.

Alcipe

Morbleu il faut la choisir belle et la bien conduire, bien ménager ce qui est de l'Histoire, bien préparer les incidents, et surtout faire une belle catastrophe, car c'est la pierre de touche, et les mieux ferrés y sont assez empêchés. Si vous avez quelque acteur que le spectateur désire entendre à la fin de votre pièce, ne le faites pas tenir à quatre de telle sorte qu'il ne puisse revenir.

Philinte

Ah ! Le grand Docteur. Je donne des leçons qu'il n'entend pas.

Alcidor

Ce que vous dites est fort judicieux et vous entendez le Théâtre.

Alcipe

Vraiment je crois qu'un homme qui voit la Comédie depuis quinze ans, doit en savoir quelque chose. La pièce que vous préparez aura grand succès.

Alcidor

On est si bizarre à présent que je ne sais ce que j'en dois espérer.

Alcipe

Vous êtes bien empêché. Assemblez sept ou huit bonnes têtes de ces gens qui ont le goût fin, et prenez leur avis. Les Vers sont-il beaux, sont-il tendres, sont-ils forts ?

Alcidor

On les trouve raisonnables.

Alcipe

Bon ma foi. Vous y avez mêlé quelque chose de comique.

Alcidor

Elle est toute sérieuse.

Alcipe

Hé, le sérieux plaît encore quand il est bien manié ; mais ma foi le Comique accommode mieux les gens. Ne feignez point d'y en mettre.

Alcidor

Du Comique bons Dieux dans une Pièce sérieuse ! Si j'étais assez imprudent pour faire une telle faute, Molière ne me la pardonnerait pas. J'aimerais autant avoir fait la scène du Notaire de l'École des Femmes dans laquelle Arnolphe n'entend pas ce qu'on lui dit, et où le Notaire répond à ce qu'on ne lui dit pas.

Philinte

Cette scène pèche-t-elle contre la vraisemblance ?

Alcidor

Pouvez-vous souffrir qu'Arnolphe réponde si à propos à ce Notaire qu'il n'écoute pas ? Qu'il lui donne occasion de parler de toutes les clauses d'un contrat de mariage ? Et ce discours qu'Arnolphe fait en lui-même doit-il être entendu de ce notaire ?

Philinte

Ce que dit Arnolphe convient mieux à l'état de ses affaires, qu'aux clauses d'un Contrat de mariage ; Et ce que vous appelez un discours qu'Arnolphe fait en lui-même, ne doit pas être considéré comme un tableau de ses pensées, mais comme de véritables paroles que la rage et le trouble de son esprit lui font proférer. Cela n'est pas sans exemple chez les Anciens, et vous savez mieux que moi que dans l'Andrienne de Térence, Phamphile que son père veut marier contre sa volonté, dit seul plus de trente vers de suite touchant l'embarras où le met cette proposition, et qu'une fille entend distinctement tout ce discours que sa douleur lui fait tenir.

Alcidor

Dites ce qu'il vous plaira, Molière n'est pas ce qu'on s'imagine. Je veux écrire contre lui, moi. Il y a tant de faute dans… Vous aurez assez de sujet pour faire une comédie en deux tomes.

Alcipe

Avec une douzaine et demie de quatrains à cinq vers, cela l'accommoderait fort bien.

Alcidor

Je ne suis pas seul de mon sentiment ; Toutes les personnes qui se connaissent aux ouvrages de théâtre disent de même.

Philinte

Vous pourriez ajouter la meilleure partie de ceux qui les représentent. Leur brigue est forte contre Molière ; mais ce qui est avantageux pour lui, personne ne les croit.

Alcidor

Les Auteurs n'ont-ils pas intérêt de l'étouffer ? S'ils n'ont pas le talent de réussir dans le comique comme lui, et s'il est cause qu'on méprise les Pièces sérieuses, que deviendront-ils ?

Alcipe

Ils le regarderont faire. Ma foi les grands hommes ne travaillent à présent que pour la gloire : il n'y a plus d'argent pour eux.

Alcidor

Cela est sensible au dernier point, quitter les grandes pièces pour des farces !

Cléone

Mais si son comique a plus de charme que le sérieux, pouvez-vous trouver mauvais qu'on s'en divertisse ?

Alcidor

Vous ne verrez jamais cela Madame, les esprits raisonnables tiendront toujours pour le sérieux.

Cléone

Il faut donc que la raison soit bien étouffée en France, car tout le monde dit comme moi.

Alcidor

C'est aux auteurs à en juger, il n'y a qu'eux qui s'y connaissent.

Mélasie

Si l'on ne consultait que les auteurs touchant tous les ouvrages qui paraissent, il n'y en aurait point qui ne fût plein de fautes. On sait qu'ils ont tous le talent de médire de leurs confrères.

Philinte

Je m'étonne comment les pièces de ces esprits si éclairés réussissent quelque fois si mal. Que n'appellent-ils du Jugement du public ? Puisqu'il ne s'y connaît pas ? Notre argent leur est fort bon, mais ils ne peuvent goûter nos raisons. Vous même Monsieur Alcidor vous n'avez répondu à cet endroit de Térence.

Alcidor

Hé Monsieur, vous désabusera-t-on point ?

Philinte

Répondez donc à cet endroit de Térence.

Alcidor

C'est une faute qu'il a faite.

Philinte

Vous aimez mieux condamner un auteur qui vaut mieux que vous, que de perdre l'occasion de médire de Molière.

Alcidor

Je pardonnerais cet aveuglement à un bourgeois, mais…

Philinte

Vous êtes trop charitable, Monsieur Alcidor, je me trouve bien de la façon. Je rendrai bien raison de ce que je dis. Nous sommes en un temps où les beaux sujets de Comédie sont un peu rares ; on ne les traite plus à la façon des Anciens ; L'Amour est devenu sage chez nous ; nos valets n'ont point la hardiesse de ceux de l'Antiquité ; on ne dupe plus le bon homme pour favoriser les amourettes de son fils, et c'est une chose surprenante, qu'un auteur en ait fait paraître neuf comme Molière avec applaudissement. Jamais on ne fut si difficile et si content tout ensemble, et s'il a su nous rendre le goût fin, il a bien trouvé le moyen de nous satisfaire.

Alcidor

Vraiment, c'est au dépens des autres que Molière vous plaît tant. Il lit tous les Livres satiriques, il pille dans l'Italien, il pille dans l'Espagnol, et il n'y a point de bouquin qui se sauve de ses mains. Il prend dans Boccace, dans d'Ouville, et son École des Femmes n'est qu'un pot-pourri de la Précaution inutile, et d'une Histoire de Straparole.

Philinte

Je crois que la Précaution inutile et les Histoires de Straparole lui ont fourni quelque chose de son sujet, qu'il lit les Italiens et les Espagnols, qu'il en tire quelque idée dans l'occasion ; mais le bon usage qu'il fait de ces choses le rend encore plus louable. Je voudrais bien savoir par quelle raison un auteur comique n'a pas la liberté de se servir des lectures qu'il fait, et pourquoi les poètes tragiques prennent des sujets entiers, traduisent des centaines de vers dans une pièce, et se parent des plus beaux endroits des anciens. Il faut être bien déraisonnable pour établir une pareille inégalité.

Alcidor

Il traduit des comédies entières, il ne tient ses Précieuses que des Italiens.

Philinte

Les Italiens les ont reçues d'un Abbé pour qui tout le beau monde a de l'estime. Plaute et Térence accommodaient au théâtre les pièces des grecs, et plusieurs de vos confrères ont fait beaucoup de voyages en Espagne.

Alcidor

Ouvrons les yeux Monsieur, reconnaissons qu'on nous dupe, et que de faux brillants nous éblouirent.

Cléone

Que ces auteurs sont obstinés !

Alcipe

Vous vous échauffez Monsieur Alcidor.

Alcidor

Je me saisis quelquefois quand je considère le progrès d'un Molière, et qu'un homme qui n'est riche que des dépouilles des autres fait la loi à toute la terre. La conduite de ses pièces est déréglée, ses incidents sont forcés, ses Vers son rampants et faibles, ses catastrophes détestables, il pèche contre les règles d'Aristote et d'Horace, et contre tout ce que l'on a écrit touchant le Poème dramatique…

Philinte

À ce bel argument, à ce discours profond, Ce que Pantagruel à Panurge répond. De pareilles raisons apportez une botte, Prêchez, patrocinez jusqu'à la Pentecôte, Vous serez étonné quand vous serez au bout Que vous ne m'aurez rien persuadé du tout.

Alcidor

C'est-à-dire que vous ne vous rendrez point à la raison ?

Philinte

Si vous n'en avez point de plus forte.

Mélasie

Alors le Sieur de la Rancune Ce Comédien dont Scarron Peint si bien la malice et l'humeur importune, Parut dans le dessein d'escrimer tout de bon. On l'aurait pris pour homme assez traitable et franc, Mais il suivait toujours son penchant à médire ; Et pour mieux faire honneur à la satire, Il avait pris du linge blanc. Monsieur Alcidor, voulez-vous décrier Molière d'une plaisante façon ? Faites que tous les Auteurs et les Comédiens en disent du bien, car personne ne les croit sur ce chapitre.

Dispute Dernière

Alcipe, De la Rancune, Cléone, Alcidor, Philinte, Mélasie, Apollon

Alcipe

Parbleu Monsieur de la Rancune, sans façon, mettez-vous là. Nous parlons de Molière et vous nous en direz votre sentiment.

De la Rancune

Molière est bon Comédien ; mais il serait encore plus fort s'il ne se mêlait que de son métier ; il veut trancher de l'auteur.

Cléone

Ce n'est pas son plus petit talent.

De la Rancune

Ah Madame ! Il faut bien avoir plus de fonds. Molière Auteur ! Il n'y a que de la superficie et du jeu. Sa présomption est insupportable, il se méconnaît depuis qu'on court à quatre ou cinq farces qu'il a dérobées de tous côtés. Il traite ses confrères d'ignorants quand il s'agit de juger d'une pièce de théâtre. Je voudrais bien savoir où il en a tant appris, si ce n'a été à la Comédie.

Cléone

Il est vrai que c'est un moyen infaillible pour devenir habile homme que de représenter la Comédie et je crois que Molière y a appris tout ce qu'il sait. Mais d'où vient que les autres ont perdu tout leur temps, et qu'il n'y en a point qui lui ressemble.

De la Rancune

Il a rempli la place, Madame, on ne pourrait souffrir les autres quand ils seraient mieux que lui ; on ne trouve rien bon que ce qui vient de Molière, on appelle cela un gâte-métier en bon Français, encore roulait-on auparavant.

Alcidor

Cela est damnable qu'un homme seul ruine tous les auteurs et les comédiens.

Philinte

Que vous importe Monsieur de la Rancune ? Vous êtes à la campagne, et Molière ne va pas vous y chercher. Si vous étiez à Paris…

De la Rancune

Je puis y venir quelque jour. Mais savez-vous qu'à la Campagne on ne parle que de Molière ? Un Campagnard Morbieu qui l'a vu jouer à Paris gâte toute une Ville, et quand on y représente du comique, on n'entend point autre chose, sinon Molière joue bien autrement. C'est le diable qui l'emporte, l'ignorant qu'il est, les poètes et les comédiens ont été de grand sots de le laisser prendre racine à Paris, au lieu de former une bonne cabale la première fois qu'il montra son nez, au lieu de publier que sa troupe était détestable, et de le décrier fortement…

Alcidor

On prenait Molière pour un oiseau passager.

De la Rancune

Pendant que les auteurs étaient dispersés en Province le drôle faisait son coup. Il fallait se ranger à Paris, se fortifier sur le Parnasse, et tenir ferme d'abord.

Mélasie

Monsieur de la Racune dit la vérité, Paris est le véritable Parnasse ; et l'eau d'hypocrène n'a point la douceur des fruits qui naissent au Parterre de l'Hôtel, ni le suc des Épîtres dédicatoires.

Alcidor

Tous les auteurs sont maintenant bourgeois de Paris, et cependant on n'en est pas mieux.

De la Rancune

Il est bien temps, après la mort le Médecin. Que n'y venaient-ils il y a cinq ou six ans ? Que ne le frondaient-ils comme tous les diables ?

Alcidor

Qui aurait pu s'imaginer que le Comique dût supplanter le sérieux ? Molière est heureux et c'est tout.

De la Rancune

Il peut bien se servir de l'occasion ; la fortune ne lui rira pas toujours. Son bonheur éblouit mais…

Philinte

Mais il y a peut-être un peu de mérite mêlé avec ce bonheur.

De la Rancune

Quel mérite Monsieur ? J'enrage quand j'entends vanter un homme que j'ai vu le plus méchant Comédien de Campagne. Ses Pièces sont-elles si belles ? C'est son jeu qui pipe et les fait paraître. Le Bourgeois se lassait de ne voir que les postures et les grimaces de Scaramouche et de Trivelin, et de ne pas entendre ce qu'ils disent. Molière est venu et les a copiés Dieu sait comment ; et aussitôt à cause qu'il parle un peu Français on a crié : « Ah ! L'habile homme, il n'a jamais eu d'égal ! ». Il est forcé en tout ce qu'il fait ; ses grimaces sont ridicules, et on peut dire que c'est un fort mauvais copiste des Italiens.

Alcipe

Il n'imite pas seulement les Italiens, il copie aussi les Français.

Cléone

Il est vrai qu'il les copie, mais tout le monde en rit.

De la Rancune

On l'a si bien copié lui-même dans le Portrait du Peintre et dans l'Impromptu de l'Hôtel de Condé. Il y avait bien de quoi dire : « ouf ! ».

Alcipe

Parbleu, cet ouf de l'École des Femmes en achève plaisamment la catastrophe ! Au lieu de tempêter comme un démon, il s'amuse à dire « ouf ».

Philinte

Il est vrai que Molière a paru en cette rencontre mauvais imitateur de Scaramouche. Au lieu de dire cet « ouf », cinq ou six coups de ceintures a sa maîtresse et à son rival auraient terminé la Pièce agréablement. Mais le spectateur savait tout ce qu'Arnolphe pouvait penser.

Mélasie

Vous avez parlé du Portrait du Peintre ; on accuse Boursault de n'en être pas l'Auteur.

Philinte

Je ne m'arrête pas à tous ces bruits, je crois Boursault très capable de cela.

De la Rancune

Il est impossible que Boursault ne réussisse. S'il a fait le Portrait du Peintre, manquera-t-il de beaux sujets, et d'art pour les conduire ? Et s'il n'en est pas l'auteur, ceux qu'on soupçonne d'avoir mis la main à cette petite comédie, sont-ils pas engagés d'honneur de le secourir en toutes les autres ?

Alcidor

Non parbleu ils ne l'aideront pas s'ils sont sages. Quoi ? Vous voulez qu'ils mettent encore au monde un Poète comique ? Que serait-ce s'il y en avait deux ? Boursault se poussera bien sans eux ; Ma foi, Molière berne le bourgeois ; il joue les mêmes choses toute l'année, et personne ne s'en lasse.

Philinte

C'est un témoignage que ses pièces sont mauvaises.

De la Rancune

On aurait peine à souffrir qu'on représentât le Cid deux fois par an, et l'on irait voir son Cocu Imaginaire s'il se jouait tous les jours. Il est heureux.

Cléone

Il est vrai que les autres se tueraient plutôt que d'en faire autant. Il n'y a plus que lui qui enrichisse les comédiens, et quand on a fait le Portrait du Peintre on n'avait pas dessein de diminuer sa réputation, elle est trop bien établie, on cherchait seulement le moyen de gagner de l'argent à la faveur de son nom. APOLLON voyant qu'on ne faisait que chicaner se leva, et toutes les muses l'environnèrent pour délibérer avec lui. On délibéra aussi dans le Parterre, les uns prirent le parti de l'École des Femmes et de son auteur, les autres embrassèrent l'autre. Il y en eut qui considérèrent toutes les singeries que Mome fit pendant qu'on reculait les opinions, et qui ne purent s'empêcher de rire lorsqu'il pria Mercure de jouer des gobelets, et de faire quelque tour de gibecière pour divertir la Compagnie. Enfin Apollon prit l'avis de toutes les Muses, et en prononça le résultat que voici.

Apollon

APOLLON grâces aux destins Du Parnasse Prince divin, Et les trois fois trois soeurs pucelles, Grandes d'esprit et de corps belles, À tous qui ces Lettres verront, Ceux qui sauront lire liront. Devant Nous querelle s'est mue Pour une Pièce assez connue Et qui vient d'Auteur assez bon Molière notre Mignon ; Les uns en ont dit pis que pendre, Les autres ont su la défendre ; Bien informés de leurs raisons, Tout considéré, Nous disons Que cette Pièce est belle et bonne, Commandons à toute personne De bien soutenir son parti Et donnons un beau démenti À qui sera si téméraire D'oser avancer le contraire. L'École des Femmes enfin Doit passer pour ouvrage fin. Permettons à chacun d'en rire, Défendons à Tous d'en médire, Et déclarons que son Auteur Dans son style a de la douceur, De la netteté, de la grâce ; Qu'avec tant de nature il trace Les sujets et les passions, Et débite des mots si bons Qu'un esprit bien fait quoi qu'on die, Doit admirer sa Comédie, Et le prendre tout bien conté, Pour Térence ressuscité. Commandons à tous les Poètes D'être fidèles Interprètes, De l'École et de sa beauté, D'en dire bien la vérité, Et d'en parler en conscience. Et quoi que quelqu'un s'en offense, Voulons que cette Pièce ait cours Qu'en ce lieu l'on vienne toujours Et sans craindre que Molière Se lasse jamais de bien faire, Sauf aux Comédiens Royaux De faire Ouvrages plus loyaux ; À qui faisant justice entière, Voulons ainsi qu'à Molière Qu'on applaudisse fortement. Qu'on vive plus paisiblement, Et suivant les volontés nôtres. Fut fait par Nous et non par d'autres. Sur le Théâtre où l'on viendra, Tel jour, tel an qu'il vous plaira. Telle fut la Guerre comique, Et tel fut l'Arrêt juridique Qui calma la dissension ; Si chaque Curieux qui voit la Comédie En vient quérir une copie, On y mettra bientôt seconde édition. Cet Arrêt fut reçu diversement ; les uns en furent satisfaits, et les autres en grondèrent ; Mais quoi ? On n'a pas tout ce qu'on désire. Les Muses retournèrent comme elles étaient venues, et il y a bien de l'apparence que je n'y demeurai pas.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.