Drame · 1790

La journée de titus

de Carrière-Doisin

Représentation
≈ 24 min
Distribution
3 femmes, 8 hommes
Répliques
161
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Marquis d'Alfons H 41 ≈ 5 min 12
Le Prince H 25 ≈ 4 min 8
RICHARD, père H 14 ≈ 3 min 3
D'HERMANS, amant d'Éléonore H 13 ≈ 2 min 4
Babet F 10 ≈ 1 min 3
Le Chevalier d'Ettingen H 11 ≈ 1 min 4
Le Comte de Polincour H 9 ≈ 1 min 4
VALMON, père d'Éléonore H 8 ≈ 1 min 4
Une Des Femmes N 4 ≈ 1 min 1
Éléonore F 6 ≈ 1 min 2
RICHARD, fils H 6 ≈ 1 min 3
UNE VEUVE et quatre enfants F 4 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Le Marquis d'Alfons absentabsentabsentabsentabsent
Le Prince absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
RICHARD, père absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
D'HERMANS, amant d'Éléonore absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Babet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Chevalier d'Ettingen absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Comte de Polincour absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
VALMON, père d'Éléonore absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Le Peuple, Un Officier De La Maison, Une Des Femmes, Le Prince, Une Autre Femme

Air : Vive Henri IV, etc.

Les Femmes de la Halle, portant des couronnes de fleurs et des branches de lauriers ornées de rubans se présentent pour entrer ; il y a aussi du peuple.

Le Peuple

Vive la Reine, Vive notre bon Roi Qu'à perdre haleine , Chacun chante avec moi : Vive la Reine Vive notre bon Roi. Vive la Reine , Vive notre Dauphin ; À perdre haleine Chantons tous ce refrain ; Vive la Reine, Vive notre Dauphin. Vive la Reine, Et nos Princes du Sang ; À perdre haleine Chantons tous , en dansant : Vive la Reine, Et nos Princes du Sang.

Un Officier De La Maison

Un moment donc, Mesdames, un moment, attendez Monseigneur, à son passage.

Une Des Femmes

Comment ! À son passage ? Oh ! Il a toujours été sans façons avec nous ; il fait bien que nous l'aimons de tout notre coeur... Mais ! Le voici notre bon Prince, c'est lui-même ! Monseigneur ?...

Le Prince

Laissez, laissez entrer.

Elles présentent des Lys et des Lauriers.

Une Des Femmes

Monseigneur, ce sont vos enfants qui viennent vous présenter les bouquets de la Famille en l'honneur de la naissance de Monseigneur le Dauphin.

Le Prince

Fort bien, mes amis ; je les reçois avec plaisir.

Une Des Femmes

Nous n'en doutions pas, Monseigneur. Non, nous n'oublierons jamais comme nous avons été reçues à Metz, et surtout, cette belle fête de Saint-Cloud que vous avez donnée pour la convalescence du père de notre bon Roi Louis XVI.

En chorus.

Une Autre Femme

Vive la Reine. Vive notre bon Roi, etc. Oui, Monseigneur, c'est ce jour-là que vous nous avez baillé des maris, et nous, que nous avons donné des enfants à l'État, comme de juste ; ça été plaisir et profit pour tout le monde, car, (ces enfants-là ont eu aussi des enfants, qui servent notre bon Roi, et boivent tous les jours à sa santé, ainsi qu'à la vôtre, Monseigneur.

Le Prince

À merveille, mes enfants, réjouissez-vous, l'occasion le mérite.

Une Des Femmes

Assurément, Monseigneur ; le Ciel sait bien ce qu'il fait. En augmentant votre famille, il veille sur la nôtre. Vos menus-plaisirs à vous, mon Prince, c'est de faire du bien.

À ses Officiers.

En chorus, en s'en allant.

Le Prince

Vive la Reine, Vive notre bon Roi, etc. Je le dois, mes amis ; mais c'est assez, ménagez-vous seulement. Messieurs, acquittez ma dette, j'ai donné mes ordres en conséquence.

Scène 2

Le Prince, Le Marquis d'Alfons

Le Prince

Que j'aime à voir la joie naïve de ce bon peuple ! Oh ! J'étais bien sûr que son coeur ferait honneur à ma fête.

Le Marquis d'Alfons

Comment penserait-il autrement, quand il est Français, et que vous-même, Monseigneur, lui donnez, chaque jour, un si bel exemple de l'amour que vous avez toujours eu pour votre Roi ?

Le Prince

Ah ! D'Alfons, que ne puis-je donner des preuves plus sensibles des sentiments qui m'animent.

Le Marquis d'Alfons

Quelles preuves plus éclatantes , voulez-vous donc donner, Monseigneur, que toutes celles que vous avez multipliées jusqu'à présent avec tant de grandeur d'âme ? Au conseil, à l'armée, dans toutes les circonstances, vous vous êtes toujours montré pour le maintien des lois, la gloire et le bonheur de la Patrie ; oui, Monseigneur, mille voix s'élèvent en votre honneur, et bénissent vos bienfaits.

Le Prince

Il est si doux d'être aimé, et il en coûte si peu pour l'être.

Le Marquis d'Alfons

Ô mon maître ! Que cet épanchement délicieux peint bien la beauté de votre âme ! Aussi, notre jeune Roi, dont la sagesse se manifeste tous les jours, en sent-il tout le prix.

Le Prince

Oui, mon cher d'Alfons, je prévois avec délices, par les vertus avec lesquelles ce jeune Monarque signale le commencement de son règne, que la France jouira de la plus haute splendeur. Il connaît la vraie gloire, il veut se faire aimer.

Scène 3

Le Comte de Polincour, Le Prince

Le Comte de Polincour

Pardonnez, Monseigneur ; voyant dans votre palais, au milieu de la joie publique, une famille désolée, je n'ai pu être insensible à ses larmes. Voici un papier qu'elle m'a prié de vous présenter.

Le Prince

Une famille désolée, dites-vous ? Ce serait troubler un si beau jour, voyons, lisons... Comment ! Cette mort prématurée me rendrait tout-à-coup l'héritier du seul bien qui leur reste ? Monsieur, je vous sais gré de votre démarche. Qu'on me fasse parler à ces bonnes gens, je veux les consoler.

Le Comte de Polincour

Je suis à vos ordres dans l'instant, Monseigneur.

Scène 4

Le Prince, Le Marquis d'Alfons

Le Prince

Mon ami, voici une nouvelle jouissance pour moi : un père de famille jeune encore, pour être plus en état d'élever ses enfants, veut doubler sa fortune, en conséquence il place chez moi son bien en viager ; la mort vient de l'enlever, et j'apprends ici que c'est tout ce qu'il possédait. C'est une imprudence, sans doute ; mais sa faute sera la mienne, et je la crois fort aisée à réparer... À propos, d'Alfons, songez à me faire parier aujourd'hui au père de cette jeune personne que d'Hermans voudrait épouser.

Le Marquis d'Alfons

C'est-à-dire que Monseigneur ne veut laisser échapper aucune occasion de faire des heureux.

Le Prince

N'est-ce pas naturel ? D'ailleurs, ce jeune homme m'a vraiment intéressé. Oh ! Il faudra bien que le père fasse quelque chose pour moi.

Le Marquis d'Alfons

Vous devez y compter, je crois ?

Le Prince

Mais non, car il tient bien, dit-on, au riche parti qu'on lui offre pour sa fille ; enfin nous verrons.

Scène 5

Le Comte de Polincour, Le Prince, UNE VEUVE et quatre enfants, Le Marquis d'Alfons

Le Comte de Polincour

Monseigneur, voici cette famille.

Le Prince

Approchez, mes enfants.

UNE VEUVE et quatre enfants

Ah ! Monseigneur, votre présence nous rassure, et cependant nous ne pouvons nous exprimer.

Le Prince

Relevez-vous, mes amis ; ce n'est point une grâce que vous me demandez, c'est un plaisir pour moi.

UNE VEUVE et quatre enfants

Vous voyez , Monseigneur, le seul bien qui me reste.

Le Prince

Détrompez-vous, Madame, votre époux ne m'a confié sa fortune que comme un dépôt à faire valoir, j'ai rempli ses intentions, vous allez en jouir.

UNE VEUVE et quatre enfants

Ah ! Mes enfants, reconnaissez à ces traits l'auguste sang des Bourbons.

Le Prince

Monsieur d'Alfons, conservez ce papier, vous me le remettrez au premier travail, ainsi que le testament en question.

Le Marquis d'Alfons

Oui, Monseigneur.

Le Prince

Monsieur, je vous recommande cette famille ; je veux qu'elle partage aujourd'hui la joie publique. Pour vous, Madame, venez souvent me parler de vos enfants : on m'approche aisément.

On la transporte.

UNE VEUVE et quatre enfants

Je me meurs de plaisir !

En se retirant, à d'Alfons et de Polincour qui veulent le suivre.

Le Prince

Ô Ciel !... Moi-même je vais cacher mes larmes. Non, j'ai besoin d'être seul un moment.

Scène 6

Le Marquis d'Alfons, Le Comte de Polincour

Le Marquis d'Alfons

Eh ! Bien, Monsieur, comment ne pas aimer un si bon Prince ?

Le Comte de Polincour

Aussi, Monsieur d'Alfons, qui de nous ne lui est pas tendrement attaché ?... Mais, à propos de ces bienfaits, on prétend que le jeune d'Hermans l'a vivement intéressé.

Le Marquis d'Alfons

Et d'où tenez-vous donc cette nouvelle ? Ce devait être un mystère ?

Le Comte de Polincour

J'ai su le pénétrer, comme vous voyez.

Le Marquis d'Alfons

II est cependant de la plus grande importance pour le succès de son affaire, que d'Hermans lui même ignore jusqu'à nouvel ordre les dispositions de Monseigneur.

Le Comte de Polincour

Oh ! Pour le coup, mon cher Marquis, vous avez oublié votre métier de courtisan.

Le Marquis d'Alfons

Comment ! Que voulez-vous dire ?

Le Comte de Polincour

Mais, oui. Instruit seulement que d'Hermans avait été obligeamment questionné par le Prince, sur cet air de tristesse qui le trahissait malgré lui, j'ai pensé qu'il n'en fallait pas davantage ; et vous-même me confirmez qu'il s'intéresse en sa faveur.

Le Marquis d'Alfons

Comte, vous me donnez là une leçon ; puisque c'est ainsi, je vous demande le plus grand secret.

Le Comte de Polincour

Croyez que votre aveu devient une confidence... Mais n'est-ce pas là notre ami d'Ettingen ?

Le Marquis d'Alfons

Lui-même.

Scène 7

Le Chevalier d'Ettingen, RICHARD, père, Le Marquis d'Alfons, RICHARD, fils, Babet, Le Comte de Polincour

Le Chevalier d'Ettingen

Ah ! C'est vous que je cherche, Monsieur ; vous voyez ici d'honnêtes gens , de bonnes gens que je vous présente.

RICHARD, père

Oui ; Monsieur. Je suis un vieux soldat qui a fait ses dernières campagnes sous les ordres de notre bon Seigneur, et je n'oublierai jamais l'humanité avec laquelle il nous traitait.

Le Marquis d'Alfons

Eh ! Bien, mon camarade, de quoi s'agit-il ?

RICHARD, père

De me rendre un enfant coupable ; mais qui s'en repent, un enfant qui seul me reste pour le soutien de ma vieillesse et celui de sa soeur qui a perdu sa pauvre mère.

Le Marquis d'Alfons

Quel crime a-t-il donc fait ?

RICHARD, père

Un bien grand, Monsieur, surtout, en servant sous les ordres d'un Prince aussi bon et aussi juste que Monseigneur.

Le Marquis d'Alfons

Il a donc déserté ?

RICHARD, fils

Hélas ! Oui, Monsieur, j'ai eu ce malheur ; mais si je demande ma grâce, c'est pour resservir avec plus de fidélité.

Le Marquis d'Alfons

Je le crois ; mais, mon ami, vous connaissez la sévérité des lois.

RICHARD, fils

Et plus encore l'humanité du Prince, Monsieur.

RICHARD, père

Oui, mon bon Seigneur, s'il faut donner mon sang pour obtenir son pardon, je déchire ma cartouche, et marche à l'ennemi.

Babet

De grâce, Monsieur, ayez pitié de nous.

Le Comte de Polincour

Quoi ! Vous-même aussi, bel enfant, vous vous engageriez ?

Montrant d'Ettìngen.

Babet

Mais, oui, Monsieur, s'il le fallait. J'ai une une de mes cousines, qui, sous l'habit de soldat, a bravement servi pendant la guerre où Monsieur a, dit-on, été trouvé dans le camp à l'âge de trois ans et couvert de blessures et remis entre les mains de Monseigneur.

Le Chevalier d'Ettingen

C'est vrai, mes amis ; c'est de cette époque que date le bonheur de ma vie. Né, pour ainsi dire, au milieu du carnage, l'humanité m'a recueilli, et mon nom est le témoignage glorieux des bienfaits du Prince.

RICHARD, fils

Ah ! Mon père, comment ai-je pu commettre une pareille faute ! Laissez m'en punir.

Le Chevalier d'Ettingen

Non, je réponds de la bonté de notre Général.

Le Marquis d'Alfons

D'Ettingen a raison, allons le trouver. Mes enfants, espérez tout, nous allons revenir.

Scène 8

RICHARD, père, RICHARD, fils, Babet

RICHARD, père

Comme tout ce qui habite ce Palais respire l'humanité ! On est tout de suite à son aise.

Il lui serre la main.

RICHARD, fils

Mon père, je vous cause bien du chagrin ; mais je vous le ferai oublier, et à toi aussi, ma pauvre Babet.

RICHARD, père

Vas, mon garçon, je n'ai jamais désespéré de toi, je suis bien sûr que sans de mauvais conseils tu n'aurais jamais fait cette bassesse.

RICHARD, fils

Ô Ciel ! Quel nom odieux vous donnez à mon égarement ! Mon père, je n'ai point déserté par lâcheté, je voulais servir dans un autre régiment.

RICHARD, père

Eh ! Quel meilleur Général voulais-tu donc choisir, malheureux ? Tu ne connais pas toutes les vertus de celui que tu quittais. À l'armée, sa bravoure nous servait d'exemple, et il était si humain que pour mieux secourir le soldat, il retranchait de ses dépenses, il achetait même des champs entiers et des arbres fruitiers, pour l'empêcher de faire la maraude. Le premier à observer la discipline, il maintenait l'officier, comme le soldat, dans ses devoirs. Une bataille était-elle finie, il faisait enlever les blessés, lui-même aidait à les relever, les remettait à ses chirurgiens, et venait les visiter ? Voilà ce que j'ai vu de mes yeux , en servant comme un brave soldat. Aujourd'hui que je vis sur un de ses domaines, je suis témoin du bien qu'il fait à tous ses vassaux. La grêle, les débordements, les incendies, toutes les calamités sont plutôt pour lui que pour nous. Il vient toujours à notre secours. C'est en imaginant des travaux, en en détruisant exprès pour les faire rétablir, qu'il trouve le moyen de faire vivre les paresseux, malgré eux, et d'enrichir les travailleurs de bonne volonté. A-t-il quelques droits à défendre, si le procès devient ruineux pour les plaideurs, il ordonne qu'on le lui fasse perdre, et paye encore les frais.

Babet

Quel plaisir Monseigneur a, surtout, quand il peut faire faire quelques mariages ! Oh ! Mon tour viendra, et tu verras , Richard, si Monseigneur...

RICHARD, père

Fi ! Donc, Babet, c'est de l'intérêt, ça.

Babet

Mais, point du tout, mon père, je veux dire par là, que Monseigneur viendra d'un air satisfait et joyeux nous engager à bien nous divertir.

RICHARD, père

Oh ! Ça, j'en fuis sûr ; cependant s'il arrivait.

Babet

Eh ! Bien, mon père, achevez donc.

RICHARD, père

Non, c'est moi qui suis un intéressé... Dame aussi, je désire tant de te voir heureuse.

Babet

Nous le laisserons faire ; n'est-il pas vrai ; mon père ?

RICHARD, père

Sans doute, il donne avec tant de bonté, que c'est un double plaisir de recevoir.

Babet

Mais qu'as-tu donc, Richard ? Tu vois comme mon père est gai, veux-tu l'attrister ?

RICHARD, père

Il a raison ; c'est bien d'être fâché d'avoir mal fait ; mais va, tout ira bien, tiens justement ; vois-tu comme ces Messieurs reviennent gaiement ?

Scène 9

Le Marquis d'Alfons, Tous Les Trois, RICHARD, fils, RICHARD, père, Babet

Le Marquis d'Alfons

Mes amis, réjouissez-vous, Richard aura sa grâce.

Tous Les Trois

Sa grâce ! Ah ! Monsieur...

Le Marquis d'Alfons

Oui ; mais, c'est à une condition.

RICHARD, fils

Très volontiers, je rejoins dans l'instant.

Le Marquis d'Alfons

Au contraire, vous aurez un congé absolu.

RICHARD, père

Et son congé aussi ?

Le Marquis d'Alfons

Oui, pour qu'il travaille, et que vous, papa, vous vous reposiez. Il faut, en outre, qu'il cherche un mari à sa soeur ; Monseigneur se charge de la dot.

Babet

Oh, bien, Monsieur, mon père sait qu'il est tout trouvé.

Le Marquis d'Alfons

Bon ! Voilà donc la moitié de la besogne faite.

RICHARD, père

Mais, Monsieur, parlons franchement : est-ce que je ne pourrais pas aller baiser les pas de Monseigneur ? Ce ne serait pas la première fois au moins.

Le Marquis d'Alfons

Dans un autre moment, mes enfants ; vous le verrez, contentez-vous seulement aujourd'hui de partager la joie publique.

Babet

Oh ! Moi, je ne serai pas la dernière à bien m'amuser.

Le Marquis d'Alfons

Bien ! Babet, j'aime cette naïveté ; n'oubliez pas le mari, je n'oublierai pas la dot.

Babet

C'est comme si je la tenais , j'en suis bien sûre.

Le Marquis d'Alfons

À merveille ; adieu, mes amis , adieu.

Scène 10

Le Marquis d'Alfons, Le Chevalier d'Ettingen

Le Marquis d'Alfons

À ça d'Ettingen, puisque le Prince vient de vous mettre de la confidence, voyez donc le père de la maîtresse d'Hermans. Vous savez qu'un bienfait est un plaisir dont on est ici toujours pressé de jouir.

Le Chevalier d'Ettingen

Je me charge de la commission avec d'autant plus de joie, que d'Hermans est mon ami, et mérite, à tous égards, le bonheur qui lui est promis.

Le Marquis d'Alfons

Nous le connaissons tous. Ne perdez donc pas un moment.

Le Chevalier d'Ettingen

Monsieur le Marquis, voici justement d'Hermans ? Il vient sans doute ici.

D'Ettingen se retire dans l'appartement voisin, et rentre sur la pointe du pied pour s'en aller lorsque d'Hermans est entré.

Le Marquis d'Alfons

En ce cas tâchez de l'éviter, il doit encore tout ignorer.

Scène 10

D'HERMANS, amant d'Éléonore, Le Marquis d'Alfons

D'HERMANS, amant d'Éléonore

Je vous cherchais, Monsieur. Vous êtes honoré de l'intimité particulière du Prince ; oserais-je vous confier l'entretien que j'ai eu hier au soir avec lui ?

Le Marquis d'Alfons

Très volontiers, Monsieur, en quoi puis-je vous être utile ?

D'HERMANS, amant d'Éléonore

À fixer mon opinion sur ses sentiments à mon égard. Voici le fait, Monsieur : dévoré depuis longtemps du chagrin de ne pouvoir obtenir la main d'une personne que j'adore, j'ai d'abord voulu déguiser mes peines ; mais bientôt encouragé par la bienveillance du Prince, qui semblait me prévenir, j'ai osé m'expliquer. Ah ! Monsieur, je n'oublierai jamais la délicatesse et les ménagements qu'il a bien voulu mettre dans les questions qu'il m'a faites. Ma franchise a paru lui plaire ; mais je vous avoue qu'il ne m'a rien dit d'assez positif pour rassurer, un coeur aussi vivement épris que le mien. De grâce, Monsieur, intéressez-vous en ma faveur, un seul mot de sa bouche peut déterminer Monsieur de Valmon à faire mon bonheur.

Le Marquis d'Alfons

Monsieur, je reconnais bien là la prudence de Monseigneur. Il s'agit ici de la cause d'un père, et il n'a entendu que la voix d'un jeune homme, dont l'amour né peur être un titre suffisant pour autoriser qui que ce soit à maîtriser les volontés d'une famille qu'il faut toujours respecter.

D'HERMANS, amant d'Éléonore

Ah ! Monsieur, vous connaissez, sans doute, les tourments de l'amour ?

Le Marquis d'Alfons

Croyez-moi, le Prince vous a entendu ; cela suffit.

D'HERMANS, amant d'Éléonore

Ô Ciel ! N'est-ce pas Monsieur de Valmon que j'aperçois ? Il est avec sa fille, que vient-il donc faire ici ?

Le Marquis d'Alfons

De la prudence, Monsieur d'Hermans, ne paraissez pas.

Il se retire dans l'appartement voisin, d'Alfons en ferme la porte.

D'HERMANS, amant d'Éléonore

Comment donc l'éviter ?

Scène 12

Le Chevalier d'Ettingen, VALMON, père d'Éléonore, Le Marquis d'Alfons, Éléonore

Le Chevalier d'Ettingen

Monsieur ? Voici Monsieur de Valmon qui a bien voulu m'accompagner Sur le champ.

VALMON, père d'Éléonore

L'honneur que Monseigneur veut bien me faire m'est trop agréable, pour que j'y aie mis le moindre retard ; mais, Monsieur, dites-moi, je vous prie, seriez-vous mieux instruit que Monsieur du motif qui me fait demander ?

Le Marquis d'Alfons

Le Prince vous l'expliquera, Monsieur, nous n'avons été chargé que de vous présenter.

VALMON, père d'Éléonore

Mais au moins, Monsieur, croyez-vous que ma fille puisse m'accompagner ? Elle trouve l'occasion si belle, pour voir le Prince tout à son aise, qu'elle voudrait en profiter.

Le Marquis d'Alfons

Rien de plus naturel, et Mademoiselle est faite assurément pour qu'il vous en sache même gré ; cependant, Monsieur , mon avis serait que vous vous présentassiez, d'abord, seul.

VALMON, père d'Éléonore

Tu vois, mon enfant, il y a toujours une étiquette à observer ; je te l'avais bien dit.

Le Marquis d'Alfons

Non, Monsieur, détrompez-vous ; il n'est point question ici d'étiquette ; mais, peut-être...

VALMON, père d'Éléonore

Oui, j'ai eu tort ; allons, ma fille...;

Le Marquis d'Alfons

Eh ! Non, Monsieur... mais voilà bien du mouvement !

VALMON, père d'Éléonore

Ne serait-ce pas le Prince ? Ma fille, retire-toi.

Il va l'ouvrir, et fait un mouvement de surprise en apercevant d'Hermans.

Le Chevalier d'Ettingen

Rien de plus aisé ; Mademoiselle sera très bien dans cet appartement.

À de Valmon.

Il l'emmene ; d'Hermans sort de l'appartement ; Eléonore jette un cri de surprise.

Le Marquis d'Alfons

L'étourdi ! Venez avec moi ; Monsieur ; je vais vous présenter.

Éléonore

Quoi ! D'Hermans est ici ?

Scène 13

D'HERMANS, amant d'Éléonore, Éléonore, Le Chevalier d'Ettingen

D'HERMANS, amant d'Éléonore

Ô combien je suis enchanté, charmante Eléonore ; que le hasard me procure le bonheur de pouvoir vous parler !

Éléonore

Je le partagerais volontiers, d'Hermans ; mais rien ne m'excuserait si mon père nous trouvait ensemble.

Le Chevalier d'Ettingen

Oh ! Pour le coup, il ne devrait en vouloir qu'à moi seul ; mais, d'honneur, si je savais le trouver là.

D'HERMANS, amant d'Éléonore

De grâce, Eléonore, laissez-moi jouir du plaisir de vous voir : il y a si longtemps que par obéissance, j'ai la douleur d'en être privé.

Éléonore

D'Hermans, j'ai dû obéir comme vous ; mais, dites-moi, pourquoi le Prince demande-t-il mon père, et vous , êtes-vous ici ?

D'HERMANS, amant d'Éléonore

Hélas ! Pour entendre peut-être prononcer mon arrêt ; cependant il est si généreux.

Éléonore

Quoi ! Monseigneur ?...

D'HERMANS, amant d'Éléonore

Oui, charmante Eléonore ; j'ai osé lui confier mes peines, et tout me prouve, en ce moment, qu'il s'intéresse en ma faveur.

Le Chevalier d'Ettingen

Et qu'il réussira, soyez-en sûr.

Éléonore

Ah ! Monsieur, vous ne connaissez pas mon père : il respecte infiniment Monseigneur ; mais il a ses projets, il sera bien difficile de l'en détourner.

D'HERMANS, amant d'Éléonore

Eh ! Bien, Eléonore, nous irons alors le presser aux genoux même du Prince.

Éléonore

Que dites-vous donc, d'Hermans ? Une démarche aussi imprudente serait une désobéissance de ma part. Monseigneur lui-même pourrait m'en blâmer ; cherchons, au contraire, à fléchir mon père avec le plus grand ménagement.

Le Chevalier d'Ettingen

Doucement ; j'entends le Prince.

D'HERMANS, amant d'Éléonore

Ô Ciel ! Que dois-je faire ?

Le Chevalier d'Ettingen

Rentrons dans cet appartement.

Scène 14

Le Prince, VALMON, père d'Éléonore

Le Prince

Réfléchissez bien à ce que je vous dis, Monsieur ; vous sacrifiez une très grande fortune, j'en conviens, mais la seule qui puisse flatter l'ambition d'un bon père, c'est le bonheur de ses enfants. D'Hermans, dites-vous, est peu riche ; il mérite de l'être, et je m'en charge.

VALMON, père d'Éléonore

Je le répète, Monseigneur, je n'ai plus de volonté que la vôtre.

Le Prince

Non, Monsieur de Valmon, il ne faut point ici de complaisance ; vous êtes père, je peux me tromper.

Scène 15

D'HERMANS, amant d'Éléonore, VALMON, père d'Éléonore, Le Prince, Tous Deux, Le Marquis d'Alfons

À de Valmon.

D'HERMANS, amant d'Éléonore

Ah ! Monseigneur, comment vous exprimer ma reconnaissance ! De grâce Monsieur, croyez que je me rendrai digne du bonheur que j'attends.

Elle fléchit le genou, le Prince la relève.

VALMON, père d'Éléonore

Viens , mon enfant, et remercie ton bienfaiteur.

Le Prince

Oui, mes amis, soyez heureux.

On entend tout-à-coup un grand bruit au fond de la galerie.

Tous Deux

Ah ! Monseigneur ! Ah ! Mon père !

Le Marquis d'Alfons

Mais ! Qui cause donc cette rumeur ?

Scène 16

PLUSIEURS OFFICIERS et valets de la Maison, Le Prince, Un Officier, Tous, Le Marquis d'Alfons, Quelques Officiers

PLUSIEURS OFFICIERS et valets de la Maison

Monseigneur, Monseigneur, permettez que nous entrions.

Le Prince

Qu'on les laisse approcher.

Un Officier

Ah ! Monseigneur, que venons-nous d'apprendre ? On veut que nous quittions un si bon maître, qu'on nous arrache plutôt la vie.

ENSEMBLE

Tous

Oui, mon Prince ; nous préférons la mort à la douleur de vous quitter.

Ils se relèvent.

Le Prince

Relevez-vous, mes enfants ; relevez-vous, vous dis-je. Cette preuve d'attachement de votre part m'est bien sensible ; mais les circonstances me forcent à-faire ce sacrifice : il faut être juste avant que d'être généreux.

Tout ce qui compose la Cour du Prince, en ce moment, se jette à genoux et l'environne.

Un Officier

Ah ! Monseigneur, ce n'est point un Prince, un bienfaiteur comme vous, qui fait des sujets mercenaires ; nous avons des femmes, des enfants, ils travailleront, ils nous soutiendront, nous nous aiderons entre nous, et notre plus chère récompense sera de vous servir avec plus de zèle.

Le Prince

Quel instant délicieux ! Eh ! Bien, allons, mes enfants, nous nous aimerons toujours, nous ne nous quitterons jamais.

Le Marquis d'Alfons

Mes amis vous m'arrachez un secret : reconnaissez dans votre maître ce généreux Luc, qui depuis si longtemps, soulage en silence tant de malheureux.

Il se retire avec le trouble de la modestie.

Le Prince

Ah ! D'Alfons, vous troublez mes plaisirs.

le suivant

Quelques Officiers

Monseigneur ! Monseigneur !

Le Marquis d'Alfons

Oui, fixons-nous pour jamais, où règne tant de Vertus.

Scène 17

VALMON, père d'Éléonore, D'HERMANS, amant d'Éléonore, Le Marquis d'Alfons

VALMON, père d'Éléonore

Mes enfants, après ce que je viens de voir, s'il me reste quelques regrets, c'est d'avoir retardé votre bonheur.

D'une voix plus élevée.

D'HERMANS, amant d'Éléonore

Ah ! Mon père ! Ce tendre épanchement de votre part le rend plus accompli. Oui, ce jour digne de Titus en est un sûr garant.

Le fond du Théâtre s'ouvre tout-à-coup , et laisse apercevoir un parc illuminé. Tous les états confondus offrent le tableau d'une fête publique ; la danse et des jeux de toutes les espèces achèvent d'en rendre l'illusion plus complète.

Le Marquis d'Alfons

Vous m'arrachez le mot, j'allais le prononcer ; Livrons-nous donc à l'allégresse, et que la naissance du Dauphin ranime ici les jeux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.