Tragédie · 1637 · 5 actes

La Lucrèce romaine

d’Urbain Chevreau

Représentation
≈ 1 h 39
Distribution
8 femmes, 3 hommes
Répliques
175
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Sexte F 38 ≈ 23 min 3
Lucrèce F 33 ≈ 17 min 6
Tarquin H 14 ≈ 15 min 4
Colatin F 18 ≈ 11 min 5
Maxime F 22 ≈ 11 min 3
Tullie F 15 ≈ 9 min 2
Cecilie F 8 ≈ 4 min 2
Melixene F 7 ≈ 3 min 1
Brute H 6 ≈ 3 min 4
Lucretie H 7 ≈ 2 min 3
Misene F 7 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Sexte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lucrèce absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Tarquin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Colatin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Maxime absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Tullie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cecilie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Melixene absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Tarquin, Colatin, Sexte

Tarquin

Et bien, confessez donc qu'aujourd'hui ma valeur Porte chez ces mutins ma gloire et leur malheur ; Nous en savons tirer et du sang et des larmes, Rien ne leur est fatal que l'éclat de nos armes, Ils disent me voyant commander aux Romains Que Rome n'a qu'un chef, mais qu'elle a trop de mains, Que vous donnez des lois sur la terre et sur l'onde, Que m'ayant, c'est assez pour avoir tout le monde, Et que tous mes effets leur ont trop fait savoir Que les Dieux et Tarquin sont égaux en pouvoir : Et depuis mes exploits les ont tous fait résoudre À craindre plus mes coups que les coups de la foudre. Voyez, braves Romains ; voyez, que leur orgueil Leur a promis un temple et leur donne un cercueil ; Ils manquent de courage et non pas de matière, Ils font de leurs maisons leur propre cimetière, Ils sont tous étonnés d'un combat si nouveau, Et dans chaque retraite ils trouvent leur tombeau. Mais surtout achevez une telle victoire, Qui les couvre de honte et nous comble de gloire ; Achevez de porter ou la mort, ou l'effroi, Et faites en soldats comme je fais en Roi. Quoi que vous les voyez dans l'état de se plaindre, « Ne regardez jamais un malheur sans le craindre. « Sachez que le bonheur a d'étranges appas, « Mais qu'aussi le plus sûr est de n'y croire pas. « Ne rions point du sort quand il nous est propice, « Tel qui fut au sommet se voit au précipice ; « L'inconstante fortune où buttent les humains « Tourne aussitôt le dos qu'elle nous tend les mains, « Et nous pourrions nous voir par le tour de sa roue « Aujourd'hui sur un trône, et demain dans la boue. « Tantôt on a du bien, tantôt on a du mal, « Par là son mouvement paraît toujours égal ; « L'ingrate bien souvent dans l'ardeur qui la presse « Ne preuve son pouvoir que dans notre faiblesse, « Et l'aveugle qu'elle est, qui nous fait tant de lois, « Fait monter des Bergers, et descendre des Rois.

Colatin

Grand Roi qui ne pouvez ni monter, ni descendre Nous attendons de vous tout ce qu'on peut attendre, Et pour votre sujet, en voyant leur trépas Nous plaignons leur malheur, et ne le craignons pas. Nous n'appréhendons point leur misère commune, Vous savez comme il faut gouverner la fortune : Nous craignons seulement dans ce camp glorieux Quand nous voyons vos mains plus promptes que vos yeux. Toutefois, ce danger est trop digne d'envie, Et si nous n'avons pas l'honneur de votre vie, Chacun saura bientôt, que nous sommes jaloux D'avoir au moins l'honneur de mourir comme vous. Forcez des légions, attaquez des murailles, Nous aurons même ardeur, et mêmes funérailles : En un mot, nos desseins se vont tous limiter À l'honneur de vous suivre et de vous imiter.

Tarquin

C'est parler en soldats et combattre de même Grâce aux Dieux, nous voyons que leur mal est extrême. Puisque notre bonheur ne peut diminuer Il suffit seulement de le continuer. « Vous apprenez par là qu'on nous doit les hommages, « Qu'on attaque les Dieux attaquant leurs images ; « Car les Rois comme nous approchent tant des Dieux « Que nous sommes ici ce qu'ils sont dans les Cieux. Après tout, ces mutins osent nous entreprendre, Et veulent attaquer au lieu de se défendre. Non, non Rome apprendra sachant leur lâcheté, Que leur sang doit un jour signer sa liberté : Ardée auprès de nous se promet de paraître, Mais c'est par son malheur qu'elle se fait connaître. Surtout, souvenez-vous pour la voir sous ma loi Que vous êtes sujets, et que je suis un Roi, Que je suis successeur des vertus de Romule, Et que pour un tel monstre il faut un tel Hercule. Surtout souvenez-vous que vous êtes Romains, Que la Rébellion doit mourir par vos mains, Que tout notre bonheur dépend de la victoire, Et que leur honte un jour doit servir à ma gloire, Surtout, souvenez-vous Romains que ce combat, En détruisant leur ville agrandit notre État.

Sexte

Seigneur, nous voici prêts, il ne faut que poursuivre, On voit que ces mutins n'ont qu'un moment à vivre : Et comme vous savez prévenir sagement Ce délai pourrait faire un triste changement. Mêlons-nous au combat où l'honneur nous engage, Combattons seulement sans parler davantage ; Notre esprit s'entretient en discours superflus, Ils prennent tout le temps et ne m'en laissent plus. Ne nous arrêtons pas à des choses frivoles, Témoignons des effets et non pas des paroles. Notre courage est mort, ou du moins endormi, Étouffons la pitié qui plaint un ennemi. N'avons-nous plus de coeur, manquons-nous de constance, Pour ce que tous ces gens n'ont plus de résistance ? Il faut leur faire voir sans les entretenir Qu'ils savent offenser ; mais qu'on sait bien punir ; « Pardonner aux mutins dans un danger extrême « C'est aider à leur faute et s'offenser soi-même. Souffrir nos ennemis !

Tarquin

Sexte, il faut avouer Que vous avez un coeur qu'un chacun doit louer. On sait que vos exploits forcent la Renommée De porter votre nom plus loin que cette armée ; Et je puis témoigner qu'ici votre devoir A toujours fait pour nous ce qu'il peut faire voir, Mais dans les mouvements où cette ardeur vous porte Il est souvent besoin d'en user d'autre sorte ; Je saurai bien punir mes sujets insolents, J'arrêterai bientôt leurs desseins violents ; Par leur propre folie ils sauront mon adresse, Ils verront ma puissance, en voyant leur faiblesse : Ces mutins trouveront leur support abattu, Et l'on verra le vice aux pieds de la vertu. Lorsque ces orgueilleux viendront me reconnaître, Je les pourrai punir en qualité de maître. Peut-être un repentir suivra tous leurs projets ; Je leur serai bon Roi s'ils me sont bons sujets, Et si nous éprouvons la fortune prospère, Je les traiterai tous en qualité de père. Toutefois il est vrai qu'ils sont trop criminels, Et qu'ils doivent sentir des tourments éternels. N'importe, nous verrons ; il faut leur faire entendre Qu'ils nous doivent donner ce que nous pouvons prendre, Et si leur désespoir s'obstine à leur trépas Allons prendre d'un coup ce qu'ils ne donnent pas. Mais, Sexte, cependant qu'ils attendent leur peine, Allez à Collatie en avertir la Reine. Dites-lui de ma part que je suis satisfait, Et que tous nos desseins n'ont eu qu'un bon effet.

Sexte

Quoi Seigneur, ai-je fait une action si noire, Qu'on m'ôte du combat pour m'en ôter la gloire ?

Tarquin

Vous me rendrez confus quand vous résisterez, Mais courez sans répondre et vous m'obligerez.

Scène 2

Sexte, Maxime

Sexte

Quoi, Maxime, le Roi serait-il en colère ? Je me rendais bientôt dans l'état de lui pleure, J'allais dans le combat étonner l'ennemi, Et je vois que mon bras n'a rien fait qu'à demi ! Je n'ai fait que semer ce qu'un autre moissonne, Et ma valeur soutient le poids de la Couronne : Ces mutins étaient morts, tout nous était ouvert, Et de toute la ville on faisait un désert ; Je les avais réduits à s'aider de leurs larmes, Et l'on vient s'opposer à l'effort de mes armes. Au moins juges-tu bien que leur molle vertu Ne suit plus qu'un chemin que je leur ai battu ? Qu'ils vont seuls triompher aux dépens de ma gloire ? Et qu'on taira mon nom parlant de la victoire ? Qu'ils vont prendre l'honneur que je devais avoir ? Qu'Ardée en mon absence aimera leur pouvoir ? Que s'ils combattent bien ce n'est qu'à mon exemple ? Et qu'ils vont en un mot me démolir un temple ? Le peuple veut cacher les biens que je lui fis, Et le père est rival de l'honneur de son fils ! Ils vont en mon absence, achever ma conquête, Ils prennent mes lauriers dont ils ornent leur tête ; Ah ! Maxime, tu vois qu'on me fait un refus Qui devrait en effet les rendre tous confus.

Maxime

Non, tous ceux qu'on a vu sous votre obéissance, Prouveront aux Romains votre extrême puissance ; Rome depuis un temps connaît votre valeur, Et Rome en vous ayant s'exempte du malheur. Vous n'avez pas ainsi du sujet de vous plaindre. Vivez Prince, vivez, Rome n'a rien à craindre ; Mais si quelqu'un venait à troubler votre sort, Rome ne serait plus quand Sexte serait mort. Aujourd'hui les Romains plaignent votre courage, Qui nous met trop souvent au milieu de l'orage, Et le peuple ravi d'être seul au combat Veut bien vous conserver pour conserver l'État.

Sexte

Ne me flatte jamais de si vaines louanges, Maxime ; ces façons me semblent trop étranges. Le Roi doit-il ainsi procurer mon bonheur ? Il m'a donné la vie, et veut m'ôter l'honneur. Tu dis qu'il m'aime trop ; et son âme soupire, Quand je veux affermir ou croître son Empire. Est-ce par ce moyen qu'il devrait se venger ? Pour le mettre à couvert je m'expose au danger, Et pour ce qu'il me voit un trop bon Capitaine Il veut tirer les fruits qu'on devrait à ma peine ; Il veut que j'aille voir Tullie à même temps Qu'un si juste combat les rendra tous contents : L'honneur que je lui rends ne plaît pas à mon âme, Je trouve son amour un peu digne de blâme, Il n'aime point ma vie en craignant mon trépas, Et pensant me chérir il ne me chérit pas.

Maxime

Le Roi par ce moyen croit obliger la Reine, Il étouffe sa crainte en vous ôtant de peine. Mais puisque le combat ne vous peut arrêter ; Pourquoi vous plaindrez-vous qu'il vous en veuille ôter ? Méprisez les combats où la gloire est commune, Vos gens n'auront jamais de mauvaise fortune, Ils ne peuvent manquer, leur bonheur est parfait, Ils ne font qu'imiter ce que vous avez fait. Après tous vos travaux ils vont trouver des roses, Gardez votre valeur à de plus grandes choses : Vous donnez à connaître aux plus nobles esprits Que vous avez tout fait ce qu'ils ont entrepris. Pourvu que votre adresse ait causé la victoire, Qu'importe si quelqu'un refuse de la croire. Entretenez ailleurs un facile désir, Après ce grand combat donnez-vous du plaisir ; Perdez les sentiments de l'honneur qui vous presse, Et ne mourez jamais qu'aux bras d'une maîtresse.

Sexte

Maxime, c'est par là que je perdrai le jour, J'allais mourir de rage, et je mourrai d'amour. Je me sens consumer d'un feu qui me fait craindre, Mon coeur est à la gêne, et je n'ose me plaindre. J'en efface un portrait que l'amour a tracé, Mais il revient toujours quand il est effacé : La crainte, le respect, l'amour, la tyrannie Me font toujours sentir une peine infinie, Et mon malheur est tel que je n'ose penser À cet objet divin de peur de l'offenser. Hélas ! Si tu savais le nom de cette belle, Tu me croirais un traître en me croyant fidèle. Cette fidélité qui me rend suborneur Blesse ma conscience attaquant son honneur. Je sais que c'est un sort qui ne se veut point rendre, Pour en venir à bout il faudrait le surprendre. La prière, la force, et l'amour, et les pleurs Ne donneront jamais de trêve à mes douleurs ; La crainte que j'en ai me comble de tristesse, J'aime une beauté chaste, en un mot, c'est Lucrèce.

Maxime

Lucrèce n'était pas l'objet de mon discours, Votre mal n'en doit pas espérer du secours. Quoi vous aimez Lucrèce ? Ô Prince misérable N'attendez rien du sort qui vous soit favorable ! Vous aimez donc Lucrèce ? Ô Sexte malheureux ! Votre propre malheur vous en rend amoureux. Elle est belle, il est vrai, mais son âme pudique Ne saurait endurer une amour si lubrique Vous ne pouvez aimer un plus parfait objet Ni faire en même temps un plus triste projet. Perdez, perdez ce feu dont la force vous presse, Et ressouvenez-vous que vous aimez Lucrèce.

Sexte

Ha qu'un homme content flatte bien un ennui ! Et qu'il est bien aisé de conseiller autrui, Si Maxime sentait le mal qui me possède ! Il choisirait la mort plutôt que ce remède, Il aimerait en lui, ce qu'il condamne en moi, Et jamais la raison ne lui serait de loi. Cher ami, pour juger d'un mal de cette sorte, Regarde seulement l'amour que je lui porte, Et puis en même temps tache à considérer Qu'elle me doit haïr, si je veux l'adorer.

Maxime

Voyant dans votre amour votre perte apparente, Vous la devez aimer comme une indifférente, Non, non, n'espérez point d'être son favori, Oubliez cette femme en songeant au mari. Pensez bien qu'il vous sert, que vous êtes son maître, Et qu'en continuant vous devenez un traître, Et que leur couche même où s'exerce leur foi Serait déshonorée en recevant un Roi.

Sexte

La plaisante raison dont ton âme est surprise, Un mari seulement romprait mon entreprise. Je crois que tes conseils ne sont guères suivis, Et qu'on en voit bien peu qui soient de ton avis. Beaucoup feignent souvent sans attirer du blâme De servir le mari pour visiter la femme.

Maxime

Ce n'est donc que ce point qui vous peut arrêter, S'il trahit votre ami voulez-vous l'imiter ? Suivrez-vous une amour dont la rage est extrême ? Et s'il brûle un autel, en ferez-vous de même ? Quoi l'exemple d'autrui vous porte à cet effet, Et vous faites un mal quand un autre le fait. « Le Prince, à votre avis, est-il ce que nous sommes ; « Il a je ne sais quoi de plus grand que les hommes. « Ce que la loi permet il peut le demander, « Et pour être bon Prince il se doit commander.

Sexte

Ah ! Que cette victoire est d'une longue peine, « Les Princes, comme vous, ont la nature humaine, « Ils sont sujets aux maux qu'on vous peut reprocher, « Leur âme est comme une autre, et leur corps est de chair.

Scène 3

Colatin, Misene

Colatin

Misene retournez, et dites à Lucrèce Qu'elle a trop de sujet de bannir sa tristesse. Est-elle à Colatie ?

Misene

Elle y fait son séjour.

Colatin

Elle en pourrait partir si j'étais de retour ?

Misene

Il n'en faut point douter, mais en ma conscience Elle a pour ce retour assez d'impatience, Et si jamais la peur nous peut faire mourir Vous n'êtes que trop lent à l'aller secourir.

On entend ici quelques trompettes.

Colatin

Retourne à Colatie, et rassure ma femme, Prouve-lui par mes soins les transports de mon âme. Dis lui que sans manquer je la verrai demain Quand on verrait périr tout le peuple Romain. Mais j'entends le combat où la gloire m'appelle, Adieu, cours à Lucrèce et sois toujours fidèle.

Acte II

Scène 1

Sexte, Maxime

Sexte

Use de cent raisons pour défendre à mes sens D'entretenir ainsi leurs plaisirs innocents, Blâme les mouvements de mon âme insensée, Étouffe mon ardeur, accuse ma pensée, Représente à mes yeux la crainte et le respect, Fais voir que mon amour lui doit être suspect : Mais souffre que j'adore une telle maîtresse, Ne m'ôte point du coeur le portrait de Lucrèce ; Maxime, cher ami, mon plus ferme support, Hélas ! Si tu poursuis tu me donnes la mort.

Maxime

Faites que désormais votre esprit se repose, Et pour guérir vos maux n'en voyez point la cause. Travaillez de vous-même à votre guérison, Et ne vous jetez pas ainsi dans la prison. Vous êtes ennemi de votre propre vie, Vous désirez par là qu'elle vous soit ravie. Un si mauvais dessein fait-il votre bonheur ? Et pour le conserver perdrez-vous votre honneur ? Un chacun vous estime, et cette renommée Après un tel éclat doit aller en fumée. Vous eussiez bien mieux fait de n'avoir point quitté, Et de servir le Roi contre sa volonté.

Sexte

Dans le juste sujet que j'avais de me plaindre J'avais blâmé le Roi que mon coeur faisait craindre ; Et depuis, j'ai songé, qu'il me donnait loisir De goûter tous les biens que l'esprit peut choisir. Et toi qui me défend de parler à Lucrèce Tu m'as bien conseillé d'avoir une maîtresse, De quitter les combats pour mon contentement, Et de vivre avec elle en qualité d'amant.

Maxime

J'entends de ces beautés dont l'humeur est docile, Et qui voyant un Prince auraient l'esprit facile. Mais jamais celle-ci ne faussera sa Foi Quand même Colatin en deviendrait un Roi. Brûlant pour sa beauté votre âme est criminelle, Si vous l'aimez, Lucrèce est plus chaste que belle ; Et si vous poursuivez à lui faire ce tort, Espérez seulement ou la honte, ou la mort.

Sexte

Fais ce que tu voudras pour empêcher mon âme De brûler désormais d'une si belle flamme, Apprends qu'un repentir ne me peut affliger ; Censurer mon dessein c'est me désobliger. De grâce, cher ami, dont je fais tant de conte, Ne me propose point ni la mort, ni la honte ; Parais, si tu me veux montrer quelque douceur, Le témoin de mon crime, et non pas le censeur. Va-t'en dire à Lucrèce, en qui seule j'espère, Que pour la visiter j'abandonne mon père, Qu'on a vu ses amis mourir par leur valeur, Et qu'un jour je dois seul réparer ce malheur : Pour augmenter bientôt mon plaisir et ma gloire, Cherche dans ton esprit de quoi lui faire croire, Dis lui qu'on la va perdre au lieu de la sauver, Que je ne suis ici que pour la conserver, Et que dans le dessein d'être un jour notre maître Son mari s'est acquis l'infâme nom de traître, Qu'il trahit sa Patrie, et que les ennemis Ne lui peuvent donner ce qu'ils avaient promis. Bref, ne saurais-tu pas pour achever ma peine De cet objet d'amour faire un objet de haine ?

Maxime

Enfin vous me portez à cette extrémité, Et mon coeur se résout à cette lâcheté. Mais choisissons une heure à finir votre peine, Et prenons celle-ci pour visiter la Reine.

Sexte

Maxime qu'à propos elle s'en vient ici, Mon discours va bientôt la tirer de souci.

Scène 2

Tullie, Sexte, Maxime

Tullie

Ah ! Mon fils, que mon coeur était dans la contrainte, Que vous revenez bien pour en ôter la crainte ! J'avais trop peu d'espoir, pour avoir trop de peur, Mais elle disparaît ainsi qu'une vapeur. À votre seul abord ma douleur est finie, Et j'ai tout espéré de votre compagnie. Mais que fait donc le Roi ? Que ne s'est-il rendu ? Vous êtes-vous sauvé ? Tarquin s'est-il perdu ? La ville des mutins est-elle asservie ? Hélas nos gens sont morts ! Le Roi n'a plus de vie ! Dites à quel malheur notre destin s'est joint, Je devais avoir peur, car il n'en avait point.

Sexte

Madame tout va bien ; votre coeur qui soupire Ne doit s'entretenir que de sujets de rire. Le Ciel à tous moments seconde nos projets, Nos plus grands ennemis sont enfin nos sujets. Le Roi viendra bientôt, chacun bénit sa gloire, Et veut que le triomphe achève la victoire.

Tullie

Ha, Sexte, ce bonheur rend mon coeur interdit !

Il dit ceci bas.

Sexte

Maxime guéris moi, fais ce que je t'ai dit.

Tullie

Ces mots interrompus surprennent ma pensée, Ô Dieux, mon espérance est aussitôt passée ! Sans doute l'ennemi nous vient de reculer ; Mon fils il n'est plus temps de le dissimuler. Parlez, ne craignez rien, l'ennemi nous surmonte, Enfin notre projet est suivi de la honte. Les Dieux dans ce combat ont pris leur favori ; Rome n'a plus de Roi, je n'ai plus de mari, Tout nous afflige ici, rien ne vous est prospère, L'armée est sans conduite, et vous êtes sans père.

Il dit ceci bas.

Sexte

Madame, croyez-moi, tout rit à nos désirs, L'ennemi dans sa honte étouffe ses plaisirs. Le Roi vient de forcer cette ville rebelle, Et nous vous en venons apporter la nouvelle. Tous les mutins sont morts, votre peuple est vainqueur Maxime, fuis d'ici, va parler à mon coeur. Dis lui tout ce qu'il faut, que mon âme soupire, Et que pour l'honorer, je méprise l'Empire.

Maxime

Ah Prince, votre amour est sans comparaison ! Vous avez tout perdu jusques à la raison.

Tullie

Vos secrets entretiens me font bien reconnaître, Que vous cachez un mal que le sort m'a fait naître.

Il s'en va.

Sexte

Tu vois bien que la Reine est triste à ton sujet, Ta présence m'afflige, achève mon projet.

Tullie

Mais, dois-je donc finir ou commencer ma plainte ? Mon fils si vous m'aimez faites cesser ma crainte. Dites-moi pour troubler, ou pour fléchir mon sort, Comment Tarquin peut vivre, ou comment il est mort.

Sexte

Madame, quand le Roi s'approcha de la ville, Et qu'il n'y put trouver un accès si facile, Il jura sa ruine, il mit des gens partout, Il conclut de mourir, ou d'en venir à bout. Ses gens sont disposez ; la bataille s'apprête, Pour nous donner exemple il se met à la tête, Il nous regarde tous, et sa langue et sa main, Étonnant le rebelle enhardit le Romain. Dans le premier combat notre coeur s'évertue, Nous poussons tous nos gens, on tire, on frappe, on tue, Il tâche à résister, on le met à l'écart, On attaque une porte, on surprend un rempart, On monte à la muraille, on y fait mille brèches, Pas un n'y peut entrer, il n'en sort que des flèches : Nous poursuivons toujours ; l'ennemi cependant Veut n'espérant plus rien se perdre en nous perdant ; Un triste désespoir succède à son courage, Jugeant de sa faiblesse, il recourt à la rage, On trouve du plaisir dans un combat si beau, Chaque arbre est un gibet, et chaque homme un bourreau, Et le sort ennuyé de troubler notre joie, Nous fit faire d'Ardée une ville de Troie. L'ennemi dans l'effet qu'eut un si juste voeu Ne pouvait plus rien voir que du sang et du feu ; Les enfants, les vieillards, les soldats et les femmes, Brûlaient également dans le milieu des flammes, Bref nous allions si bien les mettre à la raison Que leur Temple brûlait comme une autre maison. Alors que peu de gens n'ayant plus rien à craindre Cherchent voyant ce feu les moyens de l'éteindre, Nos gens étant épars, le désir du butin Les empêchait d'y mettre une dernière fin. Le reste cependant tâche de nous surprendre, Et nous oblige tous alors de nous défendre ; Si bien qu'en un moment chacun fut étonné, De lui remettre un bien qu'il nous avait donné. Toutefois aujourd'hui cette ville est perdue, Dans le temps que je vins on la croyait rendue, Et sans en discourir, j'ose vous assurer Que le Roi n'y saurait plus longtemps demeurer. J'en suis venu moi-même apporter la nouvelle, Le Roi m'en a chargé ; vous me trouvez fidèle.

Tullie

Que notre sort est doux ! Que j'ai versé de pleurs ! Et qu'après mes soucis je rencontre de fleurs ! Nous avons toutefois du sujet de nous plaindre : Car le Roi craint trop peu ce que nous devons craindre. Il doit aimer l'honneur, mais Dieux il ne voit pas Qu'il lui coûte bien cher, s'il cause son trépas. Il recherche la gloire aux dépens de sa vie, Et que ferai-je après en lui voyant ravie ? Perdrai-je davantage ayant perdu ce bien ? Ne craindrai-je pas tout, pour ne craindre plus rien ? Il pense bien mourir en mourant dans la gloire, Il croit par ses exploits exercer la mémoire ; Mais, hélas ! Ces honneurs sont des biens superflus, Et c'est en faire à ceux qui n'en jouissent plus. Nous entendons parler de Romule et d'Énée, La mémoire aujourd'hui vante leur destinée, Et nous remarquons tous leur sort si glorieux Qu'on parle de ces gens comme on parle des Dieux, Ils vivent dans nos coeurs, on vante leur mérite, Mais après le trépas pas un ne ressuscite ; Que leur sert donc l'honneur qu'ils poursuivent si fort Si pas un n'en jouit aussitôt qu'il est mort ? Ah ! Mon fils croyez-moi, tirons-en votre père, Je sais bien que la guerre est un mal nécessaire, Qu'une belle action donne beaucoup de bruit, Et qu'il faut se défendre alors qu'on nous poursuit ; Mais, hélas ! Méprisons un si triste avantage, Pour avoir plus de vie, ayons moins de courage ; Ne faisons rien aussi qui nous puisse tacher, Mais d'entrer au combat quand on peut l'empêcher. « Non, Sexte, le malheur vous pourra bien apprendre Qu'il arrive assez tôt sans qu'on le doive attendre, Et que sans rechercher le mal, ou le trépas, Ils viennent bien souvent quand on n'y songe pas.

Sexte

Quoi souffrir des mutins sans punir leur offense, Lors qu'on est attaqué n'aimer pas sa défense, Voir croître leur orgueil sans le diminuer, C'est forcer leur esprit à le continuer. « Ceux qui savent régner pour vivre sans contrainte « Donnent également et l'amour et la crainte. C'est par ce moyen seul qu'il faut s'entretenir, « Le pardon est injuste alors qu'on doit punir ; Et dans un tel dessein que le monde contemple. « On ne punit jamais sans donner un exemple : « Si bien que nous voyons aussi clair que le jour « Que la crainte fait tout au défaut de l'amour.

Tullie

« Quand un Roi veut user de ce remède extrême « En donnant de la crainte il s'en donne à soi-même. Mais qu'il est malaisé de servir les Romains ! « Et qu'un sceptre parfois est pesant dans les mains !

Scène 3

Lucrèce, Misene, Cecilie

Lucrèce

Comment l'as-tu pu voir au milieu de l'armée ? Tu ne m'en parles point que par la renommée. On t'a peut-être dit qu'il devait revenir, Et que ces insolents n'étaient pas à punir. Parle, ne viens-tu point me conter une fable ? Dis moi si ton discours est feint ou véritable. Le désir de le voir m'inquiète si fort Qu'il me semble toujours que je le verrai mort ; Et pour ce que le Ciel veut bien que je le voie Mon esprit n'ose croire à l'excès de ma joie. Mais le moindre moment peut changer leur dessein, « Et tel meurt aujourd'hui qui naguère était sain.

Misene

Oui bien s'il y faisait de plus longue demeure, Mais demain vous pourrez le voir d'assez bonne heure.

Lucrèce

Il courut au combat si tôt qu'il t'eut quitté, Que sait-on si depuis le sort s'est irrité ? Il ne faut pas longtemps pour voir mourir un homme, Un moment peut suffire à la perte de Rome.

Cecilie

Ah ! Madame, espérez que demain du matin Vous finirez vos maux en voyant Colatin. Dans un si prompt retour tenez-vous toute prête, Il tiendra vos plaisirs plus chers que sa conquête, Son coeur entre vos bras viendra se reposer, Et c'est là que sans crainte il pourra tout oser. Entretenez donc bien la beauté qui le touche, Et perdez le désir de nous être farouche : Il est temps de guérir votre extrême douleur, Il faut que votre teint prenne une autre couleur, Ranimez vos appas ; faites que ce visage Lui montre à son retour son premier avantage : De grâce que vos yeux témoignent leur vigueur, N'exercez pas sur vous une telle rigueur, Mettez dans vos regards une plus grande flamme, Ne donnez pas au corps ce qu'endure votre âme, Témoignez que Lucrèce après un tel retour Fait naître en même temps et l'ennuie, et l'amour, Et qu'après ce combat...

Lucrèce

Ma chère Cécilie, « On ne se peut aimer dans sa mélancolie. Hélas une beauté dans l'état où je suis Conserve rarement sa force et ses ennuis ; « Et quand la peur a mis notre âme à la torture, « L'ennui défait souvent ce qu'a fait la nature. Je crois quand mon visage aurait tous les appas, Que je n'en puis avoir où Colatin n'est pas : Mais quand il est présent je n'ai plus de martyre, Et mes yeux et mon âme ont ce que je désire : C'est de lui seulement que dépend mon plaisir, Il fait toute ma peur comme il fait mon désir. Pourvu qu'il vienne ici je suis trop à mon aise, Et je crois plaire assez pourvu que je lui plaise. Mais un soupçon me tue, un songe à ce matin M'a fait voir clairement ce que veut mon destin. J'ai vu dans mon sommeil la chose la plus noire Qui puisse à mon avis entrer dans la mémoire. Le moindre souvenir donne de la terreur, Et je n'ose en parler tant il est plein d'horreur. D'un coup inopiné j'ai crû voir consumée La Déesse d'honneur dont j'étais tant aimée, L'image que le Temple en gardait chèrement, Aussitôt m'a semblé regarder fixement, Et me tendant les bras, par un autre miracle, Saignant de tous côtés m'a rendu cet Oracle : Sors du Temple, Lucrèce, et d'un pas assez prompt Répare par ta mort un détestable affront. Fais ce que tu pourras, tu seras poursuivie, Et tu perdras l'honneur aussi bien que la vie. Mais ne crains point la mort que craignent les mortels, Car c'est elle qui doit remettre mes autels. Lors elle a fait silence, et d'un coup de tonnerre J'ai vu l'autel à bas, et le Temple par terre. Un ombre incontinent s'est offert à mes yeux, Dont l'abord n'avait rien qui ne fût odieux : Par là j'ai crû ma mort ou ma perte arrêtée, J'ai vu qu'à mon malheur j'étais sollicitée ; Fuyant j'ai crû tromper et ses yeux et ses bras, Mais j'ai fait une chute en pensant faire un pas. Alors tout à cet ombre a semblé légitime Et ma seule faiblesse a commencé mon crime. La peur m'a réveillée après tant de malheurs, Et j'ai trouvé mon lit que je baignais de pleurs. J'ai voulu m'écrier ; mais une extrême crainte En étouffant ma voix ma défendu la plainte, Et pensant me lever pour aller jusqu'à toi, J'ai vu deux gros serpents qui sifflaient contre moi. J'ai regagné mon lit, et de cette aventure Il m'a fallu de force accuser la nature. Mais comme justement Maxime vient à nous, Nous saurons si le sort nous est contraire ou doux.

Scène 4

Lucrèce, Maxime

Lucrèce

Si bien que nous jugeons par la fin de la guerre Qu'on étendra l'Empire aux deux bouts de la terre ? Et que notre ennemi ressent également La honte et le dépit avec le châtiment ?

Maxime

« Madame, il est bien vrai que celui qui surmonte « N'emporte point l'honneur qu'il ne laisse la honte. Toutefois Colatin...

Lucrèce

Quoi vous êtes au port ? Et je vous entretiens cependant qu'il est mort.

Maxime

Celui pour qui votre âme a de l'idolâtrie A trahi son honneur avecque sa patrie. Lorsqu'au dernier combat ont fut prêt à donner, Sa noire lâcheté (nous fit tous étonner) Au lieu de nous servir, le traître se retire, Il attaque Tarquin pour attaquer l'Empire. Il anime ses gens qui devaient être à nous, Et montre son malheur en montrant son courroux. Tarquin le reconnaît qui le veut entreprendre, Chacun veut l'offenser, Sexte le veut défendre, Et quoi qu'il dut punir un crime si récent, Il vit presque trahi son désir innocent. L'infâme nous poursuit pour s'emparer de Rome, Il veut tuer le Roi comme on fait un autre homme. Sexte le veut servir, bref ce triste rapport Qui vous doit affliger...

Lucrèce

Je vois bien qu'il est mort. Ah ! Pauvre Colatin, ta femme ne peut croire, Qu'un dessein de régner ait obscurci ta gloire.

Maxime

Madame il n'est pas mort, mais je crois qu'il est pris, Que le Roi doit punir cet injuste mépris. Et que pour empêcher une pareille envie, Il pourra la finir par celle de sa vie.

Lucrèce

Adieu, Maxime, adieu ; je saurai bien mourir.

Maxime

Madame, un seul moyen reste à nous secourir.

Ici elle tombe en pâmoison, et on la porte dans sa chambre.

Lucrèce

Juste Ciel ! Colatin ne doit plus rien attendre : Il n'est plus en état de se pouvoir défendre : Le Roi s'en est saisi, Colatin ne vit plus ; Nous ne faisons pour lui que des voeux superflus, C'est de quoi seulement, notre esprit est capable, Car procurer son bien c'est se rendre coupable. « Les Rois ont leurs desseins dont ils viennent à bout « Mais pour en bien parler n'en parlons point du tout.

Acte III

Scène 1

Maxime, Lucrèce

Maxime

Quand même Colatin reconnaîtrait son crime, Et qu'il serait puni d'un trépas légitime, Il vous faut à la fin résoudre à le quitter ; Vos pleurs n'auront pas l'art de le ressusciter. Et si quelque devoir oblige votre flamme De regretter un peu la moitié de votre âme, Songez en même temps qu'il nous voulut trahir, Et qu'étant criminel vous devez le haïr.

Lucrèce

Ce crime par malheur est suivi de sa peine : Mais il ne saurait pas me porter dans la haine. Le croire criminel, c'est qu'il est malheureux : Je l'aime, et si je plains son destin rigoureux En tous lieux la vertu mérite sa louange, « Elle a même son prix au milieu de la fange Et tous les accidents qui peuvent affliger Ne font rien en eux qui la puissent changer.

Maxime

Comment, cette action mérite votre estime, Et vous nommez vertu ce qu'on appelle un crime. La trahison vous plaît : osez-vous bien penser Qu'un Roi soit obligé de la récompenser ?

Lucrèce

Non, non je ne vais pas jusques à la couronne : Je déteste son crime, et j'aime sa personne. Tel que soit un mari, sa femme doit l'aimer, Ce titre seulement suffit pour la charmer. Quand même sa rigueur passerait dans l'extrême, On doit toujours l'aimer et le servir de même : En quelque état qu'il soit apprenez qu'il me plaît, Et me plaira toujours en m'étant ce qu'il est.

Maxime

Dans l'état qu'on l'a mis chaque objet l'importune, Et Sexte seulement peut changer sa fortune. Mais tâchez seulement de recourir aux pleurs, Proposez par ce bien la fin de vos malheurs. Usez de cent moyens afin qu'il vous entende, Et promettez-lui tout afin qu'il vous le rende.

Lucrèce

Maxime, dis-tu vrai ? Je lui promettrai bien, Mais dans ce triste état je ne possède rien. Dis-moi dans ce malheur ce qu'il faut que je fasse ? Comment faut-il parler pour obtenir sa grâce ? Empêche maintenant un remord éternel, Et dis-moi comme on peut absoudre un criminel.

Maxime

Je crois qu'il ne faut point méditer de harangue, Vos yeux feront du moins autant que votre langue. Pleurez pour le gagner, et lui faites la cour. Bref vous lui promettrez jusques à votre amour.

Lucrèce

Promettre mon amour ! Que dites-vous, Maxime ? Faudrait-il assurer Colatin par un crime ? Repousser son injure, et lui faire ce tort, Il vaut mieux le résoudre aux rigueurs de la mort. J'aime bien Colatin, mais il faut que l'on sache, Que l'honneur m'est trop cher pour lui faire une tache. Pour sauver Colatin perdre ainsi mon honneur, Et trahir notre foi pour faire son bonheur. Que je rompe le noeud dont notre âme est étreinte, Que ma honte commence en achevant sa crainte. Que notre chaste couche endure un favori Et que Sexte à la fin me serve de mari. Maxime, ta pensée est trop injurieuse, Il vaut bien mieux souffrir une mort glorieuse. Donne un autre conseil, et tâche à secourir Celle que ton remède oblige de mourir. Je demande un avis qui m'exempt de blâme, Qui prouve à Colatin que Lucrèce est sa femme. Et que pour le sauver tout lui semble à mépris, Pourvu que son honneur ne perde point son pris.

Maxime

Cet avis seulement doit vous donner de l'aide, Autrement votre mal est loin de son remède ; C'est par ce moyen seul qu'il doit être guéri, Vous obligez un Prince, et sauvez un mari.

Scène 2

Lucrèce, Sexte

Lucrèce

Vous de qui la bonté console une affligée, Et pour qui seulement je me sens obligée, Grand Prince, exercez vous à fléchir mon destin, Venez m'ôter la vie ou rendre Colatin : N'éteignez pas si tôt une flamme si belle, Ne vous en servez plus s'il vous est infidèle ; Tachez de pardonner plutôt que de punir, Et me rendez le bien qu'on me veut retenir.

Sexte

Je voudrais de bon coeur excuser sa licence : Mais le Roi le retient, et l'a dans sa puissance ; S'il en voulait pourtant rapporter à ma voix, J'en ferais aujourd'hui vivre deux à la fois.

Lucrèce

Ha ! Que c'est m'obliger, l'espérance me flatte, En me faisant ce bien, vous me rendez ingrate.

Sexte

Je ne veux seulement pour me récompenser Que la moindre faveur que vous pouvez penser. Adoucissez ma peine, et flattez mon envie, Colatin reprendra son bonheur et sa vie. Efforcez-vous d'aimer ce Prince malheureux, Qui s'est rendu sujet se rendant amoureux.

Lucrèce

Ô Ciel c'est à ce coup ; mon malheur est extrême ! Grand Prince, le devoir veut bien que je vous aime, Je parle d'un amour où rien n'est vicieux, Et qui n'offense point Colatin ni les Dieux ; En un mot d'une amour qui ne soit jamais feinte, Où chacun puisse voir le respect et la crainte ; D'une amour qui s'entende avecque mon honneur, Et telle qu'un sujet doit rendre à son seigneur.

Sexte

Madame, Colatin doit s'assurer de vivre, Si voyant mon dessein vous tâchez de le suivre. J'accomplirai bientôt ce que je vous promets, Le Roi l'aimera plus qu'il ne l'aima jamais. Je saurai déguiser son âme criminelle, On n'en parlera point comme on fait d'un rebelle, Il aura des moyens pour se faire obéir De sorte que pas un ne le pourra trahir.

Lucrèce

Un sort si glorieux me rendrait trop heureuse.

Sexte

Mais faites seulement qu'il vous rende amoureuse.

Lucrèce

Voici l'effet du songe ; il n'en faut plus douter, Mais je ne suis plus chaste, en voulant l'écouter.

Ici on tire la tapisserie qui ferme la chambre.

Sexte

Ha ! Madame, il est vrai, votre vertu me touche, Mon amour seulement paraissait dans ma bouche, Dormez donc en repos ; je m'en vais de ce pas À dessein que le Roi retarde son trépas. Cher Maxime, le jour a fait place aux ténèbres, Et nous ne voyons plus que des objets funèbres. Lucrèce va dormir ; de peur de l'offenser J'ai voulu taire exprès ce que tu peux penser. La nuit forçons sa porte, usons de violence, Tu sais que mon amour excuse ma licence, Je vois bien que son coeur me refusera tout, Et qu'il faut la forcer pour en venir à bout. Allons ne craignons rien ; la force ou la prière De toutes les faveurs m'obtiendront la dernière, Prenons garde en un point, retenons un secret Qu'on ne peut éventer qu'avecque du regret. Conduisons-nous si bien après l'avoir surprise Que pas un du logis ne rompe l'entreprise.

Scène 3

Tullie, Melixene

Tullie

Mais n'as-tu point connu que depuis son retour Il a des sentiments ou de haine ou d'amour ? Il n'a point rapporté, son humeur ordinaire, Sans doute il se propose un bien imaginaire. Je vois que mon amour ne saurait l'attirer, Parfois dans l'entretien je l'entends soupirer, Les plus doux passe-temps lui causent un martyre, Il se fâche aussitôt qu'on lui parle de rire. Melixene, le Prince endure quelque ennui, Il ne vous parle plus, il ne songe qu'à lui, Il rêve trop souvent, je m'en tiens offensée, Maxime seulement gouverne sa pensée ; Et de quelque moyen qu'il faille me servir, Mon humeur n'aura rien qui le puisse ravir. Il porte sur son front la colère ou la honte, Il voit mille beautés et n'en fait plus de conte, Ô Dieux qu'il a changé ! Tout fait mal à ses yeux, Réservé son ami tout lui semble odieux. Jamais homme en un rien ne devint si farouche, Il paraît insensible et plus froid qu'une souche : J'en suis toute confuse, et Sexte me déplaît En sachant comme il fut de le voir comme il est.

Melixene

Sans doute que l'amour qu'il retient dans son âme Doit tirer son malheur de l'excès de sa flamme. C'est un Prince vaillant, mais les plus généreux Soupirent quelquefois quand ils sont amoureux. Aussitôt que l'amour a fait sentir ses armes Nous voyons qu'il instruit de soupirs et de larmes, Et Sexte à mon avis ne vient dans votre cour Qu'à dessein d'y trouver de quoi faire l'amour. Il a des qualités qui ne sont pas communes, Il se peut acquérir, d'assez bonnes fortunes, « La naissance, l'humeur, la jeunesse ; et le bien « Font qu'on passe parfois plus loin que l'entretien.

Tullie

Melixene il est vrai ; mais qui l'a pu surprendre ? Nous le saurons bientôt si tu veux l'entreprendre. Songe à l'entretenir, veille de tous côtés, Parle secrètement aux plus jeunes beautés, Use de ton esprit, et tâche à faire en sorte Qu'on connaisse l'objet d'une flamme si forte : Et nous verrons après !

Melixene

À parler sainement, Je crois qu'on n'en peut faire un ferme jugement. Toutefois nous pouvons remarquer la plus belle, Et dire qu'il a droit de soupirer pour elle, Qu'il s'en rendra maître, et qu'après son plaisir, La guerre entretiendra seulement son désir.

Tullie

Non, non, ne jugeons point du corps ni du visage ; La beauté pour l'amour est un grand avantage. Elle n'a pas aussi toujours un même effet, « On aime bien souvent un objet imparfait : Tel en fait son idole, et l'autre son supplice, « La vertu plaît souvent beaucoup moins que le vice. Le plus aimable objet qui soit dessous les Cieux N'a jamais trouvé l'art de charmer tous les yeux. Si le Prince rêvait à faire une maîtresse, Et qu'il en d'eût aimer, il aimerait Lucrèce : Mais quoi que sa beauté, le doive assez charmer, Sa vertu toutefois l'empêche de l'aimer. Il ni faut point songer : Lucrèce est plus qu'humaine, Tout amant y doit perdre et ses voeux et sa peine : Et si quelqu'un pouvait y soulager ses maux, Il fâcherait les Dieux qui seraient ses rivaux.

Melixene

O que sa chasteté romprait son entreprise ! « Mais parfois la plus chaste est la plutôt surprise. Il ne faut qu'un moment pour s'emparer d'un coeur, Dont on se rend après le maître et le vainqueur. « Combien en voyons nous qui sont toujours au Temple « Et qui sont en effet de très mauvais exemples ? Qu'on vive comme il faut, ou qu'on vive autrement ; Il est bien malaisé d'en juger sainement, Notre âme se fait voir, mais d'un tel artifice, Qu'on la voit rarement sous les habits du vice.

Tullie

Si bien qu'à ton avis, Lucrèce peut faillir.

Melixene

On peut beaucoup gagner quand on veut assaillir.

Tullie

Arrête, Melixene, et ne blâme personne, Et dis que sa vertu mérite une couronne. Car quiconque sait bien comme Lucrèce fait, Croira qu'elle produit toujours un même effet. Son esprit est exempt d'une amoureuse flamme, La vertu seulement règne dedans son âme. Pas un n'y peut entrer, si ce n'est Colatin, Ses desseins ont l'honneur pour leur dernière fin : Et je crois que tous ceux qui voudront l'entreprendre, Ne croiront pas d'abord qu'elle se puisse rendre. Mais peut-être que Sexte aime une autre beauté, Et que c'est autre part qu'il perd sa liberté. N'importe quelque objet que son âme révère, Quelque fille qu'il aime ou facile, ou sévère, Et de quelque côté, que vienne son malheur, Il faut à tout le moins divertir sa douleur.

Scène 4

Tarquin, Colatin, Brute

Tarquin

Êtes-vous satisfaits ? Ardée est-elle prise ? Nous voyons le succès d'une belle entreprise. Apprenez de ces gens ceux qu'il faut honorer. « Ne voyez point de Roi sans vouloir l'adorer. « Chacun doit obéir à sa moindre demande, « Et vous devez plier quand un Roi vous commande. Considérez un peu voyant vos ennemis, Que vous avez leur bien dont je les ai demis, Que la ville est à nous, qu'ils ont perdu la vie, Et que le châtiment a suivi leur envie. Ils ont eu des projets que je viens d'étouffer, Nous avons la victoire, il reste à triompher. Abandonnons ces lieux, et retournons à Rome. Montrons que son bonheur ne dépend que d'un homme, Qu'elle a des ennemis, qu'elle fait des jaloux, Mais qu'en m'obéissant elle commande à tous.

Colatin

Il faut le confesser ; votre gloire est trop ample, Il ne nous reste plus qu'à vous bâtir un temple. Les maux qu'on nous donnait n'auront plus de refus ! Paressons désormais, l'ennemi ne vit plus.

Brute

Rome qui vous attend avec impatience Recueillera les fruits de votre expérience.

Tarquin

Nous tardons trop longtemps ; allons peuple Romain.

Colatin

Je vais à Colatie, adieu jusqu'à demain.

Brute

C'est là que vous pourrez finir vôtre tristesse, Servez donc votre humeur, et contentez Lucrèce.

Scène 5

Sexte, Lucrèce

Sexte

Madame, Colatin n'a plus aucun souci, Sachez qu'en peu de temps vous le verrez ici. Bénissez le bonheur que le Ciel vous envoie, Et par mille baisers prouvez-lui votre joie. Que ne puis-je un moment gouverner le destin ! Que ne suis-je moins pour être Colatin ! Madame, il n'est plus temps d'user d'aucune feinte, Pour avoir tant d'amour mon âme a trop de crainte, Et quand je vous mettrais dans un juste courroux Pardonnés si je dis que je brûle pour vous.

Lucrèce

Pour moi ; Dieux votre amour me rendrait malheureuse : Ayez à mon égard l'âme plus généreuse, Ne me contraignez point, pour en venir à bout, Et pour me bien aimer, ne m'aimez point du tout.

Sexte

Cent fois votre vertu m'en a voulu distraire, Et cent fois mon amour a voulu le contraire, Jamais, pas un moyen ne m'a pu secourir, J'ai paru dans la guerre à dessein d'y mourir. J'ai cherché dans la paix le repos qu'on y trouve, Et pour m'en divertir j'ai tout mis à l'épreuve. J'ai voulu m'absenter, me voila revenu, Plus je brise de fers, plus je suis retenu. Mon âme là-dedans sait garder vôtre image, Quand vous la punissez elle vous rend hommage. Si j'arrache du coeur ce portrait glorieux, Il y rentre, aussitôt qu'il disparaît aux yeux. De grâce pardonnez à l'excès de ma flamme, Ce portrait est trop beau pour l'ôter de mon âme. Et le sort qui se plaît à me voir endurer Me crie incessamment ; Sexte il faut l'adorer.

Lucrèce

Mais votre guérison n'est pas dans ma puissance, Vos desseins pour Lucrèce ont trop peu d'innocence.

Sexte

Madame, accordez-moi ce que j'ai mérité, Ne me réduisez point à d'autre extrémité. Pour me rendre aujourd'hui le destin plus prospère Je veux tuer Tullie, et massacrer mon père. Vous serez absolue, et cette qualité À la fin changera votre incrédulité. Vous marcherez en Reine, et le sort qui vous brave, Malgré vos ennemis se rendra votre esclave. Votre esprit vainement se voit trop combattu, Souvent pour prendre un sceptre on quitte la vertu. Usez de ce bonheur quand le Ciel vous le donne, La gloire quelquefois vaut moins qu'une couronne : C'est trop me retenir, ne balancez plus tant, Rendez-vous misérable, ou me rendez contant. Car si je ne suis point dans ce coeur plein de glace, Sachez que ce poignard s'y doit faire une place.

Lucrèce

Je sais bien que ce bras ne t'en peut empêcher, Mais tu ne saurais pas me contraindre à pécher. De quelque grand malheur qu'on menace ma vie, Je croirai que ma mort sera digne d'envie, Massacre donc ce corps, et ne retarde pas, Je crains plus ton amour que l'horreur du trépas. Vouloir tuer le Roi pour assouvir ta rage ? Est-ce avoir de l'amour ? Ou montrer du courage ? Pour gagner mon esprit faire un double attentat, Et pour me ruiner, ruiner tout l'État ! Quel crime épouvantable ose attaquer votre âme ? Vous vivez donc de sang aussi bien que de flamme ? Monstre de cruauté, barbare que fais-tu ? Voudrais-tu par un crime acheter la vertu ?

Sexte

Après ces traits d'amour le dépit me surmonte, Je saurai désormais publier votre honte. Tout le monde après moi la viendra publier. On ne vous fuira plus que pour vous oublier, Et tous ceux qui sauront d'où vient cette colère Trahiront votre amour pour tâcher de me plaire. Je prendrai cet esclave, et cette propre main Produira sur son corps un effet inhumain, Vous causerez sa mort pour m'être trop farouche, Et son sang innocent souillera cette couche. Après, je le mettrai moi-même entre vos draps, Je dirai qu'il est mort au milieu de vos bras ; J'aurai mille témoins comme on vint vous surprendre. Lors vous pourrez crier, et non pas vous défendre, Lors vous souhaiterez l'excès de mon amour, Lors aussi vous perdrez et l'honneur et le jour.

Lucrèce

Quoi Prince, je perdrais l'honneur de cette sorte, Votre amour est bien grand, mais la haine est plus forte. Toutefois ce moyen ne saurait m'attirer. N'importe !

Sexte

J'en ai cent pour vous désespérer. Mais vous résistez trop ; et j'ai trop d'innocence, Il se faut au besoin servir de violence.

Lucrèce

Hé sauvez mon honneur.

Sexte

Nous en viendrons à bout !

Lucrèce

Que voulez-vous de moi, puisque vous m'ôtez tout ? Au secours Cécilie...

Sexte

Ah ! J'ai trop eu de crainte J'estime tout en vous, mais je hais votre plainte.

Lucrèce

Cécilie au secours ? Créateurs de ces lieux, Hélas ! Si vous m'aimez jetez ici les yeux.

Acte IV

Scène 1

Lucrèce, Cecilie

Lucrèce

Et tu veux que je vive après sa perfidie, Par la fin de mes jours finis la Tragédie. La mort est mon remède ; et je ne puis guérir, Pour ce que ta bonté m'empêche de mourir. Ta main qui doit servir à me donner de l'aide M'empêche donc ainsi de choisir mon remède, Souffre que je t'embrasse, et que je meure ici. Et qu'après mon honneur je perde mon souci.

Cecilie

Ce dessein ne peut-il vous donner de la crainte ? Estimez vous qu'on pêche en pêchant par contrainte Madame il en faut faire un autre jugement, Et le pêché ne vient que du consentement. La mort est effroyable, et vous la voulez prendre C'est une complaisance, où je ne puis me rendre. Je sais bien que ma gloire est de vous obéir, Mais je ne la mettrai jamais à vous trahir. Cherchez d'autres desseins et mon âme vous jure De vous aider par tout à venger cette injure.

Lucrèce

Que ne venais-tu donc empêcher sa rigueur ?

Cecilie

J'étais lors insensible à l'égal de son coeur. Eussé-je crû jamais votre perte certaine ? Je prenais le repos au fort de vôtre peine, Et comme, si le Ciel eut conclu ma douleur, Il vint en mon absence achever ce malheur. Eut on dit que le Prince eut eu l'âme si noire Que de venir la nuit pour ternir votre gloire ? Il fallait le savoir nous l'eussions empêché, Mais s'il eut été Prince eut-il ainsi pêché ? Nous voyons toutefois par cette expérience, Que vous êtes sans blâme, et lui sans conscience.

Lucrèce

Dis tout pour m'obliger ; mais je ne pense pas Que mon crime ressent ne mérite un trépas. Allons-nous retirer dans un lieu solitaire, Fais moi ce que tu veux, mais je suis adultère, Notre couche est pollué et ce Prince odieux N'a point craint d'irriter la colère des Dieux.

Cecilie

Il est vrai, mais tous ceux qui connaîtront sa rage, Plaignant votre malheur loueront votre courage, Cette infortune est grande, et vous devez juger Que vous êtes à plaindre, et qu'on vous doit venger. Peut-être verrons-nous la fortune changée, On punira le Prince, et vous serez vengée.

Lucrèce

Ah ! C'est ma seule mort qui me peut secourir, Venge donc mon injure en me faisant mourir. Cache par mon trépas ma dernière infortune : Je souffre mille morts pour n'en souffrir pas une.

Cecilie

Que j'oblige par là votre esprit abattu, On dirait que ma main fit mourir la vertu.

Elle dit ceci à Misene.

Lucrèce

La vertu Cécilie ? ah pauvre malheureuse ! Lucrèce que tu vois n'est plus si vertueuse. Si la force de Sexte a causé cet affront Je n'en porte pas moins la honte sur le front. Peut-être qu'on le sait par toute la Province ; Et qu'on me croit déjà la maîtresse du Prince. Va trouver Colatin, s'il n'a perdu le jour, Dis lui qu'a ma prière il hâte son retour. Fais voir qu'une fureur justement me transporte, Que s'il ne vient bientôt, il me trouvera morte : Porte lui ce papier, je t'ai trop retenu Cours, tu n'avances point, n'es-tu pas revenu.

Cecilie

Madame votre écrit pourrait bien le surprendre, Cachons si bien ce mal qu'il ne le puisse apprendre.

Lucrèce

Mais toi qui crois bien faire en m'empêchant d'agir Instruis-moi du moyen de le voir sans rougir : Il verra sa moitié, sans en faire du conte, Il ne pourra m'aimer et connaître ma honte, Espérai-je de lui quelque trait de pitié ? Ai-je pu conserver notre sainte amitié ? Colatin me voyant verra son infamie, Il croira que l'amour m'a fait son ennemie. Et peut-être qu'au lieu de pleurer comme nous, Il nous viendra punir et montrer son courroux. Et tu veux t'étonner voyant que je soupire.

Cecilie

Mais après ce malheur en craignez-vous un pire ? Madame qu'il demeure, et qu'il n'en sache rien, Il apprendrait sa honte.

Lucrèce

Ô Dieux quel entretien ! Une telle action serait-elle impunie ? Colatin doit venger ma douleur infinie. Ne m'en parle jamais !

Cecilie

Je prévois des malheurs, Qui vous feront verser et du sang et des pleurs ; Sexte ne peut jamais éviter sa colère, Il ira le tuer dans les bras de son père Le peuple avecque lui rabattra tous leurs coups, Et puis si vous mourrez, il mourra comme vous.

Lucrèce

Ah ! Que si tu m'aimais, tu romprais, Cécilie, Par un coup généreux l'amitié qui nous lie. Tu perdrais ta maîtresse et ne la perdrais pas, Tu lui ferais un bien lui donnant le trépas. Ton âme pitoyable a trop de retenue, Dépêche, achève moi, me voila toute nue. Rends moi si tu le peux cet office d'amour, Quiconque perd l'honneur doit bien perdre le jour. Je t'en donne un moyen, et ton âme résiste, Quoi depuis mon malheur je te vois toute triste. Tu plains mon désespoir, et ton coeur ne veut pas Cacher mon déshonneur en causant mon trépas. Tu m'entends soupirer, ta pauvre âme soupire, Mon bras me peut guérir, et le tien le retire. Fais ce que tu voudras, mais il faut que la mort Succède au désespoir que me livre le sort.

Scène 2

Maxime, Sexte

Maxime

J'entendais vos débats, et je n'osais paraître, Je m'eusse fait complice, en me faisant connaître : J'y voulus bien aller pour faire un autre effort, Mais je me ressouviens que je vous faisais tort. Plus elle résistais, plus vous faisiez d'approches, Je pesais vos discours, j'entendais ses reproches. Et quand vous avanciez l'effet de vos désirs Pour vaincre votre amour, elle avait des soupirs. Votre âme se piquait dans cette résistance, Vous la vouliez changer en voyant sa constance, Et la force à la fin mit dans l'extrémité L'exemple des vertus et de pudicité. Mais lors que je lui vis le désespoir dans l'âme, Mon esprit affligé censura votre flamme. Je blâmais avec elle une telle rigueur, Et votre cruauté me perça jusqu'au coeur. Je disais en moi-même : Ah, Sexte, est-il possible ! Hélas si vous l'aimez, soyez donc plus sensible ! Ménagez autrement un telle beauté, Pour aimer son mérite aimez sa chasteté. N'usez en son endroit d'aucune violence, Et pour l'amour des Dieux aimer son innocence. Toutefois mes souhaits n'eurent aucun effet, La force vous acquit un objet si parfait. Vous trouvâtes moyen d'apaiser votre flamme, Lucrèce vous servit comme la plus infâme. Sa prière jamais ne vous peut émouvoir, Sa faiblesse parut près de votre pouvoir. Et cette beauté chaste au lieu d'être adorée, Pour aimer trop l'honneur, se vit déshonorée. Qu'elle fit des soupirs ! Qu'elle versa de pleurs Dessus la même couche où vous trouviez des fleurs ! Et je disais de vous il faut pour son mérite Que la pitié le prenne, et que l'amour le quitte. Mais nous parlons en vain tandis qu'elle se plaint, Et puis vous avez fait tout ce que j'avais craint.

Sexte

Il est vrai que mon crime a fini mon supplice, Mais c'est avoir trop d'heur que d'en être complice. Maxime on ne saurait juger de mon plaisir, Pour te le raconter j'ai trop peut de loisir. Qu'elle m'ait fait heureux par amour, ou par crainte ; Cependant j'ai fini le sujet de ma plainte ; Et si le repentir me rend triste ou confus, C'est d'avoir eu de l'heur, et ne n'en avoir plus.

Maxime

Toutefois confessez.

Sexte

Que j'ai failli sans doute ; Mais confessez aussi que l'amour ne voit goûte, Et que bien rarement on s'entretient des Dieux Quand un objet si beau se présente à nos yeux.

Maxime

Que l'objet soit infâme, ou qu'il soit adorable, C'est un crime pourtant dont vous êtes coupable. Lucrèce est violée, et par droit d'amitié, Colatin doit venger cette chère moitié. Que sait-on si le Roi se doit mettre en colère ? Si la mort quelque jour en sera le salaire : Et si le désespoir forcera les Romains, De porter sur vous deux et leur haine et leurs mains. Le Sénat irrité, le peuple dans sa rage, Viendront bientôt à bout de vôtre grand courage, Et déjà Colatin n'a que trop de pouvoir Ni que trop de sujet de l'aller émouvoir.

Sexte

Maxime après le Roi, qu'est-ce qui nous peut nuire ? Dans un si grand malheur je me saurai conduire. Mais allons au devant, il me pardonnera, Personne après ceci ne me condamnera. Ne m'abandonne point dans ce danger visible, Et fais pour mon salut ce qui sera possible.

Scène 3

Misene, Colatin

Misene

Je n'en fais que sortir, je vous allais trouver, Mais sans doute il est temps, vous devez arriver.

Colatin

Pourquoi viens tu d'abord m'affliger de la sorte ? Ai-je quelque malheur ? Lucrèce est elle morte ? Tu portes sur le front un visible danger, Dis moi que t'a-t-on fait que je puisse venger ? Que crains tu pour ma femme ? Est-ce mon infortune Dont le ressentiment aujourd'hui t'importune ? Parle, il faut aussi bien le savoir tôt ou tard, Apprends moi ton ennui que j'y prenne ma part ; Quelque récent malheur paraît sur ton visage.

Misene

Dieux ! Je ne me saurais retenir davantage. J'en apporte un écrit, à l'entendre parler On dirait que pas un ne la peut consoler. Je crains quelque accident.

Il dit ceci en prenant le papier.

LETTRE DE LUCRESSE.

Il lit.

Il lit.

Il se laisse tomber.

Colatin

Que viens-tu de me dire ? Dois-je le déchirer ou si je le dois lire ? S'il cache mon malheur, à quoi bon de le voir, Le puis-je déchirer s'il me fait le savoir ? Croirai-je à cet écrit qui cause ma tristesse ? Le papier souffre tout, mais il est de Lucrèce. Portes-y donc les yeux malheureux Colatin, Pour y lire l'arrêt de ton mauvais destin. Misene tu me tiens trop longtemps en balance, Instruis moi de l'auteur de cette violence : Que j'aille dans son sang nettoyer ce forfait, Si tu connais ce crime, apprends moi qui l'a fait. Dis moi le nom du traître, afin que je me venge, Son trépas désormais doit faire ma louange. Dis comme ce barbare a perdu la raison, Je l'irai massacrer jusque dans sa maison. Lucrèce verra donc sa liberté ravie Et le tyran qu'il est n'a point perdu la vie ? J'en veux faire un objet épouvantable aux yeux, Je veux que mon injure intéresse les Dieux. Quoi je le veux connaître, et pas un ne le nomme, Mais n'est-ce point un Dieu, sous la forme d'un homme. Je ne sais point le nom de mon persécuteur, Je ne vois point celui qui m'arrache le coeur. Vains pensers, désespoir, crainte, amoureuse flamme, Présentes-le à mes yeux en l'ôtant de mon âme. Ô Dieux ! Si c'était vous j'abattrais vos autels Vous n'auriez plus de voeux, je vous rendrais mortels. Oui, je les chercherai, doux objet de mon âme, À dessein seulement de venger cet affront Qui nous imprime à tous la honte sur le front. Oui je les veux chercher, et mon âme te jure De venger tôt ou tard cette visible injure. Je chercherai les feux, je chercherai les fers, Je veux savoir les maux qu'on endure aux enfers, Afin qu'en les sachant une peine infinie, Me venge sur l'auteur de nôtre ignominie. Exécrable bourreau qui détruis mon bonheur, Tu te causes la mort, causant mon déshonneur. Ah ! L'infâme qu'il est traîne trop son supplice. Lucrèce, je l'avoue, il doit être puni, Le Ciel me vengera son crime est infini. Aujourd'hui cette main y doit être occupée, S'il évite la foudre il craindra mon épée. Ne t'en afflige point nous serons soulagez, Les Dieux et Colatin doivent être vengés.

Misene

Que n'étais-je muet, la fureur le transporte, Et pour y résister sa douleur est trop forte, A combien d'accidents nous trouvons nous réduits ! Et pour si peu de jours, que nous souffrons de nuits !

Il lit.

Il lit.

Colatin

O Ciel ! c'est à ce mot que mon âme est blessée, Ce malheur peut il bien entrer dans ma pensée. Ma femme est le butin d'un lâche suborneur, Dois-je croire sa lettre ou bien mon déshonneur. Que ce triste penser met mon âme à la gêne ! D'une chaste Lucrèce on en fait une Hélène. On surprend donc Lucrèce, on en vient donc à bout, Ce qui fut la vertu n'est donc plus rien du tout. Lucrèce n'a plus rien contre mon espérance, La vertu désormais perd donc son assurance. Quoi Lucrèce n'a plus ni vice ni vertu, Misene c'est en vain, pourquoi retardes-tu ? Ce secret nous importe, à quoi bon de le taire, Nomme vite l'auteur d'un infâme adultère. Hélas ! J'ai beau parler tu ne me réponds pas, Pourquoi venais-tu donc prononcer mon trépas ? Ni vice, ni vertu j'ai trop d'impatience, Et ce retardement noircit ma conscience.

Misene

J'ai trop été muet, il est temps de parler, Ce point le touche trop, il faut le révéler. Sexte a fait votre mal, il n'est plus temps de feindre, Il a forcé Lucrèce, et nous force à vous plaindre.

Colatin

Il a forcé Lucrèce, et ce Prince brutal A contenté ses sens d'un plaisir si fatal ?

Scène 4

Lucretie, Colatin

Lucretie

Mon fils, quel nouveau bruit trouble notre espérance ? Vous en a-t'on donné de meilleure assurance. Le peuple maintenant m'a rendu tout confus, Ah ! Que je ne suis pas ce qu'autrefois je fus. J'entends qu'un chacun dit ce que je n'ose dire, Nous sommes tous les jours esclave de l'Empire. Ma fille est violée ; un tyran nous retient ; Alors qu'un mal nous passe un autre nous revient.

Colatin

C'est trop, c'est trop parler ! Montrons notre courage, Que le père et le fils ressentent notre rage. Allons, mon père, allons ; c'est trop nous retenir, L'auteur de notre mal ne se peut-il punir ? Non, non, il faut s'en prendre à toute la famille, Vous vengerez ma femme en vengeant votre fille ; Dieux qui savez l'auteur de cet injuste effort ! Le pouvez vous bien voir sans lui donner la mort ? Sexte a fait nos malheurs.

Lucretie

Il faut tout entreprendre, Vite ne craignons rien, tachons de nous défendre. Tel que soit le tyran qui nous ôte l'honneur, Il se ressouvient trop de son premier honneur. Il faudra réparer mon injure et la vôtre, Et repousser de même un crime par un autre.

Colatin

Je vengerai Lucrèce avant que de la voir, C'est par là que je veux lui prouver mon devoir. Il attire sur lui des fureurs légitimes Ou les Dieux haïront la vengeance des crimes. Mais nous parlons en vain, forçons les lois du sort, Et cherchons aujourd'hui sa misère ou sa mort. En cette occasion que le Ciel nous présente, L'âme la plus cruelle est la plus innocente. Ayons pour nous venger un dessein généreux, Et faisons d'un grand Prince un pauvre malheureux.

Acte V

Scène 1

Tarquin, Brute

Tarquin

Romains, c'est comme il faut honorer ma conquête, Vos lauriers semblent beaux quand ils sont sur ma tête. Les sujets dont les Rois procurent le bonheur, Sont obligez du moins de leur rendre l'honneur ; Et les Rois qu'on doit craindre, et qu'on doit reconnaître, En rendant grâce aux Dieux dont ils tiennent leur être. Il ne faut que me plaire ; et vos moindres désirs, Seront toujours suivis de semblables plaisirs. Romule est dans le Ciel ; mais à la moindre guerre, Il verra son Empire aussi grand que la terre. Si les hommes l'ont mis au rang des immortels, Je veux que ma vertu bâtisse mes autels, Et qu'à la fin le peuple en signe de victoire, Me juge être immortel considérant ma gloire. Les hommes ne font pas les biens que je vous fais, Il n'appartient qu'aux Dieux à montrer ces effets. Aussi voyez-vous bien que l'éclat de ma vie, Donne l'être à l'Empire, et la mort à l'envie. Jugez que nos desseins ne sont point superflus, Les Dieux sont nos seconds quand nous n'en pouvons plus. Ils sont tous obligez de prendre ma défense, Car vouloir m'offenser c'est leur faire une offense. Mais parmi les plaisirs que me donnent les Dieux, Je ne sais ce qui trouble et mon âme et mes yeux. Dans ce puissant bonheur que le Ciel nous envoie, Mille pensers confus importunent ma joie.

Brute

Je sais bien comme il faut rabattre ton orgueil, Prends garde que ce char ne te soit un cercueil.

Scène 2

Maxime, Sexte, Brute, Tarquin

Maxime

Allez ne craignez rien ; tout vous sera prospère, Je sais, s'il est bon Roi, qu'il n'est pas mauvais père.

Sexte

Tu m'as toujours aimé, suis moi jusques à la mort, Dieux je crains le naufrage, où j'avais cru le port. La honte me devrait empêcher de paraître, Seigneur pardonnez moi je viens me reconnaître. J'ai violé Lucrèce.

Brute

Ô Lâche suborneur ! Nous avons cent moyens pour finir ton bonheur. Qu'une telle action demeurât impunie, Brute que tardes tu dans cette tyrannie ?

Tarquin

Lucrèce est violée : et Sexte en est l'auteur ? Sexte pour violer a-t-il assez de coeur ? Si vous étiez mon fils pourriez-vous faire un crime ? Mais vous peut-on donner un pardon légitime ? Quoi Sexte votre vice a de si beaux objets ? Et vous pouvez trahir mes plus nobles sujets. Je devais toujours vivre et mourir dans la gloire, Et vous avez commis une action si noire. Fuyez d'ici mon fils, fuyez pour votre bien, Je crains trop votre mal, et plains trop peu le mien.

Sexte

Quoi vous me bannissez ? C'est vous en qui j'espère.

Tarquin

Le crime vous bannit, et non pas vôtre père. Il fallait se résoudre à me bien imiter, C'eut été de quoi vivre et de quoi mériter. J'avais toujours prédit que votre promptitude, Ne vous ferait régner que dans la solitude. « Pour vivre comme il faut, faites vous une loi, Vous êtes crû trop prompt pour être estimé Roi. « Un Roi qui brave tout et que pas un ne brave, « Ne se commandant point ne vit plus qu'en esclave ; « Et celui que les sens veulent parfois trahir, « Doit être estimé Roi s'il s'en fait obéir.

Sexte

Si bien qu'il faut sortir, et que votre puissance, Ne me défendrait pas de la moindre insolence ? Verrai-je où vous serez tout un peuple irrité ? Pourrait-il m'attaquer avec impunité ? Ne me refusez pas la pitié que je donne, Pour excuser mon mal, montrez votre couronne. Vos bons sujets iront au devant de ses coups, S'il n'a pitié de Sexte, il aura peur de vous. Faites sans me punir mon destin plus prospère, Vous êtes bien mon Roi, mais vous êtes mon père. Vous pouvez m'exiler ou bien me retenir, Vous me pouvez enfin pardonner ou punir.

Tarquin

Est-ce ainsi comme il faut apaiser la justice ? Vouloir que ma vertu répare votre vice. Faire ainsi toujours mal pour ce que je fais bien, Croire que pour cela vous ne méritez rien. Non non si mes vertus ont eu des récompenses, Il faut un châtiment pour toutes vos offenses. À punir son dessein sur la vertu d'autrui, Oser me procurer un si funeste ennui, Vous perdez le chemin que je vous facilite, Et vous pouvez manquer en voyant mon mérite ? Apprenez que le peuple aura juste raison De nous punir un jour de cette trahison.

Sexte

Mon crime est le sujet d'une juste colère, Et je mourrai bientôt si ma mort vous doit plaire. Mais faites moi revivre, et veuillez m'assister : « Les Rois comme les Dieux savent ressusciter.

Tarquin

Hé quoi vous croyez donc que je l'aille entreprendre, Que je m'ôte la vie afin de nous la rendre ? « Le peuple qui reçoit et qui défait nos lois, « Se fait le plus souvent craindre autant que les Rois. « Les sujets irritez trouvent tout légitime, « Et du plus juste Prince ils en font leur victime. Allez ne tardez plus c'est trop longtemps parler, Celui qui vous bannit saura vous rappeler.

Sexte

Maxime, cher ami, que mon mal importune, Sui moi dans ce malheur comme dans ma fortune.

Tarquin

« Toujours l'ombre paraît auprès de la clarté, « Et le malheur se mêle à la prospérité ! « Les objets les plus beaux à la fin sont funèbres, « Et le jour le plus clair est suivi des ténèbres, « Il semble après un bien qu'il faille soupirer, « Et le même oeil qui rit est sujet à pleurer. N'importe, il faut tourner les malheurs en coutume, Voyons si nos douceurs auront plus d'amertume.

Scène 3

Tullie, Melixene

Tullie

Je te l'avais bien dit qu'il était amoureux, Et qu'enfin son amour le rendrait malheureux. Eut on crû que le Prince en usât de la sorte ? Et que sa passion dût paraître si forte ? Je crains que son trépas fasse tous nos malheurs, Qu'on oblige nos yeux à répandre des pleurs, Et que malgré nos soins il faille se résoudre, A recevoir du Ciel quelque grand coup de foudre. Sexte a connu ce crime, et Sexte en est taché, A-t-il pu s'y porter sans en être empêché ?

Melixene

C'est au Prince à pâtir, c'est à nous à le plaindre, Son crime toutefois nous doit faire un peu craindre. Si le peuple Romain venait à s'émouvoir, Il nous ferait sentir sa haine et son pouvoir. Chacun voudrait punir ce détestable crime « Un peuple est dangereux quand la rage l'anime. Il va de tous cotez, il se moque de tout, Et ne voit presque rien dont il ne vienne à bout. Il met dessous ces pieds sans que pas un l'arrête, Ce que les plus grands Rois mettent dessus leur tête.

Tullie

Ne t'imagine pas que nous devions périr. Le peuple est retenu par la peur de mourir.

Melixene

Le peuple ayant souffert une telle contrainte Peut faire un désespoir de l'excès de sa crainte. Et les désespérés ont toujours ce bonheur Que s'ils font notre perte ils achèvent la leur.

Tullie

Je ne crains point pour moi, mais je crains pour un autre, On ne peut commencer ton malheur ni le nôtre. Mais Sexte ayant manqué, je crains à tous moments, Qu'un repentir succède à ses contentements. Voyons donc où le Ciel tâche de nous conduire Et s'il nous veut aider ou bien s'il nous veut nuire.

Melixene

Les Dieux nous aiment trop pour changer notre sort, Et les Dieux sont trop bons pour nous donner la mort.

Scène 4

Tarquin, Brute, Colatin, Lucretie

Tarquin

Quoi vous me bannissez ? Ô Dieux quelle insolence ! Vous pouvez-vous porter à cette violence ?

Brute

Vous demeurez encore, achevons tout, Romains, Poursuivons ce tyran, qu'il meure par nos mains. Ah qu'avecque raison ; ce lâche se retire ! De sa perte dépend le salut de l'Empire. Pas un ne doit blâmer un si juste attentat, Sa mort ou son exil peut changer notre état. Le père dès longtemps cause notre tristesse, Et depuis peu le fils a violé Lucrèce : Le peuple pour le père est sans aucun bonheur, Colatin pour le fils semble être sans honneur ; Bref, le père et le fils n'ont qu'une même envie L'un nous prive d'honneur, et l'autre de la vie. Ils nous font malheureux, leurs desseins sont égaux, Ils mettent leur plaisir à procurer nos maux, Ils nous donnent toujours une peine infinie, Ils font également sentir leur tyrannie. Pour nous donner un bien ils nous en ôtent deux, Et nous pourrons nous voir si longtemps malheureux ? Nous devons tous punir leur noire perfidie, Je veux être l'auteur de cette tragédie. Romains je veux apprendre à la postérité, Que je vous ai servis dans votre liberté. Que vous étiez perdus, que Rome était détruite, Qu'elle doit son bonheur à ma sage conduite. Qu'en un mot j'ai sauvé l'Empire des Latins, Et que Brute a chassé la race des Tarquins.

Colatin

Ha Brute généreux, je bénirai ta gloire, S'ils sont loin de ces lieux comme de ta mémoire.

Lucretie

Poursuivons les Romains, c'est trop s'entretenir : Nous commençons fort bien, mais il faut mieux finir.

Scène 5

Tarquin

Tarquin

Quelles extrémités où la rage les porte, Et je soufre qu'un peuple en use de la sorte. A quel crime odieux le porte la fureur, Un peuple me bannit, et je suis Empereur ! Vous commettez Romains ce crime épouvantable, En savez-vous quelqu'un qui soit plus détestable ? Rappelez moi Romains, bannissez votre erreur, Mais je ne suis plus rien, et j'étais Empereur. Hélas ! Faut-il qu'un fils par l'horreur de ses crimes M'ait mis du plus haut ciel au plus creux des abîmes ? Un peuple trop heureux de recevoir ma loi, M'a rendu son esclave, et je vivais en Roi. Ô Cieux ! D'où viendraient bien tant de métamorphoses ? On m'a vu reposer dessus des lits de roses. Chacun m'obéissait ; tous me rompent la foi. Je ne suis qu'un sujet, et je me suis vu Roi. L'ennemi me craignait à l'égal du tonnerre, Et mon peuple s'obstine à me faire la guerre ! Pendant que je régnais, il avait trop d'honneur, Dans l'éclat de ma gloire il voyait son bonheur. Mon coeur lui promettait le reste de la terre, Et le peuple s'obstine à me faire la guerre ! Les grandeurs ont toujours un dangereux appas, Naître ainsi dans l'honneur si nous n'y mourons pas Recevoir des faveurs si le Ciel nous en prive, Souffrir cent déplaisirs quand un bien nous arrive, À quoi nous peut servir un tel contentement S'il vient comme un éclair et passe en un moment ? Rois, Princes, Potentats, qui portez les couronnes, Qui pensez gouverner les coeurs et les personnes, Considérez Tarquin pour voir un malheureux, A qui jamais le Ciel ne fut plus rigoureux. Naguère ma vertu se promettait un temple Aujourd'hui mon malheur nous doit être un exemple. Dans un tel changement que je suis étonné ! Que notai-je le jour à qui je l'ai donné ? Fils, peuple, désespoir, exil, Empire, femme Vous portez à tous coups la mort dedans mon âme. Romains votre salut consiste à me ravoir Et votre sûreté dépend de mon pouvoir. Mais funeste malheur où mon âme est réduite Toute ma sûreté doit être dans ma fuite.

Scène 6

Colatin, Lucretie

Colatin

Hélas ! Ce n'est pas tout ; l'Empereur est banni, Mais son fils est absent qui demeure impuni.

Lucretie

Nos mains leur donneront des sujets de se plaindre, Et nous avons des pieds qui les pourront atteindre. Allons trouver le Prince, et lui faisons sentir Que l'effet d'un grand crime est un grand repentir. Mais allons plus avant, et qu'une mort cruelle Achève de toucher cette âme criminelle.

Scène Dernière

Lucrèce, Colatin, Lucretie, Brute

Elle se tue.

Lucrèce

Comment les puis-je voir sans mourir à leurs yeux ? Tout ce que je dirai leur doit être odieux : Mon père votre fille est devenue infâme, Mon coeur je ne suis plus votre fidèle femme. Les plus grands accidents qu'on peut s'imaginer, Le plus grand coup du Ciel qui nous peut ruiner, Les maux les plus cuisants, et les plus longs supplices, La colère des Dieux, le fer, les précipices, Les flammes, les poisons, et le plus grand malheur Doivent par la raison céder à ma douleur. Le trépas doit finir une peine infinie, Et sans avoir pêché je veux être punie. Et combien que mon coeur souhaite le trépas, Si mon corps est pollué, mon esprit ne l'est pas. Hier je vis dans la nuit ma pudeur immolée. Et pour dire en trois mots, Sexte m'a violée. Oui je suis violée ; au moins avant ma mort, Cherchez cet assassin, vengez-vous de ce tort. Je ne le puis nier : maintenant je confesse, Qu'après cet accident je ne suis plus Lucrèce. Ce traître vient à bout de mes plus grands efforts Il se met loin du coeur en s'approchant du corps. La honte me surprend, et la vertu me laisse, Je sens que tout d'un coup je ne suis plus Lucrèce. Il cause sans regret tous nos communs malheurs, Il soufre mes soupirs, il adore mes pleurs. Dans ce ressentiment il fait voir sa tristesse : Mais il veut qu'à la fin je ne sois plus Lucrèce. Je le veux regarder et je n'ose le voir, Car en le regardant je vois mon désespoir. Je ne puis détourner le désir qui le presse, Sexte vit en infâme, et je meurs en Lucrèce.

Colatin

Hélas que veux-tu faire ? Apaise ta rigueur, Tu me veux massacrer en massacrant ton coeur. Lucrèce que fais-tu ? console toi mon âme, Est-ce pour Colatin que tu manques de flamme ? Ne crains rien mon souci, nous le pourrons venger, Bons Dieux comme la mort commence à la changer ! Ne vis tu plus Lucrèce ? il est trop véritable, Nôtre commun malheur se trouve inévitable. Lucrèce répond moi, je ne veux qu'un soupir, Au moins avant ta mort contente mon désir. Répond moi donc mon âme. Ah ! La douleur l'emporte Je n'en ai qu'un soupir ; la voila déjà morte. Mon père il n'en faut plus espérer d'entretien, Sa mort fait ici voir son malheur et le mien.

Lucretie

Attends ma chère fille, attends que je te voie Si tu finis tes jours tu finiras ma joie. Mais nous faisons ici d'inutiles efforts Nos cris ne peuvent rien pour ranimer ce corps.

Il se veut tuer.

Colatin

Ah ! Mon père apprenez que ce corps que j'honore, Tout pâle comme il est me doit bien plaire encore. Délices de mes yeux faut-il que le trépas T'ait montré des rigueurs et ne m'en montre pas. Ma Lucrèce ton coeur est percé de la sorte, Mais si ton corps est mort, ta vertu n'est pas morte. Propos extravagants, entretiens superflus, La vertu ne peut être où Lucrèce n'est plus. Belle âme dont ce corps avait reçu la vie Attends, je te vais suivre approuve mon envie. Je tarde trop longtemps, il faut bien t'aller voir. Je veux par mon trépas te montrer mon devoir. Souffrez, souffrez ma mort, pour finir ma tristesse, C'est suivre la vertu que de suivre Lucrèce.

Lucretie

Ô Dieux ! Sans mon secours, je voyais tout péri.

Il se veut tuer.

Colatin

Lucrèce est morte en femme, et je meurs en mari.

Lucretie

Il faut venger Lucrèce, et suivre son envie, L'imiter dans sa mort c'est accroître sa vie. Je ne retarde point : une semblable mort Achèvera le fiel que nous verse le sort. Mais prenons notre temps, tâchons de les poursuivre Aussi bientôt ou tard il nous faudra la suivre. Toutefois pour lui plaire et pour nous contenter Cherchons notre homicide, il nous faut l'arrêter. Lucrèce par sa mort doit être soulagée, Et nous mourrons contents après l'avoir vengée.

Brute

Ne donnons point de temps à des propos si vains, Et n'ayons point de langue où nous avons des mains Colatin, c'est trop peu que de bannir le père, Allons chercher le fils, vengeons nous sur la mère, Par leur bannissement ou leur commune mort, Rome sera sauvée, et nous serons au port.

Colatin

La vengeance est trop douce, ah ne retardons pas, S'il a plus d'une vie, il a plus d'un trépas. Quand il sera puni, je suivrai ta belle ombre, J'irai te voir là bas dans le lieu le plus sombre. Mais qu'ici nos desseins ne sont-ils tous égaux, Car la mort n'est qu'un mal qui finit tous les maux. Pour avoir élevé ce monstre abominable, Que Rome désormais devienne épouvantable. Que tous ceux qui l'ont vu pâtissent à leur rang, Que leur Tibre à jamais soit un fleuve de sang : Que les vents les plus doux y causent des orages, Dont les moindres effets soient de tristes naufrages : Que les plus fortunés s'y trouvent malheureux, Et que le Ciel enfin soit un enfer pour eux. Que leurs temples détruits soient des objets funèbres, Que jamais le Soleil n'en chasse les ténèbres : Que ses tours qu'on regarde avec étonnement Nous fassent voir leur pointe où fut leur fondement, Que ces lieux qu'on révère, et que rien ne seconde Se trouvent aussi bas que le centre du monde. Et que Rome en un mot dans ce malheur nouveau Pour bien s'ensevelir soit son propre tombeau.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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