Tragédie · 1647 · 5 actes

La mort d’Asdrubal

de Richard Zacharie dit Montfleury

Représentation
≈ 1 h 39
Distribution
3 femmes, 6 hommes
Répliques
194
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Asdrubal H 47 ≈ 22 min 5
Sophronie F 36 ≈ 19 min 4
Scipion H 51 ≈ 17 min 4
Amilcar H 16 ≈ 15 min 3
Caton H 17 ≈ 14 min 4
Lélie H 6 ≈ 5 min 1
Hianisbé F 6 ≈ 3 min 2
Sophonisbe F 10 ≈ 2 min 3
Trébace H 5 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Asdrubal absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sophronie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Scipion absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Amilcar absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Caton absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lélie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Hianisbé absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sophonisbe absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Scipion, Caton, Lélie

Scipion

Enfin Rome triomphe, et les Carthaginois Dans peu seront contraints d'obéir à ses lois ; Malgré tous leurs efforts cette ville superbe, Qui s'élevait au ciel, est plus basse que l'herbe. Carthage n'est plus rien qu'un objet de terreur, Qu'un théâtre sanglant, qu'un désert plein d'horreur. Ses ruines, qui font et ma gloire et ma joie, Semblent représenter les ruines de Troie ; Son sort est plus funeste, et nos exploits guerriers L'accablant de cyprès nous chargent de lauriers. Poursuivons donc, Romains, achevons la victoire, Qu'un nombre de captifs augmente notre gloire, Attaquons ces vaincus, et portons dans leur fort Avec l'aigle Romain, la terreur et la mort. Avant que le soleil achève sa carrière Faisons de cette place un vaste cimetière, Et traînons après nous ce reste d'habitants Qui ne peut résister à tant de combattants.

Caton

Poursuivons, grand héros, achevons nos conquêtes, Que la foudre qui tonne éclate sur leurs têtes. Assurons, par la mort ou la captivité, Du sénat et de nous l'entière liberté, Le fort les relevant nous jetterait à terre, Ils porteraient chez nous le flambeau de la guerre, Et le seul désespoir s'emparant de leurs coeurs, Peut faire triompher les vaincus des vainqueurs.

Lélie

Pour être nos vainqueurs, il se faut mieux défendre ; Carthage n'est plus rien que poussière et que cendre, Et l'on y voit rouler sur ces funestes bords Dans des torrents de sang des montagnes de morts. L'Africain désormais ne peut être contraire, Pour choquer les Romains c'est un faible adversaire. Prends donc pitié, Seigneur, de ce peuple innocent, Son crime seulement fut d'être trop puissant, Et l'effort de ton bras l'a fait si misérable Que jamais son pouvoir ne le rendra coupable.

Scipion

J'approuve ce conseil utile et glorieux, L'on ne saurait faillir en imitant les Dieux. Pardonnons, la pitié nous enjoint de le faire ; Mais la prudence aussi m'ordonne le contraire. Ne te souvient-il plus qu'Annibal autrefois Fit pâlir le Sénat du bruit de ses exploits ? Ne te souvient-il plus que l'effort de ses armes Fit coûter aux Romains tant de sang et de larmes ? Que le Tibre en rougit, et déborda des pleurs Qu'ils nous faisaient verser au fort de nos malheurs. Annibal fut seize ans à ravager nos terres ; Un siège de trois ans doit-il finir nos guerres ? Et par quelle raison dois-je prendre a merci Ce peuple qui toujours fut de crimes noirci ? Qui porte sur son front la couleur de son âme, Qui par la trahison veut prolonger sa trame, Qui proche de la mort nous cache son orgueil Pour pouvoir quelque jour creuser notre cercueil.

Lélie

Je crois que justement tout ce peuple barbare Mérite de sentir le mal qu'on lui prépare ; Mais puisque de son crime il demande pardon, Pourrait-on justement lui refuser ce don ?

Caton

Oui, Lélie, on le peut ; car notre République, Veut pour sa sûreté la ruine d'Afrique. Il nous faut obéir à la loi du Sénat, Pour la gloire de Rome et le bien de l'État.

Lélie

Quoi ? Le Sénat veut-il....

Caton

N'en doute point, Lélie. C'est le souhait commun de toute l'Italie, Qui veut qu'un peuple fier gémisse sous nos fers, Et qu'un triomphe entier venge nos maux soufferts.

Scipion

Chassons donc la pitié, contentons son envie, Allons dedans ce sort les priver de la vie. Vous Lélie et Caton, donnez l'ordre qu'il faut Pour se bien préparer à donner cet assaut.

Caton

Ce généreux dessein qui te comble de gloire Va graver tes exploits au Temple de Mémoire ; Ton bras, les détruisant pour notre liberté, Rendra ton nom fameux à la postérité. Mais quelqu'un vient ici.

Scène 2

Scipion, Trébace, Caton

Scipion

Déclare ton message.

Trébace

Seigneur, l'Ambassadeur du peuple de Carthage Désire avoir l'honneur de vous entretenir, Il attend ici près.

Scipion

Va le faire venir. Que dois-je faire ? Ô dieux !

Caton

Quoi ? Ce grand capitaine Qui fait craindre partout la puissance Romaine, Qui porte la terreur et la mort avec soi, Du seul nom des vaincus a-t-il eu de l'effroi ? Non, jamais votre front n'a pâli pour la crainte, C'est d'un trait de pitié que votre âme est atteinte. Mais songez, Scipion, que ce peuple vaincu Pour le repos de Rome a déjà trop vécu, Qu'on ne peut sans le perdre assurer sa victoire, Que le Sénat le veut, et que c'est votre gloire.

Scipion

Si la perte de Rome assure le pouvoir, Pour le perdre dans peu je ferai mon devoir. Ce peuple t'apprendra par son cruel naufrage Que la pitié n'a point fait changer mon visage. Et que si j'ai pâli, c'est seulement de peur Qu'un trop long entretien diffère son malheur ; Car si l'ambassadeur... Mais je le vois paraître, Son front triste et confus le fait assez connaître.

Scène 3

Amilcar, Scipion

Amilcar

Généreux protecteur de l'Empire Romain, Qui peut de l'Univers le rendre souverain. Illustre conquérant, capitaine indomptable, Tu sais qu'injustement le malheur nous accable, Et nous venons nous plaindre à toi-même de toi Pour nous faire raison d'avoir faussé ta foi. Du moins fais-nous savoir le sujet qui t'anime, Avant que de nous perdre, apprends-nous notre crime. Pour éviter l'effort de tes vaillantes mains N'avons-nous pas payé le tribut aux Romains ? N'avons-nous pas donné, les yeux baignés de larmes, Nos femmes, nos enfants, nos vaisseaux et nos armes, Nos éléphants, nos biens, afin que désormais Nous eussions avec Rome une éternelle paix. Tu nous promis alors que jamais les années Ne verraient par tes mains trancher nos destinées ; Que pour t'en retourner tu refendrais les eaux Quand Carthage en son port n'aurait plus de vaisseaux, Et n'ayant plus de quoi pour la pouvoir défendre, Au mépris de ta foi tu l'as réduite en cendre. N'est-ce pas-là l'effet d'une injuste rigueur ? Et sans crime peux-tu te dire son vainqueur ? Que n'a-t-elle souffert durant trois ans de guerre Qu'on l'a vue assiégée et par mer, et par terre ? Pour commencer ses maux les Romains triomphants Remplissent ses fossés du sang de ses enfants. Puis pour donner l'assaut ils sapent ses murailles, L'onde, le feu, le fer, le sang, les funérailles, Les cachent à nos yeux, et malgré nos efforts Leurs débris sont couverts d'une pile de morts. Après ne trouvant plus aucune résistance, Tes soldats animés d'une injuste vengeance, Sans crainte du respect qu'on doit aux Immortels, Du sang des innocents arrosent les autels. Les uns sont étouffés sous le faix de la terre Qui tombe par l'effort des machines de guerre. Les autres étonnés ne savent où courir, S'ils évitent le feu, l'onde les fait mourir. On voit de tous côtés nos femmes désolées, Nos soldats égorgés, nos filles violées. Nos pères dans leurs lits, rencontrent leur tombeau, Nos malheureux enfants sont meurtris au berceau. Et dans les temples saints les vestales sacrées Dans les bras de nos Dieux ont été massacrées. Le sang coule partout, nos palais démolis Dessous ces rouges flots sont tous ensevelis. Le désespoir, l'envie, et la mort et la rage Poussent ces inhumains pour abîmer Carthage. Enfin, ce n'est plus rien que tragique fureur, Que pleurs, que sang, que morts, que carnage et qu'horreur. Tandis qu'ils s'amusaient à saccager la ville Qui nous servait contre eux de retraite et d'asile. Le reste de nos gens, par tant de maux troublés, Courent tout droit au sort pêle-mêle assemblés. La peur qui les conduit fait augmenter la presse Les vieillards sous les pieds y tombent de faiblesse. D'autres plus vigoureux qui tâchent d'y voler Dans la foule emportés sont étouffés en l'air. De tous nos citoyens deux ou trois mille à peine Arrivent dans ce sort sans vigueur, sans haleine, Et pensaient y trouver la fin de leurs travaux, Croyant qu'on ne pût rien ajouter à leurs maux. Mais ils n'en eurent pas sitôt fermé les portes Qu'on vit, pour le bloquer, avancer tes cohortes, Afin que sans combat la famine et le temps Puissent mettre au tombeau ce reste d'habitants. Voilà, voilà, Seigneur, le malheur où nous sommes. Le ciel, la mer, la terre, et les Dieux et les hommes, Le feu, l'air et le temps, les enfers et le sort Pour nous faire périr, se sont tous mis d'accord. Mais en dépit du sort qui nous livre la guerre, Du feu, de l'air, du temps, de la mer, de la terre, Des hommes et des dieux, du ciel et des enfers, Seul tu peux empêcher qu'on nous charge de fers. Pour montrer ton pouvoir, fais donc finir nos peines, Emploie aux grands exploits tes légions Romaines, D'un peuple infortuné n'accrois point le malheur, À vaincre des vaincus l'on n'acquiert point d'honneur. C'est une lâcheté, lorsqu'on veut entreprendre De battre un ennemi qui ne se peut défendre. C'est où nous a réduit l'excès de nos malheurs Qui ne nous a laissé pour armes que des pleurs. Par ces armes, Seigneur, et par notre innocence Nous voulons arrêter l'effet de ta vengeance. Nous espérons par là de fléchir ton courroux, Et pour t'en supplier j'embrasse tes genoux.

Scipion

Ah ! C'est trop, levez-vous, la douleur vous transporte, Ce n'est qu'aux Immortels, qu'on parle de la sorte. Levez-vous, et sachez que Scipion vous plaint, Qu'il regrette les maux dont ce peuple est atteint, Et qu'il ne l'aurait point accablé de misère, S'il n'eût jamais pensé de nous être contraire. Mais il a le premier nos États envahis, Massacré nos sujets, ravagé nos pays, Démoli nos autels, mis nos palais en flammes, Fait gémir sous des fers, nos enfants et nos femmes, Et cette ambition de nous donner la loi Fit que jusques dans Rome il donna de l'effroi. Si nous avons donc fait éclater cet orage Qui menaçait nos murs, sur les murs de Carthage, Si, pour nous délivrer d'un injuste attentat, Nos armes l'ont réduite en un funeste état, Peut-on avec raison nous accuser d'un crime ? Son forfait rend-il pas sa peine légitime ? Ce peuple n'est-il pas justement châtié ? Qui mérite son mal, peut-il faire pitié ? Toutefois le Sénat lui peut donner sa grâce, Il doit tout espérer.

Amilcar

Ah ! Seigneur, que j'embrasse.

Scipion

Non, non : retirez-vous ; Caton vous apprendra Sur ce point important tout ce qu'on résoudra.

Scène 4

Scipion, Caton

Scipion

Ô Dieux ! Que mon esprit souffre d'inquiétude ! Que ce peuple affligé d'un traitement si rude Me cause de tourments, de remords et d'effroi, Puisque pour le punir j'ai violé ma foi. Oui, je m'en ressouviens, malgré moi je confesse Que notre République injustement l'oppresse, Et que ce malheureux qu'on traite en criminel Va tacher mon renom d'un reproche éternel.

Caton

D'où vient ce changement ? Quelle terreur panique Te fait ainsi parler de notre République ? Quoi ? Pour avoir ce peuple à ses pies abattu ? Pour l'avoir surmonte tu blâmes sa vertu. Ce peuple qui lui fut autrefois si funeste, Qui porta dans son coeur la famine et la peste, Qui la combla de maux pour se rendre puissant, Peut-il dans ton esprit passer pour innocent ? Je sais que tu promis la paix dedans sa terre Alors qu'il te donna tous ses vaisseaux de guerre, Et qu'étant désarmé tu faussas ton serment Pour donner à son crime un juste châtiment. Mais tu ne pouvais pas t'empêcher de le faire. Car le sénat, jugeant sa perte nécessaire, T'envoya commander, par Lélie et par moi Pour le perdre plutôt de violer ta foi. Crois-tu donc mériter l'infâme nom de traître Pour avoir bien servi ta patrie et ton maître ? Pourrait-on te blâmer pour avoir obéi ? Celui qui veut trahir est justement trahi. Il voulait nous tromper, mais son âme peu fine A par sa tromperie avancé sa ruine. Son dessein avortant, le nôtre a réussi. Chasse donc de ton coeur la crainte et le souci, Et fais voir sans pitié tous ces monstres d'Afrique, Pieds et mains enchaînés à notre République.

Scipion

Il est vrai qu'autrefois ce peuple, sans raison, Pour perdre les Romains, usa de trahison. Et que c'est justement que le Sénat l'opprime, Et qu'il m'a fait punir son crime par un crime. Mais qui punit en traître un lâche criminel, Peut même à l'innocent être traître et cruel. Qui viole sa foi pour bien servir son maître N'en mérite pas moins l'infâme nom de traître. Et tout homme d'honneur doit souffrir le trépas Plutôt que de promettre et de ne tenir pas.

Caton

Je sais bien qu'on ne peut mériter de la gloire Quand par la trahison l'on gagne la victoire Et qu'un homme d'honneur doit souffrir le trépas Plutôt que de promettre et de ne tenir pas. Cependant, Scipion, ta lâche procédure Va trahir le Sénat et te rendre parjure. Tu ne peux de ce peuple empêcher le malheur, Sans offenser ensemble et Rome et ton honneur. Alors qu'on t'honora de ces illustres marques Qui te font en grandeur surpasser les monarques. Tu promis au Sénat par les derniers serments Que tu suivrais la loi de ses commandements, Et que, pour lui prouver ton ardeur et ton zèle Tu perdrais sans pitié tout ce peuple infidèle. Après qu'à le servir tu te fus engagé Pour venir en ces lieux il te donna congé. Un favorable vent nous pousse en cette terre, Nous livrons à Carthage une mortelle guerre. Et son peuple, effrayé par nos sanglants combats, Te demanda la paix, et mit les armes bas. Il obtint désarmé ta parole pour gage, Que jamais le Sénat ne troublerait Carthage ; Mais puisqu'avant ce temps tu nous avais promis De faire sans pitié périr nos ennemis, Ton esprit maintenant devrait bien reconnaître Qu'il les fallait trahir, pour ne pas être traître. Car t'étant obligé d'un serment solennel, Pouvais-tu les sauver sans être criminel ? Non, non, grand Scipion, il faut que tu confesse Qu'il les faut perdre tous pour tenir tes promesses, Que tu peux, sans choquer ta gloire et la raison Faire périr sans crime un traître en trahison. Si ce peuple en ces lieux rencontrait un refuge, Je serais quelque jour ta partie et ton juge. Tu dois trahir ce peuple, et non pas nous trahir. Rome te le commande, et tu dois obéir.

Scipion

Puisque Rome le veut, et qu'il est impossible De la rendre une fois à la pitié sensible, Je n'y résiste plus, il lui faut obéir. Je dois trahir ce peuple, et non pas vous trahir. Vous, Lélie, allez donc avancer nos affaires, Donnez à nos soldats les ordres nécessaires. Qu'ils soient tous préparés pour attaquer le fort, Pour gagner la victoire ou pour souffrir la mort. Vous, sévère Caton, allez, allez apprendre À tous ces députés qu'ils doivent le défendre, Que leur perte est utile au bien de notre État, Et qu'ils n'espèrent plus de grâce du Sénat.

Acte II

Scène 1

Scipion, Asdrubal

Scipion

Je ne puis, Asdrubal, sa perte est résolue, Rome l'ordonne ainsi de puissance absolue. Il faut que, malgré moi, je le fasse périr, Je m'y suis obligé.

Asdrubal

Quoi ! Ferez-vous mourir ? Tout un peuple innocent ?

Scipion

Ô dieux ! Quelle innocence ? N'a-t-il pas le premier usé de violence ? Cannes se souviendra de ses premiers combats, Et des hostilités qu'y firent vos soldats. L'on vit ce peuple en foule inonder nos rivages, Et des marques d'horreur dessus tous ses passages. Quoi ? Traiter d'innocent un si vieux criminel, Qui conçut contre Rome un orgueil éternel, Et dont l'ambition porta dans notre terre La famine, la peste, et le fléau de la guerre ? Il prendra part aux maux que nous avons soufferts, Il apprendra de nous ce que pèsent les fers, Malgré tous ses efforts, il saura je le jure, Que Rome tôt ou tard sait venger une injure, Que c'est choquer les dieux qu'irriter les Romains, Et qu'ils portent comme eux la foudre dans les mains. Toutefois j'ai pitié d'un si faible adversaire, Je le voudrais sauver, mais je ne le puis faire. Sa perte est mon salut, son salut me perdrait, Et si je l'épargnais, Rome me punirait.

Asdrubal

Oui, le destin de Rome emporte l'avantage, Son démon a vaincu le démon de Carthage. Elle lui cède enfin après tant de travaux, Les Romains sont défaits de leurs plus grands rivaux. Je puis dire aujourd'hui que Rome est sans seconde, Et qu'elle seule a droit sur l'Empire du monde. S'il est beau de périr par quelques belles mains, Carthage a de la gloire en cédant aux Romains, Et je porte plus haut sa défaite et sa gloire Puisque des Scipions emportent la victoire, Suis donc ce qu'a prescrit cette nécessité, Fais ce que veulent Rome, et la fatalité Triomphe de ce fort, et le réduits en poudre, Dessus tous ses remparts fais descendre ta foudre, J'ai pour la divertir employé mes efforts, J'ai couvert la campagne et de sang et de morts, Tu m'as vu, Scipion, sur la rive africaine Combattre, sans pâlir, la puissance Romaine. Mais ce lâche destin qui traverse mes jours Fit qu'en tous nos combats tu me vainquis toujours, N'ayant pu résister au bonheur de tes armes, Comme les impuissants, je recourus aux larmes, Je crus qu'en m'abaissant, je fléchirais ton coeur, Qu'un vaincu par ses pleurs, dompterait son vainqueur, Et qu'un langage humain adoucirait un homme, Mais tu t'es revêtu des sentiments de Rome ; Elle est toute barbare en ce qu'elle entreprend, Et tâche d'opprimer un peuple qui se rend. Ah ! Que ne puis-je encor suspendre cet orage, Et pour quelques moments détourner son naufrage, Mais je demande au fort ce qu'il ne peut donner, Celui qui nous suivit, nous veut abandonner. Il nous reste un moment : que puis-je pour Carthage, Et sans autre secours que pourrait mon courage ? Ce peuple pour le moins ne me blâmera pas. Pourrait-il m'imputer de craindre le trépas ? Non, non, je sais mourir, ah ! Mon âme se trouble ! Mon déplaisir s'accroît, et ma frayeur redouble. Que dois-je faire enfin ?

Scipion

Quelles craintes as-tu ?

Asdrubal

Qu'exiges-tu de moi, rigoureuse vertu ! Généreux Scipion que ne vois-tu mon âme ? Je n'ose pas.

Scipion

Demande.

Asdrubal

Accorde-moi ma femme, N'exerce point sur elle une sanglante loi, Et que tout ton courroux n'éclate que sur moi. Dispense mes enfants d'un général carnage, Et sauve ma maison du débris de Carthage ; Cette seule faveur est tout ce que je veux, Et c'est-là que j'ai mis le comble de mes voeux ; J'atteste de nos dieux la puissance suprême, Que je reconnaîtrai cette faveur extrême. Je te vais faire part d'un important dessein, Et prétends m'obliger tout le peuple Romain.

Scipion

Hé bien ! Pour contenter ta généreuse envie, Je leur veux conserver et l'honneur et la vie ; Et si ton entreprise a quelques beaux effets Nous te reconnaîtrons par de plus grands bienfaits.

Asdrubal

Si je pouvais encor défendre ma province, Je saurais m'acquitter des devoirs d'un bon prince, Et je n'encourrais point dedans tous mes pays Le reproche éternel de les avoir trahis, Il faut que malgré moi tout ce peuple périsse, Et je le vois réduit au bord du précipice. Que s'il m'étais permis d'accomplir mes souhaits, Cet important avis ne se saurait jamais.

Scipion

Apprends-moi ce secret, ne me fait point attendre.

Asdrubal

Le destin l'a conclu, je ne m'en puis défendre. Tu sauras, Scipion, que sans aucun effort Je te puis à ce jour rendre maître du fort. En foi de Scipion, réponds-moi de leur grâce, Sur celle d'Asdrubal, je te rends cette place, Sans perdre aucun des tiens, je vais perdre en ce jour Mon peuple pour mon sang, et l'honneur pour l'amour.

Scipion

Tu peux tout obtenir: Rome est reconnaissante, Ses libéralités vont passer ton attente. Oui, je te la promets, tu t'en peux assurer, Ton âme après cela n'a rien à désirer. Un ami des Romains ne redoute personne, En servant le Sénat tu sauves ta couronne, Mais qui s'en vient à nous avecque tant d'ardeur ? C'est Trébace.

Scène 2

Trébace, Scipion

Trébace

Je viens savoir de ta grandeur Si tu veux recevoir une triste princesse, Que le malheur accable, et qu'un tyran oppresse, Elle vient toute en pleurs te demander raison Des lâchetés d'un prince et de sa trahison.

Scipion

Quoi ! D'une perfidie ?

Trébace

Et de plus qui te touche. Ne veux-tu pas, Seigneur, rapprendre par sa bouche ?

Scipion

Que l'on la fasse entrer, que ce soit promptement, Que j'ordonne à ce traître un juste châtiment. Je veux que ses tourments égalent son offense, Tirer de ce perfide une haute vengeance, Et montrer cet exemple aux peuples Africains, Que l'équité se joint aux armes des Romains. La princesse paraît.

Scène 3

Sophronie, Scipion, Asdrubal

Sophronie

Empereur magnanime, Qui t'acquiers parmi nous une éternelle estime. Invincible guerrier dont les fameux exploits Se sont fait admirer des peuples et des rois, Je te veux conjurer, illustre capitaine, Avant que découvrir le motif qui m'amène, Ni dire qui je fuis, de me jurer ta foi, Que les tiens sans danger me remettront chez moi, Que tu me défendras de toute ta puissance, Contre ceux qui voudraient me faire violence, J'ai besoin d'un asile.

Scipion

Et je vous le promets, Ou que pas un des Dieux ne m'entende jamais.

Sophronie

Sache donc, Scipion, que je sois Africaine, Que j'ai toujours choqué la puissance Romaine, Que je suis Sophronie et du sang d'Annibal, Princesse de Carthage et femme d'Asdrubal, Oui, je suis de ce sang, je sors de ce grand homme Que Carthage éleva comme le fléau de Rome, Dont le premier abord fît trembler les Romains, Et de qui la mort seule arrêta les desseins : Mais c'est trop te celer le sujet qui m'amène, Et ce lâche ennemi si digne de ma haine. J'ai su par Amilcar que mon perfide époux Pour servir les Romains veut s'armer contre nous. Un autre m'a depuis la chose confirmée, L'écuyer d'Asdrubal a quitté ton armée, Et d'un pas diligent est venu dans le fort Me faire aux yeux de tous ce funeste rapport. C'est là de tous mes maux, le plus insupportable, D'avoir pour mon époux un prince si coupable.

Scipion

Mais que désirez-vous ?

Sophronie

Je te veux soutenir Qu'Asdrubal est coupable, et qu'on le doit punir.

Asdrubal

Moi, Madame ?

Sophronie

Toi-même, infidèle et perfide, Qui sans craindre les dieux veux faire un parricide. Pour nous perdre plutôt tu te joins aux Romains, Pour creuser nos tombeaux tu leur prêtes les mains, Loin de nous en ôter, tu nous y fais descendre ; Tu nous veux attaquer, au lieu de nous défendre. Manques-tu de courage en manquant de bonheur ? Au moins si tu perds tout, conserve ton honneur. Perdras-tu sans remords, et sans crainte et sans blâme Ton pays, tes sujets, tes enfants et ta femme ? Non, je ne pense pas qu'un prince si bien né À de pareils forfaits se soit abandonné. Le rapport qu'on m'a fait serait-il vraisemblable ? Et puis-je présumer que tu sois si coupable ? Pour m'ôter tout sujet de crainte et de souci Que je sache, Asdrubal, ce qui t'amène ici.

Asdrubal

Le soin de te sauver, ou de perdre la vie. Pourras-tu condamner cette louable envie ? Dieux ! Par quelles raisons en puis-je être blâmé ? De quoi m'accuse-t-on, que d'avoir trop aimé. C'est là tout mon forfait, n'est-il pas légitime ? Te prouver mon amour, est-ce commettre un crime ? J'ai fait jusques ici d'inutiles projets, Le fort bien plus que moi délaisse mes sujets, J'abandonne Carthage, elle-même me quitte. Nous manquons de puissance ainsi que de conduite, Et dans l'extrémité se vouloir secourir, C'est, loin d'en sauver l'un, se voir tous deux périr. Ce n'est que d'un moment retarder sa défaite.

Sophronie

La gloire de Carthage en serait plus parfaite.

Asdrubal

Non, non ; il m'est permis de conserver mon sang, Et cette trahison n'ôte rien à mon rang. Je l'ai promis, Madame, et tiendrai ma promesse.

Sophronie

Tu l'as promis, perfide, âme double et traîtresse, Quoi donc ? Tu l'as promis, ton coeur s'est abattu ? Ah ! Lâche, que devient ta première vertu ? Va, dans ce traître coeur je ne veux plus de place, Si l'amour m'y logea, la trahison m'en chasse. Et ce dieu tout-puissant qu'irrite ton forfait, A déjà dans le mien effacé ton portrait. Tu n'es plus dans mon coeur, tu n'es plus dans mon âme, Tu n'es plus mon époux, je ne suis plus ta femme, Tes désirs et les miens ont trop peu de rapport, Tu chéris les Romains, je recherche leur mort. Ton bien est exposé, j'empêche de le prendre, Tu quittes tes sujets, et je les veux défendre, Tu trahis tes enfants, je les veux secourir, Toi, tu veux que je vive, et moi je veux mourir.

Asdrubal

Ô ciel ! Que ce discours blesse mon innocence, Qui t'aime te trahit, et qui te sert t'offense, Tu désires du mal, à qui te fait du bien, Je sauve ton honneur tu veux perdre le mien. Sophronie, est-ce là le fruit de mes services ?

Sophronie

Cruel ! Tous tes bienfaits me semblent des supplices ? Quoi ? L'éclat de ta vie est-il donc obscurci ? Et d'un crime si grand ton nom est-il noirci ? Le saint noeud de l'hymen qui me fit être tienne, Joignit en même temps ta gloire avec la mienne. Et par réflexion quand tu fausses ta foi Une part de l'affront arrive jusqu'à moi.

Asdrubal

Toujours dedans mon coeur l'honneur eut une place, Je n'ai vu Scipion que pour avoir ta grâce ; L'excès de mon amour, a causé ce forfait, Et si c'est crime enfin c'est donc toi qui l'as fait.

Sophronie

Tu veux rendre, Asdrubal, par une pure fable Le coupable innocent, et l'innocent coupable ; Mais mon coeur trop loyal ne peut être blâmé, Si ce n'est seulement pour t'avoir trop aimé. S'il eût eu moins d'amour pour une âme infidèle, Je serais innocente, où je suis criminelle. Chacun me peut blâmer avec juste raison, Quiconque aime le traître, aime la trahison.

Asdrubal

La trahison jamais ne régna dans mon âme.

Sophronie

Pourquoi trahis-tu donc tes enfants et ta femme ?

Asdrubal

Bien, loin de les trahir, je les veux conserver.

Sophronie

En perdant tes sujets, tu ne nous peux sauver.

Asdrubal

Je puis perdre les uns pour conserver les autres.

Sophronie

Sont-ce là tes desseins ? Ce ne sont pas les nôtres, Nous suivrons tes sujets ; le céleste flambeau Nous verra mettre ensemble en un même tombeau.

Asdrubal

Quoi ! Voudrais-tu mourir pour m'empêcher de vivre ?

Sophronie

Tu mourras si tu veux, pour moi je les veux suivre.

Asdrubal

Pour courir à la mort m'abandonneras-tu ?

Sophronie

Si tu veux l'empêcher, imite ma vertu.

Asdrubal

Pour la bien pratiquer que faut-il que je fasse ?

Sophronie

Il faut suivre des tiens la glorieuse trace, Jusqu'au dernier soupir combattre les Romains, Et mourir, s'il le faut, avec ses propres mains. Viens rentrer dans le fort tous tes soldats t'attendent, Et d'une noble ardeur tes sujets te demandent.

Asdrubal

Ne nous opposons plus à l'arrêt du destin, La grandeur de Carthage incline vers sa fin. Que puis-je accompagné de ces malheureux restes ?

Sophronie

Souvent les désespoirs sont aux vainqueurs funestes, Et tel que l'on surmonte, ayant repris le coeur, Fait changer la fortune, et dompte son vainqueur.

Asdrubal

Cède enfin, Sophronie.

Sophronie

Adieu, je les vais suivre Avecque mes sujets je veux mourir et vivre.

Asdrubal

Que feront nos enfants ?

Sophronie

Ils mourront avec moi, Et tu vivras parjure.

Asdrubal

Il faut tenir sa foi ; M'arrivent tous les maux et toutes les disgrâces.

Sophronie

Méchant, tu sens déjà de secrètes menaces, Tu connais bien ton crime, et tu te sens punir, Avec quelque frayeur tu prévois l'avenir. Déjà de cent remords ton âme est étonnée. En vain contre elle-même elle s'est obstinée. C'est en vain que ton coeur a si bien combattu. Tout criminel qu'il est, il aime la vertu. Mais un si beau désir est faible dans ton âme, Et tu ne peux tenter les conseils de ta femme. Vis, vis, esprit timide, en de si bas projets, Et te soumets au joug qu'attendent tes sujets Éternise ton nom par le dernier des crimes, Que tes enfants et moi te servent de victimes, Et mettant en effet tes injustes desseins, Achève de te perdre en servant les Romains. Que ta patrie aussi périsse par tes armes, Tu ne me verras point en répandre des larmes ; Tu ne me verras point implorer ton secours, Et sans aucun regret je finirai mes jours. Et toi, que la valeur, et la gloire ont fait naître, Peux-tu prêter l'oreille aux paroles d'un traître ? Garde-toi, Scipion, de suivre ses conseils, Les hommes généreux dédaignent ses pareils. Si tu veux sur ton front porter une couronne Que dans le champ de Mars la gloire te la donne. Et par de beaux exploits dignes de ta vertu Fais voir sous tes lauriers notre peuple abattu. Si nous ne succombons que par la force ouverte Je bénirai la main d'où viendra notre perte. Et loin de te blâmer, tant que j'aurai de voix Je saurai publier tes merveilleux exploits. Poursuis donc la victoire, anime ton courage, Et perds en conquérant, le reste de Carthage. Fais-nous donner l'assaut par tes meilleurs soldats ; Que ce soit le dernier de nos sanglants combats. Et jusques au renom tâche de nous détruire. Mais commande premier qu'on me vienne conduire : Après fais-nous traiter en mortels ennemis. C'est ce que je demande, et tu me l'as promis.

Scipion

Soldats, qu'en sûreté l'on remène Madame Jusques dedans son fort.

Scène 4

Asdrubal, Scipion

Asdrubal

Ô Ciel ! Que je réclame, Fais que ma femme vive ou me prive du jour.

Scipion

Il n'appartient qu'à toi de combattre l'amour, Étant sollicité d'une telle princesse, Tout autre qu'Asdrubal eût manqué de promesse. Allons donc nous résoudre à ce dernier effort, Et viens nous découvrir la faiblesse du sort.

Asdrubal

Allons, puisqu'il le faut ; l'amour et la nature Me forcent d'achever cette triste aventure.

Acte III

Scène 1

Asdrubal, Amilcar

Asdrubal

Enfin, nous sommes seuls, et tu peux à loisir Sans craindre les Romains, contenter ton désir. Je vois de tous côtés, et ne vois rien paraître. Déclare ton secret.

Amilcar

J'obéis à mon maître, Tous vos commandements me sont autant de lois. Vos deux filles, Seigneur, ont emprunté ma voix, Et leurs coeurs par ma bouche expliquent leur misère. Avez-vous dépouillé les sentiments d'un père? Verrez-vous quelque jour les Romains triomphants Traîner après leurs chars vos illustres enfants ? Ah, Seigneur ! conservez le seul bien qui vous reste, Sauvez vos deux enfants d'un débris si funeste, Les lions et les ours loin du bruit et du jour Conservent chèrement le fruit de leur amour. Et la tigresse a bien la généreuse audace De verser tout son sang pour défendre sa race. Seriez-vous si cruel de souffrir qu'à vos yeux L'on égorgeât la vôtre en ces barbares lieux ? Et qu'un jour nos neveux, lisant dans notre Histoire Les tragiques effets d'une action si noire, Pussent vous reprocher qu'un tigre en son courroux Aurait eu plus d'amour et de pitié que vous ?

Asdrubal

Ô dieux que ce discours sensiblement me blesse ! Il excite en mon âme une forte tendresse. Je sens dedans mon coeur de si vives douleurs Qu'il ne me reste plus que l'usage des pleurs, L'amour me conseilla d'abandonner les armes, Et pour sauver mon sang de recourir aux larmes. C'est-là le seul moyen qui les peut dégager, Et qui les peut soustraire à ce pressant danger. J'ai suivi ce conseil, il m'était favorable, J'ai dompté par mes pleurs un vainqueur indomptable. Confesse donc qu'il faut pour finir leurs malheurs, Plutôt que de mon bras, se servir de mes pleurs.

Amilcar

Bien loin de s'en servir, ce procédé les fâche, Leurs coeurs n'approuvent point une action si lâche, Ils sont trop généreux pour ne préférer pas À ces indignes pleurs un illustre trépas. Pour conserver ton sang, c'est trop peu que des larmes ; Il faut, il faut combattre, et reprendre les armes ; Attaquer les Romains, les faire tous périr, C'est de cette façon qu'il les faut secourir ; Par un dernier effort sauve ta renommée, De notre désespoir remplissons leur armée : Combattons notre fort d'un courage obstiné, Et rendons le malheur à qui nous l'a donné, Ouvrons de tous côtés leurs profondes tranchées, Faisons voir sous nos coups leurs légions fauchées. Allons ôter la palme à l'Aigle des Romains; Entourons de lauriers et nos fronts, et nos mains Par un dernier combat achevons cette guerre, Et forçons les Romains à regagner leur terre. ' Que si leur destinée empêche ce bonheur. Malgré nos ennemis mourons au lit d'honneur. Leur voulez-vous donner ce superbe avantage Que d'avoir triomphé du prince de Carthage, D'avoir vengé l'affront que leur fit Annibal, Et de voir à leurs pieds le vaillant Asdrubal ?

Asdrubal

C'est en vain conserver une âme généreuse, Carthage a succombé, Rome est la plus heureuse, Cédons, il faut céder, tu ne peux m'émouvoir, Qu'est-ce que le courage où manque le pouvoir ? Pouvons-nous résister à la grandeur Romaine ? Nous ne la suivons pas, elle-même nous traîne, Et son puissant destin lui promet l'Univers Au point que notre sort nous réserve des fers. Carthage il faut servir, Rome t'a fait esclave, Et malgré ton orgueil ta rivale te brave.

Amilcar

Différons donc sa perte.

Asdrubal

Amilcar je ne puis, Je ne puis rien tenter en l'état où je fuis.

Amilcar

Ne me refuse point une seconde grâce.

Asdrubal

Il n'est rien, Amilcar, que pour toi je ne fasse, Je m'offre en ta faveur de prier les Romains. À celui qui se rend, ils paraissent humains. Te veux-tu garantir ?

Amilcar

Ce n'est pas mon envie, Je n'ai point le dessein de conserver ma vie. Mais vos filles, Seigneur, désirent en ces lieux, Et sans aucun péril vous faire leurs adieux.

Asdrubal

J'y consens, Amilcar, de toute ma puissance, N'osant pas toutefois en prendre la licence, Ni ne pouvant de moi satisfaire à tes voeux, Je vais voir les Romains, et prendre l'ordre d'eux.

Scène 2

Asdrubal, Scipion

Asdrubal

Mais Scipion paraît. Retourne ami fidèle, Assurer mes enfants de l'ardeur de mon zèle, Je les verrai bientôt, adieu, retire-toi.

Scipion

Je m'étonne, Asdrubal, qu'au mépris de ta foi Tu t'éloignes de nous pour consulter un homme, Qui n'est que trop connu dans la ville de Rome. Un si long entretien nous doit être suspect, Et ton émotion paraît à mon aspect. Ne méditiez-vous point quelque grande entreprise ?

Asdrubal

Scipion, entre nous il n'est point de surprise, J'observe exactement ce que vous me tenez, Et conserve une foi dont vous vous souvenez. Maintenez votre foi, je réponds de la mienne, Je tiendrai ma parole, et veux qu'on me la tienne. Quoi ? Doute-t-on ici de ma fidélité ? Et sur quelle apparence en avez-vous douté ? Quoi ? Me reprochez-vous d'avoir trahi Carthage ? Si cette perfidie est à votre avantage, Considérez que Rome en reçoit du bienfait. Approuvez une cause en louant son effet, Et loin de m'accuser sur une conjecture, Tâchez de reconnaître un utile parjure. C'est le digne succès d'une infidélité, Elle nuit à moi seul, tous en ont profité. Attendez, Scipion, que mon peuple me blâme, Devrais-je être accusé de vous et de ma femme ? Ce que j'ai fait pour vous me justifie assez : Scipion, je suis prince, et vous me connaissez.

Scipion

Je te crois innocent, mais malgré ma créance, Je vois que mes soupçons ont beaucoup d'apparence, J'ai pour m'en éclaircir commandé d'arrêter Ce perfide espion qui t'est venu tenter. Tu sais la discipline, et la loi militaire, Et ce que sa rigueur me commande de faire.

Asdrubal

Dans quelle extrémité me trouvai-je réduit . Tout détruit mes desseins, tout m'afflige et me nuit. Si je sauve les miens d'un état misérable, Tous ces méconnaissants me traitent de coupables Et sans que ces ingrats aient goûté mes raisons, Ceux pour qui je les fais blâment mes trahisons. Si je sers les Romains, on me croit infidèle. Si j'aime mes sujets, mon âme est criminelle, Et le Ciel pour me perdre en tel état m'a mis Que, même en obligeant, je fais des ennemis. J'aime, je suis haï, j'oblige et l'on m'offense, Dieux seuls que je réclame épousez ma défense.

Scène 3

Asdrubal, Scipion, Amilcar

Asdrubal

Mais Amilcar paraît. La justice des Cieux Pour me justifier le ramène en ces lieux. Vous pouvez maintenant apprendre de lui-même Si nous avons parlé de quelque stratagème, Et quel est le motif qui l'a conduit ici.

Scipion

Dis-moi donc ce sujet, ôte-moi de souci, Tu peux seul nous tirer et de doute et de peine. Sus donc en peu de mots, déclare qui t'amène, Dis-nous à quel dessein ? Par quel ordre et comment Tu le vins aborder dans son retranchement.

Amilcar

Pour t'ôter le soupçon dont ton âme est atteinte, Je m'en vais te l'apprendre, et te parler sans crainte, Il est vrai qu'Asdrubal est coupable, en effet. Rien ne peut égaler l'excès de son forfait, Sa trahison mérite un supplice exemplaire, Il combattit pour nous, il fut ton adversaire; Et pour toi contre nous, et même contre lui, Il fait tous ses efforts pour nous perdre aujourd'hui, En vain, par mes conseils, j'ai tenté son courage Pour venger par ta mort la perte de Carthage, Et s'il eût eu le coeur de suivre mes desseins Son bras se fût armé pour perdre les Romains, Il eût, pour recouvrer son honneur et sa perte, Du dang de tes soldats la campagne couverte, Et nos murs entr'ouverts les drapeaux déployés À ta défaite entière il nous eût employés. Ô dieux ! Qu'à ce conseil je l'ai trouvé rebelle, Fidèle aux seuls Romains à nous seuls infidèle, Celui qui nous aidait s'est détaché de nous, Oui ce grand déserteur ne jure que par vous, Et j'ai bien reconnu qu'il m'était impossible, D'obtenir qu'à l'honneur ce Prince fût sensible, Ne pouvant donc changer sa résolution, Je l'ai voulu toucher par son affection, Et le forcer à voir deux filles généreuses Que ses lâches projets vont rendre malheureuses, Alors il m'a promis qu'il ferait son pouvoir Pour obtenir de toi le bien de les revoir. C'est là ce grand dessein cette affaire importante, Qui me l'a fait chercher jusques dedans sa tente.

Scipion

Mais que je sache encor par quel subtil moyen Tu vins dans notre camp, ne me déguise rien.

Amilcar

Un soldat, ou plutôt un monstre de l' Afrique Qui devait sa fortune à notre République, Effrayé de nous voir si proches de la mort, Voulait pour se sauver te livrer notre fort. Pour t'en donner avis, ce lâche mercenaire Qui de sa perfidie a reçu le salaire, S'en vint dedans ton camp en faveur de la nuit, Et pour s'en retourner il eut un sauf-conduit, Par lequel tu faisais cette expresse défense, Qu'aucun de l'arrêter ne prenne la licence, Il est de nos amis et n'a point de dessein Que d'agrandir l'État de l'Empire Romain. Il revenait au fort, quand une sentinelle Dans l'ombre de la nuit reconnut le rebelle, Et l'ayant soupçonné de venir devers toi, Il l'arrête, le prend, et l'amène vers moi, J'interroge le traître, il ne sait que répondre. L'état où l'on le trouve a de quoi le confondre. L'on le fouille, et l'on trouve enfin le passeport, Sur quoi je prononçai sa sentence de mort. Mais désirant venger ma patrie opprimée, Et m'étant très aisé d'entrer dans ton armée, Avec ce sauf-conduit, je formai le dessein De te venir plonger un poignard dans le sein, Et si l'occasion m'eût été favorable La perte de ta vie était indubitable.

Scipion

Des discours si hardis à tout autre qu'à moi Pourraient mettre en son âme et la haine et l'effroi. Mais je te veux donner une preuve certaine Que la mienne est toujours sans frayeur et sans haine. Oui, contre ton espoir je vais te le prouver, Tu souhaites ma perte, et je te veux sauver. Un courage si grand mérite qu'on l'estime, Ordonnant ton trépas, je croirais faire un crime, Et témoigner à tous que j'aurais de l'effroi, Si je faisais périr un homme comme toi. Mais comment Asdrubal pourrions-nous reconnaître Cette fidélité que tu nous fais paraître ? Dispose maintenant de mon peu de pouvoir. Fais venir tes enfants, et tu les veux revoir. Que dans ce même lieu l'un et l'autre t'embrasse. Ta générosité mérite cette grâce. Amilcar de ce pas va les faire venir, Je te laisse tout seul pour les entretenir.

Scène 4

Asdrubal

Asdrubal

Malheureux que je suis,quel crime ai-je pu faire ? Et par quelles raisons le ciel m'est-il contraire ? Suis-je aussi criminel que je suis malheureux ? Est-il quelque destin qui soit plus rigoureux ? Je naquis souverain, et je me vois esclave, Par un surcroît de maux mon ennemi me brave, Et quand le sort m'arrache un sceptre de la main, Il le va présenter à celle d'un Romain. Que n'ai-je le plaisir d'en enrichir un autre ? Mais il n'est pas à moi, grands Dieux il était vôtre ! Je ne murmure point contre un si juste arrêt, Vous le pouvez donner à celui qui vous plaît. Sénat impérieux qui n'aimes que la guerre, Et dont l'orgueil poursuit l'Empire de la terre, T'étant fait absolu tu pourras bien servir, Comme tu voles tout, l'on te peut tout ravir. Je me vois dépouillé des droits de ma couronne, À peine en ce débris sauvai-je ma personne. Je possédais beaucoup, Rome m'a tout ôté, Sujets, amis, parents, richesse, liberté, Si son ambition n'était pas assouvie, Il ne me reste plus que le nom et la vie, Qu'elle me prive encor de ces deux ornements, Et qu'elle mette fin à mes contentements. Aussi puis-je goûter quelque peu d'allégresse ? Et pourrais-je adoucir une longue tristesse, Ce grand nom d'Asdrubal n'est-il pas obscurci ? Et de mes lâchetés ne l'ai-je point noirci ? Quoi ? Puis-je conserver quelque moment de vie ? Et ma vie et mon nom sont-ils dignes d'envie ? Ah ! Perdons l'un et l'autre, et la vie et le nom. Il faut cesser de vivre et mourir sans renom. Je ne me puis plus voir que d'un oeil de colère.

Scène 5

Asdrubal, Sophonisbe, Hianisbé

Asdrubal

Mais voici mes enfants, embrassez votre père, Venez pour soulager nos communes douleurs, Mêler entre mes bras vos larmes à mes pleurs.

Sophonisbe

Ô dieux ! M'est-il permis de vous revoir encore ? Puis-je ici caresser un père que j'honore ?

Hianisbé

Après cet entretien que puis-je souhaiter ?

Sophonisbe

Ah, Seigneur ! Lassez-vous de nous persécuter, Considérez vos coups, de quelles mains ils sortent Et jusqu'à quel excès vos cruautés les portent. Ô mort nous t'attendons ! Tu vois si je frémis, Sors, sors quand tu voudras du camp des ennemis, C'est seulement par vous que la mort nous étonne, Nous ne la voulons pas du bras qui nous la donne. Quoi, contre ses enfants un père soit armé, Peut-il abandonner ce qu'il a tant aimé ? De ses propres enfants fera-t-il homicide ? Qu'il s'épargne Seigneur, un si grand parricide, Cherchant une autre main qui les fasse périr, Il sauvera sa gloire en les voyant mourir : Il sera satisfait, et sans être coupable.

Asdrubal

Ah, ma fille !

Sophonisbe

Ah Seigneur, êtes-vous pardonnable ? Et quelle est la raison qui vous peut obliger, À prendre le parti d'un perfide étranger ?

Asdrubal

Que dois-je devenir et que dois-je résoudre ? Je suis des deux côtés menacé de la foudre : Et partout où je vais, mon malheur me poursuit, J'offense qui me sert, et je sers qui me nuit. Dans ces extrémités quel conseil dois-je prendre ? Je trahis les Romains si je vous veux défendre. La nature et l'amour ont beaucoup de pouvoir ; Mais l'honneur me défend de faire mon devoir. Scipion nous perdra, quelque effort que je fasse, Tâchons de vous sauver en implorant sa grâce, Il est trop généreux pour nous la refuser.

Hianisbé

Moi, j'ai le coeur trop bon pour en vouloir user ; Si j'allais demander du secours à quelque autre, J'offenserais ma gloire et trahirais la vôtre. Seigneur, c'est à vous seul qu'appartient cet honneur, C'est seulement de vous que j'attends mon bonheur : Enfin à vos désirs j'abandonne ma tête, Si ma perte vous plaît, m'y voilà toute prête. Vous pouvez comme étant l'arbitre de mon sort, Me conserver la vie ou réordonner la mort.

Asdrubal

En l'état où je suis quand j'aurais cette envie, Je ne vous puis donner ni la mort ni la vie. Mon amour me défend de vous faire mourir, Et toute ma valeur ne vous peut secourir ; Mes filles, votre sort est dans la main d'un autre : C'est de lui que dépend...

Sophonisbe

Non, il est dans la nôtre ? Et si votre valeur ne nous peut secourir, Nous saurons bien trouver les moyens de mourir. Votre amour est injuste autant qu'on le peut croire, De vouloir que l'on vive aux dépens de sa gloire,

Asdrubal

Mes filles, votre perte abrégerait mes jours ; C'est une impiété d'en retrancher le cours : Je vous crois toutes deux d'une âme trop bien née Pour arracher la vie à qui vous l'a donnée. Et si votre raison ne tâche à vous trahir, Elle vous apprendra qu'il me faut obéir. Ne vous emportez point à quelque violence, Montrez-moi votre amour par votre obéissance : Faites réflexion sur ce que je vous suis, Et sur ce que je veux, et sur ce que je puis.

Hianisbé

Nous savons bien, Seigneur, quelle est votre personne, Et quel pouvoir sur nous la nature vous donne, Nous la considérons, nous révérons ses lois. Et je sais m'acquitter de ce que je vous dois. Je sais jusqu'où s'étend le droit de la naissance, Que vous avez sur nous une entière puissance, Et que le plus grand bien qui nous peut avenir, C'est d'avoir eu l'honneur de vous appartenir. Mais avant que me voir en triomphe traînée, Et par un Scipion insolemment menée : Avant que leur Sénat nous impose des lois, Je me veux dispenser de ce que je vous dois. Rome n'aura jamais ce superbe avantage, D'avoir vu vos enfants mourir dans l'esclavage. Nous saurons conserver l'honneur de notre rang, Et ne point obscurcir l'éclat de notre sang. Je naquis libre enfin, et je mourrai de même.

Asdrubal

Quoi, vous défiez-vous de quelque stratagème ? Rome sait observer tout ce qu'elle a promis : Et traite avec douceur tous ceux qu'elle a soumis.

Sophonisbe

Témoin ce traitement qu'elle a fait à Carthage, Où l'avenir verra des marques de sa rage.

Asdrubal

Le ciel fasse de moi ce qu'il a résolu : Je veux aveuglément tout ce qu'il a voulu, Quand j'y devrais finir ma triste destinée, Je tiendrai ma parole après l'avoir donnée : Ne nous opposons plus à la fatalité ; C'est moins moi qui le veut que la nécessité. En vain par cent combats j'ai choqué sa puissance, Sa valeur m'a contraint d'implorer sa clémence. Que si Rome a dessein de me faire périr, Tout l'univers armé ne me peut secourir.

Hianisbé

Puisque l'amour du sang, ni la crainte du blâme, Ne peuvent arracher le dessein de votre âme, Et que vous aimez mieux votre captivité Que d'exposer vos jours pour notre liberté. Il faut, il faut, Seigneur, que nous cessions de vivre, Nous préférons la mort au désir de vous suivre. Mais nous perdons le temps en discours superflus, Adieu Seigneur, adieu, je ne vous verrai plus.

Sophonisbe

Puisque vous nous laissez, il faut que je vous quitte, La voix de la nature en vain me sollicite : Je dois pour mon honneur marcher dessus ses pas ; Et comme elle, chercher un glorieux trépas. Mais avant que partir, permettez que j'embrasse, L'auteur de notre vie et de notre disgrâce : L'excès de ma douleur me dérobe la voix, Je n'en puis plus, adieu pour la dernière foi.

Asdrubal

Pour la dernière fois, ah paroles sensibles ! Et de nouveaux malheurs témoignages visibles ; Mais laissons faire au ciel, et sans plus discourir, Allons prendre leur sort, les sauver, ou mourir.

Acte IV

Scène 1

Sophronie, Sophonisbe

Sophronie

Il a fermé l'oreille aux cris de la nature, Il travaille lui-même à notre sépulture, Il viole l'honneur qu'il doit rendre à son rang ; Il ne veut écouter ni l'amour ni le sang, Ce cruel, transporté d'une aveugle furie, Expose ses enfants, sa femme et sa patrie, Et par un désespoir qui le mène au trépas Il tâche à conserver ce qu'il ne défend pas. Il retourne lui-même au malheur qu'il évite, Loin de s'en éloigner l'ingrat se précipite. En dédaignant la main qui le veut secourir, Il caresse le bras qui le fera mourir. Son esprit l'abandonne en ce péril extrême En servant Scipion il se trahit soi-même. Mon honneur empêchant de si lâches desseins, Allons, allons ravir cette tête aux Romains. Ce poignard, quel effort a dissipé ma rage, Quelle indigne faiblesse a saisi mon courage ? Réglons nous ma colère à la fureur d'autrui, Il agit en barbare, agissons comme lui. Toute prête à frapper, redouble toi ma haine, Dieux ! Si proche du coup que mon audace est vaine. Allons, entreprenons, mon courroux où vas-tu ? Tes cruels mouvements effacent ma vertu. Quoiqu'il me fasse horreur, il m'est encore aimable Que je meure innocente et qu'il vive coupable. Mais son crime revient dedans mon souvenir, Il me force de vivre afin de le punir : C'en est fait, il le faut, sa perte est nécessaire, Arrête encor, mon coeur ! Tu n'es qu'un téméraire : Et si par désespoir tu tentes le combat, Dès le premier effort ta colère s'abat : D'un délai si craintif mon âme est offensée, Allons joindre de près l'effet à la pensée, Courons à la vengeance.

Sophonisbe

Ah, Madame, arrêtez ; Et ne vous portez pas dans les extrémités, Vous savez qu'Asdrubal...

Sophronie

N'en dis pas davantage, C'est un lâche, un ingrat, un parjure, un volage, Un Prince qui des siens ne prend aucun souci, Un esclave de Rome.

Sophonisbe

Il est mon père aussi.

Sophronie

Son coeur vient d'effacer ce sacré caractère, Son crime lui ravit la qualité de père ; Il est votre ennemi.

Sophonisbe

Mais il est votre époux.

Sophronie

À ce nom je me rends.

Scène 2

Hianisbé, Sophronie, Sophonisbe

Hianisbé

Madame, sauvez-vous, Amilcar, transporté de fureur et de rage Vient d'armer contre vous le peuple de Carthage.

Sophronie

En sais-tu le sujet ?

Hianisbé

C'est qu'il présume à tort Qu'Asdrubal, les Romains et vous soyez d'accord ; Il se l'est confirmé voyant votre sortie : Et moi de ses desseins pleinement avertie Je me suis échappée : Ah j'entends quelque bruit, C'est lui-même qui vient et le peuple le fuit, Voilà ce furieux.

Sophronie

Craindrais-je sa colère, Ramassons le poignard.

Sophonisbe

Va, fais venir mon père.

Scène 3

Amilcar, Sophronie

Amilcar

LéLie est d'intelligence avec nos ennemis.

Sophronie

Viens donc l'assassiner comme tu l'as promis ; Puisqu'avec les Romains elle est d'intelligence, Vous en devez tirer une haute vengeance : Je te veux seconder dans ce pieux dessein, Et t'offre le poignard pour me percer le sein : Frappe, frappe, Amilcar, ma mort est légitime, Et mon commandement autorise ton crime. Quoi ? Ton bras se retire et je te vois trembler, Dans ton étonnement tu ne m'oses parler : À ce premier abord dont ta vue est frappée, N'est-ce point le respect qui soutient ton épée ? Tout le peuple assemblé prend part à ta froideur. Un exemple si lâche alentit leur ardeur; N'est-ce point le remords de m'avoir outragée ? Et par vos repentirs serais-je bien vengée ?

Amilcar

Je commence à sentir un remords éternel, Et tout le peuple armé n'est pas moins criminel, Ce que nous endurons n'est pas imaginable ; Je connais notre erreur, vous n'êtes point coupable, Et vous justifiant par ce noble courroux, Vous faites retomber le crime dessus nous ; Nous venions vous punir, châtiez notre offense, C'est maintenant à vous d'en prendre la vengeance, Avec bien plus de droit que nous n'en avions pas ; Vous pouvez prononcer l'arrêt de mon trépas. Si, pour l'exécuter, vous manquez de courage, Madame, remettez cet office à ma rage, Et, par un châtiment aussi grand que nouveau, Souffrez qu'un criminel devienne son bourreau, Et qu'en vous apaisant à force de supplices, Il vous aille immoler ses malheureux complices.

Sophronie

Tu n'es que trop puni de ta témérité, Et tu souffres bien plus que tu n'as mérité. Ne crains rien, Amilcar, ma bonté te fait grâce. Mais dis-moi le sujet qui causa ton audace, Et l'injuste raison qui vous fit soupçonner Que j'eusse le dessein de vous abandonner.

Amilcar

J'allais donner au fort les ordres nécessaires À pouvoir soutenir l'assaut des adversaires, Quand proche de la tour on me vint avertir Que, pour voir les Romains vous en alliez sortir ; Et qu'à notre déçu de puissance absolue, Vous aviez avec eux une trêve conclue. Cet avis me surprit d'une telle façon Qu'il fit naître en mon âme un étrange soupçons. Oui Madame, je crus que votre âme étonnée À de lâches conseils s'était abandonnée, Et que pour imiter un infidèle époux Vous alliez de ce pas vous retirer de nous, Ce penser sur mes sens usa de tyrannie, Et, me laissant aller à ce premier génie, J'alarmai tout le fort, je remplis tout de peur, Tous reçurent d'abord le sentiment trompeur, Et ce peuple étonné, qu'excitait mes larmes D'une commune voix alla prendre les armes, Et d'un consentement il jura votre mort : J'en commis quelques-uns à la garde du fort ; D'autres dans le besoin m'ayant offert main-forte, J'employai les derniers à conserver la porte. Afin que, m'exposant dans quelque grand danger Ces soldats préparés me vinssent dégager. Cet ordre étant donné nous vous avons suivie Avecque le dessein de vous ôter la vie : Mais le peuple est ravi d'être désabusé.

Sophronie

Je lui veux pardonner ce qu'il avait osé. Et puisque son soupçon était si légitime, Loin de le condamner je veux louer son crime. Ciel que ta providence a d'étranges ressorts, Elle meut à son gré nos esprits et nos corps : Nous pouvons voir ici des soins si manifestes, Les dieux ont diverti deux projets si funestes, Ils ont sauvé la femme et conservé l'époux, Mais le voici venir, allez, retirez-vous. Scipion l'accompagne, et Caton et Lélie ; Je vais au-devant d'eux.

Scène 4

Scipion, Amilcar, Trébace, Sophronie, Asdrubal

Scipion

Arrêtez, qu'on le lie, Et que sans différer on le mène en prison, Sa tête répondra de cette trahison.

Amilcar

Fallait-il me fier à ces troupes timides ; Dès le premier péril ils fuient les perfides, Je me défendrai seul.

Trébace

Ah traître il faut mourir. Rends l'épée.

Amilcar

Ah plutôt on me verra périr; Ce n'est qu'à Scipion que ma main la veut rendre, Que ne lui permets-tu de la pouvoir défendre ? Mais dans cette impuissance où mon malheur m'a mis, Attends-je quelque grâce entre mes ennemis. Vous êtes de ce nombre, infidèle Princesse. Quoi ! Madame, à vos yeux vous souffrez qu'on m'oppresse ? Vous nous éclaircissez de votre trahison : Mais les Dieux tôt ou tard nous en seront raison.

Scipion

Soldats, que l'on l'enchaîne.

Sophronie

Ô dieux ! quelle insolence ! Enchaîner Amilcar, et même en ma présence.

Scipion

C'est pour vos intérêts que je le traite ainsi; Vous savez le dessein qui la conduit ici. Pouvez-vous oublier une action si noire, Prier pour un perfide !

Sophronie

Elle tourne à sa gloire. Il s'est éternisé par ce bel attentat ; Je sais qu'un zèle ardent de servir notre État, L'enfant que pour son bien ma mort fût nécessaire ; A conduit en ces lieux ce cruel téméraire. Je sais que sa patrie avait armé sa main, Qu'il venait me plonger le poignard dans le sein ; Mais, loin de le blâmer de trop de violence, Cette belle action attend sa récompense. Il doit être loué, loin d'en être blâmé ; C'est pour un beau motif que son bras s'est armé; De sa vertu son crime est un grand témoignage, Et cette occasion signale son courage. Au lieu de le punir, tu le dois conserver, La générosité t'oblige à le sauver. Mets donc en liberté ce criminel fidèle, Ce coupable innocent, ce généreux rebelle; Sa faute est glorieuse, et sa fidélité Le doit rendre célèbre à la postérité.

Amilcar

Ô générosité qui n'a point de semblable !

Scipion

Quoi traiter de la sorte un sujet si coupable, Traiter un criminel avec tant de bonté ? Je m'oppose, Madame, à votre volonté. Non, non, je veux qu'il meure.

Sophronie

Et moi je veux qu'il vive ? Ou bien, s'il doit périr, il faut que je le suive. Mais dépend-il de toi d'ordonner de son sort ? Il n'appartient qu'à moi de résoudre sa mort : Son forfait seulement regarde ma personne : Il n'est plus criminel, puisque je lui pardonne ; Et les Carthaginois de cette qualité Sont d'un rang où le tien n'a point d'autorité.

Scipion

Quelle est donc la valeur et le rang de cet homme ?

Sophronie

Il est notre Amiral et la terreur de Rome ; Ce fut lui le premier, sur l'empire des eaux, Qui fit. couler à fond tes superbes vaisseaux ; Qui, le fer à la main, et la flamme dans l'autre Fit périr ton armée et conserva la nôtre.

Scipion

Cette haute valeur ne m'empêchera pas D'ordonner à ce traître un infâme trépas.

Sophronie

Mais la trêve, Seigneur, que tu m'as accordées Sitôt que par les miens je te l'ai demandée, Exempte pour un temps tous les Carthaginois De la sévérité de tes injustes lois. Ils doivent dans ton camp marcher en assurance, Notre accord leur en donne une entière licence. Pour trois heures de temps tu sais qu'il est permis À l'un et l'autre camp de voir ses ennemis : Chacun des deux partis visite son contraire, L'ennemi dans Carthage est reçu comme un frère ; Tes soldats sont chez elle en pleine liberté, Et les siens en ces lieux n'ont point de sûreté! Au mépris de ta foi tu veux détruire un homme Qui veut mourir pour elle ou triompher de Rome : S'il faut que pour ce crime on fasse un châtiment, Il faut que l'on m'ordonne un pareil traitement. Tous deux pour le pays nous voulions faire un crime, Et chacun de nous deux choisissait sa victime : Nous étions agités d'un différent courroux, Il entreprit ma mort, moi celle d'un époux; Et sans que la raison reprît place en mon âme Un mari serait mort par la main de sa femme : Je le Sacrifiais aux dieux de mon pays ; J'allAis punir l'ingrat qui nous avait trahis. Je l'aime toutefois et le respecte encore, Tout criminel qu'il est, il faut que je l'adore; Et quoiqu'à votre égard il me soit odieux, L'ami de Scipion plaît encore à mes yeux.

Asdrubal

Quoi donc ! Ma Sophronie, est-ce ainsi qu'on me traite ? Sont-ce là les effets d'une amitié parfaite ? As-tu la cruauté de terminer mes jours, Quand, pour te conserver, je viens à ton secours ? Au moment que ma fille a pu me faire entendre Qu'Amilcar sur ta vie osait bien entreprendre, J'ai conduit Scipion suivi de ses Romains, Et fuis venu t'ôter de ses barbares mains. Enfin, pour te sauver, j'ai tenté l'impossible, Et pour tant de bienfaits ton âme est insensible ! Ne puis-je par mes foins adoucir ta rigueur ? Contente ton désir, arrache-moi le coeur. Viens me priver du jour, tu m'ôteras de peine: Et si ma passion a mérité ta haine, Si l'amour dans mon coeur, imprima ton portrait, Venge-toi de l'amour, détruis ce qu'il a fait ; Suis ces grands mouvements que t'inspire ta rage, Et de ta propre main efface ton image.

Sophronie

Il faudrait, pour t'aimer, aimer la trahison, Chérir les destructeurs de toute sa maison. Quoi ! Je te chérirais, et j'aimerais un homme Qui joint Tes intérêts aux intérêts de Rome ; Qui, contre sa patrie, ose lever la main ; Qui, né Carthaginois, est devenu Romain ; Qui s'est rendu la honte et le mépris des Princes ; Qui mène les Romains dans toutes ses provinces, Et qui va, par un fort lamentable et nouveau, Mettre parents, sujets, pêle-mêle au tombeau! Va, ne l'espère pas, tu t'es acquis ma haine. Mon amour est bien moins que l'amitié Romaine, Et ce nouvel amour, qui t'ôte la pitié, Te pourra consoler de mon inimitié. Ingrat ! je laisse aux dieux le soin de ma vengeance, Et du grand Scipion j'implore la clémence. Rends-moi donc Amilcar, tu le dois.

Scipion

Je ne puis.

Amilcar

Madame, laissez-moi dans l'état où je suis, Je mourrai sans regret.

Sophronie

Ô dieux ! Quelle injustice !

Asdrubal

Seigneur, en ma faveur, empêche son supplice. Ma femme le demande avecque des soupirs : Que je puisse une fois complaire à ses désirs, Accorde-moi sa grâce.

Scipion

Hé bien ! Je te l'octroie. Mon coeur prend trop de part à l'excès de ta joie, Pour préférer sa peine à ton contentement ; Et pour te témoigner que j'aime uniquement, Et chéris les vertus qui règnent dans ton âme, J'offre encore dans Rome un asile à Madame. Oui, Rome vous fera l'honneur qui vous est dû, Elle vous rendra plus que vous n'avez perdu, Ses bienfaits envers vous répareront l'outrage Que vous avez souffert aux guerres de Carthage : Et vous et vos enfants, vos amis, votre époux, A l'abri du Sénat, aurez un fort plus doux.

Sophronie

Cet offre avantageux ne me saurait surprendre. Je sais ce que de Rome un vaincu doit attendre; Tant d'illustres captifs après des chars traînés, Et comme des forçats couple à couple enchaînés, Honteusement conduits au fond de vos galères, Ou tout chargés de fers, accablés de misères, Ils attendent la mort de moment en moment, Me font prévoir de Rome un pareil traitement. J'estime toutefois ton offre généreuse, Je crois qu'avec regret tu me vois malheureuse, Que ta haute vertu me voudrait secourir: Mais apprends qu'aujourd'hui je veux vaincre ou mourir. Adieu donc, Scipion ; notre paix qui s'achève, Rompt de tous nos soldats le repos et la trêve. Et ces fameux guerriers de carnage affamés, Pour répandre du sang sont déjà tous armés. Va donc les mettre en ordre ; après, comme un tonnerre Fais fondre dessus nous l'orage de la guerre. Pendant que ton exemple animera les tiens, Je vais dans notre fort pour soutenir les miens.

Asdrubal

Adieu, ma Sophronie.

Sophronie

Adieu, Prince barbare. Tu te ressentiras des maux qu'on nous prépare ; Et tu ne verras point les Romains triomphants, Sans voir dans le tombeau ta femme et tes enfants. Mes filles, suivez-moi.

Scène 5

Asdrubal

À Asdrubal.

Asdrubal

Quelle étrange menace ! Tout mon sang de frayeur dans mes veines se glace. Quoi ! Je ne verrai point les Romains triomphants, Sans voir dans le tombeau ma femme et mes enfants ! Je veux, pour empêcher un dessein si tragique, Faire aujourd'hui périr le reste de l'Afrique, Et je verrai bientôt les Romains triomphants, Sans voir dans le tombeau ma femme et mes enfants. Afin de leur ôter les moyens de se nuire, Scipion, donne-moi des soldats à conduire, Par un chemin caché je veux monter là-haut ; Mais tandis, fais semblant d'y donner un assaut, Et, pour les amuser, auprès de leur muraille Fais marcher ton armée en ordre de bataille ; Et dans une heure au plus par un subtil effort f Sans perdre aucun des tiens, je te livre le fort. Je veux ce que tu veux. Vous, Caton et Lélie, Afin d'exécuter sa généreuse envie, Prenez chacun cinq cents de vos meilleurs soldats, Et tous dans un bon ordre accompagnez ses pas. À ses commandements que chacun obéisse, Que tout ce qu'il voudra sur l'heure s'accomplisse ; Car ayant reconnu sa générosité, Nous ne saurions douter de sa fidélité. Tandis que d'un côté vous emploierez vos armes, Par deux autres j'irai leur donner deux alarmes. C'est l'ordre que tu veux, et, pour te contenter, Je m'en vais de ce pas le faire exécuter.

Acte V

Scène 1

Scipion, Lélie

Scipion

Enfin le sort est pris.

Lélie

Nous avons la victoire Et le seul Asdrubal en mérite la gloire.

Scipion

Cher Lélie, apprends-moi comme tout s'est passé.

Lélie

Quand le grand Asdrubal vit ton camp déplacé, Qu'à la tête des tiens en ordre de bataille, Tu forçais l'ennemi de garder sa muraille, Il prescrivit aux siens incontinent après, Qu'en bon ordre et sans bruit on le suivît de près. A ce commandement notre troupe s'avance, Nous marchons fous la terre,où l'ombre et le silence Semblaient favoriser le dessein d'Asdrubal; Nous suivîmes longtemps un sentier inégal. Enfin, nous arrivons près d'une basse porte Où je fis avancer la première cohorte. , La porte est enfoncée, un violent effort Nous ouvre le chemin pour entrer dans ce fort ; Puis en ordre rangés nous donnons dans la place. L'ennemi nous découvre, il s'écrie, il menace, Et pour nous repousser il quitte ses remparts. L'alarme cependant s'accroît de toutes parts, Et dehors et dedans tout paraît fous les armes. Il semble que pour tous le combat ait des charmes ; Asdrubal, le premier, les armes à la main, S'oppose aux grands efforts de ce peuple Africain. Et ce fameux guerrier, soutenu par les nôtres, Répand le sang des uns, met en fuite les autres : Sa valeur fait voler la mort de rang en rang, Il se fait sous ses pas une trace de sang, À force de tuer il s'anime au carnage, De tous côtés il s'ouvre un horrible passage. Ce peuple était réduit à ses derniers abois, Quand la femme arrivant s'écrie à haute voix : Ce n'est pas en cédant qu'on s'acquiert de la gloire. À moi, mes compagnons, nous aurons la victoire : Suivez-moi seulement, je la mets dans vos mains, Et je lui fais quitter le parti des Romains., À ces mots on la fuit. Elle, comme un tonnerre, Vient fondre dans nos rangs, couvre de morts la terre, Et les siens, secondant la force de ses coups, Lui donnent le moyen de joindre son époux. Asdrubal, la voyant, témoigne de la crainte, Et, pour la décevoir, il use d'une feinte, Se recule en parant et se laisse frapper, Afin que les Romains pussent l'envelopper. Elle, qui reconnaît ce subtil stratagème, Au lieu de s'avancer, se recule de même : Tout le peuple effrayé, manque soudain de coeur Et tous, les armes bas, adorent le vainqueur. Sophronie, ayant vu cette entière défaite, Fait semblant d'y courir et songe à sa retraite : Elle gagna la tour d'un pas précipité ; Asdrubal témoigna la même agilité. Il crie à nos soldats : Respectez sa personne, C'est moi qui vous en prie, et Scipion l'ordonne ; Tous se sont efforcés de la pouvoir sauver. Moi, voyant le combat si près de s'achever, Et que cette mêlée était bientôt finie, Je pensais qu'Asdrubal aurait sa Sophronie : Je le viens de quitter sur un si juste espoir ; Il espère bientôt la mettre en son devoir, Et la forcer enfin d'éteindre dans son âme Ce fier et vain courroux qui contre nous l'enflamme, Puisque l'avant soumise an pouvoir des Romains, Il pouvait empêcher ses tragiques desseins. Et pour te témoigner la grandeur de mon zèle, J'ai voulu, le premier, t'en dire la nouvelle.

Scipion

Ô dieux ! Que ce rapport contente mes esprits ! Asdrubal a vaincu, Sophronie est son prix. Sa femme et ses enfants feront sa récompense; Leur conservation est due à sa vaillance : Il m'a tenu parole, et je veux aujourd'hui, De ce que j'ai promis, m'acquitter envers lui. Je le veux et le puis, au moins s'il est croyable Qu'Asdrubal ait vaincu cette femme indomptable. Mais tu ne m'as rien dit touchant ses deux enfants, Ne me déguise rien, sont-ils encor vivants ? La mort, pour m'empêcher de tenir mes promesses, M'aurait-elle ravi ces deux grandes princesses ? Et de tant de bienfaits, et de tant d'amitié, N'en pourrais-je aujourd'hui payer que la moitié ?

Lélie

Seigneur, ces deux beautés sont encore animées Avecque Sophronie elles sont enfermées : Car durant le combat, sur le haut de la tour, J'y vis et reconnus ces merveilles d'amour, Et bientôt toutes trois seront en ta puissance. Mais j'aperçois Caton,

Scène 2

Scipion, Caton

Scipion

Ah ! Ce triste silence Est d'un nouveau malheur, le présage évident. Parle, parle, Caton, quel est cet accident Qui marque sur ton front un excès de tristesse, Ne me le cèle point.

Caton

Ah, Seigneur ! La Princesse....;

Scipion

Qu'est-elle devenue ? Achève promptement, Retire mon esprit de son étonnement: Est-elle morte, enfin ?

Caton

Cette illustre guerrière ; Ayant vu ses soldats gisants sur la poussière, Se fauve dans la tour, et malgré nos efforts Elle en ferme la porte et nous laisse dehors. Quelques moments après elle ouvre une fenêtres A travers des barreaux elle s'y fait paraître : Un effroyable objet se présente à nos yeux, Le sang de mille morts avait rougi ces lieux ; D'autres corps étendus au milieu de la place, Semblaient, même en mourant, reprendre leur audace, Et par de longs regrets qu'ils jetaient dessus nous, Ils montraient dans leurs yeux un reste de courroux. À quelques pas de là l'on vit une autre image, Deux ou trois cent soldats s'entredonnaient courage, Ceux qui s'étaient ravis aux armes des Romains, S'animaient à mourir avec leurs propres mains : Pas un ne survécut d'un combat si funeste, Et celui que la mort avait laissé de reste, Ne trouvant point de main qui la lui pût offrir, Du secours de la sienne il la voulut souffrir. Quelque peu d'habitants suivirent son exemple ; Sophronie à l'instant les loue et les contemple ; Prête à les imiter, elle bénit leur sort, Et son coeur leur envie, une si belle mort. D'un pas qui témoignait quelle était son envie, Pleine de ce mépris qu'elle avait pour la vie, Elle approche un bûcher qu'elle fit allumer ; Elle appelle Amilcar qui la vient désarmer; Puis d'une façon grave et la voix assurée, En attendant la mort qu'elle s'est préparée, Dit, parlant aux Romains : ô vous, braves guerriers Qui, de tous nos combats, remportez les lauriers ; Bien que par les efforts d'une si longue guerre, Enfin, vous vous rendiez les maîtres de ma terre, Et que dessous vos lois mon état soit soumis, Je ne vous compte point parmi mes ennemis. C'est le destin de Rome, et c'est votre conquête ; Il devait à son tour ressentir la tempête, Et Rome avait ce droit d'amener contre nous Ce que notre Carthage avait porté chez vous. Mais, beaucoup plus heureux, vous causez notre perte, Non par la trahison, mais par la force ouverte. Mais le Prince Asdrubal, l'infidèle qu'il est, A bien dû, contre vous, prendre mon intérêt. Asdrubal paraissant lui demande audience : Elle, sans témoigner aucune violence, L'interrompt et lui dit : Voici le jour heureux, Qui doit borner le cours d'un fort fi rigoureux ; Rien ne peut m'empêcher de finir ma misère, Et de t'ôter les noms et d'époux et de père. Cet horrible bûcher que tu vois allumé, Me va punir, ingrat, de t'avoir trop aimé. Mon coeur fera bientôt consumé par la flamme; Et si cette chaleur allait jusques à l'âme, Je voudrais la forcer d'accroître ses efforts, Et d'agir sur l'esprit comme dessus les corps. J'en sentirais l'effet jusques dans mes pensées, Et nos affections s'y verraient effacées. Adieu, cruel, je vais accomplir mon dessein. Aussitôt on la voit, le poignard à la main, Courir à ce bûcher.

Scipion

Ô dieux ! Que j'appréhende !

Caton

Proche de ce spectacle, on l'entend qui commande D'amener ses enfants auprès de ce bûcher. Par son ordre aussi.tôt je les vis approcher. Mes filles, leur dit-elle, il faut perdre la vie, Que de vos propres mains elle vous soit ravie ; Je vous vais précéder, il faut suivre mes pas : Préférons à la honte un glorieux trépas. Mourons, mourons ensemble. Hé bien! mourons, Madame, Répondent l'une et l'autre, abrégeons notre trame, Et, pour combler d'honneur la fin de notre sort, Que de vos propres mains nous recevions la mort Sophronie, à ces mots, se sondait toute en larmes ; Mais comme elle entendit le grand bruit des gens d'armes; Qu'on tâchait d'enfoncer la porte de la tour, Elle prive à l'instant ces Princesses du jour.

Scipion

Ô cruauté du sort horrible et pitoyable ! Ce tragique accident peut-il être croyable? Hélas ! Pour mon malheur il n'est que trop certain ; Mais poursuis.

Caton

Sophronie achève son dessein. A peine de leurs corps elle eut chassé leurs âmes ; Qu'elle les fit jeter dans le milieu des flammes ; Et de sa propre main, rouge d'un si beau sang, De celui qui lui reste elle épuise son flanc. Puis d'une voix mourante à l'instant elle appelle Le vaillant Amilcar, son serviteur fidèle, Et lui dit : il est temps d'accomplir mes desseins ; Ne laisse de nos corps que la cendre aux Romains ; Jette-moi dans les feux. A ces mots elle expire : Amilcar fuit son ordre, il sanglote, il soupire, Il condamne ses mains d'un si tragique emploi, Et ce désespéré s'en veut venger sur soi ; Il cherche son trépas. Enfin, il le rencontre : Sitôt qu'il le demande, Aussitôt il se montre, Et, loin de reculer, il s'avance à grands pas, Il s'oppose longtemps à nos meilleurs Soldats, Mais déjà dans la tour s'étant fait un passage, Le nombre de nos gens accablent son courage ; Et jugeant par ses coups qu'il ne pourrait longtemps Résister aux efforts de tant de combattons, Enfin, presque mourant, il s'enfuit et nous laisse, Avec ce seul dessein de suivre sa princesse. C'est, dit-il, dans les feux qu'il faut finir mon fort ; Puis, s'y précipitant, il y cherche sa mort.

Scipion

Ô dieux ! ô justes dieux !

Caton

Ces effroyables flammes Qui semblaient jusqu'au ciel accompagner leurs âmes, Défendaient aux Romains d'approcher de leurs corps ; Et ce brasier croissant, les repousse dehors : En vain ils s'efforçaient à rompre ces barrières, Ce grand feu grossissait à force de matières ; Et cherchant les moyens de poursuivre son cours 'y La flamme s'attachait sur son propre secours. La tour, dans un moment, fut presque consumée ; L'on n'y voit qu'un amas de cendre et de fumée, Asdrubal ayant vu ce feu prodigieux Consumer sa famille en ces funestes lieux, Le regret le saisit, l'agite, le transporte, Le livre au désespoir : le désespoir remporte, Et ce fatal démon, qui s'empare des sens, Fit aller ses transports jusqu'aux plus innocents. La cruauté des dieux essuya son blasphème : Ce premier mouvement se fit voir sur lui-même, Et, de là s'exerçant sur Rome et sur le sort, Nous allait tous venger par une prompte mort. Je prévis le dessein et j'arrêtai l'épée Qu'Asdrubal en son sang lui-même avait trempée.

Scipion

Ô destin rigoureux ! Ô Prince infortuné !

Caton

J'ai commandé, Seigneur, qu'il te fût amené.

Scipion

Ciel ! dus-tu par leur mort amoindrir ma victoire, Et m'arracher par-là la moitié de ma gloire ? Inutile trophée, ô triomphe imparfait ! La cause de la guerre attendait cet effet. J'armai contre ma foi, je surmonte en parjure.

Caton

Regarde, Scipion, à qui tu fais injure ; Rome t'en donna Tordre.

Scipion

Ah ! Que m'allègues-tu ? Faut-il pour lui complaire, offenser sa vertu ? À prendre un mauvais droit est-il quelque justice ? Suis-je moins criminel pour avoir un complice ? Rome et ses Généraux différent en ce point, Qu'elle a toujours ses droits, et qu'ils n'en trouvent point. Quand Rome par nos mains a conquis quelque terre? Notre Sénat l'absout par les lois de la guerre. Elle en sait retirer et la gloire et le fruit, Et fait tomber sur nous le blâme qui la fuit. Parjure Scipion, comment peux-tu paraître ? Peux-tu voir Asdrubal avec un oeil de traître ? Et pour le consoler d'un si tragique sort, Renvoyer au Destin la cause de leur mort.

Caton

Tu le peux, Scipion ; tu n'en es point la cause»

Scipion

Quel est l'expédient que Caton me propose ? Si je ne l'ai causé, j'en suis un instrument, Et j'ai contribué dans cet événement. Le Destin a remis le malheur à mon âge, Au temps que Scipion emporterait Carthage ; Et le sort, qui de tout se fait connaître auteur, M'a voulu destiner pour son exécuteur. Mais, ô dieux, quel objet !

Scène Dernière

Caton, Trébace, Asdrubal, Scipion

Caton

Ah ! Sa mort me regarde, Et l'on m'en répondra, puisqu'on l'avait en garde.

Trébace

Sa colère, Seigneur, s'est forcée un moment ; Et feignant d'apaiser ce grand ressentiment, Laisse seul, m'a-t-il dit, un Prince misérable N'ajoute point de maux au malheur qui m'accable ; Et, quoique dans ce jour mon âme ait tout perdu, Par un bienfait si grand, tout me fera rendu, De peur de l'irriter, à ces mots je le laisse. Asdrubal aussitôt, d'une funeste adresse. Tire un fatal poignard qu'il cachait dans son sein, Et son bras, malgré nous, achève son dessein.

Asdrubal

Oui, cruels ! Malgré vous, et malgré votre envie Malgré votre pitié je veux perdre la vie. Tous les soins de Caton, ni ses commandements, Ne m'ont point empêché de finir mes tourments. Ce sang que les Romains n'ont pu verser en guerre, Ma main, au milieu d'eux, en a rougi la terre ; Et malgré leurs efforts et la rage du sort, Un poignard m'a livré dans les bras de la mort. Regarde, Scipion, voilà la récompense D avoir rangé l'Afrique à ton obéissance ; Pour te garder ma foi, j'ai perdu mes amis ; Et tu n'as pas tenu ce que tu m'as promis. Je te viens reprocher le plus grand de tes crimes » Jeter dedans ton coeur des remords légitimes, Et mettre en ton esprit cet éternel effroi, Que le crime en tous lieux donne aux âmes sans foi. Viens donc voir ce qu'ont fait et mes mains et tel armes, Ces sensibles objets t'arracheront des larmes. Mais d'un coeur si barbare attendre des douleurs," Et d'un oeil si cruel se promettre des pleurs, C'est chercher la pitié dans une âme Romaine ; C'est chercher de l'amour où le trouve la haine. Que pouvais-je espérer d'un si cruel parti ? Que n'ai-je fui les maux que j'avais pressenti ? Tu permis, Scipion, les lâchetés d'un Prince, D'avoir trahi pour toi, sa femme et sa province ; Tu m'ôtes mes enfants, ils ne m'étaient point dus. La main qui te servit, les a mal défendus. Ô dieux ! Qui, contre Rome, avez servi Carthage, Sur qui des dieux plus forts ont ravi l'avantage, Si jamais le Destin doit répondre à mes voeux, À sa destruction élève nos neveux ; Si, par son propre effort, Rome ne se doit nuire, Et si les nations ne la pouvaient détruire, Envoyez la discorde au milieu des Romains, Faites-les déchirer avec leurs propres mains. Couvrir leurs vastes champs de mille funérailles, D'une main parricide arracher leurs entrailles ; Détruire leurs cités et briser à leurs yeux Leurs murs et leurs palais, leurs autels et leurs dieux. Enfin, par la fureur d'une guerre civile, Exposez aux Romains leur capitale ville, Et que de tant d'États pleinement assouvis, Ils nous rendent les biens qu'ils nous auront ravis. Mais je perds la parole, une extrême faiblesse Me va faire, dans peu, rejoindre ma Princesse ; Mon âme, pour la suivre, est prête de partir, Ô belle Ombre ! Connais quel est mon repentir : Auparavant ma mort, accorde-moi ma grâce ; Une froide sueur couvre mon corps de glace. Je te suis ; mais apprends par ma dernière voix, Qu'ayant vécu Romain, je meurs Carthaginois.

Scipion

C'en est fait, il est mort. O désespoir ! ô rage ! Je n'ai pu conserver un homme de Carthage. Le sort, pour me contraindre à fausser mon serment, De l'Empire Africain, n'a fait qu'un monument. Ah, parjure ! Ah, méchant !

Caton

Quitte cette tendresse. Pleurer ses ennemis, c'est marque de faiblesse. Regarde d'un oeil sec l'excès de leurs malheurs, De peur que le Sénat ne condamne tes pleurs.

Scipion

Hé bien ! pour obéir, dans ma douleur extrême Je veux tarir mes pleurs, me surmonter moi-même, Afin que le Sénat apprenne par ta voix, A quel point je l'honore et révère ses lois. Mais avant de quitter le rivage d'Afrique, Je veux que l'on prépare un tombeau magnifique Où le fort d'Asdrubal étant représenté, Y conserve sa gloire à la postérité. Après tous nos devoirs rendus à ce grand homme Nous irons triompher de nos travaux dans Rome»

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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