Scène 1
Mimy, Marmuse
Mimy
Je ne puis plus souffrir les rigueurs dont Grisette Paye mes soins et mon tourment ; Pour Cochon, tu le sais, l'ingrate me maltraite. Ciel ! Quel dérèglement ! Une chatte choisit un chien pour son amant ! Conçois-tu bien, mon cher Marmuse L'excès des peines que je sens ? Depuis deux ans Un vilain chien possède un coeur qu'on me refuse.
Marmuse
À votre désespoir, Mimy, Je ne puis exprimer combien je suis sensible ; J'ai vers la belle gloire une pente terrible ; Et de plus, je suis votre ami. Croyez-moi, quittez une Chatte Assez peu délicate Pour préférer un chien au plus parfait des chats.
Mimy
Je ne saurais cesser d'adorer ses appas. Mais il faut aujourd'hui que ma vengeance éclate. Ami, ne m'abandonne pas ; Viens m'aider à punir une maîtresse ingrate.
Marmuse
Quand il faut vous servir, pour moi rien n'est sacré. Allons, je vous offre ma patte, Disposez-en à votre gré.
Scène 2
Cafar, Marmuse, Mimy, Choeur De Chats
Cafar
Apprenez, beaux Matous, une grande nouvelle. Cochon vient de perdre le jour ; Une rage affreuse et cruelle À Grisette a ravi l'objet de son amour.
Marmuse
Le coeur de Grisette Est donc à louer, Avec la coquette Qui veut se jouer ? Pour moi, qui me pense Un Chat d'importance, Je ne ferai rien Qui vous fasse dire Que mon coeur aspire Aux restes d'un Chien.
Mimy
Quelle main favorable a lavé notre injure Dans le sang de ce Chien maudit : Cafar, faites-nous le récit De cette agréable aventure.
Marmuse
Ne vas pas imiter le style triomphant D'un genre de Mortels que Beaux-Esprits on nomme. La mouche entre leurs mains devient un éléphant ; Et l'on pourrait aller de Paris jusqu'à Rome, Avant qu'ils eussent dit le chagrin d'un enfant À qui l'on dérobe une pomme.
Cafar
Je n'ai garde d'être si sot. Un village ici près, qu'on appelle Chaillot, Agréable, abondant, vaste, peuplé tout comme.
Marmuse
Justement, t'y voilà. Nous pouvons faire une somme Avant que nous soyons à la mort de Cochon. Harangueur fastueux, dont l'éloquence assomme? Puisse-t-on de ta peau bientôt faire un manchon !
Cafar
Ce fou vous est-il nécessaire ?
Mimy
Ne vous amusez pas à ses emportements.
Cafar
Sachez donc que depuis un temps, Chaillot est devenu le séjour ordinaire D'un Maréchal vaillant comme défunt César, Sage comme un sCaton, savant comme un Homère.
Marmuse
Halte-là, mon ami Cafar ; L'éloge n'est pas ton affaire. Nous connaissons ce Maréchal, Ce qu'il a fait, ce qu'il peut faire : Et nous l'aimons, foi d'animal.
Cafar
Ne voulez-vous pas faire taire Ce petit fripon de Matou ?
Mimy
Ah ! Marmuse, écoutez, si vous voulez me plaire.
Marmuse
Qu'il me soit donc permis, de bâiller tout mon soûl.
Cafar
Cochon trop orgueilleux des faveurs de son maître, De tous les autres Chiens attirant le courroux, C'en est trop, dirent-ils, vengeons-nous, vengeons-nous. Il faut nous défaire d'un traître. La rage à cet instant vient s'offrir devant eux : Qu'un de vous aujourd'hui, dit-elle, me reçoive ; Sans qu'on s'en aperçoive, Je punirai cet orgueilleux. Cirron, sans tarder davantage, Ouvre toute son âme à la cruelle rage. D'abord ce Chien adroit Parcourut le village, Puis vint prendre Cochon par un vilain endroit, Et l'envoya là-bas tout droit.
Mimy
La fortune pour nous devient donc favorable. Ce Chien, ce rival redoutable, Pour qui nos tendres soins ont été négligés, A subi des destins l'arrêt irrévocable ; Mais peut-être les maux dont l'Amour nous accable N'en seront pas plus soulagés. Grisette pleurera ses plaisirs dérangés. Quand on aime, est-ce un avantage De voir du fier objet à qui l'on rend hommage Les beaux yeux toujours affligés ?
Choeur De Chats
Miaou, miaou, nous sommes tous vengés.
Marmuse
Au lieu de vous répandre en de belles paroles, Nous ferions mieux d'aller à pas bien ménagés, Dérober là-bas quelques soles, Ou de certains chapons de graisse tous chargés, Que je sais qu'on n'a pas mangés.
Mimy
Marmuse, un autre soin m'occupe.
Marmuse
En héros de roman, comme une franche dupe, Cher Ami, vous vous érigez.
Choeur De Chats
Miaou, miaou, nous sommes tous vengés.
Scène 3
Grisette, Choeur De Chats, Marmuse, Mimy
Grisette
Cruels Matous, qu'osez-vous dire ? Songez-vous que vous m'outragez ?
Choeur De Chats
Miaou, miaou, nous sommes tous vengés.
Grisette
À mes cruels ennuis je ne saurais suffire. Mon juste désespoir va finir mes malheurs ; Miaou, miaou, coulez, coulez mes pleurs. Malgré la haine naturelle Que le Ciel, en naissant, imprima dans nos coeurs, Cochon désarma mes rigueurs, Et je perdis pour lui le beau nom de cruelle. Miaou, miaou, coulez, coulez mes pleurs.
Marmuse
Grisette, rougissez de vos folles douleurs.
Choeur De Chats
Grisette, rougissez de vos folles douleurs.
Grisette
Non, ce n'est point assez de pleurer ce que j'aime, Son trépas demande le mien. Mourons pour cet illustre Chien ; À ses mânes errants immolons-nous nous-même. Non, ce n'est point assez de pleurer ce que j'aime, Son trépas demande le mien.
Mimy
Ce n'est donc pas assez, Chatte injuste et barbare, D'avoir trahi votre gloire Par une passion bizarre ? Quand la mort d'un rival rallume mon espoir, Il faut encor me faire voir Tout ce qu'à mon amour votre douleur prépare ? Craignez que cette patte... Ah ! ma raison s'égare. Je frissonne... Je meurs...
À Grisette.
Marmuse
Bonsoir. C'est un diable quand on l'irrite ; Ne vous exposez pas à son ardent courroux : A contenter ses feux tout en lui vous invite. Cochon n'avait d'autre mérite Que celui d'être aimé d'un héros et de vous.
Grisette
Son choix autorisait ma fatale faiblesse. On sait pour mon amant la douleur qui le presse. Mon cher Cochon était le plus beau des Toutous. Miaou, miaou.
Marmuse
Peste de Miaous ! Beauté capricieuse, Soyez un peu moins précieuse ; Le ridicule suit de bien près les grands goûts. Cet assemblage de merveilles, Ce Cochon, ce Chien tant aimé, Était sans queue et sans oreilles. Il fut, dit-on, sauvé de l'égout de Marseille ; Et Cochon fut nommé, Tant il avait de l'air de cette bête immonde. Il sortait de sa gueule une certaine odeur Qui se faisait sentir de cent pas à la ronde. Il ne lui restait plus qu'un oeil distillateur. C'était, à cela près, le plus beau Chien du monde.
Grisette
Non, Cochon était fait Pour enflammer un coeur.
Choeur De Chats
Pour faire mal au coeur.
Marmuse
Durant tout le cour de sa vie Il ne se passa jour, je n'en excepte aucun, Qu'il ne lui prit une sincère envie De dévorer toujours quelqu'un : Chapons, Perdrix, entraient dans sa panse profonde, Sans qu'il prit soin de les mâcher. Caresses ni bienfaits ne pouvaient le toucher ; C'était, à cela près, le meilleur Chien du monde.
Grisette
Ose-t-on à mon coeur porter de pareils coups ! Ah ! Que d'horreurs, et quel blasphème, Redoutez, médisants Matous, Redoutez ma fureur extrême ; Tremblez, tremblez tous. Toi, divine Vénus, dont je suis descendue, Viens ici défendre mes droits. Ne laisse pas pour moi ta tendresse inconnue ; Punis des habitants des toits La brutale et dure insolence. C'est en moi ton sang qu'on offense.
Marmuse
Nous redoutons peu sa vengeance ; Un Chat au bord du Nil fut jadis son époux, Et nous avons fait connaissance Tandis qu'elle était parmi nous. Cessez donc d'invoquer la charmante Déesse ; Redonnez-vous à votre espèce, Votre destin sera plus doux.
Choeur De Chats
Redonnez-vous à votre espèce, Votre destin sera plus doux.
Grisette
Je dois à Cochon ma tendresse. Dussiez-vous être encor mille fois plus jaloux. Vous verrez à quel point pour lui je m'intéresse.
Choeur De Chats
Redonnez-vous à votre espèce, Votre destin sera plus doux.
Menuet.
Marmuse
Il faut n'être pas mal folle Pour aimer un amant mort. Les Humains en sont d'accord : On apprend à leur école Que l'absent a toujours tort.
Mimy
L'ingrate a déjà fait retraite, Elle fuit mes feux irrités. Ah ! cruelle Chatte, arrêtez, Grisette, Grisette, Grisette.
Choeur De Chats
Grisette, Grisette, Grisette. Ah ! Cruelle chatte, arrêtez.
Scène 4
L'Amour, Choeur De Chats
L'Amour
Tendre Matou, laissez-la faire : Votre infortune finira ; J'en jure par mon arc, j'en jure par ma mère. La constance est une chimère, Dont Grisette se lassera.
Choeur De Chats
Croyons, croyons l'Amour ; ce Dieu nous vengera.