Comédie · 1783

La musicomanie

de Nicolas-Médard Audinot

Représentation
≈ 39 min
Distribution
2 femmes, 6 hommes
Répliques
388
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Baron de Steinbak H 121 ≈ 12 min 14
Double-Croche H 103 ≈ 12 min 11
Léandre H 62 ≈ 6 min 3
Vacarmini H 23 ≈ 2 min 3
Euphrosine F 21 ≈ 2 min 4
Laquais N 12 ≈ 2 min 2
Anodin H 10 ≈ 1 min 1
Isabelle F 22 ≈ 1 min 4
Scribano H 14 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Le Baron de Steinbak absentabsentabsent
Double-Croche absentabsentabsentabsentabsentabsent
Léandre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Vacarmini absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Euphrosine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Laquais absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Anodin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Isabelle absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Double-Croche, Léandre

Double-Croche

Voilà un cavalier dont la tournure me revient assez. Nous pourrions bien nous être vus quelque part.

Léandre

Voilà un fripon dont la figure ne m'est pas inconnue.

Double-Croche

Monsieur voudrait parler, sans doute, à Monsieur le Baron de Steinbak ?

Léandre

Oui, c'est lui ; c'est mon coquin.

Double-Croche

Ah ! Monsieur ! Mon maître ne mérite pas de telles épithètes.

Léandre

Mon libertin, mon ivrogne.

Double-Croche

Quoiqu'Allemand et musicien, je vous réponds qu'il est fort sobre.

Léandre

Oh ! Le fripon, dont je parle, est bien le plus adroit coquin, le plus madré Liégeois....

Double-Croche

Monsieur le Baron n'est pas Liégeois, Monsieur ; vous vous êtes trompé de porte. Voyez plus haut.

Léandre

Non, je ne sortirai pas sans lui avoir coupé les oreilles.

Double-Croche

Monsieur veut-il que j'aie l'honneur de l'annoncer ? Mais je doute fort que mon maître soit d'humeur à se laisser rien couper.

Léandre

Maraud ! Tu feins de prendre le change ; mais tu ne m'échapperas pas.

Double-Croche

Comment, Monsieur, c'est à votre serviteur que s'adressaient toutes ces politesses ?

Léandre

Que sont devenus mon cheval et ma valise ? Réponds, coquin.

Double-Croche

Ah ! Monsieur, c'était une rosse, en conscience. À peine ai-je pu faire avec lui mon tour de France, et je n'ai pu le vendre ensuite que dix pistoles à un fiacre.

Léandre

Et tout l'argent enfermé dans ma valise ?

Double-Croche

Bon ! Monsieur, vous le savez : quand on voyage, l'argent va comme la paille.

Léandre

Tu plaisantes encore, double fripon ?

Double-Croche

Doucement, Monsieur, doucement ; un fripon souvent peut devenir bon à quelque chose.

Léandre

Tu ne le seras jamais qu'à pendre.

Double-Croche

Ah ! Monsieur, si l'on pendait tous ceux qui l'ont mérité, que d'honnêtes Messieurs, en temps de guerre, en temps de paix, que d'intendants de bonne maison, que de noirs suppôts de la chicane ! D'ailleurs, il faut bien passer quelques petites choses à la jeunesse.

Léandre

Le drôle est toujours le même.

Double-Croche

Eh ! Monsieur, chacun n'a-t-il pas ses petits défauts. Le vôtre était d'aimer les femmes. Le mien était aimer l'argent. Eh bien ! Ce qui nous brouilla jadis peut aujourd'hui nous raccommoder. Puisque je vous vois ici, vous n'êtes pas corrigé. Nous avons une jolie fille, et si vous vouliez oublier le passé....

Léandre

Je le disais bien, Maître Frontin. Vous êtes le plus adroit coquin....

Double-Croche

Que voulez-vous, Monsieur, on ne se fait pas soi-même ; le destin...

Léandre

Mais, comment peux-tu savoir...?

Double-Croche

Ce ton, cette parure, cet air de conquête... Vous êtes beau, comme ces héros de roman, qui n'avaient qu'à se montrer pour causer des insomnies aux Princesses ; mais ne vous avisez plus de vous battre pour vos Infantes.

Léandre

Ni toi de t'emparer de ma succession, avant qu'on ne m'ait couché sur le carreau.

Double-Croche

Que voulez-vous ? Je n'aime pas le bruit. Vous vous battiez dans un endroit peu sûr. La Maréchaussée pouvait passer, et m'arrêter comme fauteur de ce duel.

Léandre

Et si j'avais eu le malheur de tuer mon adversaire ?

Double-Croche

Vous avez trop d'esprit, Monsieur, pour ne pas savoir vous tirer d'affaire, et je vous débarrassais par ma fuite d'un témoin dangereux.

Léandre

Changeons de propos. Tu dis donc que le jeune objet qui m'enflamme...

Double-Croche

Est ravissant, et reste ici ; qu'au pouvoir du plus singulier des pères, si vous n'êtes pas au courant de son caractère, vous échouez dans vos projets.

Léandre

Oh ! Mon ami, que je t'aurai d'obligation !

Double-Croche

Non, coupez-moi les oreilles.

Léandre

Ah ! J'oublie tout, et ma reconnaissance....

Double-Croche

Non, faites-moi pendre.

Léandre

Ne me fais pas languir ; ce serait te venger trop cruellement.

Double-Croche

Voilà comme les extrêmes se touchent ; comme l'intérêt rapproche les humains !

Léandre

Trêve de réflexions.

Double-Croche

Vous aimez les femmes, et vous implorez le secours d'un fripon. J'aime l'argent, et j'oblige un galant homme.

Léandre

Je te promets, mon cher Frontin, de ne pas l'épargner.

Double-Croche

Oh ! Plus de Frontin. J'ai changé de nom tout autant de fois que d'état, et depuis que je vous ai quitté, je me suis fait successivement opérateur, clerc d'Huissier, tambour, espion, piqueur, hermite, comédien, postillon, colporteur, praticien, solliciteur, facteur, juré-crieur ; enfin, laquais. Je sers ici à la chambre et à l'orchestre, et je me nomme Double-Croche, à vous servir.

Léandre

Le Baron est donc Musicien ?

Double-Croche

Il aime la Musique, autant et plus que vous n'aimez les femmes. Il m'a nommé Double-Croche, comme vous m'appeliez Brin-d'Amour. Mais quels amis, quelles recommandations avez-vous auprès de lui ? car on n'entre pas ici de plein saut, sans un passeport.

Léandre

Que veux-tu dire ?

Double-Croche

Que pour plaire au Baron, au père de ma maitresse, il faut être au moins violon, flûte, organiste, basson, contrebasse, hautbois, timbalier, clarinette, chanteur, claveciniste, cor-de-chasse, timpanon, vielle, fifre ou tambour, et que sans la Clef de G Ré, Sol, celle de C Sol, Ut, ou d'F. Ut, Fa, aucune porte ici ne s'ouvre.

Léandre

Pas même celle d'Isabelle ?

Double-Croche

Ah ! C'est autre chose. Il est question de savoir sur quel pied vous la voulez voir.

Léandre

Comment, maraud !

Double-Croche

Oh ! C'est que dans le siècle où nous sommes.... Tout est dit, vos vues sont légitimes, j'en suis vraiment touché ; d'ailleurs, vingt-cinq mille livres de rentes sont une assez douce compensation des petits désagréments du ménage. Ergò, nous épousons.

Léandre

Oui, Monsieur Double-Croche, si vous voulez m'aider de vos lumières.

Double-Croche

Chantez-vous ?

Léandre

Jamais.

Double-Croche

Tant pis. Vous donnez du cor de chasse ?

Léandre

Tu connais la faiblesse de ma poitrine.

Double-Croche

En ce cas-là vous faites bien de vous marier. Vous savez au moins un peu de violon?

Léandre

Point du tout.

Double-Croche

Quel homme êtes-vous donc ! Vous ne savez pas une note de musique ?

Léandre

Si fait : ce que l'éducation peut m'en avoir laissé.

Double-Croche

Et vous n'avez pas cultivé ?

Léandre

Non, absolument.

Double-Croche

Tant pis, Monsieur ; encore une fois, tant pis. Vous ne pouvez pas absolument sans cela vous présenter ici.

Léandre

Comment donc faire ?

Double-Croche

Monsieur, Monsieur, l'affaire devient bien délicate ; j'y rêverai.

Léandre

Mais je meurs d'impatience et d'amour.

Double-Croche

Vous connaissez donc notre Isabelle ?

Léandre

Sans doute.

Double-Croche

Vous vous êtes déjà vus ? Les yeux ont parlé....

Léandre

Avec la plus vive éloquence.

Double-Croche

Allons, allons, vous n'êtes pas si malade ; et ceux de la Belle ?

Léandre

M'ont paru comprendre ce langage.

Double-Croche

Sans s'armer de colère ?

Léandre

Au contraire j'imagine....

Double-Croche

Oh ! Vous en reviendrez : mon ancien maître, vous en reviendrez ; et votre connaissance s'est faite....

Léandre

Au Couvent, avant qu'elle ne revînt chez son père.

Double-Croche

Justement, les voilà ces pestes de grilles ; rien ne rend amoureux et passionné comme cela. Je ne perdrai pas un instant, une occasion. Votre adresse ? Et laissez-moi faire.

Léandre

J'avais une lettre à remettre au Baron, de la part de quelqu'un de la première distinction.

Double-Croche

Est-elle en musique ?

Léandre

Non.

Double-Croche

Elle ne prendroit pas. Votre Hôtel? et partez.

Léandre

Voilà une lettre qui m'est adressée...

Double-Croche

Bon ! L'enveloppe. Lisez le Journal de Musique, ornez-vous la tête de dissertations sur la période ; devenez Lulliste, Ramiste, ou Vacarministe : je me charge du reste.

Léandre

Tiens, voilà pour te faire oublier le petit moment d'humeur...

Léandre sort.

Double-Croche

Ah ! Comme nous nous connaissons ! C'est fort bien fait au reste un musicien est une terre aride qui ne produit qu'à force d'être arrosée.

Scène 2

Double-Croche

Double-Croche

Bon ! Me voilà la tête en repos sur le cheval et la valise. Au fond, j'avais cette petite espièglerie sur le coeur. Mais Léandre vient de m'absoudre, et je vais travailler à son bonheur, avec autant de reconnaissance que d'inclination.

Scène 3

Le Baron de Steinbak, Laquais, Double-Croche

Le Baron de Steinbak

À la porte, pendard, à la porte, et sur l'heure.

Laquais

Mais, Monsieur...

Le Baron de Steinbak

Tu raisonnes, je crois.

Laquais

Ayez pitié d'un malheureux.

Le Baron de Steinbak

Tais-toi, coquin, tais-toi ; sors sans répliquer.

Laquais

Je vous jure, Monsieur, que cela ne m'arrivera plus.

Le Baron de Steinbak

Non, parbleu, je l'espère. À la porte, sans rémission.

Double-Croche

Que vous a donc fait ce pauvre garçon ?

Le Baron de Steinbak

Ce qu'il m'a fait... Ah ! Ce qu'il m'a fait ? À bas ma livrée, sur le champ.

Double-Croche

Monsieur, daignez m'entendre.

Le Baron de Steinbak

Non, malheureux, non ; rends-moi mon habit, tu le déshonores.

Laquais

Jamais un maître ne m'a traité...

Double-Croche

Vous le chassez, en effet, durement. Quel peut être son crime ?

Le Baron de Steinbak

Il est impardonnable ; le maraud !

Double-Croche

Eh bien !

Le Baron de Steinbak

Le coquin ! J'étouffe de colère.

Double-Croche

Qu'est-ce, enfin ?

Le Baron de Steinbak

Le traître a joué faux dans une de mes sonates. Allons, mon habit ; voilà tes gages.

Double-Croche

Faites-lui grâce pour cette fois.

Lui prenant son habit.

Le Laquais sort.

Le Baron de Steinbak

Prends garde à toi. Je le chasserai, ne fût-ce que pour l'exemple. Donne. Je te laisse la veste par pitié. Sors de ma présence.

Scène 4

Le Baron de Steinbak, Laquais

Le Baron de Steinbak

Un coquin ! Un bourreau qui ne sait pas mettre un violon d'accord !... Et toi, que sais-tu faire ? Es-tu Lulliste, Ramiste, ou Vacarministe ?

Laquais

Monsieur, je suis Baigneur-Étuviste.

Le Baron de Steinbak

Quoi ! Hein. Qu'est-ce qu'Étuviste ?

Laquais

Sans vanité, Monsieur, je n'ai pas mon pareil pour le coup de peigne ; et quant à ce qui regarde le rasoir, j'ai la main d'une légèreté...

Le Baron de Steinbak

Prends garde que je ne te fasse sentir le poids de la mienne. Ce n'est pas là ce que je te demande. Est-ce-là tout ce que tu sais faire ?

Laquais

Pardonnez-moi, Monsieur ; je vaux un coureur pour les commissions délicates. Je vous déterre une jolie Grisette, logeât-elle au Faubourg Saint-Marceau, au quatrième étage de l'escalier le plus obscur.

Le Baron de Steinbak

Comment, faquin ! Et la musique ?

Laquais

Oh ! C'est mon fort. Je sais faire chanter l'Anglais le plus boutonné, le Hollandois le plus avare, quand l'un ou l'autre est amoureux d'une femme que je protège.

Le Baron de Steinbak

Et toi, double pendard, de quel instrument joues-tu ?

Laquais

Quand j'arrivai de mon pays, je jouais de la poche avec les femmes tout comme un autre ; mais à présent, je jouerais au fin avec le diable.

Le Baron de Steinbak

Le maraud me plaisante, je crois.

Laquais

Mais on m'a dit que Monsieur avait besoin d'un premier Laquais.

Le Baron de Steinbak

C'est un premier violon qu'il me faut en même temps, Bélître. Tu oses te présenter ici, et tu ne sais pas une note de musique ? Qu'on me chasse encore ce drôle-là.

Laquais

Jamais on ne me chasse, Monsieur le Baron ; je n'ai pas et n'aurai jamais l'honneur d'être à vous. Je sais comme je suis entré, je sors de même ; si je suis trop ignare pour vous, vous êtes trop bon musicien pour moi. Je craindrais que vous ne me payassiez mes gages avec du son.

Le Baron de Steinbak

Attends, maraud, attends-moi.

Laquais

Ne vous dérangez pas, Monsieur le Baron ; je suis dehors.

Scène 5

Le Baron de Steinbak, Double-Croche

Le Baron de Steinbak

Voila un effronté coquin.

Double-Croche

Sans le respect que je dois à Monsieur le Baron, et s'il était décent de se gourmer devant un maître, je l'aurais étrillé d'importance ; mais si jamais je le rencontre....

Il appelle.

Le Baron de Steinbak

Un insolent, qui ne sait pas une note de musique ! Je ne trouve aujourd'hui que des oreilles barbares, des instruments discords. Allons, ma canne, mon chapeau, que j'aille à cette répétition. Ma fille est-elle prête ? Va voir. Non, reste. Vois si cette harpe est d'accord. Isabelle ! Euphrosine ! Isabelle !

Scène 6

Isabelle, Le Baron de Steinbak, Euphrosine

Isabelle

Nous voici, mon père.

Le Baron de Steinbak

Allons donc, Mademoiselle ; on a bien de la peine à vous arracher à votre toilette. Si vous restiez tous les jours autant de temps à votre clavecin...

Isabelle

Mon père, souffrez que je vous embrasse.

Le Baron de Steinbak

Il est bien question de cela. Et cette Sonate d'Honavre, cette Ariette de la Colonie ?

Isabelle

Ces deux pièces là sont bien difficiles.

Le Baron de Steinbak

C'est que cela ne s'apprend pas au miroir, Mademoiselle ; cela ne s'apprend pas au miroir.

Euphrosine

Ne grondez pas, Monsieur le Baron ; Mademoiselle y prend tous les jours une leçon de goût, et je lui chante à chaque boucle un air d'Armide, ou de la Bonne Fille.

Le Baron de Steinbak

De la Bonne Fille ! Ah ! Quelle coiffure ! On n'a pas l'air d'une bonne fille, d'une fille honnête avec cette coiffure.

Euphrosine

N'en dites rien, Monsieur ; c'est une coiffure à l'Iphigénie.****

Le Baron de Steinbak

Peste ! Cela devient différent. Les Marchandes de modes commencent donc à avoir du goût, à se sentir de la révolution ? Mais cette chaussure ! Quelle indécence ! A-t-on jamais vu de soulier plus décolleté ?

Euphrosine

Monsieur, c'est une chaussure à l'Olimpiade ; il n'y a rien à dire, et Mademoiselle est en règle.

Le Baron de Steinbak

À la bonne heure. Vous en savez plus que moi.

Euphrosine

D'ailleurs, elle est chaussée par ce petit cordonnier, qui joue si joliment les Colins en société.

Le Baron de Steinbak

Mais ce fichu ! Quel écart ! Quelle extravagance!

Euphrosine

Monsieur, c'est une collerette au désespoir d'Armide.

Le Baron de Steinbak

À la bonne heure; mais Armide n'a pas besoin de...

Euphrosine

Pardonnez-moi, Monsieur ; c'est l'abandon de la douleur.

Le Baron de Steinbak

Et chez une fille honnête, c'est celui de la pudeur ?

Euphrosine

Voulez-vous que Mademoiselle ait un air engoncé ?

Le Baron de Steinbak

Je veux qu'il y ait de l'harmonie dans sa parure ; et la décence, est la base fondamentale...

Scène 7

Double-Croche, Le Baron de Steinbak, Isabelle, Euphrosine

Double-Croche

Monsieur, vos chevaux sont mis.

Le Baron de Steinbak

Le cocher a-t-il pris sa clarinette ?

Double-Croche

Oui, Monsieur ; la contrebasse est sur l'impériale, et vos deux laquais ont leur violon.

Le Baron de Steinbak

Eh bien ! Mesdemoiselles, venez-vous ?

Isabelle

Mon père...

Le Baron de Steinbak

Eh bien ! Mon père?

Isabelle

Il n'y a que des hommes à ce Concert.

Le Baron de Steinbak

Eh ! Que veux-tu donc qu'il y ait à ce Concert ? Des hiboux, des chats ?

Double-Croche

Oh ! Ne craignez rien, Mademoiselle.

Le Baron de Steinbak

Est-ce que tu n'es pas sûre de ta voix aujourd'hui ?

Isabelle

Précisément, mon père.

Euphrosine

Oui... Oui, Monsieur ; nous avons passé une partie de la nuit à étudier ce Concerto.

Le Baron de Steinbak

Restez donc. Mais qu'à mon retour je vous trouve à voire clavecin ou à votre harpe.

Isabelle

Oui, mon père.

Le Baron de Steinbak

Morbleu ! Je n'entendrai pas le premier coup d'archet. Double-Croche ?

Double-Croche

Monsieur.

Il sort.

Le Baron de Steinbak

Vous descendrez ici le forte piano; vous renverrez ces guittares. Adieu, mes enfants.

Scène 8

Isabelle, Euphrosine, Double-Croche

Isabelle

Ah ! Ma chère Euphrosine, que j'avais de peine à cacher mon trouble à mon père !

Euphrosine

Êtes-vous bien sûr que ce soit lui ?

Isabelle

Mon coeur ne me l'a que trop assuré.

Euphrosine

Croyez-vous qu'il ait vu Monsieur le Baron ?

Isabelle

Je tremble de m'en informer. Ce garçon nous examine d'un oeil bien curieux.

Double-Croche

Pourvu que l'on soit discret.

Euphrosine

Je suis sûre de lui.

Isabelle

Tout m'inquiète, tout m'alarme. Sortons.

Double-Croche

Il n'est plus temps, Mademoiselle ; il ne fallait pas, le laisser entrer.

Isabelle

Qui cela ? Comment ! Ah ! Monsieur Double-Croche, n'allez pas dire à mon père...

Double-Croche

Quoi ! Que Monsieur Léandre vous aime, que de tous les instruments vous êtes le seul dont il voudrait pouvoir toucher ?

Isabelle

Oh ! Ma chère Euphrosine, je suis perdue!

Double-Croche

Allons ! Vous faites l'enfant, aimable Isabelle. Est-ce qu'on ne sait pas son monde ? Est-ce qu'on étourdit les pères de ces fadaises-là ?

Euphrosine

Mais on en peut parler à la jeune personne pour la tranquilliser.

Double-Croche

Le beau moyen, vraiment, de rendre le calme au coeur d'une Demoiselle, que de lui parler de ce qu'elle aime.

Isabelle

De ce qu'elle aime ! En vérité, Monsieur Double-Croche, voilà des soupçons...

Double-Croche

Tenez, Mademoiselle, vous réussirez mieux à cacher votre trouble à Monsieur votre père, qu'à moi.

Euphrosine

En vérité, Double-Croche, je te croyais plus délicat avec le beau sexe.

Double-Croche

Vous en jugiez par vous-même, mon coeur ; mais je suis offensé de la réserve de Mademoiselle.

Euphrosine

Tu vas voir qu'on t'apprendra des choses qu'on n'avouerait pas même à celui qui les inspire.

Double-Croche

Pourquoi Léandre n'oserait-il pas dire en face à Mademoiselle qu'il est épris de ses charmes, qu'il n'est rien qu'il ne mette en usage pour obtenir sa main ?

Isabelle

Mon père n'y consentira jamais.

Euphrosine

Pourquoi, Mademoiselle ?

Isabelle

Il n'est pas musicien.

Double-Croche

Il le deviendra, Mademoiselle, il le deviendra ; il ne serait pas le premier homme que l'amour aurait fait chanter, danser, extravaguer.

Isabelle

Vous parlez de l'amour heureux ?

Double-Croche

Seriez-vous fille à le désespérer ?

Isabelle

Mais, encore une fois, mon père peut seul disposer de ma main.

Double-Croche

Comme il a disposé de votre coeur.

Euphrosine

Allons, trêve de plaisanterie. Dis-nous si Léandre a vu le Baron, ce que nous devons craindre, espérer ?

Double-Croche

Espérez, Soubrette incomparable, espérez, puisque Double-Croche s'en mêle.

Euphrosine

Encore dis-nous...

Isabelle

L'a-t il vu ?

Double-Croche

Soyez tranquille, il n'a vu que moi. La pureté de ses sentiments, l'ardeur de sa flamme, la noblesse de ses procédés, ont trouvé le chemin de mon coeur, et je lui accorde votre main.

Isabelle

Vous décidez bien légèrement ?

Euphrosine

Non, je le connais, Mademoiselle ; c'est, bien le plus intriguant vaurien... Le fourbe le plus adroit...

Double-Croche

La friponne en sait des nouvelles. Reposez-vous sur moi.

Euphrosine

Si tu réussis, je te promets de couronner...

Double-Croche

Ou ma flamme ou mon front.

Euphrosine

Insolent !

Double-Croche

Déjà le Baron de retour ! J'entends sa voiture. Rentrez dans votre appartement, Mademoiselle. Toi, prends cette adresse, écris un billet à Léandre ; marque lui que dans une heure je suis chez lui, et que je l'amène en triomphe aux pieds de sa Princesse.

Scène 9

Le Baron de Steinbak, Double-Croche

Le Baron de Steinbak

Au diable les ostrogots avec leur musique ; point de chant, point d'harmonie, point de style ; des traits pillés partout, du bruit, un vacarme enragé, pas une période arrondie, et des accompagnements qui font pitié.

Double-Croche

C'est donc là ce concert si brillant ?

Le Baron de Steinbak

Ah ! Mon ami, tout est perdu ; le goût expire, et sans une révolution marquée nous n'avons plus de musique ; des phrases accrochées, un style obscur... Mais on siffle : vois qui ce peut être. Est-ce que ce portier n'est pas musicien ? Son malheureux sifflet vient d'achever de m'écorcher les oreilles ; qu'il le renvoie à l'Opéra.

Double-Croche

Mais, Monsieur, c'est l'usage.

Le Baron de Steinbak

L'usage est pour les sots. Dis-lui que je veux qu'il ait dans sa loge un corps-de-chasse, et s'il n'en sait pas donner, un orgue de Barbarie pour annoncer mes visites.

Double-Croche

J'y vais, Monsieur.

Scène 10

Le Baron de Steinbak

Le Baron de Steinbak

Ombres des Rameau, des Lully, des Campra, que vous êtes heureuses de ne pas être témoins de cette décadence !

Scène 11

Double-Croche, Le Baron de Steinbak, Anodin

Double-Croche

Monsieur, c'est, c'est Monsieur Anodin, votre très digne Apothicaire.

Le Baron de Steinbak

M'apporte-t-il un remède pour me rendre l'oreille un peu moins sensible aux sons aigus de la musique moderne ?

Double-Croche

Non, Monsieur, c'est un petit bout de mémoire.

Le Baron de Steinbak

Qu'il donne et qu'il repasse.

Double-Croche

Permettez, Monsieur, ce mémoire est...

Le Baron de Steinbak

Ce Mémoire est....

Double-Croche

Pour qu'il soit enfin lu, Monsieur Anodin....

Le Baron de Steinbak

Achève.

Double-Croche

L'a fait mettre en musique.

Le Baron de Steinbak

Ah ! Qu'il approche. L'idée est neuve ; elle est piquante.

Double-Croche

Vous avez glissé dessus.

Anodin

Parbleu !

Double-Croche

Tout est dit.

Anodin

Souffrez, Monsieur, que j'aie l'honneur de vous faire ma petite révérence.

Le Baron de Steinbak

Pas si bas donc, Monsieur Anodin, pas si bas ; vous croyez toujours avoir affaire à... Morbleu, moins de courbette et plus de musique.

Anodin

Il y a longtemps que je désirais avoir l'honneur de vous montrer, de vous faire entendre, dis-je, mon petit mémoire.

Le Baron de Steinbak

Voyons, voyons.

Il chante.

AIR : Lison dormait.

Anodin

Petit lait pour Mademoiselle; Ton clystère pour son papa ; Sirop d'orgeat pour Isabelle ; Sirop d'opium pour son papa ; Un demi lock**** pour Euphrosine , Pour Isabelle un lock entier, Pour purifier, Pour fortifier Son petit coeur et sa poitrine. Rhubarbe et casse pour les gens: Total quatre-vingt-quinze francs. Lisez, Monsieur.

Le Baron de Steinbak

Bravo. Monsieur Anodin, pas mal, d'honneur, pas mal. Ce chant-là frise un peu le Pont-Neuf ; mais il est gai, du moins, il est facile.

Anodin

Et le petit montant.

Le Baron de Steinbak

J'en suis enchanté, tara là, là, là, là, là, là.

Anodin

Le total.

Le Baron de Steinbak

C'est tout-à-fait chantant, là, là, là, etc.

Anodin

Le petit montant, Monsieur le Baron.

Le Baron de Steinbak

À merveilles. Il va bien sur l'air.

Double-Croche

Oui, mais il faut l'accompagnement de la poche.

Le Baron de Steinbak

Tenez, voilà quatre louis. Parbleu, je ne serais pas fâché d'avoir composé ce petit morceau ; c'est une assez jolie boutade, tà, là, là, là.

Double-Croche

Vous êtes donc musicien ?

Anodin

Eh ! Qui ne l'est pas aujourd'hui, Monsieur ? Mon garçon de fourneau joue tous les Dimanches du violon à la guinguette. D'ailleurs, ne suis-je pas, moi, au centre de la mélodie.

Le Baron de Steinbak

Comment cela ?

Anodin

N'ai-je pas dans ma boutique l'harmonie des pilons, mortier de fonte, mortier de marbre, mortier de verre, pilon de verre, pilon de fonte, pilon de marbre ; tout cela fait un carillon....

Le Baron de Steinbak

Vous avez raison, et c'est-là l'origine de l'harmonie imitative.

À Double-Croche.

Anodin

J'ai bien l'honneur d'être votre petit serviteur. La musique a fait son effet.

Double-Croche

Je vous l'avais bien dit.

Scène 12

Le Baron de Steinbak, Double-Croche

Le Baron de Steinbak

Tara là, là, tara là, là.

Double-Croche

Monsieur le Baron, je suis bien fâché.

Le Baron de Steinbak

Tara là, là.

Double-Croche

J'ai un véritable chagrin...

Le Baron de Steinbak

Prends ton violon ; accompagne-moi ; cela te dissipera.

Double-Croche

Je suis désolé d'être forcé de vous quitter.

Le Baron de Steinbak

Plaît-il ? Comment, mon ami, tu veux me quitter quand j'ai le plus besoin de toi, quand j'ai dix sonates, trois concerto à monter ?

Double-Croche

Monsieur, ma perte est bien peu de chose.

Le Baron de Steinbak

Comment donc ! Comment donc ! Si - fait; tu as l'oreille juste, le goût sûr, un organe brillant, et tu lis la musique aussi bien que moi.

Double-Croche

Précisément, Monsieur, ce sont tous ces petits avantages qui m'ont fait faire la connAissance d'un jeune Seigneur qui me fait ma fortune.

Le Baron de Steinbak

Il est donc grand musicien.

Double-Croche

Presqu'autant que votre Seigneurie.

Le Baron de Steinbak

Et je ne le connais pas !

Double-Croche

Il arrive d'Italie.

Le Baron de Steinbak

Arriverait-il des Antipodes, je dois au moins en avoir entendu parler s'il est aussi savant....

Double-Croche

Monsieur, la modestie...

Le Baron de Steinbak

Bon ! Tu plaisantes ? La modestie d'un musicien.

Double-Croche

Je vais enfin avoir l'honneur...

Le Baron de Steinbak

Tu me feras plaisir.

Double-Croche

Et les choses se concilieront peut-être de manière... que je pourrai partager mes services ; il a des vues.... que lui seul peut vous confier....

Le Baron de Steinbak

Va donc le rejoindre. Engage-le à te laisser au moins à moi pour mes jours de concerts. Enfin c'est moi qui t'ai formé le goût.

Double-Croche

Monsieur, je sais tous les égards, toute la reconnaissance que je vous dois, et je vais travailler à vous le prouver ; voulez-vous que je fasse entrer ce Secrétaire que l'on vous a proposé ; il attend vos ordres.

Le Baron de Steinbak

Voyons-le.

Double-Croche

Entrez Monsieur Scribano. Monsieur le Baron, j'aurai l'honneur de venir prendre vos ordre, avant qu'il soit une heure.

Scène 13

Le Baron de Steinbak, Scribano

Le Baron de Steinbak

Allons, avancez : on m'a parlé de vous comme d'un sujet.

Scribano

Monsieur, je ferai tous mes efforts pour justifier l'opinion qu'on a bien voulu vous donner de moi.

Le Baron de Steinbak

Copiez-vous correctement.

Scribano

Vous serez content, Monsieur.

Le Baron de Steinbak

Vous-écrivez sous la dictée.

Scribano

Avec la plus grande célérité.

Le Baron de Steinbak

Prenez une plume, asseyez-vous à ce bureau : il y a du papier tout réglé ; êtes-vous prêt ?

Scribano

Oui, Monsieur le Baron.

Le Baron de Steinbak

Sol, ré, ré, ré, ré, mi....

Scribano

Plaît-il, Monsieur ?

Le Baron de Steinbak

Sol, ut, ré, ut, ré, mi, fa, mi....

Scribano

Comment, Monsieur ?

Le Baron de Steinbak

Sol, ut, ré, ut, ré, mi. Hé bien?

Scribano

J'y suis, Monsieur.

Le Baron de Steinbak

Fa, sol, la, mi, sol, fa, mi, ré, ut... Avez-vous mis ?

Le Baron de Steinbak

Quoi ! Monsieur ?

Le Baron de Steinbak

Parbleu, ce que viens de dicter.

Le Baron de Steinbak

Vous ne m'avez rien dit.

Le Baron de Steinbak

Est-ce que vous êtes sourd ?

Scribano

En honneur, Monsieur, vous n'avez pas prononcé un mot.

Le Baron de Steinbak

Voilà dix fois que je répète les mêmes notes.

Scribano

Vous ne parlez donc pas d'écriture?

Le Baron de Steinbak

... ! Non, butor, il est question de musique.

Scribano

Mais, Monsieur le Baron, je ne sais pas....

Le Baron de Steinbak

Copier de la musique ! Eh bien ! Faquin, qu'êtes-vous donc venu faire ici ?

Scribano

Écrire, Monsieur.

Le Baron de Steinbak

Écrire, écrire, Monsieur l'ignorant, en termes de l'art, c'est noter.

Scribano

Je ne me croyais pas fait, Monsieur, pour copier de la musique.

Le Baron de Steinbak

Tu ne te croyais pas fait, maraud, tu ne te croyais pas fait : viens-ça, coquin, vois ce buste.

Scribano

Mais, Monsieur, je n'ai pas l'honneur de connaître Monsieur votre buste.

Le Baron de Steinbak

Ah ! Tu n'es pas fait pour copier de la musique, et le plus beau génie de l'Europe, le plus mâle, le plus éloquent a dédaigné les bienfaits des demi-Dieux de la terre pour se livrer à ce travail ; à genoux, pendard, à genoux; apprends de ce Philosophe qu'il n'y a de vil que l'intrigue ou la paresse, et que le travail honore également tous les hommes.

Scribano

Mais, Monsieur, chacun a son talent.

Le Baron de Steinbak

Ne déprimes donc pas ceux que tu n'as pas, et que tu n'auras jamais. Sors.

Scène 14

Le Baron de Steinbak

Le Baron de Steinbak

Ce maraud-là, je crois, m'a mis en colère. Il m'a fait sortir de la tête le plus beau trait de musique que j'aie composé de ma vie.

Scène 15

Vacarmini, Le Baron de Steinbak

Vacarmini

Serviteur à Monsieur le Baron de Steinbak.

Le Baron de Steinbak

Bonjour, Monsieur.

Vacarmini

Il paraît que je n'ai pas l'honneur d'être connu de Monsieur le Baron.

Le Baron de Steinbak

Je ne crois pas, Monsieur.

Vacarmini

Nous ne tarderons pas, je l'espère, à faire connaissance.

Le Baron de Steinbak

C'est une question.

Vacarmini

Que je résous en deux mots. Je me nomme Vacarmini.

Le Baron de Steinbak

Quoi ! Vous êtes ce fameux musicien qui avez tant fait de bruit en Italie ?

Vacarmini

Ajoutez en Allemagne, Monsieur le Baron.

Le Baron de Steinbak

Ah ! Monsieur Vacarmini, souffrez que je vous embrasse.

Vacarmini

De tout mon coeur, Monsieur le Baron ; un amateur de votre mérite !

Le Baron de Steinbak

Qu'appelez-vous, Monsieur Vacarmini ? Je me fais gloire d'opérer, d'être artiste.

Vacarmini

Je vous en estime davantage.

Le Baron de Steinbak

Ah ! Monsieur Vacarmini, que vous arrivez à propos pour déboucher nos oreilles, pour réveiller le génie de la musique, pour opérer dans le goût cette heureuse révolution que votre nom seul annonce !

Vacarmini

J'en accepte l'augure, et je compte réussir.

Le Baron de Steinbak

Que cette noble assurance sied bien aux [t]alents !

Vacarmini

Vous me flattez.

Le Baron de Steinbak

Non ; vos ouvrages ont fait trop de bruit.

Vacarmini

L'Allemagne et l'Italie retentissent encore de mes succès, mais dix ans d'expérience ne me rassurent que faiblement contre la légèreté d'un peuple qui n'a plus que des goûts. Je ne sais peindre que les passions.

Le Baron de Steinbak

Mais vous les peignez avec une vigueur... une énergie...

Vacarmini

C'est ce que je crains. Vos Françaises ont la poitrine si délicate, et mes chefs-d'oeuvres vont leur faire cracher le sang.

Le Baron de Steinbak

On les doublera, Seigneur Vacarmini, on les doublera. Qu'est-ce qu'une poitrine de plus ou de moins, en comparaison des plaisirs de toute une Nation.

Vacarmini

J'apporte ici des projets qui vont droit à l'immortalité, si je réussis à les exécuter.

Le Baron de Steinbak

Peut-on vous demander....

Vacarmini

Je compte mettre en Opéra toutes les Batailles d'Alexandre, l'Histoire de France en Opéra-Comique, et l'Encyclopédie en Vaudevilles.

Le Baron de Steinbak

Bravo ! Seigneur Vacarmini, bravo !

Vacarmini

Mais je voudrais que ma réputation précédât mes ouvrages ; être un peu plus connu.

Le Baron de Steinbak

Rien n'est plus simple : faites-vous peindre, graver, modeler : que l'on vous trouve partout et fous toutes les formes, dans les ateliers de nos artistes, dans les cabinets des amateurs...

Vacarmini

Vous avez raison. Seriez-vous curieux de voir un petit échantillon de mes talents ?

Le Baron de Steinbak

Vous me comblez de joie.

Scène 16

Léandre, Le Baron de Steinbak, Double-Croche, Vacarmini

À chaque double raie, le Violon joue un refrain d'air connu.

Léandre

Monsieur, je suis, avec la plus parfaite admiration. = L'étude particulière que j'ai faite de = et la réputation que vous avez d'être le plus grand =, m'ont forcé devenir rendre hommage à =.

Le Baron de Steinbak

On ne saurait se tromper, Monsieur, à votre passion pour un art qui fait mes délices.

Ici on commence L'AIR: Il est toujours le même, que l'on continue à chaque double raie, et qu'on finit avec le couplet.

Léandre

Oh ! Monsieur, vous êtes = Point de plaisir au monde sans =. Je ne fais pas plus de cas d'un homme qui ne fait pas = et d'une femme qui n'aime pas =, que d'un Compositeur qui est =.

Le Baron de Steinbak

Il paraît, Monsieur, que vous faites un cas particulier de l'Harmonie imitative. Mais parlons un instant sans figure et sans accompagnement. Retirez-vous, mes amis.

Double-Croche

Vous voyez, Monsieur le Baron, le Seigneur Léandre, et vous ne sauriez douter, à sa manière de s'énoncer, que ce ne soit le plus grand harmoniste, symphoniste, périodiste ; enfin, le plus grand Docteur en iste que vous ayez jamais vu.

Le Baron de Steinbak

Je suis enchanté, parbleu, que tu m'aies procuré sa connaissance.

Léandre

J'ai mieux aimé, illustre Baron, la devoir aux talents, au Dieu de l'harmonie, qu'à l'amitié même : car je suis neveu d'un de vos plus anciens amis, du Baron d'Étourville.

Le Baron de Steinbak

D'Étourville ? Oui, nous étions fort liés ; brave, homme, excellent citoyen, bon ami ; mais, entre nous, pauvre musicien ; plus de tête, point de goût, point d'oreille. J'ai cessé de le voir ; mais je suis enchanté de retrouver dans son neveu tout ce qui manquait à l'oncle.

Léandre

Je suis ravi de l'accueil...

Le Baron de Steinbak

Le talent ne peut qu'en obtenir un pareil. Souffrez que je vous présente un des plus fameux virtuoses ; mais vous devez le connaître, vous avez voyagé.

À Léandre.

Au Baron.

Double-Croche

Eh ! Oui. Ferme et de l'effronterie. C'est de Monsieur que vous me parliez encore avant de sortir ; rappelez-vous votre voyage d'Italie: le Signor, le Signor....

Vacarmini

Précisément ; je suis il Signor Vacarmini, à vous servir.

Léandre

Que je suis ravi de vous rencontrer ! Vous souvient-il de l'Orlando Furioso ?

Vacarmini

Vous plaisantez : vous êtes trop jeune pour l'avoir vu.

Double-Croche

Lâchez la piastre à l'incrédule.

Lui glissant de l'argent dans la main.

Léandre

Pardonnez-moi, c'était à la... À la reprise.

À part.

Vacarmini

Ah ! Vous avez raison. A-t-on jamais tort avec d'aussi bonnes raisons?

Léandre

Eh bien ! Quelle musique ! Quelle harmonie ! Et vous vous souvenez des concerts que je donnais ?

Vacarmini

Les plus beaux de l'Europe, en vérité.

Au Baron.

Léandre

Quel choix de symphonies ! Quel choix de concertants ! Eh bien ! Monsieur, j'apporte en France le projet le plus vaste, le plus sublime, et qui doit nous assurer le pas sur toutes les autres Nations de la terre.

Le Baron de Steinbak

Si j'avais quelques droits à votre confiance....

Léandre

Eh ! Peut-on rien imaginer en musique sans être enchanté de consulter l'illustre Vacarmini et l'illustrissime Baron de Steinbak.

Le Baron de Steinbak

Vous me flattez.

Double-Croche

Non, Monsieur, il le dit comme il le pense.

Léandre

Il s'agit d'un école de musique universelle où l'on enverrait tous les enfants dès le berceau, où ils ne seraient allaités, servis que par des musiciens, on ne prononcerait pas un seul mot devant eux qui ne fut en musique, et jusqu'au plus petit besoin, au plus petit joujou on les forcerait à tout demander en musique.

Le Baron de Steinbak

Ravissant, admirable; je voudrais, pour ma terre de Steinbak, avoir imaginé un pareil projet ; qu'en dites-vous, Monsieur Vacarmini.

Vacarmini

Monsieur, cela pourrait souffrir des difficultés de la part du Gouvernement.

Léandre

Des difficultés, Monsieur Vacarmini, des difficultés, vous n'y pensez donc pas ?

Vacarmini

Ah ! Je vois que vous avez l'art de les lever toutes... Un génie tel que le vôtre.

Léandre

Enfin, Monsieur, n'avez-vous pas tous les jours les oreilles blessées, déchirées par le peu d'harmonie qui règne dans la société. Entrez-vous dans un cercle, le ton flutté de ce petit maître vous affadit le coeur ; le ton aigre de cette précieuse vous cause des crispations; le ton rauque de ce financier, sa triste monotonie vous assomme ; le parler gras de cette Marquise est inintelligible, et la voix de fausset de ce petit abbé vous perce le tympan.

Le Baron de Steinbak

Rien n'est plus vrai, d'honneur ; le tableau est frappant.

Léandre

Eh bien ! Si tout le monde parlait en musique, quelle douceur ! Quelle mélodie dans nos entretiens ! Quel nouveau charme on trouverait au plaisir d'être ensemble.

Vacarmini

Admirable !

Le Baron de Steinbak

Vous m'enchantez, Monsieur Léandre, et ce trait vient d'achever ma conquête. Personne encore ne m'a parlé musique avec cet enthousiasme.

Double-Croche

Ah ! Monsieur, c'est qu'ici on se sent inspiré.

Léandre

Il faudrait, Monsieur le Baron, qu'un homme tel que vous donnât l'exemple ; que vous, que Monsieur Vacarmini, que moi, nous eussions des enfants au berceau, que nous fussions mariés.

Le Baron de Steinbak

Rien n'est plus simple, marions-nous, marions-nous ; commençons par vous comme le plus jeune.

Léandre

Voilà l'embarras ; avec ma passion pour la musique, quel père osera me donner sa fille ; je n'aurai pas le courage de lui cacher, moi, qu'il me faut tous les jours pour le moins un concert, et ma fortune...

Le Baron de Steinbak

La mienne y suppléera, Monsieur Léandre, et je vous donne ma fille.

Léandre

Comment, divin Baron, vous avez une fille, et je ne l'ai pas encore entendu chanter.

Double-Croche

Ce maître là seul était digne de moi.

Le Baron de Steinbak

La voici justement : venez, Isabelle ; approchez, la bonté paternelle, sensible à vos petits besoins, vous donne pour époux le premier musicien de la terre.

Scène 17

Isabelle, Le Baron de Steinbak, Léandre, Vacarmini, Euphrosine, Double-Croche

Isabelle

Ah ! Mon père, non, jamais...

Le Baron de Steinbak

Comment donc, perronelle ?

Isabelle

Jamais je n'ai si bien senti le plaisir d'obéir.

Le Baron de Steinbak

À la bonne heure.

Léandre

Eh bien, papa, comme cette phrase serait jolie en musique. Ah ! Permettez que j'imprime ma reconnaissance sur cette main charmante.

Vacarmini

Je suis trop heureux de me trouver ici pour vous faire mon compliment.

Léandre

Je vous fais un des Directeurs de notre école.

Le Baron de Steinbak

Ah ! Ah, la belle, avec Monsieur vous allez travailler bien autrement ; il vous prépare une bien autre étude.

Euphrosine

Monsieur, Mademoiselle a les plus grandes dispositions, et je réponds d'avance de sa bonne volonté.

Léandre

Je parierais que Mademoiselle a le coeur aussi sensible, l'oreille aussi délicate qu'elle a la voix juste et l'organe enchanteur.

Le Baron de Steinbak

Ah ! Ça, nous logerons ensemble; et ce coquin là rentre ici.

Léandre

Je lui ai trop d'obligation pour pouvoir m'en séparer, mais il sera toujours à vos ordres.

Double-Croche

Oui, si vous voulez bien me permettre d'enrichir votre nouvelle école de petits Double-Croches, dont Mademoiselle Euphrosine voudra bien me fournir le moule.

Le Baron de Steinbak

J'y consens de bon coeur. Allons, enfants, grand concert pour célébrer ce double hymen.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.