Scène 1
Rodomont, Coulisse, Thomas
Le théâtre représente une île du Rhône inhabitée, où l'on voit plusieurs rochers et un antre profond.
Rodomont
Sur les rochers déserts de cette île, où le Rhône Brise ses flots grossis des ondes de la Saône, Coulisse, dites-moi, que venons-nous chercher ?
Coulisse
La Rancune y respire, il faut l'en arracher ; Si jusqu'à ce moment j'en ai fait un mystère, J'avais, cher Rodomont, des raisons pour me taire J'ai dû me réserver pour l'exposition. Nous voulons supplanter l'Opéra de Lyon. Vous le savez, Seigneur, un courroux légitime, Contre cet Opéra, dès longtemps nous anime ; De Monsieur Cornillas nous défendons l'honneur, De la Troupe du Mans ce riche entrepreneur, Sans prévoir d'infortune en dirigeait les rênes, Sa charmante moitié tenait l'emploi des Reines, Un Chanteur de Lyon, un petit freluquet La vit, l'aima, lui plut : elle fit son paquet, Planta là Cornillas, et ne fut pas honteuse D'abandonner son rang pour devenir chanteuse ; Tous les Comédiens partagent cet affront, Nous laissons Cornillas qui se gratte le front. Brouillon, ce chef ardent, se met à notre tête, Il veut que l'Opéra devienne sa conquête ; Il intente un procès, mais malgré nos ressorts, Cet Opéra triomphe et rit de nos efforts ; Un seul espoir nous reste, hélas ! Vous le dirai-je ? Nous ne ferons jamais casser son privilège, Si deux acteurs fameux ne se joignent à nous : On attend à Lyon et la Rancune et vous.
Rodomont
Je croyais à la troupe être seul nécessaire.
Coulisse
Vous êtes trop modeste.
Rodomont
Hé bien, laissez-moi faire ? S'il balance un moment à marcher sur mes pas, Mon bras...
Coulisse
Quel fanfaron ! Ménagez votre bras, Par des raisonnements il s'agit de combattre.
Rodomont
Je raisonne fort mal, et je sais bien me battre ; Vous, raisonnez pour moi, chacun fait son métier.
Coulisse
La Rancune, morbleu, sans me faire quartier, M'assommerait sitôt qu'il me verrait paraître.
Rodomont
Eh pourquoi donc, Seigneur ?
Coulisse
C'est que je suis un traître, Je suis cause entre nous de son état affreux ; Mais c'est aussi sa faute, il était trop hargneux, C'était un froid méchant, caustique, atrabilaire, Qui pour dire un bon mot eût fait pendre son père ; Un de nous fatigué de son ton méprisant Sangla vingt coups de canne à ce mauvais plaisant, Le crâne fut félé.
Thomas
Ciel !
Coulisse
Un cruel vertige Depuis cet accident de temps en temps l'afflige, Et lui cause souvent un état convulsif ; Loin de se corriger il devient plus rétif. Pour lui laisser le temps d'évaporer sa bile, Sur un prétexte adroit je l'amène en cette île ; Il lui prend un accès, suivi d'un long sommeil, Et nous le laissons seul en proie à son réveil.
Thomas
Grands Dieux !
Coulisse
S'il me revoit vous jugez de ma crainte.
Rodomont
Un affront porte au coeur une mortelle atteinte.
Coulisse
Je ne suis pas si sot que d'aller m'exposer... Mais à remplir nos voeux on peut le disposer, Pour rappeler ce goût dont il fut idolâtre, Nous avons mis exprès nos habits de théâtre. Rallumez dans son coeur la noble ambition, Sans parler de Coulisse, encor moins de Lyon, En flattant son orgueil, tâchez de le séduire Dans quelque bonne troupe offrez de le conduire, Et quand nous le tiendrons, nous lui ferons la loi.
Rodomont
Cette feinte, Seigneur, est indigne de moi.
Coulisse
Pour régir une troupe, il faut moins de scrupule, Et comment ménager avec ce ridicule, Tant d'intérêts divers qui s'accordent si mal, On peut devenir faux pour le bien général. La probité permet un peu de tricherie ; Et je n'ose pas dire un peu de fourberie.
Rodomont
Je ne contredis point ces grandes vérités, Et vos ordres bientôt vont être exécutés.
Coulisse
Je retourne au bateau, sûr de votre prudence.
Rodomont
Que Thomas le Souffleur, soit dans la confidence.
Scène 2
Thomas, Rodomont, Julie
Thomas
Moi ?
Rodomont
Toi, sois mon second, viens chercher notre fou ; Mais que vois-je... sans doute il habite ce trou, J'aperçois des chiffons.... il couche sur la dure, Et les flancs du rocher lui servent de tenture.
Thomas
Il me semble en effet qu'il est fort mal meublé.
Rodomont
Cherchons... Mais quel objet ! J'en suis déjà troublé ; Quel contraste étonnant, c'est une jeune fille Avec art ajustée.
Thomas
Elle est parbleu gentille, Bonjour la belle enfant.
Julie
Des hommes ! Sauvons nous ?
Rodomont
Des hommes vous font peur.
Thomas
La, la rassurez vous.
Rodomont
Demeurez.
Julie
Volontiers.
Rodomont
Quelle bonne fortune Vous a conduite ici ?
Julie
Fille de la Rancune, J'ai su qu'il languissait sur ce triste rocher, J'ai quitté la maison pour venir le chercher ; Je pris une Servante avec quelque bagage, Déjà nous abordions cet inculte rivage, Quand un orage affreux, un funeste ouragan Nous fait faire capot au premier coup de vent ; Tous les gens du bateau vont sens devant derrière Boire l'onde et la mort au fond de la rivière.
Thomas
Et vous noyâtes-vous ?
Julie
Non, Seigneur.
Rodomont
Quel tableau ?
Thomas
Ah ! Que j'ai bien raison de ne pas aimer l'eau.
Rodomont
Je suis émerveillé ! Des Mariniers périssent, Malgré la force et l'art les flots les engloutissent. Une fille, elle seule échappe du danger.
Julie
Seigneur, j'ai le talent de savoir bien nager.
Rodomont
C'est un talent utile.
Thomas
Et la chère soubrette Nagea-t-elle de même ?
Julie
Oh non, j'en suis défaite.
Thomas
Tant pis, j'eusse avec elle égayé l'entretien.
Julie
Cette soubrette là ne m'était bonne à rien, Ne la regrettez pas. Enfin en prenant terre J'oubliai tous mes maux en embrassant mon père.
Rodomont
L'excellent naturel, éloignons-nous d'ici. Je veux vous en tirer.
Julie
Je le veux bien aussi. Mais préférant par goût la misère où nous sommes, Mon père est né farouche et déteste les hommes.
Rodomont
Quoi seriez-vous de même ?
Julie
Oh non, non, vous verrez ; Je l'amène à vos yeux et vous lui parlerez.
Scène 3
Rodomont, Thomas
Rodomont
Mon âme, cher Thomas, nagerait dans la joie, Si ce joli tendron pouvait être ma proie.
Thomas
Comme vous prenez feu, la peste qu'il est vif ; Mais voilà notre fou, quel air rébarbatif !
Scène 4
Rodomont, La Rancune, Thomas, Julie
Rodomont
Je dois remercier de grand coeur la fortune Qui me fait rencontrer l'illustre la Rancune.
La Rancune
À ces tons ampoulés, je vous crois un acteur.
Rodomont
Oui, qui de vos leçons veut mériter l'honneur.
La Rancune
J'ai quitté le métier ; ignorez vous encore, Oh souvenir affreux dont l'horreur me dévore ! Ignorez-vous l'affront le plus cruel de tous ? Ah si je les tenais....
Thomas
Seigneur, éloignons-nous.
La Rancune
Des acteurs de Lyon j'étais le camarade, Sur l'eau l'on me propose un jour la promenade ; Et Coulisse en secret, mon mortel ennemi, M'abandonne en ces lieux quand je suis endormi ; À Dieux ! À mon réveil figurez vous ma rage, Je me trouve privé de tout mon équipage, Et l'on ne m'a laissé par pitié pour mes maux, Seigneur, qu'un seul fusil pour tirer des moineaux.
Rodomont
C'est un tour des plus noirs.
Thomas
Tous mes sens en frémissent.
La Rancune
De mes mugissements ces rochers retentissent, Des monstres à mes cris venant de toutes parts.
Rodomont
Quoi pour vous dévorer ?
La Rancune
Non, ils sont pleins d'égards, Je les vois s'adoucir, touchés de ma misère ; Ah ! Les comédiens ne leur ressemblent guère.
Thomas
Cette comparaison est un très beau morceau.
Rodomont
Mais ici chaque jour passe plus d'un bateau, Vous pourriez aisément abandonner cette île.
La Rancune
Loin des traîtres humains mon sort est plus tranquille, Et ma fille Julie adoucit mon malheur, C'est la meilleure enfant, le meilleur petit coeur, L'humeur la plus docile et la plus...
Julie
Oh, mon père. Vous me faites rougir.
La Rancune
C'est un bon caractère, Et vous l'éprouverez.
Thomas
Ma foi tant mieux pour vous.
Rodomont
Si vous la chérissez, venez donc avec nous, Ne souffrez pas qu'ici la pauvre enfant languisse, Seigneur, Rodomont, s'offre à vous rendre service.
La Rancune
Fils de la Rapière ?
Rodomont
Oui, du moins j'en ai l'honneur.
Rodomont embrasse la Rancune et Julie, Thomas en fait de même.
La Rancune
À ce ton suffisant, à cet air tapageur, Je crois voir le papa, tu gagnes mon estime. Viens m'embrasser pour lui, car c'était mon intime Comment se porte-t-il ?
Thomas
Oh fort bien, il est mort.
La Rancune
Il est mort ! Et Léandre.
Rodomont
Il a fini son sort.
La Rancune
Est-ce donc les talents que les destins poursuivent ? Les Grands acteurs sont morts, et des histrions vivent.
Rodomont
Cette réflexion, nous mènerait trop loin, De vous tirer d'ici je vais prendre le soin. Partout où vous voudrez, je m'offre à vous conduire.
La Rancune
J'y consens volontiers.
Julie
Et moi je le désire.
Thomas
Fort bien, ils vont donner tous deux dans le panneau.
La Rancune
Partons, dépêchons nous de gagner le bateau ; Mais quel papillon noir autour de moi voltige ? Chou, chou, chassez, chassez.
Rodomont
Il est dans son vertige.
Julie
Mon père....
La Rancune
Calypso du doux son de sa voix. Taralantarala, Dieux qu'est-ce que je vois ? D'où sort ce monstre affreux ? L'épouvantable mine ! Ciel ! J'entends dans mes flancs les cris de la famine. Quel ardeur ; Rodomont daignez me secourir, Et tuez-moi de grâce, afin de me guérir ; Ma langue et mon gosier sont remplis d'amertume ; Mais c'est crier trop fort, je sens que je m'enrhume. Qu'on m'emporte.
Rodomont
Souffrez, Madame, que mon soin....
Julie
Votre écuyer suffit, nous n'allons pas bien loin.
Thomas
Si j'approche de lui, je veux que l'on m'assomme.
Julie
Ne craignez rien, papa va faire un petit somme. Il dort déjà ; restez, je reviens à l'instant.
Scène 5
Rodomont
Rodomont
Assez mal-à-propos survient cet accident. Mais l'âme la plus dure en serait attendrie. Quel exemple pour nous acteurs de Tragédie ! Ce fameux la Rancune admiré tant de sois ; Déclamateur pompeux dans les rôles des Rois, Au fond d'une caverne, hargneux, fier, gueux et triste, S'impatiente et jure autant qu'un machiniste. Tel est le sort affreux des gens de notre état, Tant qu'on nous applaudit nous vivons dans l'éclat ; On flatte notre orgueil, on nous vante, on nous fête On se donne le mot pour nous tourner la tête ; Nous nous méconnaissons, nous oublions nos noms, Nous nous croyons les Dieux que nous représentons ; Pour nous perdre on dirait que chacun se cotise, Et donne comme nous dans la même méprise. Nous vient-il un revers, qui nous force à quitter, On dégrade celui qu'on venait d'exalter. Que ne nous apprend-on, grands acteurs que nous sommes, Que notre vrai mérite est d'amuser les hommes.
Scène 6
Rodomont, La Rancune, Julie
Rodomont
Avez-vous bien dormi ?
La Rancune
Oui, Seigneur.
Rodomont
À quoi bon Vous être trouvé mal ?
La Rancune
J'avais une raison. Pouvait-on sans cela suivant la règle exacte Séparer le premier d'avec le second acte ?
Julie
De ces syncopes là le Public sent l'abus, Mon père m'a promis qu'il ne le ferait plus.
La Rancune
De trop justes remords pressent ma conscience, J'ai fait réflexion en perdant connaissance, Que je n'étais qu'un sot de demeurer ici.
Julie
Je n'osais vous le dire et le pensais aussi.
La Rancune
Tous les jours au repas je fais la découverte Qu'on fait mauvaise chair en cette île déserte Encor si l'on avait un ménage complet, Mais je n'ai pas de quoi faire cuire un poulet. Et ma fille étant moins friande que coquette, En nageant n'a songé qu'a sauver sa toilette.
Julie
Ce n'était pas l'espoir qu'on y vont m'éprouver, Mais enfin on ne sait ce qui peut arriver.
La Rancune
Vous ne me dites rien, Seigneur, est-ce là comme Vous voulez m'emmener ?
Rodomont
Je suis trop honnête homme Pour ne vous dire pas que je suis un coquin.
La Rancune
Comment ?
Rodomont
Oui, je vous joue un vrai tour de Pasquin. Je saisissais l'instant qui met le vent en poupe, C'était pour vous livrer au chef de notre troupe.
La Rancune
Retourner à Lyon ! Ah, comme on m'y verra.
Rodomont
On ne peut qu'à ce prix culbuter l'Opéra.
La Rancune
Je me sens suffoqué. Fuis, jeune téméraire... Je ne puis exhaler l'excès de ma colère, Ma fille, prend le soin de t'emporter pour moi.
Julie
Qu'entends-je ? Quelle horreur, quel spectacle d'effroi, Irions-nous, sans avoir la cervelle troublée, Écouter les propos qu'on tient à l'assemblée. De ces Dames surtout voir tous les vains débats. Dieux ! Faites-les aller de faux pas en faux pas. Que les pauvres auteurs, plastrons de leurs querelles, Se trouvent déchirés dans les pièces nouvelles ; Et que pendant l'hiver tous les acteurs transis, Puissent pour spectateurs n'avoir que les gratis.
La Rancune
Tu viens de déclamer comme une grande Reine. Et tu rends joliment la vengeance et la haine.
Rodomont
Si vous vous emportez c'est avec fondement, Mais vous êtes lié par un engagement. Et de plus en ces lieux pourquoi vieillir sans gloire, Venez de vos talents illustrer la mémoire ; À ces rochers muets dérobez votre sort, Un acteur doute-t-il sur le choix de sa mort ; Dubourg, ce grand braillard, bouffis par Melpomène, À force de crier se rompit une veine. Dans Oreste, Mondor ne se connaissant pas, En gesticulant trop, se cassa les deux bras. Une actrice expira par la chute d'un peintre, Qui, sans l'en avertir, tomba du haut du cintre. Voilà tous les dangers qu'il est beau de courir, Le théâtre est le lit où nous devons mourir.
La Rancune
Non, que leur salle soit déserte et délabrée, Plutôt que je leur vaille une seule chambrée ; Eh pourquoi secourir une troupe aux abois ? Quoi, n'en pouvons nous pas faire une entre nous trois. Vous joueriez l'amoureux, et ma fille, j'espère Jouerait....
Julie
Oui, pour cela j'ai des talents, mon père.
La Rancune
Mais quelqu'un vient...
Julie
Il faut saisir l'occasion. C'est pour quitter la scène une bonne raison.
Il sort.
Rodomont
Que vois-je ? C'est Coulisse, ah qu'elle inconséquence Lui qui craint la Rancune, à ses yeux il s'avance.
Scène 7
Coulisse, Thomas
Coulisse
Rodomont nous trahit, ah je suis furieux, J'empêcherai l'effet d'un complot odieux ; Je m'étais finement caché pour les entendre.
Thomas
Vous êtes bien rusé, mais je vais vous apprendre Quelque chose pourtant que vous ne savez pas.
Coulisse
Ce discours m'inquiète, expliquez-vous Thomas.
Thomas
Rodomont par pitié ne plaint point la Rancune, Il n'a de la vertu que par bonne fortune.
Coulisse
Dieux ! Le permettez-vous ?
Thomas
Julie en un clin d'oeil De ce petit Monsieur a désarmé l'orgueil.
Coulisse
Mais la sagesse enfin....
Thomas
Ce n'est qu'un terme vague Qui produit des longueurs qu'à présent on élague.
Coulisse
On ne pourra jamais concevoir aisément Qu'une fille bien née aime si promptement.
Thomas
Elle s'ennuyait trop pour n'être pas sensible, La fille d'un acteur est toujours combustible.
Coulisse
Ils savent, je le vois, profiter des instants ; Rodomont qui devait nous rendre triomphants, Échoue au premier pas qu'il fait dans la carrière.
Thomas
Je reconnais en lui le sang de la Rapière, Après avoir marché par la grande chaleur, Étouffé de poussière et rempli de sueur, À peine arrivions nous à la première auberge, S'il voyait la servante en simple habits de serge, Il courrait après elle, il savait l'attraper Et me laissait tout seul ordonner le souper.
Coulisse
Un sang si bouillonnant m'épouvante et m'alarme, C'est un comédien qui tranche du Gendarme ; Mais je sais bien comment nous pourrons apaiser Ce transport au cerveau qui pourrait tout oser. Si la Rancune encore est difficile à vivre, Pour qu'il ait l'humeur douce et consente à nous suivre Nous lui tuerons sa fille.
Thomas
Ah ! L'excellent moyen, On persuade un homme en s'y prenant si bien.
Scène 8
Coulisse, Rodomont, Thomas
Coulisse
Seigneur, il faut partir dans l'instant.
Rodomont
Rien ne presse.
Coulisse
Et la Rancune !
Rodomont
À moins qu'on ne le même en laisse Il ne vous suivra point.
Thomas
Je ne m'en charge pas.
Coulisse
Vous approuvez, dit-on, qu'il reste en ces climats.
Rodomont
J'ai soupçon du bavard, qu'il craigne ma furie.
Thomas
Seigneur, vous m'allez faire une tracasserie.
Rodomont
Que me reprochez vous, parlez ?
Coulisse
D'être trop vif Pour le beau sexe.
Rodomont
Et bien j'en fais l'aveu naïf.
Thomas
Grands Dieux, vous l'entendez.
Coulisse
Cela me perce l'âme.
Rodomont
Notre état défend-il d'avoir jamais de femme ?
Coulisse
Non, mais il vous défend, à parler sans détour, De sentir pour aucune un ridicule amour.
Rodomont
Et mon père était-il un homme à votre compte ? Pourtant à s'enflammer son humeur était prompte ; Chacun sait qu'il aima la fille d'un meunier, Et qu'afin de pouvoir s'y livrer tout entier, D'une grosse servante il vola la cornette, Et se cacha longtemps sous l'habit de Toinette.
Coulisse
Mais quand je lui montrai le masque d'Arlequin, Il déchira sa jupe et quitta son moulin.
Thomas
Le masque d'Arlequin est un charme suprême, Qui sait toujours rentrer un acteur en lui-même.
Rodomont
Vous offrez vainement cet exemple à mes yeux, Rien ne peut d"gager mes serments amoureux ; Je reste pour avoir Julie en mariage.
Coulisse
Quel mot prononcez-vous, quel indécent langage !
Rodomont
Mais la pitié du moins a des droits sur nos coeurs.
Coulisse
Si vous êtes si bon, plaignez donc nos acteurs. Du créancier pressant, ils "prouvent l'outrage ; Tous leurs habits de Ville à présent sont en gage, On ne leur a laissé que ceux du Magasin, Qui sont remplis de trous et ne sont pas d'or fin ; Ainsi l'acteur tragique accablé, taciturne, Crotté sur le pavé, la pompe du Cothurne, Et le comique en pleurs, toujours pressé de faim, Va chercher à dîner en habit de Crispin.
Rodomont
Je succombe au récit d'une telle infortune ; Allons, je vous promets d'emmener la Rancune, Retournez au bateau,
Scène 9
Julie, Rodomont, Coulisse, Thomas
Julie
Seigneur, j'ai le frisson, Mon cher père aurait-il à craindre la prison !
Rodomont
Madame....
Julie
Des recors de la Maréchaussée, J'ai vu dans un bateau la troupe ramassée ; Ce spectacle est affreux pour mon coeur éperdu.
Rodomont
Il nous faut la Rancune.
Julie
Ah ! Mon père est perdu ! Je vois qu'on lui prépare un sort d'ignominie, Et mon cher Rodomont se met de la partie.
À Coulisse.
Rodomont
La gloire de la Troupe est préférable à tout. C'est-il bien ?
Coulisse
Oui.
Julie
Pourquoi me donner du dégoût ? Lorsque pour vous, Seigneur, je n'en ai pas la mine.
Rodomont
Madame, en cet instant la vertu me domine.
Coulisse
Fort bien.
Julie
Pour moi, l'amour domine dans mon coeur, Pour la première fois je connais un vainqueur.
Rodomont
Ah ! Vous badinez.
Julie
Non, la raison en est bonne, Avant que de vous voir, je n'avais vu personne.
Rodomont
Ah ! Je sais bien à quoi m'en tenir là-dessus.
Julie
Pourriez-vous bien penser....
Rodomont
Je ne vous entends plus.
Julie
À Dieux ! C'est un amant qui parle de la sorte Le chagrin me dévore, et quand j'en serai mort Vous vous repentirez de voir encor le jour, Et je sors tout exprès pour vous jouer ce tour,
Rodomont
Julie...
Julie
Eh bien ?
Coulisse
À Ciel !
Thomas
Craignez ma voix sévère.
Rodomont
De quel côté, grands Dieux, je ne sais comment faire.
Julie
Rodomont, Rodomont.
Coulisse
Que faites-vous, Seigneur ?
Julie
Mes yeux pourront-ils moins que Monsieur l'Orateur ?
Rodomont
Demeurez un moment pour que je délibère.
Julie
Pleurons donc !
Il sort.
Rodomont
Vous pleurez, courons à votre père.
Elle sort.
Silence d'étonnement.
Julie
Ah ! Qu'ils sont attrapés.
Thomas
De ce coup étonnés, Allons nous en tous deux avec un pied de nez.
Scène 10
Julie
Julie
Ah ! Les voilà partis, j'en suis débarrassée, Rodomont va parler à la Maréchaussée.
Scène 11
La Rancune, Julie
La Rancune
Ma fille tu pourrais me faire un grand plaisir.
Julie
C'est un bonheur pour moi, je saurai le saisir.
La Rancune
Tu sais bien que je suis sujet à la folie ?
Julie
Qui ne l'est pas, Seigneur ?
La Rancune
Oui, souvent je m'oublie ; Mais quand l'accès me prend je me livre au sommeil. Et je suis plus sensé qu'un autre à mon réveil.
Julie
Où tend ce beau discours ?
La Rancune
Je te le vais apprendre, On dit que des recors sont ici pour me prendre, Et comme ils sont vaillants lorsqu'ils ne risquent rien, Ils choisiront l'instant où je dormirai bien ; Prends ce couteau, ma fille, et notre affaire est bonne ; Lorsqu'ils viendront roder autour de ma personne, De la gaine aussitôt il faudra le tirer. Redoubler de tendresse, et pour me la montrer, Me faire l'amitié de me couper la gorge.
Julie
C'est comme un conte en l'air qu'en rêvant on se forge.
La Rancune
Non, je te parle ici très sérieusement, Je t'aime, et te le prouve indubitablement En choisissant ta main dans cette circonstance.
Julie
Je ressent tout l'honneur de cette préférence ; C'est cependant, Seigneur, à parler tout de bon, Pour caresser son père une étrange façon.
La Rancune
Je l'exige.
Julie
En honneur cela n'est pas possible.
La Rancune
Fille dénaturée, âme trop insensible ! Tu n'as qu'un mauvais coeur.
Julie
J'en demande pardon, Si vous prenez la vie en un si grand guignon, Si pour mourir enfin, votre ardeur est extrême, Épargnez m'en la peine en vous tuant vous-même.
La Rancune
Je ne le pourrai pas, ma fille, si je dors.
Julie
Eh tuez-vous avant.
La Rancune
Mais oui vraiment, pour lors Il faut dès à présent charger ma carabine, Jeter sur le carreau ceux qui me font la mine, Et commencer surtout par Monsieur Rodomont.
Julie
Ah de grâce, Seigneur, ne soyez pas si prompt, Ce Monsieur Rodomont pour nous n'est point à craindre, Loin de le redouter vous devriez le plaindre.
La Rancune
Pourquoi ?
Julie
C'est que...
La Rancune
Poursuis, que veux-tu dire !
Julie
Il est... Mon Amoureux.
La Rancune
Qu'entends-je, et que cela me plaît !
Julie
Je vous en remercie, en vérité mon père.
La Rancune
Nous pourrons en tirer bon parti.
Julie
Je l'espère,
La Rancune
Et sans doute il t'a plu ?
Julie
D'abord en arrivant ; Les hommes dans ces lieux ne viennent pas souvent. J'ai pâli, j'ai rougi, je craignais son langage, Et si je l'avais pu, j'aurais fait la sauvage.
La Rancune
Il faut le recevoir de la bonne façon, Ne le pas rebuter, c'est un joli garçon, Il peut nous être utile ; ah ! Ma chère Julie ; Je sens avec douleur, que je te sacrifie.
Julie
Hélas, Consolez-vous, quand on m'immolerait, La victime, Seigneur, vous le pardonnerait.
La Rancune
Mais je vois qu'il te guette, il faut pour être honnête, Te laisser avec lui décemment tête-à-tête.
Scène 12
Rodomont, Julie
Rodomont
Madame, à nos archers j'ai donné de l'argent, Vous n'avez plus à craindre ils partent dans l'instant À présent nous pourrions puisque rien ne nous gêne, Parler un peu d'amour pour animer la scène ; Mais vous rêvez, je brûle en vain pour vos appas Vous allumez un feu que vous ne sentez pas.
Julie
Vous n'êtes pas, Seigneur, bon physionomiste, Eh ! Sur quoi jugez vous que mon coeur vous résiste ? Hélas j'en ai trop fait ; d'aujourd'hui je vous vois Vous m'aimez, je vous aime et reçois votre foi, Mon père a consenti que je sois votre femme. C'est en fort peu de temps aller vite.
Rodomont
Ah Madame Allons faire à Lyon, la noce dès ce jour. La gloire y servira de compagne à l'amour.
Julie
Rodomont, pour tromper épargnez vos tirades Voulez vous retourner avec vos camarades ?
Rodomont
Oui, Madame.
Julie
Eh bien moi je ne vous suivrai pas, Et mon coeur n'aura plus à craindre de combats D'aucun homme en ces lieux ne recevant l'hommage, Personne ne pourra savoir que je suis sage, La vertu pour témoins n'a besoin que des Dieux, Étant seule on en a plus que quand on est deux.
Rodomont
Madame, en vérité, vous parlez comme un livre Mais votre père enfin....
Julie
De peur qu'on ne le livre Il veut que je lui donne un bon coup de couteau.
Rodomont
Cela prouve qu'il est attaqué du cerveau N'en convenez vous pas ?
Elle sort.
Julie
Oui, c'est ce qui m'afflige ; Mais il faut cependant répéter son vertige, Si les acteurs sur eux étaient bien éclairés Ils répandaient des pleurs sur les cerveaux timbrés.
Rodomont
C'est une fille née avec un esprit juste ; Mais que me veut Coulisse avec son air auguste ?
Scène 13
Coulisse, Rodomont, Thomas
Coulisse
L'Opéra nous écrase, on m'écrit de Lyon Qu'on court avec fureur à l'Opéra gascon, Et que tous les Acteurs pour insulte dernière Vont boire sur la fosse où gît feu la Rapière.
Rodomont
Et de qui tenez vous ce triomphe nouveau ?
Coulisse
La Peste à chaque instant ici vient en bateau.
Rodomont
Puisqu'on ranime ici le feu de nos querelles, Je vais prendre à parti toutes ces Demoiselles.
Thomas
Et vous serez battu sans pouvoir échapper, Elles sont beaucoup plus ensemble pour frapper Que pour chanter en choeur.
Rodomont
Je le sais, mais n'importe.
Coulisse
À quoi peut vous servir l'ardeur qui vous transporte, Je sais un moyen sûr pour sortir d'embarras, Car si je ne m'en mêle, on ne finira pas, Je veux voir la Rancune.
Rodomont
À ciel ! Êtes vous sage
Coulisse
Je crois que je me sens dans mon jour de courage.
Il sort.
Thomas
Je nuirais à la scène, ainsi votre valet.
Coulisse
Laissez moi seul, non, non, demeurez.
Rodomont
En effet Vous risquez moins.
Coulisse
Il vient, je ne sens plus d'alarmes ; Par absence d'esprit il n'a point pris ses armes.
Scène Dernière
La Rancune, Julie, Coulisse, Rodomont
La Rancune
Je vous croyais bien loin, qui vous arrête ? Ô Dieux ! L'Auteur de mon malheur, Coulisse est en ces lieux ! Allons, ma carabine, et vite, cela presse.
Julie
Sans la porter jamais, vous en parlez sans cesse. Au lieu de menacer, il faut effectuer.
Coulisse
Prends ce fer.
La Rancune
Meurs.
Rodomont
Tout doux.
À la Rancune.
Coulisse
Laissez-le me tuer. Si tu veux te venger voilà ma gorge, coupe ; Mais cruel, n'étend point les fureurs sur la troupe.
La Rancune
Du plus cruel affront, la troupe m'a noirci, Perfide, est-ce un chanteur qui m'a conduit ici.
Coulisse
On te demande excuse.
La Rancune
Ah ! Ton respect m'irrite.
Julie
Ce Coulisse en effet, a l'air bien hypocrite.
La Rancune
Ôte-toi de mes yeux, va languir à Lyon.
Julie
Rien ne peut l'apaiser.
Rodomont
Quelle obstination.
La Rancune
Mais avant ton départ, il est bon que ma bile En imprécation encore se distille : Déployez vos gosiers, préparez-vous Chanteurs, Étudiez la scène et rendez-vous acteurs. N'immolez plus le goût aux arguments frivoles ; Mariez l'harmonie à de bonnes paroles. Ne sacrifiez plus à de sots préjugés. Le costume et le vrai si longtemps négligés : Travaillez pour l'honneur, vous altiers symphonistes ; Formez vous sans jurer contre les bouffonistes, Danseuses et Danseurs qui tortillez des pas ; Profitez la décence aux brillants entrechats Vieux organes des choeurs, chanteuses vétérantes, Traînez un peu plus loin vos cadences mourantes ; Cédez sans disputer de vos antiques droits, Le devant du Théâtre a de jolis minois. Ces principes certains t'assurent la victoire, Noble Opéra, triomphe et sois couvert de gloire. Je venge tes malheurs, tu vengeras les miens : Abîme, coule à fond tous les Comédiens, Excepté Rodomont, que la rage, la peste, La famine et le Diable emporte tout le reste.
Rodomont
Fuyons, n'écoutons point ses jurements affreux, Qui font frémir d'horreur et dresser les cheveux. Laissons-là ce brutal, cet animal féroce. Qu'il en coûte à mon coeur ! Adieu projets de noce.
Coulisse
Un fâcheux misanthrope est partout détesté. Il devient le rebut de la société. Et sitôt qu'il est mort, son âme triste, errante, Des femmes, des enfants, est l'horrible épouvante, L'enfer même, l'enfer se refuse à ses cris ; Si vous l'osez, cruel, vengez-vous à ce prix.
Julie
Mon père, détournez cette horrible menace.
La Rancune
Quel tableau le barbare oppose à mon audace, Quoi le Diable indigné, ne voudrait pas de moi, Est-il un trait plus fort ?
Julie
Ah ! J'en frémis d'effroi.
Coulisse
Pour lui prouver qu'à tort son âme me déteste, Emmenez tous vos gens auprès de lui, je reste.
Rodomont
Ah ! Que c'est bien penser.
La Rancune
Nous croit-il des enfants ? Ta proposition révolte le bon sens ; Car puisque mes talents vous sont si nécessaires, Est-ce là le moyen d'arranger vos affaires ?
À part.
Coulisse
Hé bien ! Si son courroux ne peut être adouci, Qu'il s'en aille avec vous, et je demeure ici, Je saurai m'en tirer, je risque peu de chose.
Rodomont
Que de sublimité !
La Rancune
Quels remords il me cause ? Épouse Rodomont, ce prix t'était bien dû, Mes enfants réparés tous deux le temps perdu ; Je suis prêt à vous suivre.
Rodomont
Ah ! Quel bonheur extrême.
Julie
Amants à l'impromptu soyons époux de même, Et disons aux Censeurs qui blâmeraient nos feux, Qu'il n'est point sans l'amour, de dénouement heureux.
La Rancune
Coulisse, je me rends, excuse ma folie.
Coulisse
On va vous en guérir ; et sans que l'on vous lie, Certain opérateur, habile homme et profond, A préparé pour vous des calottes de plomb ; Partons, que des bateaux en toute diligence Transportent la Rancune.
La Rancune
Il n'en faut qu'un, je pense.
Coulisse
Cessons de plaisanter, il faut nous embrasser, Ce que j'ai dit de toi ne saurait t'offenser. À quelques écarts près, ta vertu magnanime, T'a rendu dans notre art, un modèle sublime. Mais on peut d'un modèle éclairer les défauts, La critique ne doit épargner que les sots.
Julie
Esprits qui prétendez aux lauriers du poète, Pour l'honneur des talents imitez Philoctète, En prenant son auteur pour guide et pour soutien, On suivra le grand homme et le vrai citoyen.