Acte I
Scène 1
Fernand, Dorante
Fernand
Oui, puisque ainsi pour moi vous voulez vous commettre : Avec un tel secours j'ose tout me promettre : D'un bizarre tuteur les transports outrageants Céderont aux efforts de vos soins obligeants, Et je sens que mon coeur animé d'espérance S'en fait secrètement un plaisir par avance.
Dorante
Fernand je suis ravi, pour répondre à vos voeux, Que pareille ardeur nous enflamme tous deux, Que notre sang d'accord avec l'amour conspire À nous donner les biens, où cette ardeur aspire, Et que pour affermir encor notre amitié, Ils travaillent tous deux aujourd'hui de moitié, Vous aimez Léonore et moi j'aime Isabelle, L'une et l'autre à nos yeux paraît aimable et belle, Et j'espère que l'une au plus tard dans demain Pourra m'acquérir l'autre, en vous donnant la main.
Fernand
Dorante cependant, Monsieur la Rapinière Est un homme bâti d'une étrange manière ; Et de quoi qu'aujourd'hui mon coeur s'ose flatter, Quand je songe qu'il est...
Dorante
Il n'en faut point douter, Le pouvoir que sur nous lui laissa notre mère, De disposer de nous comme ferait un père, M'a fort embarrassé depuis un certain temps ; Mais devenu majeur, désormais je prétends Du destin de ma soeur être à mon tour l'arbitre : Le sang et mon emploi m'en donnent un bon titre. Nous avons des amis, et sur ce testament Le Sénat nous rendra justice assurément. Tout ce que j'appréhende, est que si l'on l'irrite, Il ne donne son bien, et ne nous déshérite.
Fernand
Hé, Monsieur, qu'avez-vous affaire de son bien ? Vous en avez assez, sans attendre le sien. Faut-il qu'à ces égards votre raison s'applique : Déjà vous tenez rang dans cette République, Et Gênes quelque jour saura mieux s'acquitter De ce qu'un père et vous avez su mériter.
Dorante
D'un si frivole espoir je ne suis point capable, Et ce n'est point ce soin aujourd'hui, qui m'accable. Les services d'un mort sont bientôt effacés, Et les miens sont assez déjà récompensés. Je songe à ménager un tuteur trop avare ; Mais il est devenu si dur et si bizarre, Depuis qu'en ses conseils, certain Monsieur Griffon L'anime, comme lui, de l'esprit du Démon ; D'un tel original imitateur fidèle, Il se compose en tout, sur ce méchant modèle. Le titre fastueux de Fermier Général Le rend de jour en jour mille fois plus brutal : Il ne veut voir personne, et son abord farouche Glace les plus hardis, et leur ferme la bouche. Il donne en certains jours, par un faste inouï, Comme un homme d'État, audience chez lui. Là, d'un grave maintien, et d'un regard sauvage, Il reçoit des Commis les respects et l'hommage : Il y traite ces gens, comme autant de captifs. Tous ses mots sont autant d'Arrêts définitifs. Les présents sont chez lui les patrons et les guides, Et l'on n'ose venir lui parler, les mains vides.
Fernand
Mais comment votre mère a-t-elle pu choisir Cet homme ?...
Dorante
Il était seul fait selon son désir. C'était son bon parent, prudent, sage, économe, Et jamais à son goût, ne fut plus honnête homme. Lui seul sur son esprit avait quelque pouvoir. Vous ne savez pourquoi ?
Fernand
Non.
Dorante
Vous l'allez savoir. Par là, de sa famille elle se montrait digne, Fille de Partisan, mais partisan insigne, Dont l'esprit inquiet mettait tout son repos À faire des partis, et forger des Impôts, Et dont le coeur avare et l'âme dévorante, Dans vingt ans épargna vingt mil écus de rente : Fille unique, en un mot c'était un grand parti.
Fernand
J'entends.
Dorante
Mon père fut en secret averti, Que le sien redoutant les Syndics de l'Office, Quelque taxe, un exil, ou peut-être un supplice, Souhaitait prudemment, pour en parer les coups, Dans les gens de faveur lui choisir un époux. Vous savez qu'il était d'une faille illustre : Ses services encor en augmentaient le lustre ; Mais les biens qu'il avait reçus de ses parents, Pour son ambition n'étaient pas assez grands.
Fernand
Beaucoup d'honnêtes gens ont ce malheur.
Dorante
Mon Père Étant en cet état, épousa donc ma mère, Préférant l'intérêt à la naissance, au sang, Afin d'avoir de quoi soutenir mieux son rang. Il fut bientôt après Gouverneur de Savonne, Puis de Corse, et partout payant de sa personne, Des Galères ensuite, il fut fait Général, Et l'on parlait déjà de le faire Amiral, Quand un coup imprévu, de nos destins contraires, Lui fit trouver la mort en suivant des Corsaires. Ma mère dont les soins ne tendaient qu'à gagner, Et dont les entretiens n'étaient que d'épargner, Eut un veuvage court : dans la cinquième année Elle vit tout à coup trancher sa destinée, Et pour comble de maux, nous donna pour tuteur Monsieur la Rapinière.
Fernand
Ah juste ciel !
Dorante
Ma soeur Fut dans ce testament la plus intéressée ; Car elle la soumit à l'humeur insensée Du brutal, lui donnant sur elle un plein pouvoir, Voulut qu'il prît seul le soin de la pourvoir ; Et pour pousser enfin, l'erreur jusqu'à l'extrême, Qu'il eût encor le choix de l'épouser lui-même.
Fernand
Ô Dieux ! Vit-on jamais plus grand aveuglement ? Hé, ne pourrait-on pas casser ce testament ?
Dorante
Comment ? De nos parents n'est-il le plus proche, Par sa femme ?
Fernand
Il est vrai ; mais est-il sans reproche ? Et le Sénat peut-il autoriser ce choix ? Mais dites-moi, son nom marque qu'il est Français.
Dorante
Il est vrai, c'est un point encore que j'oublie. Depuis vingt ans, au plus, il est en Italie : Ne pouvant demeurer en France en liberté, Il vint ici chercher un lieu de sûreté. Ce que j'en sais de plus, c'est qu'on dit que son père De Basse-Normandie était originaire, Qu'il s'était fait Prévôt de la Ville du Mans ; Ainsi tous ses parents sont Manceaux ou Normands.
Fernand
Comment ? Il est donc fils de ce la Rapinière Dont je lisais encor la semaine dernière La ridicule histoire et la haute valeur ? Je ne m'étonne plus, étant fils de voleur, S'il aime tant à prendre.
Dorante
Enfin oui, c'est lui-même. Je me suis mis en tête un certain stratagème... Avez-vous un valet, qui soit adroit et fin ? Et qui puisse...
Fernand
Oui, j'ai là Mascarille et Jasmin, Qui sont tous deux adroits, autant que l'on puisse être.
Dorante
Appelez-les.
Fernand
Jasmin, Mascarille.
Scène 2
Mascarille, Jasmin, Fernand, Dorante
Mascarille
Mon Maître.
Jasmin
Dis donc Monsieur, benêt, et connais ton erreur : On te croira valet de quelque laboureur. Mon Maître, il est aisé à voir à ton langage Que tu viens de quitter fraîchement ton Village.
Mascarille
Pourquoi ? Mon Maître, hé bien, ne l'est-il pas ?
Jasmin
D'accord.
Mascarille
De l'appeler ainsi, je n'ai donc pas grand tort.
Jasmin
Tu dois parlant à lui, dire Monsieur ; aux autres, Parlant de lui, mon Maître.
Fernand
Hé bien ?
Dorante
Les bons Apôtres ! Ma foi, ces deux garçons valent leur pesant d'or. Sais-tu bien écrire.
Jasmin
Oui : car défunt Barbedor Fameux Maître à Paris, fut parrain de mon Père, Et de plus bon ami, dit-on, de ma grand-mère.
Dorante
Ah ! C'est assez, pour être un célèbre écrivain.
Jasmin
On m'a dit que mon père apprit de son parrain, Qu'il se rendit expert, savait l'Arithmétique, Parlait fort bien Latin, entendait la pratique, Ayant écrit longtemps dans un des Châtelets, Et savait tous les tours que l'on fait au Palais. Or, comme un fils bien né tient toujours de son père, Jugez par là, Monsieur, de ce que je sais faire.
Dorante
On peut laisser ses biens sans ses perfections, Et souvent cette règle a des exceptions.
Jasmin
Il est vrai ; mais on peut être fait de manière, Que l'esprit...
Dorante
Connais-tu Monsieur la Rapinière ?
Jasmin
Ce Partisan, chez qui vous demeurez.
Dorante
Oui.
Jasmin
Non. J'en connais seulement la demeure et le nom, Pour avoir quelquefois par l'ordre de mon Maître, Été vous y trouver, ce que j'en puis connaître. De plus, c'est son renom d'insigne maltôtier, Et de Fesse-Mathieu, c'est-à-dire usurier, D'être en argent comptant un Crésus, mais plus chiche, Et plus vilain cent fois encore qu'il n'est riche. Mais pardon, car peut-être est-il de vos amis.
Dorante
Je te veux aujourd'hui faire un de ses Commis.
Jasmin
De ses Commis, Monsieur ? Quoi, de ces rats de caves ?
Dorante
Non, non, de ces Commis qui sont toujours si braves, Qui reçoivent l'argent, et qui dans leur Bureau Sont si fiers, qui jamais ne touchent le chapeau, Quand on vient leur parler, et qui font moins de compte D'un homme comme moi, d'un Marquis et d'un Comte, Dont ils sont quelquefois au besoin caressés, Que du moindre laquais de leurs Intéressés. Qui deviennent Fermiers au Bail suivant.
Jasmin
La peste ! Et combien par année aurai-je bien de reste ?
Dorante
Par leurs appointements, on leur donne, dit-on, Huit cent livres au moins, et le tour du bâton, Ce sont certains profits qu'on reçoit en cachette, Dont l'on ne charge point le livre de recette, [Mais qui valent] souvent encor trois fois autant.
Jasmin
Mais de ceci mon Maître, est-il bien consentant ? Monsieur, qu'en dites-vous ?
Fernand
Va, laisse-toi conduire.
Dorante
Suis-moi, viens, et de tout j'aurai soin de t'instruire.
Scène 3
Fernand, Mascarille
Fernand
Quel dessein peut avoir Dorante en tout ceci ?
Mascarille
Monsieur, vous en serez dans peu mieux éclairci. Je crois que c'est un tour, que votre ami prépare. Pour tromper tous les soins de son tuteur avare. Il lui manquait encor un fourbe, pour cela. Et Jasmin justement à point s'est trouvé là.
Fernand
Pour servir un bon Maître, on doit tout entreprendre.
Mascarille
Doit-on pas pour lui plaire, aussi se faire pendre ?
Fernand
Non, mais on doit du moins courir quelque danger, Quand on trouve par là, moyen de l'obliger.
Mascarille
D'un si hardi dessein Jasmin est seul capable, Et tout autre que lui vous est insupportable.
Fernand
Peut-être ferais-tu quelque chose pour moi, En un besoin aussi ?
Mascarille
Qui moi, Monsieur ?
Fernand
Oui, toi.
Mascarille
Un esprit qui ne peut de soi-même connaître Les temps où l'on doit dire ou Monsieur ou mon Maître, Peut-il à votre avis, être fort inventif. Non, non, et de Jasmin je ne suis qu'apprentif.
Fernand
Mascarille, à tous deux je sais rendre justice, Avant toi tu le sais, il est à mon service. De plus certain brillant, qu'on découvre d'abord, Frappe...
Mascarille
Tout ce qui luit, bien souvent n'est pas or.
Fernand
Je le sais, même en toi j'en trouve un témoignage.
Mascarille
Bon !...
Fernand
Mais ne parlons pas de cela davantage.
Mascarille
Soit, çà, que voulez-vous ?
Fernand
Je désire savoir, Si tu veux me servir.
Mascarille
Oui, de tout mon pouvoir. Car nul n'est obligé, dit-on, à l'impossible.
Fernand
Tu connais bien l'objet, pour qui je suis sensible ?
Mascarille
Oui-da, je connais bien la soeur de votre ami, Pour qui vos tendres yeux n'ont pas toujours dormi.
Fernand
Que t'en semble ?
Mascarille
Ma foi, je la trouve jolie.
Fernand
Dis-moi, pourrais-tu pas trouver par ton génie, Quelque galant moyen de me faire.
Mascarille
J'entends Passer avec la belle une heure de bon temps.
Fernand
Maraud, tu pourrais bien attirer ma colère.
Mascarille
Quoi, vous voulant du bien, pourrais-je vous déplaire.
Fernand
Que tu fais le plaisant ici mal à propos !
Mascarille
Çà, parlons sagement.
Fernand
Sache donc en deux mots...
Mascarille
Quoi ?
Fernand
Que je voudrais bien, pour marquer ma tendresse Faire quelque présent à ma belle Maîtresse, De nippes, de rubans, de bijoux curieux, Et de tout ce qui peut enfin plaire à ses yeux ; Mais comme sur ce point elle est fort circonspecte Je veux lui faire voir combien je la respecte, Par les précautions que j'y veux apporter. Çà, ne pourrais-tu point lui faire présenter, Par exemple un beau point, mais de belle manière, Que je ne choque point son humeur un peu fière. Rêve un peu.
Mascarille
Quoi, Monsieur ? Vous faites le Docteur, Et vous avez encor besoin d'un Conducteur ? Ah ! Que ces blonds cheveux couvrent peu de cervelle. Monsieur la Rapinière aime fort cette belle, M'a-t-on dit.
Fernand
Oui.
Mascarille
De plus il est Fermier.
Fernand
Après.
Mascarille
Il visite souvent le Bureau d'ici près, Sans doute, puisqu'il est si près de sa demeure.
Fernand
Où veux-tu donc venir ? Si j'en sais rien, je meure.
Mascarille
Nous y voici bientôt, disposez vos présents, Donnez-les à porter à de certaines gens, Qui sans les déclarer, entrerons dans la Ville ; Les commis du Bureau, nation incivile, De même qu'on en trouve aux portes de Paris, Surveillant comme chats qui guettent la souris ; Viendront fondre dessus, d'une grande vitesse, Les fouilleront partout.
Fernand
Je comprends ton adresse, Tout ce que j'enverrai, saisi par ces Commis, Dans les mains du Fermier sera bientôt remis. Lui, se montrant d'humeur libérale et civile, En fera sur le champ présent à sa pupille, D'autant plus, qu'ils seront à son usage.
Mascarille
Et oui, Vous l'avez deviné.
Fernand
Tu m'as tout réjoui. Par cette invention... Mais si ces Commis mêmes Dont les démangeaisons de prendre sont extrêmes Retiennent mes présents.
Mascarille
Bon ! Notre ami Jasmin N'en prendra-t-il pas soin ? Vous savez que demain Il doit être Commis.
Fernand
J'admire ton génie.
Scène 4
Fernand, La Fleur, Mascarille
Fernand
Ah, ah ! Voilà la Fleur, hé bien, ma Compagnie.
La Fleur
Monsieur, elle va bien Dieu merci maintenant, Depuis que vous avez changé de lieutenant. C'est la plus belle enfin, qui soit dans Vintimille. Tenez Monsieur, lisez, Serviteur Mascarille.
Mascarille
Hé bien, Monsieur la Fleur, comment vous portez-vous.
La Fleur
Tu vois, Morguié, tout prêt à boire quatre coups. Je suis depuis dîné, venu sans boire goutte, Et jamais je ne vis une si triste route.
Mascarille
Voulez-vous m'assister ?
La Fleur
Oui-da, très volontiers. En quoi ?
Mascarille
Pour attraper ici ces Maltôtiers. Vous savez, ces commis qui sont à cette porte, Qui veulent visiter tout ce que l'on apporte ?
La Fleur
Oui.
Mascarille
De certains bijoux qu'ils saisiront demain, Sans doute leur pourront affrioler la main.
La Fleur
Quels bijoux ?
Mascarille
Vous saurez tantôt tout le mystère.
Fernand
J'y répondrai demain.
Mascarille
Monsieur, pour votre affaire, Dans la Fleur que voilà, nous avons un trésor.
Fernand
Bien. Qu'il aille avec toi.
Mascarille
Je vous demande encor, Par grâce, qu'aux dépens de ces gens de barrière, Vous nous laissez tous deux, un peu donner carrière.
Fernand
Et pourquoi ? Ces Commis t'ont-ils fait quelque tort ?
Mascarille
Non pas Monsieur, mais, c'est que je les hais à mort Et je les veux aussi jouer à ma manière.
Fernand
J'y consens ; mais voici Monsieur la Rapinière : Ton visage en ceci, lui doit être inconnu, Je m'en vais lui parler.
Scène 5
Monsieur le Blanc, La Rapinière
Monsieur le Blanc
Monsieur, j'étais venu, Fondé sur vos bontés, animé d'espérance, Pour vous faire chez vous très humble remontrance, D'avoir un peu d'égard aux pertes que je fais, Dans un malheureux bail et deux maudits forfaits...
La Rapinière
À l'autre, vous perdez toujours à vous entendre.
Monsieur le Blanc
Mais...
La Rapinière
Mais Monsieur le Blanc, qui vous les a fait prendre ? Est-ce moi ?
Monsieur le Blanc
Non, Monsieur.
La Rapinière
Hé bien donc ?
Monsieur le Blanc
Le haut prix, Que...
La Rapinière
Vous avez cru prendre, et vous vous trouvez pris. Vous n'êtes pas le seul.
Monsieur le Blanc
Il est vrai, c'est ma faute.
La Rapinière
Depuis quand avez-vous cette Ferme si haute ?
Monsieur le Blanc
Depuis quatorze mois.
La Rapinière
Mais étiez-vous mineur, Quand vous avez signé ?
Monsieur le Blanc
J'ai cinquante ans Monsieur.
La Rapinière
Tant pis ; vous aviez l'âge.
Monsieur le Blanc
Ah, la funeste Ferme ! J'en paye au grand Bureau vingt mil écus par terme. J'ai comme vous savez avancé le premier, J'ai payé le second ; le troisième et dernier Sont encor à payer ; car Monsieur, la recette, Qu'en un an les Commis dans les Bureaux ont faite, N'excède pas, je crois, soixante mil écus, Les établissements, frais de régie...
La Rapinière
Abus.
Monsieur le Blanc
L'intérêt de l'argent, les présents qu'il faut faire...
La Rapinière
Abus.
Monsieur le Blanc
Les pensions...
La Rapinière
Mais voulez-vous vous taire.
Monsieur le Blanc
Hé ! Vous savez, Monsieur, tout cela mieux que nous Vous avez...
La Rapinière
C'en est trop, allez, retirez-vous. Je suis las d'écouter vos insolentes plaintes. Payez, ou n'attendez de nous rien que contraintes Que garnisons chez vous, et que sévérités, Rien qu'exécutions, rigueurs et duretés.
Monsieur le Blanc
Je demande à compter Monsieur, de Clerc à Maître.
La Rapinière
Payez, et c'est là tout ce que je veux connaître. Allez, c'est assez dit.
Scène 6
La Rapinière, Fernand, La Roche
La Rapinière
Nous vous ferons, ma foi Soutenir comme il faut, ou vous direz pourquoi, Postiche sous-fermier de nouvelle fabrique, Que si légèrement quittez votre boutique. Il valait mieux pour vous, être toujours marchand, Que de venir ici faire le chien couchant. Vous avez voulu sottement voulu tâcher des Fermes ; Parbleu, vous payerez exactement vos termes, Sinon, vous le verrez dans huit jours publier À votre folle enchère, et sans aucun quartier.
Fernand
Monsieur, depuis longtemps votre mérite extrême.
La Rapinière
M'en voulez-vous, Monsieur ?
Fernand
Oui, Monsieur, à vous-même.
La Rapinière
C'est peut-être un filou, qui cherche à me voler.
Fernand
M'a fait chercher le bien de vous pouvoir parler, Dans le dessein de faire avec vous connaissance...
La Rapinière
Est-ce pour quelque emploi, qui soit en ma puissance ; Êtes-vous Sous-fermier, Croupier, ou bien Commis ?
Fernand
Non, je cherche l'honneur, d'être de vos amis.
Bas.
La Rapinière
Je vous suis obligé. Les gens de cette taille, À des gens comme nous, n'augurent rien qui vaille.
Fernand
J'étais venu Monsieur,...
La Rapinière
Oui-da, pour m'affronter.
Fernand
Vous prier seulement.
La Rapinière
Je n'ai rien à prêter, Serviteur.
Fernand
Mais Monsieur...
La Rapinière
Chacun sait ses affaires. Il faut donner ici les ordres nécessaires. Êtes-vous là la Roche ?
La Roche
Oui, Monsieur.
La Rapinière
Serviteur.
Fernand
Quoi donc ? Ai-je l'habit et l'air d'un affronteur ? Peut-on voir sous le Ciel un plus insolent homme ! Mais sans me rebuter d'un accueil qui m'assomme, Cherchons d'autres moyens d'aborder ce bourreau.
Scène 7
La Rapinière, La Roche
La Rapinière
Voyons, quelle recette a-t-on faite au Bureau ? N'avez-vous rien saisi ? Voyons un peu vos livres.
La Roche
On a reçu, Monsieur, environ deux cents livres.
La Rapinière
Deux cents livres par jour ? Comment donc ? Sur ce pied, J'y perdrai tout au moins, par an plus de moitié ? De tout temps cette porte en rendit au moins quatre.
La Roche
Monsieur, il n'entre rien qu'ânes chargés de plâtre, Que farines, que pains, dois-je les arrêter ?
La Rapinière
Autant bêtes que gens, il faut tout visiter.
La Roche
Mais Monsieur, vous savez que cette exactitude Vous a souvent causé beaucoup d'inquiétude. Vous ressentez encor ce que ces jours derniers Mon camarade a fait au chef des fontainiers : Pour avoir confisqué dix ou douze bouteilles, On en souffre chez vous des peines sans pareilles. Il s'est vengé de vous, en vous ôtant vos eaux, Il a même dit-on, fait couper les tuyaux, Qui pouvaient en donner à Messieurs vos confrères Et voilà les effets de vos ordres sévères.
La Rapinière
J'y saurai donner ordre, et j'en aurai raison : On n'ôte pas ainsi les eaux d'une maison.
La Roche
Vous y perdrez Monsieur, votre temps et vos peines, Vous lui prenez son vin, il reprend ses fontaines.
La Rapinière
Hé bien soit, j'aime mieux cent fois n'en point avoir, Que de voir faire ici mollement son devoir. Tantôt ne manquez pas d'apporter ce registre, Avec votre recette.
La Roche
Ah ! Quel regard sinistre.
La Rapinière
Ces Dames-ci pourront peut-être m'empêcher, D'entrer dans le Bureau.
Scène 8
Isabelle, La Rapinière, Léonore
Isabelle
Je ne puis plus marcher, Hé laquais ! Va-t'en dire au cocher qu'il approche.
La Rapinière
Entrez ici Madame. Oh ! Des sièges, la Roche ! Vous ferez s'il vous plaît, les honneurs du logis, Léonore, et tandis qu'avecque mon commis Je vais examiner une petite affaire, Vous vous reposerez.
Isabelle
Il n'est pas nécessaire, Monsieur, j'ai mon Carrosse ici près, qui nous suit, Et j'ai quelque visite à rendre avant la nuit.
La Rapinière
Tout ce qu'il vous plaira, je cède toujours aux belles, Et suis comme le bois, de quoi l'on fait les vielles, Toujours de bon accord. Vous pourriez cependant, Entrer et vous asseoir toujours, en l'attendant.
Léonore
Ah ! Quel charmant plaisir on goûte à la campagne, Mon oncle.
La Rapinière
L'on appelle ainsi dans la Romagne, Un cousin qui sur nous a le germain.
Isabelle
J'entends.
Léonore
La belle promenade ? Ah, l'agréable temps ! Donnez-vous le plaisir quelque jour, je vous prie, D'aller goûter le frais là-bas dans la prairie, Ces tapis émaillés entourés de ruisseaux, L'ombrage des peupliers, le chant de mille oiseaux Ont eu pour nous ce soir une douceur extrême.
La Rapinière
Chacun selon son goût, en trouve en ce qu'il aime. Nous ne devons jamais disputer sur les goûts : Les uns aiment piquant, les autres aiment doux, Et chacun se flattant dans cette différence, Croit toujours, que l'on doit au sien la préférence.
Léonore
Je sais ce que l'on peut me dire sur ce point. Mais enfin le bon sens...
La Rapinière
Vous ne connaissez point Le plaisir que l'on goûte, à gagner des pistoles.
Léonore
Moi ? Non.
Isabelle
Ni moi non plus.
La Rapinière
Vous êtes donc des folles, De vouloir raisonner sur le fait des plaisirs ? Celui du gain doit seul faire tous nos désirs. Il est jour de marché demain, sans plus attendre, Je veux moi-même ici vous le faire comprendre. Et je vous ferai voir pour divertissement, Le profit qu'on y fait en un jour seulement. Madame, voulez-vous être de la partie ?
Isabelle
J'en serais sans mentir, Monsieur, mal divertie : Car tous les gains du monde ont pour moi peu d'appas.
La Rapinière
Oh, oh !
Isabelle
Celui du jeu même ne me plaît pas.
La Rapinière
Le goût du gain est bon, de quelque endroit qu'il vienne, Et pour moi j'eus toujours l'âme vespasienne.
Léonore
Mais Madame, demain pourra-t-on vous voir. À quelque heure du jour ?
Isabelle
J'y ferai mon pouvoir. Nous allons au matin voir une métairie, À trois mille d'ici.
Léonore
[De grâce], je vous prie . . . . . . . .
Isabelle
Je le veux : Et nos frères peut-être, en seront-ils tous deux.
Léonore
Tant mieux.
La Rapinière
Ah ! S'il vous plaît, Madame, point de frère.
Isabelle
Monsieur, le mien n'a point un visage à déplaire.
La Rapinière
Tant pis.
Léonore
Il est galant, spirituel, bien fait.
La Rapinière
Tant pis.
Léonore
Qui sait donner grâce à tout ce qu'il fait.
La Rapinière
Tant pis.
Isabelle
Tant pis, Monsieur ?
La Rapinière
Oui-da tant pis, Madame.
Isabelle
Et pourquoi ? Vous n'avez ni maîtresse ni femme.
La Rapinière
Quelque jour...
Isabelle
Bon, voici mon carrosse, à demain.
La Rapinière
La Civilité veut que j'offre ici ma main, Et pour tâcher de plaire à l'objet que l'on aime, Il faut se dérober quelque chose à soi-même.
Scène 9
La Rapinière, La Roche, Un Crocheteur
La Rapinière
Mais que vois-je ? On se bat ? Que veut dire ceci ?
La Roche
C'est un faquin, Monsieur, que j'ai surpris ici, Avecque ce quartaut.
La Rapinière
Qu'est-ce ?
La Roche
Du vin d'Espagne.
La Rapinière
Sais-tu qu'à nous tromper, on perd plus qu'on ne gagne ?
Un Crocheteur
Monsieur c'est un présent, que deux de vos amis Vous envoient, ainsi qu'ils vous avaient promis. Ce sont Messieurs Pazzi.
La Rapinière
Qui que ce soit, n'importe ; Tu le devais d'abord déclarer à la porte ; Et j'aime mieux l'avoir par confiscation, Que de leur en avoir quelque obligation.
Un Crocheteur
Mais jamais dureté n'approche de la vôtre.
La Rapinière
Hé bien, je leur permets d'en envoyer un autre, Dis-leur, dès à présent je le tiens déclaré.
Un Crocheteur
Bon !
La Rapinière
Mais pour celui-ci, néant.
Un Crocheteur
Quel altéré ! Payez-en donc le port, il est à votre adresse.
La Rapinière
Ceux qui t'ont employé, te payeront.
Un Crocheteur
La presse Sera grande à servir ce vilain.
La Roche
Serviteur.
Un Crocheteur
Que la fièvre te serre et te ronge le coeur, Ladre, maudit avare, au diable, et que la peste Répande un jour sur toi ce qu'elle a de funeste.
Acte II
Scène 1
La Rapinière
La Rapinière
Je crois voir en tous lieux la mort qui me poursuit. Je n'ai presque point clos l'oeil de toute la nuit. Je suis tout inquiet, certain chagrin me ronge : Le peu que j'ai dormi, s'est passé tout en songe. J'ai rêvé que malgré mon esprit diligent, On avait à mes yeux, volé tout mon argent. J'ai vu...... De funestes...... Introduites chez moi [par] un monstrueux loup ; Enfin ce songe affreux me fatigue beaucoup. Cet homme, qu'hier au soir je trouvai dans la rue, Me revient à l'esprit ; mon âme toute émue, Pour apaiser son trouble, en vain veut s'efforcer, Je ne saurais jamais m'empêcher d'y penser. Je veux sur un parti pressentir Léonore, Puis après, lui montrer à quel point je l'adore ; Mais pour y réussir, je prétends qu'en ce jour, L'intérêt serve ici de guide à mon amour. Les biens assez souvent nous tiennent lieu de charmes, Ils épargnent souvent bien des soins et des larmes, Et tel se rend heureux par ses nombreux écus, Qui pour ses grands défauts n'aurait que des rebuts. Je veux lui faire voir les grands gains d'une année, Par l'engageant essai d'une seule journée : J'ai choisi celle-ci favorable à mes voeux, Et j'espère obtenir par là, ce que je veux. Voyons en l'attendant, ce qu'aura fait la Roche, Si le marché va bien... Mais un homme s'approche, Qui me paraît avoir dessein de me parler. On conspire aujourd'hui sans doute à me voler.
Scène 2
Jasmin, La Rapinière
À part, le vers suivant.
Jasmin
Il le faut aborder d'une douce manière. Monsieur, n'êtes-vous pas Monsieur la Rapinière ?
À part, le vers suivant.
La Rapinière
Selon ; pourquoi Monsieur ? Et que lui voulez-vous ? Voici sans doute encor quelqu'un de mes filous.
Jasmin
Monsieur, n'avez-vous pas l'honneur de le connaître ?
La Rapinière
Selon : pourquoi, Monsieur ? Je le connais peut-être, Et peut-être que non.
Jasmin
C'est qu'hier je promis De lui rendre un Billet d'un de ses bons amis.
À part.
La Rapinière
Quel est-il cet ami ? Voyons la fourberie.
Jasmin
Monsieur Harpin Banquier.
La Rapinière
Ah ! Monsieur, je vous prie, Pardonnez, s'il vous plaît, à mon aveuglement : Certaine affaire ici m'occupe étrangement. Çà voyons, avez-vous besoin de mon service ?
Jasmin
Oui, Monsieur, vous pouvez me rendre un bon office : Et c'est pour ce sujet que notre ami commun Se rend, ainsi que moi, près de vous importun.
La Rapinière
Oh ! Vous êtes chez moi, les Maîtres l'un et l'autre, Et je suis serviteur...
Jasmin
Monsieur, je suis le vôtre.
La Rapinière
Oui-da. Vous avez eu déjà quelques emplois ? Sur l'assurance que vous m'avez donnée, Monsieur, de m'obliger, quand vous en trouveriez l'occasion, vous voulez bien que Monsieur du Jasmin, notre ami, vous salue aujourd'hui de ma part, pour vous offrir ses services : C'est un Gentilhomme qui a autant de mérite, [que] de naissance, et que la fortune envieuse n'a pas nourri fort favorablement. Il aussi honnête homme qu'entendu dans les affaires ; et vous me ferez un sensible plaisir de l'employer. Je suis, Monsieur, Votre Serviteur. HARPIN.
Jasmin
Oui, Monsieur, j'ai longtemps contrôlé les Exploits.
La Rapinière
Ces sortes d'emplois, ne sont que bagatelles.
Jasmin
De plus, j'ai travaillé trois ans dans les Gabelles Et j'ai servi deux ans sous Monsieur Marchepon...
À Jasmin.
La Rapinière
Ah ! C'est assez pour être un achevé fripon ; Et s'il avait encor servi la Plaiderie, On le ferait juré dans l'art de fourberie. C'est une bonne école assurément.
Jasmin
Ma foi, On n'a pas grand besoin de témoins avec moi. Il arrive souvent de certaines affaires, Où ces gens ne sont pas tout à fait nécessaires ; Où pour preuve, le Juge exige seulement Du Commis saisissant : la plainte et le serment. C'est autant de gagner pour vous.
La Rapinière
Quoi ?
Jasmin
Chose sûre, S'il ne tient qu'à jurer, nous savons [conclure]. Je vais de temps en temps, chez certains hôteliers Sur la route, chez qui logent les Voituriers.
La Rapinière
Hé bien ! Que faites-vous dans ces hôtelleries ?
Jasmin
Moyennant quelque argent, les Valets [d'écuries], Pendant que tout le monde est dans un plein repos, Fourrent adroitement au milieu des ballots, Un sac de sel, du lard, un jambon, des saucisses...
La Rapinière
Je ne puis admirer assez ces artifices ; Et ces inventions ont de quoi me charmer.
Jasmin
À la porte, Dieu sait, si je sais m'escrimer Et les Procès-verbaux... faut voir... sur ma parole.
La Rapinière
Entrez, pour commencer, vous ferez le Contrôle.
Scène 3
La Rapinière, La Roche
La Rapinière
Hé bien ?
La Roche
Hé bien, Monsieur, cela ne va pas mal.
La Rapinière
Est-ce là votre place, incivil animal ?
La Roche
Excusez, je prenais la gauche pour la droite.
La Rapinière
À combien peut monter déjà votre recette, Depuis que cette porte est ouverte ?
La Roche
À combien ? À plus de trente écus.
La Rapinière
Bon, voilà qui va bien.
La Roche
Sans compter quelques droits que j'ai pris en nature : Comme chapons, poulets, oeufs, fruits, à l'aventure, Comme ils se sont trouvés, ainsi qu'hier au soir Vous m'aviez ordonné.
La Rapinière
Çà, nous allons les voir.
La Roche
J'ai saisi deux cochons, qui devant cette porte Couraient comme Sergents que le Démon emporte, Pour n'avoir pas payé les droits du Pied fourché.
La Rapinière
Et le Maître ?
La Roche
Il allait pour les vendre au marché, Et venait après eux ; mais ces bêtes lâchées, Avant lui, trente pas étaient déjà passées, Ainsi j'ai refusé sa déclaration, En l'accusant toujours de contravention ; Et suis dans mon propos toujours demeuré ferme.
La Rapinière
Voilà comme l'on fait le profit d'une Ferme : Voilà de la façon, qu'on peut se rendre un jour, Digne des grands emplois, puis Fermier à son tour. Je parlerai de vous demain à l'assemblée.
La Roche
Monsieur, vous savez bien que depuis cette année, On a rogné le tiers de mes appointements, Qu'on ne me donne plus ni frais, ni logement, Et que la pension qu'il faut que je vous fasse Encor...
La Rapinière
Oui, plaignez-vous, la Cour vous fera grâce. Croyez-vous être seul qui fasse pension À celui qui vous donne une commission ? Non, non, c'est une règle aujourd'hui générale, Et personne n'a plus l'âme si libérale. Quand un Fermier maintient un Commis dans l'emploi, Il en retient toujours au moins le tiers pour soi. Fût-il de ses parents, fût-il son propre frère, Même un certain, je crois, le ferait à son père.
La Roche
Oui, c'est un Sous-Fermier du traité du Tabac, Qui veut en arracher, aut ab hoc, aut ab hac, Et qui n'a pour Commis, que sa soeur et sa femme. Monsieur, vous réglez-vous sur ce ladre ? Ah l'infâme ! Fût-il cent fois maudit de tout le genre humain !
À part.
La Rapinière
Rentrez, et prenez soin d'instruire du Jasmin. Ma nièce vient, il faut, sans me faire connaître, Lui déclarer un feu que ses yeux ont fait naître ; Et je veux la sonder, en parlant pour un tiers.
Scène 4
Béatrix, Léonore, La Rapinière
Béatrix
Il faut faire semblant d'y venir volontiers, Pour ne pas l'irriter.
Léonore
Béatrix, j'appréhende...
Béatrix
En vérité, Monsieur, sa complaisance est grande, Et Madame mérite, après un tel effort, D'hériter quelque jour de votre coffre-fort.
La Rapinière
Vous ignorez le bien que je prétends lui faire.
Léonore
Je vous regarde aussi comme mon propre père : Et sur vos seuls désirs réglant mes volontés, Je tâche à mériter vos extrêmes bontés. Depuis que sur mon sort vous avez eu puissance, J'ai fait voeu de vous rendre entière obéissance, J'ai béni mille fois cet amour maternel, Qui vous transmit sur nous le pouvoir paternel : Heureuse en mes malheurs, que le ciel impitoyable M'ait fait trouver en vous ce qui semble incroyable, C'est-à-dire un vrai père, un zélé bienfaiteur, Au lieu d'un monstre avare et d'un persécuteur. On sait quelles gens sont les tuteurs d'ordinaire. Les deniers des mineurs ne sortent jamais guère D'entre leurs mains, entiers comme ils les ont reçus ; Ils y trouvent sans cesse à rapiner dessus. Ou par de vains procès, leur chicane homicide En consomme toujours en frais le plus liquide. Il en est d'un tuteur, à l'égard d'un mineur, Comme d'un Intendant, auprès d'un grand Seigneur : L'un ordinairement est ruiné par l'autre.
La Rapinière
Devez-vous, Léonore, en dire autant du vôtre ?
Léonore
Au contraire, et bien loin de me plaindre de vous, Mon oncle, sur ce point, j'ose dire entre nous, Que pour le conserver, votre amitié fidèle Va jusqu'à l'excès, que l'ardeur de ce zèle, Ce grand attachement, et ces généreux soins, Un peu moins empressés ne me plairaient pas moins. Je ne suis, Dieu merci, prodigue ni joueuse...
La Rapinière
Vous en êtes aussi d'autant plus vertueuse.
Léonore
Je ne souhaite point de somptueux habits, Mais...
La Rapinière
C'est assez d'avoir et brocard et tabis.
Léonore
Tous ces meubles pompeux, toutes ces pierreries, Tous ces rares tableaux et ces tapisseries Dont notre sexe fait aujourd'hui ses plaisirs, Jamais trop fortement n'ont ému mes désirs : De moindres ornements j'aurais été contente. Mais je suis...
À part.
La Rapinière
C'est par là que le diable nous tente. Ces tableaux, ces bijoux, tous ces meubles dorés, Ces grands appartements richement décorés, Ces lustres, ces chenets, ces bras, ces girandoles, Sachez que tout cela n'est fait que pour des folles, Qui ne sachant combien l'argent coûte à gagner, Ne savent pas aussi comme il faut l'épargner. Sa mère n'avait pas cette sotte manie.
Léonore
Mais encore voit-on quelquefois compagnie, Et l'on reçoit les gens ave indignité Dans des lieux mal ornés selon leur qualité.
La Rapinière
Vous saurez quelque jour si je songe à vous plaire.
Béatrix
Monsieur est généreux, allez, laissez-le faire. En ménagement ainsi sagement votre bien, Peut-être qu'il y veut encor joindre le sien. Déjà vous connaissez à quel point il vous aime.
La Rapinière
Sans doute, j'ai pour elle une tendresse extrême, Et pour la contenter, je ferai mon pouvoir, Pourvu qu'elle...
Béatrix
Monsieur, voici qu'on vient vous voir.
La Rapinière
Diable ! Voici celui qui me tient en cervelle. Béatrix, est-ce là le frère d'Isabelle ?
Béatrix
Oui, Monsieur.
La Rapinière
Ce l'est là ?
Béatrix
N'est-il pas bien tourné Vous ne vîtes jamais Gentilhomme mieux né.
Bas, le vers suivant.
La Rapinière
Rentrons, pour leur cacher mon embarras extrême. Ma nièce, s'il vous plaît, recevez-les vous-même Il faut que j'aille voir ce que font mes Commis.
Scène 5
Isabelle, Léonore, Dorante, Fernand, Béatrix
Isabelle
Madame, on vient vous voir, comme on vous a promis.
Léonore
Votre bonté, Madame, est pour moi singulière.
Isabelle
Vous ignorez pourquoi Monsieur la Rapinière Vous a d'abord quittée, en nous voyant venir ?
Léonore
Oui.
Dorante
C'est ce dont Fernand nous vient d'entretenir, Sans doute ?
Isabelle
Justement, c'est le noeud de l'affaire. Madame, en peu de mots, vous saurez que mon frère Passa dans ce quartier, hier sur la fin du jour, Espérant nous trouver et nous joindre au retour. Il y vit arriver Monsieur la Rapinière, Et l'aborda, dit-il, d'une honnête manière ; Mais ce brutal croyant qu'il venait l'affronter, Pour tout discours, lui dit, je n'ai rien à prêter, Serviteur.
Léonore
Sans vouloir écouter davantage ?
Fernand
Pas seulement un mot.
Béatrix
Le courtois personnage !
Fernand
À ne vous point mentir, j'en fus mortifié. Mais qui d'un tel accueil se serait défié ? Je n'aurais jamais cru que le siècle où nous sommes Pût produire entre nous de si bizarres hommes, Dans un État fameux, où la civilité Règne avec tant d'éclat et tant de pureté. Qu'un homme comme moi pût se trouver en butte Aux traits...
Dorante
Il ne faut pas que cela vous rebute. Fernand, ces gens-là sont trop au-dessous de vous Pour atteindre jamais à vous mettre en courroux. Je trouverai moyen, malgré sa résistance, De vous faire lier avec lui connaissance. Pourvu que l'intérêt s'en mêle, assurément J'espère d'en venir à bout facilement.
Fernand
S'il ne tient qu'à cela, je vous donne parole...
Dorante
Laissez-moi faire, allez, je jouerai bien mon rôle. Tout méfiant qu'il est, je prétends aujourd'hui Vous faire entretenir seul à seul avec lui.
Fernand
Quoi, vous croyez qu'ayant l'âme si peu courtoise...
Dorante
Il n'est rien si farouche, enfin, qu'on apprivoise. Et chacun n'a-t-il pas son faible ?
Fernand
Oui, mais ce fou A moins d'humanité cent fois, qu'un loup-garou. D'ailleurs, étant déjà prévenu...
Dorante
Laissez faire, Vous dis-je, encor un coup.
Fernand
Bien.
Dorante
J'en fais mon affaire. Je lui ferai tantôt boire après son dîner, Un trait, que sur le champ je viens d'imaginer : IL sera bien rusé s'il en pare l'atteinte, Pourvu que vous prêtiez la main à cette feinte.
Fernand
Pour soi-même on ne fut jamais fort négligent.
Dorante
Je lui dirai tantôt, qu'ayant beaucoup d'argent, Et que près d'un départ, craignant les aventures, Vous cherchiez un endroit, pour le mettre en mains sûres, Et que vous me laissiez mettre des intérêts Jusqu'à votre retour. Lui qui sait cent secrets Pour faire profiter le talent, quelle joie ! Il croira que vers lui, son Ange vous envoie, Et ne pourra jamais me laisser en repos, Qu'il ne vous ait parlé. Mais changeons de propos ; J'entends ses espions.
Béatrix
Ils ont une cassette, Qu'ils viennent de saisir au fond d'une charrette Toute pleine de pains, qu'ils ont fait décharger, Et traînent sans pitié le pauvre boulanger.
Isabelle
Madame, nous viendrons vous voir l'après-dînée.
Léonore
Vous me ferez plaisir : toute une journée, Je ne sors point d'ici, pour plaire à mon tuteur.
Scène 6
Jasmin, La Fleur, La Roche
Jasmin
Quoi ? Tu veux résister, malheureux infracteur : Tu crois impunément frauder les droits du Prince.
La Fleur
Ah ! Messieurs, doucement, ma camisole est mince : Vous me pincez.
La Roche
Comment ?
La Fleur
Ah ! S'il vous plaît, tout doux Vous dis-je encor un coup.
La Roche
Tu te moques de nous Allons, marche en prison.
La Fleur
Quoi ? Que pensez-vous faire Je vous déclare au moins, que je n'ai point d'affaire Avec la Justice.
La Roche
On ne s'en fait donc point, En voulant nous tromper ?
La Fleur
Ce n'est pas là le point C'est qu'aux jours de marché, nous venons à la halle Apporter notre pain.
La Roche
Hé bien ?
La Fleur
Puis on l'étale, On le vend, on reçoit l'argent, et puis adieu.
Il lui fait signe de donner de l'argent.
Jasmin
Tu crois donc de la sorte échapper de ce lieu ? Ma foi, mon pauvre ami, Tu sais peu le grimoire.
La Fleur
Messieurs, pourrait-on pas, en vous donnant pour boire, S'il vous plaît, espérer un peu plus de douceur ?
Jasmin
Quoi ? Pour qui nous prends-tu ?
La Fleur
Pour des hommes d'honneur. Messieurs, je vous lairrai de bon coeur la cassette ; Mais laissez-moi du moins emmener ma charrette : Que vous reviendrait-il de confisquer mon pain ?
La Roche
Donne donc pour les droits de Monsieur du Jasmin.
La Fleur
Tenez.
Jasmin
Donne pour ceux de Monsieur de la Roche.
La Fleur
Encor ?
La Roche
Assurément. Fouille dans l'autre poche.
La Fleur
Tenez. Hé bien Messieurs, n'êtes-vous pas contents ? Plaît-il ?
Jasmin
Hé, nous pourrons l'être dans peu de temps, Il ne reste à présent qu'à payer la saisie.
La Fleur
Encor ? Voilà des gens bien pleins de courtoisie !
La Roche
Ce Ducat est-il bon ?
La Fleur
Oui Monsieur.
La Roche
Serviteur.
Jasmin
Et cette piastre au moins, pèse-t-elle ?
La Fleur
Oui Monsieur.
Scène 7
La Roche, Jasmin
La Roche
Hé bien, l'ami ?
Jasmin
Ma foi, si cela continue, J'aurai de quoi payer ce soir, ma bienvenue.
La Roche
Allez, laissez-moi faire, avant la fin du jour, Vos yeux seront témoins, si je sais plus d'un tour : Vous saurez les profits, qu'on fait à cette porte. Mais motus.
Jasmin
Ah ! Je veux que le diable m'emporte Sur l'heure, si jamais j'en dis le moindre mot. Non, non, ne craignez rien. Je serais un grand sot.
La Roche
Nous serions révoqués : j'y perdrais ma recette, Et vous votre contrôle. Ouvrons cette cassette, Encore par plaisir.
Jasmin
Je le veux.
La Roche
Promptement. Ah, le galant miroir ! Ah, le beau passement ! Le joli coffre !
Jasmin
C'est un carré de toilette, Tout garni de bijoux.
À part.
La Roche
La belle cassolette ! Par ma foi, je ne vis jamais rien de si beau. Quel crime, de porter cela au Bureau !
Jasmin
Donnez vite, voici nouvelle tablature.
La Roche
Nous ferons en ce jour, bien plus d'une capture. Faisons semblant de rien et ne regardons pas : Voici certain valet, qui s'avance à grands pas, Et qui tient dans ses bras deux bouteilles, je pense.
Scène 8
Mascarille, La Roche, Jasmin
Mascarille
Et moi quand j'ai bien bu, mon bien est dans ma panse. Sans moi notre carrosse aura pris le devant.
La Roche
Il le faut arrêter.
Mascarille
Vous n'avez que du vent...
La Roche
Arrête, qu'as-tu là ?
Il boit.
Mascarille
Là ? Ce sont deux bouteilles... Pleines d'un certain jus... que l'on tire des treilles... Mais un jus... envoyé du ciel... et tout divin. J'en prends de temps en temps...
Jasmin
Comment c'est donc du vin ?
Après avoir vidé la bouteille.
Mascarille
Je le crois que c'en est, Et d'une, voyons l'autre.
La Roche
Du Jasmin, tout au moins, il faut avoir la nôtre.
À Jasmin.
À l'autre bouteille en buvant.
Mascarille
Ah ! Vous n'en croquerez, ma foi, que d'une [dent]. Parle donc mon ami, tu fais bien le fendant, Avec ton bel habit, Allons ma mignonne, entre Et cherche ta compagne.
Jasmin
Il faut jauger son ventre Et lui faire paye autant que d'un tonneau. Comment ? Insolemment insulter un Bureau ! Cela mériterait le fouet ou la galère.
Mascarille
Vous êtes donc Messieurs, tous deux bien en colère.
La Roche
Fouillons-le du Jasmin.
Mascarille
Oui, c'est pour votre nez. On vous quitte déjà du soin que vous prenez.
La Roche
Il faut pourtant payer, et toute ta finesse Ne saurait empêcher...
Mascarille
Un mitron de Gonesse Soupirant près d'un four...
Jasmin
Tu penses fuir en vain.
Il leur casse les bouteilles sur la tête.
Mascarille
Dès ce matin, Messieurs, j'ai fait jambes de vin ; Mais vous allez tous deux, avoir chacun la vôtre : Tiens, voici déjà l'une, et puis tiens, voilà l'autre.
Acte III
Scène 1
La Rapinière, Léonore, Béatrix
La Rapinière
Oui, ma nièce, j'ai cru devoir par ce présent Reconnaître aujourd'hui votre esprit complaisant. [Si] l'on confisque encor dans ce jour quelque chose, [Je] prétends qu'avant moi, votre main en dispose : [Je] veux vous faire voir, qu'un Fermier Général [Sait] bien quand il lui plaît, se montrer libéral : [Que] de son cabinet, sans sortir de sa chaise, [Comme] un grand Prince, il peut mettre un homme à son aise : [Et] pour tout dire enfin, qu'il peut faire du bien, [Sans que] cela lui coûte et l'incommode en rien. [Quand] vous aurez connu tous nos profits, j'espère [Que] vous aurez bientôt l'humeur de votre mère, [La] digne femme, hélas ! Et qu'un Fermier un jour [Sera] de votre goût, plus qu'un homme de Cour.
Léonore
Un Fermier ? Moi, mon oncle ?
La Rapinière
Et pourquoi non, ma nièce ?
Béatrix
Est-ce pour l'éprouver, ou pour lui faire pièce, Monsieur, que vous parlez de cela ?
La Rapinière
Taisez-vous.
Béatrix
Monsieur, on ne doit pas disputer sur les goûts : Hier vous nous le disiez, et Madame peut-être...
La Rapinière
Il est vrai ; mais le fait est, de les bien connaître.
Béatrix
Si j'étais de famille, avecque tout son bien, Un Fermier par ma foi, ne serait pas du mien : Et les noms qu'on leur donne...
La Rapinière
Ouais, quelle comédie ! Ma nièce, cette fille est un peu trop hardie. Si vous ne l'empêcher de jaser, après tout...
Béatrix
Répondez donc.
Léonore
Pour moi, je suis fort de son goût : Et j'avouerai sans fard, que tous les gens d'affaires N'ont pas pour me charmer, les choses nécessaires.
La Rapinière
Quoi ! N'est-ce pas chez eux, qu'on voit rouler l'argent ?
Béatrix
Oui, qui leur appartient, comme à moi bien souvent.
La Rapinière
Et ne les voit-on pas faire grande dépense ?
Béatrix
Oui, puis une prison au bout, pour récompense.
La Rapinière
Chacun d'eux n'a-t-il pas bon carrosse au jourd'hui ?
Béatrix
Oui, mais qu'ils font rouler sur la bourse d'autrui.
La Rapinière
N'est-ce pas là marcher sur une bonne route ?
Béatrix
Oui, c'est là le chemin, de faire banqueroute.
La Rapinière
Que raisonnez-vous là ?
Béatrix
Qui moi ? Je ne dis rien : Et crois qu'en vous croyant, elle croira fort bien.
La Rapinière
Vous savez comme moi, que ce n'est qu'à nos bourses, Que tous vos beaux Marquis ont toutes leurs ressources : Après cela, jugez qui de nous a raison.
Béatrix
Quoi, vous voulez toujours ici faire l'oison ? Et ne répondre rien ? Quoi, pour être en tutelle, Vous vous laisser mener...
La Rapinière
Plaît-il ? Que vous dit-elle ?
Béatrix
Je lui dis, qu'elle doit suivre vos sentiments, Et qu'un riche Fermier a de grands agréments.
La Rapinière
Mais d'un contraire avis pourtant préoccupée...
Béatrix
Oui, mais vos beaux discours, Monsieur, m'ont détrompée. Et je veux désormais employer tous mes soins, Pour la persuader.
La Rapinière
Je n'attendais pas moins De votre esprit, sans doute.
Béatrix
Excusez sa jeunesse : À cet âge, on n'a pas encor grande finesse De jugement, Monsieur à dix-sept ans peut-on Savoir ce qui nous est avantageux ou non ?
La Rapinière
Mais...
Béatrix
Avant que d'aimer, il faut dit-on connaître ; Quand Madame aura vu son prétendu, peut-être, Que le considérant d'un jugement plus sain, Elle vous sera gré, d'un si juste dessein. De grands biens, un beau train, le faste, la dépense, Aujourd'hui sur un coeur peuvent plus qu'on ne pense, Et tiennent souvent lieu de mérite et d'appas ; Mais on ne peut aimer ce que l'on ne voit pas. Sans raison quelquefois, nous souffrons violence...
La Rapinière
Je ne vous tiendrai plus davantage en balance. Cet époux qu'aujourd'hui je vous ai destiné, Par l'absolu pouvoir, qu'on m'a sur vous vous donné, Comme votre tuteur, cet amant qui vous aime, Et que vous aimerez sans doute, c'est moi-même.
Léonore
Qui, mon oncle ?
La Rapinière
Moi.
Léonore
Vous ?
La Rapinière
D'où vient en ce moment Cette grande surprise et cet étonnement ? Est-ce de trop de joie, ou bien de répugnance ? Quoi ? Vous vous obstinez à garder le silence ?
Béatrix
Monsieur, son coeur surpris de cet excès d'honneur, N'attendait pas sans doute un si rare bonheur. Elle n'ose à vos yeux répondre à votre flamme ; Mais à l'heure qu'il est, je gage qu'en son âme Elle en enrage.
La Rapinière
Quoi ?...
Béatrix
Mais si je la résous.
La Rapinière
Ah Béatrix !...
Béatrix
Voyons. Que me donnerez-vous ? Puis-je obtenir de vous un emploi pour mon frère ?
La Rapinière
Plutôt deux.
Béatrix
C'est assez, je ferai votre affaire : Laissez-nous.
La Rapinière
Tu crois donc...
Béatrix
Reposez-vous sur moi.
La Rapinière
M'en réponds-tu ? Dis.
Béatrix
Oui, j'en réponds sur ma foi. Accordez quelque chose à la pudeur du sexe, Et me laissez agir.
Scène 2
Béatrix, Léonore
Béatrix
Vous voilà bien perplexe, À ce que je puis voir. Plaît-il ?
Léonore
Ah, Béatrix !
Béatrix
Hé, là, là, rappelez doucement vos esprits, Le mal n'est pas si grand que vous croyez, peut-être.
Léonore
Tu sais que de mon sort ma mère l'a fait maître, Et qu'à ce titre il peut...
Béatrix
Voyez le grand danger.
Léonore
Tu lui prêtes ta main encor, pour m'outrager, Et loin de détourner avec moi, cette foudre, Tu lui promets encor de me faire résoudre, Toi-même applaudissant à cet affreux dessein, Tu fournis un poignard, pour me percer le sein, Toi que j'aime, et sur qui tout mon espoir se fonde.
Béatrix
La foudre tombe-t-elle aussitôt qu'elle gronde ? Et d'abord que l'on voit briller le moindre éclair, Doit-on dire aussitôt des injures à l'air ? Non, non, ce n'est point là, comme l'on doit s'y prendre, Il faut à ses desseins feindre de condescendre Il le faut endormir, et non pas l'irriter, De peur qu'à quelque excès il n'aille s'emporter. Enfin à vos dépens vous connaissez le sire : Si j'avais sottement été lui contredire, Et sans discrétion, tour d'abord m'opposer À ce que je doutais, qu'il venait proposer, Nous voyant par ce coup toutes deux alarmées, Il nous aurait peut-être au logis enfermées, Et par là, nous aurait ôté tous les moyens, De faire triompher nos desseins sur les siens. Ces affaires-là vont moins vite que l'on pense : Il faut écrire à Rome, obtenir la dispense, Ordonner des habits, un carrosse, des gens, Que sais-je, tout cela demande bien du temps. Il faut de ce projet avertir votre frère, Et Fernand, ils sauront bien vous tirer d'affaire : Ces Messieurs les galants savent bien plus d'un tour. Et que ne fait-on pas, quand on a de l'amour ?
Léonore
Ah Béatrix ! Tu viens de me rendre la vie : Et je me la serais à moi-même ravie, Plutôt que consentir à cet affreux hymen.
Béatrix
Quoi ? Vous aviez donc fait déjà votre examen ? À ce compte, la vie est pour vous peu de chose, Puisqu'à si bon marché votre main en dispose. Entrez dans le Bureau, votre oncle vous attend, Montrez en apparence un esprit fort content ; S'il parle, témoignez qu'à ses désirs soumise, Vous vous êtes de tout à moi seule remise.
Léonore
J'y consens ; mais...
Béatrix
Entrez, sans vous mettre en souci, Et cependant je vais me promener ici.
Léonore
Pourquoi ?
Béatrix
Pour avertir Fernand et votre frère, De tout ce qui se passe.
Léonore
Il faut te laisser faire.
Béatrix
Je m'en vais les attendre, et tandis qu'ils viendront, Voici nos deux Commis qui me divertiront. Un intérêt contraire en ce lieu les occupe.
Scène 3
Jasmin, Béatrix, La Roche
Jasmin
N'avez-vous rien ici caché sous votre jupe ? Et ne venez-vous pas diminuer nos droits ?
Béatrix
N'ayez point d'autres soins, que ceux de vos emplois, Et me laisser ici dans mon humeur rêveuse.
La Roche
Du Jasmin, prenons garde à cette blanchisseuse.
Jasmin
Oui ?
La Roche
C'est une rusée, et qui sait plus d'un tour.
Scène 4
Olive, La Roche, Jasmin
Olive
Bonjour, mes bons Monsieurs.
La Roche
Ah, ah ! Bonjour, bonjour, Dame Olive. Hé comment ? Vous troussez votre cotte.
Olive
Il le faut bien, Monsieur, puisque ma pauvre hotte Ne saurait contenir tout ce que j'ai blanchi.
La Roche
Vos pratiques sont donc nombreuses ?
Olive
Dieu merci ! J'ai l'honneur de blanchir les plus gros de la Ville. Même Monsieur Griffon.
Jasmin
Peste, il en vaut un mille Lui seul.
Olive
C'est un Fermier.
Jasmin
Nous le savons fort bien, J'espère que son linge honorera le mien ; Car je veux vous donner aussi ma chalandise. Voyons s'il est bien blanc. Quoi ? De la marchandise ? Des toiles de Hollande ? Ah, ah !
Olive
Mes bons Monsieurs !
La Roche
Saisissons, saisissons.
Olive
Hélas ! Mes bons Seigneurs : Je tâche d'obliger les honnêtes personnes ; Et si vous connaissiez les deux belles mignonnes, Pour qui c'est, sans chagrin vous me lairriez passer.
Jasmin
Pourrait-on le savoir ?
Olive
Hé...
Jasmin
Sans vous offenser.
Olive
Oui-da, Monsieur, ce sont deux aimables lingères, Qui tiennent leur boutique au buisson des Bergères, Près le Palais.
La Roche
Ô ciel ! C'est ma femme et sa soeur.
Olive
Elles sont toutes deux si pleines de douceur, Et viennent fort souvent me voir à Cornillane, Avec Monsieur Griffon et monsieur Santillane.
La Roche
Ah ! Qu'entends-je ?
Olive
Plaît-il ? Quoi, les connaissez-vous ?
La Roche
Non pas ; mais dites-moi, qu'y font-elles ?
Olive
Chez nous ? Ils mangent du poisson cuit à la matelote. Quelquefois ces Monsieurs...
La Roche
Reprenez votre hotte Et passez vite.
Jasmin
Mais...
La Roche
Hé, laissez-la passer ; Car aussi bien, ces gens vont nous embarrasser.
Jasmin
Hon...
Scène 5
Dorante, Béatrix, Fernand, Isabelle
Dorante
Où donc est ma soeur ? Pourquoi l'as-tu quittée ? Dis-moi.
Béatrix
Monsieur, elle est toute déconcertée : Votre oncle a déclaré qu'il veut la marier.
Fernand
La marier ? À qui ?
Béatrix
J'ose bien parier Tout ce que j'ai de vaillant, qui n'est pas fort grand-chose, Que vous ne nommez pas le parti qu'il propose, Dans un mille à choisir dans l'un et l'autre État.
Fernand
Par la mort, si quelqu'un par un tel attentat, Ose à mes yeux...
Béatrix
Tout doux, et daignez vous contraindre, Monsieur, sans vous flatter, cet homme est fort à craindre, Au moins.
Fernand
Quand il serait un César, un Roland. Je veux...
Béatrix
Vous n'oserez lui parler qu'en tremblant.
Fernand
Qui moi ? Je tremblerais pour quelqu'un ?
Béatrix
Oui sans doute : Déjà vous l'avez fait plus d'une fois.
Fernand
Écoute, Ne me fais pas languir davantage, dis-moi Le nom de ce rival qui donne tant d'effroi, Tu verras de quel air, et de quelle manière Je l'ajusterai.
Béatrix
C'est Monsieur la Rapinière Lui-même.
Fernand
Ah ! De quel coup viens-tu de m'accabler ?
Béatrix
N'avais-je pas bien dit, qu'il vous ferait trembler.
Isabelle
Quoi donc, vous souffririez ?...
Dorante
Non, non, laissez-moi faire, J'ai ce qu'il faut tout prête, pour rompre cette affaire ; Je vous dirai bien plus, je prétends que demain Léonore et Fernand se donneront la main.
Fernand
Ah ! Qui peut obliger un ami si fidèle, À prendre tant de soins ?
Dorante
La charmante Isabelle. J'en ai fait mon affaire, et je vous ai promis, Que nous serons parents, comme parfaits amis.
Fernand
Mais, comment avez-vous conduit tout ce mystère ?
Dorante
Avec le bon secours d'un honnête Notaire, Quoiqu'il passe entre nous, pour un peu scélérat, À qui j'ai ce matin, fait dresser un Contrat, Entre vous et ma soeur ; j'en ai fait faire un autre, Sur du même papier, et tout semblable au vôtre, Entre Monsieur Jasmin et Dame Béatrix Que voilà...
Béatrix
Vous voulez égayer vos esprits, Sans doute, et marie-t-on les gens, sans qu'on leur dise ? Les hommes, par ma foi, sont une marchandise, Qu'il faut voir plus d'un jour, avant que l'acheter.
Dorante
Béatrix, jusqu'au bout, veuille donc m'écouter. Il faudra que ma soeur, pour Jasmin te demande En mariage.
Béatrix
Bon, la fortune est fort grande.
Dorante
Sans doute en sa faveur, il y consentira ; Puis vous verrez un tour qui vous divertira.
Béatrix
Mais, Monsieur, n'est-ce point de ces tours que Jeandève Pratiquait à Paris, ils y sentent la Grève Terriblement, ici, les Galères en moins.
Dorante
Bon, nous seuls en seront les acteurs et témoins. D'ailleurs je vous réponds, qu'il n'osera s'en plaindre : De secrètent raisons l'obligent à me craindre : Je sais certain commerce ; enfin sans m'expliquer, C'est que je le perdrais, s'il osait m'attaquer.
Fernand
Quelles grâces, ami, ne dois-je pas vous rendre, Pour ce qu'ici pour moi, vous voulez entreprendre ? Et combien devez-vous, ma soeur, à votre tour, Reconnaître les soins d'un si fidèle amour ? Que ne ferez-vous pas ?...
Isabelle
Si la main d'Isabelle Peut dignement payer un amour si fidèle. Si mon coeur peut enfin, le contenter assez, Ses feux, quand il voudra, seront récompensés. Par inclination et par reconnaissance, J'en ressens dans ce coeur le charme et la puissance, Et je rougis bien moins d'en faire un libre aveu, Que d'avoir su jamais le mériter si peu.
Dorante
Madame...
Béatrix
Hé vous savez bien mieux que vous ne dites.
Isabelle
Quoi, donc ?...
Béatrix
Retirez-vous, je vois ses satellites, Qui ne vous lairront pas jaser commodément.
Scène 6
Jasmin, La Roche
Jasmin
Voici quelque fraudeur de droits, assurément, Que ce vinaigrier avecque sa brouette. Il nous faut visiter son baril et sa boîte.
La Roche
Ne feignons point, s'il passe, à nous jeter dessus. Je le vois qui s'avance.
Scène 7
Mascarille, La Roche, Jasmin
Il se met à travers de la porte.
Mascarille
Au vinaigre, au verjus. Reposons-nous un peu.
La Roche
La peste, qu'il me tarde, Qu'il ne soit avancé, pour l'arrêter.
Mascarille
Moutarde.
Jasmin
Passe-donc, mon ami, que diable fais-tu là ? Prétends-tu demeurer longtemps comme cela ? Vois-tu pas qu'aux passants tu bouches le passage ?
Mascarille
Je veux me reposer.
La Roche
Sans jaser davantage, Passe, ou retourne.
Mascarille
Mais...
La Roche
Mais laisse en liberté, Pour entrer et sortir, l'un et l'autre côté.
Criant.
Mascarille
Vous avez, sans mentir, tous deux l'humeur bien aigre. Çà voyons, passons donc, Au verjus, au vinaigre.
Jasmin
Arrête, qu'as-tu là, voyons un peu.
Mascarille
Plaît-il ?
Jasmin
Ouvre-nous promptement ta boîte et ton baril, Sinon, d'un coup de pied, d'abord je les enfonce.
Mascarille
Vous êtes, par ma foi, courtois comme une ronce, J'ai passé mille fois, sans qu'on m'ait arrêté.
Après avoir ouvert la boîte et le baril.
La Roche
Tu passeras, après qu'on t'aura visité. Ah, ah, vous l'entendez, ô vendeur de moutarde. Vous vous fiez, qu'ici jamais on ne prend garde À des gens comme vous. La peste ! Le beau fruit.
Mascarille
Quoi, Messieurs, vous voulez confisquer ?...
Jasmin
Point de bruit. Si tu fais seulement la moindre résistance, La prison est tout près, et gare la potence. Confitures, liqueurs, fruits, biscuits, macarons.
La Roche
Dieu sait, comme tantôt nous nous en donnerons.
À La Roche.
À Mascarille.
Jasmin
Portons dans le Bureau le baril et la boîte. Notre bonté te fait grâce de la brouette.
Mascarille
Comment ?
Jasmin
Si nous faisions tous deux notre devoir, Nous la confisquerions. Adieu, jusqu'au revoir. Je te veux bien encor rendre ce bon office, En ami.
Mascarille
Je m'en vais me plaindre à la Justice : Vous êtes des voleurs, voleurs de grand chemin.
La Roche
C'est Monsieur de la Roche et Monsieur du Jasmin, Qui t'ont fait cet outrage, afin qu'il t'en souvienne. Va sauve-toi, de peur que l'on ne te retienne : Déjà je te devrais avoir fait arrêter, Admire la bonté que j'ai, de t'écouter.
Scène 8
La Roche, Jasmin
La Roche
Que dit notre Patron d'une telle capture ?
Jasmin
Il est ravi, sa nièce admire l'aventure, La Compagnie en rit, et la Collation Ne pouvait mieux venir, qu'en cette occasion.
La Roche
Le pauvre Moutardier, à l'heure qu'il est, tremble.
Jasmin
Oui sans doute. Ils vont tous se promener ensemble, Et viendront, disent-ils, tantôt à leur retour, Se divertir ici sur le déclin du jour. Monsieur la Rapinière est d'une humeur charmante.
La Roche
Quelque chose pourtant le géhenne et le tourmente, Et je suis bien trompé, si ce ris apparent Ne cache dans son âme un chagrin dévorant.
Jasmin
Pourvu qu'avec serment, ici tu me promettes De garder le secret entre nous...
Scène 9
La Fleur, Jasmin, La Roche
La Fleur
Allumettes Sèches pour les fusils, allumettes.
Jasmin
Il faut Arrêter celui-ci, n'est-ce pas ?
La Roche
Oui, bientôt, Quand il sera passé.
Jasmin
S'il voit qu'on le regarde, Peut-être plus rusé, que l'homme à la moutarde, Il n'avancera pas.
À part.
Criant.
Parlant.
La Fleur
Voici mes alguazils. Voilà pour les fusils, les fusils, les fusils. Allumettes. Messieurs, faut-il point d'allumettes.
La Roche
Non l'ami, mais il faut qu'ici tu nous permettes De voir, de visiter dans tes poches, partout.
La Fleur
Ma foi, Messieurs, voyez, fouillez, de bout en bout ; Vous ne trouverez rien sur moi, de contrebande, Qu'une triste misère et pauvreté bien grande. Mais du moins ce n'est pas vice que pauvreté. Hé bien, Messieurs, partout m'avez-vous visité ? Pour gagner cette vie, ah ! Que de maux l'on souffre. M'en irai-je ?
La Roche
Oui, va-t'en.
Jasmin
Mais à propos, le souffre Doit-il pas quelques droits ? Et comme bois carré, Une allumette en doit aussi ?
La Roche
Très assuré Qu'elle en doit. Quelque fois, lorsqu'une affaire est grasse, Et qu'on y gagne, on peut y faire quelque grâce ; Mais dans ce bois carré, qu'on a si fort outré, Et par malheur encor, où je suis empêtré, Tout paye : et dans ce mal, que le sort nous envoie, Nous faisons, comme un homme qui se noie, Nous nous prenons à tout.
La Fleur
Mais je n'ai point d'argent.
La Roche
Rends la boîte.
La Fleur
Hé ; Monsieur, soyez plus indulgent.
La Roche
Qu'est-ce donc que cela ?
La Fleur
Monsieur, c'est de la mèche De mon invention, préparée et bien sèche. Voulez-vous, par plaisir, voir comme elle prend feu, Au moindre coup de pierre ?
La Roche
Oui-da, voyons un peu.
La Fleur
Il n'attend pas, sans doute, une telle tempête.
Le feu prend aux pétards qui sont dans la boîte.
La Fleur s'enfuit, et les Commis courent après.
La Roche
Ah ! Bon Dieu, quel fracas ! Arrête.
Jasmin
Arrête, arrête.
Acte IV
Scène 1
Fernand, Léonore, Béatrix
Fernand
Je touche enfin, Madame, au moment bienheureux, Qui doit finir ma peine et combler tous mes voeux ; Grâce aux généreux soins d'un bon ami, d'un frère, Nous trompons les efforts d'un tuteur trop sévère ; Et malgré les soupçons dont il est agité, Je puis enfin, vous voir en toute liberté. Jusqu'en ce jour chez vous renfermée et contrainte, Je ne vous ai pu voir, ni vous parler qu'en crainte, Et je bénis du sort ce coup inespéré, Qui me fait un ami d'un rival déclaré.
Léonore
Quoique dans ce dessein, que l'amour vous suggère, Vous soyez appuyé de l'aveu de mon frère ; Quoique votre mérite et cet amour constant, Exigent de mon coeur cet effort important ; Je ne souffrirais pas qu'une indigne surprise, Eût part dans le succès d'une telle entreprise, Si le bizarre amour de mon propre tuteur, Ne me faisait en lui voir un persécuteur. J'ai sur le point d'honneur, trop de délicatesse, Pour vouloir écouter ce qui sent la bassesse, Et c'est ce même honneur, qui me fait l'approuver Puisqu'il ne pouvait pas autrement se sauver. Ce que d'un tel dessein je puis encor vous dire, C'est que comme l'on doit, de deux maux fuir le pire, Il m'est bien moins honteux, de faire cet effort, Que de voir un brutal disposer de mon sort.
Fernand
Madame, je connais par cet aveu sincère, Que vous déférer tout à l'amitié d'un frère, Et que sans le projet d'un hymen odieux, Vous n'auriez pas sur moi daigné tourner les yeux. Je ne vois rien en vous, que crainte et complaisance ; Peut-être avec chagrin souffrez-vous ma présence, Et que vous n'acceptez, que par occasion, Ma main, pour fuir l'objet de votre aversion : La vôtre aveuglément peut-être s'abandonne...
Léonore
Vous reconnaissez mal le secours que je donne Au bizarre dessein, que vous avez formé.
Fernand
Je crains avec raison, de n'être pas aimé. Le ciel vous a traitée avec tant d'avantage ; Il m'a donné si peu de mérite en partage ; Et je connais si bien votre esprit noble et fier, Que cela suffit trop, pour me justifier.
Léonore
Le retour est galant, j'en admire l'adresse. Ce n'est donc pas assez vous marquer ma tendresse. Et ce que j'entreprends, est donc pour vous trop peu, Si ma bouche, à vos yeux, n'en fait encor l'aveu. C'est prendre sur mon coeur un assez grand empire, Et je n'aurais pas cru que vous...
Béatrix
Est-ce pour rire, Que vous faîtes les fiers tous les deux, tour à tour ? Et doit-on sèchement traiter ainsi l'amour ?
Fernand
Tu vois comme son coeur s'explique par sa bouche.
Béatrix
Faut-il qu'ainsi pour rien, le vôtre s'effarouche ?
Léonore
Tu vois, comme il l'a pris d'un ton plein de fierté.
Béatrix
Et pourquoi montrez-vous si peu de fermeté ?
Fernand
En acceptant ma main, elle paraît forcée.
Béatrix
Vous êtes fou, je crois, d'avoir cette pensée.
Léonore
Il me cherche querelle exprès, pour m'insulter.
Béatrix
Rien moins ; enfin voulez-vous m'écouter ?
Fernand
Je connais son dessein.
Léonore
Je comprends le mystère.
Béatrix
Si vous parlez toujours, je n'ai donc qu'à me taire.
Fernand
Parle, voyons comment tu pourras l'excuser.
Léonore
Dis, et voyons de quoi tu pourras m'accuser.
Béatrix
Vous vous rendez tous deux aujourd'hui ridicules Vous, par vos vains soupçons, vous, par vos scrupules. Moi qui n'ai point de fier ni d'honneur à garder, Sans qu'il m'en coûte rien, je veux vous accorder Madame, en premier lieu, vous avez tort, son âme Expliquait assez bien le beau feu qui l'enflamme, Vous pouviez dans ses yeux voir son empressement Et vous deviez sans doute, y répondre autrement. Sans chercher le secours de votre rhétorique, Pour étaler les droits d'un devoir chimérique. Chaque temps a ses soins ; dans une autre saison, Vous auriez eu peut-être un peu plus de raison. Vous avez tort aussi, vous, il fallait attendre, Elle vous aurait dit quelque chose de tendre, Peut-être, vous deviez l'écouter en repos, Et ne pas l'interrompre ainsi mal à propos. Vous avez répliqué d'un air sec et farouche, En lui coupant d'abord la parole à la bouche, Et vous avez après, tâché de replâtrer Ce que de forte humeur vous veniez de montrer. Ainsi vous vous alliez brouiller l'un avec l'autre ; Avouez votre erreur, et vous aussi la vôtre. Çà, me promettez-vous d'oublier le passé, Et de donner les mains au dessein commencé, Sans délai, sans chagrin, et sans contrainte aucune.
Fernand
J'y consens.
Léonore
Volontiers.
Béatrix
Poussez votre fortune, Cela vaut fait, allez.
Scène 2
Isabelle, Léonore, Dorante, Fernand
Isabelle
Hé bien, partirons-nous ?
Léonore
Oui, quand il vous plaira, l'on attend qu'après vous.
Dorante
Je vous ai vu tantôt en grand conférence Avec votre tuteur, voyez-vous apparence De pouvoir avec lui faire société ?
Fernand
Sans doute, et de sa part je l'y vois tout porté. L'intérêt l'éblouit, j'ai su lui faire accroire, Après long récit d'une bizarre histoire, Dont j'ai feint de lui faire un secret important, Que j'étais des emplois ici très mal content : Qu'on y voyait en tout triompher l'injustice, Que j'avais fait dessein de quitter le service, De sortir de l'État, et d'aller engager Mon bras dans l'intérêt d'un État étranger, Et que pour ce sujet, faisant un tour en France, Je cherchais quelque endroit, pour mettre en assurance Quatorze mil écus, qu'on m'avait remboursés, Et que mon peu de soin n'avait pas replacés, Dans mon entêtement de quitter l'Italie : Qu'après avoir traité mon dessein de folie, Vous-même aviez été contraint d'y consentir, Et malgré vos raisons, de me laisser partir ; Que vous m'aviez juré qu'il était le seul homme Où je pouvais laisser sûrement cette somme, Et que de temps en temps, vous vous chargiez du soin, De me faire tenir de l'argent au besoin.
Dorante
Sans parler d'intérêt ?
Fernand
En pas une manière.
Isabelle
Hé bien, qu'a répondu Monsieur la Rapinière ?
Fernand
Ce que l'on ne pourrait jamais s'imaginer, À moins qu'être savant en l'art de deviner. Il a fait devant moi l'homme de conscience, M'a fort remercié de tant de confiance, Et m'a dit, que piqué de générosité, Il voulait y répondre aussi de son côté, Dans l'ardeur dont alors son âme était saisie. Moi j'ai cru, le voyant si plein de courtoisie, Que durant tout le temps que je serais absent, Il m'allait proposer tout au moins dix pour cent D'intérêt, comme on fait entre les gens d'affaires. Mais insensiblement tombant sur les Notaires, Qui prennent un tribut, pour garder de l'argent, J'ai pour vous m'a-t-il dit, le coeur plus obligeant, Et pour vous faire voir, que je suis honnête homme, Faites quand vous voudrez, apporter votre somme, Je vous la garderai, revenez tard ou tôt, Je n'en demande pas un sol, pour le dépôt.
Dorante
Bon.
Fernand
Puis-je vous donner un plus sûr témoignage, Que je suis votre ami ?
Dorante
L'obligeant personnage ! Mais le voici, songez à faire votre cour.
Scène 3
La Rapinière, Isabelle, Béatrix
La Rapinière
Que la collation nous attende au retour. Il faut bien que ce soir se sente de la fête Qu'on prépare demain.
Isabelle
La compagnie est prête, Monsieur, et l'on attend qu'après vous, pour partir.
La Rapinière
Allons, que l'on se dispose à se bien divertir, Et que chacun de vous me suive et me seconde.
Béatrix
Miracle ! L'on va voir bientôt la fin du monde : Les prodiges déjà paraissent.
La Rapinière
À propos, Il faut qu'à mes Commis je dise encor deux mots. Allez toujours devant, je vous suis.
Scène 4
La Rapinière
La Rapinière
Quelle géhenne De faire le plaisant contre son gré, la peine Passe, selon mon goût, le plaisir de bien loin. Mais on doit quelquefois se contraindre au besoin Il faut bien qu'il m'en coûte aujourd'hui quelque chose, Pour parvenir au but, que mon coeur se propose ; Et pour ne perdre pas le fruit de mon présent, Je dois jusques au bout me montrer complaisant. Je sais que Béatrix, avec beaucoup d'adresse, Tourne comme il lui plaît, l'esprit de sa maîtresse ; Ainsi, quand je consens à son hymen, je crois, Qu'en travaillant pour elle, elle agira pour moi. Je vois qu'elle a déjà disposé Léonore À m'écouter sans peine, et m'a promis encore, Pour pris de mes bontés, qu'au plus tard dans demain, Elle la résoudrait à me donner la main. Cela m'oblige à faire ici quelque dépense ; Mais enfin, tout bienfait demande récompense ; Et quand on ne peut pas faire ce que l'on veut, Il faut bien malgré soi, vouloir ce que l'on peut. Instruisons nos Commis de ce qu'ils ont à faire.
Scène 5
Jasmin, La Rapinière, La Roche
Jasmin
Voilà Monsieur Féal, Monsieur.
La Rapinière
Qui ?
Jasmin
Le Notaire.
La Rapinière
Qu'il dresse le contrat toujours, en attendant.
Jasmin
Monsieur j'en prendrai soin.
La Rapinière
Vous autres cependant, Redoublez votre ardeur et votre vigilance.
Jasmin
Je le dois par devoir et par reconnaissance ; Mais j'y suis plus porté par inclination, Que...
La Rapinière
Je ne doute point de votre intention, Vous m'en avez déjà donné quelque teinture.
Jasmin
Je rends un bien reçu, toujours avec usure. Ordonnez, commandez, parlez, je suis tout prêt.
La Rapinière
Il est de certains endroits, où j'ai grand intérêt, Et je voudrais bien, qu'on payât à la porte.
Jasmin
Voyons.
La Rapinière
Pourriez-vous pas ensemble, faire en sorte, Par votre savoir-faire, ici que nos bourgeois Payassent de l'entrée entièrement les droits.
Jasmin
Oui-da, nous le pouvons, et j'en ferai le pleige.
La Rapinière
Vous savez comme moi, qu'ils ont le privilège De pouvoir faire entrer tous les vins de leur cru, Sans nous payer le gros, et qu'ils l'ont maintenu, Malgré tous les efforts et la vigueur extrême, Des Fermiers précédents. Monsieur Griffon lui-même, Qui n'eût jamais d'égal en matière d'impôts, N'a su donner encor d'atteinte à leur repos. Je m'en suis pourtant fait à moi-même une affaire, Et pour y réussir, voici ce qu'il faut faire. Lorsque leur vin arrive, ou par terre, ou par eau, Il faudra renvoyer d'abord au Grand bureau, Les Voituriers, Rouliers ou Bateliers, n'importe, Les faire après, longtemps attendre à votre porte ; Disant que leurs acquits ne sont pas comme il faut, [Qu'ils] y retournent, puis les remettre à tantôt ; [Enfin] les fatiguer tant, que la patience [Leur] échappe. On en peut faire l'expérience, [Seulement] par plaisir. Je gage assurément, [Que] ne pouvant longtemps souffrir ce traitement, [Ils] aimeront bien mieux, pour se tirer de peine, [Payer] le droit entier.
Jasmin
La chose est très certaine, Monsieur, n'en doutez point, à la fin ces bourgeois [Se] lasseront d'aller et venir tant de fois. [Et] pour éterniser un jour votre mémoire, [Ce] succès éclatant d'un coup si plein de gloire, [Sans] doute servira d'exemple à nos neveux.
La Rapinière
[Vous], comprenez-vous bien aussi ce que je veux ?
La Roche
[Oui] Monsieur.
La Rapinière
Soyez sûr que je serai fidèle [À] bien récompenser l'ardeur de votre zèle ; [Et] pour vous délivrer de tout sujet d'ennui, [Que] je ferai pour vous, plus encor que pour lui. [Mais] au moins pour me plaire, il ne faut pas qu'on dorme, Souvenez-vous-en.
Scène 6
La Roche, Jasmin
La Roche
Zeste, attendez-moi sous l'orme.
Jasmin
Qu'est-ce donc, notre ami, vous voilà tout rêveur.
La Roche
Je rirais comme vous, si j'étais en faveur ; Mais les honnêtes gens doivent craindre les traîtres.
Jasmin
Hem ?
La Roche
Les derniers venus, ma foi, seront les maîtres.
Jasmin
À qui donc mon ami, prétendez-vous parler ? Plaît-il, est-ce à nous ?
La Roche
Oui, pour ne le point celer. Et je vois qu'aujourd'hui l'on tâche à me détruire, Pour l'amour d'une...
Jasmin
Quoi ? Hem ?
La Roche
Je ne veux pas dire ; Mais je ne voudrais pas de faveur à ce prix. Suffit.
Jasmin
Entendez-vous parler de Béatrix ? Peut-elle contre vous ?...
La Roche
Je ne nomme personne ; Elle est jeune, commode, enfin on vous la donne, Suffit...
Jasmin
Je n'entends point ; mais enfin, entre nous, Sans chaleur et sans fiel, de grâce expliquez-vous. Cessez de me tenir si longtemps en cervelle ; Qu'avez-vous remarqué, qui vous parle contre elle ?
La Roche
Rien. Vous aurez ici sans doute, un logement ? On vous y meublera le bel appartement, Qui voit sur le jardin. Cela sera commode, Comme une chambre basse, et pour être à la mode Tout à fait, envers vous on sera libéral, On vous fera bientôt Contrôleur Général. Vous irez visiter les Bureaux de recette, Et vos gages seront payés sur sa cassette. Pendant que vous irez visitez ces Bureaux, Le patron amoureux donnera des cadeaux ; Comme étant du logis, votre femme avertie Sans doute bien souvent, sera de la partie, Et pour en augmenter encore la douceur, Le bon Monsieur Harpin y joindra votre soeur. Elles sont toutes deux...
Jasmin
Tu penses donc infâme, Qu'elles sont toutes deux de l'humeur de ta femme ? Qui pour te conserver la vie et ton emploi, Pour ton Monsieur Griffon travaille comme toi. Tu crois donc que chacun doive être de naissance, À fléchir sous le joug d'une indigne puissance ? Et que pour un Emploi, qu'un ami fait donner, L'honneur si lâchement se doit abandonner ? Non, non, jusques ici j'ai vécu sans reproche ; Si j'étais, comme on dit, enfant du côté gauche, Je pourrais n'avoir pas de parents déclarés ; Mais Dieu merci, j'en ai d'assez considérés, Pour n'avoir pas besoin, qu'on me fasse en cachette, Donner obliquement, ou contrôle, ou recette ; Et pour m'y maintenir, je n'userai jamais De criminels moyens, comme on sait que tu fais. Car enfin, entre nous, dis-moi, qui fut ton père ? Te l'a-t-on jamais dit ? As-tu connu ta mère ? As-tu frère ? As-tu soeur ? Oncle, tante, cousin ? Non ; mais pour tous parents tu connais ton parrain, Et de fait, je le crois l'unique et le plus proche. Ce parrain t'a donné le surnom de la Roche, C'est le nom du Village, où tu reçus le jour.
La Roche
Village ; parlez mieux.
Jasmin
Et bien, Village ou Bourg. À l'âge de six ans, Monsieur la Rapinière Te mit en pension à l'école d'ânière, Pour te faire Docteur, et puis quatre ans après, À Madame Griffon, te donna pour Laquais, Quand il eût trouvé jour de s'établir à Gênes ; Puis après bien du temps, et des soins, et des peines, Monsieur Griffon te prit, tu le servis trois ans, Encor comme Laquais ; ensuite au bout du temps, Tu fus Valet de chambre ; enfin pour récompense, On te fit épouser la demoiselle Hortense, Qui servait à la chambre, en tout bien, tout honneur. Et tantôt à Madame, et tantôt à Monsieur : La Dame Olive en a d'assez bons témoignages ; On lui donna pour dot, pour présents, pour ses gages, Cet emploi que j'exerce ici de Contrôleur : Depuis, pour l'amour d'elle, on t'a fait Receveur... Mais voici quelque fourbe, avec sa barbe noire ; J'achèverai tantôt à loisir ton histoire : J'en suis, comme tu vois, passablement instruit.
La Roche
Faisons notre devoir, je n'aime point le bruit.
Scène 7
Mascarille, Jasmin, La Roche
Mascarille
Il n'est si bon cheval, qui quelquefois ne choppe.
Jasmin
Arrête, qu'as-tu là, jeune et moderne Ésope ?
Mascarille
Ne le voyez-vous pas de reste, ce que j'ai ? J'ai ce dont je voudrais être bien déchargé.
La Roche
Mais où vas-tu, dis-nous, avec ton gros nez rouge ?
Mascarille
Messieurs, je ne vais point, vous voyez, je ne gouge.
Jasmin
D'où viens-tu ?
Mascarille
D'où je viens ?
Jasmin
Oui.
Mascarille
D'où je suis parti.
La Roche
Mais sais-tu qu'on te peut faire un mauvais parti ? Et que nous t'apprendrons à parler d'autre sorte ?
Mascarille
Je sais bien le respect, que doivent à la porte, Les Voituriers, Rouliers, Muletiers et Marchands ; Mais quant à moi, qui suis un pauvre homme des champs, Je dis nargue de vous, je m'en ris et m'en gausse.
Jasmin
Oui, ma foi, beau rieur, vous montrerez la bosse. Allons donc, pourpoint bas.
Mascarille
Quoi, me battre en duel ? Non, non, je ne veux point me rendre criminel, La Loi nous le défend sur peine de la vie.
La Roche
Non, nous n'en avons point, non plus que toi, d'envie.
Jasmin
Ha, ha, fourbe aposté, vous jouez de ces tours ? Ha, ma foi, vous irez prisonnier dans les tours.
Mascarille
Oui, zeste.
Scène 8
La Roche, Jasmin
La Roche
Les beaux points !
À part.
À la nièce.
Jasmin
Ce sont des points de France. Voilà bien de quoi faire un présent d'importance
La Roche
Ma foi cela me tente fort. Mais comment diable faire, étant si mal d'accord Avec ce Contrôleur : lui faire confidence De mon dessein, serait à moi grande imprudence Cependant l'intérêt unit souvent des gens, Qui voudraient s'être ailleurs mangés à belles dents. Avant de lui parler, il faut que je l'apaise.
Scène 9
Jasmin, La Fleur, La Roche
Jasmin
Qu'avez-vous là-dessous, Monsieur, ne vous déplaise ?
La Fleur
Là-dessous ? J'ai ce dont vous n'avez pas besoin.
Jasmin
Voyons.
La Fleur
Laissez, Monsieur, vous prenez trop de soin : Nos Jurés seuls ont droit de visiter nos drogues.
La Roche
On traite mal ici les gens qui sont si rogues. Et quel homme êtes-vous, pour refuser ainsi ?...
La Fleur
Je m'appelle Monsieur Sanson Cacarossi, Fils aîné de Monsieur Cacarossi mon père, Pharmacien fameux.
Jasmin
C'est un Apothicaire.
La Fleur
Je porte ici, Messieurs, un clystère anodin ; Ainsi qu'hier l'ordonna Monsieur le Médecin, Pour un pauvre Marchand d'ici près, bien malade.
Jasmin
Mais le miel doit des droits, est-ce pas Camarade ?
La Roche
En pouvez-vous douter ?
La Fleur
Le miel ?
La Roche
Assurément, Donnez cinq sols, sinon rendez le lavement.
Il leur tire le lavement.
La Fleur
Oui-da, très volontiers ; Tenez gardes-barrière, Vous en aurez, ma foi, par-devant, par derrière, Par le haut, par le bas, et de tous les côtés.
La Roche
Ah ! Le traître, voilà tous mes habits gâtés.
Acte V
Scène 1
Jasmin, La Roche
Jasmin
Non, ne craignez de moi jamais vengeance aucune, Je ne garde pour vous, ni haine, ni rancune : J'oublie avec plaisir toutes vos faussetés, Puisque vous accordez toutes mes vérités. Tel que fut un César, dont l'auguste mémoire S'est partout répandue avec que tant de gloire, Je veux à la clémence aussi m'abandonner, Et ne veux que l'honneur de vaincre et pardonner. Un ennemi soumis est mon vainqueur lui-même.
La Roche
J'admire avec plaisir cette douceur extrême ; Et pour m'en acquitter ainsi que je le dois, Je prétends augmenter les gains de votre emploi, Autant que vous voudrez : il ne faut que s'entendre, Et vous verrez jusqu'où nous pourrons les étendre. Quand on vous donnerait par an, trois cents écus, Voyons, que pouvez-vous épargner là-dessus ? Çà, ne nous flattons point, jamais un galant homme Peut-il s'entretenir d'une si mince somme ? Peut-on voir ses amis, et manger avec eux ? Il faudrait donc toujours être fait comme un gueux, N'avoir que des habits de droguet et de serge, Sinon, aller manger à la petite auberge, À cinq sols par repas. Tandis qu'effrontément Votre femme occupant un bel appartement, Sans vous, à votre front fera courir grand risque : Pour manger tous les jours la poularde et la bisque, Pour porter le brocard, le satin, le velours, Dentelles, franges d'or, et mille autres atours, Avoir meubles dorés jusques à l'antichambre, Et jusqu'à ses souliers, sentir le musc et l'ambre ; Saura se ménager un galant obligeant, Qui fournira pour vous, l'ordinaire et l'argent.
Jasmin
Où doit donc aboutir cette belle morale ?
La Roche
Votre femme à son tour, se montrant libérale, Fera de votre honneur litière à ses écus : Je vous laisse à conclure à présent là-dessus.
Jasmin
Hé bien, pour éviter ce mal, que faut-il faire ?
La Roche
Il faut avoir de quoi fournir à l'ordinaire, De son chef, sans s'attendre à la bourse d'autrui.
Jasmin
Hélas ! Combien voit-on de maris aujourd'hui, Qui fournissent de quoi faire une ample dépense, Et sont pour leurs moitiés, trahis pour récompense. Si femme belle et pauvre, est un mal dangereux, La laide et riche en est encor un plus affreux : Et de ces deux malheurs, quoi que vous puissiez dire, À mon sens, le dernier me semble être le pire. L'une pour le besoin, attire des chalands, L'autre pour le plaisir, entretien des galants ; Et faisant toutes deux même chose en cachette, L'une vend des douceurs, et l'autre les achète. En peu de mots, voilà les hasards de ce temps. J'en vois, qui du premier paraissent fort contents : En effet, le profit en fait la différence.
La Roche
Voulez-vous me donner un moment d'audience, Et profiter du temps favorable pour nous ?
Jasmin
Volontiers, çà voyons, quel secret avez-vous, Pour pouvoir aisément vous tirer de la presse ? Vous savez le métier, vous avez de l'adresse ; Mais le Patron n'est pas si facile à tromper.
La Roche
Bon, C'est bien d'aujourd'hui, que j'ai su l'attraper. De nos nouveaux Fermiers la damnable avarice, Ne nous fait-elle pas une grande injustice, En nous ôtant le tiers de nos appointements, Des contraventions, nos frais, nos logements ? Et pour quoi voulez-vous, quel cruel à soi-même, On souffre impunément cette rigueur extrême ? Et que nous ne puissions, lorsqu'on nous le retient, Reprendre par nos mains ce qui nous appartient ? On ne fait en cela, que se rendre justice.
Jasmin
Le fripon, qui voudrait me rendre complice De son larcin.
La Roche
Je sais certain tour de métier, Qui nous vaudra du moins cent écus par quartier, À chacun, et cela sans scrupule et sans crainte.
Jasmin
Tout de bon ?
La Roche
Sur ma foi, je vous parle sans feinte.
À part le premier vers.
Jasmin
Jamais dans les emplois fut-il plus grand fripon ? Hé bien, quel est ce tour ?
La Roche
C'est le tour du bâton.
Jasmin
Ce tour a quelquefois fait faire un tour de Ville.
La Roche
Cela peut arriver, quand on est malhabile. Mais quand on s'entend bien, le Fermier le plus fin Ne saurais découvrir ce que l'on fait : enfin, Dites, le voulez-vous ?
Jasmin
Moi ? J'en serais bien aise ; Mais le péril... parfois...
La Roche
Vous voyez cette chaise, Arrêtez-la.
Jasmin
Comment ?
La Roche
Arrêtez, vous dit-on.
Jasmin
Oui, mais... gare l'endosse et le tour du bâton. Car...
La Roche
Si vous avez peur, prenez en main [le fonds].
Scène 2
La Roche, Rotisseur, Jasmin
La Roche
Arrêtez.
Rotisseur
Quoi, marauds ? Arrête-t-on le monde, Sans raison, de la sorte ? Assommez-les, porteurs.
Jasmin
Nous sommes, Monseigneur, tous deux vos serviteurs, Et nous ne voulons pas vous faire ici d'outrage.
Rotisseur
Coquins !
Jasmin
Notre devoir à cela nous engage ; Enfin c'est seulement par curiosité.
Rotisseur
Comment donc ? Arrêter les gens de qualité. Marche, marche.
La Roche
Bas, bas.
Rotisseur
Ah ! Maudite canaille.
Jasmin
Il est de tous côtés entouré de volaille, Et pour sa garniture, il n'a que du gibier.
La Roche
Bon, c'est un rôtisseur.
Jasmin
Sans te faire prier, Allons, bas le paquet, sinon.
Rotisseur
Messieurs, de grâce, Je suis noble Génois, je reviens de la chasse, Et j'ai chez moi ce soir, bien des gens à souper.
La Roche
Contes en l'air, en vain tu prétends nous tromper : Nous te connaissons bien.
Jasmin
Vite la bandoulière.
Rotisseur
Quatre ducats pour vous...
La Roche
Souvent à la prière D'un honnête homme, on fait quelque chose.
Rotisseur
Tenez.
La Roche
Hé bien, qu'en dites-vous ? N'ai-je pas eu bon nez ? Deux pour vous, deux pour moi. Monsieur la Rapinière Vient ? Bouche close, au moins.
Jasmin
Suffit, je sais me taire.
Scène 3
La Rapinière, Dorante
La Rapinière
Oui, je l'aurais osé moi-même parier, Qu'on ne m'aurait jamais vu remarier ; Pour jamais à l'hymen j'avais fait banqueroute, À cause de l'argent qu'une femme nous coûte ; Mais les charmants appas de votre aimable soeur, Me l'ont représenté tout rempli de douceur. J'enverrai dès ce soir à Rome en diligence, Pour en faire venir promptement la dispense ; Cependant, l'on pourra faire tous les apprêts.
À part.
Dorante
Monsieur, si l'on m'en croit, on fera peu de frais. Que servent entre nous, tant de cérémonies Ce faste, ce fracas, toutes ces compagnies, Qu'à faire dépenser fortement de l'argent. Pour moi, je ne vois rien de plus extravagant, Que de se rendre ainsi de la coutume esclaves. En est-on moins époux, pour être u peu moins braves ? Le Contrat serait-il sans force et sans vertu, Si l'on n'y mangeait pas à bouche que veux-tu ? Et quand on a chez soi les choses nécessaires, À quelle fin aller chercher tant de mystères ? Je feins, pour l'endormir, de donner dans son sens.
La Rapinière
Je reconnais mon sang, au discours que j'entends. Allez, vous n'êtes pas le fils de votre père, C'était un dépensier : l'esprit de votre mère Vous inspire aujourd'hui ces sages sentiments, Sans doute, et j'en connais les justes mouvements. Mais votre soeur peut-être, aura d'autres pensées.
Dorante
Les femmes d'aujourd'hui sont toutes insensées En effet, et leur faste est à tel point monté, Qu'on ne peut y fournir.
La Rapinière
Oui, c'est la vérité. Car plus vous leur donnez, plus elles vous demandent, Prêtes à recevoir toujours, jamais ne rendent.
Dorante
Vous serez sur ce point pleinement satisfait, Léonore qui voit ce que vous avez fait, Et ce que vous allez encor faire pour elle, Du moins pour Béatrix, sa chère, sa fidèle, Tout son Conseil enfin, jamais ne manquera, De faire aveuglément tout ce qu'il vous plaira.
La Rapinière
Tout de bon ? Croyez-vous que ce petit service, Me puisse dans son coeur rendre un si bon office ?
Dorante
Sans doute, et cette fille, à ce que chacun dit, S'est acquis, auprès d'elle un tout puissant crédit.
La Rapinière
S'il est ainsi, ce soir j'aurai de quoi lui plaire. Dorante sans tarder, achevons cette affaire, Allez, devancez-les, et les faites hâter : Cependant, je vais faire ici tout apprêter.
Scène 4
La Rapinière, Jasmin
La Rapinière
Çà, Monsieur du Jasmin, héros de notre fête, Dont l'amour court la poste, et dont l'hymen s'apprête, Peut-on vous dire un mot, sans vous être ennuyeux ?
Jasmin
Oui-da, Monsieur, je suis tout oreilles, tout yeux. Tout mains, tout pieds, tout coeur, pour vous rendre service. Commandez, il n'est rien pour vous que je ne fisse. Pourriez-vous n'être pas satisfait de mes soins.
La Rapinière
Si fait.
Jasmin
Je viens, Monsieur, de saisir certains points, Qui vous en donneront encor plus d'assurance.
La Rapinière
Des points d'Espagne ?
Jasmin
Non, ce sont des points de France. Des ouvrages tout faits, savoir un grand peignoir, Avecque la cornette, un tablier, un mouchoir, Des manchettes, enfin toute la garniture D'une Dame.
La Rapinière
Voilà certes une aventure, Que je ne puis assez admirer, et je crois, Que l'amour aujourd'hui s'est déclaré pour moi.
Jasmin
Bon, comme si l'amour se mêlait de maltôte.
La Rapinière
Je n'avais jamais vu de recette si haute, N'y jamais tant saisir de choses en un jour. Tout rit à mes desseins, tout flatte mon amour ; Enfin, un tel bonheur me surprend, je l'avoue.
Jasmin
Le fat, qui ne voit pas que c'est un jeu qu'on joue.
La Rapinière
Avez-vous fait ici préparer ce qu'il faut, Pour ce soir ?
Jasmin
Oui, Monsieur, le Notaire est là-haut, Du moins son Maître-clerc.
La Rapinière
Et pourquoi non lui-même ?
Jasmin
Il a fort attendu ; mais le péril extrême, Où se trouve un malade en ce même moment, L'a pressé de sortir, pour faire un testament. Cependant, pour ôter tout sujet de dispute, Il a voulu dresser lui-même même la Minute Du Contrat.
La Rapinière
C'est pour vous, en êtes-vous content ?
Jasmin
Oui, Monsieur.
La Rapinière
C'est assez.
Jasmin
Il m'a dit en sortant, Qu'on avait qu'à signer, et qu'étant sans conteste, Son Clerc en son absence, achèverait le reste.
La Rapinière
Et la collation ?
Jasmin
Tout est prêt, pain, vin, fruits, Confitures, liqueurs, massepains et biscuits, Enfin tout ce qu'on a saisi sur la brouette, Soit dans le baril, ou bien dedans la boîte.
La Rapinière
Quoi tout ?
Jasmin
Oui tout.
La Rapinière
Parbleu, vous vous moquez de moi, Et voulez aujourd'hui me ruiner, je crois.
Jasmin
Vous ruiner, Monsieur ?
La Rapinière
Sans doute.
Jasmin
Dieu m'en garde. N'est-ce pas aux dépens du crieur de moutarde, Ou du moins de celui qui l'en avait chargé ?...
La Rapinière
Bon, je vous suis peut-être, encor fort obligé, D'avoir su découvrir un fourbe qui me trompe. On doit donc célébrer votre accord avec pompe ? Votre raisonnement certes me fait pitié. Allez, retranchez-en tout au moins la moitié.
Scène 5
La Rapinière
La Rapinière
Ces petits Messieurs-ci, qui n'aiment que la joie, Voudraient du cuir d'autrui, faire large courroie, Et dissiperaient tout d'une prodigue main, Sans songer à ne garder rien pour le lendemain. Mais voici de retour toute la Compagnie.
Scène 6
Léonore, Fernand, La Rapinière, Béatrix, Dorante, Isabelle
Léonore
On ne peut trop louer votre galanterie : Le tour en est plaisant, autant que singulier.
Fernand
Il est vrai ; Mais ce tour n'est pas fort cavalier, Madame, il sent un peu son suppôt de gabelle.
Léonore
Fernand, l'invention en est d'autant plus belle. C'était le seul moyen...
La Rapinière
Venez, je vous attends, Nos deux amants seront conjoints dans peu de temps, Et j'en fais mon plaisir, pour vous rendre contente : Tout est prêt.
Léonore
Le succès passera mon attente, Et si vous achevez, comme vous commencez, Vous m'allez obliger plus que vous ne pensez.
La Rapinière
L'on m'a dit à quel point Béatrix vous est chère.
Béatrix
Vous me tenez tous deux lieu de père et mère. On me l'avait bien dit, que les secours divins Suivaient toujours de près les pauvres orphelins. Heureux ! Qui met en eux sa plus ferme espérance, Monsieur, ne jugez pas de moi sur l'apparence, Vous connaîtrez un jour, avec plus de clarté, Celle que vous servez avec tant de bonté.
La Rapinière
Je vous crois de famille et de haut parentage ; Mais le sort vous a fait un très méchant partage : Servir, assurément est un métier fâcheux.
Dorante
Bien des gens l'ont trouvé pourtant avantageux.
Béatrix
Quiconque a comme moi, la conscience bonne, Aimer encor mieux servir, que de voler personne.
Fernand
Nous vous allons, Monsieur, laisser ma soeur et moi, Achever votre accord en liberté.
La Rapinière
Ma foi, Vous en serez tous deux : la collation prête Vous invite là-haut d'assister à la fête. Et signant au Contrat en qualité d'amis, Vous ferez l'un et l'autre, honneur à mon Commis. Cette fête sans vous, ne serait pas entière.
Fernand
Je ne puis refuser rien à votre prière. Dorante est mon ami, je crois que c'est à lui Que je dois tout l'honneur qu'on me fait aujourd'hui ; Il sait ce qu'hier au soir je lui promis de faire. Cela suffit.
Isabelle
On croit ne faire qu'une affaire Souvent, et quelquefois on en fait deux ou trois.
La Rapinière
Il est vrai, cela m'est arrivé quelquefois.
Isabelle
Oui ? Cela pourrait bien vous arriver encore ; Et j'en prends à témoins Dorante et Léonore. Vous en pourrez savoir des nouvelles demain.
La Rapinière
Nous le verrons, Dorante, appelez du Jasmin, Et qu'il fasse ici-bas descendre le Notaire.
Léonore
Béatrix, jusqu'au bout soutiens ton caractère.
Béatrix
Allez, laissez-moi faire, il est pris comme un sot.
La Rapinière
Qu'est-ce ci, Béatrix ? Quoi, vous ne dites mot ? Vous devez toujours rire, en l'état où vous êtes.
Béatrix
Et savons-nous, Monsieur, nous autres pauvres bêtes, Ce que nous allons faire en signant un Contrat ? Tel croit faire un bon coup, qui souvent prend un rat. Quand on y réussit, c'est grand coup d'aventure.
Scène 7
Le Clerc du Notaire, La Rapinière, Dorante, Fernand, Isabelle, Jasmin, Béatrix
Le Clerc du Notaire
Monsieur, désirez-vous entendre la lecture De ce présent Contrat ?
La Rapinière
Je le lirai, donnez.
Le Clerc du Notaire
Comment ? Est-ce Monsieur, que vous me soupçonnez ? Vous ne sauriez me faire un plus sensible outrage.
La Rapinière
Non ; Mais je ne me fie aux gens, que sur bon gage : Et j'en ferais autant à l'homme le plus saint, Quant il s'agit d'écrire et d'appliquer mon seing. Je sais trop les bons tours, qu'on fait avec la plume.
Le Clerc du Notaire
Ce procédé, Monsieur, offense la coutume : Et si Monsieur Féal était lui-même ici, Il serait mal content sans doute, de ceci : Et je suis assuré, qu'il en fera sa plainte.
La Rapinière
Soit, mais quand j'aurai lu, je signerai sans crainte ; Sans cela, mon ami, je ne signerai rien.
À Dorante et Fernand.
Le Clerc du Notaire
Tenez Monsieur, lisez. Messieurs, cela va bien.
Dorante
Savez-vous bien pour quoi, pendant la promenade, Le Notaire est sorti ?
Fernand
C'est pour quelque malade.
Dorante
Non ; mais c'est pour avoir, dit-il, lieu d'ignorer, Qu'on ait surpris quelqu'un, et d'en pouvoir jurer, Au besoin.
Fernand
C'est bien dit.
Dorante
Ce Clerc qui sait l'affaire, La fera réussir, mieux qu'il n'aurait pu faire : Cachant votre Contrat, il montrera le leur...
Isabelle
Par avance, je ris dans le fond de mon coeur, De l'apparent succès d'une telle aventure.
Le Clerc du Notaire
En avez-vous, Monsieur, fait entière lecture ? Plaît-il ?
La Rapinière
Oui, je l'ai lu deux fois de bout en bout.
Le Clerc du Notaire
Hé bien, que vous en semble ?
La Rapinière
Il est fort à mon goût. Il est dressé selon la coutume et l'usage, Et l'un et l'autre y trouve un égal avantage. Futurs époux, signez.
Jasmin
Nous savons trop, Monsieur, Ce que les serviteurs doivent à leur Seigneur, Pour commettre envers vous une faute si grande.
La Rapinière
Ah ! Signez.
Béatrix
Mais Monsieur...
La Rapinière
Mais je vous le commande, Ouais.
Jasmin
En tout autre fait, nous vous obéirons.
Béatrix
Quand vous aurez signé, monsieur, Nous signerons.
La Rapinière
Dites-moi, ces respects sont-ils de la coutume ?
Le Clerc du Notaire
Oui Monsieur, par honneur...
Le Clerc laisse exprès tomber la plume, en la présentant à la Rapinière ; et pendant que celui-ci la ramasse, l'autre met un autre Contrat en la place de celui qui était sur la table.
La Rapinière
Donnez-moi donc la plume ; Puisque c'est l'ordre ; Bon, elle est tombée à bas. Peste du maladroit.
Le Clerc du Notaire
Monsieur, ne bougez pas.
La Rapinière
Êtes-vous satisfaits ?
Jasmin
Oui, Monsieur, et de reste.
La Rapinière
Allons donc, signez tous, dépêchez, preste, preste.
Fernand et Léonore s'en vont avec le Clerc, qui emporte le Contrat.
Béatrix
Que j'ai sujet, Monsieur, de me louer de vous !
La Rapinière
Léonore vous donne aujourd'hui cet époux.
Béatrix
Avant qu'il soit trois jours, en revanche j'espère, Qu'elle s'en pourra voir un par mon ministère.
La Rapinière
J'attends avec ardeur ce bien de vos bons soins.
Béatrix
Souvent pour ne rien dire, on n'en pense pas moins ; Si vous saviez, Monsieur, ce qu'auprès de Madame, J'ai fait pour vous...
Scène 8
La Roche, La Rapinière, Une Paysanne, Dorante, Béatrix, Jasmin, Isabelle
La Roche
Je viens de saisir cette femme, Avec ce grand panier plein d'oeufs frais.
La Rapinière
Maladroit Dites donc qu'ils sont vieux, sinon je perds mon droit. C'est un point qu'a réglé l'Office de Saint-Georges.
Une Paysanne
Prend-on ainsi, Monsieur, les femmes à la gorge ? Si j'avais été seule, et sans témoins, je crois Qu'il aurait entrepris quelque chose sur moi. Quel homme !
La Rapinière
On ne fait point ici de violence À personne.
La Roche
Et pourquoi faites-vous résistance ?
Une Paysanne
On ne doit point de droits ici, pour des oeufs frais, Et de mémoire d'homme, on n'en paya jamais.
La Rapinière
On vous dit qu'ils sont vieux.
Une Paysanne
Vieux ? Oui, d'une journée. Et j'en apporte ainsi toute l'année.
La Rapinière
Combien en avez-vous ? C'est là mon intérêt.
Une Paysanne
Treize.
La Rapinière
Il suffit, allez, ils sont vieux par arrêt. Nous les tenons nouveaux, jusques à la douzaine ; Mais s'ils excèdent, vieux.
À part.
Une Paysanne
Que le diable t'entraîne. Sauvons-nous.
Dorante
Il entend moins les raisons, qu'un sourd.
Il se trouve un enfant dans le panier.
La Rapinière
Mais la Roche, voyons : ce panier est bien lourd Ce double fond sans doute y cache quelque chose La fortune à mon gré, de ses trésors dispose. Ah ! C'est assurément quelque étoffe de prix. Un enfant ! Comment donc ?
Béatrix
Le voilà bien surpris.
La Rapinière
La Roche, allez, courez, après cette vilaine.
Jasmin
Monsieur, un oeuf si gros vaut plus d'une douzaine. Il doit payer les droits.
La Rapinière
C'est un tour qu'on me fait.
Isabelle
Mais Monsieur, j'aperçois ce me semble, un billet. Peut-être pourrons-nous en découvrir le père.
Il lit.
La Rapinière
Sans doute, çà voyons, expliquons ce mystère. Peut-être sans raison, je suis alarmé. Ah Ciel ! Dans mes soupçons je suis trop confirmé. J'ai trouvé l'adroite manière De rendre ce qu'on m'a donné : Le père de ce nouveau-né Est Monsieur de la Rapinière. L'effrontée !
Dorante
Il le faut nourrir.
La Rapinière
Oui ? Nous verrons Tantôt plus à loisir, ce que nous en ferons. Où donc est votre soeur ? Où donc est votre frère, Madame ?
Isabelle
Ils sont sortis avecque le Notaire, Et viennent de monter en carrosse tous trois.
La Rapinière
En carrosse ? Ma nièce ? Ah Ciel ! Quoi donc les droits, Que sur elle, en mourant m'avait laissés sa mère, Seront impunément violés ?
Dorante
Ce Mystère Se peut facilement expliquer entre nous.
La Rapinière
Hé, comment ?
Dorante
Léonore est avec son époux.
La Rapinière
Son époux ? Et qui donc ?
Dorante
Fernand.
La Rapinière
Ciel ! Quel supplice ! Ah perfide neveu, vous en êtes complice : Et vous m'avez exprès, leurré d'un vain espoir, Afin de m'éblouir et mieux me décevoir. Quoi ? La religion d'une prudente mère... Qui fait un testament... la volonté dernière... Qui doit être sacrée... Ah Ciel !... Un scélérat...
Dorante
Mais vous avez signé vous-même leur Contrat.
La Rapinière
Leur Contrat ?
Dorante
Oui Monsieur.
La Rapinière
Hé ! Quand donc ?
Dorante
Tout à l'heure.
La Rapinière
Oui, d'entre du Jasmin et Béatrix.
Dorante
Je meure. Si vous n'avez signé celui d'entre Fernand Et Léonore.
La Rapinière
Oh Dieu ! Je connais maintenant, Que je suis pris pour dupe. Ah ! Malheureux faussaire ! Fourbe, traître, assassin, sacrilège Notaire ! Tu m'as joué sans doute, un tour de ton métier. Mais ma foi, je te vais poursuivre sans quartier, Et tu seras pendu, comme tu le mérites.
Dorante
Monsieur, pensez-vous bien à tout ce que vous dites ? C'est moi qu'il faut punir, si l'on punit quelqu'un.
La Rapinière
Parbleu, je prétends bien n'en excepter pas un : Je vous ferai tous sept pendre devant ma porte.
Isabelle
Votre dépit Monsieur, un peu loin vous emporte.
La Rapinière
Quoi donc ? Impunément, je verrai dans un jour... Enlever ma Maîtresse... insulter mon amour... ! M'apporter un enfant,... qu'il faut que je nourrisse... Non, non, je vais porter ma plainte à la justice. Je ne suis pas d'humeur à passer pour un sot, Et je ferai punir les Auteurs du Complot. Ou bien, si sur ce point la justice me manque, Je vais mettre demain, tour mon bien à la Banque, Et dussiez-vous tous deux cent fois en enrager, Me faire un héritier, qui puisse me venger.
Dorante
Faites, je vous crains peu ; je vous mets à pis faire.
Scène 9
Isabelle, Dorante, Jasmin, Béatrix
Isabelle
Dorante, allons trouver votre soeur et mon frère.
Dorante
Allons, Madame.
Jasmin
Allons, ma chère Béatrix, Tu dois de mes travaux être le digne prix. C'est un gain assez grand, pour un petit contrôle.
Béatrix
Allons, les gens de bien doivent tenir parole.