Comédie-vaudeville · 1860

La société du doigt dans l’oeil

de Clairville, Moreau Siraudin

Représentation
≈ 36 min
Distribution
1 femme, 3 hommes
Répliques
420
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Corniquet H 146 ≈ 17 min 15
Duverdier H 129 ≈ 9 min 10
Louise F 108 ≈ 8 min 13
Alfred H 37 ≈ 2 min 8
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Société du Doigt Dans l'Oeil
Corniquet absentabsentabsent
Duverdier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Louise absentabsentabsentabsentabsent
Alfred absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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La Société du Doigt Dans l'Oeil

Scène 1

Louise, Alfred, Corniquet

Louise

Voyons, Alfred, parlons raisonnablement.

Alfred

Je vous écoute, ma tante.

Louise

D'abord, vous me ferez le plaisir de me rendre cette correspondance.

Alfred

Moi, rendre des lettres si chères... des lettres qui me rappellent un bonheur !... Laissez-les moi, je vous en prie.

Air du Fleuve de la vie.

Louise

Aussi désormais je refuse Vos lettres et vos billets doux. Mais, voyez, Alfred, à quoi vous sert de nourrir un amour sans espoir ?... Lucie est mariée, maintenant. Garder ces lettres, c'est la tourmenter ; la poursuivre, c'est la compromettre, et pourquoi ? Prétendez-vous l'arracher à ses devoirs ? Non... aussi, mon cher Alfred, si j'ai eu un premier tort, celui d'encourager votre passion pour Lucie avant qu'elle fût mariée, aujourd'hui qu'elle n'est plus libre, je ne veux plus me prêter en rien à une correspondance déjà trop coupable.

Alfred

Ah ! C'est affreux !

Louise

J'ai pour excuse Son repos... l'honneur d'un époux.

Alfred

Ne croyez pas que je l'oublie.

Louise

Ne peut-on dans votre intérêt Vous rendre plus sage ?...

Alfred

Il faudrait La rendre moins jolie.

Alfred

Oh ! Ma tante, vous qui êtes si bonne, je vous demande en grâce...

À ce moment entre Corniquet par la porte du fond, et sans être vu. 11 écoute.

Louise

Alfred !

Alfred

Si vous saviez combien cet amour...

Louise

Taisez-vous !

Il se retire sur la pointe du pied.

Corniquet

Oh !

Alfred

Si vous saviez combien je souffre !

Louise

Je ne veux rien savoir !

Corniquet frappe et entre.

Alfred

Ah !

Scène 2

Corniquet, Alfred, Louise

Corniquet

Peut-on entrer, s'il vous plaît ?

Alfred

Il est bien temps de le demander.

Corniquet

Ah ! Pardon ! Peut-être vous dérangé-je, vous gêné-je ou vous obligé-je à lever le siège ?

Louise

Ah ! Monsieur Corniquet !

Alfred

Quel est cet original ?

Corniquet

Hum ! Je crois que je les ai dérangés.

Alfred sort.

Louise

Alfred, allez chercher votre oncle, qui doiT être au jardin, près du kiosque.

Corniquet

Ah ! C'est un neveu... et l'oncle est dans le kiosque.

Scène 3

Louise, Corniquet, Alfred

Louise

Là, maintenant, Monsieur Corniquet, donnez-moi vite des nouvelles de Lucie, votre femme... Chère amie, c'est presque une soeur !...

Corniquet

Mais je vous remercie... Vous êtes bien bonne... Nous allons tout doucement... Une maladie de langueur...

Louise

Pauvre Lucie !

Corniquet

Ces médecins sont si ânes... Ils prétendent que ça ne se passera qu'au premier enfant.

Louise

Eh bien ?

Corniquet

Eh bien ! Ils nous ont conseillé les bains de mer... à ma femme... pas à moi... Car vous pensez bien... Non... Je veux dire... Enfin nous allons aux bains de mer.

Louise

Lucie est avec vous ?

Corniquet

Sans doute... Je l'ai laissée donnant des ordres... et tenez, la voilà dans le jardin.

Louise

Lucie ! Je vais au-devant d'elle.

Corniquet

Permettez...

Alfred

Oui, mon oncle.

À Corniquet.

Elle sort virement.

Louise

Alfred !... Oh ! Je ne veux pas ! Pardon, pardon, Monsieur Corniquet... Mais je suis impatient de voir cette chère Lucie !

Scène 4

Corniquet, Duverdier, Alfred

Corniquet

Elle a été troublée à la voix du neveu... Pauvre Duverdier !

Duverdier

Tu entends, Alfred, va me remplacer, et surtout n'épargne pas les hannetons.

Alfred

Oui, mon oncle.

Corniquet

Voilà bien les maris, ils s'occupent des hannetons, tandis que...

Apercevant Corniquet.

Duverdier

Ces bêtes-là finiraient par me dévorer moi-même. Eh ! Corniquet !... Mon vieil ami !...

Corniquet

Ce cher Duverdier !... C'est une surprise. Je me suis dit : Je vais aller voir Duverdier avec ma femme... Et ça le surprendra... Es-tu surpris ?... Dis-moi que tu es surpris.... Ah ! À propos, tu n'as pas encore vu ma femme ?

Duverdier

Non, mais je sais par Louise qui la connaît, car c'est une amie de pension...

Air : L'Amour qu'Edmond (BOURGEOIS).

Corniquet

C'est un trésor, car cette épouse Qui réunit grâce, talent, vertus, De moi, mon cher, n'est pas jalouse. Tu la verras... Ah ! Mon ami, je suis bien tombé !

Duverdier

Eh quoi !... Vraiment !

Corniquet

Point jalouse, et de plus Elle m'aime du fond de l'âme Sans me le dire...

Duverdier

Et ça doit te charmer En pensant que plus d'une femme Te le disait autrefois sans t'aimer.

Corniquet

Ah ! Méchant... J'ai peut-être un peu tardé à me marier, mais je n'ai pas perdu pour attendre.

Duverdier

Peut-être as-tu un peu attendu.

Corniquet

Je n'ai que cinquante ans.

Duverdier

Oh ! Cinquante ans et le...

Corniquet

Oh ! Je te vois venir... Tu veux dire cinquante ans et le pouce !... Il est inutile d'ajouter le pouce, le pouce n'y est pas... J'ai cinquante ans juste... et cinquante ans, c'est l'âge de l'expérience... si nécessaire en mariage.

Duverdier

Oh ! Mon Dieu ! Aurais-tu déjà eu besoin de la mettre à l'épreuve, ton expérience ?

Corniquet

Moi ? Tu crois que je serais jaloux... ridicule... que je craindrais... Oh ! D'abord, je fais partie de la grande assurance.

Duverdier

Quelle assurance ?

Corniquet

De l'assurance contre le Doigt dans l oeil !

Duverdier

Qu'est-ce que c'est que ça, bon Dieu ?

Corniquet

Ah çà ! Mais d'où sors-tu, homme de province, homme arriéré ? L'assurance contre... Mais je veux remonter plus haut, je veux t'expliquer le doigt dans l oeil, car sans doute tu ne connais pas...

Duverdier

J'avoue...

AIR : Ne raillez pas la garde citoyenne.

Corniquet

C'est bon... On va te mettre au courant. Tu songeras, mon cher Duverdier, que dans une certaine sphère, à Paris, dans le monde des journaux, des théâtres, des foyers... il y a une expression qui court journellement et qui est celle-ci : se fourrer le doigt dans l'oeil ! Ce qui veut dire s'illusionner, se bercer, se persuader à soi-même une chose qui n'est pas.

Duverdier

Ah ! Voilà ce qu'on appelle le...

Corniquet

Oui, mon ami, c'est pourquoi une société s'est fondée contre le Doigt dans l oeil ; j'en suis membre et je veux que tu sois des nôtres, pour être, ainsi que moi, à l'abri de pas mal de choses désagréables... par exemple de tous les risques et périls qui menacent la propriété conjugale.

Duverdier

Il n'y a que toi pour inventer ces plaisanteries-là.

Corniquet

Merci bien, une plaisanterie que beaucoup de maris ont déjà prise au sérieux.

Duverdier

Allons donc !

Corniquet

Allons donc !... Tiens... Tu connais Dupont... Un de nos amis de cigares.

Duverdier

Oui.

Corniquet

Il en est... et bien lui en a pris... car déjà il plaide en séparation avec son épouse... C'est moi qui l'ai prévenu... Nous sommes brouillés... mais Grandet...

Duverdier

Il en est aussi ?

Corniquet

S'il en est ? Il s'est battu avec son cousin et a chassé sa femme de chez lui... Il y a eu esclandre... On l'a feuilletonné... C'est aussi moi qui l'ai... Nous sommes brouillés.

Duverdier

Aussi ?... Et Blainville ?

Corniquet

Blainville !... Oh ! En voilà un qui n'a pas tardé à être éclairé sur le compte de sa femme, grâce à notre société... La pauvre petite s'est asphyxiée... Blainville s'est désolé... C'est encore moi qui l'avais prévenu... Nous sommes brouillés.

Duverdier

Encore !

Corniquet

Oh ! Bien brouillés !... Ainsi, c'est convenu, je t'enrôle, tu es des nôtres.

Duverdier

Non, non, bien obligé... Je n'ai rien à craindre... J'ai une excellente femme... dont je ne doute pas, dont je ne douterai jamais.

Corniquet

Ils sont tous comme ça !

Duverdier

Comment, tous...

Corniquet

Oui, mon cher... et moi-même le premier, est-ce que je me douterais de quelque chose ? Est-ce que je serais ici, sans le bulletin... que j'ai reçu hier au soir ? Car rien n'échappe à la surveillance de la société...

Duverdier

Laisse-moi donc tranquille !

Corniquet

« Monsieur Corniquet est prévenu que sa femme aimait, avant son mariage... »

Duverdier

Comment !... Ta femme aimait...

Parlant.

Corniquet

« Avant... avant son mariage... un jeune officier de... » Le cachet a enlevé le mot, mais il doit y avoir lanciers, car c'est un uniforme qu'elle m'a déjà fait remarquer à la promenade.

Duverdier

C'est possible !

Lisant.

Corniquet

Puisque je te le dis. « Un jeune officier de... qu'elle croit mort en Afrique et qui est de retour en France. »

Duverdier

Mais qui a pu t'instruire ?...

Air de la Robe et des Bottes.

Corniquet

C'est que la police est bien faite. À tout accident qui survient, Lorsqu'un malheur menace notre tête, On nous prévient. La société... Vois... Un premier avertissement sans frais. Tous les assurés se doivent aide et protection réciproque. L'un d'eux est-il menacé ? Crac, un bulletin qui vous prévient. Je suis prévenu.

Duverdier

On vous prévient Quelle police !

Corniquet

Elle vaut bien la vôtre ; Celle de Paris, c'est connu, Doit arrêter tout prévenu, la nôtre Doit sauver chaque prévenu, Sauve toujours le prévenu. Aussi, en recevant celui-ci ai-je aussitôt fait demander des chevaux de poste ; et tandis que tout le monde croit que j'emmène ma femme aux bains de mer. Je la conduis à Bade, où nous passerons quelques mois pour dépister l'officier... C'est fort adroit, hein ?...

Duverdier

Très adroit.

Corniquet

Et sans la société, l'officier serait venu chez moi sous n'importe quel prétexte écheNiller les gueules de loup... détruire les hannetons... Moi, confiant, je l'aurais reçu... et je serais, à l'heure qu'il est, comme toi...

Duverdier

Comment !.. Comme moi ?..

Corniquet

Sans le moindre soupçon... Tandis que maintenant...

Duverdier

Mais dis-moi donc, tu viens de dire comme moi... Explique-toi. Que veux-tu que je soupçonne ici ?... Nous vivons seuls.

Corniquet

Ah !... Vous vivez...

Duverdier

Oui.

Corniquet

Tout seuls !...

Duverdier

Absolument !... Ainsi, qu'est-ce que tu veux ?...

Corniquet

Je veux te mettre de ma société.

Duverdier

Mais je ne le veux pas, entends-tu. Je ne crains rien, moi ; Dieu merci, j'ai une femme charmante... une perle introuvable... Car voilà trois ans que nous sommes mariés, et nous nous croyons au premier jour...

Regardant.

Corniquet

C'est bon... Tu réfléchiras... Je te laisse... je vais rejoindre ma femme. Tiens ! Quel est donc ce jeune homme qui se promène dans ton jardin ?...

Duverdier

Mais c'est mon neveu... Un jeune docteur plein de mérite, ma foi...

Corniquet

Ah ! C'est un médecin ?...

Duverdier

Oui... Mais depuis quelque temps il m'inquiète, ce garçon ; je ne sais pas ce qu'il a... Il est triste... à son âge...

Corniquet

Quelque amour dans le coeur.

Duverdier

J'en ai l'idée... Il ne m'en a pas parlé à moi... mais je crois que ma femme en sait quelque chose.

Corniquet

Al...lons donc !.. Tu y es...

Duverdier

J'y suis ?... Où suis-je ?...

Corniquet

Tu brûles.

Duverdier

Je brûle ?...

Haut.

Corniquet

C'est-à-dire, c'est son neveu, qui brûle. Ton neveu... est amoureux de sa [t]ante.

Duverdier

Par exemple !...

Corniquet

Et, de son côté... je crois que sa tante...

Duverdier

Par exemple !...

Corniquet

Je les ai vus... Ton neveu était autant dire aux genoux de sa tante...

Duverdier

Ça n'est pas vrai !...

Corniquet

Ah ! S'il y a quelqu'un qui se le fourre dans l'oeil ici, c'est toi... jusqu'au coude.

Duverdier

Quoi !..

Air de Couder (Daranda).

Corniquet

Mon cher ami, crois-moi, je te conseille De prendre ici bien garde à ton neveu ; Examine, observe, surveille. Tu seras convaincu dans peu. Jusqu'au coude.

Duverdier

Non, ma Louise fait ma gloire.

Corniquet

De l'hymen l'amour est l'écueil.

Duverdier

Je voudrais le voir pour le croire.

REPRISE.

Corniquet

Voit-on avec le doigt dans l oeil ?

etc.

Corniquet

Mon cher ami,

Corniquet sort.

Duverdier

Oui, c'est en vain qu'un ami me conseille De prendre ici bien garde à mon neveu ; Est-ce un parent, morbleu ! Que l'on surveille ? Non, sans doute ! Allons,c'est un jeu.

Scène 5

Duverdier

Riant forcément.

Duverdier

Quelle calomnie !... Ma femme... Alfred à ses genoux... Quelle folie !... Suis-je simple !... Il a voulu m'éprouver, voir comment je prendrais sa plaisanterie... Je veux en rire. Ah ! Ah ! Ah ! Ma femme ! Elle a l'air de chercher quelqu'un... Ah ! C'est moi... Pauvre chérie... Quand elle est deux minutes sans me voir...

Scène 6

Louise, Duverdier

Louise

Alfred n'est pas avec vous ?...

À part.

Duverdier

Non. Tiens, c'est lui qu'elle cherche...

Louise

Est-ce qu'il est avec votre ami ?...

Duverdier

Non ; pourquoi ?...

Louise

Oh ! Pour rien.

Duverdier

Pour rien !... Pour rien !... Si c'était pour rien, vous n'auriez pas l'air si inquiet.

Louise

Moi !...

Duverdier

Eh ! Oui, Madame,vous êtes très émue, c'est évident...

Louise

Je pourrais l'être, en effet, ne fût-ce que du ton dont vous me parlez, et qui vous est si peu habituel...

Haut.

Duverdier

C'est vrai.... Je lui parle... malgré moi. Maudit Corniquet, va !... Chère amie, c'est que je suis très contrarié de la visite de ce Corniquet...

Louise

Et moi donc !... Tomber ainsi chez les gens.

Duverdier

Pour les surprendre.

Louise

Dans un moment très embarrassant.

Duverdier

Il se pourrait !...

Louise

Et qui me force...à vous faire un aveu...

Duverdier

Ah ! Mon Dieu !

Louise

Que je vous aurais peut-être dû plus tôt...

Duverdier

Au sujet d'Alfred, Madame !...

Louise

Oui... Mais ne vous emportez pas, mon ami, et pardonnez-moi ce manque de confiance, que je vais réparer en vous avouant tout sincèrement...

Duverdier

Sincèrement... Pourvu qu'elle ne m'en apprenne pas davantage... Ah ! Je suis bien mal à mon aise !

Air : J'en guette un petit de mon âge.

Louise

Pour une femme mariée Il soupire. Vous croyez votre neveu un jeune-homme calme.... Bien tranquille.... Mais quand vous saurez comme moi tout ce qu'il y a d'amour, de passion dans son âme...

Duverdier

Que dites-vous ?

Louise

Ainsi que vous je suis terrifiée Lorsque je songe aux dangers de l'époux, Car je crains qu'il ne se hasarde À le tromper.

Duverdier

Me faire un tel aveu !...

Louise

Après tout, c'est votre neveu, Et c'est vous que cela regarde.

Duverdier

Assez... assez... N'achevez pas, Madame, j'aime mieux cela.

Louise

Cependant, mon ami, comment voulez-vous me conseiller et me tirer d'embarras, si vous ignorez ?...

Duverdier

Je sais tout.

Louise

Vous savez ? Et par qui ?

Duverdier

Par le secours d'une institution sublime qui découvre jusqu'aux fautes les plus cachées des épouses.... Comprenez-vous, Madame ?

Louise

Non, Monsieur.

Duverdier

Sachez donc qu'il existe une assurance contre le doigt dans l oeil.

Louise

Vous dites ?

Scène 7

Duverdier, Corniquet, Louise

Duverdier

Oui, Madame, une société qui...

Corniquet

Chut ! Chut !

Duverdier

Une assurance que...

Corniquet

Tu t'y prends mal.

Duverdier

Laisse-moi tranquille, toi ! Enfin, Madame, voilà comme je sais tout.

Louise

Monsieur !

Corniquet

Pardon... Je suis peut-être indiscret.

Louise

Le vilain homme ! Je ne puis le souffrir !

Corniquet

Dis donc, voici ton neveu ; as-tu pris un parti ?

Duverdier

Alfred ! Il fait bien d'arriver, je vais lui laver la tête.

Louise

Mon ami...

Duverdier

Laissez-moi, Madame !

Louise

Mon Dieu ! Que va-t-il arriver ?

Corniquet

Ne fais pas d'esclandre, ou tu es perdu !

Duverdier

Je sais ce que j'ai à faire.

Scène 8

Duverdier, Alfred, Louise, Corniquet

Duverdier

Monsieur mon neveu !

Regardant la casquette retroussée de Duverdier.

Alfred

Monsieur mon oncle ! Mon Dieu ! Mon oncle, que vous avez donc une drôle de coiffure ! Ah ! Ah !

Duverdier

Monsieur, permettez-moi de trouver cette plaisanterie de fort mauvais goût.

Louise

C'est cela, cherchez-lui querelle.

Corniquet

Ferme !

Duverdier

Oh ! Pardon ! Mon oncle, je ne savais pas vous offenser.

Duverdier

Vous n'avez cependant pas craint de le faire, Monsieur.

Alfred

Moi ? Et en quoi ai-je pu...

Duverdier

Mais en compromettant votre tante...

Alfred

Moi ?

Louise

Mon ami, de grâce...

Duverdier

Taisez-vous, Madame.

Corniquet

Mon cher, tu as tort.

Duverdier

Eh ! Mêle-toi de tes affaires, toi !

À Alfred.

Corniquet

Mais tu n'entends rien aux tiennes. Enfin, jeune homme, dans la situation des choses, je crois que ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous éloigner. ,

Alfred

De quoi se mêle-t-il, celui-là ? M'éloigner !

Duverdier

Assurément, et je vais te conduire moi-même à Paris.

Alfred

J'espère que vous voudrez bien du moins m'expliquer...

Duverdier

Il demande une explication !

Corniquet

Oui, il demande...

Alfred

J'avoue que pour le moment j'en aurais grand besoin.

Louise

Ce pauvre Alfred !

À Alfred.

Duverdier

Je vous conseille de le plaindre. Tu vas aller faire seller deux chevaux, et je te la donnerai en route, l'explication.

Alfred

Du moins vous me laisserez apprêter mes bagages.

Louise

Non, c'est pour gagner du temps.

Duverdier

Oui, c'est pour gagner... On vous les enverra, Monsieur, car je ne tiens pas à vous héberger à perpétuité.

Alfred

Mon oncle !

Louise

Alfred, allez-vous-en, je vous en prie.

Duverdier

Et moi je...

Allant pour embrasser Louise.

Alfred

Il suffit, mon oncle... Puisque tout le monde paraît tenir ici à ce que je m'éloigne... bien que je n'en puisse deviner la raison... Ma tante, souffrez que...

Duverdier

Elle n'en a déjà que trop souffert, Monsieur.

Louise

Revenez ici.

Alfred

Ah !

Corniquet

Un rendez-vous !

Duverdier

Quoi ?

Corniquet

Rien !...

Alfred

Je vous obéis, mon oncle.

Duverdier

C'est heureux.

Corniquet

Pauvre ami, va ! Si je n'étais pas là...

Haut.

Alfred

Je saurai du moins ce qu'il y a... Je vais faire seller les chevaux...

Duverdier

Et moi, passer un vêtement. Venez-vous, Madame ?

Louise

Tout à l'heure, mon ami, j'ai affaire ici...

Duverdier

Comme vous voudrez.

Corniquet

Je tiendrai compagnie à ta femme.

Louise

Par exemple !

Air : Je saurai bien le faire marcher droit.

À part.

Duverdier

Allons, Alfred, allons, préparez-vous ; Il faut partir, je le veux, je l'ordonner Je veux d'ici l'éloigner en personne, Pour écarter tous mes soupçons jaloux.

Alfred

Pour ce départ enfin préparons-nous. J'obéirai quand mon oncle l'ordonne ; Mais de sa part un tel ordre m'étonne. D'où peut venir un semblable courroux ?

À part.

Louise

Allons, Alfred, allons, préparez-vous ; Il faut partir quand votre oncle l'ordonne. Tâchons ici d'éloigner sa personne, Pour écarter tous les soupçons jaloux.

À part.

Corniquet

Allons, mon cher docteur, préparez-vous ; Il faut partir quand votre oncle l'ordonne. Il est prudent d'éloigner sa personne Pour éviter tous les soupçons jaloux.

Duverdier

Que disent-ils ?

Corniquet

Pars, moi, je reste ici. Sur ta femme sois bien tranquille.

Duverdier

Ah ! Quel bonheur d'avoir un tel ami !

REPRISE DE L'ENSEMBLE.

Corniquet

Dis donc un sergent de ville.

Scène 9

Louise, Corniquet

Louise

Comment le faire partir ?...

Il prend un bilboquet, dont il se met à jouer.

Corniquet

Remplissons les devoirs de ma profession en veillant sur l'amitié.

Louise

Vous ne montez pas près de votre femme, Monsieur Corniquet ?...

Corniquet

Non, Madame. Elle repose en ce moment et je craindrais de la déranger.

Louise

Et Alfred qui va revenir... Il faut pourtant qu'il s'en aille.

Haut.

À part.

Corniquet

Comme je la vois venir... C'est fort amusant, ce jeu de bilboquet. C'est stupide.

Louise

Et surtout... spirituel.

Corniquet

Elle croit me piquer.. Elle me prend pour un amateur... Si elle savait que je n'y ai jamais touché.

Louise

Il faut avouer que pour un Parisien, vous n'êtes guère curieux. N'avoir pas seulement encore vu notre jardin.

Corniquet

Si Madame veut m'en faire admirer les allées et détours...

Haut.

Louise

Il ne me quittera pas. Oh ! Vous ne vous y perdriez pas seul... et je suis occupée en ce moment.

Corniquet

Je le vois bien... Vous cherchez...

Louise

Quelque chose que je ne trouve pas.

Corniquet

Oui, le moyen de rester seule.

Haut.

Louise

Ah ! J'y suis... Savez-vous, Monsieur...

Se reprenant.

Corniquet

Bilboquet... Corniquet.

Louise

Savez-vous que votre femme, avec laquelle je viens de causer, est fort inquiète pour vous ?...

Corniquet

Ma femme !... Et à quel sujet ?...

Louise

Mais au sujet de Monsieur Blainville, qui s'est brouillé avec vous...

Corniquet

Ah ! Elle vous a parlé...

Louise

Oui... Et je suis bien fâchée que mon mari s'éloigne si vite...

Corniquet

Je vous crois.

Louise

Parce qu'il aurait pu vous réconcilier... Car il vous en veut beaucoup, Monsieur Blainville !...

Corniquet

C'est vrai, il est très vif... Un duelliste !...

Louise

Oui, oui, un duelliste... très heureux. Duverdier est intimement lié avec Monsieur Blainville.

Corniquet

Oui, je le sais.

Louise

Et comme nous l'attendons aujourd'hui même.

Corniquet

Comment !... Vous l'attendez ?

Louise

D'un instant à l'autre...

Corniquet

Blainville ?...

Louise

Lui-même.

Corniquet

Ici ?

Louise

C'est une voiture, n'est-ce pas ? Entendez-vous ?...

Corniquet

Je n'entends rien du tout... J'ai un bourdonnement dans les oreilles... Où diable me suis-je fourré ?... S'il me rencontre ici... Il est capable... Je le connais...

Louise

Il est heureux du moins que mon mari ne soit pas encore parti. Je vais lui dire de toucher deux mots à Monsieur Blainville.

Corniquet

Non, non, qu'il ne parle pas de moi, j'aime mieux cela... parce que je réfléchis que ma femme... me disait... C'est la vérité, ma femme me tourmentait pour partir... et alors... Blainville... J'ai même bien envie de faire un peu de chemin à pied, ma femme me rejoindrait...

Louise

Ah ! Ah !... Comment, vous nous quitteriez aussi subitement... Tenez... Voilà la voiture qui tourne la grande avenue...

Fausse sortie.

Corniquet

La grande !... Je vais... Je vais dire à ma femme...

Louise

Ah ! ah ! ah !...

Corniquet

Hein ?... Oh !...

Louise

Alfred !... Maladroit !... Il n'était pas parti.

À la cantonade.

À Louise.

11 feint de sortir et se cache derrière la porte.

Corniquet

Ruse de femme !... Et moi qui donnais là dedans... Oui, ma bonne amie... Je pars devant... Tu me rejoindras... Ah !... Vous dites que c'est la voiture... Madame, j'ai bien l'honneur de vous saluer !...

Scène 10

Louise, Alfred, Corniquet

Louise

J'ai cru qu'il ne s'en irait jamais.

Alfred

Et moi donc !...

Louise

Mais voyez s'il n'écoute pas à la porte, car cet homme est capable de tout.

Corniquet

Comme cette femme-là me comprend !...

Alfred

Il n'y est pas... Enfin, chère petite tante, maintenant que nous voilà seuls, expliquez-moi donc ce que signifie...

Louise

Cela signifie, Monsieur, que vous êtes cause du premier chagrin que me fasse mon mari...

Alfred

Moi ?... Mais c'est à en devenir fou !

Corniquet

Le malheureux ! Quelle passion !

Louise

Voici toutes vos lettres, Monsieur.

Corniquet

Des preuves écrites.

Louise

Et je vous déclare que je ne vous reverrai de ma vie ! Si vous ne me remettez à l instant même...

Alfred

Une telle menace ! Oh ! Quoi qu'il puisse en coûter à mon amour...

Alfred, rendant à Louise les lettres de Lucie.

Air du Pot de fleurs.

Corniquet

Je vous les rends. Quels malheurs sont les nôtres ! C'était ma joie et mon bonheur. Pauvre Duverdier, va !

Louise

Ah ! Croyez aussi que des vôtres On se sépare avec douleur...

À part.

Duverdier, ouvrant brusquement le porte, écrase Corniquet contre la causeuse. Tout le monde jette un cri de surprise. A part.

Corniquet

On a voté les impôts les plus traîtres, Mais en faveur de nos maris, je crois, On ferait bien de voter une loi Qui doublât l'impôt sur les lettres. En voilà un qui me doit un fier remerciement. Si c'est comme ça qu'il me remercie.

Scène 11

Duverdier, Corniquet, Alfred, Louise

Duverdier

Il était ici !

Corniquet

Moi aussi, moi aussi, j'y étais.

Alfred

Lui !

Louise

Il nous écoutait !

Corniquet

L'assurance veillait sur toi.

À Alfred.

Duverdier

Ah çà, laisse-moi la paix, toi. Et nous, partons, monsieur le drôle, passez devant !

Louise

Duverdier !

Duverdier

Taisez-vous, Madame !

Louise

Oh ! Mon mari me parler ainsi !

Air : Trahison, perfidie.

Corniquet

Il n'est pas adroit... mais je suis là.

Duverdier

J'étouffe de colère. Sachons me contenir, Éclairons le mystère Avant de les punir.

Corniquet

Il doit être colère, Mais j'ai dû l'avertir ; Car un ami sincère Doit toujours prévenir.

Louise

D'où vient cette colère ? Ah ! J'ai beau réfléchir, Quel est donc ce mystère Dont il veut nous punir ?

Scène 12

Louise, Corniquet

Louise

Monsieur Duverdier... me faire une pareille scène !... Lui, si bon jusqu'ici !... Car c'est la première querelle depuis notre mariage ; ce pauvre Alfred aussi a eu sa part de mauvaise humeur... et tout cela à cause de ce Monsieur Corniquet !... Il avait bien besoin de venir nous voir en passant ! Certes, si ce n'était sa femme, cette chère Lucie ! Monsieur Corniquet ne resterait pas deux heures ici !

Corniquet

Docteur... je vous en prie... Montez vite près de ma femme !

Louise

Que dit-il ?... Mais... c'est Alfred qu'il appelle près de Lucie !... Et moi qui me suis donné tant de mal pour empêcher... Ah ! Tâchons, s'il en est temps encore...

Scène 13

Corniquet, Louise

Corniquet

C'est bien... Je vous laisse avec elle...

Voulant entrer chez Corniquet au moment où il sort de sa chambre.

Louise

Ah ! Mon Dieu ! Permettez...

Corniquet

Du tout... Ce n'est rien... Ne vous inquiétez pas !...

Louise

Mais, Monsieur...

Corniquet

C'est un spasme... Je connais ça...

Louise

Lucie indisposée !

Corniquet

Rassurez-vous !... Je sais d'où cela vient ; ma femme prenait l'air à la fenêtre qui donne sur la cour, et en entrant brusquement chez elle je l'aurai effrayée... Ça m'arrive souvent... Pauvre petite ! Elle a jeté un cri en tombant dans mes bras.

Louise

Lucie !

Corniquet

Elle est revenue à elle, grâce à votre neveu.

Haut.

Louise

Voilà ce que je craignais... Je cours...

Corniquet

Restez donc... Elle se trouve mieux... Très bien, même... C'est un fort habile docteur que votre neveu.

Louise

Mais permettez...

Corniquet

Elle veut aller retrouver Alfred.

Elle sort vivement.

Louise

À la fin, Monsieur, laissez-moi !

Scène 14

Corniquet

Il va pour sortir.

Corniquet

Elle m'échappe... Duverdier va croire que c'est moi qui prête les mains... Ah ! Je ne veux pas. Allons, bien ! Voici le mari qui accourt d'un autre côté... Ah ! Voilà des gens qui pourront se flatter d'avoir troublé le repos de leur hôte.

Scène 15

Duverdier, Corniquet

Duverdier

Oh ! Je ne suis plus maître de mot !.. Il m'a planté là, seul, dans l'écurie, pour revenir sans doute.

Corniquet

Ta, ta, ta, ta... voilà comme on se monte la tête quand on n'est pas raisonnable... C'est moi qui ai prié ton neveu de monter chez ma femme qui était évanouie... et je l'ai laissé lui prodiguant les soins les plus empressés... car il a l'air fort capable, ce gaillard-là !

Duverdier

Oui, fais-moi son éloge.

Corniquet

Je lui crois des capacités... comme docteur... Je dis comme docteur... Tu ne peux pas lui ôter cela, que diable ! J'aurais, confiance en lui, moi !

Air : Les cinq Codes que je me flatte,

Duverdier

C'est un séducteur, un infâme !

Corniquet

Accordé ; mais comme docteur Il a fait revenir ma femme, Et ce qui lui fait plus d'honneur, En refusant ma récompense. Que de soins et que d'intérêt ! Il eût été payé d'avance, Que bien sur il n'eût pas mieux fait, Que certes il n'aurait pas mieux fait !

Duverdier

Je ne sais ce qui m'a retenu en les trouvant tous deux ici, tout à l'heure.

Corniquet

Et tu aurais eu tort, car enfin j'étais là, moi... et j'ai été témoin de tout.

Duverdier

De tout ! De tout quoi ?

Corniquet

Voyons, ami infortuné, ne te laisse pas abattre par un danger que tu peux éviter maintenant... Si je n'étais pas arrivé aujourd'hui... Je ne dis pas...

Duverdier

Tais-toi !

Corniquet

Enfin, tout est fini.

Duverdier

Comment, tout est fini ?

Corniquet

Oh ! Mais fini tout à fait... Une fois ton neveu parti... Ta femme n'y pensera plus... Elle est vertueuse au fond, ta femme... Moi je la crois vertueuse.

Duverdier

Comment donc, mais certainement que...

Corniquet

Car c'est elle qui a exigé qu'ils se rendissent leur correspondance.

Duverdier

Leur correspondance !... Mon Dieu ! Mais cela datait donc...

Corniquet

À ce qu'il parait.

Duverdier

Ma femme !.. Louise !

Corniquet

Mais quand je te donne l'assurance...

Duverdier

Va-t'en au diable avec ton assurance ! Car ce matin encore j'étais au comble du bonheur...

Corniquet

C'est-à-dire que tu te figurais être heureux.

Duverdier

Qu'importe ! Je l'étais... quand tu es venu détruire mon existence.

Corniquet

Dis quand je t'ai sauvé du précipice.

Étouffant ses larmes.

Levant le bras.

Duverdier

Et que te fait la conduite de ma femme ? Est-ce toi qui l'as épousée ? Et si elle aime son neveu !.. C'est que ça lui fait plaisir ! Et si je veux qu'elle l'aime, moi, est-ce que cela te regarde ? Tiens ! Tu mériterais !...

Corniquet

Duverdier !... Tu n'es qu'un ingrat !

Il sort furieux.

Duverdier

Mais va-t'en ! Va-t'en ! Entends-tu, et ne remets jamais les pieds chez moi.

Corniquet

Nous sommes brouillés !

Duverdier

Oui !

Voyant Alfred au fond.

Corniquet

Ça ne pouvait pas manquer. Voilà pourtant comme ils me récompensent tous... Ah ! Voilà la pomme de discorde de ce malheureux ménage !

Scène 16

Corniquet, Alfred, Duverdier

Corniquet

Eh bien ! Docteur, et ma femme ?

Alfred

Elle va mieux, beaucoup mieux, Monsieur.

Corniquet

Allons, nous pouvons nous remettre en route.

Alfred

Quoi ! Vous voudriez repartir ?

Corniquet

Sur-le-champ.

Alfred

Impossible !

Corniquet

Il le faut bien, puisque me voilà brouillé avec Duverdier à cause de vous.

Alfred

À cause de moi ?... Je me doutais bien que c'était vous...

Corniquet

Qui vous ai surpris près de votre tante dans une position aussi significative que vos discours.

Alfred

Monsieur ! Mais...

Duverdier

Non, Madame, non !

Corniquet

Votre oncle !... Silence !... Mais suivez-moi, jeune insensé, et j'espère que l'honneur ne vous permettra pas de refuser la seule satisfaction qu'on puisse attendre de vous.

Alfred

Ah Çà !...

Ils sortent à l'entrée de Dunrdier.

Corniquet

Venez !

Scène 17

Duverdier, Louise

Duverdier

Oui, c'est une excellente excuse ! On se dit : Au bout du compte, si mon mari découvre quelque chose... J'en serai quitte pour me rejeter sur un manque de confiance.

Louise

Ah ! Monsieur, me parler ainsi 1

Duverdier

Je dis ce que je pense, Madame.

Louise

Oh !

Duverdier

Et qu'ennuyée de vivre ici seule avec un mari, vous avez été ravie de faire la coquette avec un jeune homme.

Louise

Plaît-il ?

Duverdier

De l'entendre, comme vous disiez si bien, vous exprimer tout ce qu'il avait d'amour dans l'âme... et sans doute vous lui disiez aussi combien vous le payiez de retour.

Louise

Mais qui donc, Monsieur ?

Duverdier

Qui donc ? Mon neveu, apparemment, dont vous êtes folle...

Louise

Oh non !.. Monsieur... Non... Vous n'avez pas cru, vous ne pouviez pas croire...

Duverdier

Je ne peux pas... Lorsqu'il a été surpris à vos pieds ce matin !

Louise

Ah !

Il cherche à lui donner de l'air, et en enlevant son fichu, il fait tomber les lettres qu'il ramasse.

Lisant la suscription.

Voyant la signature.

Se jetant aux genoux de sa femme.

Duverdier

Elle se trouve mal ! Mon Dieu ! Qu'ai-je fait ? Louise, ma pauvre Louise ! Non, non, je ne te crois pas coupable, je ne crois rien ! Ses lettres ! Et j'en avais pitié, et je... « Monsieur Alfred, officier de santé, » C'est bien à lui, mais ce n'est pas l'écriture de ma femme ! Lucie ! Signées Lucie ! Lucie... La femme de Corniquet !... Diable !... Et j'ai pu soupçonner ! Ma Louise, reviens à toi, je t'en prie... Je t'en supplie...

Louise

Ah ! Monsieur, c'est indigne ! Et vous mériteriez...

Duverdier

Oh ! Non, car, vrai, je suis assez puni ; mais ce pauvre Corniquet !.. Ah ! Pour celui-là, j'en suis enchanté !...

Air du Piége.

Louise

Mais c'est votre meilleur ami...

Duverdier

Raison de plus !

Louise

Ah ! quel langage ! Vous devriez avoir pitié de lui...

Duverdier

Lorsque je vous croyais volage, Il était gai, joyeux, il plaisantait, Et quand j'arrive à tout connaître, Il m'est permis d'être ce qu'il était, En le voyant ce que je croyais être. Je suis un grand coupable ! Pardonne-moi !...

Il l'embrasse.

Louise

Mon ami !..

Scène 18

Corniquet, Duverdier, Louise

Corniquet

Touchant tableau !... C'est pourtant à moi qu'ils doivent ce bonheur-là !

Duverdier

Oui ! Je te conseille !

Louise

Il ne sait donc rien ?

Duverdier

Non, il croyait que c'était à toi.

Il tousse.

Il va pour les ramasser.

Corniquet

Maladroit, qui ne voit pas les lettres de sa femme ! Si c'était moi. Hum ! Hum !

Louise

Les lettres !..

Duverdier

Diable ! Ne te donne donc pas la peine.

Corniquet

Mais c'est...

Duverdier

Je sais.

Corniquet

C'est juste ; vous voilà raccommodés !

Il l'embrasse.

Duverdier

Tout à fait. Cette chère Louise.,,

Louise

Mais... votre femme ?

Corniquet

Elle est dans notre voiture.

Louise

Ah ! Je respire...

Corniquet

Le docteur... Votre neveu, étant convenu avec moi qu'avec de grands soins le voyage ne lui ferait que du bien... Et je viens vous faire mes adieux.

Duverdier

Bon voyage !

Louise

Mais... Alfred ?

À Duverdier.

Corniquet

La malheureuse ! Elle n'en démordra pas ! Voilà une passion !... Ne lui en dis rien, il résistait d'abord, mais je l'ai supplié... et par humanité, par égard pour la santé de ma femme, il s'est résigné à nous accompagner.

Louise

Lui !

Corniquet

Oui, il vient avec nous.

Haut.

Duverdier

Malheureux ! Mais ta chaise de poste n'est qu'à deux places.

Corniquet

Je le sais bien ; je monterai sur le siège... à côté du cocher.

Duverdier

Oh ! C'est trop fort !

Corniquet

Que veux-tu ? Voilà ce que j'appelle se sacrifier pour ses amis.

Duverdier

Oui. Ah ! ah ! ah !

Louise

Mais, mon ami...

Duverdier

Laisse donc, Corniquet est assuré... Ah ! ah ! ah !

Louise

Assuré ?

Duverdier

Oui, contre... Ah ! ah ! ah !

Se laissant aller aussi.

Louise

Ah ! Ma foi, il l'aura bien mérité... Ah ! ah ! ah !

Même jeu.

Ils rient tous trois ensemble.

Corniquet

Rire de bonheur et de... Ah ! ah ! ah !...

Duverdier

Pauvre Corniquet !.. Se te fourre-t-il dans l'oeil...

Louise

Quoi donc ?

Duverdier

C'est un mot entre nous.

Corniquet

Ce cher Duverdier... Quand je disais qu'il se l'était fourré jusqu'au coude...

Louise

Quoi donc ?

CHOEUR.

Air : Les Reines (de Mabille).

Corniquet

C'est un mot entre nous deux.

Corniquet

Leur bonheur est ma seule récompense, Mais pour le rendre encore plus complet, En me chargeant,grâce à mon assurance, De leur neveu, je suis sûr de mon fait.

Louise

Nous lui devions bien une récompense Pour tout le mal ici qu'il nous causait, Qu'il parte donc, avec son assurance, Notre bonheur à tous sera complet.

Air : Ces postillons sont d'une maladresse.

Corniquet

Pour nos auteurs que vos bravos éclatent ; Ne soyez point, Messieurs, trop exigeants ; Imprudemment tous les hommes se flattent, Et j'entendais ce soir ces pauvres gens Qui prévoyaient des bravos indulgents. Ils se disaient : Notre pièce est jolie, Et le public lui fera bon accueil 1

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.