La Sorcière
Scène 1
Faussette, Thyrcée, Choeurs de Paysans, de Paysannes
Thyrcée pleurant au milieu d'un groupe de villageoises.
AIR : De Malborouck. (lento).
En choeur.
idem.
idem.
Faussette
Qui cause votre peine ? Miron ton ton mirontaine, Qui cause votre peine ? L'on va vous marier. Vous vous faites prier.... Mais j'ai tort de crier, Peut être la migraine, Miron ton ton, mirontaine, Peut-être la migraine Vient-elle vous gagner, Il faut, pour l'éloigner, Sauter, Rire, chanter : Oui, calmez votre peine, Mironton, ton ton, mirontaine, Ah ! Calmez votre peine, L'on va vous marier.
AIR : J'ai rêvé toute la nuit.
bis.
AIR : De la Fanfare de Saint-Cloud.
Thyrcée
J'ai fait un rêve la nuit Qui de frayeur me saisît, J'en perdrai, je crois, l'esprit, Si, comme on le dit, Souvent un rêve avertit Du danger qui nous poursuit. Au seul nom de mariage, D'une fille, le coeur bat, Le feu lui monte au visage, Et le désir la combat. J'éprouve un effet contraire, Je crains, prenant un mari, Comme il est du choix d'mon père, D'avoir un mari transi !
AIR : Et allons Gai.
Toutes les jeunes filles prenant Thyrcée par la main et l'obligeant à sauter pour la distraire.
Deuxième.
Faussette
De votre coeur, ma chère amie, Chassez le chagrin, Plaise au ciel qu'en c'jour on m'marie Plutôt que demain. Eh allons gai, réjouissez-vous, L'amour et la folie Conviennent aux jeunes époux, Faites comme nous. Vous aurez dans votre ménage De petits enfants, Qui possèd'ront votre visage, Qui seront charmants,
Choeurs de Paysans, de Paysannes
Eh allons gai, réjouissez-vous, L'amour sied au bel âge, Eh allons gai, réjouissez-vous, Faites comme nous.
À la première paysanne.
Thyrcée
Mes bonnes amies, vous faites, je le vois, tout ce qui dépend de vous pour me distraire, mais je vous préviens que vous n'y réussirez pas. Ma chère Faussette, tu as beau t'égosiller à perdre haleine, tu ne saurais éloigner de moi le présage funeste...
Faussette
Toujours ce présage... Belle Thyrcée, trêve pour un moment, songez plutôt au bonheur que l'on vous prépare.
Thyrcée
Oui, mais ce bonheur me présage....
Faussette
Encore !... Ma fine, mamselle, puisque vous l'prenez toujours sur le même ton, voici Monsieur Bridon votre père qui sera sans doute plus disposé que nous à vous écouter.
Thyrcée
Ne me quittez pas, je vous en prie, j'ai besoin de votre amitié, le ciel un jour récompensera les soins qu'elle me prodigue.
Scène 2
Monsieur Bridon, Faussette, Thyrcée
AIR : Colinette au bois s'en alla.
Monsieur Bridon
Ma chère fille, me voilà ! Embrasse ton petit papa, Tra la deridera, tra la deridera,
Faussette
Monsieur Bridon, vous n'savez pas, Qu'vot'fille se chagrine .... hélas !
Monsieur Bridon
Tra la deridera, tra la deridera. Ce chagrin là Se passera, Ce soir on la Consolera...... J'en réponds mignonne .... Tra deridera la la la la la deridera..... Qu'au plaisir ton coeur S'abandonne, Songe à ton bonheur.
AIR : Ne M'entendez-vous pas.
AIR : Nage toujours, mais n't'y fie pas.
bis.
Deuxième.
bis.
Thyrcée
Je ne l'puis sans frémir, Pardonnez, mon cher père, Si vot'fill'vous est chère, Ne la fait'pas mourir, L'hymen me fait frémir. Écoutez, vous allez me plaindre, J'vous vois déjà pâlir d'effroi, Cependant n'ayez rien à craindre, Ceci n'peut regarder que moi. Gente fillette, D'main tu payeras, Tu paieras une forte dette, Un époux te r'çoit dans ses bras, Nage toujour[s], mais n't'y fie pas, Une sueur froide et mortelle Vint aussitôt glacer mon sang, Je tire mes rideaux, j'appelle... Je vois un spectre menaçant : Sa voix m'répète : Demain tu paieras, Tu paieras une forte dette, Un époux te r'çoit dans ses bras, Nage toujours, mais n't'y fie pas. Je dormais cette nuit dans ma chambre autant qu'il est permis à une jeune fille de dormir la veille d'un mariage, mon esprit était agité par plusieurs songes ; je vois Fiston mon prétendu, il me serrait avec une force.... Tout-à-coup une voix, une grosse voix, semblable à cella qu'vous prenez souvent s'est mise à crier :
Monsieur Bridon
Bah, bah, ce sont des peurs d'enfants, ton imagination frappée t'a fait voir les choses du mauvais côté, tant mieux, tu n'en auras après que plus de plaisir, tu seras surprise agréablement... Mais assieds-toi sur cet escabelle, tu vas voir paraître Fiston qui revient à la tête des garçons du village... Il nous apporte cette toison en question...
Thyrcée
Cette toison, mon père, me présage...
Monsieur Bridon
Ne crains-tu pas que Bebée, la première femme de Fiston, revienne ici pour te donner du taintoin, oh ! J'ai ordonné, si jamais elle s'avisait d'approcher, qu'on lâchât après elle tous les chiens du village.
Thyrcée
C'est que c'est une si méchante femme.....
Monsieur Bridon
Je le crois, elle a rossé son père, sa mère, ses frères, ses soeurs, elle a rossé tout le monde ; aussi voilà pourquoi Fiston, qui est d'une bonne pâte, n'a pas voulu demeurer plus longtemps avec elle. Il a divorcé et amené chez moi ses deux enfants, à qui je prétends donner une éducation soignée ; l'un sera magister, et l'autre, si, par hasard tu ne me donnes pas de petits fils, me remplacera dans ma charge de bailli.
Thyrcée
Pour en revenir encore à cette Bebée, mon père, ne dit-on pas qu'elle est un peu sorcière ?...
Air : Des Fraises.
Deuxième.
Monsieur Bridon
Oui, malgré son tourbillon, Elle a connu Descartes, Elle a pénétré Newton, Elle sait tirer, dit-on, Les cartes, les cartes, les cartes. Mais de ton esprit enfin Que ce grand jour l'écarte, Garde-toi, mon chérubin, De perdre en si beau chemin La carte, la carte, la carte. Dans tous les cas Fiston saurait te la faire retrouver... Le voici... J'entends la marché, assieds-toi là, et moi ici... à tes côtés.
Scène 3
Choeurs de Paysans, de Paysannes, Fiston, Thyrcée, Monsieur Bridon
L'orchestre joue l'air : ON VA LEUR PERCER LES FLANCS. La marche commence par plusieurs garçons qui portent des branches d'arbres, ensuite on voit un petit bateau porté sur un brancard par quatre jeunes gens. Vient après FISTON, endimanché avec des rubans à sa boutonnière, il tient dans sa main un petit sabre de bois tel qu'on en voit aux enfants, derrière FISTON, on voit une peau de mouton avec ses cornes, portée par un homme plus âgé que les autres, le cortège défile devant THYRCÉE, et BRIDON, l'on dépose le petit bateau sur un banc de pierre à la porte dela maison du bailli, et la toison se place au-dessus de la tête de ce dernier.
Choeurs de Paysans, de Paysannes
On leur a percé les flancs, En plein, plan, ran tan plan, tire lire ran plan, On leur a percé les flancs, Maint'nant nous pouvons rire.
Fiston
Ran tan plan tire lire, Vous pour qui je soupire, Acceptez ce beau présent, En plein, plan, ran tan plan, tire lire ran plan. Acceptez ce beau présent, Objet de mon martyre. Ran tan plan tire lire, Si j'avais un Empire, J'vous l'offrirais également En plein, plan, ran tan plan, tire lire ran plan. J'vous l'offrirais égal'ment Je n'me l'ferais pas dire.
Pendant tout ce morceau, les garçons ont marqué la mesure avec leur pieds.
Choeurs de Paysans, de Paysannes
On leur a percé les flancs, En plein, plan, ran tan plan, tire lire tan plan, On leur a percé les flancs Maint'nant nous pouvons rire.
AIR : des trembleurs.
Thyrcée
Ah grands Dieux !... Est-il possible ! Qu'il est grand ! Qu'il est terrible ! Qu'il est laid ! Qu'il est horrible ! Éloignez-le de mes yeux.
Monsieur Bridon
Qui donc ?
Fiston
Ce n'est pas moi peut-être, cher beau père....
Thyrcée
Il me glace d'épouvante, J'entends sa voix menaçante, Il me presse, il me tourmente, Fuyons de ces tristes lieux,
Fiston
Dites-donc, beau père, savez-vous c'qui lui passe com'c'd par la tête ?
Monsieur Bridon
Tu ne le sais pas ?
Fiston
Non.
Monsieur Bridon
Eh bien ? Ni moi non plus.
Même air.
Fiston
On dirait sur ma parole Que votre chèr'fille est folle, Mais qu'importe, j'en raffole, Mariez-nous à l'instant.
Monsieur Bridon
Ce n'est qu'un enfantillage, Elle a peur du mariage, Mais tu la rendras plus sage, Demain tu seras content. Et puis, ne s'est-elle pas mis dans l'idée que Bebée reviendra ?
Fiston
Ah ! J'entends... Beau père, terreur panique, crainte chimérique... Mamselle, vous pouvez être bien tranquille, quand même elle reviendrait, rien ne pourrait me séparer de vous... Pas si bête que de r'tourner avec c'te femme... C'est un démon, elle serait capable de me tordre le cou... Rassurez-vous, notre divorce est bien prononcé, il y avait incompati..bi...tibilité d humeur.
Il déclame.
AIR : Monsieur de Catinat.
Monsieur Bridon
Écarte loin de toi ce présage funeste, Reposons-nous plutôt sur la bonté céleste, Et laissons à ces Dieux qui doivent vous unir Le soin de dévoiler un douteux avenir. Soyez heureux, enfants, Enfants, soyez heureux, Soyez heureux, enfants, Enfants, soyez heureux, Soyez heureux, enfants, Enfants, soyez heureux, Soyez heureux, enfants, Enfants, soyez heureux, Je te l'avais bien dit :
Fiston
Nous ne manquerons pas de l'être après cela, cher beau-père, tu Dieu ! c'est pis qu'des litanies.... Ça ressemble comme deux gouttes d'eau à la fin d'une grande chanson qu'mon cousin a composée l'aut'jour.
Scène 4
Paysan, Monsieur Bridon, Thyrcée, Fiston
Paysan
Monsieur l'bailli, il y a là une femme qui veut absolument vous parler.
Monsieur Bridon
Son nom.
Paysan
Je ne connais pas plus son nom que sa figure, car elle a la tête enveloppée dans un capuchon, c'qui m'a paru d'abord un peu suspect... J'n'ons entendu que sa voix, elle est belle et si belle qu'elle m'a pénétré l'âme, et que j'n'ons pu lui refuser c'qu'elle a demandé. Elle est ici près qui vous attend.
À part.
Monsieur Bridon
Si c'était.....
id.
Thyrcée
Je tremble.
id.
Fiston
Gare le remue-ménage !
Paysan
La voilà !
Scène 5
Bebée, Fiston, Monsieur Bridon, Tous
Bebée
Monsieur le bailli, vous voyez une femme excédée de fatigue, et qui vient vous demander la permission de rester quelque-temps dans ce village, pour tâcher d'y gagner sa pauvre vie...
À part.
Fiston
Cette voix... Aih ! aih ! aih ! J'ai le frisson !...
Monsieur Bridon
C'est impossible, il est défendu aux étrangers, et aux gens sans aveu de...
Bebée
Eh bien, je viens réclamer l'époux que vous m'avez enlevé....
Tous
Qu'entends-je ?
À Fiston.
Bebée
C'est moi !... Me reconnais-tu, traître.
Tous les personnages des choeurs saisis d'étonnement, se groupent dans des postures grotesques, et doivent former un tableau comique.
Tous
Que vois-je ?
AIR : messieurs les démons.
Fiston
C'est elle !... M'y serais-je attendu ? À mon s'cours !... Papa, je suis perdu.
Monsieur Bridon
Sortez, il est son prétendu, Il ne vous sera point rendu.
Fiston
Efforts superflus ! Je n'vous aim'plus.
Bebée
Viens, tu partiras, Tu me suivras, Tu partiras.
Fiston
Je l'répète encor, Vous avez tort.
Bebée
Non, tu partiras, Tu me suivras, Tu partiras.
Fiston
Ô ciel ! M'y serais-je attendu ? Si j'vous suis, j'veux être pendu.
Monsieur Bridon
Sortez, il est son prétendu, Il ne vous sera point rendu.
Bebée
Jour de Dieu !... Il ne tient à rien que je ne t'arrache les deux yeux... Que je n'étrangle ma rivale, et que je ne fasse repentir le beau père de sa sotte pitié.
Monsieur Bridon
Viens, ma fille, je ne veux point avoir de démêlé avec cette Mégère.
Bebée
Mégère !... Je pourrais d'un seul mot... Mais je sais me contraindre, Un tyran qui n'est pas à craindre ..........Est indigne de moi.
Aux choeurs.
Monsieur Bridon
Nous sommes de trop dans cette scène et vous aussi, allez-vous en, mais tenez-vous prêts au premier signal... Toi. Fiston, tire-toi de là comme tu pourras... Je te laisse avec elle, tu viendras me rejoindre au logis, et nous irons tout de suite vous marier à l'église.
AIR : Charmante Gabrielle.
Fiston
Elle crie, elle peste, Elle s'emporte fort, Mais en effet je reste, Pour lui dir'qu'elle a tort. Je la rendrai traitable, J'en ai l'espoir, Ou bien all's'rait plus diable Que vous êt'noir. Laissez faire, laissez faire... Je m'en vais lui river son cloud comme il faut.
Scène 6
Bebée, Fiston
AIR : Que ne suis-je la fougère.
Deuxième.
Bebée
Infidèle, ingrat, perfide, Parjure, traître, menteur, Dis-moi quel transport te guide, Homme sans foi, sans honneur. Si j'en croyais ma colère..... Non, je te pardonne encor, Je suis bonne ; je suis mère, Reviens partager mon sort. Nous irons sur la fougère Nous promener de nouveau, Là, tu me diras, ma chère, Que le ciel me semble beau ! Regarde sur ce feuillage Ces oiseaux se becqueter, Du bonheur voilà l'image ! Il nous faut les imiter.
AIR : On ne peut aimer qu'une fois.
Fiston
Lisez au fond de votre coeur, Et rougissez, Madame, Tenez, je vous l'dis sans humeur, Vous êt'un'méchante femme. Je connais toutes vos noirceurs, La main qui me caresse Cache sous de fausses douceurs La griffe d'un'tigresse.
AIR : Un cordelier de riche encolure.
Bebée
Le scélérat !... Il méprise mes larmes, Résiste à mes charmes, Tu verras trop tard Le pouvoir de mon art. J'abaisserai l'orgueil que ma rivale À mes yeux étale, Vous sentirez tous L'effet de mon courroux.
AIR : Du serein.
Fiston
Bon, bon, madame, c'te menace, Ne saurait me faire trembler, C'est moi qui veux bien vous fair'grâ ce Tâchez donc de vous en aller.
Bebée
Fiston, puisque rien ne te touche, Rends-moi du moins mes chers enfants.
Fiston
Dieu m'en gard', cet oeil farouche Dévoil' vos plus s'crets sentiments. Je vous l'dis encore pour la dernière fois, Madame, vous ne les aurez point... Quand ils étaient en vos mains, vous en fouettiez du matin au soir ; Monsieur Bridon, mon beau père, les protège et en fera des gens d'esprit comme lui.
Bebée
Tu te repentiras de m'avoir abusée, D'avoir en ce moment méprisé mon ardeur. Souviens-toi de ce mot : une seule journée Peut d'un règne brillant effacer la splendeur. Soit... Tu es inflexible, mais...
Fiston
Je me moque de vos sentences et de vos rebus, adieu...
Scène 7
Monsieur Bridon, Bebée
À Fiston qui s'en va.
À Bebée.
Monsieur Bridon
Comment !... Vous n'êtes pas encore partie... Retourne auprès de ma fille.... On t'attend... Le bedeau et le marguillier sont arrivés... Nous allons nous mettre en marche. Pour vous, si vous restez encore deux minutes ici, je ferai exécuter les ordres que j'avais donnés.
Bebée
Monsieur le bailli, écoutez-moi de grâce, je me jette à vos genoux... Où voulez vous que je porte mes pas ?... J'erre depuis si longtemps dans les montagnes, dans les forêts... Ayez pitié de la faiblesse d'une femme... Qu'aurez-vous à craindre en me laissant habiter ce village ?...
Monsieur Bridon
Non, non, je ne me fie pas à vous... Je sais que vous vous mêlez un peu de la magie... Que vous connAissez les secrets du petit Albert, je n'aime point le voisinage des personnes qui sont en correspondance avec le diable...
Bebée
Eh bien ?... Je ne vous demande qu'un jour.... Si demain à la même heure vous apprenez que je ne sois point partie, vous userez envers moi de la dernière rigueur.
AIR : N'en demandez pas d'avantage.
bis.
Il sort.
Monsieur Bridon
Allons, je le veux, j'y consens, Mais du moins tâchez d'être sage, Je cède à vos désirs pressants, Vous resterez dans le village....., Un jour seulement, Souvenez-vous en, Et ne restez pas d'avantage.
Scène 8
Bebée
même air.
Deuxième.
bis.
Troisième.
bis.
Bebée
J'éclaterai donc à mon tour, Cet espoir déjà me soulage, Je n'avais besoin que d'un jour, Ce jour suffisait à ma rage..... Pour venger l'affront Qu'on fait à mon front Il ne m'en faut pas d'avantage. Misère, désespoir, fureur, Poison, chagrin, tempête, orage, Haine, souci, peste, terreur, Jacobins, vous et votre rage, Venez dans ce jour Venger mon amour, Ah ! Je n'en veux pas d'avantage.
Scène 9
Alix, Bebée
Alix
Ah ! Vous voilà ma pauvre maîtresse....
On entend sur le serpent, cinq six mesures de la marche qui suit ; ALIX va s'asseoir dans le fond sur une borne où elle s'amuse à tirer les cartes, et BEBÉE se cache sur le devant à droite, derrière un tas de pierres.
Bebée
Je ne t'attendais pas, Alix, mais va-t-en, je n'ai pas besoin de toi, pour ce que tu as à me dire ou à me chanter... Au surplus tiens-toi dans ce coin là bas, pendant que je serai cachée ici, je t'appellerai quand il le faudra.
Scène 10
Six Enfants de Choeur, Fiston, Bebée, Choeurs de Paysans, de Paysannes
AIR : Grégoire est mort.
Ier. Le Bedaut.
IIe. Six enfants de choeur avec des calottes rouges et des flambeaux.
IIIe. Le marguiller en surplis.
IVe. Deux serpents en surplis.
Ve. Quatre chantres en surplis.
VIe. Plusieurs ménétriers.
VIIe. Les notables du village.
VIIIe. THYRCÉE au milieu de BRIDON et de FISTON, elle a une couronne de roses blanches sur la tête.
La marche est terminée par les jeunes filles et les jeunes garçons du village, les instruments jouent une fois l'air avant qu'on ne chante.
CANON.
Tout le cortège entre dans l'église, à l'instant où THYRCÉE passe, BEBÉE fait un geste qui exprime sa fureur. Quand le cortège est entré, BEBÉE reste dans un profond anéantissement, et l'on entend jouer dans la coulisse l'air FRÈRE JACQUES en canon. Si l'on veut les cloches ici peuvent faire un carillon.
Six Enfants de Choeur
Ah quel bonheur ! Quelle douceur ! Chantons, chantons dans ce grand jour, Vive l'hymen ! Vive l'amour ! Plus de chagrin, jeunes époux, Que votre sort fait de jaloux ! Ah quel bonheur ! Quelle douceur !
AIR : Tous les hommes sont bons.
Fiston
Je vous fais le serment D'êtr'toujours bien constant, Bien gentil, bien aimant, Caressant et bien franc, Confiant, complaisant, Bien fidèle, De vous, ma chère moitié, J'ose attendre une amitié Éternelle.
AIR : Des Visitandines.
bis.
L'orchestre joue l'air : Allez vous en gens de la noce :
Bebée
Ah ! Pauvres dupes que nous sommes Fions-nous encore aux serments Aux belles promesses des hommes, À leurs langages séduisants. L'exemple tous les jours l'annonce, Vingt serments ne coûtent plus rien, Le coeur s'en dégage fort bien, Ce n'est plus lui qui les prononce. C'EST FAUX !.... LE LÂCHE !... COMBIEN DE FOIS NE ME LES A-T-IL PAS FAITS, CES SERMENTS.... J'ÉTOUFFE DE DÉPIT.
Choeurs de Paysans, de Paysannes
Et gai, gai, gai, jeunes époux, Voilà la noce faite ! Et gai, gai, gai, jeunes époux, Que ce moment est doux.
Fiston
Gentilles Bergerettes ! N'ayez point de chagrin, Vous serez satisfaites, Vot'tour viendra demain :
Choeurs de Paysans, de Paysannes
Et gai, gai, gai, jeunes époux, Voilà la noce faite ! Et gai, gai, gai, jeunes époux, Que ce moment est doux.
Bebée
Le perfide me traite Avec profond mépris, Mais ma vengeance est prête, Demain adieu les ris.
Choeurs de Paysans, de Paysannes
Et gai, gai, gai, jeunes époux, Voilà la noce faite ! Et gai, gai, gai, jeunes époux, Que ce moment est doux.
Scène 11
Bebée, Alix
Bebée
Alix, tu peux paraître... J'ai une commission à te donner... Va vite chercher cette robe de siamoise que j'ai achetée, il y a quelque-temps, à une bohémienne ; tu la porteras à ma rivale, tu lui diras que je n'ai plus de haine, et que pour gage de ma sincérité, je lui envoie ce présent de noce.... Va vite, ne perds pas une minute.
Alix
Mais cette robe...
Alix sort.
Bebée
Aussitôt que ma rivale l'aura mise, elle sentira des démangeaisons qui.... Va, ne réplique plus, je me repose sur ton zèle et sur ton amitié.
Scène 12
Bebée
Elle décrit plusieurs cercles par terre avec sa baguette.
AIR : Entends ma voix Caron t'appelle, (d'Alceste).
AIR : Sur le bruit de vos talents.
Bebée
Accourez tous, je vous appelle. Démons, soyez vigilants, Quittez la demeure sombre, À mes voeux les plus ardents Cédez pour quelques instants. Pan, pan, pan, pan, pan, pan, pan, Ce soir, lorsque viendra l'ombre, Pan, pan, pan, pan, pan, pan, pa ? Vous vous montrerez céans. Prenons actuellement une baguette magique, voici l'instant d'évoquer les démons, et de les rendre soumis à mes ordres.
Scène 13
Fiston
Fiston
Madame, j'ai encore pitié de vous... Avant d'vous éloigner de ces lieux, vous aurez la consolation d'embrasser vos enfants... Je vous les amène, et les laisse un quart d heure, pas plus, entre vos mains ; je suis marié... C'est fini, Madame, ne formez plus de voeux inutiles... Quelques sentiments qu'vous ayez pour moi, il ne m'est plus permis de les partager.... Adieu... Alix, vous me les ramènerez, ces chers filiots, dans un quart d heure, entendez-vous ?
Scène 14
Bebée, Alix
Bebée
Alix, ton amitié douce et compatissante, Il n'en faut point douter, a rempli mon attente ?...
Alix
Vous jouirez bientôt d'un triomphe complet, De mon zèle bientôt vous connaîtrez l'effet ; Le présent est reçu, j'ai vu votre rivale Se parer à mes yeux de la robe fatale.
Elle lance des regards furieux sur les enfants.
Il sont enfin en mon pouvoir....
Bebée
Ah ! Je respire !... Et ces enfants....
Alix
Eh bien, mes amis, vous n'dites rien... Allons, mes petits... Jasons....
Elle tire de dessous sa robe une poignée de verges, et elle s'apprête à fOuetter ses enfants.
Bebée
Le traître !... Il leur a défendu de parler... Je les tiens, je les tiens, il ne m'échapperont pas... Je pourrai à loisir assouvir sur eux ma haine et ma vengeance... Oui. Je les punirai des sottises de leur père... Mon courroux s'enflamme, ma rage augmente... Le désespoir m'entraîne... Vengeons-nous.
Alix
Ciel ! Qu'allez-vous faire ?....
Bebée
Dieux !... Nature !... Tendresse !... Je frémis... Les armes me tombent de la main... Alix, cache-les, cache-les, cache les... Eh bien ? Tu ne les caches pas, tu ne les soustrais point à ma fureur, tu ne crains pas que mon bras de nouveau...
Elle entre avec eux dans le petit pavillon.
Alix
Pardonnez-moi, ma chère maîtresse, vous voyez bien que je les emmène....
Scène 15
Bebée
Elle reprend les verges.
Elle entre dans le pavillon.
Bebée
Mais... Quand j'y pense... D'où me vient cette indigne faiblesse ?... J'avais l'occasion la plus belle de me venger, et mon bras a pu balancer un instant... Je ne me reconnais plus... Par quelle route la pitié est-elle entrée dans mon coeur ?... De la pit[i]é !... Je n'en ai point eue, je rougirais d'en avoir... Si j'ai suspendu ma vengeance, j'avais de bonnes raisons pour cela.... Allons, reprenons cette arme redoutable... Nature !... Je suis sourde à ta voix... Tendresse ! Fuyez, fuyez loin de mon coeur... Ne me parlez plus, je ne vous écoute plus... Démons, apprêtez-vous à jouer vos rôles, baissez les quinquets, faite la nuit, l'instant approche, frappons, frappons, l'heure de la vengeance est sonnée.
Scène 16
Fiston, Choeurs de Paysans, de Paysannes
Sur la scène.
Fiston
Quel désespoir ! Ô trop malheureuse Thyrcée ! Quel désespoir ! Grands Dieux ! Qui pouvait le prévoir ? Amis, cherchons Bebée, Qu'elle me rende mes enfants, Je crains que l'insensée Ne frappe ces p'tits innocenTs.
Choeurs de Paysans, de Paysannes
Quel désespoir ! Ô trop malheureuse Thyrcée ! Quel désespoir ! Grand Dieux ! Qui pouvait le prévoir ?
Scène 17
Alix, Choeurs de Paysans, de Paysannes
Alix
Vous me voyez troublée, Vite entrez dans ce cabinet, La méchante Bebée À vos enfants donne le fouet.
FISTON se dispose à entrer dans le pavillon, BEBÉE en sort tout-à-coup.
Choeurs de Paysans, de Paysannes
Quel désespoir ! Il faut arrêter l'insensée, Quel désespoir ! Vit-on jamais un coeur plus noir ?
Scène 18
Bebée, Fiston
On entend un grand bruit, et aussitôt le feu prend au pavillon et aux meules de bled.
FISTON et les choeurs s'avancent sur le devant de la scène.
Bebée
Une femme offensée N'écoute rien dans ses fureurs, Tremble, époux de Thyrcée, Tremble, j'ai trouvé des vengeurs.
LES CHOEURS répètent en fuyant.
Fiston
Quel désespoir ! Messieurs, sauvez-vous d'la fumée, Quel désespoir ! Jusqu'au plaisir de vous revoir !
Scène 19
Monsieur Bridon, Fiston, Alix, Bebée
AIR : Femmes, voulez-vous éprouver ?
bis.
Monsieur Bridon
En France depuis quelque-temps L'on a bien changé de méthode, La mise des honnêtes-gens Aux fripons a paru commode. Un sot contrefait le savant Momus partout singe Thalie, Un valet fait l'homme important Aujourd'hui tout est parodie. Un moment !... Un moment, s'il vous plaît, cette fin à est beaucoup trop brusque... Il est des personnes à qui cela ne plairait point... Il faut, autant que faire se peut, contenter tout le monde... Je suis donc d'avis, qu'avant de se retirer, chacun de nous chante son petit couplet... Ergò : je commence, et vous aussi, Bebée, renvoyez ces vilains messieurs-là, vous ne nous quitterez qu'amicalement.
bis.
Fiston
Nous avons vu le savetier Se parer du nom de Scévole, Nous avons vu le perruquier Singer Brutus au capitole : Sous un costume grec, romain, Lisette singe Cornélie, Et moi je veux singer Lekain, À présent tout est parodie.
bis.
Alix
Frontin, Picard, Gros-Jean, Lafleur, Garçons d'office ou d'antichambre Tranchent maint'nant du gros seigneur, A leur tour se parfument d'ambre, Excepté le pauvre rentier, Qu'son état vraiment humilie, Chacun veut faire un aut'métier, Ici bas tout est parodie.
bis.
Bebée
Auteurs de l'ouvrage charmant Qu'aujourd'hui tout Paris admire, Pardonnez, si pour un moment Chez vous nous cherchons de quoi rire. Nous célébrerons en tout temps Le vrai mérite, le génie, L'on peut rendre hommage aux talents Sans exclure la parodie.