Le Barbier de Pézenas
Scène 1
Gély, Molière, Claudine
Gély
C'est fait, Monsieur Molière.
Molière
Et fait on ne peut mieux ! Maître Gély, vraiment vous êtes merveilleux ; Grâce à votre rasoir, qu'on me prônait d'avance Pour sa lame trempée aux sources de Jouvence, Me voilà rajeuni.
Gély
Vous êtes donc bien vieux, À trente ans ?
Molière
J'en ai cent par les jours pluvieux !
Gély
Mais il fait grand soleil, et Pézenas flamboie Sous un ciel tout azur.
Molière
Aussi j'ai l'âme en joie.
Gély
Gageons que vous avez dîné, vous !
Molière
Oui. Pourquoi Cette question ?
Gély
C'est... que je suis à jeun, moi, Et que je meurs de faim !
Molière
Eh bien ! qui vous empêche D'arroser un bon plat d'une bouteille fraîche ?
Gély
Joseph ne revient pas de chez le Président ; Je suis seul.
Molière
Baste ! Allez vous mettre sous la dent Quelque chose, Gély. Je garde la boutique.
Gély
Vous ? Oh !
Molière
Je répondrai, s'il vient quelque pratique.
Gély
Raserez-vous ?
Claudine
Monsieur ! La soupe refroidit Depuis un grand quart d heure !
Gély
Et ce garçon maudit Ne rentre pas !...
Claudine
Monsieur ! je vous dis que la soupe Est froide !
Gély
Bien, Claudine !
Molière
Allez, Gély. Ma troupe À cette heure, parbleu ! Peut se passer de moi. Vos clients attendront en bavardant.
Gély
Ma foi, J'accepte ! Peu d'entre eux sont venus, et je tremble De les voir tout à l'heure arriver tous ensemble. Je me hâte, excusez...
Molière
Bon ! Ne vous hâtez pas. Une sage lenteur règle les bons repas ; Et lorsque l'on s'étouffe en avalant trop vite, C'est aux héritiers seuls que la chère profite !
Il va pour sortir, puis revient.
Gély
Si je dois étouffer, c'est de rire, un beau jour Qu'à mes pauvres clients vous jouerez quelque tour. Ménagez-les un peu ! Pardon, j'oubliais...
Molière
Qu'est-ce ?
Gély
J'oubliais de verser ma monnaie à ma caisse.
Molière
Versez, maître Gély, versez dans les deux trous : Ici l'argent ; et là, n'est-ce pas ? les gros sous. Siège ou coffre, ce meuble est d'espèce indécise.
Gély
Je m'en sers pour avoir une fortune... assise.
Claudine
Monsieur !
Molière
Bon appétit !
Claudine
J'ai faim ; venez manger !
Scène 2
Molière
Entre le messager d'Aniane.
Molière
Brave homme ! Gai de coeur et de cerveau léger, Dans ce joli pays qu'un ciel si doux caresse, Il va toujours son train, sans émoi, sans paresse, Ignorant les jours noirs, les désespoirs, l'ennui, Gras, se multipliant... C'est le bonheur... pour lui ! Il a la comédie humaine à domicile ; Il s'acquitte, en riant, de son métier facile, Et, loin de payer, lève un impôt sur l'argent De tout ce monde absurde, inquiet et changeant. Je viens, parbleu ! Moi-même apprendre en sa boutique Ce que ne m'apprendraient ni la sagesse antique, Ni les auteurs du jour. L'homme le plus banal Devient, pour qui sait lire, un livre original ; Et bien souvent, c'est en taillant une bavette Avec un sot, qu'on voit de quoi la vie est faite. Voir, tout est là !
Scène 3
Le Messager d'Aniane, Molière
Le Messager d'Aniane
Bonjour la compagnie !... Eh ! toi, Qu'as-tu donc à bayer aux mouches ? Rase-moi, Et plus vite que ça !...
Molière
Monsieur...
Le Messager d'Aniane
Debout ! te dis-je. Pourquoi regardes-tu mon nez, comme un prodige ? Tu me regarderas quand je serai rasé ; Je serai bien plus beau !
Molière
Mais...
Le Messager d'Aniane
C'est bon... trop jasé !
Molière
Je ne suis pas...
Le Messager d'Aniane
Voyons, tête et ventre ! Du linge ! Et puis la savonnette ! Eh ! Va donc, jeune singe, Au lieu de grimacer en te croisant les bras ! Tu pourras bavarder quand tu me raseras... Je suis le messager ; j'arrive d'Aniane.
Molière
Ah !
Le Messager d'Aniane
Je n'ai pas le temps d'attendre, tête d'âne ! J'ai vingt lettres encore à porter, triple oison ! Il s'en trouve une pour quelqu'un de la maison, Au fait !
Molière
Ah ?
Le Messager d'Aniane
Voilà, tiens !
Molière
Elle est pour la servante Claudine.
Le Messager d'Aniane
Allons, ma barbe !
Molière
Il faut donc que j'invente Une barbe impossible !
Le Messager d'Aniane
Allons ! Je suis pressé ; Un autre aurait fini, tu n'as pas commencé !
À part.
Il savonne le messager.
Molière
Baste ! une fois en train, monsieur, j'ai la main prompte. Je vais l'expédier plus vite qu'il ne compte !
Le Messager d'Aniane
Me savonneras-tu pendant l'éternité ?
Molière
Un moment !
Le Messager d'Aniane
Prends bien garde à mon grain de beauté.
Molière
Vous n'avez rencontré personne sur la route ?
Le Messager d'Aniane
Non !
Molière
L'on ne vous a pas attaqué ?
Le Messager d'Aniane
Non, sans doute. Dis-moi donc un peu, toi, qui m'aurait attaqué ?
Molière
Vous n'avez pas été suivi, surpris, traqué ?
Le Messager d'Aniane
Non, vrai Dieu ! Je n'ai vu que quatre lavandières Près du pont.
Molière
Les brigands et les incendiaires, Vous ne les avez pas aperçus ?
Le Messager d'Aniane
Quels brigands ? Que veux-tu dire avec tes airs extravagants ?
Molière
Ils ont pillé, brûlé, tué !...
Le Messager d'Aniane
Miséricorde !
Molière
Vous n'avez pas vu ?...
Le Messager d'Aniane
Quoi ?
Molière
Le fer, le feu, la corde ! Les huguenots maudits sont descendus, hélas ! Des montagnes ! Ils sont venus dans Pézenas.
Le Messager d'Aniane
Peut-être ils reviendront ?
Molière
Hélas ! Mon pauvre maître, Il ne reviendra pas de leurs griffes, peut-être !
Le Messager d'Aniane
Tu crois ?
Molière
Les bandits l'ont probablement pendu.
Le Messager d'Aniane
Pendu ?
Molière
Pendu !
Le Messager d'Aniane
Seigneur ! Ai-je bien entendu ?
Molière
Ils nous pendront sans doute aussi, nous, tout à l'heure. Mais votre barbe...
Le Messager d'Aniane
Non !
Molière
Du calme !
même jeu que plus haut.
Le Messager d'Aniane
Que je meure Si je reste un instant de plus !
Molière
Oh ! vous mourrez En partant aussi bien qu'en restant... Demeurez !
Le Messager d'Aniane
Adieu !
Molière
Vaut-il pas mieux que nous mourions ensemble ?
Le Messager d'Aniane
Meurs tout seul ! Lâche-moi.
Molière
Prenez garde ! il me semble Voir un agneau courir au-devant du boucher...
Il se sauve encore tout barbouillé.
Le Messager d'Aniane
Homme ou diable, à la fin, veux-tu bien me lâcher !
Scène 4
Molière
Rentre Gély.
Molière
Attendez ! — Où court-il ? Il ne court pas ; il vole, Il a des ailes... oui, comme une dinde folle !... Allons, bon ! Il trébuche !... Il tombe sur le nez... 1-f Il reprend son élan... Les gens sont étonnés... Il court, il va toujours... On l'apostrophe, on crie... On crie : « Au vol ! » On crie : « Au feu ! » Quelle furie ! Le voilà disparu...
Scène 5
Gély, Molière
Gély
Qui donc ?
Molière
Personne.
Gély
Encor Un tour de votre sac contre quelque butor ?
Molière
J'ai tenté l'impossible ! Est-il quelque ressource, Mon maître, pour raser les lièvres à la course ?
Gély
Vous savez sans rasoir faire la barbe aux gens ! Quatre à quatre, malgré vos conseils obligeants, J'avalais les morceaux, me disant : « Si je tarde, Que va-t-il inventer ? »
Scène 6
Polydore de la Roustecagnac, Gély, Molière, Claudine
Polydore de la Roustecagnac
Bonnes gens, Dieu vous garde !
Bas, à Molière.
Gély
Pour vous servir, monsieur de la Roustecagnac ! Vous reste-t-il encore un tour dans votre sac ?
Molière
Peut-être. Nous verrons...
Polydore de la Roustecagnac
Maître Gély, l'épée Que tu vois, ce matin fut d'un sang noir trempée.
Gély
Ciel !
Au milieu du récit de Roustecagnac, Claudine est entrée, apportant de l'eau chaude, et s'est arrêtée à écouter.
Polydore de la Roustecagnac
J'avais rendez-vous, au fond du petit bois, Avec une marquise, à laquelle parfois Il m'est permis de rendre un tendre et juste hommage. J'arrive. Elle me dit en son gentil ramage : « Polydore ! Pourquoi me faire attendre ainsi ? » Je la console avec un baiser ; quand voici Trois grands drôles, masqués de noir, portant cuirasse, Qui sortent des taillis pendant que je l'embrasse Et veulent arracher la belle de mon sein. Je dégaine, aussitôt que je vois leur dessein ; Mon corps fait un rempart à la dame éplorée, Et le premier des trois, la panse perforée, Tombe ! Des deux coquins qui restent, l'un s'enfuit, L'autre veut lutter ; mais, pour qu'il s'en aille instruit Du respect que l'on doit aux dames non pareilles, Je lui coupe, d'un coup preste, les deux oreilles !...
Molière
Quoi ! Les deux à la fois ?
Il fouille dans toutes ses poches.
Polydore de la Roustecagnac
Les deux, n'en doutez point ! Je les ai là, dans les poches de mon pourpoint ; Vous allez voir. Tiens ! Tiens ! Où donc sont-elles ?... Diantre ! Quelque chien trop goulu, n'ayant rien dans le ventre, A dû les y happer sans vergogne, tandis Que je réconfortais la belle, cadédis !
Gély
Bravo !
Molière
Mais quels étaient ces ravisseurs de femmes ?
Polydore de la Roustecagnac
Je crois savoir qui les soudoya, les infâmes. Oui, vous n'ignorez pas qu'ici, le mois dernier, Dans le pavillon vieux, près du pont au meunier, Trois jours, incognito, resta Mademoiselle...
Gély
Mademoiselle qui ?
Polydore de la Roustecagnac
Mais, tête de crécelle, La cousine du roi.
Gély
Vous êtes sûr ?
Polydore de la Roustecagnac
Parbleu !
Gély
Bah ! qu'avait-elle à faire ici ?
Polydore de la Roustecagnac
Cherchez un peu.
Molière
Une intrigue amoureuse a dû l'amener...
Polydore de la Roustecagnac
Juste !
Molière
Et le mortel heureux que cette dame auguste Voulut bien distinguer ?...
Molière et Gély feignent de méditer profondément.
Polydore de la Roustecagnac
Cherchez un peu. C'est moi !
Gély
C'est vous que distingua la cousine du roi ? Vive Dieu ! Touchez là, mon heureux gentilhomme...
Polydore de la Roustecagnac
Cela vous surprend ?
Gély
Moi ? Non !... C'est très simple, en somme.
Polydore de la Roustecagnac
Vous ne deviniez pas ?
Gély
Benêt, homme ingénu, Sot que je suis !
Molière
Comment vous a-t-elle connu ?
Polydore de la Roustecagnac
Voici. Les grands amis qu'à la cour je possède, Sans cesse lui parlaient d'un homme à qui tout cède. Voulait-elle du bien à quelque beau seigneur ? « Si ce galant,'à qui vous faites trop d'honneur, Vous semble, disaient-ils, mériter qu'on l'adore, Que penseriez-vous donc de monsieur Polydore De la Roustecagnac, le coq du Languedoc ! Près de lui, les plus fiers de nos porteurs d'estoc, Les plus beaux, paraîtraient des valets de charrue. » Sur ces récits, elle est, pour me voir, accourue, M'a cherché, m'a trouvé, s'est éprise de moi.
Molière
Lui fûtes-vous cruel ?
Polydore de la Roustecagnac
Tout d'abord, oui, ma foi ! Je suis de Pézenas.
Molière
Mais vous devîntes tendre ?
Polydore de la Roustecagnac
Il n'était pas séant de la trop faire attendre.
Molière
Non.
Il fouille de nouveau dans toutes ses poches.
Polydore de la Roustecagnac
Le jour même où, las de la tant rudoyer, Je laissais la princesse enfin me... tutoyer, Sur un ordre du roi, prévenu par l'envie, Elle me fut, malgré ses pleurs, soudain ravie. Mais avant de partir elle aposta les gens De là-bas, pour lutter contre mes goûts changeants, Et m'empêcher d'aimer toute autre créature. Elle m'écrit. Si vous voyiez son écriture ! Tenez... Mais qu'ai-je fait de tous ses billets doux ? Je les avais serrés, j'en suis sûr, là-dessous. Les voici !... Non. Mordiou ! qui m'a pris ces merveilles ?
Claudine rit sous cape.
Molière
C'est peut-être le chien qui vola les oreilles.
Polydore de la Roustecagnac
Quel chien ? Ah ! oui, c'est vrai. Le maudit chien ! J'avais L'esprit ailleurs ; c'est bien à lui que je rêvais !
Claudine
Hi ! hi ! hi !
Polydore de la Roustecagnac
Qu'as-tu donc à rire ?
Roustecagnac s'assoit.
Claudine
Je me mouche !
Claudine
Hi ! hi !
Polydore de la Roustecagnac
Te moques-tu ? qu'est-ce encore ?
Claudine
Une mouche M'a chatouillé le nez... Hi ! hi !...
Polydore de la Roustecagnac
Te tairas-tu, Péronnelle ?... Voyez ce petit air pointu !
Scène 7
Molière, Claudine, Gély, Polydore de la Roustecagnac, Le Garçon de Gély
Pendant cette scène, Gély et son garçon rasent Roustecagnac et les clients.
Molière
Paix là, Claudine ! On m'a chargé de te remettre Quelque chose...
Claudine
Quoi donc ?... À moi ?...
Molière
Tiens, cette lettres.
Claudine
Une lettre ? Ah ! bien sûr, ça vient de Jean Éloi. Il est, vous le savez, au service du roi ; Il m'écrit quand il peut.
Gély
Et qu'est-ce qu'il te conte ? C'est ton amoureux ?
Claudine
Oui.
Gély
Quoi ! Tu n'as pas de honte ?
Claudine
En tout bien, tout honneur !
Gély
Vrai ?
Claudine
C'est mon fiancé. Lisez-moi cela.
Montrant Molière.
Gély
Moi ? C'est que je suis pressé. Donne plutôt ta lettre à ce monsieur-là. Donne... Vite !... Il te la lira, vois-tu, mieux que personne.
Claudine
Voulez-vous ? Je ne sais pas lire.
Il ouvre et regarde la lettre.
Molière
Oui, mon enfant. Diable ! il faut déchiffrer la chose auparavant. Jean n'est pas un grand clerc, et sans subir l'entrave D'aucune règle, il va du grenier à la cave !
Claudine
Ah ! Monsieur, Jean passait tout son temps de loisir À la cave pour boire, au grenier pour dormir ; Il est resté le même.
Polydore de la Roustecagnac
Elle rit, la petite !
Molière
Tu l'aimes, ainsi fait ?
Gély
Il se dégrise vite ; Et puis, le bon vin rend plus tendre Jean Éloi.
Polydore de la Roustecagnac
Je n'en ai pas besoin pour être aimable, moi !
Claudine
Voulez-vous bien rester tranquille, ou je vous lance Un soufflet !
Polydore de la Roustecagnac
Oh ! Que non !
Claudine
Le monsieur lit. Silence !
S'interrompant.
Reprenant.
Molière
« Ma Claudine ! je prends la plume en cet instant Pour te faire assavoir que je suis bien portant ; Cependant l'autre jour j'eus de fortes coliques, Après avoir trop bu de cidre... » Ô bucoliques ! « Le sergent crie. On est très mal nourri. Je n'ai Qu'une chemise à mettre. Ah ! je n'étais pas né Pour mourir à la peine et pour manquer de vivres ! Si je pouvais trouver seulement deux cents livres, Pour revenir chez nous ! » Signé : « Jean. » - Animal, Que l'on aime si bien et qui répond si mal !
Claudine
Que dit Jean ?
Molière
Elle croit qu'il lui dit des merveilles. Comme elle tend déjà ses petites oreilles ! Lui lirai-je ceci tout sec ?... Nous broderons.
Claudine
Il écrit bien, monsieur ?
Molière
Il fait les 0 bien ronds.
Claudine
Que m'écrit-il ?
Feignant de lire sur la lettre ce qu'il dit.
Molière
Voici ce qu'il te mande, écoute ! « Claudine, m'aimes-tu ? Moi, je t'aime de toute Ma force... Il est bien dur le service du Roi ; Mais mon plus grand chagrin, c'est d'être loin de toi ! »
Claudine
Hein, Monsieur ? Comme il m'aime !
Molière
« Et de loin, ma Claudine, Je crois te voir, je vois ta prunelle mutine, Ta bouche aux blanches dents où le rire est si prompt, Tes cheveux bruns, si bien arrangés sur ton front, Ta fossette au menton, ta fossette à la joue, Tes narines au vent, et ta gentille moue De jeune chat qui veut boire du lait trop chaud... »
Claudine
Hein ? comme il se souvient de moi, monsieur ! Il faut' Qu'il m'aime joliment !
Molière
« Je songe avec délice À ce que j'entrevois sous ton fichu qui glisse... »
Claudine
Oh !
Molière
Pourquoi le fermer ? Il ne verra plus rien.
Claudine
Il en voit bien assez ! - Lisez ; vous lisez bien, Mon bon monsieur !
Molière
« Tout ça me trouble, et je m'arrête : Car je deviendrais lâche, ou je perdrais la tête ! - Sais-tu que nous avons livré bataille ? »
Claudine
Non !
Molière
« Trois jours et quatre nuits a tonné le canon. C'était terrible... »
Claudine
Dieu !
Molière
« Nous vivions dans la flamme ; Nous aimions le danger qui nous grandissait l'âme ; Sans reculer d'un pas et sans perdre nos rangs, Nous marchions à travers les morts et les mourants. »
Claudine
Qu'il est brave !
Polydore de la Roustecagnac
C'est beau, la guerre, ma colombe !
Molière
« J'eus le bras fracassé soudain par une bombe... »
Claudine
Jésus !
Haut, à Claudine autour de laquelle on s'est empressé et qui revient à elle.
Molière
La fiction m'a trop loin emporté. Pauvre Claudine ! Écoute !
Claudine
Oh ! Quelle atrocité ! Me tuer mon Jean ! — Roi maudit ! guerre maudite ! Je vais mourir aussi !... Plus d'espoir !...
Molière
Mais, petite, Attends !..
Claudine
Mon pauvre Jean !...
Gély
Ne pleure pas si fort, Sotte ! Puisqu'il t'écrit, c'est donc qu'il n'est pas mort.
Claudine
C'est vrai !
Gély
Si pour un bras de moins il en est quitte...
Claudine
Manchot ! Mon Jean manchot !
Feignant de reprendre sur la lettre.
Molière
Mais attends donc la suite ! Pourquoi m'interromps-tu ? « J'eus le bras fracassé... »
Claudine
Seigneur !...
Molière
« Heureusement que, vite et bien pansé, Je guéris ! »
Claudine
Quel bonheur ! Tenez, de bonne grâce Laissez-vous embrasser, Monsieur !
Molière
Embrasse !
Polydore de la Roustecagnac
Embrasse !
Deux clients et le garçon de Gély sont entrés successivement.
Claudine
Pas vous, vilain magot !
Polydore de la Roustecagnac
Voilà ! Tous ces témoins L'intimident, Gély ; mais dans les petits coins, Quand nul ne nous observe, elle est moins difficile.
Claudine
Que dit-il ?
Polydore de la Roustecagnac
Rien !
Gély
Bonjour, Monsieur.
Roustecagnac se lève furieux et se rassoit aux rires des assistants. Le garçon barbier, après avoir été grondépar Gély pour son retard, se met à raser un client.
Claudine
Grand imbécile !
Molière
Ce n'est pas tout.
Claudine
Voyons !
Molière
« Ma guérison, — un peu Miraculeuse, — et ma belle tenue au feu Firent, comme l'on dit, quelque bruit dans le monde. »
Claudine
Ah !
Molière
« De tous les côtés on s'en vint à la ronde Me voir, palper mon bras et me questionner ; Et je fus invité tous les jours à dîner. »
Claudine
Vraiment, on s'en venait le voir par ribambelles ?
Molière
« Il vint de grands seigneurs et des dames bien belles, Plus belles qu'on n'en vit jamais dans nos cantons... »
Claudine
Des dames !
Gély
C'est fini pour vous, Monsieur.
Molière
Tâtons Ce petit coeur encor... Comme elle est aux écoutes !
Gély
À qui le tour, messieurs ?
Molière
« La plus belle de toutes S'est éprise pour moi d'un violent amour... »
Claudine
Pour lui ? Pas pour lui ! Non !
Molière
« Elle me fait la cour Et veut absolument être ma femme... »
Gély
Diable !
Claudine
Ah ! Si je la tenais !...
Gély
Ce serait effroyable !
Claudine
Sa femme ! Être sa femme !
Molière
« Elle est folle de moi. On m'affirme qu'elle est la cousine du Roi. »
Claudine
La cousine ?...
Polydore de la Roustecagnac
Du Roi ?
Bas, à Gély, en lui montrant Roustecagnac.
Molière
C'est écrit. Sait-il lire ?
Gély
Non ! Je comprends ; allez toujours.
Polydore de la Roustecagnac
C'est du délire. La cousine !...
Claudine
Du Roi !
Polydore de la Roustecagnac
Chansons !
Molière
Voyez plutôt !
Polydore de la Roustecagnac
C'est vrai. Continuez, je tombe de mon haut.
Molière
Dois-je continuer ?
Claudine
Oui, certes !
Polydore de la Roustecagnac
Ô les femmes ! Pour un pareil lourdaud nourrir de telles flammes !
Claudine
Ce n'est pas un lourdaud.
Gély
Non, c'est un sac à vin.
Claudine
Méchant !
Continuant.
Molière
Ne pleure pas. Attends ! « Mais c'est en vain Qu'elle m'aime... »
Claudine
Il le dit ?
Molière
« Va ! Ces mademoiselles Ne sont pas faites plus pour moi que moi pour elles... »
Gély
Es-tu contente ?
Claudine
Oh ! oui.
Molière
«... Je n'ai pas un moment De bonheur loin de toi. Si j'avais seulement Deux cents livres, vois-tu, je reviendrais bien vite. Là-dessus, je t'embrasse à t'étouffer, petite Claudine !... Plus qu'un mot : garde-moi bien ta foi, Si tu ne veux la mort du pauvre Jean Eloi. »
Claudine
Quel coeur franc ! que c'est bon d'être aimé comme on aime ! Il me préférerait à la Reine elle-même. Vous m'avez fait du bien, bien du bien, en lisant La lettre à Jean, Monsieur. Donnez !
À Gély, à mi-voix.
Molière
Tiens ! À présent, Gély, je m'en vais faire un tour à mon théâtre. La petite est charmante ; et quant à ce bellâtre, Il m'a fort amusé. Peut-être quelque jour En divertirons-nous la ville.
Gély
Ou bien la Cour.
Molière
Flatteur !
Gély
Vous flatter, moi ? Non... Vertu de ma vie ! Vous irez loin, c'est moi qui vous le certifie.
Molière
Foi de maître barbier !
Gély
Je n'ai pas d'autre foi ! Vous n'en ferez pas moins rire même le Roi.
Molière
S'il veut bien m'écouter !
Le Garçon de Gély
Monsieur, la barbe est faite.
Molière
Veillez sur la petite ! Au revoir, bon prophète !
Scène 8
Claudine, Gély, Premier Client, Deuxième Client, Troisième Client, Polydore de la Roustecagnac
Claudine
Quel bonheur ! Quel bonheur !
Gély
Chut ! les gens sont jaloux. Garde donc ton bonheur pour toi.
Claudine
Vous moquez-vous ? Je ne puis le garder ; non, j'étouffe de joie.
Premier Client
Tu rayonnes, Claudine !
Deuxième Client
Eh ! qu'as-tu ?
Claudine
Jean m'envoie Cette lettre, messieurs. La cousine du roi S'est éprise de lui, mais il n'aime que moi.
Claudine, malgré Gély, lui donne la lettre ; les autres clients se groupent autour d'eux.
Premier Client
Fais voir.
Deuxième Client
Lisez un peu.
Premier Client
Ma petite, es-tu folle ? Il ne dit pas un mot de ça, sur ma parole !
Claudine
Et que dirait-il donc ?
Premier Client
Mais... il dit... qu'il a bu Du cidre...
Claudine
Non, Monsieur ! Non, vous avez mal vu ; Il n'est pas question de cidre !
Premier Client
... Qu'il déteste Son sergent, un criard...
Claudine
Mais le reste, le reste ! Tout cela, le monsieur l'a sauté, du moment Que le passage était sans intérêt.
Premier Client
Vraiment ?
Claudine
Lisez, lisez plus loin.
Premier Client
Il n'a qu'une chemise...
Claudine
Plus loin !
Premier Client
Mais que veux-tu, Claudine, que je lise ?
Claudine
Ce qu'a lu le monsieur. Faites donc l'étonné !
Premier Client
Jean te dit simplement, enfin, qu'il n'est pas né Pour mourir à la peine et pour manquer de vivres, Et qu'il éprouve un grand besoin de deux cents livres ; Et c'est tout !
Claudine
Mauvais homme ! Ah ! j'ai honte pour vous. Monsieur Gély l'avait bien dit. Allez, jaloux !
Premier Client
C'est trop fort !
Claudine
N'est-ce pas, monsieur, que c'est indigne ?
Deuxième Client
Voyons.
Claudine
Fi ! Le menteur !
Deuxième Client
Mais non, non ! Chaque ligne Est ainsi qu'il a dit. Jean parle du sergent, Jean a grand mal au ventre et grand besoin d'argent ; Rien de plus.
Claudine
Voyez bien !
Deuxième Client
J'ai lu.
À un troisième client.
Claudine
Je suis certaine Que vous voulez aussi me faire de la peine, Parce qu'on me préfère aux cousines du roi. Mais vous, Monsieur, lisez. Qu'est-ce que dit Éloi ?
Troisième Client
Qu'il se porte très bien... sauf qu'il eut la colique...
Claudine
Vous vous gaussez de moi ?
Troisième Client
Point du tout. Je m'applique ; Je lis.
Claudine
Ne s'est-il pas battu ?
Troisième Client
Non.
Claudine
Ils sont fous ! Allez, l'autre monsieur lisait bien mieux que vous !
Premier Client
Sur ce papier, bien fin qui peut lire autre chose !
Arrêtant Roustecagnac qui va s'esquiver.
Claudine
C'est là, là cependant qu'il lisait, je suppose ? Mais, monsieur Polydore, au fait, vous avez lu La lettre, vous ?
Polydore de la Roustecagnac
Tu crois ?
Claudine
Oui ! Vous avez voulu Lire.
Polydore de la Roustecagnac
J'ai distingué quelques lignes peu nettes...
Claudine
Comment ?
Polydore de la Roustecagnac
Je ne lis pas très bien sans mes lunettes.
Deuxième Client
Prenez les miennes.
Polydore de la Roustecagnac
Mais... je suis myope !
Deuxième Client
Et moi Comme vous ! Lisez donc ce qu'écrit Jean Éloi.
Polydore de la Roustecagnac
Ô l'affreux gribouillage ! On peut à peine lire. Ce n'est plus qu'un chiffon. Ma foi ! je le déchire Pour qu'on laisse Claudine un peu tranquille.
Claudine
Non, Ne la déchirez pas !
Polydore de la Roustecagnac
C'est fait !
Claudine
Fils de guenon, Traître ! Voilà pour toi ; tiens ! tiens !
Polydore de la Roustecagnac
Assez, diablesse !
Claudine
Tiens ! tiens !
Polydore de la Roustecagnac
N'abuse pas...
Claudine
Tiens ! tiens !
Polydore de la Roustecagnac
... De ta faiblesse !
Claudine
Tiens encore !
Il sort.
Polydore de la Roustecagnac
Au secours !
Scène 9
Molière, Claudine, Gély
Molière
Hein ? Des coups de bâton À monsieur Polydore ! Et pourquoi le bat-on ?
Claudine
Vous venez bien, Monsieur !
Molière
Comment ?
Claudine
Voyez : ma lettre Mise en morceaux !
Molière
Vraiment, il a pu se permettre...
Claudine
Il s'est permis de la déchirer ; c'est pourquoi Je me suis cru permis de le bâtonner, moi !
Molière
Lui ! Toi ! Sans résistance ?
Claudine
Il s'est sauvé, le lâche ! Mais ce n'est pas le pire !
Molière
Et qu'est-ce qui te fâche ?
Claudine
Personne ne m'a lu la lettre comme vous. Vous moquiez-vous, monsieur, ou s'ils étaient jaloux ? J'ai le cerveau brouillé :
Molière
Pures taquineries ! Ils se sont amusés.
Claudine
C'étaient des menteries ! Ah ! Je le savais bien !
Molière
Ne t'en tourmente plus. Et, tiens, pour faire trêve aux propos superflus, Pour te convaincre enfin, je t'apporte, Claudine, Les deux cents livres.
Claudine
Quoi, c'est pour moi ?
Molière
J'imagine Que tu ne doutes plus ?
Claudine
Non, oh non ! Tant d'argent ! C'est comme un songe...
Molière
Prends !... Le bien vient en songeant.
Claudine
Merci !
Molière
Jean reviendra près de son amoureuse.
Claudine
Comment faire pour nous acquitter ?
Molière
Sois heureuse. Tu dois tout à monsieur le prince de Conti.
Claudine
Bien vrai ?...
Molière
Pour une fois que je n'ai pas menti, Je la trouve incrédule !
Elle se retire au fond du théâtre, et s'absorbe dans la contemplation alternative de la bourse et des morceaux de la lettre qu'elle a précieusement ramassés. Pendant ce temps, Molière et Gély s'entretiennent à part sur le devant du théâtre.
Claudine
On dirait une histoire... Mais vous êtes si bon qu'il faut toujours vous croire !
Gély
C'est se tirer d'affaire à souhait... Pourtant, si Jean revient, tout entre eux sera vite éclairci. Adieu l'illusion dont elle est possédée !
Molière
Croyez-vous ?
Gély
J'en ai peur !
Molière
Aura-t-il bien l'idée De la détromper ? Soit ! mais avec passion Claudine défendra sa chère illusion ; Et, certes, Jean prendrait une peine inutile ! Bien mieux ! quand il verra que, grâces à mon style, J'ai fait de lui la fleur des amants, un vainqueur, Voudra-t-il affliger ce pauvre petit coeur Et, Jean comme devant, déchoir dans son estime ? Non ! Jean savourera sa gloire illégitime, Timidement d'abord, et puis, sans y penser, S'accommodera fort de se voir encenser !
Gély
Oui-da !
Molière
Si quelque sot, parbleu ! les lui conteste, Il soutiendra pour vrais ses combats... et le reste !
Gély
Diable d'homme !
Molière
Au besoin, on verra Jean Éloi En jurer sur l'honneur, presque de bonne foi ; A force de brocher en neuf sur l'ancien thème, Il finira, qui sait ? par y croire lui-même Plus que Claudine !
Gély
Ah ! ah !
Scène 10
Le Messager d'Aniane, Gély, Claudine, Polydore de la Roustecagnac, Molière
Le Messager d'Aniane
Le voilà, le coquin ! Oh ! comme je lui vais trouer le casaquin !
Gély
Es-tu fou ?
Le Messager d'Aniane
Non.
Gély
Attends.
Le Messager d'Aniane
Il m'a pris pour un autre, Le laid museau !
Claudine
Le laid museau...
Le Messager d'Aniane
Quoi ?
Claudine
C'est le vôtre !
Le Messager d'Aniane
Petit serpent, veux-tu...
Claudine
Parlez donc de museaux ! J'éborgnerai le vôtre avec ces grands ciseaux, Si vous osez toucher au monsieur.
Gély
Viens, compère ! C'était pour rire...
Menaçant Claudine.
Le Messager d'Aniane
Ah bah ! Mais, petite vipère !...
Gély
Viens, je te raserai gratis.
Le Messager d'Aniane
Bon ! mais enfin...
Gély
C'est moi...
Riant aux éclats en montrant Molière.
Il va tendre la main à Molière.
Le Messager d'Aniane
Toi qui lui fis gober !... Il n'est pas fin ! Il a cru qu'on t'avait pendu, la bonne bête ! Ma foi ! Je te pardonne...
Polydore de la Roustecagnac
On me veut mettre en tête, Monsieur ! que vous avez tout à l'heure, en ces lieux, Contre moi-même ourdi des complots odieux, Et que je suis en butte à vos perfides ruses.
Molière
Pouvez-vous croire ?...
Polydore de la Roustecagnac
Non. J'accepte vos excuses.
Claudine
Des excuses ! c'est vous qui tout de suite, ici...
Polydore de la Roustecagnac
Ai-je froissé quelqu'un ? Soit ! je m'excuse aussi. Ah ! si tu n'étais point d'un sexe que j'honore !...
Claudine
Il ne vous le rend pas !
Comme Roustecagnac, embarrassé, fait mine de se fouiller, il lui présente un écu d'argent.
Molière
Chut ! Monsieur Polydore, Faites-nous une grâce ! allez au cabaret Quérir une bouteille, ou deux, de bon clairet... Pour moi !
Le Messager d'Aniane
C'est le plus sot qui régale, pardine !
Dans la représentation donnée par la Comédie-Française au théâtre de Pézenas, le 8 août 1897, pour l'inauguration du Monument de Molière, voici comment la pièce était distribuée : Molière, M. Baillet ; Gély, M. Veyret ; Roustecagnac, M. Villain ; le Messager, M. Esquier ; un Client, M. Gaudy ; Claudine, Mlle Kalb.
A la fin de la comédie, M. Baillet s'avança vers la rampe et adressa au public les vers suivants, rimés pour la circonstance :
Molière
Nous boirons tous ensemble aux amours de Claudine. Mesdames et messieurs, c'est ainsi que jadis Votre pays charmant, doux comme un paradis, Ensoleilla de joie et de chaude lumière La fleur de ce génie errant qui fut Molière. Honneur à Pézenas, dont l'hospitalité Recommence pour lui dans l'immortalité !