Comédie · 1897

Le barbier de pézenas

de Léon Valade

Représentation
≈ 28 min
Distribution
1 femme, 7 hommes
Répliques
358
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Molière H 108 ≈ 11 min 9
Polydore de la Roustecagnac H 45 ≈ 5 min 4
Claudine F 94 ≈ 5 min 6
Gély H 55 ≈ 3 min 7
Le Messager d'Aniane H 34 ≈ 2 min 2
Premier Client H 11 ≈ 1 min 1
Deuxième Client H 7 ≈ 1 min 1
Troisième Client H 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Barbier de Pézenas
Molière absent
Polydore de la Roustecagnac absentabsentabsentabsentabsentabsent
Claudine absentabsentabsentabsent
Gély absentabsentabsent
Le Messager d'Aniane absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Premier Client absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Deuxième Client absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Troisième Client absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Barbier de Pézenas

Scène 1

Gély, Molière, Claudine

Gély

C'est fait, Monsieur Molière.

Molière

Et fait on ne peut mieux ! Maître Gély, vraiment vous êtes merveilleux ; Grâce à votre rasoir, qu'on me prônait d'avance Pour sa lame trempée aux sources de Jouvence, Me voilà rajeuni.

Gély

Vous êtes donc bien vieux, À trente ans ?

Molière

J'en ai cent par les jours pluvieux !

Gély

Mais il fait grand soleil, et Pézenas flamboie Sous un ciel tout azur.

Molière

Aussi j'ai l'âme en joie.

Gély

Gageons que vous avez dîné, vous !

Molière

Oui. Pourquoi Cette question ?

Gély

C'est... que je suis à jeun, moi, Et que je meurs de faim !

Molière

Eh bien ! qui vous empêche D'arroser un bon plat d'une bouteille fraîche ?

Gély

Joseph ne revient pas de chez le Président ; Je suis seul.

Molière

Baste ! Allez vous mettre sous la dent Quelque chose, Gély. Je garde la boutique.

Gély

Vous ? Oh !

Molière

Je répondrai, s'il vient quelque pratique.

Gély

Raserez-vous ?

Claudine

Monsieur ! La soupe refroidit Depuis un grand quart d heure !

Gély

Et ce garçon maudit Ne rentre pas !...

Claudine

Monsieur ! je vous dis que la soupe Est froide !

Gély

Bien, Claudine !

Molière

Allez, Gély. Ma troupe À cette heure, parbleu ! Peut se passer de moi. Vos clients attendront en bavardant.

Gély

Ma foi, J'accepte ! Peu d'entre eux sont venus, et je tremble De les voir tout à l'heure arriver tous ensemble. Je me hâte, excusez...

Molière

Bon ! Ne vous hâtez pas. Une sage lenteur règle les bons repas ; Et lorsque l'on s'étouffe en avalant trop vite, C'est aux héritiers seuls que la chère profite !

Il va pour sortir, puis revient.

Gély

Si je dois étouffer, c'est de rire, un beau jour Qu'à mes pauvres clients vous jouerez quelque tour. Ménagez-les un peu ! Pardon, j'oubliais...

Molière

Qu'est-ce ?

Gély

J'oubliais de verser ma monnaie à ma caisse.

Molière

Versez, maître Gély, versez dans les deux trous : Ici l'argent ; et là, n'est-ce pas ? les gros sous. Siège ou coffre, ce meuble est d'espèce indécise.

Gély

Je m'en sers pour avoir une fortune... assise.

Claudine

Monsieur !

Molière

Bon appétit !

Claudine

J'ai faim ; venez manger !

Scène 2

Molière

Entre le messager d'Aniane.

Molière

Brave homme ! Gai de coeur et de cerveau léger, Dans ce joli pays qu'un ciel si doux caresse, Il va toujours son train, sans émoi, sans paresse, Ignorant les jours noirs, les désespoirs, l'ennui, Gras, se multipliant... C'est le bonheur... pour lui ! Il a la comédie humaine à domicile ; Il s'acquitte, en riant, de son métier facile, Et, loin de payer, lève un impôt sur l'argent De tout ce monde absurde, inquiet et changeant. Je viens, parbleu ! Moi-même apprendre en sa boutique Ce que ne m'apprendraient ni la sagesse antique, Ni les auteurs du jour. L'homme le plus banal Devient, pour qui sait lire, un livre original ; Et bien souvent, c'est en taillant une bavette Avec un sot, qu'on voit de quoi la vie est faite. Voir, tout est là !

Scène 3

Le Messager d'Aniane, Molière

Le Messager d'Aniane

Bonjour la compagnie !... Eh ! toi, Qu'as-tu donc à bayer aux mouches ? Rase-moi, Et plus vite que ça !...

Molière

Monsieur...

Le Messager d'Aniane

Debout ! te dis-je. Pourquoi regardes-tu mon nez, comme un prodige ? Tu me regarderas quand je serai rasé ; Je serai bien plus beau !

Molière

Mais...

Le Messager d'Aniane

C'est bon... trop jasé !

Molière

Je ne suis pas...

Le Messager d'Aniane

Voyons, tête et ventre ! Du linge ! Et puis la savonnette ! Eh ! Va donc, jeune singe, Au lieu de grimacer en te croisant les bras ! Tu pourras bavarder quand tu me raseras... Je suis le messager ; j'arrive d'Aniane.

Molière

Ah !

Le Messager d'Aniane

Je n'ai pas le temps d'attendre, tête d'âne ! J'ai vingt lettres encore à porter, triple oison ! Il s'en trouve une pour quelqu'un de la maison, Au fait !

Molière

Ah ?

Le Messager d'Aniane

Voilà, tiens !

Molière

Elle est pour la servante Claudine.

Le Messager d'Aniane

Allons, ma barbe !

Molière

Il faut donc que j'invente Une barbe impossible !

Le Messager d'Aniane

Allons ! Je suis pressé ; Un autre aurait fini, tu n'as pas commencé !

À part.

Il savonne le messager.

Molière

Baste ! une fois en train, monsieur, j'ai la main prompte. Je vais l'expédier plus vite qu'il ne compte !

Le Messager d'Aniane

Me savonneras-tu pendant l'éternité ?

Molière

Un moment !

Le Messager d'Aniane

Prends bien garde à mon grain de beauté.

Molière

Vous n'avez rencontré personne sur la route ?

Le Messager d'Aniane

Non !

Molière

L'on ne vous a pas attaqué ?

Le Messager d'Aniane

Non, sans doute. Dis-moi donc un peu, toi, qui m'aurait attaqué ?

Molière

Vous n'avez pas été suivi, surpris, traqué ?

Le Messager d'Aniane

Non, vrai Dieu ! Je n'ai vu que quatre lavandières Près du pont.

Molière

Les brigands et les incendiaires, Vous ne les avez pas aperçus ?

Le Messager d'Aniane

Quels brigands ? Que veux-tu dire avec tes airs extravagants ?

Molière

Ils ont pillé, brûlé, tué !...

Le Messager d'Aniane

Miséricorde !

Molière

Vous n'avez pas vu ?...

Le Messager d'Aniane

Quoi ?

Molière

Le fer, le feu, la corde ! Les huguenots maudits sont descendus, hélas ! Des montagnes ! Ils sont venus dans Pézenas.

Le Messager d'Aniane

Peut-être ils reviendront ?

Molière

Hélas ! Mon pauvre maître, Il ne reviendra pas de leurs griffes, peut-être !

Le Messager d'Aniane

Tu crois ?

Molière

Les bandits l'ont probablement pendu.

Le Messager d'Aniane

Pendu ?

Molière

Pendu !

Le Messager d'Aniane

Seigneur ! Ai-je bien entendu ?

Molière

Ils nous pendront sans doute aussi, nous, tout à l'heure. Mais votre barbe...

Le Messager d'Aniane

Non !

Molière

Du calme !

même jeu que plus haut.

Le Messager d'Aniane

Que je meure Si je reste un instant de plus !

Molière

Oh ! vous mourrez En partant aussi bien qu'en restant... Demeurez !

Le Messager d'Aniane

Adieu !

Molière

Vaut-il pas mieux que nous mourions ensemble ?

Le Messager d'Aniane

Meurs tout seul ! Lâche-moi.

Molière

Prenez garde ! il me semble Voir un agneau courir au-devant du boucher...

Il se sauve encore tout barbouillé.

Le Messager d'Aniane

Homme ou diable, à la fin, veux-tu bien me lâcher !

Scène 4

Molière

Rentre Gély.

Molière

Attendez ! — Où court-il ? Il ne court pas ; il vole, Il a des ailes... oui, comme une dinde folle !... Allons, bon ! Il trébuche !... Il tombe sur le nez... 1-f Il reprend son élan... Les gens sont étonnés... Il court, il va toujours... On l'apostrophe, on crie... On crie : « Au vol ! » On crie : « Au feu ! » Quelle furie ! Le voilà disparu...

Scène 5

Gély, Molière

Gély

Qui donc ?

Molière

Personne.

Gély

Encor Un tour de votre sac contre quelque butor ?

Molière

J'ai tenté l'impossible ! Est-il quelque ressource, Mon maître, pour raser les lièvres à la course ?

Gély

Vous savez sans rasoir faire la barbe aux gens ! Quatre à quatre, malgré vos conseils obligeants, J'avalais les morceaux, me disant : « Si je tarde, Que va-t-il inventer ? »

Scène 6

Polydore de la Roustecagnac, Gély, Molière, Claudine

Polydore de la Roustecagnac

Bonnes gens, Dieu vous garde !

Bas, à Molière.

Gély

Pour vous servir, monsieur de la Roustecagnac ! Vous reste-t-il encore un tour dans votre sac ?

Molière

Peut-être. Nous verrons...

Polydore de la Roustecagnac

Maître Gély, l'épée Que tu vois, ce matin fut d'un sang noir trempée.

Gély

Ciel !

Au milieu du récit de Roustecagnac, Claudine est entrée, apportant de l'eau chaude, et s'est arrêtée à écouter.

Polydore de la Roustecagnac

J'avais rendez-vous, au fond du petit bois, Avec une marquise, à laquelle parfois Il m'est permis de rendre un tendre et juste hommage. J'arrive. Elle me dit en son gentil ramage : « Polydore ! Pourquoi me faire attendre ainsi ? » Je la console avec un baiser ; quand voici Trois grands drôles, masqués de noir, portant cuirasse, Qui sortent des taillis pendant que je l'embrasse Et veulent arracher la belle de mon sein. Je dégaine, aussitôt que je vois leur dessein ; Mon corps fait un rempart à la dame éplorée, Et le premier des trois, la panse perforée, Tombe ! Des deux coquins qui restent, l'un s'enfuit, L'autre veut lutter ; mais, pour qu'il s'en aille instruit Du respect que l'on doit aux dames non pareilles, Je lui coupe, d'un coup preste, les deux oreilles !...

Molière

Quoi ! Les deux à la fois ?

Il fouille dans toutes ses poches.

Polydore de la Roustecagnac

Les deux, n'en doutez point ! Je les ai là, dans les poches de mon pourpoint ; Vous allez voir. Tiens ! Tiens ! Où donc sont-elles ?... Diantre ! Quelque chien trop goulu, n'ayant rien dans le ventre, A dû les y happer sans vergogne, tandis Que je réconfortais la belle, cadédis !

Gély

Bravo !

Molière

Mais quels étaient ces ravisseurs de femmes ?

Polydore de la Roustecagnac

Je crois savoir qui les soudoya, les infâmes. Oui, vous n'ignorez pas qu'ici, le mois dernier, Dans le pavillon vieux, près du pont au meunier, Trois jours, incognito, resta Mademoiselle...

Gély

Mademoiselle qui ?

Polydore de la Roustecagnac

Mais, tête de crécelle, La cousine du roi.

Gély

Vous êtes sûr ?

Polydore de la Roustecagnac

Parbleu !

Gély

Bah ! qu'avait-elle à faire ici ?

Polydore de la Roustecagnac

Cherchez un peu.

Molière

Une intrigue amoureuse a dû l'amener...

Polydore de la Roustecagnac

Juste !

Molière

Et le mortel heureux que cette dame auguste Voulut bien distinguer ?...

Molière et Gély feignent de méditer profondément.

Polydore de la Roustecagnac

Cherchez un peu. C'est moi !

Gély

C'est vous que distingua la cousine du roi ? Vive Dieu ! Touchez là, mon heureux gentilhomme...

Polydore de la Roustecagnac

Cela vous surprend ?

Gély

Moi ? Non !... C'est très simple, en somme.

Polydore de la Roustecagnac

Vous ne deviniez pas ?

Gély

Benêt, homme ingénu, Sot que je suis !

Molière

Comment vous a-t-elle connu ?

Polydore de la Roustecagnac

Voici. Les grands amis qu'à la cour je possède, Sans cesse lui parlaient d'un homme à qui tout cède. Voulait-elle du bien à quelque beau seigneur ? « Si ce galant,'à qui vous faites trop d'honneur, Vous semble, disaient-ils, mériter qu'on l'adore, Que penseriez-vous donc de monsieur Polydore De la Roustecagnac, le coq du Languedoc ! Près de lui, les plus fiers de nos porteurs d'estoc, Les plus beaux, paraîtraient des valets de charrue. » Sur ces récits, elle est, pour me voir, accourue, M'a cherché, m'a trouvé, s'est éprise de moi.

Molière

Lui fûtes-vous cruel ?

Polydore de la Roustecagnac

Tout d'abord, oui, ma foi ! Je suis de Pézenas.

Molière

Mais vous devîntes tendre ?

Polydore de la Roustecagnac

Il n'était pas séant de la trop faire attendre.

Molière

Non.

Il fouille de nouveau dans toutes ses poches.

Polydore de la Roustecagnac

Le jour même où, las de la tant rudoyer, Je laissais la princesse enfin me... tutoyer, Sur un ordre du roi, prévenu par l'envie, Elle me fut, malgré ses pleurs, soudain ravie. Mais avant de partir elle aposta les gens De là-bas, pour lutter contre mes goûts changeants, Et m'empêcher d'aimer toute autre créature. Elle m'écrit. Si vous voyiez son écriture ! Tenez... Mais qu'ai-je fait de tous ses billets doux ? Je les avais serrés, j'en suis sûr, là-dessous. Les voici !... Non. Mordiou ! qui m'a pris ces merveilles ?

Claudine rit sous cape.

Molière

C'est peut-être le chien qui vola les oreilles.

Polydore de la Roustecagnac

Quel chien ? Ah ! oui, c'est vrai. Le maudit chien ! J'avais L'esprit ailleurs ; c'est bien à lui que je rêvais !

Claudine

Hi ! hi ! hi !

Polydore de la Roustecagnac

Qu'as-tu donc à rire ?

Roustecagnac s'assoit.

Claudine

Je me mouche !

Claudine

Hi ! hi !

Polydore de la Roustecagnac

Te moques-tu ? qu'est-ce encore ?

Claudine

Une mouche M'a chatouillé le nez... Hi ! hi !...

Polydore de la Roustecagnac

Te tairas-tu, Péronnelle ?... Voyez ce petit air pointu !

Scène 7

Molière, Claudine, Gély, Polydore de la Roustecagnac, Le Garçon de Gély

Pendant cette scène, Gély et son garçon rasent Roustecagnac et les clients.

Molière

Paix là, Claudine ! On m'a chargé de te remettre Quelque chose...

Claudine

Quoi donc ?... À moi ?...

Molière

Tiens, cette lettres.

Claudine

Une lettre ? Ah ! bien sûr, ça vient de Jean Éloi. Il est, vous le savez, au service du roi ; Il m'écrit quand il peut.

Gély

Et qu'est-ce qu'il te conte ? C'est ton amoureux ?

Claudine

Oui.

Gély

Quoi ! Tu n'as pas de honte ?

Claudine

En tout bien, tout honneur !

Gély

Vrai ?

Claudine

C'est mon fiancé. Lisez-moi cela.

Montrant Molière.

Gély

Moi ? C'est que je suis pressé. Donne plutôt ta lettre à ce monsieur-là. Donne... Vite !... Il te la lira, vois-tu, mieux que personne.

Claudine

Voulez-vous ? Je ne sais pas lire.

Il ouvre et regarde la lettre.

Molière

Oui, mon enfant. Diable ! il faut déchiffrer la chose auparavant. Jean n'est pas un grand clerc, et sans subir l'entrave D'aucune règle, il va du grenier à la cave !

Claudine

Ah ! Monsieur, Jean passait tout son temps de loisir À la cave pour boire, au grenier pour dormir ; Il est resté le même.

Polydore de la Roustecagnac

Elle rit, la petite !

Molière

Tu l'aimes, ainsi fait ?

Gély

Il se dégrise vite ; Et puis, le bon vin rend plus tendre Jean Éloi.

Polydore de la Roustecagnac

Je n'en ai pas besoin pour être aimable, moi !

Claudine

Voulez-vous bien rester tranquille, ou je vous lance Un soufflet !

Polydore de la Roustecagnac

Oh ! Que non !

Claudine

Le monsieur lit. Silence !

S'interrompant.

Reprenant.

Molière

« Ma Claudine ! je prends la plume en cet instant Pour te faire assavoir que je suis bien portant ; Cependant l'autre jour j'eus de fortes coliques, Après avoir trop bu de cidre... » Ô bucoliques ! « Le sergent crie. On est très mal nourri. Je n'ai Qu'une chemise à mettre. Ah ! je n'étais pas né Pour mourir à la peine et pour manquer de vivres ! Si je pouvais trouver seulement deux cents livres, Pour revenir chez nous ! » Signé : « Jean. » - Animal, Que l'on aime si bien et qui répond si mal !

Claudine

Que dit Jean ?

Molière

Elle croit qu'il lui dit des merveilles. Comme elle tend déjà ses petites oreilles ! Lui lirai-je ceci tout sec ?... Nous broderons.

Claudine

Il écrit bien, monsieur ?

Molière

Il fait les 0 bien ronds.

Claudine

Que m'écrit-il ?

Feignant de lire sur la lettre ce qu'il dit.

Molière

Voici ce qu'il te mande, écoute ! « Claudine, m'aimes-tu ? Moi, je t'aime de toute Ma force... Il est bien dur le service du Roi ; Mais mon plus grand chagrin, c'est d'être loin de toi ! »

Claudine

Hein, Monsieur ? Comme il m'aime !

Molière

« Et de loin, ma Claudine, Je crois te voir, je vois ta prunelle mutine, Ta bouche aux blanches dents où le rire est si prompt, Tes cheveux bruns, si bien arrangés sur ton front, Ta fossette au menton, ta fossette à la joue, Tes narines au vent, et ta gentille moue De jeune chat qui veut boire du lait trop chaud... »

Claudine

Hein ? comme il se souvient de moi, monsieur ! Il faut' Qu'il m'aime joliment !

Molière

« Je songe avec délice À ce que j'entrevois sous ton fichu qui glisse... »

Claudine

Oh !

Molière

Pourquoi le fermer ? Il ne verra plus rien.

Claudine

Il en voit bien assez ! - Lisez ; vous lisez bien, Mon bon monsieur !

Molière

« Tout ça me trouble, et je m'arrête : Car je deviendrais lâche, ou je perdrais la tête ! - Sais-tu que nous avons livré bataille ? »

Claudine

Non !

Molière

« Trois jours et quatre nuits a tonné le canon. C'était terrible... »

Claudine

Dieu !

Molière

« Nous vivions dans la flamme ; Nous aimions le danger qui nous grandissait l'âme ; Sans reculer d'un pas et sans perdre nos rangs, Nous marchions à travers les morts et les mourants. »

Claudine

Qu'il est brave !

Polydore de la Roustecagnac

C'est beau, la guerre, ma colombe !

Molière

« J'eus le bras fracassé soudain par une bombe... »

Claudine

Jésus !

Haut, à Claudine autour de laquelle on s'est empressé et qui revient à elle.

Molière

La fiction m'a trop loin emporté. Pauvre Claudine ! Écoute !

Claudine

Oh ! Quelle atrocité ! Me tuer mon Jean ! — Roi maudit ! guerre maudite ! Je vais mourir aussi !... Plus d'espoir !...

Molière

Mais, petite, Attends !..

Claudine

Mon pauvre Jean !...

Gély

Ne pleure pas si fort, Sotte ! Puisqu'il t'écrit, c'est donc qu'il n'est pas mort.

Claudine

C'est vrai !

Gély

Si pour un bras de moins il en est quitte...

Claudine

Manchot ! Mon Jean manchot !

Feignant de reprendre sur la lettre.

Molière

Mais attends donc la suite ! Pourquoi m'interromps-tu ? « J'eus le bras fracassé... »

Claudine

Seigneur !...

Molière

« Heureusement que, vite et bien pansé, Je guéris ! »

Claudine

Quel bonheur ! Tenez, de bonne grâce Laissez-vous embrasser, Monsieur !

Molière

Embrasse !

Polydore de la Roustecagnac

Embrasse !

Deux clients et le garçon de Gély sont entrés successivement.

Claudine

Pas vous, vilain magot !

Polydore de la Roustecagnac

Voilà ! Tous ces témoins L'intimident, Gély ; mais dans les petits coins, Quand nul ne nous observe, elle est moins difficile.

Claudine

Que dit-il ?

Polydore de la Roustecagnac

Rien !

Gély

Bonjour, Monsieur.

Roustecagnac se lève furieux et se rassoit aux rires des assistants. Le garçon barbier, après avoir été grondépar Gély pour son retard, se met à raser un client.

Claudine

Grand imbécile !

Molière

Ce n'est pas tout.

Claudine

Voyons !

Molière

« Ma guérison, — un peu Miraculeuse, — et ma belle tenue au feu Firent, comme l'on dit, quelque bruit dans le monde. »

Claudine

Ah !

Molière

« De tous les côtés on s'en vint à la ronde Me voir, palper mon bras et me questionner ; Et je fus invité tous les jours à dîner. »

Claudine

Vraiment, on s'en venait le voir par ribambelles ?

Molière

« Il vint de grands seigneurs et des dames bien belles, Plus belles qu'on n'en vit jamais dans nos cantons... »

Claudine

Des dames !

Gély

C'est fini pour vous, Monsieur.

Molière

Tâtons Ce petit coeur encor... Comme elle est aux écoutes !

Gély

À qui le tour, messieurs ?

Molière

« La plus belle de toutes S'est éprise pour moi d'un violent amour... »

Claudine

Pour lui ? Pas pour lui ! Non !

Molière

« Elle me fait la cour Et veut absolument être ma femme... »

Gély

Diable !

Claudine

Ah ! Si je la tenais !...

Gély

Ce serait effroyable !

Claudine

Sa femme ! Être sa femme !

Molière

« Elle est folle de moi. On m'affirme qu'elle est la cousine du Roi. »

Claudine

La cousine ?...

Polydore de la Roustecagnac

Du Roi ?

Bas, à Gély, en lui montrant Roustecagnac.

Molière

C'est écrit. Sait-il lire ?

Gély

Non ! Je comprends ; allez toujours.

Polydore de la Roustecagnac

C'est du délire. La cousine !...

Claudine

Du Roi !

Polydore de la Roustecagnac

Chansons !

Molière

Voyez plutôt !

Polydore de la Roustecagnac

C'est vrai. Continuez, je tombe de mon haut.

Molière

Dois-je continuer ?

Claudine

Oui, certes !

Polydore de la Roustecagnac

Ô les femmes ! Pour un pareil lourdaud nourrir de telles flammes !

Claudine

Ce n'est pas un lourdaud.

Gély

Non, c'est un sac à vin.

Claudine

Méchant !

Continuant.

Molière

Ne pleure pas. Attends ! « Mais c'est en vain Qu'elle m'aime... »

Claudine

Il le dit ?

Molière

« Va ! Ces mademoiselles Ne sont pas faites plus pour moi que moi pour elles... »

Gély

Es-tu contente ?

Claudine

Oh ! oui.

Molière

«... Je n'ai pas un moment De bonheur loin de toi. Si j'avais seulement Deux cents livres, vois-tu, je reviendrais bien vite. Là-dessus, je t'embrasse à t'étouffer, petite Claudine !... Plus qu'un mot : garde-moi bien ta foi, Si tu ne veux la mort du pauvre Jean Eloi. »

Claudine

Quel coeur franc ! que c'est bon d'être aimé comme on aime ! Il me préférerait à la Reine elle-même. Vous m'avez fait du bien, bien du bien, en lisant La lettre à Jean, Monsieur. Donnez !

À Gély, à mi-voix.

Molière

Tiens ! À présent, Gély, je m'en vais faire un tour à mon théâtre. La petite est charmante ; et quant à ce bellâtre, Il m'a fort amusé. Peut-être quelque jour En divertirons-nous la ville.

Gély

Ou bien la Cour.

Molière

Flatteur !

Gély

Vous flatter, moi ? Non... Vertu de ma vie ! Vous irez loin, c'est moi qui vous le certifie.

Molière

Foi de maître barbier !

Gély

Je n'ai pas d'autre foi ! Vous n'en ferez pas moins rire même le Roi.

Molière

S'il veut bien m'écouter !

Le Garçon de Gély

Monsieur, la barbe est faite.

Molière

Veillez sur la petite ! Au revoir, bon prophète !

Scène 8

Claudine, Gély, Premier Client, Deuxième Client, Troisième Client, Polydore de la Roustecagnac

Claudine

Quel bonheur ! Quel bonheur !

Gély

Chut ! les gens sont jaloux. Garde donc ton bonheur pour toi.

Claudine

Vous moquez-vous ? Je ne puis le garder ; non, j'étouffe de joie.

Premier Client

Tu rayonnes, Claudine !

Deuxième Client

Eh ! qu'as-tu ?

Claudine

Jean m'envoie Cette lettre, messieurs. La cousine du roi S'est éprise de lui, mais il n'aime que moi.

Claudine, malgré Gély, lui donne la lettre ; les autres clients se groupent autour d'eux.

Premier Client

Fais voir.

Deuxième Client

Lisez un peu.

Premier Client

Ma petite, es-tu folle ? Il ne dit pas un mot de ça, sur ma parole !

Claudine

Et que dirait-il donc ?

Premier Client

Mais... il dit... qu'il a bu Du cidre...

Claudine

Non, Monsieur ! Non, vous avez mal vu ; Il n'est pas question de cidre !

Premier Client

... Qu'il déteste Son sergent, un criard...

Claudine

Mais le reste, le reste ! Tout cela, le monsieur l'a sauté, du moment Que le passage était sans intérêt.

Premier Client

Vraiment ?

Claudine

Lisez, lisez plus loin.

Premier Client

Il n'a qu'une chemise...

Claudine

Plus loin !

Premier Client

Mais que veux-tu, Claudine, que je lise ?

Claudine

Ce qu'a lu le monsieur. Faites donc l'étonné !

Premier Client

Jean te dit simplement, enfin, qu'il n'est pas né Pour mourir à la peine et pour manquer de vivres, Et qu'il éprouve un grand besoin de deux cents livres ; Et c'est tout !

Claudine

Mauvais homme ! Ah ! j'ai honte pour vous. Monsieur Gély l'avait bien dit. Allez, jaloux !

Premier Client

C'est trop fort !

Claudine

N'est-ce pas, monsieur, que c'est indigne ?

Deuxième Client

Voyons.

Claudine

Fi ! Le menteur !

Deuxième Client

Mais non, non ! Chaque ligne Est ainsi qu'il a dit. Jean parle du sergent, Jean a grand mal au ventre et grand besoin d'argent ; Rien de plus.

Claudine

Voyez bien !

Deuxième Client

J'ai lu.

À un troisième client.

Claudine

Je suis certaine Que vous voulez aussi me faire de la peine, Parce qu'on me préfère aux cousines du roi. Mais vous, Monsieur, lisez. Qu'est-ce que dit Éloi ?

Troisième Client

Qu'il se porte très bien... sauf qu'il eut la colique...

Claudine

Vous vous gaussez de moi ?

Troisième Client

Point du tout. Je m'applique ; Je lis.

Claudine

Ne s'est-il pas battu ?

Troisième Client

Non.

Claudine

Ils sont fous ! Allez, l'autre monsieur lisait bien mieux que vous !

Premier Client

Sur ce papier, bien fin qui peut lire autre chose !

Arrêtant Roustecagnac qui va s'esquiver.

Claudine

C'est là, là cependant qu'il lisait, je suppose ? Mais, monsieur Polydore, au fait, vous avez lu La lettre, vous ?

Polydore de la Roustecagnac

Tu crois ?

Claudine

Oui ! Vous avez voulu Lire.

Polydore de la Roustecagnac

J'ai distingué quelques lignes peu nettes...

Claudine

Comment ?

Polydore de la Roustecagnac

Je ne lis pas très bien sans mes lunettes.

Deuxième Client

Prenez les miennes.

Polydore de la Roustecagnac

Mais... je suis myope !

Deuxième Client

Et moi Comme vous ! Lisez donc ce qu'écrit Jean Éloi.

Polydore de la Roustecagnac

Ô l'affreux gribouillage ! On peut à peine lire. Ce n'est plus qu'un chiffon. Ma foi ! je le déchire Pour qu'on laisse Claudine un peu tranquille.

Claudine

Non, Ne la déchirez pas !

Polydore de la Roustecagnac

C'est fait !

Claudine

Fils de guenon, Traître ! Voilà pour toi ; tiens ! tiens !

Polydore de la Roustecagnac

Assez, diablesse !

Claudine

Tiens ! tiens !

Polydore de la Roustecagnac

N'abuse pas...

Claudine

Tiens ! tiens !

Polydore de la Roustecagnac

... De ta faiblesse !

Claudine

Tiens encore !

Il sort.

Polydore de la Roustecagnac

Au secours !

Scène 9

Molière, Claudine, Gély

Molière

Hein ? Des coups de bâton À monsieur Polydore ! Et pourquoi le bat-on ?

Claudine

Vous venez bien, Monsieur !

Molière

Comment ?

Claudine

Voyez : ma lettre Mise en morceaux !

Molière

Vraiment, il a pu se permettre...

Claudine

Il s'est permis de la déchirer ; c'est pourquoi Je me suis cru permis de le bâtonner, moi !

Molière

Lui ! Toi ! Sans résistance ?

Claudine

Il s'est sauvé, le lâche ! Mais ce n'est pas le pire !

Molière

Et qu'est-ce qui te fâche ?

Claudine

Personne ne m'a lu la lettre comme vous. Vous moquiez-vous, monsieur, ou s'ils étaient jaloux ? J'ai le cerveau brouillé :

Molière

Pures taquineries ! Ils se sont amusés.

Claudine

C'étaient des menteries ! Ah ! Je le savais bien !

Molière

Ne t'en tourmente plus. Et, tiens, pour faire trêve aux propos superflus, Pour te convaincre enfin, je t'apporte, Claudine, Les deux cents livres.

Claudine

Quoi, c'est pour moi ?

Molière

J'imagine Que tu ne doutes plus ?

Claudine

Non, oh non ! Tant d'argent ! C'est comme un songe...

Molière

Prends !... Le bien vient en songeant.

Claudine

Merci !

Molière

Jean reviendra près de son amoureuse.

Claudine

Comment faire pour nous acquitter ?

Molière

Sois heureuse. Tu dois tout à monsieur le prince de Conti.

Claudine

Bien vrai ?...

Molière

Pour une fois que je n'ai pas menti, Je la trouve incrédule !

Elle se retire au fond du théâtre, et s'absorbe dans la contemplation alternative de la bourse et des morceaux de la lettre qu'elle a précieusement ramassés. Pendant ce temps, Molière et Gély s'entretiennent à part sur le devant du théâtre.

Claudine

On dirait une histoire... Mais vous êtes si bon qu'il faut toujours vous croire !

Gély

C'est se tirer d'affaire à souhait... Pourtant, si Jean revient, tout entre eux sera vite éclairci. Adieu l'illusion dont elle est possédée !

Molière

Croyez-vous ?

Gély

J'en ai peur !

Molière

Aura-t-il bien l'idée De la détromper ? Soit ! mais avec passion Claudine défendra sa chère illusion ; Et, certes, Jean prendrait une peine inutile ! Bien mieux ! quand il verra que, grâces à mon style, J'ai fait de lui la fleur des amants, un vainqueur, Voudra-t-il affliger ce pauvre petit coeur Et, Jean comme devant, déchoir dans son estime ? Non ! Jean savourera sa gloire illégitime, Timidement d'abord, et puis, sans y penser, S'accommodera fort de se voir encenser !

Gély

Oui-da !

Molière

Si quelque sot, parbleu ! les lui conteste, Il soutiendra pour vrais ses combats... et le reste !

Gély

Diable d'homme !

Molière

Au besoin, on verra Jean Éloi En jurer sur l'honneur, presque de bonne foi ; A force de brocher en neuf sur l'ancien thème, Il finira, qui sait ? par y croire lui-même Plus que Claudine !

Gély

Ah ! ah !

Scène 10

Le Messager d'Aniane, Gély, Claudine, Polydore de la Roustecagnac, Molière

Le Messager d'Aniane

Le voilà, le coquin ! Oh ! comme je lui vais trouer le casaquin !

Gély

Es-tu fou ?

Le Messager d'Aniane

Non.

Gély

Attends.

Le Messager d'Aniane

Il m'a pris pour un autre, Le laid museau !

Claudine

Le laid museau...

Le Messager d'Aniane

Quoi ?

Claudine

C'est le vôtre !

Le Messager d'Aniane

Petit serpent, veux-tu...

Claudine

Parlez donc de museaux ! J'éborgnerai le vôtre avec ces grands ciseaux, Si vous osez toucher au monsieur.

Gély

Viens, compère ! C'était pour rire...

Menaçant Claudine.

Le Messager d'Aniane

Ah bah ! Mais, petite vipère !...

Gély

Viens, je te raserai gratis.

Le Messager d'Aniane

Bon ! mais enfin...

Gély

C'est moi...

Riant aux éclats en montrant Molière.

Il va tendre la main à Molière.

Le Messager d'Aniane

Toi qui lui fis gober !... Il n'est pas fin ! Il a cru qu'on t'avait pendu, la bonne bête ! Ma foi ! Je te pardonne...

Polydore de la Roustecagnac

On me veut mettre en tête, Monsieur ! que vous avez tout à l'heure, en ces lieux, Contre moi-même ourdi des complots odieux, Et que je suis en butte à vos perfides ruses.

Molière

Pouvez-vous croire ?...

Polydore de la Roustecagnac

Non. J'accepte vos excuses.

Claudine

Des excuses ! c'est vous qui tout de suite, ici...

Polydore de la Roustecagnac

Ai-je froissé quelqu'un ? Soit ! je m'excuse aussi. Ah ! si tu n'étais point d'un sexe que j'honore !...

Claudine

Il ne vous le rend pas !

Comme Roustecagnac, embarrassé, fait mine de se fouiller, il lui présente un écu d'argent.

Molière

Chut ! Monsieur Polydore, Faites-nous une grâce ! allez au cabaret Quérir une bouteille, ou deux, de bon clairet... Pour moi !

Le Messager d'Aniane

C'est le plus sot qui régale, pardine !

Dans la représentation donnée par la Comédie-Française au théâtre de Pézenas, le 8 août 1897, pour l'inauguration du Monument de Molière, voici comment la pièce était distribuée : Molière, M. Baillet ; Gély, M. Veyret ; Roustecagnac, M. Villain ; le Messager, M. Esquier ; un Client, M. Gaudy ; Claudine, Mlle Kalb.

A la fin de la comédie, M. Baillet s'avança vers la rampe et adressa au public les vers suivants, rimés pour la circonstance :

Molière

Nous boirons tous ensemble aux amours de Claudine. Mesdames et messieurs, c'est ainsi que jadis Votre pays charmant, doux comme un paradis, Ensoleilla de joie et de chaude lumière La fleur de ce génie errant qui fut Molière. Honneur à Pézenas, dont l'hospitalité Recommence pour lui dans l'immortalité !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.