Comédie · 1694

Le café

de Jean-Baptiste Rousseau

Représentation
≈ 42 min
Distribution
2 femmes, 10 hommes
Répliques
241
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
La Flèche H 28 ≈ 8 min 5
Le Chevalier H 27 ≈ 6 min 8
Monsieur Jobelin H 34 ≈ 5 min 8
Madame Jérome F 28 ≈ 5 min 6
Dorante H 27 ≈ 5 min 7
Coronis H 25 ≈ 4 min 7
La Sourdière H 26 ≈ 3 min 7
Louison F 19 ≈ 3 min 4
L'Abbé H 13 ≈ 2 min 4
Carondas H 8 ≈ 2 min 2
PREMIER JOUEUR de dames H 3 ≈ 1 min 2
SECOND JOUEUR de dames H 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
La Flèche absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Chevalier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Jobelin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Jérome absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Dorante absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Coronis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Sourdière absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Louison absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

La Sourdière, Coronis, Carondas, PREMIER JOUEUR de dames, SECOND JOUEUR de dames

Le théâtre représente une salle de café, meublée de plusieurs tables. Le Poète paraît rêvant d'un côté auprès de deux joueurs de dames. L'Abbé dort dans le fond ; et de l'autre côté, Coronis et La Sourdière disputent ensemble assis, en prenant leur café.

La Sourdière

Oh parbleu ! Je vous soutiens que si.

Coronis

Et moi, mordi, je vous soutiens que non et je mets cent pistoles que nous n'aurons rien cette année en Hongrie.

La Sourdière

Vous me feriez enrager, monsieur Coronis. Vous voulez savoir cela mieux que moi qui vois tous les jours aux Tuileries un homme qui reçoit toutes les semaines la gazette de Constantinople.

Coronis

Quand ce serait celle de Babylone.

La Sourdière

C'est être bien têtu. Et moi, je vous dis que je vis hier, entre ses mains, une lettre de l'aumônier d'un des principaux bâchas, qui marque expressément que le grand vizir est en marche avec deux cent mille hommes, et qu'il va droit à Belgrade, pour l'assiéger par terre et par mer.

Coronis

Belgrade par mer et par terre ! Où avez-vous appris la géographie, s'il vous plaît ?

La Sourdière

Comment, Belgrade n'est pas un port de mer ?

Coronis

Non pas, que je sache ou bien c'est depuis fort peu de temps.

La Sourdière

Morbleu, je sais la carte, et j'ai voyagé. Je parie que monsieur Carondas sera de mon avis. Monsieur, holà ! Monsieur Carondas, réveillez-vous.

Carondas

Ah morbleu ! Que la peste soit de votre babil ! Est-il possible qu'on ne puisse faire ici quatre vers en repos, et que les plus belles pensées du monde y soient sans cesse immolées à la pétulante loquacité du premier importun !

Coronis

Quoi ! Vous faites des vers au café ? Voilà un plaisant Parnasse !

Carondas

Je revois a l'épithalame de monsieur Jobelin le notaire et de la fille du logis. Ils attendent qu'elle soit faite pour se marier ; et j'ai bien voulu y donner un de ces quarts d'heure précieux que j'emploie à chanter les louanges des dieux et des héros.

Coronis

Comment ! La petite Louison se marie ! Et que deviendra le pauvre Dorante ?

La Sourdière

Il prendra la peine de s'en passer. Monsieur Jobelin est mon ancien ami, et je dois prendre part à tout ce qui regarde ce mariage. Monsieur Carondas, peut-on voir votre épithatame ?

Carondas

Hymen ïo, ô Hyménée! Célébrons la douce journée, Où deux amants heureux s'unissent pour toujours. Venez, tendres Amours, combler la destinée De cette épouse fortunée. Que de ses flancs féconds, puisse dans peu de jours Sortir une heureuse lignée1 Hymen ïo ô Hymënée Je n'en ai fait encore que la première strophe. La voici :

La Sourdière

Diable, voilà du sublime, et cela s'appelle un début magnifique.

Coronis

Et très avantageux pour le futur époux.

Carondas

Vous verrez bien autre chose, si je puis obtenir des libraires qu'ils impriment mon incomparable traduction de la Batrachomyomachie d'Homère, car j'excelle dans les traductions des anciens auteurs, et je travaille actuellement à mettre en vers grecs l'Énéide de Virgile, pour la commodité de ceux qui n'entendent point la langue latine. Mais laissez-moi songer à ma seconde strophe.

La Sourdière

C'est bien dit ; aussi bien notre café refroidit.

Carondas

Du flambeau de l'hymen.

PREMIER JOUEUR de dames

Je vous souffle.

SECOND JOUEUR de dames

Attendez, monsieur, ce n'est pas cela ; vous dérangez le jeu.

PREMIER JOUEUR de dames

Pardonnez-moi. J'ai joué là vous avez jouez ici ; je vous ai donné à prendre ; vous avez mis dans le coin ; et je vous souffle.

SECOND JOUEUR de dames

Ah ventrebleu ! On n'a jamais joué du malheur dont je joue.

Carondas

Eh quoi toujours du bruit ?

Scène 2

Le Chevalier, Carondas, L'Abbé, PREMIER JOUEUR de dames, SECOND JOUEUR de dames

Le Chevalier

La, la, la, la, ra, ré. Allons hé du café.

Carondas

Encore, de tous côtés ?

Le Chevalier

Que chacun me suive. Trinquons hardiment, Point de ménagement; Je ne bois jamais autrement. Je hais un convive Qui dans un repas Ne boit que par compas, Et craindrait de faire un faux pas. Que chacun me suive. Trinquons hardiment, Point de ménagement; Je ne bois jamais autrement.

Carondas

Ah ! Je n'y puis plus tenir. Sortons, fuyons : ultra sauromatas hinc libet.

À Coronis.

À la Sourdière.

Le Chevalier

Adieu donc, monsieur Carondas. Bonjour, mon ami. Eh, te voilà, vieux pécheur !

L'Abbé

Ahi ! Ouf !

Le Chevalier

Ah parbleu ! Petit Abbé, mon mignon, je ne vous voyais pas. Comment te portes-tu ?

L'Abbé

Quelle heure est-il ?

Le Chevalier

Ah! Ah ! Messieurs, vous jouez aux dames.

PREMIER JOUEUR de dames

Morbleu, monsieur, cela ne se fait point ; vous avez tort. Attendez, Monsieur, j'avais gagné. Vous me devez une tasse de café au moins.

SECOND JOUEUR de dames

Oui ! Tarare.

Scène 3

L'Abbé, La Sourdière, Coronis, Le Chevalier

L'Abbé

Dites-moi un peu, jeunes gens, Dorante n'est-il point venu ici pendant que je dormais ? En cas qu'il vienne, je vous prie monsieur Coronis, de lui dire que je me suis informé de son monsieur Jobelin, et que je suis instruit à fond de tout ce qui regarde cet homme-là.

Il s'en va.

La Sourdière

Oh, oh ! voici bien d'autres affaires. Malepeste ! Ceci ne vaut pas le diable. Allons l'avertir de ce qui se passe.

L'Abbé

Pour moi j'ai rendez-vous chez Forel. Il est tard, et j'ai peur qu'on ne soupe sans moi. Je n'ai point dîné.

Coronis

Comment, monsieur l'Abbé, à dix heures du soir n'avoir point dîné, et être ivre! Quelle bénédiction !

L'Abbé

Je me suis mis à table ce matin entre sept et huit, et nous avons déjeuné jusqu'à l'heure qu'il est.

Le Chevalier

Voilà un pauvre garçon qui me fait pitié.

L'Abbé

Nous n'avons bu qu'environ vingt-cinq bouteilles de vin à quatre. J'ai fait un petit somme ; me voilà prêt à recommencer.

Coronis

Quel heureux naturel ! Quel tempérament !

L'Abbé

Pour vingt-cinq bouteilles s'enivrer ! Quelle honte est-ce là? Il n'y a plus d'hommes, mes amis, et le monde va toujours en déclinant. Je soutiens encore un peu noblesse ; mais je m'en irai comme les autres. Bonsoir, messieurs, je m'en vais boire à votre santé.

Scène 4

Le Chevalier, Coronis, Dorante

Le Chevalier

Où diable trouverons-nous Dorante ?

Coronis

Eh donc ! Le voici, Dieu me damne ! D'où viens tu, grand bélître ? L'Abbé te cherchait tout à l'heure; il a des 'nouvelles à t'apprendre.

Dorante

Où est-il allé ?

Coronis

Il vient de sortir. Tu le trouveras chez Forel.

Dorante

Il faut nécessairement que je lui parle ce soir.

Le Chevalier

Qu'est-ce, mon ami; on dit que tu n'épouses plus en ce pays-ci ?

Dorante

Ma foi, cela m'intrigue un peu, franchement.

Coronis

Comment tu serais amoureux ? Oh le fat !

Dorante

Amoureux ou non, je t'assure que la petite personne est fort aimable; et, sa beauté à part, elle a vingt mille écus. Cela ne messiérait point à un cadet qui n'a que la cape et l'épée.

Le Chevalier

Tu n'es pas riche, nous le savons; mais un gentilhomme se noyer dans une chocolatière ! Il y a de la folie, ma foi ; il y a de la folie.

Dorante

De la folie ! Va, va, mon pauvre Chevalier, l'intérêt a rapproché les conditions, et nous voyons bien des gentilshommes qui vivraient en roturiers, s'ils n'avaient épousé des roturières.

Coronis

Sans doute ; et la délicatesse sur les mésalliances ne subsiste plus que chez les Allemands.

Dorante

Au bout du compte, qu'est-ce que je risque ? Je suis gentilhomme et gueux : elle est roturière et riche ; j'aurai de l'argent pour ma noblesse la compensation ne m'est pas désavantageuse; Vous êtes tous deux mes amis. Je ne désespère pas encore, et si vous voulez me seconder, avant qu'il soit peu nous ferons bien tourner la chance.

Le Chevalier

Oui-da ! De quoi s'agit-il ? Tu sais que je suis à toi, à vendre et à engager.

Coronis

Tu sais combien je t'aime, et avec quelle fidélité nous avons toujours partagé les émoluments du lansquenet.

Dorante

Voici ce que je veux faire. Vous savez que notre notaire est joueur, et que la confiance qu'il a en son habileté, fait qu'il s'embarque le plus aisément du monde. Or, j'ai un valet, qui assurément est un des plus adroits fripons qu'il y ait à vingt lieues à la ronde. J'ai concerté avec lui qu'il engagerait mon homme au jeu, et que pendant que vous amuseriez ce vieux renard de La Sourdière qui ne le quitte jamais. Mais voici mon valet.

Scène 5

La Flèche, Dorante, Le Chevalier, Coronis

La Flèche

Monsieur, je n'ai pu trouver votre gros Abbé ; et si, j'ai été dans tous les cabarets de la ville.

Dorante

Je sais où il est ; il suffit. Va-t'en étudier ton personnage, et reviens quand il sera temps.

La Flèche

Étudier, dites-vous ? Vraiment, voilà bien de quoi, et j'en ai bien fait d'autres il n'y a que huit jours que j'ai l'honneur de vous servir ; mais quand nous nous connaîtrons mieux, vous verrez qu'en fait de fourberie, personne, Dieu merci, n'est capable de me faire la leçon. S'agit-il de déniaiser quelque étranger nouvellement débarqué de faire mordre un jeune homme à l'hameçon d'une coquette, ou de maquignonner un mariage impromptu c'est moi qu'on vient chercher j'excelle je triomphe. Mais surtout pour enfiler une dupe à quelque jeu que ce soit, et lui, tirer par cent moyens ingénieux tout l'argent de sa bourse, je suis le garçon de France le plus en réputation.

Le Chevalier

Vertubleu voilà un joli garçon.

Dorante

Dis-moi ! N'es-tu jamais venu ici ?

La Flèche

Oh vraiment, monsieur, pardonnez-moi. J'ai été autrefois un des principaux marguilliers du café et j'avais droit de séance à ce banc redoutable, d'où il part tous les jours tant d'arrêts contre la réputation des femmes ; où les mystères du gouvernement sont si bien développés et les intérêts des princes de l'Europe si savamment approfondis. Vous moquez-vous ? Je suis plus connu dans les cafés que Pilot-Bouffi dans les cabarets.

Coronis

Je gagerais, à l'entendre, qu'il est de quelque province au-delà de la Loire. Il n'est pas permis d'avoir tant d'esprit autrement.

La Flèche

Je suis de Dauphiné, à vous rendre mes services.

Coronis

Malepeste ! Joli pays. De l'argent peu, à la vérité mais de l'esprit, beaucoup. C'est l'apanage de la nation.

Dorante

Mais on te reconnaîtra.

La Flèche

Point du tout, monsieur; c'est mon fort que le déguisement, et je suis un petit Protée. Est-il question de représenter un partisan par exemple ; j'ai des secrets pour me noircir la barbe, épaissir ma taille, me rendre l'oeil hagard et grossir mon ton de voix. Faut-il faire un jeune abbé ; qui sait mieux que moi rapetisser sa bouche, rire des épaules, marmoter une chanson, faire la main potelée, prendre un visage gai et un ton radouci ? Par cent petites métamorphoses de cette nature, j'avais amassé quelque argent, et je serais à mon aise, sans un revers de fortune qui m'a coulé a fond.

Dorante

Comment, un revers de fortune ?

La Flèche

Oui : un fils de famille, à qui j'avais gagné un soir mille écus au jeu s'avisa d éplucher ma conduite dans un procès qu'il me fit ; la justice donna une mauvaise tournure à la chose, et cela m'a ruiné. J'ai été oblige de revenir à la livrée.

Dorante

Fort bien. Mais voici monsieur Jobelin ; retire-toi, et va te préparer.

Scène 6

Monsieur Jobelin, Le Chevalier

Monsieur Jobelin

Il me semble que je suis assez propre, et qu'en cet état je puis aller faire le galant auprès d'une maîtresse.

Le Chevalier

Comme le voilà beau ! Il vient ici pour coqueter. Oh parbleu, il faut que je dérange l'économie de sa parure. Bonsoir, monsieur Jobelin. Vous ne faites pas semblant de nous voir !

Monsieur Jobelin

Serviteur, je n'ai pas le temps de m'amuser.

Le Chevalier

Eh que diable ! Ne saurait-on vous dire un mot ? Je suis bien aise de vous faire compliment sur vos noces ; car enfin il serait fort extraordinaire que dans un café il ne se trouvât pas une fille dont l'esprit pût entrer en concurrence, pour la préférence... de votre indifférence. Vous me direz que quand il s'agit de se marier, il y a peu de conformité entre le douaire de votre affection et le préciput de vos sentiments ; mais aussi vous m'avouerez que quand on veut se retirer dans son ménage, la comédie, le bal et les promenades sont des choses qui divertissent beaucoup. Pour ce qui est de l'opéra, comme je vous dis, je n'aime guère à aller aux Tuileries mais à cela près, je trouve, tout compté, tout rabattu, que c'est fort bien fait à vous de vous marier.

Monsieur Jobelin

Que diantre me dit-il là ? J'écoute de toutes mes oreilles, et je n'y comprends rien.

Le Chevalier

Mais, à propos de tapisserie, on est quelquefois bien aise de se mettre dans ses meubles. Par exemple, voilà une tabatière qui est assez jolie mais si vous aviez vu les brocatelles de Venise, c'est tout autre chose. Je ne dis pas que Launay ne soit le premier homme que nous ayons en fait de vaisselle ; quoiqu'à le bien prendre, la manufacture des Gobelins ne laisse pas d'avoir son mérite. Mais après tout, depuis que les toiles des Indes sont défendues, je suis pour les bureaux de la Chine.

Monsieur Jobelin

Quel coq-à-l'âne est ceci ? Mais à quoi est-ce que je m'amuse ?

Scène 7

Monsieur Jobelin, Louison, Dorante

Monsieur Jobelin

Voici ma maîtresse ; il faut la saluer. Mademoiselle...

Louison

Ah, ah, ah, ah, ah, ah!

Monsieur Jobelin

Qu'est-ce donc que vous avez à rire ? Mais que vois-je ? Comme me voilà débraillé ! Ah ! J'enrage de paraître comme cela. Morbleu, messieurs, je vous enverrai au diable avec vos sottises.

Dorante

Laissez-moi seul, mes amis. Je vais vous joindre chez Principe et nous achèverons là de régler nos affaires.

Scène 8

Dorante, Louison

Dorante

Hé bien, Louison, vous allez être mariée ; je perds toute espérance d'être à vous et vous avez consenti à un mariage qui me fera mourir.

Louison

Mon Dieu ! Pourquoi-me querellez-vous est-ce ma faute à moi ? Ma mère m'a menacée de me renvoyer dans le couvent, si je n'épousais monsieur Jobelin. Je serais bien aise d'être mariée avec vous ; mais je ne veux point retourner au couvent.

Dorante

Quoi ! Vous verrez vos attraits en proie à un homme haïssable, et qui n'en connaîtra jamais le prix ; et moi, il faudra me résoudre à vous perdre, à ne vous jamais voir ? Ah Louison, je le vois bien, vous ne m'aimez plus.

Louison

Allez, allez, laissez faire ma mère, puisqu'elle veut que je me marie. Quand je ne serai plus sous sa conduite, nous nous verrons, et nous nous aimerons tant qu'il vous plaira.

Dorante

Non, ce n'est pas là de quoi me contenter : et je ne saurais souffrir que votre personne et votre coeur soient partagés. Consentiriez-vous que je fisse en sorte d'empêcher votre mariage ?

Louison

Oui, pourvu que ma mère ne sût pas que je vous l'ai conseillé, car elle me querellerait bien fort.

Dorante

Elle n'en saura rien. Aimez-moi toujours ; c'est tout ce que ma tendresse exige de vous.

Louison

Voyez-vous, elle m'a toujours tenue dans la dépendance, et elle ne veut pas seulement que je parle aux messieurs qui viennent ici, parce qu'elle dit que leurs discours font venir l'esprit aux filles. Elle ne veut pas que j'en aie.

Dorante

Mais, Louison, si ce que je médite allait manquer, que feriez-vous ?

Louison

Ce que je ferais ? Dame, je vous l'ai déjà dit ; je ne veux point retourner au couvent. Ah, voilà ma mère. Ne lui dites pas que je vous aime, au moins !

Dorante

Je vais rassembler les gens dont j'ai besoin pour mon entreprise.

Scène 9

Madame Jérome, Louison

Madame Jérome

Qu'est-ce donc, petite fille, vous parlez à des hommes quand je n'y suis pas ?

Louison

Je vous demande pardon, ma mère ; c'est lui qui me parlait.

Madame Jérome

Monsieur Jobelin est-il ici ?

Louison

Oui. Il m'a pensé faire mourir de rire, de la figure dont il était bâti. Apparemment, il est allé se raccommoder et, Dieu merci, il ne m'a point parlé.

Madame Jérome

Qu'est-ce à dire ? Est-ce ainsi qu'il faut parler d'un homme que vous allez épouser ? Il faut dire Ma mère il ne m'a point parlé j'en suis bien fâchée.

Louison

Moi, fâchée de cela ? Je n'aime point à mentir.

Madame Jérome

Ouais ! Qu'est-ce que tout ceci ? Vous ne l'aimez donc pas, à ce que je vois ?

Louison

Moi ma mère ? Hélas ! Non.

Madame Jérome

Non ?

Louison

Non. Vous m'avez dit qu'il ne fallait point qu'une fille aimât les hommes ; je fais ce que vous m'avez dit.

Madame Jérome

Mais il faut aimer celui-là, puisqu'il sera votre mari.

Louison

C'est donc une nécessité qu'il faille aimer son mari ? Si cela est, donnez-m'en un autre, je vous prie.

Madame Jérome

Comment dites-vous ? Ah, ah ! Petite impertinente, vous êtes entêtée, à ce que je vois ; et quelque colifichet blondin vous aura donné dans la vue. N'est-ce point Narcisse, ce petit fat, qui depuis le matin jusqu'au soir se fait l'amour à lui-même ; qui passe toute la journée à se mirer dans sa perruque, ajuster sa steinkerque, et se faire les yeux doux dans un miroir ?

Louison

Oh si ! Ma mère, j'aimerais autant aimer une femme.

Madame Jérome

Je parie que c'est ce jeune conseiller qui vient ici tous les soirs en épée et en chapeau bordé ?

Louison

Qui ? Ce bourgeois qui se croit de qualité, parce qu'il s'enivre avec ceux qui en sont ? Mon Dieu ! Il a mille défauts que je ne saurais souffrir.

Madame Jérome

Si bien donc que c'est Dorante qui vous tient au coeur ?

Louison

Dorante ?

Madame Jérome

Eh bien Dorante ? Vous ne lui trouvez point de défaut à celui-là ?

Louison

Hélas ! Pourquoi lui en trouverais-je ?

Madame Jérome

Je ne m'embarrasse pas que vous lui en trouviez. Je sais qu'il est assez honnête homme ; mais Monsieur Jobelin a une bonne charge par devers lui, et c'est mieux votre fait qu'un jeune homme qui n'a rien que son esprit et sa bonne mine. En un mot, c'est lui que je veux qui soit votre époux. Le voici qu'on lui fasse civilité, et qu'on réponde comme il faut à tout ce qu'il dira.

Scène 10

Madame Jérome, Louison, Monsieur Jobelin

Madame Jérome

Monsieur, voilà ma fille, qui est ravie de vous voir, et qui se dispose le plus agréablement du monde à vous épouser.

Louison

Oui, voilà un beau magot, pour être ravie de l'épouser !

Monsieur Jobelin

Mademoiselle, tout ainsi qu'ès-pays coutumiers, le vassal est tenu de prêter serment de foi et d'hommage-lige entre les mains de son seigneur féodal, avant qu'entrer en possession des terres acquises dans sa mouvance ; de même viens-je en qualité de votre vassal indigne, vous promettre foi et loyauté perpétuelle, avant qu'entrer en possession du fief seigneurial de vos beautés, à moi acquis par la cession de madame votre mère, et le contrat qui sera incessamment passé par-devant les notaires au Châtelet de Paris.

Madame Jérome

Allons, petite fille, répondez.

Louison

Moi, je ne sais ce qu'il me veut dire ; qu'il se réponde lui-même, s'il s'entend.

Madame Jérome

Impertinente ! Elle dit, monsieur, qu'elle vous est fort obligée, et que le don de votre coeur lui est extrêmement cher.

Monsieur Jobelin

Mon coeur, mademoiselle, est un immeuble qui vous appartient, et sur lequel vous avez hypothèque, depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir.

Madame Jérome

Eh bien vous voilà muette ?

Louison

J'ai bien affaire à son hypothèque ! Je n'en bois jamais.

Madame Jérome

Ah! monsieur, il faut l'excuser si elle ne répond pas aux choses que vous dites ; elle est un peu honteuse. Le mariage l'enhardira ; et demain à l'heure qu'il vous plaira nous ferons dresser le contrat. Allons, petite fille. Monsieur, je vous donne le bonsoir.

Monsieur Jobelin

Voilà ! Les affaires en bon train. La mère prévenue, la fille charmée de moi, le mariage prêt à se conclure, et vingt mille écus qui vont me sauter au collet. Oh parbleu je ne craindrai plus la persécution de mes créanciers, et j'aurai enfin de quoi payer ma charge. Ma foi, les habiles gens se tirent toujours d'intrigue, et l'esprit est le vrai passe-partout de la fortune.

Scène 11

La Sourdière, Monsieur Jobelin

La Sourdière

Ah ! Vous voilà, à la fin ; il y a deux heures que je vous cherche.

Monsieur Jobelin

Ah ! Serviteur je suis bien aise de vous rencontrer.

La Sourdière

J'ai bien des choses à vous dire.

Monsieur Jobelin

J'ai de bonnes nouvelles à vous apprendre.

La Sourdière

La mine est éventée, et Dorante est instruit de toutes vos affaires.

Monsieur Jobelin

La bécasse est bridée, et demain le mariage doit être conclu.

La Sourdière

Je vous dis encore une fois de prendre garde à vous, et qu'on songe à vous jouer un mauvais tour.

Monsieur Jobelin

Un mauvais tour, a moi ? Et qui cela, s'il vous plaît ?

La Sourdière

Dorante.

Monsieur Jobelin

Dorante ? Ah parbleu c'est bien d'un novice comme lui que je m'embarrasse. Allez, allez, Monsieur de La Sourdière, nous sommes un peu Grecs ; et on ne prend pas des chats comme nous sans mitaines. J'ai mis ordre à tout ; ayez l'esprit en repos.

La Sourdière

Vous me faites mourir, avec votre confiance imprudente, et... Mais quelle figure est ceci ?

Scène 12

La Flèche, Monsieur Jobelin, La Sourdière

Haut.

La Flèche

Voici mes gens. Jouons bien notre rôle, et faisons les donner dans le panneau. Ah ! Messieurs, serviteur. J'interromps votre conversation, peut-être : mais tout coup vaille. On m'a dit que vous étiez Monsieur Jobelin. Est-il vrai ?

Monsieur Jobelin

Oui, c'est moi. Que me veut cet ivrogne-là ?

La Flèche

Je vous en sais bon gré car j'ai besoin de vous. Je vous ai tantôt été chercher dans votre étude ; mais comme vous n'y étiez pas, je ne vous y ai point trouvé, et je suis allé de là à l'Alliance, prendre un peu de nourriture, modérément pourtant.

Monsieur Jobelin

Je le vois bien.

La Flèche

La modération est une belle chose !

Monsieur Jobelin

De quoi s'agit-il ?

La Flèche

Attendez, que je rappelle mes idées. Ah ! m'y voici. Je voudrais que vous me fissiez un petit plaisir. Je vous demande pardon monsieur, si je parle de mes affaires devant vous. Vous le voulez bien ?

La Sourdière

Ah ! Monsieur, de tout mon coeur.

La Flèche

De tout mon coeur fort bien. Vous êtes un brave homme. Or, comme vous savez, ou comme vous ne savez pas, je suis capitaine dans le régiment de Limoges.

Monsieur Jobelin

Vous êtes capitaine ? Et que faites-vous à Paris, pendant que tout le monde est en campagne ?

La Flèche

J'y suis venu pour faire une recrue ; et en attendant, je passe le temps au cabaret à faire mes observations sur la guerre présente.

Monsieur Jobelin

Voilà des observations d'un grand secours à la république !

La Flèche

Et brin, bron, brac, Donnez-moi du tabac, la relera, etc. D'un grand secours ? Je me donne au diable, si j'étais général d'armée et qu'on me laissât faire, j'ai un plan dans ma tête pour conquérir toute l'Europe en une campagne. Écoutez bien ce raisonnement-ci. Je voudrais avoir deux armées, l'une au midi, et l'autre au septentrion. Avec celle-ci, je marche en Allemagne et je commence par m'emparer de toutes les vignes qui bordent le Rhin. Les Allemands n'ayant plus de vin. Il faut qu'ils crèvent ; la mortalité se met dans leur armée, et par conséquent, me voilà maître de tout ce pays-là. J'y fais rafraîchir mes troupes, et de là je passe en Hollande. Allons, me voilà en Hollande ; qui m'aime me suive. Je vais d'abord... Attendez je crois que nous ferions mieux de conquérir auparavant la Turquie. Qu'en croyez-vous ? Oui, c'est bien dit. Allons, enfants, ne nous rebutons point nous arriverons bientôt. Nous voici déjà dans la Grèce. Ah, le beau pays ! Dieu sait comme nous allons souffler de ce bon vin grec ! Mais messieurs ne vous enivrez pas, au moins. Tudieu ! nous avons besoin de notre cervelle. Buvons seulement chacun notre bouteille, en chantant une petite chanson.

Monsieur Jobelin

Voilà un pauvre diable qui est bien ivre !

La Sourdière

Prenez haleine, monsieur, vous avez fait une assez belle campagne.

Monsieur Jobelin

Oui, mais voilà bien du pays battu et pour faire tout ce chemin-là, il faudrait donner des chevaux de poste à toute votre armée. Revenons à votre affaire s'il vous plaît. Que souhaitez-vous de moi ?

La Flèche

Je m'en vais vous le dire. J'ai quinze hommes à refaire à ma compagnie, avant de retourner à notre garnison ; et comme je n'ai point d'argent, voilà un diamant de cinq cents écus, que je vous prie de me faire mettre en gage pour deux ou trois cents pistoles.

Monsieur Jobelin

Pour deux ou trois cents pistoles ! Vous voulez dire deux ou trois cents écus ?

La Flèche

Eh oui, quelque chose comme cela.

Monsieur Jobelin

Peste voilà un fort beau diamant. Ce serait un vrai présent à faire à ma maîtresse. Tâchons d'empaumer cet ivrogne-là. Monsieur, vous ne trouverez guère que quatre cents francs là-dessus.

La Flèche

Quatre cents francs ? J'aimerais mieux que le diamant fût au fin fond de la mer Méditerranée. Allons, je m'en vais te jouer au piquet pour cent pistoles contre le premier venu. Je n'aime point à lanterner, moi.

Monsieur Jobelin

Parbleu ! Il ne faut point manquer l'occasion ; il est soûl comme une grive, embarquons-le dans le jeu. Monsieur, si vous êtes homme à jouer, je ferai votre affaire.

La Flèche

Oui ? Parbleu ! J'aime les gens d'accommodement ; touchez là. Je veux vous procurer la pratique du régiment, pour tous les contrats de mariage et d'acquisition de rente que feront nos officiers.

Monsieur Jobelin

Je vous remercie. Je crois que les acquisitions aussi bien que les mariages de ces messieurs-là se font aisément sans contrat.

La Flèche

Allons-nous-en là-dedans boire une bouteille de persicot.

À part.

Monsieur Jobelin

Volontiers. Je tiens l'âne par la bride, et le diamant est bien aventuré.

La Flèche

Le poisson est dans la nasse, et nous allons voir beau jeu. Allons, mon ami lara, lera, lera.

La Sourdière

Il faut que je conduise ceci de l'oeil. Je serai bien aise de lui aider à gagner le diamant, afin d'être de moitié.

Scène 13

Le Chevalier, La Sourdière, Coronis

Le Chevalier

Ah, ah, ah, ah, ah, ah !

Le Chevalier

Parbleu, cela est trop plaisant, ah, ah, ah! Hé, bonsoir, La Sourdière, où vas-tu ?

La Sourdière

Laisse-moi aller, j'ai affaire.

Le Chevalier

Je suis ton serviteur. Tu ne t'en iras pas que je ne t'aie conté ce qui vient de nous arriver; cela mérite bien ton attention. Nous étions chez Principe.

La Sourdière

Je n'ai pas le temps de t'entendre.

Coronis

Oh ! Cadédis, vous nous écouterez, ou nous aurons du bruit.

Le Chevalier

Un de nos amis, qui se désennuyait à casser des vitres et des lanternes dans la rue Saint-Honoré, a été poursuivi par une compagnie du guet à pied. Les archers ont passé par devant la boutique. Nous les avons arrêtés en leur présentant du rossolis et de l'eau-de-vie. Ils y ont pris goût ; et pendant qu'ils buvaient, nous leur avons escamoté leurs armes. Ils s'en sont aperçus ; recours à la rasade. Ils ont voulu se fâcher, autre rasade si bien que de rasade en rasade, nous les avons tellement enivrés, qu'ils ont pris querelle ensemble, et se sont donné je ne sais combien de coups de poing. Le sergent, plus ivre qu'eux, les a tous menés au Chatelet, comme perturbateurs du repos public. Ne trouves-tu pas cela plaisant?

La Sourdière

Oui, fort plaisant. Vous jouez à vous faire de jolies affaires. Boire le jour, courir la nuit, casser des vitres, arracher des enseignes enivrer le guet : voilà le secret d'attraper un jour quelques bons coups de mousquet sur les oreilles.

Le Chevalier

Oh ! vous voilà, monsieur le Caton, qui parlez par sentences. Parbleu, vous ne le prenez pas mal. Sais-tu bien qu'il n y a rien de meilleur pour la santé, que de berner de temps en temps les gens qui nous déplaisent ? Demande aux médecins cela éclaircit les humeurs, cela rafraîchit le sang, et cela aide à la digestion.

Coronis

Sans doute. Comment, mordi des coquins s'érigeront en perturbateurs des divertissements de tune, et nous ne réformerions pas cet abus ?

La Sourdière

Ma foi, ce sont vos affaires. Serviteur.

Le Chevalier

Que diantre, tu es bien pressé! Parlons un peu d'affaires. As-tu vu le nouvel opéra ?

La Sourdière

Non, et n'ai nulle envie de le voir.

Le Chevalier

Et toi, l'as-tu vu ?

Coronis

Oui, certes, je l'ai vu.

Le Chevalier

Hé bien ! Dis-nous un peu comment le trouves-tu ?

Coronis

Le perfide Renaud me fuit. Tout perfide qu'il est, mon lâche coeur le suit. Non, je ne voudrais pas encor Quitter mon berger pour Médor. Mes pauvres compagnons, hélas! Le dragon n'en a fait qu'un fort léger repas. Les dieux punissent la fierté; Il n'est point de grandeur que le ciel irrité N'abaisse quand il veut, et ne réduise en poudre. Les rossignols, dès que le jour commence, Chantent l'amour qui les anime tous. Cadédis ! Comment je le trouve ? Ravissant, merveilleux. Tout ce qui s'appelle opéra, voyez-vous, ne peut être que bon et agréable ; et la raison, la voici c'est que dans un opéra, vous trouvez de tout, vers, musique, ballets, machines, symphonies ; c'est une variété surprenante, il y a de quoi contenter tout le monde. Voulez-vous du grand, du tragique, du pathétique ? Aimez-vous le tendre, le doux, le passionné ? Voulez-vous du burlesque ? Voulez-vous de la morale ? Et le reste. On y trouve jusqu'à des vaudevilles et des imitations naïves des airs du Pont-Neuf, si vous voulez. En un mot, c'est un enchantement ; et ce serait une chose accomplie, si l'on pouvait faire encore que le chant fût fait pour les vers, et les vers pour le chant.

Le Chevalier

Pour moi, je ne me divertis point à l'Opéra ; et je n'y vais jamais que pour folâtrer dans les coulisses avec quelque danseuse.

Coronis

Il est vrai que bien des gens y vont présentement pour tout autre plaisir que celui des oreilles.

Scène 14

Madame Jérome, La Sourdière, Le Chevalier, Coronis

Madame Jérome

Messieurs, il est minuit sonné ; faites-moi la grâce de vous retirer.

La Sourdière

Volontiers.

Le Chevalier

Attends, attends. Et par quelle raison nous retirer, madame Jérôme ?

Madame Jérome

Par la raison, monsieur, que voici l'heure des femmes ; et puisqu'elles ne viennent pas vous incommoder le jour, il est bien juste que vous leur laissiez la nuit chacun le sien n'est pas trop.

Le Chevalier

Vous êtes pour les récréations nocturnes, madame Jérôme.

Madame Jérome

Oh vraiment, si on n'avait d'autres rentes que la dépense qui se fait ici de jour, et sans le casuel de la nuit, on courrait risque d'avoir les dents bien longues. Vous êtes cinq ou six, qui, pourvu que vous soyez toute une après-dînée ici à chanter des chansons, dire des fadaises, conter une histoire de celui-ci, une aventure de celle-là, et faire la chronique scandaleuse du genre humain, ne vous embarrassez pas du reste. Cependant ce n'est pas là mon compte, et je ne dîne pas de vos conversations. Vous voilà trois, par exemple, qui me devez de l'argent depuis longtemps, et qui ne me parlez non plus de payer, que si vous étiez ici logés par étape.

Coronis

Quant à moi, madame Jérôme, je vous dois, je pense, trois écus mais j'attends ma lettre de change.

Le Chevalier

Pour moi je suis brouillé avec ma petite marchande de dorure, et je ne saurais vous payer qu'à la paix.

La Sourdière

Et moi, je vous proteste que le premier argent que je gagnerai à trois dés, sera pour vous.

Madame Jérome

Voilà des dettes bien assurées.

Scène 15

Coronis, La Flèche, Monsieur Jobelin, Le Chevalier, La Sourdière, Madame Jérome

Coronis

Voici nos gens. Songeons à ce que nous a recommandé Dorante.

La Flèche

Vous me devez six-vingts pistoles ; payez-moi, je ne joue plus.

Monsieur Jobelin

Comment vous ne me donnez pas ma revanche ?

La Flèche

De quoi vous plaignez-vous? Je vous ai gagné au piquet vous me demandez votre revanche à pair et non, je vous la donne; je ne vous gagne que douze cents livres; et j'ai hasardé mon diamant, qui en vaut quinze cents c'est cent écus que je perds clairement. Il me semble que je fais assez bien les choses.

Monsieur Jobelin

Tudieu vous avez la parole bien libre, pour un homme qui était ivre il n'y a qu'un moment.

La Flèche

C'est que je me suis désenivre en gagnant votre argent. Allons, les bons comptes font les bons amis ; payez-moi tout à l'heure ou je vous passe mon épée au travers du corps.

Monsieur Jobelin

Messieurs séparez-nous, je vous prie.

Le Chevalier

Comment, morbleu, on insulte monsieur Jobelin.

Coronis

Allons, sandis, coupons les oreilles à ce maraud.

La Sourdière

Des épées tirées. Allons-nous-en d'ici.

Madame Jérome

Messieurs quel désordre je suis perdue.

La Flèche

Comment, canailles, deux contre un ? Ah, j'ai le corps percé ! Je suis mort ! Un chirurgien !

Madame Jérome

Miséricorde ! Un homme tué dans ma maison. Me voilà ruinée.

Coronis

Sauvons-nous, messieurs.

Scène 16

Dorante, La Flèche

Dorante

Quel bruit ai-je entendu ? Mais que vois-je ? Ah, ciel monsieur de Boisclair, qui vous a mis en cet état?

La Flèche

Ah, mon cousin je me meurs. Trois coquins viennent de m'assassiner, et c'est ce scélérat de notaire qui les a fait agir. Eh, de grâce, qu'on me fasse venir le suceur du régiment.

Scène 17

Dorante, Monsieur Jobelin, L'Abbé, Madame Jérome

Dorante

Un de mes parents assassinée. Ah ! Je vous apprendrai à qui vous vous jouez. Holà, laquais, qu'on m'aille quérir le commissaire.

Monsieur Jobelin

Ah ! Je tremble, et je voudrais être bien loin.

L'Abbé

Vous voilà dans un vilain cas, madame Jérôme, et j'en suis fâché pour l'amour de vous.

Madame Jérome

Monsieur Dorante, ne me perdez pas, je vous conjure.

Dorante

Non, non, cela ne passera pas ainsi. C'est mon cousin-germain on l'a assassiné chez vous ; c'est à vous à m'en répondre, et je prétends que justice soit faite.

Madame Jérome

Eh monsieur, voudriez-vous me ruiner ?

Dorante

Vous n'en serez, pas quitte à si bon marché et je veux vous faire punir corporellement.

L'Abbé

Corporellement cela ne vaut pas le diable madame Jérôme.

Scène 18

Dorante, La Flèche, Madame Jérome, Monsieur Jobelin, L'Abbé

Dorante

Voici, fort à propos, monsieur le commissaire. Monsieur, on vient de tuer ici un officier qui est de mes parents. Je vous prie de faire votre charge.

La Flèche

Votre laquais m'a informé de la chose, et j'amène des archers pour conduire les délinquants au Châtelet.

Madame Jérome

Au Chatelet !

Monsieur Jobelin

Monsieur, je suis notaire royal, et conseiller du roi.

La Flèche

N'importe; le délit est flagrant il y a mort d'homme et vous viendrez au Châtelet.

Madame Jérome

Ah! Je suis au désespoir. Monsieur l'Abbé, faites en sorte que je n'aille point au Châtetet.

L'Abbé

Attendez,-je viens de trouver un moyen d'ajuster ceci. Dorante il faut accommoder cette affaire-là mon enfant. il ne tient qu'à toi de ruiner madame Jérôme, mais en seras-tu mieux ? Elle a une jeune fille il faut qu'elle te la donne en mariage, et qu'il ne soit plus parlé de rien.

Dorante

Non non, madame l'a promise à monsieur Jobelin il faut la laisser faire. Elle le croit riche, et je vois bien.

L'Abbé

Lui riche ! Il n'a point d'autre patrimoine que son industrie, et il y a actuellement une sentence contre lui pour le paiement de sa charge n'est-il pas vrai, monsieur Jobelin ?

Monsieur Jobelin

Ah ! Tout est découvert; j'enrage.

Madame Jérome

Qu'entends-je? Vous devez votre charge, monsieur ? Vraiment, un jour plus tard j'allais faire un joli marché!

L'Abbé

Eh bien madame, êtes-vous dans le goût de ma proposition ?

Madame Jérome

Oui, monsieur, puisque je suis détrompée, je serai ravie de donner ma fille à monsieur Dorante, pourvu qu'il apaise l'affaire qui vient d'arriver.

L'Abbé

Oh, pour cela, madame, il en est le maître, je vous assure. Çà, il n'y a qu'a dresser le contrat tout à l'heure. Monsieur Jobelin se trouve ici fort à propos.

Monsieur Jobelin

Moi dresser le contrat ?

Dorante

Tout beau, ne vous faites pas tirer l'oreille ou je vais faire entrer les archers.

La Flèche

Et l'on vous mènera au Châtelet.

Monsieur Jobelin

Quoi j'aurais encore la mortification de faire le contrat de mariage de mon rival ? Ah maudit pair et non.

Dorante

Allons, monsieur l'Abbé, et monsieur le Commissaire, venez servir de témoins et signer au contrat que nous allons passer tout à 1'heure.

La Flèche

Ma foi, voilà une véritable aventure de café.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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