Scène 1
La Sourdière, Coronis, Carondas, PREMIER JOUEUR de dames, SECOND JOUEUR de dames
Le théâtre représente une salle de café, meublée de plusieurs tables. Le Poète paraît rêvant d'un côté auprès de deux joueurs de dames. L'Abbé dort dans le fond ; et de l'autre côté, Coronis et La Sourdière disputent ensemble assis, en prenant leur café.
La Sourdière
Oh parbleu ! Je vous soutiens que si.
Coronis
Et moi, mordi, je vous soutiens que non et je mets cent pistoles que nous n'aurons rien cette année en Hongrie.
La Sourdière
Vous me feriez enrager, monsieur Coronis. Vous voulez savoir cela mieux que moi qui vois tous les jours aux Tuileries un homme qui reçoit toutes les semaines la gazette de Constantinople.
Coronis
Quand ce serait celle de Babylone.
La Sourdière
C'est être bien têtu. Et moi, je vous dis que je vis hier, entre ses mains, une lettre de l'aumônier d'un des principaux bâchas, qui marque expressément que le grand vizir est en marche avec deux cent mille hommes, et qu'il va droit à Belgrade, pour l'assiéger par terre et par mer.
Coronis
Belgrade par mer et par terre ! Où avez-vous appris la géographie, s'il vous plaît ?
La Sourdière
Comment, Belgrade n'est pas un port de mer ?
Coronis
Non pas, que je sache ou bien c'est depuis fort peu de temps.
La Sourdière
Morbleu, je sais la carte, et j'ai voyagé. Je parie que monsieur Carondas sera de mon avis. Monsieur, holà ! Monsieur Carondas, réveillez-vous.
Carondas
Ah morbleu ! Que la peste soit de votre babil ! Est-il possible qu'on ne puisse faire ici quatre vers en repos, et que les plus belles pensées du monde y soient sans cesse immolées à la pétulante loquacité du premier importun !
Coronis
Quoi ! Vous faites des vers au café ? Voilà un plaisant Parnasse !
Carondas
Je revois a l'épithalame de monsieur Jobelin le notaire et de la fille du logis. Ils attendent qu'elle soit faite pour se marier ; et j'ai bien voulu y donner un de ces quarts d'heure précieux que j'emploie à chanter les louanges des dieux et des héros.
Coronis
Comment ! La petite Louison se marie ! Et que deviendra le pauvre Dorante ?
La Sourdière
Il prendra la peine de s'en passer. Monsieur Jobelin est mon ancien ami, et je dois prendre part à tout ce qui regarde ce mariage. Monsieur Carondas, peut-on voir votre épithatame ?
Carondas
Hymen ïo, ô Hyménée! Célébrons la douce journée, Où deux amants heureux s'unissent pour toujours. Venez, tendres Amours, combler la destinée De cette épouse fortunée. Que de ses flancs féconds, puisse dans peu de jours Sortir une heureuse lignée1 Hymen ïo ô Hymënée Je n'en ai fait encore que la première strophe. La voici :
La Sourdière
Diable, voilà du sublime, et cela s'appelle un début magnifique.
Coronis
Et très avantageux pour le futur époux.
Carondas
Vous verrez bien autre chose, si je puis obtenir des libraires qu'ils impriment mon incomparable traduction de la Batrachomyomachie d'Homère, car j'excelle dans les traductions des anciens auteurs, et je travaille actuellement à mettre en vers grecs l'Énéide de Virgile, pour la commodité de ceux qui n'entendent point la langue latine. Mais laissez-moi songer à ma seconde strophe.
La Sourdière
C'est bien dit ; aussi bien notre café refroidit.
Carondas
Du flambeau de l'hymen.
PREMIER JOUEUR de dames
Je vous souffle.
SECOND JOUEUR de dames
Attendez, monsieur, ce n'est pas cela ; vous dérangez le jeu.
PREMIER JOUEUR de dames
Pardonnez-moi. J'ai joué là vous avez jouez ici ; je vous ai donné à prendre ; vous avez mis dans le coin ; et je vous souffle.
SECOND JOUEUR de dames
Ah ventrebleu ! On n'a jamais joué du malheur dont je joue.
Carondas
Eh quoi toujours du bruit ?
Scène 2
Le Chevalier, Carondas, L'Abbé, PREMIER JOUEUR de dames, SECOND JOUEUR de dames
Le Chevalier
La, la, la, la, ra, ré. Allons hé du café.
Carondas
Encore, de tous côtés ?
Le Chevalier
Que chacun me suive. Trinquons hardiment, Point de ménagement; Je ne bois jamais autrement. Je hais un convive Qui dans un repas Ne boit que par compas, Et craindrait de faire un faux pas. Que chacun me suive. Trinquons hardiment, Point de ménagement; Je ne bois jamais autrement.
Carondas
Ah ! Je n'y puis plus tenir. Sortons, fuyons : ultra sauromatas hinc libet.
À Coronis.
À la Sourdière.
Le Chevalier
Adieu donc, monsieur Carondas. Bonjour, mon ami. Eh, te voilà, vieux pécheur !
L'Abbé
Ahi ! Ouf !
Le Chevalier
Ah parbleu ! Petit Abbé, mon mignon, je ne vous voyais pas. Comment te portes-tu ?
L'Abbé
Quelle heure est-il ?
Le Chevalier
Ah! Ah ! Messieurs, vous jouez aux dames.
PREMIER JOUEUR de dames
Morbleu, monsieur, cela ne se fait point ; vous avez tort. Attendez, Monsieur, j'avais gagné. Vous me devez une tasse de café au moins.
SECOND JOUEUR de dames
Oui ! Tarare.
Scène 3
L'Abbé, La Sourdière, Coronis, Le Chevalier
L'Abbé
Dites-moi un peu, jeunes gens, Dorante n'est-il point venu ici pendant que je dormais ? En cas qu'il vienne, je vous prie monsieur Coronis, de lui dire que je me suis informé de son monsieur Jobelin, et que je suis instruit à fond de tout ce qui regarde cet homme-là.
Il s'en va.
La Sourdière
Oh, oh ! voici bien d'autres affaires. Malepeste ! Ceci ne vaut pas le diable. Allons l'avertir de ce qui se passe.
L'Abbé
Pour moi j'ai rendez-vous chez Forel. Il est tard, et j'ai peur qu'on ne soupe sans moi. Je n'ai point dîné.
Coronis
Comment, monsieur l'Abbé, à dix heures du soir n'avoir point dîné, et être ivre! Quelle bénédiction !
L'Abbé
Je me suis mis à table ce matin entre sept et huit, et nous avons déjeuné jusqu'à l'heure qu'il est.
Le Chevalier
Voilà un pauvre garçon qui me fait pitié.
L'Abbé
Nous n'avons bu qu'environ vingt-cinq bouteilles de vin à quatre. J'ai fait un petit somme ; me voilà prêt à recommencer.
Coronis
Quel heureux naturel ! Quel tempérament !
L'Abbé
Pour vingt-cinq bouteilles s'enivrer ! Quelle honte est-ce là? Il n'y a plus d'hommes, mes amis, et le monde va toujours en déclinant. Je soutiens encore un peu noblesse ; mais je m'en irai comme les autres. Bonsoir, messieurs, je m'en vais boire à votre santé.
Scène 4
Le Chevalier, Coronis, Dorante
Le Chevalier
Où diable trouverons-nous Dorante ?
Coronis
Eh donc ! Le voici, Dieu me damne ! D'où viens tu, grand bélître ? L'Abbé te cherchait tout à l'heure; il a des 'nouvelles à t'apprendre.
Dorante
Où est-il allé ?
Coronis
Il vient de sortir. Tu le trouveras chez Forel.
Dorante
Il faut nécessairement que je lui parle ce soir.
Le Chevalier
Qu'est-ce, mon ami; on dit que tu n'épouses plus en ce pays-ci ?
Dorante
Ma foi, cela m'intrigue un peu, franchement.
Coronis
Comment tu serais amoureux ? Oh le fat !
Dorante
Amoureux ou non, je t'assure que la petite personne est fort aimable; et, sa beauté à part, elle a vingt mille écus. Cela ne messiérait point à un cadet qui n'a que la cape et l'épée.
Le Chevalier
Tu n'es pas riche, nous le savons; mais un gentilhomme se noyer dans une chocolatière ! Il y a de la folie, ma foi ; il y a de la folie.
Dorante
De la folie ! Va, va, mon pauvre Chevalier, l'intérêt a rapproché les conditions, et nous voyons bien des gentilshommes qui vivraient en roturiers, s'ils n'avaient épousé des roturières.
Coronis
Sans doute ; et la délicatesse sur les mésalliances ne subsiste plus que chez les Allemands.
Dorante
Au bout du compte, qu'est-ce que je risque ? Je suis gentilhomme et gueux : elle est roturière et riche ; j'aurai de l'argent pour ma noblesse la compensation ne m'est pas désavantageuse; Vous êtes tous deux mes amis. Je ne désespère pas encore, et si vous voulez me seconder, avant qu'il soit peu nous ferons bien tourner la chance.
Le Chevalier
Oui-da ! De quoi s'agit-il ? Tu sais que je suis à toi, à vendre et à engager.
Coronis
Tu sais combien je t'aime, et avec quelle fidélité nous avons toujours partagé les émoluments du lansquenet.
Dorante
Voici ce que je veux faire. Vous savez que notre notaire est joueur, et que la confiance qu'il a en son habileté, fait qu'il s'embarque le plus aisément du monde. Or, j'ai un valet, qui assurément est un des plus adroits fripons qu'il y ait à vingt lieues à la ronde. J'ai concerté avec lui qu'il engagerait mon homme au jeu, et que pendant que vous amuseriez ce vieux renard de La Sourdière qui ne le quitte jamais. Mais voici mon valet.
Scène 5
La Flèche, Dorante, Le Chevalier, Coronis
La Flèche
Monsieur, je n'ai pu trouver votre gros Abbé ; et si, j'ai été dans tous les cabarets de la ville.
Dorante
Je sais où il est ; il suffit. Va-t'en étudier ton personnage, et reviens quand il sera temps.
La Flèche
Étudier, dites-vous ? Vraiment, voilà bien de quoi, et j'en ai bien fait d'autres il n'y a que huit jours que j'ai l'honneur de vous servir ; mais quand nous nous connaîtrons mieux, vous verrez qu'en fait de fourberie, personne, Dieu merci, n'est capable de me faire la leçon. S'agit-il de déniaiser quelque étranger nouvellement débarqué de faire mordre un jeune homme à l'hameçon d'une coquette, ou de maquignonner un mariage impromptu c'est moi qu'on vient chercher j'excelle je triomphe. Mais surtout pour enfiler une dupe à quelque jeu que ce soit, et lui, tirer par cent moyens ingénieux tout l'argent de sa bourse, je suis le garçon de France le plus en réputation.
Le Chevalier
Vertubleu voilà un joli garçon.
Dorante
Dis-moi ! N'es-tu jamais venu ici ?
La Flèche
Oh vraiment, monsieur, pardonnez-moi. J'ai été autrefois un des principaux marguilliers du café et j'avais droit de séance à ce banc redoutable, d'où il part tous les jours tant d'arrêts contre la réputation des femmes ; où les mystères du gouvernement sont si bien développés et les intérêts des princes de l'Europe si savamment approfondis. Vous moquez-vous ? Je suis plus connu dans les cafés que Pilot-Bouffi dans les cabarets.
Coronis
Je gagerais, à l'entendre, qu'il est de quelque province au-delà de la Loire. Il n'est pas permis d'avoir tant d'esprit autrement.
La Flèche
Je suis de Dauphiné, à vous rendre mes services.
Coronis
Malepeste ! Joli pays. De l'argent peu, à la vérité mais de l'esprit, beaucoup. C'est l'apanage de la nation.
Dorante
Mais on te reconnaîtra.
La Flèche
Point du tout, monsieur; c'est mon fort que le déguisement, et je suis un petit Protée. Est-il question de représenter un partisan par exemple ; j'ai des secrets pour me noircir la barbe, épaissir ma taille, me rendre l'oeil hagard et grossir mon ton de voix. Faut-il faire un jeune abbé ; qui sait mieux que moi rapetisser sa bouche, rire des épaules, marmoter une chanson, faire la main potelée, prendre un visage gai et un ton radouci ? Par cent petites métamorphoses de cette nature, j'avais amassé quelque argent, et je serais à mon aise, sans un revers de fortune qui m'a coulé a fond.
Dorante
Comment, un revers de fortune ?
La Flèche
Oui : un fils de famille, à qui j'avais gagné un soir mille écus au jeu s'avisa d éplucher ma conduite dans un procès qu'il me fit ; la justice donna une mauvaise tournure à la chose, et cela m'a ruiné. J'ai été oblige de revenir à la livrée.
Dorante
Fort bien. Mais voici monsieur Jobelin ; retire-toi, et va te préparer.
Scène 6
Monsieur Jobelin, Le Chevalier
Monsieur Jobelin
Il me semble que je suis assez propre, et qu'en cet état je puis aller faire le galant auprès d'une maîtresse.
Le Chevalier
Comme le voilà beau ! Il vient ici pour coqueter. Oh parbleu, il faut que je dérange l'économie de sa parure. Bonsoir, monsieur Jobelin. Vous ne faites pas semblant de nous voir !
Monsieur Jobelin
Serviteur, je n'ai pas le temps de m'amuser.
Le Chevalier
Eh que diable ! Ne saurait-on vous dire un mot ? Je suis bien aise de vous faire compliment sur vos noces ; car enfin il serait fort extraordinaire que dans un café il ne se trouvât pas une fille dont l'esprit pût entrer en concurrence, pour la préférence... de votre indifférence. Vous me direz que quand il s'agit de se marier, il y a peu de conformité entre le douaire de votre affection et le préciput de vos sentiments ; mais aussi vous m'avouerez que quand on veut se retirer dans son ménage, la comédie, le bal et les promenades sont des choses qui divertissent beaucoup. Pour ce qui est de l'opéra, comme je vous dis, je n'aime guère à aller aux Tuileries mais à cela près, je trouve, tout compté, tout rabattu, que c'est fort bien fait à vous de vous marier.
Monsieur Jobelin
Que diantre me dit-il là ? J'écoute de toutes mes oreilles, et je n'y comprends rien.
Le Chevalier
Mais, à propos de tapisserie, on est quelquefois bien aise de se mettre dans ses meubles. Par exemple, voilà une tabatière qui est assez jolie mais si vous aviez vu les brocatelles de Venise, c'est tout autre chose. Je ne dis pas que Launay ne soit le premier homme que nous ayons en fait de vaisselle ; quoiqu'à le bien prendre, la manufacture des Gobelins ne laisse pas d'avoir son mérite. Mais après tout, depuis que les toiles des Indes sont défendues, je suis pour les bureaux de la Chine.
Monsieur Jobelin
Quel coq-à-l'âne est ceci ? Mais à quoi est-ce que je m'amuse ?
Scène 7
Monsieur Jobelin, Louison, Dorante
Monsieur Jobelin
Voici ma maîtresse ; il faut la saluer. Mademoiselle...
Louison
Ah, ah, ah, ah, ah, ah!
Monsieur Jobelin
Qu'est-ce donc que vous avez à rire ? Mais que vois-je ? Comme me voilà débraillé ! Ah ! J'enrage de paraître comme cela. Morbleu, messieurs, je vous enverrai au diable avec vos sottises.
Dorante
Laissez-moi seul, mes amis. Je vais vous joindre chez Principe et nous achèverons là de régler nos affaires.
Scène 8
Dorante, Louison
Dorante
Hé bien, Louison, vous allez être mariée ; je perds toute espérance d'être à vous et vous avez consenti à un mariage qui me fera mourir.
Louison
Mon Dieu ! Pourquoi-me querellez-vous est-ce ma faute à moi ? Ma mère m'a menacée de me renvoyer dans le couvent, si je n'épousais monsieur Jobelin. Je serais bien aise d'être mariée avec vous ; mais je ne veux point retourner au couvent.
Dorante
Quoi ! Vous verrez vos attraits en proie à un homme haïssable, et qui n'en connaîtra jamais le prix ; et moi, il faudra me résoudre à vous perdre, à ne vous jamais voir ? Ah Louison, je le vois bien, vous ne m'aimez plus.
Louison
Allez, allez, laissez faire ma mère, puisqu'elle veut que je me marie. Quand je ne serai plus sous sa conduite, nous nous verrons, et nous nous aimerons tant qu'il vous plaira.
Dorante
Non, ce n'est pas là de quoi me contenter : et je ne saurais souffrir que votre personne et votre coeur soient partagés. Consentiriez-vous que je fisse en sorte d'empêcher votre mariage ?
Louison
Oui, pourvu que ma mère ne sût pas que je vous l'ai conseillé, car elle me querellerait bien fort.
Dorante
Elle n'en saura rien. Aimez-moi toujours ; c'est tout ce que ma tendresse exige de vous.
Louison
Voyez-vous, elle m'a toujours tenue dans la dépendance, et elle ne veut pas seulement que je parle aux messieurs qui viennent ici, parce qu'elle dit que leurs discours font venir l'esprit aux filles. Elle ne veut pas que j'en aie.
Dorante
Mais, Louison, si ce que je médite allait manquer, que feriez-vous ?
Louison
Ce que je ferais ? Dame, je vous l'ai déjà dit ; je ne veux point retourner au couvent. Ah, voilà ma mère. Ne lui dites pas que je vous aime, au moins !
Dorante
Je vais rassembler les gens dont j'ai besoin pour mon entreprise.
Scène 9
Madame Jérome, Louison
Madame Jérome
Qu'est-ce donc, petite fille, vous parlez à des hommes quand je n'y suis pas ?
Louison
Je vous demande pardon, ma mère ; c'est lui qui me parlait.
Madame Jérome
Monsieur Jobelin est-il ici ?
Louison
Oui. Il m'a pensé faire mourir de rire, de la figure dont il était bâti. Apparemment, il est allé se raccommoder et, Dieu merci, il ne m'a point parlé.
Madame Jérome
Qu'est-ce à dire ? Est-ce ainsi qu'il faut parler d'un homme que vous allez épouser ? Il faut dire Ma mère il ne m'a point parlé j'en suis bien fâchée.
Louison
Moi, fâchée de cela ? Je n'aime point à mentir.
Madame Jérome
Ouais ! Qu'est-ce que tout ceci ? Vous ne l'aimez donc pas, à ce que je vois ?
Louison
Moi ma mère ? Hélas ! Non.
Madame Jérome
Non ?
Louison
Non. Vous m'avez dit qu'il ne fallait point qu'une fille aimât les hommes ; je fais ce que vous m'avez dit.
Madame Jérome
Mais il faut aimer celui-là, puisqu'il sera votre mari.
Louison
C'est donc une nécessité qu'il faille aimer son mari ? Si cela est, donnez-m'en un autre, je vous prie.
Madame Jérome
Comment dites-vous ? Ah, ah ! Petite impertinente, vous êtes entêtée, à ce que je vois ; et quelque colifichet blondin vous aura donné dans la vue. N'est-ce point Narcisse, ce petit fat, qui depuis le matin jusqu'au soir se fait l'amour à lui-même ; qui passe toute la journée à se mirer dans sa perruque, ajuster sa steinkerque, et se faire les yeux doux dans un miroir ?
Louison
Oh si ! Ma mère, j'aimerais autant aimer une femme.
Madame Jérome
Je parie que c'est ce jeune conseiller qui vient ici tous les soirs en épée et en chapeau bordé ?
Louison
Qui ? Ce bourgeois qui se croit de qualité, parce qu'il s'enivre avec ceux qui en sont ? Mon Dieu ! Il a mille défauts que je ne saurais souffrir.
Madame Jérome
Si bien donc que c'est Dorante qui vous tient au coeur ?
Louison
Dorante ?
Madame Jérome
Eh bien Dorante ? Vous ne lui trouvez point de défaut à celui-là ?
Louison
Hélas ! Pourquoi lui en trouverais-je ?
Madame Jérome
Je ne m'embarrasse pas que vous lui en trouviez. Je sais qu'il est assez honnête homme ; mais Monsieur Jobelin a une bonne charge par devers lui, et c'est mieux votre fait qu'un jeune homme qui n'a rien que son esprit et sa bonne mine. En un mot, c'est lui que je veux qui soit votre époux. Le voici qu'on lui fasse civilité, et qu'on réponde comme il faut à tout ce qu'il dira.
Scène 10
Madame Jérome, Louison, Monsieur Jobelin
Madame Jérome
Monsieur, voilà ma fille, qui est ravie de vous voir, et qui se dispose le plus agréablement du monde à vous épouser.
Louison
Oui, voilà un beau magot, pour être ravie de l'épouser !
Monsieur Jobelin
Mademoiselle, tout ainsi qu'ès-pays coutumiers, le vassal est tenu de prêter serment de foi et d'hommage-lige entre les mains de son seigneur féodal, avant qu'entrer en possession des terres acquises dans sa mouvance ; de même viens-je en qualité de votre vassal indigne, vous promettre foi et loyauté perpétuelle, avant qu'entrer en possession du fief seigneurial de vos beautés, à moi acquis par la cession de madame votre mère, et le contrat qui sera incessamment passé par-devant les notaires au Châtelet de Paris.
Madame Jérome
Allons, petite fille, répondez.
Louison
Moi, je ne sais ce qu'il me veut dire ; qu'il se réponde lui-même, s'il s'entend.
Madame Jérome
Impertinente ! Elle dit, monsieur, qu'elle vous est fort obligée, et que le don de votre coeur lui est extrêmement cher.
Monsieur Jobelin
Mon coeur, mademoiselle, est un immeuble qui vous appartient, et sur lequel vous avez hypothèque, depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir.
Madame Jérome
Eh bien vous voilà muette ?
Louison
J'ai bien affaire à son hypothèque ! Je n'en bois jamais.
Madame Jérome
Ah! monsieur, il faut l'excuser si elle ne répond pas aux choses que vous dites ; elle est un peu honteuse. Le mariage l'enhardira ; et demain à l'heure qu'il vous plaira nous ferons dresser le contrat. Allons, petite fille. Monsieur, je vous donne le bonsoir.
Monsieur Jobelin
Voilà ! Les affaires en bon train. La mère prévenue, la fille charmée de moi, le mariage prêt à se conclure, et vingt mille écus qui vont me sauter au collet. Oh parbleu je ne craindrai plus la persécution de mes créanciers, et j'aurai enfin de quoi payer ma charge. Ma foi, les habiles gens se tirent toujours d'intrigue, et l'esprit est le vrai passe-partout de la fortune.
Scène 11
La Sourdière, Monsieur Jobelin
La Sourdière
Ah ! Vous voilà, à la fin ; il y a deux heures que je vous cherche.
Monsieur Jobelin
Ah ! Serviteur je suis bien aise de vous rencontrer.
La Sourdière
J'ai bien des choses à vous dire.
Monsieur Jobelin
J'ai de bonnes nouvelles à vous apprendre.
La Sourdière
La mine est éventée, et Dorante est instruit de toutes vos affaires.
Monsieur Jobelin
La bécasse est bridée, et demain le mariage doit être conclu.
La Sourdière
Je vous dis encore une fois de prendre garde à vous, et qu'on songe à vous jouer un mauvais tour.
Monsieur Jobelin
Un mauvais tour, a moi ? Et qui cela, s'il vous plaît ?
La Sourdière
Dorante.
Monsieur Jobelin
Dorante ? Ah parbleu c'est bien d'un novice comme lui que je m'embarrasse. Allez, allez, Monsieur de La Sourdière, nous sommes un peu Grecs ; et on ne prend pas des chats comme nous sans mitaines. J'ai mis ordre à tout ; ayez l'esprit en repos.
La Sourdière
Vous me faites mourir, avec votre confiance imprudente, et... Mais quelle figure est ceci ?
Scène 12
La Flèche, Monsieur Jobelin, La Sourdière
Haut.
La Flèche
Voici mes gens. Jouons bien notre rôle, et faisons les donner dans le panneau. Ah ! Messieurs, serviteur. J'interromps votre conversation, peut-être : mais tout coup vaille. On m'a dit que vous étiez Monsieur Jobelin. Est-il vrai ?
Monsieur Jobelin
Oui, c'est moi. Que me veut cet ivrogne-là ?
La Flèche
Je vous en sais bon gré car j'ai besoin de vous. Je vous ai tantôt été chercher dans votre étude ; mais comme vous n'y étiez pas, je ne vous y ai point trouvé, et je suis allé de là à l'Alliance, prendre un peu de nourriture, modérément pourtant.
Monsieur Jobelin
Je le vois bien.
La Flèche
La modération est une belle chose !
Monsieur Jobelin
De quoi s'agit-il ?
La Flèche
Attendez, que je rappelle mes idées. Ah ! m'y voici. Je voudrais que vous me fissiez un petit plaisir. Je vous demande pardon monsieur, si je parle de mes affaires devant vous. Vous le voulez bien ?
La Sourdière
Ah ! Monsieur, de tout mon coeur.
La Flèche
De tout mon coeur fort bien. Vous êtes un brave homme. Or, comme vous savez, ou comme vous ne savez pas, je suis capitaine dans le régiment de Limoges.
Monsieur Jobelin
Vous êtes capitaine ? Et que faites-vous à Paris, pendant que tout le monde est en campagne ?
La Flèche
J'y suis venu pour faire une recrue ; et en attendant, je passe le temps au cabaret à faire mes observations sur la guerre présente.
Monsieur Jobelin
Voilà des observations d'un grand secours à la république !
La Flèche
Et brin, bron, brac, Donnez-moi du tabac, la relera, etc. D'un grand secours ? Je me donne au diable, si j'étais général d'armée et qu'on me laissât faire, j'ai un plan dans ma tête pour conquérir toute l'Europe en une campagne. Écoutez bien ce raisonnement-ci. Je voudrais avoir deux armées, l'une au midi, et l'autre au septentrion. Avec celle-ci, je marche en Allemagne et je commence par m'emparer de toutes les vignes qui bordent le Rhin. Les Allemands n'ayant plus de vin. Il faut qu'ils crèvent ; la mortalité se met dans leur armée, et par conséquent, me voilà maître de tout ce pays-là. J'y fais rafraîchir mes troupes, et de là je passe en Hollande. Allons, me voilà en Hollande ; qui m'aime me suive. Je vais d'abord... Attendez je crois que nous ferions mieux de conquérir auparavant la Turquie. Qu'en croyez-vous ? Oui, c'est bien dit. Allons, enfants, ne nous rebutons point nous arriverons bientôt. Nous voici déjà dans la Grèce. Ah, le beau pays ! Dieu sait comme nous allons souffler de ce bon vin grec ! Mais messieurs ne vous enivrez pas, au moins. Tudieu ! nous avons besoin de notre cervelle. Buvons seulement chacun notre bouteille, en chantant une petite chanson.
Monsieur Jobelin
Voilà un pauvre diable qui est bien ivre !
La Sourdière
Prenez haleine, monsieur, vous avez fait une assez belle campagne.
Monsieur Jobelin
Oui, mais voilà bien du pays battu et pour faire tout ce chemin-là, il faudrait donner des chevaux de poste à toute votre armée. Revenons à votre affaire s'il vous plaît. Que souhaitez-vous de moi ?
La Flèche
Je m'en vais vous le dire. J'ai quinze hommes à refaire à ma compagnie, avant de retourner à notre garnison ; et comme je n'ai point d'argent, voilà un diamant de cinq cents écus, que je vous prie de me faire mettre en gage pour deux ou trois cents pistoles.
Monsieur Jobelin
Pour deux ou trois cents pistoles ! Vous voulez dire deux ou trois cents écus ?
La Flèche
Eh oui, quelque chose comme cela.
Monsieur Jobelin
Peste voilà un fort beau diamant. Ce serait un vrai présent à faire à ma maîtresse. Tâchons d'empaumer cet ivrogne-là. Monsieur, vous ne trouverez guère que quatre cents francs là-dessus.
La Flèche
Quatre cents francs ? J'aimerais mieux que le diamant fût au fin fond de la mer Méditerranée. Allons, je m'en vais te jouer au piquet pour cent pistoles contre le premier venu. Je n'aime point à lanterner, moi.
Monsieur Jobelin
Parbleu ! Il ne faut point manquer l'occasion ; il est soûl comme une grive, embarquons-le dans le jeu. Monsieur, si vous êtes homme à jouer, je ferai votre affaire.
La Flèche
Oui ? Parbleu ! J'aime les gens d'accommodement ; touchez là. Je veux vous procurer la pratique du régiment, pour tous les contrats de mariage et d'acquisition de rente que feront nos officiers.
Monsieur Jobelin
Je vous remercie. Je crois que les acquisitions aussi bien que les mariages de ces messieurs-là se font aisément sans contrat.
La Flèche
Allons-nous-en là-dedans boire une bouteille de persicot.
À part.
Monsieur Jobelin
Volontiers. Je tiens l'âne par la bride, et le diamant est bien aventuré.
La Flèche
Le poisson est dans la nasse, et nous allons voir beau jeu. Allons, mon ami lara, lera, lera.
La Sourdière
Il faut que je conduise ceci de l'oeil. Je serai bien aise de lui aider à gagner le diamant, afin d'être de moitié.
Scène 13
Le Chevalier, La Sourdière, Coronis
Le Chevalier
Ah, ah, ah, ah, ah, ah !
Le Chevalier
Parbleu, cela est trop plaisant, ah, ah, ah! Hé, bonsoir, La Sourdière, où vas-tu ?
La Sourdière
Laisse-moi aller, j'ai affaire.
Le Chevalier
Je suis ton serviteur. Tu ne t'en iras pas que je ne t'aie conté ce qui vient de nous arriver; cela mérite bien ton attention. Nous étions chez Principe.
La Sourdière
Je n'ai pas le temps de t'entendre.
Coronis
Oh ! Cadédis, vous nous écouterez, ou nous aurons du bruit.
Le Chevalier
Un de nos amis, qui se désennuyait à casser des vitres et des lanternes dans la rue Saint-Honoré, a été poursuivi par une compagnie du guet à pied. Les archers ont passé par devant la boutique. Nous les avons arrêtés en leur présentant du rossolis et de l'eau-de-vie. Ils y ont pris goût ; et pendant qu'ils buvaient, nous leur avons escamoté leurs armes. Ils s'en sont aperçus ; recours à la rasade. Ils ont voulu se fâcher, autre rasade si bien que de rasade en rasade, nous les avons tellement enivrés, qu'ils ont pris querelle ensemble, et se sont donné je ne sais combien de coups de poing. Le sergent, plus ivre qu'eux, les a tous menés au Chatelet, comme perturbateurs du repos public. Ne trouves-tu pas cela plaisant?
La Sourdière
Oui, fort plaisant. Vous jouez à vous faire de jolies affaires. Boire le jour, courir la nuit, casser des vitres, arracher des enseignes enivrer le guet : voilà le secret d'attraper un jour quelques bons coups de mousquet sur les oreilles.
Le Chevalier
Oh ! vous voilà, monsieur le Caton, qui parlez par sentences. Parbleu, vous ne le prenez pas mal. Sais-tu bien qu'il n y a rien de meilleur pour la santé, que de berner de temps en temps les gens qui nous déplaisent ? Demande aux médecins cela éclaircit les humeurs, cela rafraîchit le sang, et cela aide à la digestion.
Coronis
Sans doute. Comment, mordi des coquins s'érigeront en perturbateurs des divertissements de tune, et nous ne réformerions pas cet abus ?
La Sourdière
Ma foi, ce sont vos affaires. Serviteur.
Le Chevalier
Que diantre, tu es bien pressé! Parlons un peu d'affaires. As-tu vu le nouvel opéra ?
La Sourdière
Non, et n'ai nulle envie de le voir.
Le Chevalier
Et toi, l'as-tu vu ?
Coronis
Oui, certes, je l'ai vu.
Le Chevalier
Hé bien ! Dis-nous un peu comment le trouves-tu ?
Coronis
Le perfide Renaud me fuit. Tout perfide qu'il est, mon lâche coeur le suit. Non, je ne voudrais pas encor Quitter mon berger pour Médor. Mes pauvres compagnons, hélas! Le dragon n'en a fait qu'un fort léger repas. Les dieux punissent la fierté; Il n'est point de grandeur que le ciel irrité N'abaisse quand il veut, et ne réduise en poudre. Les rossignols, dès que le jour commence, Chantent l'amour qui les anime tous. Cadédis ! Comment je le trouve ? Ravissant, merveilleux. Tout ce qui s'appelle opéra, voyez-vous, ne peut être que bon et agréable ; et la raison, la voici c'est que dans un opéra, vous trouvez de tout, vers, musique, ballets, machines, symphonies ; c'est une variété surprenante, il y a de quoi contenter tout le monde. Voulez-vous du grand, du tragique, du pathétique ? Aimez-vous le tendre, le doux, le passionné ? Voulez-vous du burlesque ? Voulez-vous de la morale ? Et le reste. On y trouve jusqu'à des vaudevilles et des imitations naïves des airs du Pont-Neuf, si vous voulez. En un mot, c'est un enchantement ; et ce serait une chose accomplie, si l'on pouvait faire encore que le chant fût fait pour les vers, et les vers pour le chant.
Le Chevalier
Pour moi, je ne me divertis point à l'Opéra ; et je n'y vais jamais que pour folâtrer dans les coulisses avec quelque danseuse.
Coronis
Il est vrai que bien des gens y vont présentement pour tout autre plaisir que celui des oreilles.
Scène 14
Madame Jérome, La Sourdière, Le Chevalier, Coronis
Madame Jérome
Messieurs, il est minuit sonné ; faites-moi la grâce de vous retirer.
La Sourdière
Volontiers.
Le Chevalier
Attends, attends. Et par quelle raison nous retirer, madame Jérôme ?
Madame Jérome
Par la raison, monsieur, que voici l'heure des femmes ; et puisqu'elles ne viennent pas vous incommoder le jour, il est bien juste que vous leur laissiez la nuit chacun le sien n'est pas trop.
Le Chevalier
Vous êtes pour les récréations nocturnes, madame Jérôme.
Madame Jérome
Oh vraiment, si on n'avait d'autres rentes que la dépense qui se fait ici de jour, et sans le casuel de la nuit, on courrait risque d'avoir les dents bien longues. Vous êtes cinq ou six, qui, pourvu que vous soyez toute une après-dînée ici à chanter des chansons, dire des fadaises, conter une histoire de celui-ci, une aventure de celle-là, et faire la chronique scandaleuse du genre humain, ne vous embarrassez pas du reste. Cependant ce n'est pas là mon compte, et je ne dîne pas de vos conversations. Vous voilà trois, par exemple, qui me devez de l'argent depuis longtemps, et qui ne me parlez non plus de payer, que si vous étiez ici logés par étape.
Coronis
Quant à moi, madame Jérôme, je vous dois, je pense, trois écus mais j'attends ma lettre de change.
Le Chevalier
Pour moi je suis brouillé avec ma petite marchande de dorure, et je ne saurais vous payer qu'à la paix.
La Sourdière
Et moi, je vous proteste que le premier argent que je gagnerai à trois dés, sera pour vous.
Madame Jérome
Voilà des dettes bien assurées.
Scène 15
Coronis, La Flèche, Monsieur Jobelin, Le Chevalier, La Sourdière, Madame Jérome
Coronis
Voici nos gens. Songeons à ce que nous a recommandé Dorante.
La Flèche
Vous me devez six-vingts pistoles ; payez-moi, je ne joue plus.
Monsieur Jobelin
Comment vous ne me donnez pas ma revanche ?
La Flèche
De quoi vous plaignez-vous? Je vous ai gagné au piquet vous me demandez votre revanche à pair et non, je vous la donne; je ne vous gagne que douze cents livres; et j'ai hasardé mon diamant, qui en vaut quinze cents c'est cent écus que je perds clairement. Il me semble que je fais assez bien les choses.
Monsieur Jobelin
Tudieu vous avez la parole bien libre, pour un homme qui était ivre il n'y a qu'un moment.
La Flèche
C'est que je me suis désenivre en gagnant votre argent. Allons, les bons comptes font les bons amis ; payez-moi tout à l'heure ou je vous passe mon épée au travers du corps.
Monsieur Jobelin
Messieurs séparez-nous, je vous prie.
Le Chevalier
Comment, morbleu, on insulte monsieur Jobelin.
Coronis
Allons, sandis, coupons les oreilles à ce maraud.
La Sourdière
Des épées tirées. Allons-nous-en d'ici.
Madame Jérome
Messieurs quel désordre je suis perdue.
La Flèche
Comment, canailles, deux contre un ? Ah, j'ai le corps percé ! Je suis mort ! Un chirurgien !
Madame Jérome
Miséricorde ! Un homme tué dans ma maison. Me voilà ruinée.
Coronis
Sauvons-nous, messieurs.
Scène 16
Dorante, La Flèche
Dorante
Quel bruit ai-je entendu ? Mais que vois-je ? Ah, ciel monsieur de Boisclair, qui vous a mis en cet état?
La Flèche
Ah, mon cousin je me meurs. Trois coquins viennent de m'assassiner, et c'est ce scélérat de notaire qui les a fait agir. Eh, de grâce, qu'on me fasse venir le suceur du régiment.
Scène 17
Dorante, Monsieur Jobelin, L'Abbé, Madame Jérome
Dorante
Un de mes parents assassinée. Ah ! Je vous apprendrai à qui vous vous jouez. Holà, laquais, qu'on m'aille quérir le commissaire.
Monsieur Jobelin
Ah ! Je tremble, et je voudrais être bien loin.
L'Abbé
Vous voilà dans un vilain cas, madame Jérôme, et j'en suis fâché pour l'amour de vous.
Madame Jérome
Monsieur Dorante, ne me perdez pas, je vous conjure.
Dorante
Non, non, cela ne passera pas ainsi. C'est mon cousin-germain on l'a assassiné chez vous ; c'est à vous à m'en répondre, et je prétends que justice soit faite.
Madame Jérome
Eh monsieur, voudriez-vous me ruiner ?
Dorante
Vous n'en serez, pas quitte à si bon marché et je veux vous faire punir corporellement.
L'Abbé
Corporellement cela ne vaut pas le diable madame Jérôme.
Scène 18
Dorante, La Flèche, Madame Jérome, Monsieur Jobelin, L'Abbé
Dorante
Voici, fort à propos, monsieur le commissaire. Monsieur, on vient de tuer ici un officier qui est de mes parents. Je vous prie de faire votre charge.
La Flèche
Votre laquais m'a informé de la chose, et j'amène des archers pour conduire les délinquants au Châtelet.
Madame Jérome
Au Chatelet !
Monsieur Jobelin
Monsieur, je suis notaire royal, et conseiller du roi.
La Flèche
N'importe; le délit est flagrant il y a mort d'homme et vous viendrez au Châtelet.
Madame Jérome
Ah! Je suis au désespoir. Monsieur l'Abbé, faites en sorte que je n'aille point au Châtetet.
L'Abbé
Attendez,-je viens de trouver un moyen d'ajuster ceci. Dorante il faut accommoder cette affaire-là mon enfant. il ne tient qu'à toi de ruiner madame Jérôme, mais en seras-tu mieux ? Elle a une jeune fille il faut qu'elle te la donne en mariage, et qu'il ne soit plus parlé de rien.
Dorante
Non non, madame l'a promise à monsieur Jobelin il faut la laisser faire. Elle le croit riche, et je vois bien.
L'Abbé
Lui riche ! Il n'a point d'autre patrimoine que son industrie, et il y a actuellement une sentence contre lui pour le paiement de sa charge n'est-il pas vrai, monsieur Jobelin ?
Monsieur Jobelin
Ah ! Tout est découvert; j'enrage.
Madame Jérome
Qu'entends-je? Vous devez votre charge, monsieur ? Vraiment, un jour plus tard j'allais faire un joli marché!
L'Abbé
Eh bien madame, êtes-vous dans le goût de ma proposition ?
Madame Jérome
Oui, monsieur, puisque je suis détrompée, je serai ravie de donner ma fille à monsieur Dorante, pourvu qu'il apaise l'affaire qui vient d'arriver.
L'Abbé
Oh, pour cela, madame, il en est le maître, je vous assure. Çà, il n'y a qu'a dresser le contrat tout à l'heure. Monsieur Jobelin se trouve ici fort à propos.
Monsieur Jobelin
Moi dresser le contrat ?
Dorante
Tout beau, ne vous faites pas tirer l'oreille ou je vais faire entrer les archers.
La Flèche
Et l'on vous mènera au Châtelet.
Monsieur Jobelin
Quoi j'aurais encore la mortification de faire le contrat de mariage de mon rival ? Ah maudit pair et non.
Dorante
Allons, monsieur l'Abbé, et monsieur le Commissaire, venez servir de témoins et signer au contrat que nous allons passer tout à 1'heure.
La Flèche
Ma foi, voilà une véritable aventure de café.