Comédie · 1773

Le centenaire de Molière

de Jean-Baptiste Artaud

Représentation
≈ 49 min
Distribution
4 femmes, 10 hommes
Répliques
442
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Thalie F 98 ≈ 10 min 11
Sosie H 80 ≈ 9 min 17
Momus H 99 ≈ 8 min 20
Lélie H 30 ≈ 4 min 4
Trissotin H 29 ≈ 3 min 4
Alceste H 20 ≈ 3 min 3
Monsieur Jourdain H 15 ≈ 3 min 3
Tartuffe H 15 ≈ 2 min 2
Madame Pernelle F 8 ≈ 2 min 2
Angélique F 10 ≈ 2 min 4
Harpagon H 16 ≈ 2 min 2
George Dandin H 4 ≈ 1 min 1
Clitandre H 3 ≈ 1 min 1
Choeur N 7 ≈ 1 min 2
Claudine F 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Thalie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sosie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Momus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lélie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Trissotin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Alceste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Jourdain absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Tartuffe absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Momus, Thalie

Momus

De mon déguisement, que dites-vous, Thalie ?

Thalie

Et vous du mien, Momus, que pensez-vous ?

Momus

Qu'on dira que nous sommes fous, De voyager ainsi de compagnie. Vous en Nuit !

Thalie

Vous en Médecin Non, de cette plaisanterie, D'honneur je ne vois pas le fin1.

Momus

Que voulez-vous ? Chacun a sa méthode ; Moi, pour tromper le genre humain, Je crois que cet habit sera toujours de mode.

Thalie

Eh ! non. Je l'en ai corrigé.

Momus

Vous n'avez corrigé personne, C'est un avis que je vous donne ; Et si quelque chose est changé, Ce n'est pas l'humaine folie ; Mais vous, par exemple, Thalie ; Est-ce un habit de goût que ce déguisement ?

Thalie

Comme le vôtre, assurément.

Momus

Avec tout cela, je parie Qu'on vous devinera plus aisément que moi.

Thalie

Voudrez-vous bien me dire à quoi ?

Momus

Non, non, il ne faut pas nous moquer l'un de l'autre. Sur la diversité des goûts, Des Dieux et des auteurs, tant de sots sont jaloux Que, si l'on rit du mien, on sifflera le vôtre.

Thalie

Mon cher Momus, en prenant de l'humeur, Vous gâtez votre caractère ; Oui, vous devenez raisonneur : Mon amitié ne peut le taire ; Et cependant à l'instant nous disions Moi, vous et notre ami Molière, Que, lorsque de la sorte on se met en colère, On fait croire qu'on a de mauvaises raisons.

Momus

Contre des Dieux tels que nous sommes La meilleure épigramme a tort, Et les ridicules des hommes Sont les seuls de votre ressort.

Thalie

D'accord. Mais vous me faites rire Avec de semblables propos ; Et depuis quand le Dieu de la Satire Parle-t-il morale et grands mots ?

Momus

Depuis que je suis en voyage. Ici-bas, à ce qu'on m'a dit, Pour les bien connaître, il est sage De se monter au ton des gens chez qui l'on vit.

Thalie

Vous voilà bien. L'inconséquence Est toujours de votre côté ; Car enfin nous sommes en France, C'est le pays de la gaîté, Et je ne vois pas, quand j'y pense, Le mot pour rire à cette gravité.

Momus

Depuis que vous l'avez quitté.

Thalie

Cent ans ! c'est une bagatelle.

Momus

Oui pour vous, pour une Immortelle ; Mais aux Français, ainsi qu'à la beauté, Dix ans font quelquefois une perte cruelle.

Thalie

Vous m'effrayez... Est-ce qu'on ne rit plus ?

Momus

De vous répondre là-dessus De grâce épargnez-moi la peine ; Ainsi que moi, vous voilà sur la scène. Voyez ; et supprimons des détails superflus. Songeons d'abord qu'il faut faire un mystère De notre venue en ces lieux ; Que Jupiter, pressé du désir curieux De savoir si toujours Molière Plaît ici-bas comme il charme les Dieux, Nous envoie exprès sur la scène, Au jour précis des cent ans révolus : Qu'imaginez-vous là-dessus ?

Thalie

Je n'imagine rien ; car je suis très certaine Que du Public jamais il ne fut plus fêté, Ni par mes Acteurs mieux traité.

Momus

Moi, je soupçonne, en vérité, Que Jupiter va faire la folie De l'agréger à l'immortalité.

Thalie

N'est-elle pas toujours un droit pour le génie ? En seriez-vous jaloux ?

Momus

Oui, si parmi les Dieux, Nous connaissions les humaines misères ; Mais enfin nous venons chercher des caractères, Et, pour vous aider de mon mieux, Je crois que cet habit sera bien à la chose.

Thalie

Comment donc ?

Momus

Je serais surpris Si par le choix heureux de ma métamorphose Nous n'attirions pas tout Paris.

Thalie

Vous croyez donc la charlatanerie Une chose bien rare ?

Momus

Non.

Thalie

Expliquez-moi donc, je vous prie, Comment par cet habit vous croyez tout de bon Faire accourir des gens de toutes les espèces.

Momus

Outre l'habit, je fais répandre des adresses.

Thalie

Tout le monde en est regorgé.

Momus

J'en conviens : mais point corrigé. Les miennes sont d'ailleurs si subtilement faites, Que je veux en trois jours tourner toutes les têtes. Écoutez. Consultations, Blanc éternel, vrais cosmétiques, Essences, préparations ; Secrets inconnus, alchimiques : Et pour mieux appeler les Grands et les Petits, J'ai mis un mot divin.

Thalie

Et ce mot, c'est ?

Momus

Gratis. On ne me prendra pas, je crois, cet artifice.

Thalie

Oh ! Je ne doute plus que tout ne réussisse.

Momus

L'un y viendra par avarice.

Thalie

Un autre, ce sera par curiosité.

Momus

Oui, tout Paris sera des nôtres.

Thalie

Vous oubliez la nouveauté : Dans le pays de la frivolité, Ce motif seul vaut tous les autres. Les avez-vous déjà vos imprimés ?

Momus

Oui ; dedans sont bien exprimés Cent secrets différents, des cures incurables De noms qualifiés, de gens bien introuvables.

Thalie

N'oubliez pas surtout le Pont-Neuf, les Cafés, Ni les portes des Promenades.

Momus

Je vous en garantis tous les sots bien coiffés Tant je connais à fond cet art des embuscades.

Thalie

Comme les Médecins vont en être étonnés !

Il sort.

Momus

Ils auront tous un pied de nez ; Je ne tuerai pas mes malades.

Scène 2

Thalie

On entend Sosie qui chante.

Elle met un voile.

Thalie

Il est railleur ce Dieu Momus, Et quelque légère nuance Aura suffi sans doute à ses yeux prévenus, Pour m'annoncer qu'on ne rit plus Dans mon charmant pays de France. Non, non : j'en crois peu ses discours. Ah ! si mes chers Français, que j'aimerai toujours, De leurs tristes voisins avoient pris la manie, Je dois voler à leur secours ; Et c'est un trait bien digne de Thalie Que de les rappeler à l'aimable folie, Qui fut pour eux l'époque des beaux jours. J'entends du bruit ; tâchons de nous contraindre ; Ce voile-ci va cacher mes efforts : Si je vois que l'on m'aime, alors Il ne sera plus temps de feindre.

Scène 3

Thalie, Sosie

Thalie

Eh ! te voilà, mon cher ami Sosie ?

Sosie

Qui ? moi, votre ami ! quelque sot ! De cette amitié-là ne croyez pas un mot ; Et ça pour raison, je vous prie.

Thalie

Toujours ta brusque répartie...

Sosie

N'êtes-vous pas la Nuit ?

Thalie

Et quand cela serait ?

Sosie

Certains coups de bâton dont vous fûtes la cause...

Thalie

Ce n'est rien, va.

Sosie

Peut-être il me faudrait Vous dire encor grand merci de la chose. De me louer de vous, oui, sans doute, j'ai lieu. Que ne me dites-vous aussi, comme Mercure, Que les coups de bâton d'un Dieu Font honneur à qui les endure ?

Thalie

Je ne dis pas cela ; mais de ce déplaisir, Dont tu dois tirer peu de gloire, Faut-il toujours t'entretenir ?

Sosie

Je tâche en vain d'en perdre la mémoire, Et ce n'est pas faute de boire Que j'en garde le souvenir.

Thalie

Le voilà bien, le cher Sosie ; Toujours gai, toujours mon ami.

Sosie

Quand vous me cajolez ainsi, Je le vois, vous avez envie Que je vous serve en tout ceci. Je gage de nouveau, pour tromper un mari, Que quelqu'ordre secret ici-bas vous ramène.

Thalie

Mais en ce cas quel serait ton souci ?

Sosie

C'est que depuis le temps qu'on vous vit sur la scène, Tout est bien changé là-dessus ; Les maris ne se fâchent plus, Et les femmes ont moins de peine.

Thalie

J'entends ; les moeurs...

Sosie

Vous m'étonnez. Je pensais que de ces affaires Vous ne vous embarrassiez guères, Et que vos soins étaient toujours bornés À présider tout bas aux amoureux mystères.

Thalie

Si tu me connaissais !...

Sosie

Ah ! Voici le roman, Femme de qui la vertu cloche En a toujours un dans la poche Pour accrocher ou duper un amant.

Thalie

Pour revenir à mon histoire, Je suis veuve.

Sosie

Depuis longtemps ?

Thalie

Tu ne me voudras jamais croire, Si je te dis que c'est depuis cent ans.

Sosie

Va pour cent ans, je vous les passe ; Mais aussi faites-moi la grâce De ne pas vous apercevoir Si je m'endors sans vous dire bon soir.

Thalie

Tu crois donc que je fais un conte ?

Sosie

Et quand cela serait, je ne m'en plaindrais pas. D'un conte, s'il est gai, je fais assez de cas ; Et je vous avouerai sans honte, Que j'aime encore à rire quelquefois, Quoique le rire soit bourgeois ; Il faut se mesurer justement à sa toise.

Thalie

À chaque mot, si tu me cherches noise, Je ne finirai pas.

Sosie

Continuez.

Thalie

L'époux Que m'enleva le fort jaloux Dans le brillant de sa noble carrière...

Sosie

Après ?

Thalie

Il s'appelait.

Sosie

Eh ! bien, comment ?

Thalie

Molière.

Sosie

Quoi ! Molière ? Que dites-vous ?

Thalie

Rien que de vrai.

Sosie

Vous êtes donc Thalie ?

Thalie

Oui.

Sosie

Levez ce voile.

Thalie

Tiens, vois.

Sosie

À cette mine réjouie, Qui ne reconnaîtrait ?... Permettez que Sosie Dans son transport, vous embrasse une fois.

Thalie

Soit.

Sosie

Eh ! Ma lanterne. Deux ?

Thalie

Trois.

Sosie

Oh ! comme c'est touchant, une reconnaissance ! Me voilà prêt à pleurer de plaisir.

Thalie

Pleurer ! Fi, quelle extravagance ! Toi qui dis que ton seul désir Est de m'accompagner sans cesse.

Sosie

J'aurais grand tort, je le confesse, D'aller pleurnicher près de vous. Non, des symboles de tristesse Ne doivent point gâter des passe-temps si doux.

Thalie

Suis-je encore ton ennemie ?

Sosie

Comblé de vos faveurs, ô divine Thalie, Je n'ai plus d'ennemis ; mais j'aurai des jaloux.

Thalie

Va, de les désespérer tous, Momus et moi, nous savons la manière.

Sosie

Bon. Cette bonté singulière Voudrait-elle lever un scrupule que j'ai ?

Thalie

Parle.

Sosie

Sur cet hymen de vous et de Molière. Si par hasard j'étais interrogé...

Thalie

Eh bien ! C'était un hymen arrangé.

Sosie

Où ? Quand ? Comment ? Un curieux s'informe...

Thalie

Je t'entends. Tu diras que mon contrat en forme Fut par Apollon rédigé.

Sosie

Là-haut, l'on s'épouse ?

Thalie

Et l'on s'aime.

Sosie

C'est la moitié plus qu'à Paris. Passe encor pour des favoris. Mais je n'en reviens pas, quand vous dites vous-même Que les Muses ont des maris.

Thalie

Melpomène est au quatrième.

Sosie

Bon. Me voilà bien éclairci ; Et je n'ai plus d'autre souci Que d'être occupé de vous plaire. A présent de ce qu'il faut faire, Instruisez-moi donc.

Thalie

Le voici. Premièrement que ma venue ici Pour tout autre soit un mystère.

Sosie

Soit.

Thalie

Jupiter, lassé de s'ennuyer, Avec Momus, qui me sert d'Ecuyer, M'a commandé de venir sur la terre, Et de lui rapporter au séjour du Tonnerre, Quelques travers nouveaux qui puissent l'égayer.

Sosie

Vous pourriez avoir de la peine. On a bien appauvri la scène.

Thalie

Que m'importe ? J'ai de bons yeux.

Sosie

Aussi bons que jolis. Tant mieux. Peste ! où prend mon esprit toute sa gentillesse.

Thalie

Songe ensuite qu'il faut que je passe pour Nièce De Momus : nous venons ensemble exprès céans, Pour tâcher de saisir un nouveau caractère.

Sosie

C'est prendre assez mal votre temps Et ce ne sera pas une petite affaire.

Thalie

Comment ?

Sosie

C'est qu'il paraît que la plupart des gens Ont donné dans le goût fantasque, De n'avoir, pour eux tous, qu'un masque ; Et qui les reconnaît a des yeux bien perçants.

Thalie

Pour qu'ils se montrent sans contrainte, D'un habit de Docteur Momus s'est revêtu. Se douteront-ils de la feinte ? Là, dis-le-moi, qu'en penses-tu ?

Sosie

S'il faut parler avec franchise, Moi j'imagine qu'un projet Fondé sur l'humaine sottise Manque rarement son effet.

Thalie

Çà, tu peux nous servir.

Sosie

Eh ! de quelle manière Puis-je mériter vos faveurs ?

Thalie

Aux gens qui nous viendront en faisant les honneurs.

Sosie

Et s'il se présentait des sujets de Molière ?

Thalie

Tu railles, ils sont morts.

Sosie

Eux, morts ? Oh, par ma foi, Ils se portent tous mieux que moi, Et je crois qu'ils feront douze fois ma carrière.

Thalie

De ton zèle empressé je connais tout le prix ; Compte sur ma reconnaissance.

Sosie

Vous avez bien raison de chérir les Petits ; Et des Petits la bienveillance Vaut, en plus d'une occasion, Cette vaine protection Dont un Grand fait la récompense, Et du Sot qui le sert avec affection Et du vil flatteur qui l'encense.

À Sosie.

Restée seule.

À Sosie, qui revient.

Thalie

Tant de bon sens dans un Valet ! On a frappé ; va voir qui c'est. Nous en allons avoir de toutes les espèces. Et je jouerais d'un malheur peu commun, Si dans la quantité je n'en attrapais un. Oh ! Ma foi, vive les adresses ! Eh bien ?

Sosie

C'est un beau cavalier.

Thalie

Et son nom ?

Sosie

C'est Monsieur Lélie.

Sosie sort.

Thalie

Il n'a pas changé de métier : À la plus nouvelle folie Un étourdi court toujours le premier.

Scène 4

Lélie, Thalie

Lélie

Ah ! Que le ciel m'oblige, en offrant à ma vue Les célestes attraits dont vous êtes pourvue. Madame, un Charlatan qui me fait accourir, Du mal que font vos yeux sait-il aussi guérir ? Oh ! Qu'il le sache ou non, qu'il garde sa recette. Que mon bonheur est grand ! Que ma joie est complète ! Et pouvais-je espérer de trouver en ces lieux, Au lieu d'un ignorant, cette grâce et ces yeux ?

Thalie

Ils sont bien obscurcis par ma douleur extrême.

Lélie

Je vous consolerai, puisqu'enfin je vous aime, Et que me voilà prêt à finir vos malheurs.

Thalie

Vous savez donc, Monsieur, le sujet de mes pleurs ?

Lélie

Et qu'en est-il besoin ! pour l'imaginative, Croyez que je ne cède à personne qui vive : Si j'avais un valet que je regrette encore, Mascarille ; il valait, ma foi, son pesant d'or.

Thalie

Que m'importe un valet, à moi ?

Lélie

Quand je le cite, C'est qu'il convient toujours d'honorer le mérite.

Thalie

Il était donc bien grand, ce mérite ?

Lélie

Au besoin, D'imaginer pour moi je lui laissais le soin.

Thalie

Ainsi de ma douleur il aurait su la cause ?

Lélie

Mieux que vous : et tenez, quand tout seul je suppose Votre coeur en secret par l'amour lutiné, Avouez franchement, n'ai-je pas deviné ?

Thalie

De l'art d'imaginer donnez une autre preuve.

Lélie

Pourquoi donc, s'il vous plaît, Madame ?

Thalie

Je suis veuve.

Lélie

Bon ! pour mieux me cacher le sujet de vos pleurs, Faut-il vous aviser du moindre des malheurs ?

Thalie

Monsieur, encore un coup je suis veuve, vous dis-je.

Lélie

Tant mieux : votre douleur en tient plus du prodige.

Thalie

Vous vous doutez assez que depuis ce trépas, Et faite comme on est, ayant quelques appas...

Lélie

J'entends. Pour adoucir les horreurs du veuvage, Vous n'avez pas voulu déroger à l'usage Des amants.

Thalie

Un Joueur et puis un Glorieux Fixèrent, j'en conviens, et mon coeur et mes yeux : Mais d'un dernier, surtout, mon âme est enivrée.

Lélie

Et c'est ?...

Thalie

Il est connu.

Lélie

Son nom ?

Thalie

De l'Empirée. J'en eus d'autres encor ; j'aime à le publier.

Lélie

N'importe : me voilà pour les faire oublier.

Thalie

Qui ? vous, Monsieur ?

Lélie

Oui, moi : moi, vous dis-je, Madame. Vous n'imaginez pas tout l'excès de ma flamme ; Et mon coeur est capable, en son transport jaloux, De vous aimer toujours, fussé-je votre époux. Oui, je jure...

Scène 5

Sosie, Lélie, Thalie

Sosie

Eh ! doit-on jurer de telle sorte, Monsieur ? Là, là, calmez l'ardeur qui vous transporte.

À Sosie.

Lélie

Ce maraud-là me tient des propos bien hardis. Sais-tu que, si j'étais un de ces étourdis Capables de manquer à ce qu'on doit aux Belles, Un bâton sur ton dos m'en dirait des nouvelles

Lélie

Bon ! vous n'avez pas l'air de ces étourdis-là.

Lélie

Je n'en ai pas l'air.

Sosie

Non.

Il le bat.

Lélie

Tu vas voir.

Sosie

Ah ! Ah ! Ah ! Au secours, au secours, voisins, je vous en prie.

Lélie

Comment ! bourreau, tu fais des cris !

Sosie

De mille coups tu me meurtris, Et tu ne veux pas que je crie ?

Lélie

Madame, pardonnez.

Thalie

Quoi ! votre étourderie... Sortez d'ici, Monsieur.

Lélie

Il y va de ma vie. Cruelle ! À vos genoux...

Sosie

Madame, tenez bon.

Thalie

Mon Oncle, qui paraît, va me faire raison De votre extravagance et de votre furie.

Lélie

Il saura pardonner un peu d'étourderie À ce coeur pour vos yeux si fortement épris.

Scène 6

Momus, Thalie, Lélie

Momus

N'ai-je pas entendu des cris ?

Thalie

Ah ! Mon Oncle !

Lélie

Ah ! Monsieur, cette charmante nièce Peut vous dire l'ardeur qui pour elle me presse ; Et je dois ajouter qu'il nous serait bien doux D'obtenir votre aveu pour devenir époux.

Thalie

Avant de s'épouser, il faut bien se connaître.

Momus

On se marierait peu.

Lélie

Dès qu'on m'a vu paraître, Je suis connu.

Thalie

Tant pis. Soyez sûr qu'en ce cas C'est plutôt un bonheur de ne vous avoir pas.

Lélie

Oh ! puisque vous osez en venir aux injures, Je conterai partout toutes vos aventures ; Je connais un Poète, il vous chansonnera.

Momus

Chansons !

Lélie

Vous...

Momus

Je m'en moque.

Il sort brusquement.

Lélie

Eh bien ! on le saura. Et je vous couvrirai si bien de ridicule, Que vous ne vendrez pas une seule pilule, Pas un petit paquet.

Scène 7

Momus, Sosie, Thalie

À Sosie, qui fuit Lélie.

Momus

Je ris de vos raisons ; Quoi que vous disiez, peu m'importe. Toi, que vas-tu chercher à cette porte ?

Sosie

Voir s'il prend le chemin des petites maisons.

Momus

Vit-on jamais pareille étourderie ?

Thalie

Vous n'avez pas tout vu. Demandez à Sosie : Comme il en est très fidèle témoin, Mieux que personne il pourra vous le dire.

À Momus.

Sosie

Si vous avez sujet de rire, Je ne dois pas avoir le même soin. Monsieur, à cette porte un homme Qui n'a pas voulu qu'on le nomme, Dit en secret avoir affaire à vous. Il est vêtu de noir et parle d'un ton doux.

Momus

Son nom.

Sosie

Je vous ai dit qu'il ne veut pas le dire.

Momus

Fais entrer.

Elle sort.

Thalie

Moi je me retire Pour vous le laisser recevoir.

Scène 8

Sosie, Momus

Sosie

Et vous consentez à le voir Tête-à-tête ?

Momus

Oui.

Sosie

Mais c'est une folie.

Momus

Je ris de ta poltronnerie.

Sosie

D'accord, je suis poltron ; on en vit plus longtemps. Vous autres Dieux, vous êtes gais, contents ; Vous ne mourez jamais de votre vie ; Mais aux pauvres humains il ne faut rien qu'un coup.

Momus

Fais-le toujours venir.

Il fait signe à Tartuffe d'entrer.

Sosie

Vous hasardez beaucoup.

Scène 9

Tartuffe, Momus

Tartuffe

Que le Ciel à jamais par sa toute bonté Et de l'âme et du corps vous donne la santé. Monsieur ; le bien de vous que partout on publie...

Momus

Arrivé d'aujourd'hui...

Tartuffe

Permettez, je vous prie : Il est juste, et je crois tout ce qu'on dit de vous : Je ne suis, grâce au Ciel, envieux ni jaloux ; Mais j'ai vu si souvent les horreurs de l'envie Empoisonner les jours d'une innocente vie, Que j'ai cru vous devoir ce secret entretien, Où mon zèle empressé va ne vous cacher rien.

Momus

Parlez, Monsieur.

Tartuffe

Mon coeur de douleur se déchire, Quand je vois les méchants agrandir leur empire.

À Tartuffe.

Momus

Je te connais. Où tend ce discours ?

Tartuffe

Le voici ; Et vous en allez être à l'instant éclairci. On dit (mais je crois peu ce propos condamnable) Que vous avez chez vous un objet jeune, aimable ; Que sa beauté fragile, appelant tous les coeurs, Peut malheureusement décréditer vos moeurs. Et mon zèle...

Momus

Je sais ce qu'il convient d'en croire : Mais pensez-vous qu'on puisse avoir l'âme assez noire ?...

Tartuffe

Oui, Monsieur. Arrivé depuis fort peu de temps, Vous n'imaginez pas la malice des gens ; Et combien la vertu jadis si respectée, Est partout aujourd'hui bassement insultée, Sur vous, qu'autant que moi, je crois homme de bien, Je ne répondrais pas qu'on ne répandit rien, Étant amis tous deux. La vertu réunie, Avec plus de succès, fera taire l'envie : Je suis connu.

Momus

Sans doute.

Tartuffe

Et mon zèle discret Peut, dans votre maison, faire un très bon effet.

Momus

Le Cafard !

Tartuffe

En voyant votre charmante nièce, Mes avis paternels guideraient sa jeunesse, Et je la sauverais peut-être d'un écueil.

Momus

Peut-être, est trop modeste.

Tartuffe

Oh ! Je hais tant l'orgueil !

Momus

Fort bien ; mais je craindrais qu'on ne dît qu'une flamme En secret...

Tartuffe

Moi, Monsieur, j'aimerais une femme ! Vous m'objectez en vain ce motif de refus ; On sait bien que j'ai fait mes preuves là-dessus.

À Tartuffe.

Tartuffe entre chez Thalie.

Tartuffe

Je vais, pour le punir, l'envoyer chez Thalie. Je me rends. Oui, je vois que toute votre envie Est de contribuer à mon contentement ; Et vous pouvez passer dans son appartement.

Scène 10

Sosie, Momus

Sosie

Qu'en dites-vous, Seigneur ? Parle-t-il avec force ? Voilà l'homme de bien.

Momus

Ce n'en est que l'écorce. Jusqu'à quand verra-t-on l'homme simple et les sots Trompés indignement par l'abus des grands mots ?

Sosie

Avez-vous su son nom ?

Momus

Tartuffe.

Sosie

De Molière ? À sa tournure singulière, Je l'aurais pris, ma foi, pour un homme de bien : Sur la mine jamais je ne croirai plus rien.

Scène 11

Madame Pernelle, Momus, Sosie

À Momus.

Madame Pernelle

Allons, Phlipotte, allons. Faites-vous votre compte Que j'attendrai longtemps ? N'est-ce pas une honte, À vous, le beau Docteur, qu'on ne trouve chez vous Que des impertinents, des fripons et des fous ?

Momus

Pourquoi donc y venir ?

Madame Pernelle

Pourquoi ? Mort de ma vie ! Évitez, croyez-moi, de me mettre en furie. Et si Tartuffe ici n'avait porté ses pas, Soyez sûr que chez vous vous ne me verriez pas.

Sosie

Mais vous en voulez donc beaucoup à ce pauvre homme ?

Momus

Molière a corrigé...

Madame Pernelle

Je veux que l'on m'assomme, Si lui ni ses pareils se tiennent pour battus ; Car j'en vois tous les jours, et je crois même plus. Mais enfin ce maroufle est ici.

Momus

Non, Madame ; Il n'a fait que passer.

Madame Pernelle

Où donc ?

Momus

Chez une femme.

Madame Pernelle

Ah ! Que je crains pour elle !

Momus

Oh ! moi je ne crains rien.

Madame Pernelle

Vous êtes donc très sûr qu'elle est femme de bien ?

Momus

Oh !

Voyant rire Momus et Sosie.

À Phlipotte.

Elle sort.

Madame Pernelle

Malgré tout cela, j'ai quelque inquiétude. Une femme de bien peut n'être qu'une prude ; Et je vais vous conter le fait qui m'engagea À penser de la sorte... Oui, ricanez déjà. Chercher ailleurs vos fous qui vous donnent à rire, Ce n'est pas moi, toujours ; adieu, je me retire. Vous apprendrez bientôt, Messieurs les Charlatans, Avant d'en rire, au moins, à connaître vos gens. Allons, vous ; vous rêvez et bayez aux corneilles. Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles. Marchons, gaupe, marchons.

Scène 12

Sosie, Momus

Sosie

C'est pire qu'un Démon Cette dame Pernelle.

Momus

Elle a souvent raison. Mais s'il ne vient jamais que des gens de Molière, À Jupiter qui veut un nouveau caractère, Que dire ?

Sosie

Que les gens de bon sens sont d'avis Qu'on ne doit point changer, quand on craint d'être pis.

Scène 13

Harpagon, Momus, Sosie

Harpagon

On lit dans votre adresse, Monsieur, que vous guérissez gratis ; et s'il n'y a point de friponnerie (comme il s'en rencontre toujours dans ces sortes d'écrits) il est tout naturel que vous me voyiez chez vous.

Momus

Il convient d'abord de savoir quel est le genre de votre maladie ?

Harpagon

Eh ! Ne le devinez-vous pas à mon air ?

Momus

Non... À moins que ce ne soit la goutte.

Harpagon

Vous moquez-vous ? Ai-je l'air d'un homme assez riche pour cette maladie-là ?

Momus

Le poumon ?

Harpagon

Non.

Momus

L'estomac ?

Harpagon

Non.

Sosie

Vous verrez que ce sera la tête.

Harpagon

À l'autre ! Non.

Momus

M'y voilà. Le coeur ?

Harpagon

Non, non, non. De par tous les Diables, c'est dépenser bien du temps à se ruiner en questions.

Momus

Donnez-nous donc vous-même l'exemple de l'économie.

Harpagon

En deux mots le voici : c'est un appétit dévorant. Tout est fort cher à présent ; je me ruine pour vivre, et cela altère ma santé.

Momus

S'il ne faisait pas aussi cher mourir, je vous conseillerais, moi...

Harpagon

Et je ne le sais que trop. On n'a pas la moindre petite ressource ; mais enfin, voyons toujours de vos remèdes ; ils feront ce qu'ils pourront.

Momus

Vous prendrez...

Harpagon

Tenez, mettez là-dedans.

Momus

De quoi ?

Harpagon

De vos drogues.

Sosie

Il les irait vendre.

Momus

De mes drogues ? Je n'en donne point.

Harpagon

Et que diable donnez-vous donc ?

Momus

Des conseils.

Harpagon

Des conseils ? C'est-à-dire, des paroles ; mais voyez donc la belle merveille de donner des paroles gratis !

Sosie

Monsieur, Monsieur, ne vous moquez pas tant ; il y a bien des gens qui les vendent.

Momus

Eh ! Tenez, voilà Monsieur Trissotin qui vous en dira des nouvelles.

Scène 14

Trissotin, Harpagon, Sosie, Momus

Trissotin

Qui de vous trois, Messieurs, est Médecin ?

Harpagon

Ce n'est pas moi toujours.

Sosie

Ni moi non plus.

À Momus.

Trissotin

Enfin, Ce sera donc Monsieur. Sachez que ma présence Peut ramener chez vous une heureuse abondance.

Harpagon

Prenons-lui sa recette.

Trissotin

Et ma prose et mes vers Font un bruit assez grand.

Momus

Où ?

Trissotin

Dans tout l'univers.

À part.

À Momus.

Il regarde Trissotin en haussant les épaules, et sort.

Harpagon

Quel fou ! Quand un conseil me sera nécessaire, Monsieur, je viendrai vous revoir. Je vois bien que chez vous je n'ai plus rien à faire, Et je vous prête le bon soir.

Scène 15

Trissotin, Sosie, Momus

Trissotin

D'honneur, je crois que c'est l'Avare de Molière ; Ô le plaisant original !

Sosie

Vous l'avez deviné ? Ce n'est pas voir trop mal, Et vous ne lui ressemblez guère.

Trissotin

À son propos qui ne le connaîtrait ?

Sosie

Mais revenons au bruit dont Monsieur nous parlait.

Trissotin

On lit avec fureur mon recueil d'épigrammes Contre les Beaux esprits, les savants et les femmes. L'avez-vous lu, Monsieur ?

Momus

Qui ? moi ?

Trissotin

Vous.

Momus

Point du tout.

Trissotin

Tant pis pour vous. Jamais la justesse et le goût N'ont d'un si grand éclat brillé dans la critique, Et tout homme occupé de la chose publique, Poète, Médecin, Artiste, Bel esprit, Ne peut être estimé qu'autant que je l'ai dit.

Momus

Seriez-vous, par hasard, un de ces gens sans titres, Qu'on a vu depuis peu s'ériger en arbitres Du goût et des talents qu'ils ne peuvent avoir ?

Trissotin

Chacun peut, à son gré, s'arroger ce pouvoir.

Momus

Contre cette manie, et folle et singulière, Que vous êtes heureux qu'on n'ait plus de Molière ! Il vous corrigerait bien vite à vos dépens.

Trissotin

Bon ! Molière et Boileau, propos de vieilles gens ! On fut dupe autrefois de leur verve caustique. Qu'était-ce dans le fond ? Rien que du vieux comique ; Tous nos honnêtes gens font blasés là-dessus, Et la preuve, tenez, c'est que l'on n'en fait plus.

Scène 16

Sosie, Momus, Alceste, Trissotin

Sosie

Monsieur Alceste.

Momus

Oh ! Oh !

Alceste

Point de cérémonie ; Supprimez avec moi les façons, je vous prie.

Momus

Je sais trop le respect...

Alceste

Je veux être debout.

Momus

Monsieur.

Sosie

Monsieur.

Trissotin

Laissez chacun vivre à son goût.

Sosie

Enfin.

Alceste

Monsieur, sans doute, est un de vos confrères ?

Momus

À peu de chose près.

Trissotin

Je hais trop les chimères, Pour oser tourmenter par des remèdes vains Les jours infortunés des malheureux humains.

Alceste

Vous les plaignez donc ?

Trissotin

Moi ?

Alceste

Pour moi, je les déteste.

Trissotin

Oh ! J'en fais bien autant.

Alceste

De leur rage funeste Je prétends par la suite au moins me garantir. Mais de ce monde affreux avant que de sortir, J'ai voulu, par mes yeux, faire l'expérience, Si je pourrais trouver dans la veste science Qu'on voit briller en vous, (à ce que chacun dit,) Le moyen de fixer un doute qui m'aigrit. Dites-moi donc, Messieurs, si mon humeur austère Vient de tempérament, ou bien de caractère ?

Momus

Monsieur...

Alceste

Vous hésitez, Monsieur ?

Trissotin

On peut, je crois ; Expliquer tout cela par de certaines lois.

Alceste

Voyons un peu ces lois.

Trissotin

En entrant dans le monde, Les vices, les travers dont notre espèce abonde Inspirent la pitié.....

Alceste

Dites plutôt, l'horreur. Des hommes sans vertu, des femmes sans pudeur, Des obscurs parvenus l'insolente bassesse, Des jeunes gens tarés la dégoûtante ivresse ; De nos femmes de bien l'horrible fausseté, De nos frêles Auteurs l'auguste vanité, Des vices affichés la morgue fastueuse Rallument dans mon coeur la haine vigoureuse Qu'à ces excès cruels doit tout homme bien né.

Trissotin

A penser comme vous je me sens destiné, Et la même fureur dans mon âme s'élève ; Mon coeur la commença, votre tableau l'achève : Il est temps que je montre à tous nos Beaux esprits Ce que je sens pour eux de haine et de mépris, Et joignant le sarcasme au fiel de la satire....

Alceste

La satire, Monsieur ? que voulez-vous donc dire !

Trissotin

Ne craignez rien Monsieur pour vous-même.

Alceste

Et pourquoi ?

Trissotin

C'est que vous paraissez du même avis que moi.

Alceste

Et cela fût-il vrai, vous auriez la bassesse D'aller aux yeux de tous encenser ma faiblesse !

Trissotin

Nous savons là-dessus ce qui nous est permis ; Nul ne doit être honnête, hors nous et nos amis.

Alceste

Et vous osez prétendre à l'estime publique ?

Trissotin

Pourquoi non, s'il vous plaît ? Sachez que la critique Est utile pour moi.

Alceste

Je le vois.

Trissotin

Et pour l'art. Il faut se faire un nom, je vous parle sans fard.

Alceste

Quel nom ! Ainsi que vous, je parlerai sans feinte. Recueillir les mépris en répandant la crainte, N'est pas, à mon avis un fort joli métier ; Et j'estime bien plus l'honnête Savetier, Qui, tranquille en un coin sans offenser personne, Gagne, tout en chantant, le pain que je lui donne, Que celui dont le coeur, aussi bas que l'esprit, Ose insulter en lâche au talent dont il vit.

Il sort par la porte qui va chez Thalie.

Trissotin

Vous apprendrez bientôt...

Scène 17

Alceste, Sosie, Momus

Alceste

L'exécrable folie ! Voilà, voilà des gens à livrer à Thalie.

Sosie

On l'y verra.

Momus

Comment, avec si peu d'esprit, Ce petit homme a-t-il une telle arrogance ?

Il sort.

Alceste

C'est en pesant son importance Au poids du fatras qu'il écrit.

Scène 18

Momus, Sosie

Momus

Quoi donc ? Quand nous cherchons un nerveux caractère, Nous ne verrons ici que des gens de Molière ?

Sosie

Je vous l'avais bien dit.

Momus

Dois-je écouter un fat ?

Sosie

Tous les discours sont des sottises, Venant d'un homme sans éclat : Ce seraient paroles exquises, Si c'était un Grand qui parlât. Voilà encore des femmes : je voudrais, pour beaucoup, qu'elles fussent aussi de Molière.

Scène 19

Angélique, Claudine, Clitandre, Momus

Angélique

Restez à cette porte, petite fille, et si par malheur vous voyez arriver mon bourgeois de Mari, Monsieur George Dandin, vous nous avertirez ; entendez-vous ?

Claudine

Cela suffit, Madame ; faudra-t-il lui dire que vous êtes venue avec Monsieur ?

Angélique

Eh ! Non, petite sotte.

Clitandre

Voilà, Madame, le fameux Médecin dont on a tant parlé ce matin chez Monsieur le Baron de Sotenville, Monsieur votre père.

Angélique

Monsieur, parmi les secrets merveilleux que vous avez apportés des Pays Étrangers, je désirerais bien qu'il y eût une recette contre les migraines de l'espèce de la mienne ; votre fortune serait faite. Ensuite des vapeurs dont j'ai été dévorée, il m'en est resté une qui revient régulièrement tous les jours à la même heure.

Momus

Et quelle est cette heure-là ?

Angélique

Dans ce temps-ci, environ six heures du soir.

Momus

Et vous n'imaginez point de cause étrangère à laquelle vous puissiez attribuer le retour de cette migraine.

Clitandre

Madame ne voit ordinairement à cette heure-là que son, mari, qui revient de ses courses vers la fin du jour, et je crois avoir remarqué que, l'été, les attaques sont moins longues.

Momus

Madame, vous êtes bienheureuse d'avoir auprès de vous un observateur comme Monsieur, et quand on connaît aussi bien les symptômes d'une maladie, il est aisé de la guérir.

Clitandre

Madame, vous entendez ?

Angélique

À merveille, Monsieur.

Claudine

Le voilà ! Le voilà !

Momus

Qui donc ? Qui donc ?

Angélique

Clitandre ? Mon mari ?

Momus

Et la migraine ?

Scène 20

George Dandin, Angélique, Claudine, Momus

George Dandin

Il sera donc dit, Madame, que vous ne sortirez jamais sans avoir Monsieur avec vous ? Est-ce que votre servante Claudine ne suffit pas ?

Angélique

Une femme comme moi, Monsieur, ne saurait sortir sans avoir quelqu'un qui lui donne la main, et je vous déclare positivement que, tant que vous ne me donnerez pas un Laquais, je prierai Monsieur de m'accompagner, ne fût-ce que pour aller chez Monsieur le Baron de Sotenville.

George Dandin

Voilà bien les impertinences auxquelles je dois m'attendre. Ah ! Pauvre George Dandin ! Tu l'as voulu ; à qui te plaindre ? Tu le sais bien toi, Claudine.

Claudine

Moi, Monsieur ! Je ne sais rien.

George Dandin

Non, Madame : il ne sera pas dit que vous me manquiez toujours de la sorte ; je porterai mes plaintes, il faudra en venir à une séparation.

Momus

Vous paierez encore ces frais-là, au moins.

George Dandin

Et n'est-ce pas moi qui fais les frais de tout.

Angélique

Vous avez bonne grâce de vous plaindre ; ce serait moi qui devrais le faire : moi qui ai été sacrifiée, moi qui pouvais épouser un homme de qualité.

Scène 21

Monsieur Jourdain, Momus, Sosie, Angélique

Sortant de sa chaise.

Monsieur Jourdain

Un homme de qualité ! Qui est-ce qui parle de moi, là ? Eh ! Bien, qu'est-ce, mes amis ? Voyons, me voilà.

Momus

Oh ! Oh ! Eh ! C'est Monsieur Jourdain, en robe de chambre ! En cet équipage, venez-vous du bal ?

Monsieur Jourdain

Non : je sors de chez Poitevin ; c'est le rendez-vous des gens les plus qualifiés : et...

Momus

Et vous n'avez garde de ne pas vous y trouver ?

Monsieur Jourdain

Vous croyez peut-être que c'est par ton ? Point du tout ; et si ce n'était pour des raisons de santé...

Momus

Vous paraissez pourtant vous porter à merveille.

Monsieur Jourdain

N'est-ce pas qu'on ne voit guère de gens de qualité se porter aussi bien que moi ?

Momus

Je ne peux pas vous dissimuler que cet embonpoint a l'air un peu bourgeois.

Monsieur Jourdain

Que je suis malheureux ! Allez, allez, laissez-moi faire, j'y mettrai bon ordre ; en vous comptant, voilà le huitième Médecin que je vois.

Sosie

Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.

Momus

Peste ! Vous devez avoir un tempérament de fer.

Monsieur Jourdain

Ce qu'il y a de plus désolant pour moi, c'est que je n'ai pas même la ressource des chagrins pour maigrir. Ma femme est morte.

Momus

Cette pauvre Madame Jourdain ! Et de quoi ?

Monsieur Jourdain

De jalousie : parce que les Maîtresses de mes amis de la Cour auxquels je prête quelquefois de l'argent venaient chez moi ; et que je suis un peu aimable, elle s'est allé fourrer dans la tête... Enfin elle est morte, et me voilà veuf.

Momus

Et prêt à vous remarier ?

Monsieur Jourdain

C'est selon ; je ne dis pas que, si je trouvais une personne d'une certaine façon... Quelle est cette Dame-là ?

Momus

C'est une Dame de qualité avec son mari.

Monsieur Jourdain

Une Dame de qualité ? Et c'est son mari, ça ?

Sosie

Pourquoi vous en moquer ? Est-ce que Monsieur n'en a pas bien la mine, oui ?

Monsieur Jourdain

Vous allez voir. Madame, que je suis fâché que vous soyez tombée en de si pauvres mains ! Mais, en vérité, c'est un meurtre : j'espère au moins que vous ne faites pas l'honneur à Monsieur de le traiter comme votre mari ?

Angélique

Hélas ! Pardonnez-moi. Malheureusement, j'ai été trop bien élevée pour manquer à mes devoirs.

Sosie

Aussi elle le déteste.

Scène 22

Thalie, Tartuffe, Momus, Trissotin, Sosie, Monsieur Jourdain

Ces deux derniers sont fort empressés autour de Thalie.

Thalie

Vous me pressez en vain : ce n'est qu'aux yeux de tous Que je peux donner à connaître Les sentiments qu'en moi votre ardeur a fait naître : Encore je crains...

Tartuffe

Peut-on craindre de nous ? ...

Thalie

Oui, je crains qu'un transport jaloux Dans ce moment ne fasse disparaître L'amitié qui règne entre vous ; Car vous êtes amis...

Momus

Et très dignes de l'être.

Thalie

Avant de m'expliquer, jurez à mes genoux, Que l'un de vous, sans haine et sans envie, Dans cet instant, par force abandonné, Verra son rival fortuné Triompher avec modestie.

Trissotin

Oh ! De grand coeur, nous le jurons.

Tartuffe

Jurons toujours ; ensuite nous verrons.

Thalie

Quoi ! N'acceptez-vous pas ce que je vous propose ?

Tartuffe

La volonté du Ciel soit faite en toute chose.

Montrant Trissotin.

Thalie

Partager sa bouche et son coeur Entre les vertus et les vices Me paraît un excès d'horreur, Dont vous avez trop de complices. Au moins Monsieur...

Trissotin

Je le savais bien, moi.

Thalie

Au moins, Monsieur, d'une feinte inutile Ne s'est pas imposé la Loi ; Et le poison que sa plume distille Est un crime de bonne foi.

Momus

Les voilà bien payés chacun en leurs espèces.

Sosie

Pour vous guérir de vos faiblesses, Cet avis-là vous paraît-il suspect ?

Trissotin

J'écrirai...

Tartuffe

Je dirai...

Trissotin

Vous apprendrez, ma mie...

Montrant son masque.

Thalie

Tout beau, Messieurs ; vous manquez de respect : Sous ces traits connaissez Thalie.

Trissotin

Ô Ciel !

Tartuffe

Je suis perdu !

Monsieur Jourdain

Je la trouve jolie, Malgré son petit air tant soi peu goguenard ; Et ces yeux éveillés m'inspirent pour ma part Certain désir de faire une folie.

Sosie

Votre Marquise si jolie, Convenez-en, Monsieur Jourdain, N'avait pas ce regard malin, Ni cette mine réjouie.

Monsieur Jourdain

Non, sans doute ; enfin l'on sait bien Qu'une mortelle, ce n'est rien Auprès de la moindre Déesse, Fût-elle-même et Marquise et Princesse.

Momus

Bravo ! L'ami Jourdain ! C'est parler tout au mieux ; Je ne répondrais pas qu'un jour au rang des Dieux Avec éclat on ne vous vit paraître.

Monsieur Jourdain

Quoi ! Cela se pourrait ?

Momus

Vous en êtes le maître : Il ne faut seulement...

Scène 23

Lélie, Sosie, Thalie, Momus, Tous Les Acteurs

Lélie

Craignez tous le Docteur ; Il n'est pas Médecin, ce n'est qu'un imposteur : Je le sais par la voix commune.

À Lélie.

Sosie

Peste de l'étourdi ! Monsieur, d'un tour de main, Par votre présence importune, Vous faites perdre au bon Monsieur Jourdain La plus éclatante fortune.

Lélie

J'en suis désespéré, d'honneur ; Car je n'ai pas cette basse manie De nuire avec gaîté de coeur, Et j'ai fait une étourderie.

À tous les Acteurs.

Thalie

Vous le deviez... Rendez grâce aux bienfaits Que répandit sur vous un immortel génie, En vous peignant de ces grands traits Que les fureurs du Temps, ni celles de l'Envie Ne pourront effacer jamais.

Momus

Vous l'entendez : contre le caractère Mes remèdes sont sans crédit ; Et, comme la Déesse a dit, Chacun de vous l'a reçu de son père : Il faut s'en plaindre à celui qui vous fit.

Lélie

Où le chercher ?

Thalie

Le voilà.

Tous Les Acteurs

C'est Molière : Courons embrasser ses genoux.

Sosie

Acteurs, Souffleur, Ballets, Messieurs, accourez tous ; Qu'après cent ans complets, ce vif et pur hommage À tous les yeux retrace au moins l'image Des transports de nos coeurs à le revoir chez nous.

Scène 24

Monsieur le Kain, Thalie, Monsieur Brizard, Choeur

À Thalie.

En montrant les acteurs et actrices tragiques.

Monsieur le Kain

De quel éclat nouveau brille aujourd'hui la Scène ! Ah ! Madame, voyez, en des moments si doux, Les Enfants les plus chers au coeur de Melpomène, Partager leur encens entre Molière et vous.

En montrant Molière et les piédestaux.

Thalie

Soyez assurés que Thalie Goûte une douceur infinie À voir en ce beau jour tous les coeurs réunis. Je commence une galerie, Où les vrais Enfants du génie, Après cent ans, rivaux, mais généraux amis, De l'immortalité partageront le prix. Déjà ces piédestaux attendent...

Monsieur le Kain

Nous savons ce qu'ils nous demandent, Et vos voeux seront accomplis.

Il met sa couronne sur la tête de la statue de Molière.

Monsieur Brizard

Le Souverain d'un vaste Empire, Sous cet habit représenté, Peut-il en ce beau jour être mieux imité, Qu'en partageant un si noble délire ? Si des Humains il devint le premier, Rome et Paris ne sont qu'une même patrie ; Et le plus bel emploi d'un immortel laurier, Doit être de briller sur le front du génie.

Choeur

Vivat, vivat, cent fois vivat, Solus auitor qui tam tene parlat.

Monsieur Brizard

Thalie, eh bien ! ce nouveau caractère, Que nous devions rapporter à Molière, Le voyez-vous parmi ces gens ? En faveur de sa Centenaire, Vous le lui promettez depuis assez longtemps.

Le Choeur répète, vivat.

Thalie

Eh ! ne suffit-il pas, pour fêter un bon Père, De lui présenter ses Enfants ?

Marche

Air de la Marche des Apothicaires du Malade Imaginaire, alternativement avec une Marche caractéristique pour la Tragédie. La Comédie est conduire par Sosie en tête, sa lanterne à la main. La Tragédie, par M. le Kain, en habit de Rodrigue dans le Cid, l'épée à la main. On va saluer la statue de Molière deux à deux ; et quand Thalie et Momus sont auprès de la statue, ils attachent au piédestal, l'un sa marotte, l'autre son masque, et Sosie place sa lanterne dans l'attitude de Diogène.

Ballet de Caractère

Des principaux Divertissements de Molière.

Vaudeville

Thalie, Choeur, Momus, Sosie, Madame Pernelle, Angélique, Monsieur Jourdain, Alceste

Thalie

Amis, que l'éclat de ce jour Vous anime et vous intéresse : De reconnaissance et d'amour Les Dieux nous permettent l'ivresse. Dans les coeurs amis des talents, Que sa place soit la première ; Et qu'on redise après cent ans : Vive la gaieté de Molière !

Choeur

Et qu'on redise, etc.

Momus

Les jours passés chez mes Français Furent pour moi dignes d'envie. Joyeux, malins, plaisants et gais, Qu'ils soient toujours chers à Thalie ; Et s'ils s'endormaient une fois Dans leur agréable carrière, Qu'ils se rappellent qu'autrefois, Je dis mon secret à Molière.

Choeur

Qu'ils se rappellent, etc.

Sosie

Au genre humain déplaît souvent Une triste Philosophie, Quand elle prétend gauchement Corriger les gens qu'elle ennuie. Égayer la leçon des moeurs Est la seule bonne manière. Charmer l'esprit, former les coeurs, Pour cet art il n'est que Molière.

Choeur

Charmer l'esprit, etc.

Madame Pernelle

À se moquer des vieilles gens, On voit s'occuper la Jeunesse ; Et de nos Catons de vingt ans, L'ennui fait toute la sagesse. Ô vous qui de la vérité Craignez la démarche trop fière, Sous le masque de la gaÏté, Vous la goûterez chez Molière.

Choeur

Sous le masque, etc.

Angélique

Quand deux coeurs, pour un doux soupir, Forment une amoureuse chaîne, De s'opposer à leur désir, C'est temps perdu, c'est plainte vaine. Infortunés maris jaloux, Qu'Amour irrite et désespère, Venez prendre leçon chez nous ; Vous la recevrez de Molière.

Choeur

Venez prendre leçon, etc.

Sosie

Bien des gens plus huppés que moi, En ce bas monde, ont plus d'un père. Mais, plus qu'eux, je suis, sur ma foi, Fier de leur devoir la lumière. Fils de Plaute, on vit commencer Et mes succès, et ma carrière ; Mais il fallait, pour l'achever, Me voir adopter par Molière.

Choeur

Mais il fallait, etc.

On fait la révérence.

Thalie

En nous accordant vos faveurs, Messieurs, pour cette bagatelle, Daignez n'y voir que de nos coeurs La reconnaissance et le zèle ; Et si nous avions quelques torts, Étant empressés à vous plaire, Pardonnez nos faibles efforts En faveur du nom de Molière.

Momus

À vous, Monsieur Jourdain ; allons, vous ne donnerez pas quelque chose ?

À Alceste.

Monsieur Jourdain

Est-ce du bon ton de chanter ? Là, franchement, foi de Gentilhomme, je ne le crois pas. Qu'en dites-vous, Monsieur ?

Alceste

Est-ce qu'on chante ?

Il fait un petit prélude et chante, sur l'air ; C'est l'ouvrage d'un moment :

Monsieur Jourdain

En faveur de l'ami Molière, Que je protège ouvertement, Je parle à la Cour très souvent : J'y mets son éloquence entière ; C'est l'ouvrage d'un moment. Tous ces airs là !... Je n'en sais rien, moi ; attendez, voici... Oui... :

Momus

Et vous, Monsieur du Ruban-vert ?

Alceste

Ma foi, louer, chanter, n'est pas mon caractère ; Mais j'y veux déroger, seulement pour Molière. Au surplus, je ne sais qu'un air.

Momus

Chantez, chantez toujours.

Air : Si le Roi m'avait donné.

Une contredanse termine le Divertissement.

Alceste

Du Roi sans un ordre exprès, Non, jamais d'Oronte Je ne louerai les Sonnets : Mais je dis, sans honte, Qu'en révérant les talents De nos auteurs excellents, J'aime mieux Molière, Ô gué, J'aime mieux Molière.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.