Le Commencement de la Fin
Scène 1
Gontran de Vieuxneuf
Au lever du rideau, Gontran est couché tout habillé sur le lit. Dix heures sonnent.
Il s'assied sur le lit et regarde la pendre.
Il se frotte les yeux.
(1) Au besoin un salon ou un cabinet de travail.
(2) Au besoin : un canapé.
Sautant du lit.
Allant à la cheminée et consultant de nouveau la pendule.
S'apercevant qu'il est habillé.
Pendant ce temps, il retire son hahit, son gilet, sa cravate, et se dispose à faire sa toilette.
Il tire du linge d'un tiroir de la commode-toilette.
Il ouvre la commode-toilette se voit dans la glace et s'aperçoit qu'il a la joue rouge.
Il se débarbouille.
Il s'appuie sur le guéridon.
Montrant son lit.
Chantonnant.
Riant.
Se mettant de la poudre de riz sur le visage.
Avec indignation.
Il sourit.
Il continue sa toilette.
Il baille.
Onze heures sonnent.
Il tire le cordon de la sonnette.
Il la cherche sur les meubles et aperçoit les verres à liqueurs disséminés partout.
Allant à la cave à liqueurs.
Il sonne.
Il le prend sur un meuble et le flaire.
Il ramasse la boucle de cheveux qui est à terre.
Souriant.
Il rit.
S'adressant à la mèche qu'il tient dans la main.
Il ouvre un tiroir de la commode-toilette et prend une cravate sérieux.
La demie sonne.
Il brosse son habit et sonne de nouveau.
Apercevant une tasse et une théière sur la cheminée.
Il flaire le contenu de la théière.
Il prend une chemise qu'il a tirée de la commode et passe derrière les rideaux pour la mettre.
Gontran de Vieuxneuf
À cinquante ans, on est bien aise enfin De vivre un peu tranquille. Il faut faire une fin. Pour convive, je suis d'une assez bonne étoffe, Suivant de Démocrite et garçon philosophe. Versez, garçons, versez, Versez, versez tant qu'on vous dise assez ! Aimer c'est le grand point, qu'importe la maîtresse, Qu'importe le flacon pourvu.qu'on ait l'ivresse. Ah ! Mon Dieu ! Quelle heure est-il donc ? Je ne vois pas la pendule. Ah ! J'y vois. Nom d'un petit bonhomme ! Onze heures ! Il est onze heures ! Me voilà gentil ! Non, j'avais mal vu. il n'est que dix heures. Comment je me suis couché tout habillé ! Ah Gontran, mon ami, quelle existence as-tu menée hier ?... C'est égal, je n'ai que le temps. Il faut qu'à onze heures, j'aille chercher ma future pour la conduire à la mairie... Car aujourd'hui, à midi, j'épouse une petite blonde adorable... des yeux bleus comme l'azur... peut-être un peu boulotte... mais, que voulez-vous, j'aime encore mieux cela que si... Enfin ! Elle serait complète, la chère enfant, si elle n'avait pas sa mère, ma future belle-mère... La belle-mère, ce philloxera des ménages. Et Celle-là, comme animal nuisible !... D'une exigence ! Ah ! Si elle savait ce que j'ai fait hier au soir !... La veille de mon mariage car je me marie. c'est bien décidé... Je suis plus pressé que celui-là qui disait : Hier, donc, c'était le commencement de la fin de ma vie de garçon... Et, sur le conseil de Patinais, un vieux copain... J'avais invité tous mes camarades et nos... connaissances... à venir l'enterrer... Pas Patinais, ma vie de garçon. - Ça s'est passé chez Brébant. Vous dire ce qu'on a débité d'extravagances !... Car, je dois l'avouer, comme le bonhomme de Regnard : Il faudra changer, maintenant!... C'est dit... Gontran de Vieuxneuf fait une fin !... Ce qu'il va laisser de veuves dans le monde... galant !... Je ne suis pas un vilain garçon, et dame !... Que diable ai-je là ?... Ça tient !... Ça ne s'en va pas : mais c'est un coup que j'ai reçu !... Eh bien ! Me voilà présentable... Comment ai-je fait mon compte ?... Je ne me suis battu avec personne... Ah ! Mes souvenirs sont un peu brouillés... Je ne sais pas comment je suis rentré ici... et ce coup ? Me voilà gentil. pour aller me présenter devant monsieur le maire !... Quel prétexte donner ?... Mais d'Où vient que ?... Ah ! J'y suis... Oui, c'est bien cela... Quand je suis rentré, j'étais un peu étourdi. J'ai voulu me coucher, et après avoir, non sans de grandes difficultés, allumé ma bougie, j'ai regardé mon lit. Le gaillard exécutait autour de ma chambre une valse désordonnée... Alors, assis sur ce guéridon, j'ai attendu... J'ai attendu qu'il passe devant moi, et je me suis précipité dessus... Je me serai heurté contre la muraille... Le fait est que j'étais dans un joli état !... Que voulez-vous, l'enterrement était si gai !... Et puis c'est la première fois... ou plutôt la dernière.... que cela m'arrive... aussi fort ! Que diraient mes ancêtres si... Ah bah ! J'en sais un qui en serait charmé... mon trisaïeul Gontran de Vieuxneuf, le capitaine des Gardes, dont j'ai le portrait dans mon salon. Il a le nez écarlate !... Je n'en suis pas là, heureusement... Mais, c'est ma joue cramoisie... On dirait vraiment que j'ai reçu un soufflet. Ma foi, cela ne se voit plus. Je me maquille à présent !... C'est bien fait, monsieur !... C'est le châtiment de votre indigne conduite... Et madame veuve du Rasoir, votre future belle-mère, aura raison de vous faire souffrir pendant toute votre existence. - Non, un instant ! - Pendant toute son existence à elle... Car j'espère bien qu'elle s'en ira avant moi... malgré mes torts. Et Camille, ma future !... Que dira Camille si elle s'aperçoit. Ah bah ! Ce n'est qu'après-demain le grand jour... Il n'y paraîtra plus... C'est aujourd'hui le mariage à la mairie et après-demain... Ah ! Dame... Après-demain... Après-demain... Mariage à l'église et vous savez ce que cela veut dire... Ce jour-là, je ne pourrais plus dissimuler l'incarnat de ma joue... D'autant plus qu'elle sera noire ou bleue... Me voyez-vous avec un arc-en-ciel... Là... Sur la figure... Le surlendemain, ma femme et moi, nous partons en Italie, avec arrêt à Fontainebleau.... comme c'est l'usage... Ma foi, quand on vient de se marier, on n'aime pas à passer les nuits en chemin de fer. Ah ! Je ne suis pas bien éveillé !... J'ai du rentrer fort tard... Ai-je une mine !... Je suis décidément peu présentable... Si Camille allait me trouver laid ! Si elle allait répondre à la question de monsieur le maire, un NON qui me tuerait. Car je l'aime... Elle est un peu boulotte et elle a les yeux d'un si beau bleu !... C'est ce grand imbécile de Patinais qui est cause de tout cela !... Je voulais m'en aller à deux heures du matin... - C'était raisonnable. - Il s'y est opposé et a proposé un baccarat. Je suis moins joueur que le chat qui vient de naître... Eh bien ! Il m'a fait jouer jusqu'au lever de l'aurore, comme disent les poètes... Et je ne suis rentré chez moi, qu'au jour... Léontine, mon ancienne, voulait absolument m'accompagner, vu mon état peu... équilibré... J'ai eu assez de caractère pour l'en empêcher... Ah ! Léontine !... Mais faut bien que je me ménage... Vous comprenez !... C'est cet imbécile de Patinais qui me t'a fait connaître... C'était à la terrasse de Saint-Germain... à la musique militaire... Elle écoutait si bien, bouche béante, les accords harmonieux de l'orchestre à pantalons rouges, que Patinais me dit : « Voilà une petite femme charmante qui a un petit air bébête engageant, je parie qu'elle ne ferait pas faire de sottises à celui qui... » Ma foi, me dis-je : Et elle était si piquante !... Que vous dirai-je... Patinais avait raison... Seulement elle m'a coûté dix mille francs par mois... Elle est moins bête que moi ! Onze heures !... Et Baptiste qui ne descend pas... Ah çà ! Est-ce que Baptiste lui aussi, aurait enterré ma vie de garçon ! Baptiste est encore un cadeau de Patinais. - Patinais a toujours vécu ma vie.... - Ce grand imbécile-là était un des forts en thème au collège Henri IV, où j'ai été levé à côté de lui... Ce nigaud, qui possède aujourd'hui cent vingt mille livres de rente, travaillait, au lycée, comme un pauvre diable qui a besoin d'apprendre ! Je vous le dis, Patinais a toujours été un original !... Il est instruit... Il peint... joue du piano comme Ritter et Kowalski... ne fait pas une faute d'orthographe... Je vous le dis, c'est un original ! Aussi, comme il était amusant... Je me liai avec lui... pour mon malheur !... Il fait trop de blagues !... C'est lui qui m'a mis dans l'état où je me trouve. Je ne sais pas si, sans rompre positivement avec lui, je ne dois pas lui défendre l'accès du nid conjugal... Je le connais, il serait dans le cas de me faire quelques mauvaises plaisanteries... et.... mais où est donc ma cravate ?... Hein ?... Deux... trois... cinq... sept... neuf... dix... douze !... Douze verres ! Comment ?... Ils sont donc montés ici en sortant de chez Brébant ?... Voilà un cigare inachevé... - Je ne fume que la cigarette. - Patinais !... C'est Patinais !.. Il aura goûté à tous les flacons. Elle est vide !... Je le disais bien... Quelque mauvaise farce de ce Patinais... Mais, à lui seul, il n'aurait jamais pu dévaliser la cave à liqueurs... Et Baptiste qui ne vient pas ! Un gant de femme. Ça sent Léontine... C'est Patinais qui aura égaré ce gant chez moi !... Le gueux m'a pris ma maîtresse, parbleu !... Je le tuerai !... Me voler ma maîtresse !... Au moment où je vais me marier... Il aurait pu attendre... C'est mal !... On ne fait pas cela !... Une mèche de cheveux ! Un souvenir peut-être !... Mais ce n'est pas la couleur de Léontine... C'est une boucle appartenant à Clarisse... La connaissance à Patinais... Est-ce que, par hasard, elle aurait voulu.? un chassé-croisé, ators! Ah ! ah ! Ce serait original ! Pauvre Patinais! Ma petite Clarisse, je le regrette bien... mais, je me marie... nous verrons plus tard... s'il y a lieu. C'est égal, en voyant ces épaves parfumées on pourrait croire que des femmes ont naufragé ici... Des femmes chez moi, un tel jour !... Si ma belle-mère me surveille - et elle doit me surveiller - si elle apprend... je n'oserai plus la regarder en face. Onze heures et demie... et je ne suis pas plus avancé que cela... Et Baptiste ! Patinais l'aura grisé. Parbleu ! Voilà pourquoi, j'ai beau le sonner, il ne.... Qu'est-ce que c'est que ça ? Une tasse. Du thé !... On a pris du thé... Voyons ! Voyons ! Je n'y suis plus du tout. J'aurai le mot de cette énigme. Dépêchons-nous... Habillons-nous à la hâte... Courons chez belle-maman, ensuite à la mairie... Et puis nous aviserons...
Scène 2
Baptiste, Gontran de Vieuxneuf
Baptiste
Monsieur a sonné ?
Gontran de Vieuxneuf
Voilà vingt fois que je te sonne.
Baptiste
Je n'ai pas entendu... Monsieur voudra bien m'excuser.
Il sort de derrière les rideaux. Il voit Baptiste de dos.
Gontran de Vieuxneuf
Je ne t'excuse pas le moins du monde. Qu'est-ce que c'est que cette tenue ?... En bonnet de coton !
Baptiste
C'est que...
Gontran de Vieuxneuf
Et ces yeux !... Monsieur Baptiste, vous vous êtes battu comme un chiffonnier, je vous chasse.
Baptiste
Mais... C'est monsieur Patinais...
Gontran de Vieuxneuf
Patinais ?
Baptiste
Oui, monsieur, c'est lui... Quand je lui ai dit que ce qu'il voulait faire était absurde.
Gontran de Vieuxneuf
Comment cela ?
Il montre ses yeux pochés.
Baptiste
Oui, monsieur... et comme je lui répétais que je ne pouvais pas voir cela. Il m'a dit : « Eh bien! je vais te fermer les yeux. » Et voilà ce qu'il a fait !
Gontran de Vieuxneuf
Mais alors, ce coup que j'ai sur la joue...?
Baptiste
Oh ! Çà n'est pas lui qui...
Gontran de Vieuxneuf
C'est Léontine, parbleu !... Le dépit de ce que je la quitte.
Baptiste
Oh ! Non, monsieur... Elle a dit qu'elle s'en fichait pas mal.
Gontran de Vieuxneuf
C'est touchant !... Qui donc alors ?
Baptiste
Je ne sais pas !... Mais quand je suis entré dans la chambre de monsieur... J'ai trouvé monsieur, là, étendu à côté de son lit...
Gontran de Vieuxneuf
Ah !... J'y suis... J'aurai mal pris mon élan pour le saisir dans son voyage autour de ma chambre.
Baptiste
Monsieur a dit ?
Gontran de Vieuxneuf
Rien.
Baptiste
Alors, j'ai fait prendre un peu de thé à monsieur, malgré monsieur Patinais qui prétendait qu'il fallait vous poser des sangsues.
Gontran de Vieuxneuf
Je reconnais bien là cet animal ! Mais ils sont donc venus ici avec moi ce matin ?
Baptiste
Monsieur le sait bien, quand monsieur Patinais...
Gontran de Vieuxneuf
Encore !...
Baptiste
A proposé de coucher ici... Toute la bande, comme il disait...
Gontran de Vieuxneuf
Toute la bande ?
Baptiste
Et que monsieur m'a fait leur installer des lits dans le salon et dans la salle à manger.
Gontran de Vieuxneuf
Comment ils sont là !
Baptiste
Tous, oui monsieur, tous !... Il y a dans le salon Monsieur Gaston, monsieur Emile, mademoiselle Lucie... Dans la salle à manger Monsieur Charles, mademoiselle Cécité, monsieur...
Gontran de Vieuxneuf
Assez ! Assez !... Toute la bande !... Et qu'est-ce qu'ils font ?
Baptiste
Ils dorment ! Faut-il les réveiller ?
Gontran de Vieuxneuf
Avise-t'en !... Mais c'est épouvantable cette situation !... Si ma belle-mère venait me chercher !... Car je suis en retard...
Baptiste
Ah ! Elle ne pourrait pas entrer !
Gontran de Vieuxneuf
Comment cela ?
Baptiste
Monsieur Patinais s'est couché sur un tapis en travers de la porte.
Gontran de Vieuxneuf
Et tu l'as laissé faire ?...
Montrant ses yeux.
Baptiste
Je lui avais déjà fait une observation... et après sa réponse. Je n'ai pas osé. D'ailleurs ce n'est que lorsque vous-même, monsieur, m'avez ordonné d'installer les lits...
Gontran de Vieuxneuf
Moi ! Je t'ai ordonné !... C'est impossible !
Baptiste
Il est vrai que monsieur était un peu...
Gontran de Vieuxneuf
Éméché... En effet !
Baptiste
Monsieur pourrait dire chauve...
Baptiste
Mais enfin, que comptent-ils faire ici ?...
Baptiste
Déjeuner chez vous... Vous-même, monsieur, avez accepté cette proposition de...
Gontran de Vieuxneuf
De Patinais ?...
Baptiste
Oui, monsieur !
Baptiste le prend dans un placard.
Il ouvre ses tiroirs, en tire des objets de toilette qu'il jette à Baptiste.
Gontran de Vieuxneuf
Parbleu !... Toujours Patinais !... Aussi pourquoi m'a-t-on mis au collége à Henri IV, je ne l'aurais pas connu et tout cela ne serait pas arrivé... Baptiste, prends mon sac de voyage... Mets-y trois chemises, un gilet de flanelle, des mouchoirs, des cravates, tout ce que tu pourras y fourrer. Empile... Empile... Je me sauve d'ici ; je vais m'installer à l'hôtel.
Baptiste
Où cela, monsieur ?
Lui donnant de l'argent.
Gontran de Vieuxneuf
Je ne le dirai à personne... Patinais n'aurait qu'à l'apprendre. Tu ne me verras que le jour de mon mariage à l'église. Voici de l'argent... Tu les feras manger et tu les mettras à la porte.
Baptiste
Si monsieur Patinais le veut bien !
On entend une voiture s'arrêter dans la rue.
Gontran de Vieuxneuf
Moi, je cours chez ma belle-mère et de là à la mairie... puis à l'hôtel... à l'hôtel meublé... Tu diras à Patinais que je suis parti... à Constantinople comme reporter du Figaro... Une voiture !
Baptiste
Une grosse mère en descend.
Gontran de Vieuxneuf
Une grosse mère ?...
Baptiste
Une vraie caricature !
Midi sonne.
Gontran de Vieuxneuf
C'est ma belle-mère !... Elle vient me chercher !... Il ne faut pas que... Parbleu ! Midi !... Adieu Baptiste !...
Baptiste
Monsieur fera attention à monsieur Patinais qui est couché en travers de la porte.
Gontran de Vieuxneuf
Dussé-je lui passer sur le corps !
Baptiste
Monsieur y sera bien forcé.
Il sort. On entend la porte qui se ferme, puis un immense bâillement à la cantonade, enfin ces cris : Gontran ! Gontran ! J'ai faim !
Gontran de Vieuxneuf
Misérable Patinais !
Baptiste
Il était temps !...