Scène 1
Bertrand, Lucinde, Perrette
Bertrand
Non mordienne vous, dis-je, je ne me laisserai pas enjôler davantage.
Lucinde
Hé, mon pauvre garçon.
Bertrand
Je n'en ferai rien.
Perrette
Auras-tu bien le coeur si dur que...
Bertrand
Je l'aurai dur comme un caillou.
Lucinde
Laisse-nous ici seulement jusqu'à ce soir.
Bertrand
Je ne vous y laisserai pas un iota davantage, ventregoine. Si quelqu'un vous allait trouver enfarmées dans ma logette, et que dirait-on ?
Perrette
Ardé, ce qu'on en dirait, serait-il tant à ten désavantage ?
Bertrand
Testigué, si notre Maître qui hait les femmes, venait à vous trouver, où en serais-je ?
Lucinde
Quand il saura que je suis une jeune fille persécutée par une Belle-mère, abandonnée à la sollicitation et à l'inimitié de mon propre père, et qui fuit la maison paternelle, de crainte d'épouser un magot qu'elle me veut donner, parce qu'il est son neveu, mes larmes le toucheront ; il aura pitié de moi sans doute.
Bertrand
Morgué, je vous dis qu'il n'est point pitoyable, je le connais mieux que vous.
Perrette
Et moi je gage que ces larmes le débaucheront, comme elles m'ont débauchée. Je ne les vis pas plutôt couler que je me résolus d'abandonner mon ménage, pour aller courir les champs avec elle, quoiqu'il n'y ait que onze mois que je sois mariée à Thibaut, le Fermier de son Père, qui est le meilleur homme du monde, et de la meilleure humeur ; est-ce que ton Maître sera plus rébarbatif que moi ?
Bertrand
Ventredié vous me feriez enrager ; est-ce que je ne savons pas bien ce que je savons ?
Lucinde
Fais-moi parler à ce jeune homme que tu dis qui est son fils, je le toucherai je m'assure, et je ne doute point qu'il ne fasse quelque chose auprès de son père en notre faveur.
Bertrand
Hé bien, hé bien, ne voilà-t-il pas. Palsangoi n'an dit bian vrai, qu'il n'y a rian de si dur que la tête d'une femme. Ne vous ai-je pas dit, cervelle ignorante, que ce fils est le Tu Autem du sujet pourquoi on reçoit ici les femmes comme un chien dans un jeu de quille. Que le père ne veut point que le Fils en voie aucune, que le Fils n'en connaît non plus que s'il n'y en avait point au monde, et qu'il ne sait pas seulement comme on les appelle. Que le père sottement lui apprend tout cela, que le Fils croit tout cela sottement, et que, que... que Diable ne vous ai-je pas dit tout cela ?
Perrette
Hé bien oui ; mais d'où vient qu'il ne veut pas que son Fils connaisse des Femmes ; est-ce une si mauvaise connaissance ?
Bertrand
D'où vient, d'où vient... Eh, l'esprit bouché ! Ne vous souvient-il pas que de fil en aiguille, je vous ai conté que le Père avait épousé une Femme qui en savait bien long, et que pour empêcher qu'il n'ait comme li le même malencombre qu'il a li, comme bien d'autres ; il a juré son grand juron, que jamais Femme ne serait de rien à ce Fils, et voilà ce qui fait justement que... mais ventreguienne que de babil, est-ce que vous ne voulez donc pas vous taire, et me tourner les talons ?
Lucinde
Mon ami, mon pauvre ami.
Bertrand
Mon ami, mon pauvre ami... Jarnigué ne vla-t-il pas encor la chanson du ricochet avec vos pièces d'or.
Perrette
Et va, va, prends toujours.
Bertrand
Ventregué que veux-tu que j'en fasse ?
Lucinde
Mon pauvre garçon.
Bertrand
Tastigué, n'avez-vous point de honte de me tenter comme ça.
Perrette
Prends, te dis-je.
Bertrand
Morgué, c'est être bien Satan.
Lucinde
Bertrand...
Bertrand
Jarni, cela est cause que je vous ai déjà fait passer la nuit dans ma cahute.
Perrette
Le grand malheur.
Bertrand
Morgué, cela va encore être cause que je vous y ferai passer le jour.
Lucinde
Mon cher Bertrand.
Bertrand
Mort de ma vie, que vous ai-je fait ?
Perrette
Eh, prends, prends.
Bertrand
Prends, prends, morguoi prends toi-même.
Perrette
Hé bien donne-le-moi je le prendrai.
Bertrand
Tu as bien envie de me voir frotter.
Perrette
La, la, prends courage ; il ne t'est point arrivé de mal cette nuit, il ne t'en arrivera pas cette journée, ramène-nous dans la logette.
Bertrand
Oui ; mais morgué notre petit Maître est un charcheur de midi à quatorze heures, il a toujours le nez fourré partout, s'il vient à vous trouver hem ?
Lucinde
Peut-être sera-t-il bien aise de nous voir et de nous parler.
Bertrand
Testigué ne vous y fiez pas. C'est un petit babillard qui ne manquerait pas de l'aller dire à son Père. Il vaut mieux que je vous boute dans queuque endroit où il n'aille pas vous charcher. Attendez, je vais voir si personne ne nous en empêche.
Scène 2
Lucinde, Perrette
Lucinde
Enfin, Perrette, nous resterons ici jusqu'à ce soir.
Perrette
Oui, mais je ne sommes guère loin du Châtiau de votre Père, j'ai peur que je ne soyons pas longtemps ici sans qu'on vienne nous y charcher.
Lucinde
Nous y seront bien cachées, mais en conscience, Perrette, voudrais-tu partir d'ici sans avoir la charité de tirer ce pauvre petit jeune homme de l'erreur où l'on le fait vivre ?
Perrette
Ouais, vous vous intéressez bien pour lui, si j'osais, je croirais quelque chose ?
Lucinde
Et que croirais-tu ?
Perrette
Je croirais que vous ne seriez pas fâchée de l'avoir pour mari.
Lucinde
Tu ne sais ce que tu dis.
Perrette
Oh par ma foi, j'ai mis le nez dessus.
Lucinde
Que veux-tu dire ?
Perrette
Mon gueu je ne suis pas si sotte que j'en ai la mine. Quand je vous le vis regarder hier avec tant d'attention par le trou de la sarrure, je me dis à part moi, vla notre Maîtresse Lucinde qui se prend. Et si ce grand dadais que n'an li venait bailler pour époux, avait eu aussi bonne mine que ce petit étourniau-ci, je ne serions pas sorties de la maison.
Lucinde
Tu vois plus clair que moi, Perrette. Je t'avoue que je formai dès hier la résolution de faire tout mon possible pour détromper ce pauvre petit homme, et que c'est à quoi j'ai pensé toute la nuit ; mais jusques à présent je ne m'aperçois pas que mon coeur agisse par un autre mouvement, que par celui de la compassion.
Perrette
Eh oui, oui, vous autres grosses Dames, vous n'allez point tout d'abord à la franquette. Vous faites toujours semblant de vous déguiser les choses ; pour moi je n'y entends point tant de façons, et quand Thibaut me prit la main la première fois pour danser, qu'il me la serrit de toute sa force, je devinai tout du premier coup c'en que chelà voulait dire. Mais qu'entends-je ?
Scène 3
Thibaud, Lucinde, Perrette
derrière le Théâtre
Thibaud
Haye, haye, haye.
Lucinde
Quelle voix a frappé mon oreille.
Thibaud
Ho, ho, ho,
Perrette
Ah Madame, c'est la voix de notre Mari Thibaut, nous vla perdus !
Lucinde
Courons promptement nous cacher.
Scène 4
Bertrand, Lucinde, Thibaud, Perrette
Bertrand
Où courez-vous, fuyez, fuyez de ce côté.
Lucinde
Thibaut le Mari de Perrette vient par ici.
Bertrand
Josselin le Gouverneur de notre petit Maître vient par ilà.
Thibaud
Holà quelqu'un, holà.
Perrette
Entends-tu, c'est fait de nous s'il nous trouve.
Scène 5
Josselin, Bertrand, Lucinde
Josselin
Bertrand, hé Bertrand.
Bertrand
Oyez-vous ? Nous sommes flambés s'il nous voit.
Lucinde
Où nous cacher ?
Bertrand
Rentrez dans ma logette, et n'en ouvrez point la porte à personne.
Scène 6
Josselin, Bertrand, Thibaud
Josselin
Qui est-ce donc qui crie de la sorte ?
Bertrand
Il faut que ce soit quelque passant qui s'est égaré, mais le vla.
Thibaud
Hé, parlez donc vous autres, êtes-vous muets.
Josselin
Non.
Thibaud
Vous êtes donc sourds ?
Josselin
Encore moins.
Thibaud
Et pourquoi donc ne répondez-vous pas ?
Josselin
Parce qu'il ne nous plaît pas.
Thibaud
Palsangué vous êtes trop drôle, puisque vous n'êtes ni sourds ni muets, il faut que je vous embrasse. Oui morgué, je sis votre serviteur.
Josselin
Est-ce que nous nous connaissons ?
Thibaud
Je ne sais pas, mais je crois que nous ne nous sommes jamais vus.
Josselin
C'est ce qui me semble.
Thibaud
Palsangué vous vla bian étonné.
Josselin
Et qui ne le serait pas ? Nous ne nous connaissons point et vous m'embrassez comme si nous nous étions vus toute notre vie.
Thibaud
Tastigué vous avez biau dire, je vois à votre mine que vous êtes un bon vivant, et que vous m'enseignerez ce que je charche.
Josselin
Et que cherchez-vous ?
Thibaud
Je charche ma Femme, ne l'avez-vous point vue ?
Josselin
Ah ! Vraiment oui, c'est bien ici qu'il faut chercher des Femmes.
Thibaud
Elle a nom Parrette, elle s'en est enfouie de cheux nous, palsangué chela est bian drôle, pour courir les champs avec la Fille de Monsieur Tobie notre Maître, que l'on voulait marier maugré elle au fils de Monsieur Griffon, neveu de notre Maîtresse, je ne sais morgué comme ces masques ont fagoté tout chela ; mais la nuit Parrette se couchi auprès de moi, et pis je ne li trouvis plus le lendemain, avez-vous jamais rien vu de plus plaisant que chela ?
Josselin
Cela est fort plaisant.
Thibaud
Oh, ce qu'il y a de plus récréatif, c'est qu'elles sont toutes fines seules, et comme elles sont morguoi bian jolies, si elles allaient rencontrer quelque gaillard qui voulit en faire comme des choux de son jardin, elles seraient bien attrapées ; tout franc que je songe à chela, je n'en ris morgué que du bout des dents.
Josselin
Que craignez-vous ?
Thibaud
Je crains... Et que sais-je moi, je crains... Est-ce que vous ne savez pas ce qu'on craint quand on ne sait où diable est sa femme ?
Josselin
Si vous aviez envie de savoir ce qui en est, on pourrait vous donner satisfaction.
Thibaud
Bon, est-ce qu'on sait jamais ça ? Pour s'en douter passe ; mais pour en être sûr niflé, j'aurais morgué biau le demander à Parrette, elle ne l'avouerait jamais, elle est trop bien dessalée.
Josselin
Nous avons ici un moyen sûr pour en savoir la vérité.
Thibaud
Qu'est-ce encore ?
Josselin
C'est une Coupe qui est entre les mains du Seigneur de ce Château. Quand elle est pleine de vin, si la Femme de celui qui y boit lui est fidèle, il n'en perd pas une goutte ; mais si elle est infidèle, tout le vin répand à terre.
Thibaud
Cela est bouffon, et où diable a-t-il pêché chela ?
Josselin
Il l'a achetée d'un Arabe, qui, par composition ou par enchantement, y aurait attaché cette vertu.
Thibaud
Et pourquoi ce Monsieur acheta-t-il ce joyau-là ?
Josselin
Par curiosité.
Thibaud
Est-ce qu'il était marié ?
Josselin
Oui.
Thibaud
J'entends, j'entends ; il voulait voir si sa femme... N'est-ce pas ?
Josselin
Justement.
Thibaud
D'abord qu'il eut la Coupe, il y but, je gage.
Josselin
Vous l'avez dit.
Thibaud
Elle répandit.
Josselin
Non.
Thibaud
Morgué, c'est être bien plus heureux que sage. Il s'en tint là...
Josselin
Non.
Thibaud
Il y rebut ?
Josselin
Oui.
Thibaud
Tastigué vla un sot homme.
Josselin
Plus encor que vous ne le dites.
Thibaud
Et comment donc ? Contez-moi cela pour rire.
Josselin
Il voulut éprouver sa femme.
Thibaud
Le benêt.
Josselin
Il lui écrivit sous un nom supposé.
Thibaud
Le jocrisse.
Josselin
Il lui envoya des présents.
Thibaud
L'impertinent.
Josselin
Il lui donna un rendez-vous.
Thibaud
Elle y vint.
Josselin
Est-ce qu'on résiste aux présents ?
Thibaud
Et comment cela se passa-t-il ?
Josselin
En excuses du côté de la Dame, en soufflets de la part du Mari.
Thibaud
Elle les souffrit patiemment.
Josselin
Oui, mais quelques jours après...
Thibaud
Il but encore dans la Coupe.
Josselin
Oui.
Thibaud
Et que fit la Coupe ?
Josselin
Elle répandit
Thibaud
Quand on na que ce qu'on mérite, on ne s'en doit prendre qu'à soi.
Josselin
Il s'en prit à tout le monde, et vint de dépit se loger dans ce Château écarté, pour ne plus entendre parler de femme de sa vie.
Thibaud
Avec la Coupe ?
Josselin
Avec la Coupe.
Thibaud
Et de quoi, lui sert-elle ?
Josselin
Elle lui sert à voir qu'il a beaucoup de confrères, et cela le console.
Thibaud
Et comment le voit-il ?
Josselin
Il engage tous les passants que le hasard conduit ici, d'en faire l'épreuve.
Thibaud
Et depuis quand fait-il ce métier-là ?
Josselin
Depuis quatorze ou quinze ans.
Thibaud
En a-t-il bien vu depuis ce temps-là ?
Josselin
Oh, en quantité.
Thibaud
Par ma fique vla tout fin droit ce qu'il faut pour bouter notte Maîtresse et son biau-frère à la raison ; l'un est un bon Normand qui a épousé une Languedocienne, soeur de l'autre, et l'autre est un Gascon qui a épousé une Parisienne, comme ils sont logés vison visu, ils se tarabustent toujours sur le chapitre de leurs Femmes : je vais leur dire que la Coupe les mettra d'accord ; ils rodons autour de cette montagne pour apprendre des nouvelles de leur fille. Mais quel est ce vilain Monsieur-là ?
Josselin
C'est le Maître de la Coupe et le Seigneur de ce Château.
Scène 7
Anselme, Josselin, Thibaud
Anselme
Ah ! Monsieur Josselin, mon pauvre Monsieur Josselin
Josselin
Qu'y a-t-il de nouveau Monsieur ?
Anselme
Je suis dans le plus grand des embarras. Mon... Qui est cet homme-là ?
Josselin
C'est un honnête paysan qui est en quête de sa femme ; elle s'est échappée de chez lui avec une jeune fille, et pour les retrouver il est avec une paire de Messieurs qu'il va chercher pour faire l'essai de votre Coupe.
Thibaud
Je vais vous amener de la pratique, laissez faire.
Scène 8
Anselme, Josselin, Bertrand
Anselme
Ah, vraiment de la Coupe ! J'ai bien d'autres tintouins dans la tête.
Josselin
Qu'avez-vous donc ?
Anselme
J'ai vu... Ouf !
Bertrand
Aurait-il vu ces masques de femmes ? Écoutons.
Anselme
Je viens de voir... Que fais-tu là ?
Bertrand
Rien...
Anselme
Va à ta besogne, et ne reviens point qu'on ne t'appelle.
Scène 9
Anselme, Josselin
Anselme
Je viens de voir mon fils ; le petit pendard me fait des questions qui m'ont pensé mettre l'esprit sens dessus dessous, il lui prend des curiosités toutes contraires au chemin que je veux qu'il tienne.
Josselin
Ma foi, Monsieur, si vous voulez que je vous parle franchement, il vous sera bien difficile de l'élever toujours dans l'ignorance où vous voulez qu'il soit. Je crains bien que toutes ces précautions ne deviennent inutiles, et que cette démangeaison qui vous tient de lui vouloir cacher qu'il y a des Femmes au monde, ne porte davantage son petit génie aux connaissances du beau sexe.
Anselme
Et qui l'instruira qu'il y a des Femmes ?
Josselin
Tout, Monsieur, le bon sens premièrement. Oui, ce certain bon sens qui vient avec l'âge ; là cet âge qui nous retire insensiblement des bras de l'enfance, pour nous conduire à la puberté. L'esprit se porte à la conception de bien des choses ; la raison vient, et parmi plusieurs curiosités nous fait apercevoir que l'homme ne vient point sur la terre comme un champignon, que c'est une petite machine où il y a bien des ressorts, ces ressorts viennent à se mouvoir par le moyen du coeur, ce mouvement du coeur échauffe le cerveau. Cette cervelle échauffée se forme des idées qu'elle ne connaît pas bien d'abord, l'amour se met quelquefois de la partie. Il explique toutes ces idées, il prend le soin de les rendre intelligibles ; et voilà comme la connaissance vient aux jeunes gens ordinairement malgré qu'on en ait.
Anselme
Tous ces raisonnements sont les plus beaux du monde ; mais je m'en moque, et j'empêcherai bien que mon fils... Le voici ; je ne suis pas en état de lui parler, mon désordre paraîtrait à la vue, fortifiez-le dans mes pensées, cependant que je vais me remettre.
Scène 10
Lelie, Josselin
Lelie
D'où vient que mon Père me fuit ?
Josselin
Il a des affaires en tête. Lui voulez-vous quelque chose ?
Lelie
Je ne sais.
Josselin
Vous ne savez ?
Lelie
Non, je ne sais ce que je lui veux, je ne sais ce que je me veux à moi-même, je sens que je m'ennuie et je ne sais pourquoi je m'ennuie.
Josselin
C'est que vous êtes un petit indolent, qui n'avez pas l'esprit de jouir des beautés qui se présentent à vous.
Lelie
Et quelles sont ses beautés ?
Josselin
Le Ciel, la terre, le feu, l'eau, l'air, le jour, la nuit, le Soleil, la Lune, les Étoiles, les arbres, les prés, les fleurs, les fruits.
Lelie
Oui, tout cela est fort divertissant. Ah ! Mon cher Monsieur Josselin, je voudrais bien...
Josselin
Quoi ?
Lelie
Vous ne le voudrez pas, vous.
Josselin
Qu'est-ce encore ?
Lelie
Promettez-moi que vous le voudrez.
Josselin
Selon.
Lelie
Je voudrais bien aller me promener autre part qu'ici ?
Josselin
Plaît-il ?
Lelie
Ah ! Je savais bien que vous ne le voudriez pas.
Josselin
Avez-vous oublié que votre Père vous l'a défendu.
Lelie
Et c'est parce qu'il me l'a défendu que je meurs d'envie de le faire. Car enfin je m'imagine qu'il y a dans le monde des choses qu'il ne veut pas que je sache, et ce sont ces choses-là que je m'imagine, que je brûle de savoir.
Josselin
Le petit fripon.
Lelie
Oh ça, Monsieur Josselin, en bonne vérité, dites-moi ce que c'est que ces choses-là ?
Josselin
Qu'est-ce à dire ces choses-là ?
Lelie
Oui. Qu'est-ce qu'il y a dans monde qui n'est point ici.
Josselin
Rien.
Lelie
Vous mentez, Monsieur Josselin.
Josselin
Point du tout.
Lelie
On me cache bien des choses Monsieur Josselin ; vous lisez dans les Livres, et mon Père y sait lire aussi, pourquoi ne m'a-t-on pas appris à y lire ?
Josselin
On vous l'apprendra, donnez-vous patience.
Lelie
Je ne puis plus vivre comme cela, et c'est une honte d'être si ignorant que je le suis à mon âge.
Josselin
Voilà un petit drôle qu'il n'y aura plus moyen de retenir.
Lelie
Et si mon Père venait à mourir, Monsieur Josselin : car je sais bien qu'on meurt, que deviendrai-je ?
Josselin
Vous deviendrez mon Fils, et je serai votre Père pour lors.
Lelie
Vous vous moquez de moi, Monsieur Josselin, ce n'est pas comme cela que cela se fait, et ce serait à mon tour d'être père de quelqu'un.
Josselin
Et bien vous seriez le mien si vous vouliez, et je serais votre Fils, moi.
Lelie
Oh, ce n'est pas comme cela que cela se fait, assurément vous ne voulez pas me le dire, mais je le saurai vous avez beau faire.
Josselin
Oh, vous saurez que vous êtes un petit sot, et que vos discoures me fatiguent.
Lelie
Monsieur Josselin, si vous ne me menez promener, j'irai me promener tout seul, je vous en avertis.
Josselin
Oui, et je vais moi tout de ce pas avertir votre Père de» vos extravagances, et vous verrez après où je vous mènerai promener. Oh, ho, voyez-vous le petit impudent avec ses promenades.
Lelie
Il a beau dire, je sortirai d'ici, quand je devrais mourir sur les pas de la porte.
Scène 11
Perrette, Lucinde, Lelie
Perrette
Madame, le voilà tout seul.
Lucinde
Approchons-nous pour voir ce qu'il dira en nous voyant.
Lelie
Mon Père n'est pourtant pas un bon Père, de ne me pas montrer tout ce qu'il sait, et c'est ce qui fait que je n'ai pas de peine à me résoudre à le quitter
Perrette
Il ne faut pas lui dire d'abord qui nous sommes : mais je gage bien qu'il le devinera.
Lelie
Je m'imagine que tout ce qu'on ne veut pas que je sache, est cent fois plus beau que ce que je sais. Je pense je ne sais combien de choses toutes plus jolies les unes que les autres, et je meurs d'impatience de savoir si je pense juste. Mais que vois-je ? Voilà deux jeunes garçons joliment habillés, je n'en n'ai point encore vu comme ceux-là, je voudrais bien les aborder ; mais je suis tout hors de moi-même, et je n'ai pas presque la force de parler, ils se baissent et puis se haussent, qu'est-ce que cela signifie ?
Lucinde
Nous hésitons à vous aborder.
Lelie
Ils parlent comme moi. Que de questions je vais leur faire !
Lucinde
Vous paraissez étonné de nous voir.
Lelie
Oui, je n'ai jamais rien vu de si beau que vous, ni qui m'ait tant fait plaisir à voir.
Perrette
Oh, mort de ma vie, que la nature est une belle chose !
Lelie
D'où venez-vous ? Qui vous a conduits ici, est-ce mon Père ou moi que vous cherchez ? De grâce ne parlez point à mon Père, et demeurez avec moi.
Lucinde
À ce que je puis juger vous n'êtes point fâché de nous voir.
Lelie
Je n'ai jamais eu tant de joie.
Perrette
Cela est admirable ! Et que croyez-vous de nous, s'il vous plaît ?
Lelie
Les deux plus belles créatures du monde ; je n'ai jamais rien vu, mais je ne connais rien de plus parfait que vous, et je n'ai plus de curiosité pour tout le reste. Demeurez toujours avec moi, je vous en conjure, je demeurerai toujours ici, et mon Père et Monsieur Josselin en seront ravis.
Lucinde
Vous en jugeriez autrement si vous saviez ce que nous sommes.
Lelie
Et n'êtes-vous pas des hommes comme nous ?
Perrette
Oh, vraiment non, il y a bien à dire.
Lelie
Hors les habits et la beauté je n'y vois point de différence.
Perrette
Oui da, c'est bien tout un, mais ce n'est pas de même.
Lelie
Il est vrai que je sens en vous voyant ce que je n'ai jamais senti. Ah ! Si vous n'êtes pas des hommes, dites-moi ce que vous êtes. Je vous en conjure.
Lucinde
Votre coeur ne peut-il pas vous l'expliquer tout à fait ?
Lelie
Non, mais ce n'est pas la faute de mon coeur, c'est la faute de mon esprit.
Perrette
Eh bien, tenez mon pauvre enfant, bien loin d'être des hommes, nous en sommes tout le contraire.
Lelie
Je ne vous entends point.
Perrette
Vous nous entendrez avec le temps, mais qui aimez-vous mieux de nous deux, là, parlez franchement, n'est-ce pas moi ?
Lelie
Je vous aime beaucoup ; mais je l'aime infiniment davantage.
Lucinde
Tout de bon.
Lelie
Tout de bon.
Perrette
C'est à cause que vous êtes la plus brave.
Lelie
Non, non, je ne regarde point aux habits, je ne saurais vous dire ce qui fait que je l'aime plus que vous.
Lucinde
Vous m'aimez donc ?
Lelie
Plus que toutes les choses du monde.
Perrette
Mais que pensez-vous en l'aimant ?
Lelie
Mille choses que je n'ai jamais pensées.
Lucinde
N'en avez-vous point à me dire ?
Perrette
Et que seriez-vous prêt à faire pour lui prouver que vous l'aimez ?
Lelie
Tout.
Lucinde
Voudriez-vous quitter ces lieux pour me suivre ?
Lelie
De tout mon coeur, pourvu que je vous suive toujours.
Scène 12
Lelie, Lucinde, Josselin, Perrette
Lelie
Ah ! Mon cher Monsieur Josselin, vous allez être ravi.
Lucinde
Ah, Ciel !
Josselin
Que vois-je ? Tout est perdu. Ah ! Vraiment voici bien pis que la promenade.
Lelie
Je n'en n'avais jamais vu, et je le savais bien, moi, qu'il y avait dans le monde quelque chose qu'on ne me disait pas.
Josselin
Paix.
Perrette
Qu'il a la mine rébarbative.
Josselin
Et d'où diantre ces deux carognes sont-elles venues ?
Lelie
Monsieur Josselin.
Josselin
Taisez-vous.
Perrette
Comme il nous regarde.
Lucinde
Le vilain homme que voilà.
Josselin
Qui vous a conduites ici impudentes que vous êtes ? Qu'y venez-vous faire ?
Perrette
C'est pis qu'un loup garou.
Lelie
Monsieur Josselin ne les effarouchez pas.
Josselin
Comment petit fripon, vous osez... Qu'elles sont belles !
Lucinde
Si c'est un crime pour nous de nous trouver ici, il n'est pas difficile de le réparer, et notre dessein n'est pas d'y faire un long séjour.
Josselin
Le beau visage qu'a celle-là.
Perrette
Je n'y serions pas venues si j'ussions cru qu'on nous eût si mal reçues.
Josselin
Le drôle de petit air qu'à celle-ci.
Lelie
N'est-il pas vrai, Monsieur Josselin, qu'il n'y a rien au monde de plus beau ?
Josselin
Non, cela n'est pas vrai. Vous ne savez ce que vous dites. Les deux jolis bouchons que voilà.
Perrette
Il est enragé, comme il roule les yeux.
Lelie
Monsieur Josselin menons-les à mon père.
Josselin
Comment petit effronté, à votre Père ; tournez-moi les talons, et ne regardez pas derrière vous.
Lelie
Je veux demeurer ici, moi.
Josselin
Tournez-moi les talons, vous dis-je, et vous détalez au plus vite.
Lelie
Je ne veux point qu'ils s'en aillent.
Josselin
Et je le veux moi. Allez vite... allez vous cacher dans ma chambre au bout de cette allée, voilà la clef.
Perrette
Comme il se radoucit, ferons-je bien d'y aller ?
Josselin
Si vous ne dépêchez... Entrez dans le petit cabinet à main gauche, allez vite, allez.
Lelie
Demeurez ici, je vous en conjure.
Josselin
Je vous l'ordonne, partez promptement.
Lelie
Pour la dernière fois Monsieur Josselin... Attendez-moi, je vous prie, je cours trouver mon Père, j'obtiendrai de lui que je vous aie ici, et Monsieur Josselin se repentira de vous avoir grondé. Je reviendrai dans un moment.
Scène 13
Josselin, Lucinde, Perrette
Josselin
Ah ! Malheureuse petites femelles, savez-vous bien où vous êtes, et le malheur qui vous talonne ?
Lucinde
Nous savons tout ce que vous pouvez nous dire ; mais nous espérons tout de votre bonté.
Josselin
Que vous êtes heureuses d'être belles ! Sans cela... Écoutez, n'allez pas vous entêter de ce petit vilain-là, ce serait gâter toutes vos affaires.
Perrette
Oh, je ne boutons rian dans la tête que de la bonne sorte
Josselin
Son Père veut enterrer toute sa famille avec lui, et ne consentira jamais...
Lucinde
Mettez-nous en lieu où nous puissions vous apprendre notre infortune, et savoir de vous le conseil que nous devons suivre.
Josselin
Ma chambre est l'endroit où vous puissiez être le mieux cachées dans ce Château, et j'en veux bien courir les risques pour l'amour de vous, à condition que pour l'amour de moi...
Perrette
Allez, mon bon Monsieur, vous voyez deux pauvres orphelines, qui ne sont nullement entichées du vice d'ingratitude.
Josselin
Venez suivez-moi.
Scène 14
Bertrand, Josselin, Perrette
Bertrand
Oh, palsangué je vous prends sur le fait, je n'en suis plus que de moitié...
Josselin
Voilà un maroufle qui vient bien mal à propos.
Bertrand
Testiguenne, puisque vous voulez les fourrer dans votre chambre, je ne serai pas pendu tout seul pour les avoir boutées dans ma cahute, vous le serez avec moi, je ne m'en soucie guère.
Josselin
Veux-tu te taire.
Bertrand
Morgué, je ne me tairai point à moins que je ne retire mon épingle du jeu.
Josselin
Qu'entends-tu par là ?
Bertrand
J'entends que vous soyez pendu tout seul.
Josselin
Que veut dire cet animal-là ?
Bertrand
Je veux dire qu'à moins que vous ne disiez que c'est vous qui les avez cachées, je vais tout apprendre à notre Maître.
Josselin
Et bien, oui, je dirai que c'est moi.
Perrette
Mais morgué point de tricherie au moins.
Josselin
J'entends quelqu'un.
Bertrand
Rentrez dans ma logette, et ne vous montrez plus sur les yeux de votre tête.
Josselin
Chut, ou je te rendrai complice.
Bertrand
Motus, ou je découvrirai le pot aux roses.
Scène 15
Lelie, Josselin, Anselme, Bertrand
Lelie
Oui, mon Père, il est impossible que vous me refusiez, quand vous les aurez vus, venez seulement, où sont-ils ? Qu'en avez-vous fait, Monsieur Josselin ?
Josselin
Que veut-t-il dire ?
Anselme
Je ne sais ce qu'il me vient conter.
Lelie
Que sont-ils devenus Bertrand ?
Bertrand
À qui en veut-il donc ?
Lelie
Répondez-moi Monsieur Josselin, ou malgré la présence de mon Père...
Josselin
Doucement, petit drôle.
Lelie
Éclaircis-moi de ce que je veux savoir, coquin.
Bertrand
Haye, ahy, vous m'étranglez. Est-il devenu fou ?
Lelie
Ah, mon Père ! Commandez qu'on me les fasse retrouver, ou j'en mourrai de désespoir.
Anselme
Quoi, qu'y a-t-il ? Que veux-tu qu'on te rende ? Te voilà bien échauffé.
Lelie
Cherchons partout. Si je ne les retrouve, je sais bien à qui je m'en prendrai.
Bertrand
Et attendez, attendez. Ce ne sont pas des moigniaux que vous charchez.
Lelie
Non traître, ce ne sont pas des moineaux.
Bertrand
Hé bien morgué, quoi que ce puisse être, allons les charcher nous deux, m'est avis que j'ai entendu queuque chose grouiller de ce côté-là.
Lelie
Courons-y. Mon pauvre Bertrand, ne me quitte point, Monsieur Josselin malheur à vous si je ne les retrouve.
Scène 16
Josselin, Anselme
Josselin
Des menaces ! Vous voyez comme il perd le respect.
Anselme
Qu'on l'arrête.
Josselin
Non, non ; il vaut mieux qu'en courant il aille dissiper ces vapeurs qui lui troublent l'imagination.
Anselme
Mais je crois qu'en effet il est devenu fou. Quel galimatias m'a-t-il fait ?
Josselin
C'est justement une suite de ce que je disais tantôt ; ce sont des idées qui lui passent par la cervelle, et je ne jurerais pas trop que ce ne fussent des idées de femmes.
Anselme
Des idées de femmes ! Vous vous moquez, Monsieur Josselin ; peut-on avoir des idées de ce qu'on n'a jamais vu ?
Josselin
Belles merveilles. Et ne vous est-il jamais arrivé de faire des songes ?
Anselme
Oui.
Josselin
Et de voir en dormant des choses que vous n'aviez jamais vues, et que vous ne vous seriez jamais imaginées si vous n'aviez dormi ?
Anselme
D'accord ; mais ce petit garçonlà ne dort pas.
Josselin
Non, vraiment ; au contraire, je ne l'ai jamais vu éveillé.
Anselme
Hé bien ?
Josselin
Hé bien, il rêve tout éveillé, et c'est justement ce qui fait qu'il fait des contes à dormir debout.
Anselme
Mais pourquoi lui vient-il des idées de femmes plutôt que d'autres ?
Josselin
C'est que ces animaux-là se fourrent partout malgré qu'on en ait.
Anselme
Cela serait bien horrible que toutes mes précautions fussent inutiles.
Josselin
Elles le seront à coup sûr, et dès à présent je vous en donne ma parole.
Anselme
Il n'importe ; et si je ne puis lui cacher absolument qu'il y ait des femmes, il ne les connaîtra du moins que pour les haïr.
Josselin
Il ne les haïra point.
Anselme
Il les détestera en apprenant ce qu'elles savent faire. Mais qu'est-ce ci ?
Josselin
Et c'est ce bon Paysan qui vous amène ces deux personnes pour faire essai de votre coupe.
Scène 17
Perrette, Lucinde, Monsieur Griffon, Thibaud, Monsieur Tobie, Anselme, Josselin
Perrette
Le petit homme n'y est pas vous dis-je.
Lucinde
Il n'importe ; voyons d'ici ce qui se passe, puisque nous pouvons voir sans être vues.
Monsieur Griffon
Oui cadédis, je bous le dis et bous le soutiens, vous êtes un von sot veau frère.
Thibaud
Ah ! Ah ! Monsieur, au mari de Madame votre soeur ?
Perrette
Madame, c'est Thibaut.
Monsieur Tobie
Sot ! Et qu'est-ce ; queu terminaison est chela ?
Lucinde
Mon Père et mon Oncle sont ici.
Monsieur Tobie
Nous sommes gens de bien de notre race, je serais marri qu'elle fût entichée des reproches qu'on fait à la vôtre.
Thibaud
Eh, eh, Monsieur ; le Frère de Madame votre femme ? Vous n'y songez pas.
Monsieur Griffon
Tu fais vien de m'appartenir.
Monsieur Tobie
C'est le plus vilain endroit de ma vie.
Thibaud
Messieurs, Messieurs, venez m'aider, s'il vous plaît, à mettre le holà entre deux beaux-frères qui se vont couper la gorge.
Anselme
Qu'est-ce que c'est donc ; qu'avez-vous, Messieurs, qui vous oblige à en venir aux invectives ?
Monsieur Griffon
Eh, Messieurs, serbiteur ; je bous fais Juges de ceci. Boici le fait. J'ai fait l'honneur à ce Monsieur de donner mon fils, qui est novle Monsieur comme moi, mordi, en mariage à sa fille, qui n'est qu'une simple Roturière et parce que la beille des noces, la sotte s'éclipse de la case paternelle, il a l'insolence de dire que c'est ma faute, et qu'elle a eu peur d'entrer dans mon alliance, à cause que je suis sébère dans ma famille, et que je n'en beux pas souffrir qu'aucun guodeluriau approche mon domaine de la van-lieue.
Monsieur Tobie
Qu'est-ce ? Je donne ma fille qui aura dix mille livres de rentes ; au fils de su Monsieur qui est gueux comme un rat, et parce qu'elle s'en est enfuie de chez moi, pour éviter ce mariage ; il me dira en me traitant comme un je ne sais qui, que parce que je suis trop bon dans mon domestique, à cause que ma femme est toujours autour de moi à m'étouffer de caresses, et que je souffre qu'elle m'appelle son petit papa, son petit fanfan, son petit camuset, ce qui fait que ma maison est ouverte à tous les honnêtes gens.
Josselin
Voilà un différend qu'il est assez facile d'accommoder. Ces Messieurs se disent les choses de si bonne foi, qu'on ne peut s'empêcher de les croire ; mais pour savoir lequel des deux s'est le plus fait aimer de sa femme par ses manières, votre Coupe enchantée sera d'un secours merveilleux, et je suis sûr qu'elle les mettra d'accord, je vais l'apporter.
Anselme
Allez, Monsieur Josselin, cela finira la dispute.
Monsieur Griffon
Cet homme nous a fait récit de cette coupe, et je serai rabi de connaître par elle lequel est le fat de nous deux, je suis sûr que ce n'est pas moi.
Monsieur Tobie
Nous en allons voir tout à l'heure un bien penaud ; je sais bien qui ce ne sera pas.
Anselme
Voici la Coupe.
Le vin se répand.
Monsieur Tobie
Donnez, donnez ; je serais bien fâché de n'en pas faire essai le premier, pour vous montrer combien je suis sûr de mon fait.
Josselin
Ah, ah.
Monsieur Tobie
Que vois-je ? Le vin est répandu je pense.
Josselin
Oh, par ma foi, le petit papa, le petit fanfan, le petit camuset en tient.
Monsieur Griffon
Hé, qui de nous dus est le fat ? Hem cadédis mon veau frère, bous me ferez raison de la conduite de ma soeur.
Monsieur Tobie
Voilà une méchante créature, je ne l'aurais jamais cru.
Josselin
Quand elle viendra vous étouffer de caresses, je vous conseille de l'étrangler par bonne amitié.
Monsieur Tobie
C'est chez vous qu'elle a sucé ce mauvais lait-là.
La Coupe répand.
Monsieur Griffon
Oui, oui, cadédis, l'absinthe n'est pas plus amère que le lait que je leur fais sucer ; bersez, bersez, veau Ganymède, bous allez boir veau frère. À la santé de la compagnie.
Josselin
Ahy, ahy, ahy.
La Coupe répand.
Monsieur Griffon
Bouais, c'est que je ne la tiens pas droite.
Josselin
Prenez donc garde.
Anselme
Voyez, voyez.
Tout répand.
Monsieur Griffon
La main me tremble.
Josselin
Ah ! L'on a approché de votre domaine plus près que de la ban-lieue.
Monsieur Griffon
Ma foi, je n'y comprends plus rien. Monsieur est von, on le trahit ; je suis sébère et l'on me trompe ; sandis comment faut-il donc faire avec ces diantres d'animaux-là ? Allons, on s'en mordra les doigts. Sans adieu.
Scène 18
Anselme, Josselin, Thibaud, Lucinde, Perrette, Monsieur Tobie
Anselme
Jusques au revoir.
Josselin
Vous plaît-il boire encore un coup ? À ça à vous le dé, pays.
Thibaud
À moi ?
Lucinde
Perrette ton mari va boire.
Perrette
À quoi s'amuse-t-il ce n'est pas que je craigne rien, mais le coeur me tape.
Josselin
À cause que vous êtes un bon frère, en voilà rasade, buvez.
Thibaud
Palsangué je n'ai pas soif.
Josselin
Il ne s'agit pas d'avoir soif, et c'est seulement par curiosité, et pour savoir si vous êtes aimé de votre femme, buvez.
Thibaud
Non, morgué je ne boirai point, et si le vin allait répandre par hasard, testigué voyez-vous. Je suis maladroit de ma nature, quand je saurais ça en serais plus gras, en aurais-je la jambe plus droite, en dormirais-je plus que des deux yeux, en mangerais-je autrement que par la bouche, non pargué ; c'est pourquoi frère je suis votre sarviteur, je ne boirai point.
Josselin
Voilà un rustre d'assez bon sens.
Anselme
C'est ce qui me sembler, et je suis quasi fâché de n'avoir pas été de son humeur.
Monsieur Tobie
Oh, pardi mon Fermier vous avez plus d'esprit que votre Maître.
Thibaud
Jarni, je ne sais pas si je fais bien, mais je sais bien que je serais fâché de faire autrement ; j'aime Parrette, elle est ma femme, quand elle serait la femme d'un autre elle ne me plairait pas davantage, je ne sais si je lui plais finfirmement, elle en fait le semblant du moins, je ne rentre de fois chez moi, que je ne la retrouve tintelle que je l'ai laissée, il n'y a pas un iota à dire. Elle aime à batifoler, je suis d'himeur batifolante, je batifolons sans cesse, et si je m'allais mettre dans la sarvelle tous vos engeins greignaux, adieu le batifolage, non palsanguoi, je n'en ferai rien.
Josselin
Voilà, comme je veux être et si je me marie... Mais je ne me marierai pas.
Perrette
Madame je suis si niaise que je ne saurais plus m'en tenir, il faut que j'aille embrasser notre homme.
Lucinde
Attends, Perrette, que vas-tu faire ?
Josselin
Voilà la perle des Maris, ami, touche-là.
Thibaud
Votre valet.
Monsieur Tobie
Voilà l'exemple des honnêtes gens. Embrasse-moi.
Thibaud
Votre serviteur.
Anselme
Voilà le miroir de la vie paisible
Thibaud
Votre très-humble.
Perrette
Voilà un vrai homme à femme. Ah, que je te baiserai tantôt.
Thibaud
Hé ! Testigué, c'est Perrette.
Anselme
Que vois-je ? Des Femmes ?
Thibaud
Je n'ai morgué pas voulu boire dans la Coupe, elle eut peut-être dit quelque chose qui m'aurait chagriné.
Perrette
Elle n'eut rien dit. Mais tu as bien fait, je t'en aime davantage.
Monsieur Tobie
Perrette, qu'as-tu fait de ma Fille ?
Lucinde
La voilà, mon Père, qui se lette à vos genoux, pour vous demander pardon.
Monsieur Tobie
Va, ma Fille, je te pardonne.
Anselme
Par quels moyens ces Femmes sont-elles entrées chez moi ?
Josselin
Je ne sais. Ce sont peut-être elles, qui ont fait naître à Monsieur votre Fils les idées...
Scène 19
Bertrand, Lelie, Anselme, Josselin, Monsieur Tobie, Thibaud, Perrette
Bertrand
Ce n'est pas par-là, vous dis-je ?
Lelie
Non, non, laisse-moi ; mais que vois-je ? Ah ! C'est ce que je cherche. Oui, mon Père les voilà, souffrez que je les amène à ma chambre, je vous promets de n'en sortir jamais.
Anselme
Où suis-je ? Que vois-je ? Qu'entends-je ?
Lelie
Ah ! Mon Père, n'allez pas gronder, de peur de les effaroucher encore.
Anselme
C'en est fait. La Destinée et la Nature sont plus fortes que mes raisonnements, votre seule présence lui en a plus appris en un moment que je ne lui en avais caché pendant seize années.
Josselin
Cela est admirable.
Anselme
Je commence moi-même à me rendre à la raison, et je vais changer de manière.
Monsieur Tobie
Qu'est-ce que tout ceci ?
Anselme
Vous le saurez, Monsieur ; en attendant qu'on vous l'apprenne, je vous dirai seulement que mon fils a beaucoup de noblesse, et plus de bien ; et qu'il ne tient qu'à vous d'unir sa destinée à celle de Mademoiselle votre fille.
Monsieur Tobie
Volontiers. J'en serai ravi, et cela fera enrager ma femme.
Lelie
Je ne comprends rien à tous ces discours. Que veulent-ils dire, Monsieur Josselin ?
Josselin
Cette belle vous l'apprendra.
Anselme
Oui, mon Fils, je vous la donne en mariage.
Lelie
En mariage ? Cela signifie-t-il qu'elle demeurera toujours avec moi, mon Père.
Anselme
Oui, mon Fils.
Lelie
Qu'elle joie ! Ah, Mon Père, que je vous ai d'obligation.
Josselin
Jamais le petit fripon n'a embrassé si fort.
Thibaud
Pargué, Perrette, tout ça est drôle.
Perrette
Oui, tout cela est bel et bon. Mais cette chienne de Coupe, que devient-elle ? Qu'il n'en soit plus parlé ; car quoique je ne craignons rien, je ne dormirions point en repos, voyez-vous.
Anselme
Qu'elle ne vous inquiète point. Je la briserai en votre présence.
Josselin
Quelqu'un veut-il faire essai de la Coupe ? Qu'il se dépêche ; mais franchement, je ne conseille à personne d'y boire ; et l'exemple du Paysan est, sur ma foi, le meilleur à suivre.