Le Cousin Edgard
Scène 1
Victorine, Voix D'homme, Joseph, Clémence
Victorine
Je souhaite un bon voyage à Madame.
à la cantonade
Voix D'homme
Ho ! Joseph ! Descendez donc ma casquette de voyage que j'ai laissée dans ma chambre.
Il disparaît à gauche.
Joseph
Bien, Monsieur !
Clémence
Madame peut être bien tranquille, nous aurons bien soin de la maison. Si Madame a besoin de nous écrire, nous serions si heureux d'avoir de ses nouvelles.
Joseph
Allons, allons, laissez-moi passer.
Victorine
Bon voyage, Madame.
Scène 2
Clémence, Victorine
Clémence
Ça n'emmènerait seulement pas une femme de chambre ! Baraque, va !
Victorine
Voilà-t-il pas une affaire parce qu'on vous laisse ici ? Et moi ?
Clémence
Comme si c'était la même chose !
Victorine
Et pourquoi donc pas ?
Clémence
Parce que chacun a ses attributions, vous avez l'anse du panier, moi je dois avoir les voyages, qu'on me les laisse !
Victorine
Ah ! Faut des voyages à Mademoiselle, et puis dix mille livres de rentes par-dessus le Marché.
Clémence
Si on veut !
Victorine
La grande vie enfin !
Clémence
Que voulez-vous? Il est évident que, dans l'intimité de Madame, j'ai contracté des goûts de luxe qui ne sont pas les vôtres.
Victorine
Je les aurais bien aussi.
Clémence
Tenez, regardez-moi, est-ce que je ne suis pas faite pour porter cela ?
Victorine
Et moi, est-ce que cela ne me va pas aussi ?
Clémence
Oh ! Victorine, vous êtes trop drôle !
Elle l'enlève.
Clémence rit.
Victorine
Attendez, c'est mon tablier ! Eh bien ! Maintenant ? Si j'avais un manteau, un manchon, allez ! Ce n'est pas difficile d'avoir l'air d'une femme du monde.
Elle lui jette un manteau sur les épaules. - Victorine se tient mal. - Riant aux éclats.
Elle met un manteau et se promène. Se retournant brusquement.
Clémence
Victorine, je veux voir cela. Oh ! Écoutez, vous êtes impossible ! Mais ça ne se porte pas comme cela, on se tient droite. Tenez, regardez-moi. Chère comtesse, vous allez bien ?
Victorine
Parfaitement, Madame.
Minaudant.
Clémence
Mais pas comme cela, et puis mettez du « ma chère » partout. Parfaitement, ma chère.
Avec effroi.
Elles écoutent un instant.
Victorine
Parfaitement, ma chère ! Chut ! J'entends Joseph.
Clémence
Mais non, il ne peut pas encore être là.
Victorine
Vous savez ! Je le connais Monsieur mon époux.
Clémence
Il ne va pas nous manger.
Victorine
On est gentille tout de même, comme ça.
Elles arrangent leurs robes avec précaution.
Clémence
Ah ! Ma chère, vous êtes adorable, mais asseyez-vous donc, je vous en prie. Allez-vous régulièrement au Bois tous les jours ?
Victorine
Au bois ! C'te bêtise, vous savez bien que c'est Joseph qui le monte.
Clémence
Victorine, vous n'êtes pas sérieuse. Nous jouons a la dame ; vous me faites une visite.
Victorine
Vous ne me prévenez pas.
Joseph rentre.
Clémence
On ne parle, chère belle, que de la robe que vous aviez hier a l'Opéra.
Scène 3
Joseph, Clémence, Victorine
Balbutiant.
Éclat de rire de Clémence et de Victorine.
Joseph
Emballé le patron !... Oh ! Du monde! Pardon, Mesdames, Monsieur le Comte et Madame la Comtesse viennent de partir pour Const... Oh ! C'te bêtise !... Oui, c'est spirituel, on aurait manqué le train, vous seriez fraîches !
Clémence
Oh ! Ce cher baron, quelle bonne fortune de vous voir ! Vous prendrez bien une tasse de thé.
Il quitte son tablier et passe par-dessus son gilet de domestique un veston qui se trouve sur un fauteuil.
Joseph
Avec plaisir, chère baronne.
Victorine
Mais regarde-moi donc !
Clémence
Je vous croyais absent ?
Joseph
J'ai eu un instant l'idée de suivre mon ami de Mansac à Constantinople, mais je déteste quitter Paris l'hiver.
Clémence
Alors, vous nous restez.
Victorine
Mais, Joseph,regarde-moi donc.
Joseph
Mutin ! Quel chic !... Mais c'est pas tout ça ; il faut mettre vivement un peu d'ordre ici pour aller se promener.
Victorine
C'était pourtant bien amusant de jouer à la dame.
Joseph
Tu n'as pourtant pas la prétention de rester déguisée toute ta vie.
Clémence
Oh ! Une idée ! Voulez-vous jouer aux maîtres pendant une semaine ?
Victorine
Des maîtres sans domestiques, ce serait du joli !
Joseph
Qu'est-ce que cela fait ? On serait de service à tour de rôle.
Clémence
C'est cela, moi je veux bien.
Joseph
Allons-y !
Victorine
Mais huit jours, pas plus... Faut se faire une raison.
Clémence
Pas plus.
Joseph
Alors, c'est entendu ! Clémence, faites trois billets, UN, DEUX, TROIS. Le numéro UN sera de service aujourd'hui, DEUX demain, TROIS après-demain, et puis on recommencera dans le même ordre.
Clémence
Voilà ! Allons, tournez-vous, Victorine, moi, je vais tirer.
Victorine
Non, non, moi je veux voir. Tourne-toi, Joseph, tu nommeras.
Clémence
Pour qui cela ?
Joseph
Pour vous.
Clémence
Et ceci ?
Joseph
Pour Victorine.
Victorine
Le numéro 1 ! Vous avez triché, c'est pas juste.
Clémence
Vous êtes mauvaise joueuse, vous.
Joseph
En v'là une affaire ! Dirait-on pas qu'on va te rendre la vie si dure ! Sapristi, nous connaissons le service, nous autres ! Nous n'allons pas sonner à tort et à travers comme des maîtres, n'est-ce pas, Clémence ?
Elle s'étend dans un fauteuil.
Clémence
C'est évident !
Joseph
Ni demander quatre ou cinq choses à la fois.
Elle ôte son chapeau, son manteau, et remet son tablier.
Victorine
Enfin, soit ! Mais demain ce ne sera plus moi.
Joseph
Mais oui, voyons, c'est convenu. Tenez, moi je propose de déjeuner ici sur une petite table auprès du feu, ça fera une pièce de moins à faire.
Victorine apporte la table. Joseph se carre aussi dans un fauteuil.
Clémence
Eh bien ! C'est cela ! Qu'est-ce que nous allons prendre ?
Joseph
Deux oeufs, une côtelette.
Clémence
Victorine, des oeufs à la coque, très peu cuits.
Joseph
Pour moi, au contraire, presque durs.
Clémence
Tenez, rangez cela.
Victorine
Ah ! Par exemple !
Clémence
Serrez cela, je vous dis, et prenez mon manteau.
Victorine
Tu verras, toi, après-demain.
Clémence
Mettez donc une bûche dans le feu et puis dépêchez-vous de nous servir, je meurs de faim.
Joseph
Et moi aussi !
Elle sort, emportant les manteaux et les chapeaux.
Victorine
C'est bon, c'est bon ! Je ne peux pas tout faire.
Joseph
Saignantes, les côtelettes !
Clémence
Non, non, non !
Joseph
Une saignante, seulement.
Scène 4
Clémence, Joseph
Clémence
Je vais mettre ma matinée bleue pour déjeuner.
Clémence hausse les épaules en souriant.
Il la prend par la taille et veut l'embrasser.
Joseph
Vous voulez donc me faire perdre la tête ? Ça va être amusant de déjeuner en tête-à-tête comme deux amoureux... N'est-ce pas, Mademoiselle Clémence ?
Clémence
Eh bien ! Eh bien ! Qu'est-ce que c'est que ces manières-là ?
Joseph
C'est régence.
Clémence
Régence de Tunis.
Joseph
Oui, ma sultane.
Clémence
Vous savez que ce ton-là m'est parfaitement désagréable.
Joseph
Nous n'allons cependant pas déjeuner en tète-à-tête sans que je vous fasse la cour, voyons ! Puisque nous sommes des gens du monde, il faut bien faire comme eux.
Clémence
Tenez, baisez ma main et ne péchez plus.
Il lui balsa la main.
Joseph
Vous êtes divine!
Clémence
Allons, c'est bien... À tout a l'heure !
Joseph
Où allez-vous donc ?
Clémence
Et ma matinée !
Joseph
Je vais avec vous.
Elle sort au moment, en fermant vivement la porte.
Clémence
Jamais de la vie !
Scène 5
Victorine, Joseph
Parait Victorine portant des assiettes et du pain.
Victorine
Ah ! Que je t'y prenne, toi, à tourner autour de cette mijaurée !
Joseph
Ma bonne amie, je t'assure...
Victorine
Il y a assez longtemps que je vous remarque tous les deux. Essaie un peu, tu verras.
Joseph
Des bêtises ! Avec ça qu'elle est bien, Clémence.
Victorine
Pour ça, non, elle est maigre, elle est pâle !
Joseph
À la bonne heure, une bonne grosse maman comme ça, bien fraîche, bien rouge.
Victorine
C'est vrai, tu m'aimes ?
Joseph
Parbleu !
Victorine
Eh bien ! Embrasse-moi.
S'étendant dans un fauteuil.
Joseph
J'oublie mon rang ! Assez de scènes conjugales. Est-ce que le déjeuner est prêt ?
Victorine
Oui, aide-moi à mettre le couvert.
Joseph
Pour ça, non, aujourd'hui je suis patron, je ne fais rien.
Victorine
Poseur, va.
Joseph
Tu dis ?...
Elle sort.
Victorine
Moi... Rien !
Victorine entre.
Joseph
Allons, voyons les feuilles. Ah ! Bien ! Du premier coup, j'en trouve une bonne. « À vendre un joli caveau de famille bien aménagé, beau site. S'adresser au gardien du cimetière Sainte-Marie. » Ce sacré Figaro, il est épatant ! Je n'aurais pas trouvé celle-là. C'est un comble ! Vendre son caveau. Faut-il être être décavé pour en arriver là ! Ah ! C'est bon de rire un peu, ça ouvre l'appétit. Je meurs de faim ! Est-ce servi ?
Victorine
Tout est prêt.
Joseph
Allez avertir Madame.
Victorine
Il ne manquerait plus que ça.
Entre Clémence.
Joseph
Dame, sommes-nous les maîtres, oui, ou non ? Enfin, c'est bien, j'y vais moi-même.
Scène 6
Joseph, Victorine, Clémence
Ils s'asseoient à table.
Joseph
Chère belle, j'allais vous offrir mon bras pour déjeuner. On n'est pas plus ravissante.
Victorine
Tu sais, toi, si tu continues...
Joseph
Ah ! Ça, c'est bête !
Clémence
Qu'est-ce que vous dites ?
Joseph
Rien, rien !
Victorine
Vous savez, j'avais pas d'oeufs, j'ai mis de la viande froide à la place.
Clémence
Il me semble que vous auriez bien pu nous consulter. Voilà un signe des temps, Baron : les maîtres ne comptent plus.
Joseph
Tout s'en va, chère comtesse, tout s'en va !
Clémence
Même les maîtres.
Joseph
Ça, il ne faut pas nous en plaindre. Eh bien ! Victorine, et le vin ?
Victorine
Tiens ! C'est vrai !
Joseph
Une idée ! Si on buvait du Champagne pour fêter notre avènement.
Clémence
Oh ! Oui !
Victorine
Du Champagne ! Ah ! Pour ça non, par exemple ! À moins que vous ne m'invitiez...
Joseph
Eh bien ! On t'invitera... Prends-en deux bouteilles.
Victorine
Donne-moi de l'argent.
Joseph
Tu feras mettre cela sur la note.
Victorine
C'est bon.
Victorine sort.
Joseph
Ne ferme pas la porte ; nous n'aurons pas la peine d'aller ouvrir.
Scène 6
Joseph, Clémence
Joseph
On boira à leur santé, ils peuvent bien payer, pas vrai ?...
Clémence
Ceci vous regarde... Donnez-moi donc un peu de gelée, baron... Qu'est-ce que vous avez à me regarder comme cela ?
Joseph
Je vous admire, vous êtes épatante.
Clémence
Quel mot, Baron !
Joseph
Comtesse, il m'a échappé... Tenez, laissez-moi encore embrasser votre petite main.
Clémence
Vous y prenez goût !
Joseph
J'ai tort, c'est un apéritif!
Clémence
Et vous n'aurez pas à dîner, Baron.
À part.
Il lui embrasse la main. Entre Edgard en costume de voyage, une valise à la main.
Joseph
Donnez tout de même. C'est autant de pris.
Scène 8
Edgard de Maurac, Clémence, Joseph
Edgard de Maurac
Oh !
Clémence
Quelqu'un !
Joseph
Sapristi !
Edgard de Maurac
Pardon, c'est bien ici, Monsieur de Mansac ?
Joseph
Oui... Oui... C'est ici.
Clémence
Mais c'est vous, c'est vous...
Joseph
C'est... C'est moi... Qui...
Edgard de Maurac
Mon cher ami, mon bon René... je suis d'un ému.
Joseph
Mais c'est un fou.
Il veut l'embrasser.
Edgard de Maurac
Tu ne me reconnais donc pas ?... Vingt ans, ça change... l'homme, mais pas le coeur.
Joseph
Ah çà ! Voyons, c'est une plaisanterie.
Edgard de Maurac
Mais je suis Edgard ! Mon ami, Edgard ! Ton cousin Edgard !
Clémence
Oh ! La la ! Un cousin de Monsieur !
Edgard de Maurac
Qui n'a pas voulu traverser la France pour retourner s'ensevelir en Amérique sans venir l'embrasser et mettre ses hommages et son dévouement aux pieds de sa jeune cousine.
Joseph
Pincé !
Edgard de Maurac
Comme tu es froid ! Ça ne te dit donc rien de me revoir ?...
Clémence
Mais allez donc, allez donc !
Joseph
Mais si... Mais si... Comment donc !
Edgard de Maurac
À la bonne heure !
Joseph
Je suis enchanté.
Edgard de Maurac
Et moi donc ! Je me fais une telle fête de ces deux jours passés avec vous.
Joseph
Deux jours !
Clémence
Seulement deux jours ?
Edgard de Maurac
N'insistez pas, c'est inutile.
Joseph
Ah ! Ce bon Edgard... Cet excellent Edgard... Deux jours, mais c'est à peine si on se verra.
Clémence
C'est trop peu.
Edgard de Maurac
Si je n'avais pas tant tenu à te voir et à connaître ta femme, mon vieux René, je serais déjà parti par le précédent paquebot.
Clémence
Oh ! Monsieur, nous ne vous l'aurions pas pardonné.
Joseph
Certainement, non.
Edgard de Maurac
Je vous en prie, ne m'appelez pas Monsieur, je suis certainement le plus vieil ami de votre mari, ma cousine. N'est-ce pas, René ? Jusqu'à l'âge de dix ans nous ne nous étions pas quittés d'une heure...
Joseph
C'est vrai.
Edgard de Maurac
Et il a fallu pour nous séparer les grands malheurs que vous savez.
Clémence
Ah ! Oui !
Edgard de Maurac
Pauvre père, il t'aimait bien, va ! Vous ne savez pas, vous autres, qui vivez heureux au milieu d'amis et de parents, comme la solitude vous attache au passé... C'est-à-dire qu'il no s'est peut-être pas écoulé un soir sans que nous parlions de toi, de notre enfance... plus tard, de vous, ma cousine, que nous avions si envie de connaître. Je suis bien sûr que lui, il ne vous a jamais parlé de nous, cet affreux égoïste.
Clémence
Mais si... Quelquefois, souvent...
Joseph
Oui, oui... Souvent.
Edgard de Maurac
Ah ! C'est bien, ça, René... Mais je m'oublie à ranimer ces vieilles cendres et je vous empêche de déjeuner.
Elle s'arrête brusquement en se mordant les lèvres.
Clémence
Oh ! Non. D'abord nous avions fini, n'est-ce pas, Joseph ?
Joseph
Oui, oui.
Edgard de Maurac
Joseph ! Tu as donc changé de nom, toi ?
Clémence
C'est depuis notre mariage.
Joseph
Oui, depuis notre mariage.
Clémence
Je l'ai appelé Joseph, parce que son nom de René me rappelait des souvenirs tristes.
Edgard de Maurac
Je vous demande pardon, ma cousine.
Joseph
Des idées de femme, quoi ! Mais vous boiriez peut-être bien quelque chose ?
Edgard de Maurac
Ah çà ! Voyons, tu ne vas pas me dire vous, j'espère bien.
Joseph
Tu sais, il y a si longtemps, mais le coeur y est tout de même, va !
Edgard de Maurac
À la bonne heure ! Eh bien ! Oui, je prendrais volontiers du thé et des tartines, si vous permettez, mais avant je voudrais bien me laver les mains et me brosser un peu.
Clémence
Vous allez trouver tout notre appartement bien en désordre, mon cousin, j'en suis vraiment honteuse. Nous venons de donner huit jours de congé au domestique et à la femme de chambre qui se sont mariés hier...
Joseph
Ensemble...
Entre Victorine avec les deux bouteilles de Champagne.
Edgard de Maurac
Alors, j'arrive comme un indiscret.
Joseph
Ciel ! Victorine !
Clémence
Indiscret ! Jamais !
Il l'entraîne vivement.
Joseph
Allons, allons... Viens, viens !...
Scène 9
Victorine, Clémence
Victorine
Qu'est-ce qui se passe ?
Clémence
Un cousin de Monsieur.
Victorine
Ah !
Clémence
Un cousin d'Amérique... qui ne l'a pas vu depuis vingt ans et qui retourne là-bas.
Victorine
Ah ! Bien, en voilà une affaire !
Clémence
Et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il a pris Joseph pour Monsieur.
Victorine
Qu'est-ce qu'il a dit Joseph ?
Clémence
Rien, qu'est-ce que vous voulez ?... Il s'est laissé faire... Puisqu'il repart dans deux jours, le cousin, il n'y a pas de mal... Et moi aussi il m'a pris pour Madame, il m'appelle ma cousine.
Victorine
Sa cousine ?
Clémence
Évidemment, en me trouvant là avec Joseph, il a cru que j'étais sa femme, pardi !
Victorine
Sa femme ! La femme de Joseph ?
Clémence
Eh bien ?
Victorine
Ah ! Je voudrais voir ça, par exemple !
Clémence
Ce n'est pas ma faute, voyons !
Victorine
Ah ! Il parait que vous avez une jolie tenue quand vous êtes avec lui, et, pendant ce temps-là, moi je serai votre cuisinière, n'est-ce pas ?... Et vous croyez que cela va se passer ainsi?
Clémence
Mais, je vous jure, Victorine, que ça n'est pas de notre faute... Si vous dites la moindre chose, nous sommes perdus... Pour deux jours...
Victorine
Ah ! Oui, pour deux jours, et qu'est-ce qui sera encore de service pour demain, ce sera toujours moi ?
Clémence
Dame !
Victorine
Et puis pendant quarante-huit heures, vous serez la femme de Joseph...
Clémence
Oh ! Devant le cousin seulement.
Victorine
Ah çà ! Vous me prenez donc pour une femme de carton, tous les deux ? Eh bien. Mademoiselle, je ne serai ni votre domestique, ni votre doublure.
Clémence
Les voici qui reviennent... Victorine !... Ne dites rien.
Elle sort.
Victorine
Vous allez voir cela ! Sa femme ! Ah ! Mais non.
Scène 10
Edgard de Maurac, Joseph, Clémence
Edgard de Maurac
Vous êtes installés d'une façon ravissante. Un vrai nid d'amoureux.
Bas.
Joseph
Mais oui, d'amoureux. Qu'est-ce qu'elle a dit ?
Clémence
Tâchez de la voir !
Edgard de Maurac
Si ce bonheur n'était pas le tien... Je serais envieux.
Clémence
Oh ! Le vilain défaut !
Edgard de Maurac
Rassurez-vous,je ne serai que jaloux.
Joseph
Vous permettez que je vous laisse ?
Edgard de Maurac
Certainement... Tiens ! Des albums de photographie... Je dois connaître presque tout le monde là-dedans, il n'y a pas d'indiscrétion ?
Clémence
Mais...
Joseph
Non... Non... Non...
Edgard de Maurac
Comment ! Tu ne veux pas que je voie les photographies de la famille ?
Joseph
Elles ne sont pas là-dedans.
Edgard de Maurac
Tu as peur que je ne te les emporte ?
Clémence
Oh ! Mon cousin !
Edgard de Maurac
Rassure-toi, je n'en suis pas là.
Il va pour sortir. À part.
Joseph
C'est pour plaisanter. Tout à l'heure nous les verrons ensemble. J'y mettrai la mienne.
Edgard de Maurac
Comme tu voudras, Tout est souvenir ici ! Ce vieux tableau, ta rappelles-tu ? Il était dans le grand salon.
Joseph
Oui, oui.
Edgard de Maurac
Dis donc, est-ce que tu n'as plus cette vue du château de ton père ?...
Clémence
Si ! Si ! C'est le tableau qui est dans la bibliothèque.
Edgard de Maurac
Je le reverrai avec plaisir... Ah ! Je perds la mémoire, comment donc s'appelait-il ?
Joseph
Qui ça ?... Le tableau ?... Mon père ?...
Edgard de Maurac
Mais non... Le vieux monsieur qui l'a peint et qui nous faisait si peur...
Joseph
Le nom ne me revient pas.
Clémence
Et ce thé qu'on n'apporte pas, allez donc voir un peu pourquoi, mon ami.
Joseph
Oui, oui, j'y vais.
Edgard de Maurac
Laisse donc, je peux bien attendre... Il est amusant avec ses albums sous le bras. Si tu veux, je t'offrirai une chaînette.
Scène 11
Victorine, Clémence, Joseph, Edgard de Maurac
Victorine parait à la porte, habillée en dame. Joseph et Clémence se regardent un instant avec stupeur.
Victorine
C'est moi !
Clémence
Bonjour, chère amie.
Haut.
Joseph
Tu es folle !... Quelle bonne surprise !
Victorine
Hein ! Vous ne vous y attendiez pas ?
À part.
Clémence
Cela n'en est que plus agréable... Que faire ?
Victorine
Monsieur !
Edgard de Maurac
Madame !
Présentant Edgard.
Clémence
Ma soeur. Un cousin de mon mari.
Victorine
Heu ! De son mari.
Joseph
Si nous les laissions bavarder et si nous nous en allions ?
Edgard de Maurac
Parfait, parfait, comme tu voudras.
Joseph
Nous avons à causer tous les deux... vous permettez... Adieu.
Victorine
Nous allons nous revoir, je ne pars pas encore.
Clémence
Je l'espère bien.
Haut.
Victorine
Plus souvent que je partirais ! Je vais même vous rester trois ou quatre jours, si je ne suis pas indiscrète.
Joseph
Quel crampon !
Victorine
J'espère que je ne vous gênerai pas... les ouvriers m'ont mise à la porte de chez moi.
Clémence
Et vous avez pensé à nous.
Victorine
Naturellement.
Clémence
C'est que précisément, nous venons de donner la chambre d'ami à Monsieur.
Edgard de Maurac
Mais, Madame, qu'à cela ne tienne, j'irai à l'hôtel.
Victorine
Monsieur...
Haut.
Clémence
Tu me le paieras, toi... Mais pas du tout, nous ne vous laisserons pas aller.
Joseph
Es-tu folle ?
Victorine
Monsieur, on peut tout arranger, je partagerai la chambre de ma soeur, et mon beau-frère s'installera ici, comme fait Monsieur quand sa belle-mère vient.
Haut.
Clémence
Oh ! La ! La ! C'est une très bonne idée.
À part.
Joseph
Oui, oui, une très bonne idée, très bonne idée. Vieille peste, va !
Edgard de Maurac
Si c'est possible, j'accepte sans façon, nous nous verrons bien plus et pour deux jours tu me pardonneras de te faire camper.
Joseph
Ça ne m'embarrassera pas. Eh bien! et ce thé, voyons ! C'est un mythe.
Clémence
J'ai déjà sonné deux ou trois fois... Je ne sais pourquoi on ne l'apporte pas.
Victorine
Elle en a de l'aplomb !
Joseph
Faites-le vous-même, alors, puisqu'aujourd'hui ce sont les maîtres qui doivent se servir.
Edgard de Maurac
Ma cousine, je ne permettrai pas...
Joseph
Laisse-la donc... Elle le fait admirablement...
Elle sort à gauche.
Clémence
Et vous serez obligé de le trouver, bon.
Elle salue et sort.
Victorine
Je vais vous aider... Monsieur...
Scène 12
Edgard de Maurac, Joseph
Edgard de Maurac
Mon ami, ta femme est charmante.
Joseph
Ah ! Sacredié !
Edgard de Maurac
Comment, René... Ta femme.
Joseph
Oh ! Si, oh ! Si... Adorable!
Edgard de Maurac
À la bonne heure, tu m'étonnais.
Joseph
Je croyais que tu parlais de l'autre.
Edgard de Maurac
Oh ! Non, la belle-soeur, pas l'air commode.
Joseph
Il s'en faut.
Edgard de Maurac
Enfin la belle-soeur, ça t'est bien égal, n'est-ce pas ? C'est pas elle que tu as épousée... Mais ta petite femme... Tu es un heureux coquin.
Joseph
Mais oui, mais oui.
Edgard de Maurac
Mon bon vieux René, je ne t'aurais pas reconnu.
Joseph
Ni moi.
Edgard de Maurac
Mais tu te conserves bien ; on voit que tu mènes une vie tranquille.
Joseph
Ça ne veut rien dire.
Edgard de Maurac
Tu as même l'embonpoint de l'homme heureux ! Ah çà !... Quel diable de gilet portes-tu donc ?
Joseph
Ne fais pas attention.
Edgard de Maurac
C'est un peu excentrique.
Joseph
Pour le matin... Comme cela... Les couleurs du gagnant au grand prix.
Edgard de Maurac
Peste ! Sportman à ce point ?
Joseph
Faut bien s'occuper.
Edgard de Maurac
Tu ne fais donc rien ?
Joseph
Mon Dieu, non.
Edgard de Maurac
Vraiment !
Joseph
C'est très difficile pour des gens de noire monde... La politique a tout envahi... Et Dieu sait quelle politique !...
Edgard de Maurac
C'est bien ce qu'on m'avait dit, mais je ne voulais pas le croire.
Joseph
Mon ami, tu peux t'en rapporter à moi, heureusement qu'il nous reste la Bourse.
Edgard de Maurac
Tu joues ?
Joseph
Jamais... Je spécule...
Edgard de Maurac
C'est bien cousin germain.
Joseph
Nous spéculons tous, mon ami, c'est tout ce qu'il y a de mieux porté.
Edgard de Maurac
Allons, je souhaite que cela vous réussisse. À propos de bourse et d'argent, avant de quitter le Midi, je suis convenu avec ton notaire...
Joseph
Mon notaire ?... De quoi donc ?
Edgard de Maurac
Eh bien ! Sur les vingt-cinq mille francs que tu lui dois...
Joseph
Ah ! Oui... Les vingt-cinq mille francs.
Edgard de Maurac
Tu m'en remettras vingt mille, et tu lui enverras seulement le surplus.
Joseph
C'est que...
Edgard de Maurac
Il a du t'écrire... Ou tu vas recevoir sa lettre.
Joseph
Je n'ai encore rien reçu.
Edgard de Maurac
J'ai pensé que cela t'arrangerait parfaitement.
Joseph
Certainement ! Certainement !
Edgard de Maurac
Eh bien, c'est entendu ! Tu me donneras ces vingt mille francs, demain ou après.
Joseph
Ah ! Mais, il m'embête, le cousin...
Edgard de Maurac
Ça a l'air de te contrarier.
Joseph
Moi... Non... Non, pas le moins du monde.
Edgard de Maurac
Avec moi tu ne te gênerais pas,
Joseph
Pardi ! On entend une discussion dans la coulisse.
Edgard de Maurac
Qu'est-ce que c'est ?
À part.
Il sort à gauche.
Joseph
Rien du tout... Reste là... Elles se battent, c'est pas possible !
Scène 13
Edgard de Maurac
Edgard de Maurac
C'est bizarre, comme l'imagination embellit souvent les choses. Certainement, ça me fait plaisir de le revoir, ce bon René, mais je me figurais que mon coeur allait se fondre... Eh ! Bien, non... Il n'y a pas ce je ne sais quoi auquel je m'attendais.
Scène 14
Clémence, Edgard de Maurac
Elle entre, portant un plateau. Edgard se lève étonné.
Clémence
Espèce de cuisinière de quatre sous... Je vous demanda pardon, c'est celte imbécile de Victorine... Je ne sais pas ce que je dis maintenant... J'allais vous raconter mes ennuis domestiques...
Il l'aide à déposer le plateau.
Edgard de Maurac
Mais puisque ce sont des ennuis pour vous, ma cousine, ils m'intéressent.
Clémence
C'est toujours la même chose : ma cuisinière me voit dans l'embarras et elle m'y met tout à fait en me plantant là.
Edgard de Maurac
Comme cela !
Clémence
Comme cela... Sans même me donner le temps de me retourner... Voulez-vous du thé fort ?
Edgard de Maurac
Léger, je vous prie... Alors, vous voilà sans domestiques...
Clémence
Absolument.
Edgard de Maurac
Eh bien ! Nous irons diner au restaurant.
Clémence
Oh ! Que ce sera amusant !
Edgard de Maurac
Vous voilà consolée.
Clémence
C'est-à-dire que je suis ravie... nous irons en cabinet particulier, n'est-ce pas ?
Edgard de Maurac
Si cela peut se faire, je veux bien !
Clémence
Oh ! Oui, je n'y suis jamais allée.
Edgard de Maurac
Ni moi non plus.
Clémence
Ça, par exemple !
Edgard de Maurac
Croyez-vous donc que j'ai des restaurants à ma porte au fond de mes pampas.
Clémence
Comment ! De vos pampas ?...
Edgard de Maurac
Je mène, depuis que j'ai quitté la France, la vraie vie, des éleveurs, je vis en sauvage.
Clémence
Comment !... Tout nu ?...
Edgard de Maurac
Oh ! Non... Je mène la vraie vie de sauvage, voilà tout !
Clémence
Vraiment !
Edgard de Maurac
Mais oui !
Clémence
J'ai lu un roman là-dessus. Comment donc était-ce ? La Prairie, je crois, et puis le Dernier des Mohicans.
Edgard de Maurac
Eh bien ! En faisant la part du roman, cela a pu vous donner une idée de notre existence. C'est une vie de luttes, de dangers, d'émotions qui aurait un grand attrait, n'était l'isolement.
Clémence
Vous vivez là tout seul ?
Edgard de Maurac
Mon Dieu, oui, tout seul, au point de vue du coeur, et c'est dur quand on a vingt-cinq ans.
Clémence
Je vous crois.
Edgard de Maurac
Oh ! Oui, c'est dur !... Le soir, quand je rentre après une journée fatigante, souvent périlleuse, je sais qu'il n'y a pas une main amie qui me sera tendue, je pars sans laisser un vide et je rentre sans apporter une joie. Eh bien ! Vous pouvez m'en croire, je ne suis pas très sentimental, mais cette pensée, à la longue, est affreuse.
Clémence
Il faut vous marier.
Edgard de Maurac
Mais, ma chère petite cousine, qu'est-ce qui voudrait de moi ?
Clémence
Vous faites le modeste.
Edgard de Maurac
Comment voulez-vous que je propose à une jeune fille habituée à la vie facile, au bruit, au plaisir, à la famille ?... Non, c'est impossible !
Clémence
Ah bien ! Voilà une vie que j'aimerais, moi !... On monte beaucoup à cheval, n'est-ce pas ?
Edgard de Maurac
Oh ! Oui, plus qu'on ne veut même.
Edgard de Maurac
Je ne crois pas... Est-ce qu'il y a des femmes de chambre ?
Edgard de Maurac
Pour qui, mon Dieu ?...
Clémence
C'est dommage !... Et vous ne trouvez pas une femme pour partager cette vie-là ?
Edgard de Maurac
Cherchez-la moi... Je m'en rapporte à vous... Je ne tiens pas à la fortune, et pourvu que la famille soit honorable... C'est tout ce que je demande.
Clémence
J'irais bien, moi !
Edgard de Maurac
Que n'êtes-vous libre !
Clémence
Si je lui disais tout !
Edgard de Maurac
Nous irions galoper à cheval comme des fous à travers les immenses prairies, les bois infinis... Si vous couriez un danger, je serais là pour vous défendre... C'est-à-dire que je le ferais naître pour avoir le plaisir de vous sauver. Ma vie serait singulièrement changée.
Clémence
Si j'étais libre vous ne voudriez sans doute pas de moi.
Edgard de Maurac
Cousine, vous ne dites pas un mot de ce que vous pensez.
Clémence
Mais si !
Edgard de Maurac
Eh bien ! Trouvez-moi votre soeur jumelle, et vous verrez !...
Clémence
Même sans fortune ?
Edgard de Maurac
Mais je vous l'ai dit, sans fortune... famille honorable, voilà tout.
Clémence
Eh bien ! Nous verrons...
Edgard de Maurac
Oh ! Non, voyons tout de suite, ma petite cousine, je vous en prie... Vous connaissez quelqu'un ?
Clémence
Peut-être.
Edgard de Maurac
Jolie ?
Clémence
Je ne sais pas, elle me ressemble.
Edgard de Maurac
Vous voulez vous moquer de moi, alors...
Clémence
Oh ! Non.
Edgard de Maurac
Eh bien ! Dites-moi...
Clémence
Écoutez, promettez-moi... Non, ce que je fais est très mal... C'est un secret qui ne m'appartient pas.
Edgard de Maurac
Dites-le moi, quel qu'il soit, je le garderai, je vous l'affirme.
Clémence
Je ne vous demande rien pour moi, mais vous me jurez que vous pardonnerez à Joseph !
Edgard de Maurac
Comment ! À René ?
Clémence
Oui.
Edgard de Maurac
Je vous le jure, mais parlez donc !
Clémence
Eh bien !...
Scène 15
Joseph, Edgard de Maurac, Victorine, Clémence
À part, regardant Victorine.
Joseph
Je vous demande pardon de vous avoir ainsi laissés. Quel crampon !
Edgard de Maurac
Tu es tout pardonné et d'ailleurs, tu m'avais laissé en trop bonne compagnie pour que je t'en veuille... À propos, nous dinons au restaurant ce soir.
Joseph
En garçons, hein !
Victorine
J'espère que Monsieur est assez galant pour inviter les dames.
Joseph
Quel crampon !
Edgard de Maurac
Mais c'est ainsi que je l'entends... Ah çà ! Je pense qu'on ne s'habille pas ? On peut rester comme cela.
À part.
Joseph
Moi, je me mets en habit, tu sais, question d'habitude. Je n'ai que cela de bien.
Elle sort à droite.
Clémence
Tâchez de les éloigner et attendez-moi.
Il sort par le fond en regardant si Joseph et Victorine vont s'habiller. Fausse sortie de Joseph et Victorine à gauche.
Edgard de Maurac
Eh bien ! C'est cela, allons nous apprêter !
Scène 16
Victorine, Joseph
Pendant cette scène, Edgard entrebâille la porte du fond et écoute la conversation.
Victorine
As-tu vu ?
Joseph
Quoi ?
Victorine
Tu n'as pas vu ? Quand nous sommes entrés, ils se tenaient par la main.
Joseph
Laisse donc !
Victorine
Elle avait l'air assez ennuyé de notre arrivée.
Joseph
Eh bien ! Qu'est-ce que cela me fait ?
Victorine
Bien vrai, ça ne te fait rien ?
Joseph
Pardieu ?
Victorine
Alors tu ne l'aimes pas, dis ?
Joseph
C'est donc toujours la même chanson.
Victorine
Je suis jalouse, moi. Eh bien, je n'en parlerai plus, dis moi seulement que tu m'aimes bien.
Joseph
Mais oui !
Victorine
Embrasse-moi, alors.
Joseph
Prends donc garde, s'il nous voyait.
Victorine
Tu as toujours peur, toi.
Joseph
Tu es folle.
Elle l'embrasse.
Victorine
Je suis folle de toi ! Et puis tu ne l'aimes pas, bien vrai ?
Il sort. Elle sort après lui, à gauche.
Joseph
Non... Non... Non... Non...
Scène 17
Edgard de Maurac, Clémence
Edgard de Maurac
Je suis foudroyé... C'est infâme»., chez lui, avec sa belle-soeur... Et c'est qu'elle est jalouse encore... Pauvre petite femme! je le comprends ce secret qu'elle ne voulait pas me dire... Non, c'est affreux, c'est épouvantable... C'est une infamie...
Clémence
Chut !
Edgard de Maurac
Ma pauvre enfant, je sais tout !
Clémence
Tout ?
Edgard de Maurac
Tout, j'étais là, derrière la porte, attendant leur départ... J'ai tout compris... Voyez-vous ce Joseph !... J'ai cru que j'allais lui sauter a la gorge.
Clémence
Oh ! Je vous en prie... Ne faites pas cela... Il croirait que c'est moi qui vous ai tout dit...
Edgard de Maurac
Eh bien, quand cela serait...
Clémence
Cela me pesait tant, j'ai si horreur du mensonge.
Edgard de Maurac
Écoutez, je ne veux plus le voir.
Clémence
Je comprends...
Edgard de Maurac
Mais vous...
Clémence
Moi... Je continuerai la vie que je mène.
Edgard de Maurac
Ce n'est pas possible.
Clémence
À moins que vous ne m'emmeniez.
Edgard de Maurac
Vous emmener ?
Clémence
Je suis libre... Je ferai ce que vous voudrez.
Edgard de Maurac
Libre ?
Clémence
Ou à peu près... Je laisserai une lettre à Monsieur de Mansac, et puis voilà tout.
Edgard de Maurac
Et qu'est-ce qu'il dira ?
Clémence
Qu'est-ce que vous voulez que cela lui fasse ?... Je ne dirai pas où je vais, d'abord.
Edgard de Maurac
Vous pouvez bien le lui dire... Ainsi, vous aimez mieux venir avec moi que de continuer cette vie-là.
Clémence
Oh ! Oui ! Et je serai une bonne petite femme, vous verrez.
Edgard de Maurac
Vous ne me le reprocherez jamais ?
Clémence
Oh ! Non, jamais.
Edgard de Maurac
Eh bien ! Soit... À six heures au rapide du Havre.
Clémence
Comment ! Si vite ?...
Edgard de Maurac
Croyez-vous donc que je veuille rester ici ?
Clémence
Non, c'est vrai, vous ne le pouvez pas.
Edgard de Maurac
Mon ami d'enfance... Il l'a voulu, tant pis !
Clémence
Vous dites ?
Il sort par le fond.
Edgard de Maurac
Je dis que je vous aime... À tout à l'heure.
Scène 18
Clémence, Joseph, Victorine
Appelant.
Ils entrent.
Clémence
Non, c'est un rêve !... Joseph, Victorine ! Devinez !
Joseph
Quoi ?
Clémence
Il m'épouse.
Joseph
Qui ça ?
Clémence
Edgard ?
Joseph
Quelle blague !
Clémence
Parole d'honneur ! Il sait tout.
Victorine
Vous lui avez tout dit ?
Clémence
Pas du tout... C'est vous, il vous a entendus là, tout à l'heure.
Joseph
Quand je te disais à toi...
Victorine
Qu'est-ce qu'il a dit ?
Clémence
Il est furieux après Joseph, vous comprenez ? Il ne veut plus vous voir.
Joseph
Alors, on ne sera pas de la noce ?
Clémence
D'abord, nous ne nous marierons pas ici... Nous partons à six heures par le rapide.
Joseph
Ah ! Bien, c'est un mariage pour rire.
Clémence
Ah ! Que non... Je suis une fille honnête, et je veux un bon mariage en Amérique ou ailleurs, mais un bon.
Victorine
Comment, en Amérique ?
Clémence
C'est là que nous allons vivre.
Victorine
C'est donc cela !
Joseph
Vous n'en serez pas moins Comtesse, pas vrai ?
Victorine
Une jolie comtesse, ma foi.
Clémence
Plus jolie que bien d'autres.. Allons, allons, Victorine, soyez donc gentille.
Victorine
Mais je le suis.
Joseph
Pardi... Tant mieux pour elle. Et puis, c'est ce qui pouvait nous arriver de mieux, comme cela il ne dira rien aux maîtres, n'est-ce pas ?
Victorine
Ça, c'est vrai !
Joseph
À quelle heure votre train ?
Clémence
À six heures.
Joseph
Vous avez le temps alors.
Elle s'asseoit à une table.
Clémence
Pas trop, parce que je voudrais bien aller m'acheter un costume de voyage au Louvre, et puis il faut que je laisse une lettre à Madame. Mon petit Joseph, vous seriez bien gentil d'aller me chercher une voiture, et vous, Victorine, pour me prouver que vous me pardonnez, vous devriez bien me prendre là-haut le cache-poussière que Madame m'a donné.
Elle sort à gauche.
Victorine
Oui, oui, je sais...
Joseph
Ça me fait de la peine, Clémence, de vous voir partir... Mais vous savez, au fond, je suis content pour vous.
Clémence
Merci.
Il sort par le fond.
Joseph
Je vais chercher le fiacre des adieux.
Scène 19
Clémence, Victorine
Elle met ta lettre dans une enveloppe, écrit l'adresse et se lève.
Clémence
Voyons... « À Madame... » je ne peux pas lui dire que je deviens sa cousine... « Madame... » Ah!... « Je trouve une position avantageuse dans une famille américaine et je suis obligée de me décider immédiatement. J'espère que Madame ne m'en voudra pas et daignera accepter mes respects. Clémence!...» Comtesse !
Victorine
Le voilà !
Elle s'habilla vivement.
Clémence
Merci, Victorine, vous êtes bien gentille.
Scène 20
Joseph, Clémence, Victorine, Edgard de Maurac
Joseph
La voiture est en bas.
Clémence
Eh bien, adieu, mes amis, allons ! Victorine, embrassez-moi.
Victorine
Bonne chance !
Clémence
Merci ! Adieu, Joseph.
Joseph
Si madame la comtesse voulait me permettre de l'embrasser...
Elle embrasse Joseph.
Clémence
C'est la première et dernière fois... Ne soyez pas jalouse... Allons, adieu !
Victorine
Vous nous donnerez de vos nouvelles, n'est-ce pas ?
Edgard entre.
Clémence
Je vous le promets. Adieu ! Comment, vous ?
Edgard de Maurac
Oui, j'ai à vous parler.
Ils sortent.
Clémence
Laissez-nous!
Scène 21
Edgard de Maurac, Clémence
Edgard de Maurac
Vous les renvoyez comme cela ?
Clémence
Naturellement... Qu'est-ce que vous me voulez ?
Edgard de Maurac
Écoutez, Clémence... J'ai réfléchi, ce que nous faisons est mal.
Clémence
Mal, pourquoi ?
Edgard de Maurac
Oh ! Je comprends ce que vous avez sur le coeur... Mais je vous assure que demain vous seriez la première à me mépriser et à me reprocher ma conduite.
Clémence
Moi ?
Edgard de Maurac
Oui, vous !
Clémence
Oh ! C'est affreux !... Vous avez honte de moi !
Edgard de Maurac
Pouvez-vous dire ?...
Clémence
Si vous habitiez la France, je comprendrais vos scrupules, mais là-bas...
Il se promène avec agitation.
Edgard de Maurac
Non, c'est impossible, voyez-vous... Là-bas comme ici...
Clémence
Oh ! J'étais folle ! Folle !
Edgard de Maurac
Voyons, je vous en prie.
Clémence
Non, laissez-moi !
Edgard de Maurac
Je vous en conjure, Clémence, ne pleurez pas ainsi, vous m'enlevez tout mon courage et je vous assure que je n'ai besoin... Ah ! Il est heureux pour votre mari qu'il soit mon ami d'enfance.
On frappe.
Clémence
Mon mari !... Votre ami d'enfance ! Vous ne savez donc rien ?
Joseph entre en domestique, Victorine montre sa tète à la porte restée entrouverte.
Edgard de Maurac
On vient ! Prenez garde !... Entrez !
Scène 22
Joseph, Edgard de Maurac, Clémence, Victorine
Il donne la dépêche à Clémence.
Joseph
Pardon, monsieur le comte, c'est une dépêche pour Clémence... Pour Madame la Comtesse.
Edgard de Maurac
Comment, Monsieur le Comte ?... Clémence ?... Ce costume ?... Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie ?
Joseph
Oh ! Je ne me permettrais pas maintenant, avec Monsieur le Comte...
Edgard de Maurac
M'expliquerez-vous ?
Clémence
Tenez ! Ils reviennent!
Joseph
« Déraillement, fortes contusions, impossible continuer voyage, revenons cette nuit, attendez. Signé : de Mansac. »
Edgard de Maurac
De Mansac ?
Joseph et Victorine tombent à genoux.
Victorine
Comment ! Les patrons ?... Ils reviennent ! Ah ! Monsieur ! Ne nous faites pas perdre une si bonne place...
Joseph
C'était sans mauvaise intention...
Victorine
De fil en aiguille...
Joseph
Parce que Monsieur repartait...
Victorine
Et que nous n'avons pas osé avouer...
Joseph
Que nous jouions aux maîtres.
Edgard de Maurac
Parfait, je comprends, c'est toujours la même chose : quand le chat n'est pas là, les souris dansent.
Joseph
Pour une fois, Monsieur le Comte...
Edgard de Maurac
Eh bien ! Pour une fois, il ne s'en est pas fallu de beaucoup que vous ne riiez jaune, mon ami : un peu plus, j'enlevais votre femme.
Victorine
Ah ! Ça, jamais, Monsieur le Comte.
Edgard de Maurac
Alors, vous n'êtes pas ?...
Clémence
Mais non, je ne suis pas sa femme,... J'étais libre, et je le suis encore.
Edgard de Maurac
Ah! vous l'êtes encore, parfait, parfait... Eh bien !... Puisque ma cousine revient, je lui demanderai conseil.
Joseph
Monsieur le Comte, il vaudrait peut-être mieux...
Souriant à demi.
Clémence
N'en pas parler. Les femmes sont si jalouses.
À Joseph, d'un ton sec.
Joseph ne répond pas. Edgard, plus haut.
Edgard de Maurac
Allons,vous êtes une femme d'esprit... Eh bien ! Alors, nous n'en dirons rien. Joseph ! Joseph !
Victorine
Mais c'est toi...
Joseph
Voilà ! Monsieur.
Il sort.
Edgard de Maurac
Vous remonterez ma valise.
Joseph
Bien, Monsieur !
Victorine
Il ne te tutoie plus.
À Clémence.
Joseph
Je le lui défends bien. Allons, allons, ma pauvre Perrette...
Clémence
Perrette ! Pourquoi donc cela ? Je n'ai pas cassé ma cruche.