Le Dejeuner Chez le Maréchal de la Noblesse
Scène 1
Mirvôline, Guérâssime, Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Mirvôline
Bonjour, Guérâssime. Ça va ?... Ton maître n'est pas encore levé ?
Guérâssime
Bonjour. Où vous êtes-vous donc procuré un cheval ?
Mirvôline
Pas mauvais, hein, mon petit cheval ? Hier, on m'en a offert deux cents roubles.
Guérâssime
Qui donc ?
Mirvôline
Un marchand de Karâtchév.
Guérâssime
Pourquoi ne le lui avez-vous pas laissé ?
Il boit et mange.
Mirvôline
Pourquoi le vendre ? J'en ai besoin. Ah ! L'ami, passe-moi donc un verre de quelque chose. Je ne sais pas ce que j'ai dans la gorge. Il fait une chaleur... C'est pour le déjeuner que tu mets le couvert ?
Guérâssime
Croyez-vous que ce soit pour le dîner ?
Mirvôline
Que de couverts ! Est-ce qu'on attend du monde ?
Guérâssime
Bien sûr qu'on en attend !
Mirvôline
Tu ne sais pas qui ?
Guérâssime
Je ne le sais pas. On dit qu'on veut tâcher de réconcilier aujourd'hui Bezpânndine et sa soeur. C'est probablement pour cela qu'il y a un déjeuner.
Mirvôline
Ah ! Vraiment ! Ce ne serait pas mal de les réconcilier. Il faut qu'ils en finissent. C'est une honte à la fin. Est-ce vrai, comme on le dit, que le maréchal achètera la forêt, si elle est à Bezpânndine ?
Guérâssime
Qui sait ?
Mirvôline
Eh ! Ce serait l'occasion de lui demander un peu de bois.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Faites appeler Velvîtski.
Mirvôline
Tiens ! La porte du cabinet de travail était ouverte... Passe-moi un autre verre, mon petit Guérâssime.
Guérâssime
Ça vous tient toujours dans la gorge ?
Il boit et avale à la hâte. Guérâssime sort.
Mirvôline
Oui, mon brave. Ça me gratte.
Scène 2
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév, Mirvôline, Velvîtski, Antone Sémionovitch Aloüpkine, Guérâssime
Se tournant vers Mirvôline.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Oui. Donne les ordres en conséquence, tu m'entends ? Toi, bonjour !
Mirvôline
Mes plus profonds respects, Nicolâï Ivânytch !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Fais comme je te l'ai dit ; tu comprends ?... Entendu, n'est-ce pas ?
Velvîtski
Certainement, Monsieur, certainement.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Alors, ça marchera. Tu peux t'en aller. Je te ferai appeler... Tu peux partir...
Velvîtski
Bien, monsieur. Par conséquent, il faut préparer le dossier de la veuve Kaoûrov ?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Mais, assurément, il faut le préparer. Tu m'étonnes ! Tu devrais déjà avoir compris, mon brave.
Velvîtski
Mais vous n'avez rien daigné m'expl...
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Que te faut-il encore ? Je dois tout t'expliquer à la fin.
Il sort.
Velvîtski
Entendu, Monsieur.
Il s'assied.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Ce jeune homme n'a pas la compréhension facile. Et toi, comment ça va ?
Mirvôline
Grâce à Dieu, ça se maintient, Nicolâï Ivânytch ! Et vous, votre santé ?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Pas mal ? Tu es allé en ville ?
Mirvôline
Mais oui. Au reste, rien de nouveau. Avant-hier, le marchand Seliôdkine a eu une attaque d apoplexie, ce qui n'est pas étonnant. On dit que, hier, l'avoué a encore un peu dressé son épouse...
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Vraiment ? Il est infatigable !
Mirvôline
J'ai vu le docteur Jouravliév. Il m'a chargé de vous saluer... J'ai rencontré l'ancien maréchal dans une calèche toute neuve. Je pense qu'il allait en visite. Son valet de chambre était avec lui et le valet avait un chapeau neuf.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Il vient ici aujourd'hui... Dis-moi, sa calèche est-elle belle ?
Mirvôline
Comment dire ?... Non, à parler franchement, elle ne l'est pas. Au premier abord, elle le semble ; mais, au fond, je ne sais pourquoi, elle ne me plaît pas. Peut-elle être comparée à votre charmante voiture !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Tu crois ?... A-t-elle des doubles ressorts ?
Mirvôline
Oui, elle en a. Mais qu'est-ce que ça fait ? Les ressorts sont surtout pour la montre. Il aime l'étalage. On dit qu'il a l'intention de se présenter à nouveau aux élections.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Pour être maréchal ?
Mirvôline
Oui. Mais qu'il essaye ! Il aura encore l'avantage de remporter une veste.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Tu crois ? D'ailleurs, je dois le dire, Piôtre Pétrôvitch est, à tous les égards, un homme respectable ; il mérite pleinement... Sans doute, d'un autre côté, la flatteuse attention de la noblesse... Bois un peu de vodka !
Mirvôline
Je vous remercie infiniment.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Tu en as déjà bu ?
Il tousse.
Mirvôline
Pas du tout. Ce n'est pas que j'en aie bu, mais, voyez-vous, j'ai quelque chose là.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Blague ! Bois !
Mirvôline
à votre santé. Savez-vous une chose, Nicolâï Ivânytch ? Le véritable nom de Piôtre Pétrôvitch n'est pas Pekhtériév, mais Pekhtériov.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Pourquoi penses-tu cela ?
Mirvôline
Comment ne pas le savoir, voyons ! C'est ainsi que nous appelions son père et tous ses anciens. Tous les Pekhtériov s'appellent Pekhtériov et non Pekhtériév. Il n'y a jamais eu de Pekhtériév chez nous. Qu'est-ce que c'est que ça, Pekhtériév?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Ah ! Vraiment ? Au reste, qu'importe le nom, pourvu qu'on soit honnête !...
Regardant par la fenêtre.
Mirvôline
Vous avez parfaitement raison : pourvu qu'on soit honnête. Quel qu'un arrive.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Et moi qui suis encore en robe de chambre ! C'est toi qui m'as fait bavarder.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Annonce : A-loûp-kine, gentilhomme.
Guérâssime
Un monsieur Aloûpkine vous demande.
Il sort.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Aloûpkine ! Qui ça peut-il être ? Fais-le entrer. Mirvôline, occupe-le en attendant, je te prie ; je reviens à l'instant.
Scène 3
Mirvôline, Antone Sémionovitch Aloüpkine
Mirvôline
Nicolâï Ivânovitch ne va pas tarder à venir. Voulez-vous prendre la peine de vous asseoir ?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Grand merci ; restons debout, Monsieur. Permettez-moi de savoir à qui j'ai l'honneur ?...
Mirvôline
Mirvôline ; propriétaire ; originaire de ce pays... Peut-être avez-vous entendu prononcer mon nom ?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Non, monsieur, je ne l'ai pas entendu. Au reste, je suis très heureux de l'occasion. Permettez-moi de vous demander si Madame Baldachov, Tatiâna Sémiônovna, vous est parente ?
Mirvôline
Non, monsieur. Qui est cette Madame Baldachov ?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Une propriétaire du gouvernement de Tambov, une veuve.
Mirvôline
Ah ! de Tambov ?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Oui, une veuve de Tambov. Et permettez-moi de m'informer encore si vous connaissez le commissaire rural d'ici ?
Mirvôline
Porfîrii Ignâtych ! Comment donc ! Un vieil ami.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
C'est le plus grand animal qu'il y ait au monde. Excusez-moi ; je suis un homme franc, un soldat. J'ai l'habitude de parler librement, sans ambages. Il faut vous dire...
Mirvôline
Ne désirez-vous pas prendre quelque chose après avoir voyagé ?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Je vous remercie bien sincèrement. Il faut vous dire que je me suis tout récemment établi ans ce pays-ci. Avant j'habitais surtout le gouvernement de Tambov. Mais ayant hérité de ma pauvre femme 52 âmes dans votre district...
Mirvôline
À quel endroit exactement ? Souffrez que je le demande.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Au village de Trioûkhino, à cinq verstes de la grand'route de Voronège.
Mirvôline
Ah ! Je connais ; une bonne petite propriété !
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Une véritable horreur. Rien que du sable...? Ayant, donc, hérité de ma pauvre femme, j'ai regardé comme utile de m'installer ici, d'autant plus que ma maison de Tambov s'était, on peut le dire, entièrement écroulée. J'ai donc changé de résidence. Or, imaginez-vous cela, votre commissaire a déjà eu le temps de me faire tort de la façon la plus indécente !
Mirvôline
Oh ! Que c'est fâcheux !
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Écoutez-moi. Pour un autre ce ne serait rien, mais, moi, j'ai une fille, ma Catherine. Voilà ce que je vous prie de prendre en considération. J'ai confiance, heureusement, en Nicolâï Ivânovitch. Je n'ai eu le plaisir de le voir que deux fois ; mais j'ai beaucoup entendu parler de son équité.
Mirvôline
Le voici.
Scène 4
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév, Antone Sémionovitch Aloüpkine, Guérâssime
Balagalâév est en frac. Aloûpkine salue.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Il m'est très agréable... Voulez-vous bien vous asseoir ?... Je... Je crois avoir eu le plaisir de vous rencontrer chez l'honorable Afanâssi Matviéitch.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Parfaitement.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Il n'y a pas longtemps, n'est-ce pas, que vous êtes des nôtres ?... Je veux dire que vous vous êtes tout récemment installé dans notre district...
Antone Sémionovitch Aloüpkine
C'est exact.
Un silence.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
J'espère que vous ne le regretterez pas. Quelle chaude journée nous avons !...
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Nicolâï Ivânovitch, permettez à un vieux soldat de s'expliquer avec vous franchement.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Je vous en prie. Qu'y a-t-il ?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Nicolâï Ivânovitch, vous êtes notre maréchal, autrement dit notre second père. Je suis père, moi aussi, Nicolâï Ivânovitch !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Croyez-moi, je le sais, je le sens bien... C'est mon devoir... Au reste, la flatteuse attention que m'a accordée la noblesse. Voyons ! De quoi s'agit-il ?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Votre commissaire rural, Nicolâï Ivânovitch, est le premier des fripons.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Hein ? Vous avez des façons énergiques de vous exprimer...
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Non, je vous en prie, je vous en prie. Veuillez m'écouter. Il paraît que mon paysan a volé un bouc à un de ses voisins, le paysan Philippe. Or, permettez-moi de vous demander quel besoin un paysan a d'un bouc ? Vous me le direz vous-même : quel besoin un moujik peut-il avoir d'un bouc ? Et pourquoi serait-ce mon paysan qui a volé ce bouc, et non pas un autre ? Quelles preuves y a-t-il ? Mais admettons même que mon moujik soit le coupable ; en quoi cela me regarderait-il ? Pourquoi dois-je être tenu pour responsable ? Pourquoi est-ce moi que l'on dérange ? Devrai-je, après cela, répondre de chaque bouc ? Et le commissaire aura-t-il le droit d'être grossier avec moi ? Ah ! Merci bien. Il dit que le bouc a été retrouvé dans ma cour... qu'il aille se faire pendre avec son bouc ! Il ne s'agit d'ailleurs pas de bouc ici : il s'agit de convenances !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Pardonnez-moi ; j'avoue que je ne saisis pas très bien... Vous dites que votre paysan a volé un bouc ?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Non, je ne dis pas cela. C'est le commissaire qui le dit.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Il me semble que, pour des cas semblables, il y a une procédure régulière. Je ne sais vraiment pas pourquoi vous avez bien voulu vous adresser à moi.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Mais, à qui donc m'adresserais-je, Nicolâï Ivânytch ? Daignez trancher la question. J'ai reçu une offense, et mon honneur en souffre. Le commissaire m'a dit, et d'une manière des plus blessantes : je vous en ferai voir... Rendez-moi justice.
Il entre.
Guérâssime
Evguénii Tîkhonovytch vient d'arriver.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Pardon, je vous prie... Evguénii Tîkhonovytch, veuillez entrer... Votre santé est bonne ?
Scène 5
Evguénii Tikhonovitch Soûslov, Mirvôline, Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév, Antone Sémionovitch Aloüpkine, Guérâssime
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Bonne, merci... Messieurs, j'ai l'honneur.
Mirvôline
Mes respects, Evguénii Tîkhonovytch.
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Ah ! Bonjour toi I
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Votre épouse va bien?
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Elle vit... Quelle chaleur ! Si ce n'était pas pour venir chez vous, Nicolâï Ivânytch, Dieu m'en est témoin, jamais je n'aurais bougé de place.
Il montre la table.
À Aloûpkine.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Merci, merci. Ne désirez-vous pas ?... Pardon, veuillez bien me rappeler vos petits noms.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Antone Sémiônytch.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Mon cher Antone Sémiônytch, vous me raconterez plus tard votre ennui. Pour l'instant, vous le voyez vous-même... Croyez qu'en ce qui me concerne, j'y prêterai une attention particulière ; soyez sans crainte... Connaissez-vous Evguénii Tîkhonovytch ?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Non, Monsieur.
À Soûslov.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Alors, permettez-moi de vous présenter. Notre juge, un homme aux sentiments, à tous les égards, les plus nobles, une âme ouverte, une personne des plus dignes... Evguénii Tîkhonovytch ?...
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Quoi ?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Permettez-moi de vous faire, faire connaissance d'un nouvel habitant de notre district, Monsieur Aloûpkine, Antone Sémiônytch, nouveau propriétaire d'ici.
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Il m'est extrêmement agréable... De quelles régions nous arrivez-vous ?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Du gouvernement de Tambov.
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Ah ! J'ai justement un parent à Tambov. Un homme, au reste, des plus insignifiants. Mais la ville n'est pas mal ; une bonne ville.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
La ville, en effet, n'est pas mal.
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Eh bien ! Et nos tourtereaux ?... Peut-être ne viendront-ils pas du tout ?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Ça, je ne le pense pas ! Mais je suis également étonné qu'ils ne soient pas encore ici. Ils devaient arriver les premiers.
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Et croyez-vous que nous les réconcilierons?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Il faut l'espérer... J'ai même invité l'ancien maréchal... À propos, Antone Sémiônytch ; permettez-moi de vos adresser une prière. Vous pouvez nous aider dans une affaire qui intéresse, pour ainsi dire au même titre, toute la noblesse du district.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Bien, j'écoute.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Nous avons ici un propriétaire nommé Bezpânndine, un homme bien, mais un peu original. Ce n'est pas qu'il soit timbré, mais il a quelque chose. Bezpânndine a une soeur, la veuve Kaoûrov, qui est, en vérité, une femme des plus insensées, des plus têtues... Du reste, vous la verrez.
Mirvôline
Chez eux, Nicolâï Ivânytch, c'est de famille. Leur maman, feue Pelaguéia Arséniévna, était bien pire. On dit qu'en son jeune temps une brique lui tomba sur la tête... C'est peut-être pour cette raison-là...
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Possible. Ces choses arrivent. Reprenons. Entre ce Bezpânndine et sa soeur, la veuve Kaoûrov, il existe, depuis trois années, un différend au sujet d'un partage. Leur tante leur a légué une propriété, — un acquêt, notez cela... — Eh bien ! que le diable les emporte ! Ils ne peuvent pas s'entendre pour se la partager. La soeur, surtout, ne consent à rien. L'affaire a été devant les tribunaux ; on a présenté des requêtes aux plus hautes autorités ; ça finirait par tourner mal. Aussi ai-je résolu de couper d'une main ferme le mal dans la racine, de les arrêter dans leur folie, de leur faire entendre raison... Je leur ai fixé aujourd'hui une entre vue chez moi, mais c'est bien la dernière fois. Ensuite je laisserai faire. Pourquoi, après tout, me tracasserais-je ? Les tribunaux prononceront. J'ai invité, en qualité de conciliateurs et de témoins, l'honorable Evguénii Tîkhonovytch ainsi que l'ex-maréchal. Ne vous serait-il pas agréable de nous aider, vous aussi, dans cette affaire ?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Je le ferais avec plaisir... Mais il me semble que, ne connaissant pas...
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
La belle raison ! Ça ne fait rien... Vous êtes un propriétaire du district, un homme posé. Au contraire, ce sera pour le mieux. Ils ne pourront pas mettre en doute votre impartialité.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Soit ; je suis prêt.
Guérâssime
Madame Kaoûrov est arrivée.
Il va au-devant de Madame Kaoûrov.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Quand on parle des grâces...
Scène 6
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév, Madame Kaoûrov, Evguénii Tikhonovitch Soûslov, Mirvôline, Antone Sémionovitch Aloüpkine
Elle est en chapeau ; réticule à la main.
Il la dirige vers la table.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Ah ! Enfin ! Prenez la peine d'entrer, Anna Ilynichna. Soyez la bienvenue. Ne voulez-vous pas?...
Madame Kaoûrov
Férapont Ilytch n'est pas encore arrivé ?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Non, mais il ne saurait tarder... Ne voulez-vous pas prendre quelque chose ?
Madame Kaoûrov
Je vous remercie bien. Je fais maigre.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Eh bien ! Il y a du raifort, des concombres... Voulez-vous que je fasse servir du thé...
Elle s'assied.
Madame Kaoûrov
Non, grand merci, j'ai déjà déjeuné. Excusez-moi d'être en retard. Je dois encore remercier Dieu, Nicolâï Ivânytch, d'être arrivée vivante. Mon cocher a failli me verser.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Est-ce possible ! Je crois pourtant que la route est bonne...
Madame Kaoûrov
Il ne s'agit pas de la route, Nicolâï Ivânytch ; oh ! Ça, pas le moins du monde !... Vous le voyez, Nicolâï Ivânytch ; je suis venue, mais je n'attends de ce voyage aucun résultat. Le caractère de Férapont Ilytch m'est trop connu... Oh ! Grand Dieu, trop connu !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Nous verrons ça, Anna Ilynichna. Moi, je suis d'un avis contraire. J'espère terminer votre affaire aujourd'hui. Il en est grand temps.
Madame Kaoûrov
Dieu le veuille, Dieu le veuille ! Moi, vous le savez, Nicolâï Ivânytch, je consens à tout. Je suis un être paisible. Je ne contredis pas. D'ailleurs, le pourrais-je ? Je suis une veuve sans défense. C'est uniquement sur vous que je compte. Quant à Férapont Ilytch, il veut ma mort. Qu'y puis-je ? Dieu lui pardonne ! Mais qu'il ne s'acharne pas, du moins, à perdre mes petits ! Moi, je suis résignée.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Voyons, voyons, Anna Ilynichna, quels propos est-ce là ? Laissez-moi plutôt vous présenter un nouveau propriétaire de notre district : Aloûpkine, Antone Sémiônytch.
Madame Kaoûrov
Fort heureuse, Monsieur, fort heureuse.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Si vous le permettez, il prendra part lui aussi à notre délibération.
Madame Kaoûrov
J'y consens, Nicolâï Ivânytch ; je consens à tout. Vous pouvez convoquer tout le district, tout le gouvernement : j'ai la conscience tranquille. Je sais que tous me défendront, ne permettront pas qu'on me lèse. Et vous, Evguénii Tîkhonovytch, comment est votre santé ?
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Bonne. Que peut-il m'arriver ? Je vous remercie bien.
Mirvôline
Vos petits vont bien, Anna Ilynichna ?
Madame Kaoûrov
Ils sont encore vivants, grâce à Dieu. Mais ont-ils longtemps à vivre ? Bientôt, bientôt, ils seront orphelins, les pauvres chéris !
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Que dites-vous là, et à quel propos, Anna Ilynichna ? Vous nous survivrez tous, ma bonne dame.
Madame Kaoûrov
Pourquoi je le dis, mon bon monsieur ? Il doit y avoir des raisons, si même moi, je ne puis, pas me taire. C'est absolument comme je le dis. Attrapez ça, monsieur le juge ! Parlerais-je sans preuves?
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Quelles preuves avez-vous ?
Madame Kaoûrov
Soyez satisfait... Nicolâï Ivânytch, veuillez bien faire appeler mon cocher.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Qui ?
Madame Kaoûrov
Le cocher, mon cocher, Karpoûchka ; (on le nomme Karpoûchka.)
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Pour quoi faire?
Madame Kaoûrov
Faites-le appeler... Vous le voyez, evguénii tîkhonovytch exige des preuves !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Voyons, Anna Ilynichna...
Madame Kaoûrov
Non, faites-moi cette amabilité, je vous en prie.
À Mirvôline.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Soit ! Cours le chercher, mon bon.
Il sort.
Mirvôline
À l'instant.
Madame Kaoûrov
Vous ne voulez jamais me croire, evguénii tîkhonovytch. Ce n'est pas la première fois que je le remarque ! Dieu vous pardonne !
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Quoi qu'il en soit, je ne puis toujours pas comprendre, moi non plus, — permettez-moi de le dire, — pourquoi vous voulez faire venir ici votre cocher. Qu'est-ce qu'un cocher a à faire là-dedans ?... Je ne comprends pas.
Madame Kaoûrov
Vous verrez.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Je ne comprends pas.
Scène 7
Mirvôline, Madame Kaoûrov, Evguénii Tikhonovitch Soûslov, Karp, Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév, Guérâssime
Mirvôline
Voici le cocher.
Madame Kaoûrov
Karpoûchka, écoute... Regarde-moi. Ce monsieur, que voici, ne veut pas croire que Férapont Ilytch a voulu te corrompre à diverses reprises. Tu entends ce que je dis?
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Eh bien ! L'ami, pourquoi ne réponds-tu pas ? Le frère de madame voulait-il te corrompre ?
Karp
Comment ça, me corrompre ?
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Je ne sais pas ; c'est Anna Ilynichna qui le dit.
Madame Kaoûrov
Karpoûchka, écoute, regarde-moi. Tu te souviens, n'est-ce pas, qu'aujourd'hui tu as failli me verser ?... Tu t'en souviens ?
Karp
Quand ça, Madame ?
Madame Kaoûrov
Quand ça ? Ah ! Qu'il est bête ! Au tournant, avant d'arriver à la digue. Une roue a failli sortir de l'essieu.
Karp
Bien, Madame.
Madame Kaoûrov
Et tu te souviens de ce que je t'ai dit ? Je t'ai dit : Avoue, t'ai-je dit, que Férapont Ilytch t'a corrompu ; Karpoûchka, cher ami, a-t-il dit, arrange ta maîtresse de façon à ce qu'elle n'en revienne pas, et je ne t'oublierai jamais. Et te souviens-tu de ce que tu m'as répondu ?.... Tu m'as répondu : Je vous fais excuse, Madame, c'est de ma faute.
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Pardon, Anna Ilynichna, dire : « Je vous fais excuse, c'est de ma faute », ça ne prouve rien. Que voulait-il dire par là ? Voulait-il avouer qu'il s'était laissé corrompre, qu'il voulait vous supprimer ?... Voilà ce qu'il faut savoir. As-tu avoué cela, hein ?... L'as-tu avoué ?
Karp
Qu'ai-je avoué ?
Madame Kaoûrov
Karpoûchka, écoute, regarde-moi !... N'est-ce pas que Férapont Ilytch voulait te corrompre ?... Évidemment tu n'y as pas consenti... Mais dis-je bien la vérité ?
Karp
C'est comme madame vient de le dire.
Madame Kaoûrov
Eh bien, vous voyez !
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Mais permettez, permettez !... Toi, l'ami, réponds-moi ; fais attention... Réponds clairement.
Karp sort.
Madame Kaoûrov
Mais permettez, à votre tour, evguénii tîkhonovytch ! Je ne puis consentir à cela. Vous voulez l'intimider. Je ne le permettrai pas. Retire-toi, Karpoûchka, retire-toi. Va faire un bon somme; tu dors debout. J'avoue, evguénii tîkhonovytch, que je n'aurais jamais attendu cela de vous. En quoi l'ai-je mérité, grand Dieu ?
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Mais aussi, pourquoi voulez-vous nous leurrer ?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Allons, il suffit, Anna Ilynichna. Asseyez-vous. Calmez-vous. Nous examinerons tout cela.
Guérâssime
Monsieur Bezpânndine vient d'arriver.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Enfin !... Fais-le entrer.
Scène 8
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév, Féraponte Ilytch Bezpânndine, Evguénii Tikhonovitch Soûslov, Antone Sémionovitch Aloüpkine, Madame Kaoûrov, Guérâssime, Mirvôline
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Ah ! Bonjour !... Mais comme vous vous êtes fait attendre !
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Pardonnez-moi, Nicolâï Ivânytch. Il m'est arrivé un contre-temps. Bonjour, Evguénii Tîkhonovytch, juge intègre. Comment allez-vous ?
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Bonjour.
Il salue sa soeur.
Il boit.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Figurez-vous... On m'a volé ma selle. Impossible de savoir qui. Que faire ? J'ai pris la selle du palefrenier. Comme vous le savez, je fais toutes mes courses à cheval. La selle est horrible. Une selle de postillon. Il m'a été absolument impossible de trotter.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Férapont Ilytch, permettez-moi de vous présenter Monsieur Aloûpkine, Antone Sémiônytch.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Très heureux... Êtes-vous amateur?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Amateur de quoi ? Comment l'entendez-vous ?
Féraponte Ilytch Bezpânndine
De quoi ? Mais, naturellement, amateur de chiens de chasse.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Non, je n'aime pas les chiens, et je ne sais tirer que les oiseaux posés.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Des oiseaux posés !...
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Pardonnez-moi, messieurs, d'interrompre votre intéressante conversation... En d'autres moments, nous pourrions parler chiens et oiseaux ; mais maintenant, je propose que, sans perdre de temps, nous abordions l'affaire pour laquelle nous sommes réunis. Nous pour rions, à la rigueur, commencer même sans l'ancien maréchal. Qu'en pensez-vous?
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Mais oui.
Ils s'asseyent.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Alors, Férapont Ilytch, je vous prie de vous asseoir et vous aussi, Antone Sémiônytch.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
J'ai toujours eu et ai pour vous, Nicolâï Ivânytch, la plus profonde considération, et, vous le voyez, je suis venu selon votre désir. Mais, permettez-moi de vous le dire d'avance : Si vous croyez aboutir à quelque chose avec ma très estimable soeur, je vous préviens que...
Madame Kaoûrov
Vous voyez, Nicolâï Ivânytch ! Vous voyez !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Permettez, Férapont Ilytch, et vous aussi, Anna Ilynichna. Je dois vous prier tout d'abord de m'écouter. J'ai eu l'honneur de vous convoquer tous les deux pour mettre fin à vos différends. Songez un peu à l'exemple désastreux que vous donnez ; un frère et une soeur sortis pour ainsi dire du même sein.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Pardon, Nicolâï Ivânytch...
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Monsieur Bezpânndine, je vous prie de ne pas interrompre...
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Et quel droit avez-vous de me donner des leçons ?...
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Je ne vous donne pas de leçons, mais convié par Nicolâï Ivânytch...
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Oui, Férapont Ilytch, j'ai convié monsieur, ainsi que l'honorable Evguénii Tîkhonovytch, en qualité de médiateurs... Férapont Ilytch, Anna Ilynichna, c'est à vous que je m'adresse. Comment se fait-il qu'un frère et une soeur, issus pour ainsi dire d'un même sein, ne puissent pas s'entendre, vivre en paix, en bonne intelligence ?... Férapont Ilytch, Anna Ilynichna, revenez à la raison, je vous le dis. Et pourquoi le fais-je ? Uniquement pour votre bien. Réfléchissez : en quoi est-ce que ça me touche ? Je ne parle que pour votre bien.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Mais, Nicolâï Ivânytch, ne savez-vous pas quelle femme c'est là ? Écoutez-la ! On ne sait ce que c'est, Dieu me pardonne !
Madame Kaoûrov
Et vous, qu'êtes-vous donc ? Vous corrompez mon cocher, vous m'envoyez du poison par mes femmes de chambre, vous voulez ma mort Je suis même étonnée d'être encore en vie.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Quel cocher ai-je corrompu ? Que dites-vous ? Qu'est-ce qui vous prend ?
Madame Kaoûrov
Oui, mon bon monsieur, le cocher est prêt à en témoigner sous serment ; ces messieurs sont témoins.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Quelle ineptie nous sort-elle là ?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Pardon, Madame, pardon. Vous en appelez à moi bien à tort. Je n'ai positivement rien compris à ce que disait votre cocher. C'est encore là une histoire du genre de mon bouc.
Madame Kaoûrov
De votre bouc ? En quoi mon cocher ressemble-t-il à un bouc ? Ce serait plutôt vous...
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Laissez cela, messieurs, au nom du ciel !... Anna Ilynichna ! Férapont Ilytch, quel plaisir trouvez-vous à vous injurier l'un l'autre ? Vraiment, écoutez-moi ; faites la paix. Jetez-vous dans les bras l'un de l'autre. Vous ne répondez pas ?...
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Quoi ? Est-ce possible ! Si j'avais su, jamais je ne serais venu.
Madame Kaoûrov
Moi non plus, je ne serais pas venue !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Comment cela ? Vous me disiez, il y a un instant, que vous consentiez à tout !
Madame Kaoûrov
À tout, mais pas à ça.
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Ah ! Nicolâï Ivânytch, laissez-moi vous dire que vous n'avez pas engagé l'affaire comme il fallait. Vous prêchez la concorde. Ne voyez vous pas quelles gens...
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Comment, selon vous, devrions-nous procéder, Evguénii Tîkhonovytch?
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Voyons, pourquoi les avez-vous convoqués ? Pour un partage. C'est à cause de cela qu'ils se disputent. Tant qu'on ne les aura pas départagés, ni vous, ni moi, ni personne, n'aura de repos, et, au lieu de rester chez nous, nous devrons, par des chaleurs comme celle d'aujourd'hui, nous trimballer sur les routes. Donc, procédons au partage, si, toutefois, vous espérez leur faire entendre raison. Où sont les plans ?
Il appelle.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Soit, mettons-nous à l'oeuvre. Guérâssime !
Guérâssime
Que désirez-vous ?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Fais-moi appeler Velvîtski.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Je vous le déclare d'avance ; je consens à tout. J'en passerai parce que Nicolâï Ivânytch dira.
Madame Kaoûrov
Moi aussi.
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
On va voir cela.
Mirvôline
Voilà de louables intentions.
Scène 9
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév, Féraponte Ilytch Bezpânndine, Madame Kaoûrov, Antone Sémionovitch Aloüpkine, Mirvôline, Velvîtski, Evguénii Tikhonovitch Soûslov, Guérâssime
Il apporte les plans.
Il déploie les plans.
Il lit.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Ah ! Arrive ici ! Approche-moi cette petite table. Tenez, veuillez regarder... Voici... « Le village de Kokoûchkino, autrement dit Râkovo, contient, d'après le huitième recensement, quatre-vingt-quatorze âmes du sexe masculin... » Voyez comme tout est tracé et retracé au crayon ; c'est que ce n'est pas la première fois que nous peinons là-dessus. « Contenance totale en terre, 712 arpents ; terres incultes, 81 arpents ; terres bâties et prairies, 9... Il y a quelques enclaves, mais pas nombreuses. » Notre problème est de partager exactement cette propriété entre le registrateur de collège en retraite Féraponte Bezpânndine et sa soeur, la veuve de sous-lieutenant, Anna Kaoûrov. Notez qu'il faut un partage égal, comme le stipule le testament de leur défunte tante, la veuve de l'architecte Philokalôssov.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
La vieille dame avait perdu la tête sur ses vieux jours. Que ne m'a-t-elle tout légué ! Il n'y aurait pas eu de difficulté...
Madame Kaoûrov
Vous êtes bien bon !
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Elle aurait pu ne vous léguer, du moins, que votre part légale. Mais se peut-il attendre d'une femme un acte sensé ? Il est vrai que vous laviez et peigniez chaque matin, dit-on, son toutou chéri...
Madame Kaoûrov
Là-dessus, vous mentez ! M'abaisser jusqu'à peigner un chien ! À d'autres ! Je ne suis pas femme à faire cela. Vous, ce serait différent ! Vous êtes un fameux amateur de chiens. On dit, Dieu me pardonne, que vous embrassez le vôtre sur le nez.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Monsieur et madame, je dois vous prier tous les deux de faire un peu de silence. Je reprends. Voilà plus de trois ans que la tante est morte, et, figurez-vous, aucune solution, jusqu'à présent, n'est intervenue. J'ai finalement consenti à jouer auprès d'eux le rôle de médiateur parce que, vous le comprenez, c'est mon devoir. Malheureusement, jusqu'ici, je n'ai abouti à rien. Voici quel est le grand obstacle : ni Monsieur Bezpânndine ni sa soeur ne veulent habiter la même maison. Il faut, par suite, diviser la propriété, et ce partage apparaît impossible.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Eh bien... Je renonce à la maison de ma tante ; qu'elle aille au diable !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Vous y renoncez ?
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Oui. Mais je compte sur un dédommagement.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Naturellement. Cette demande est juste.
Madame Kaoûrov
Nicolâï Ivânytch, c'est une ruse ! C'est un piège ! Il compte avoir de cette façon-là la terre la meilleure, les chènevières, et coetera. Il n'a pas besoin de maison ; il a la sienne. De plus, la maison de notre tante est dans Le plus mauvais état !...
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Si la maison est en si mauvais état...
Madame Kaoûrov
Et je ne céderai pas non plus les chènevières ! Oh, non, songez-y ! Je suis veuve, j'ai des enfants... Jugez vous-même ce que je deviendrais sans les chènevières...
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Si la maison est en mauvais état...
Madame Kaoûrov
Non, jamais !...
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Laissez-le donc parler !
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Si la maison est en si piètre état, cédez-la moi et on vous dédommagera.
Madame Kaoûrov
Je les connais, vos dédommagements ! Vous m'ajouteriez quelque mauvais petit arpent, tout en pierres, ou encore quelque marais où ne pousse que du jonc, dont les vaches même des paysans ne veulent pas.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Il n'y a pas de marais de ce genre-là dans la propriété.
Madame Kaoûrov
Bon, si ce n'est pas un marais, ce sera autre chose. Mille grâces pour vos dédommagements. Je sais ce qu'ils valent.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Est-ce que, dans votre district, toutes les femmes sont ainsi ?
Mirvôline
Il y en a de pires.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Messieurs, messieurs, permettez... Je dois encore une fois vous prier de vous taire un peu. Voici ce que je propose. Nous allons, tous réunis, diviser la propriété en deux lots. Le premier lot comprendra la maison et la réserve ; nous ajouterons au second lot un peu de terre ; et les parties choisiront.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
J'y consens.
Madame Kaoûrov
Et moi, pas.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Pourquoi ne consentez-vous pas ?
Madame Kaoûrov
Qui choisira le premier ?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Nous tirerons au sort.
Madame Kaoûrov
Dieu nous en préserve et nous garde ! Y pensez-vous ? Jamais de la vie ! Sommes-nous des païens pour tirer au sort !
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Bon ; alors, c'est vous qui choisirez.
Madame Kaoûrov
Malgré cela je n'y consens pas !
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Pourquoi ça ?
Madame Kaoûrov
Comment voulez-vous que je choisisse ? Et si je me trompais...
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Permettez ! Pourquoi vous tromperiez-vous ? Les lots seront égaux, et si l'un d'eux surpassait l'autre, Férapont Ilytch vous laisse le droit de choisir la première.
Madame Kaoûrov
Et qui me dira quel est le meilleur lot ?... Non, Nicolâï Ivânytch ; ceci vous regarde ! Veuillez, mon père, prendre soin de faire vous-même les attributions. Le lot que vous m'assignerez, je le prendrai, et m'en déclarerai satisfaite.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Bien, soit ! Donc, la maison, avec les communs et la réserve, reviennent à Madame Kaoûrov.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Et le jardin aussi ?
Madame Kaoûrov
Bien entendu ; le jardin aussi ! Comment laisser une maison sans jardin ? Et de plus, ce jardin est une misère ; en tout, cinq ou six pommiers ; et les pommes qu'ils donnent sont acides, acides... À vrai dire, toute la réserve ne vaut pas un sou.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Alors, mon Dieu, cédez-la moi !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Je le répète : la maison, avec les communs, et toute la réserve, reviennent à Madame Kaoûrov. En ce cas, voulez-vous bien regarder ?... Velvîtski, mon brave, lis-nous comment j'avais entendu le partage.
Velvîtski
« Projet de partage entre le propriétaire Féraponte Bezpânndine et sa soeur, veuve Kaoûrov, femme de gentilhomme... »
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Commence à la « Direction des lignes. »
Velvîtski
« Direction de la ligne partant du point A... »
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Veuillez regarder le point A.
Velvîtski
« Du point A, qui se trouve à la limite de la propriété Voloûkhine et allant au point B, placé au coin de la digue... »
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Au point B, au coin de la digue... Evguénii Tîkhonovytch, suivez-nous.
Velvîtski
Je vois.
Velvîtski
« Du point B... »
Madame Kaoûrov
Permettez-moi de demander à qui sera l'étang.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Bien certainement, il sera indivis. Autrement dit, la rive droite appartiendra à l'un et la rive gauche à l'autre.
Madame Kaoûrov
Ah ! Bien.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Continue, Velvîtski.
Velvîtski
« Les terrains en friche seront divisés en deux lots ; un lot aura 48 arpents et le second 77. »
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Voici ce que je propose. Celui qui n'aura pas la réserve recevra le premier lot de friches, c'est-à-dire qu'il bénéficiera de 24 arpents. Voici le premier lot de friches et voici le second.
Velvîtski
« Le propriétaire du premier lot s'engage à transférer à ses frais deux familles de paysans sur les terres du second lot. Les paysans ainsi transférés auront pendant deux ans le droit de jouir des chènevières... »
Madame Kaoûrov
Je ne suis disposée ni à transférer des paysans, ni à céder les chènevières.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Attendez donc.
Madame Kaoûrov
Pour rien au monde, Nicolâï Ivânytch ; pour rien au monde !
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Veuillez ne pas interrompre, Madame.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Qu'est-ce là ? Est-ce que je rêve ? Après cela, je ne sais plus que dire, en vérité !... Les chènevières cédées pour deux ans, l'étang indivis... Mais, en ce cas-là, je préfère renoncer à la maison !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Pourtant, permettez-moi de vous faire remarquer que Férapont Ilytch...
Madame Kaoûrov
Non, père, ne vous occupez plus de rien. Il faut croire que je vous ai offensé en quelque façon...
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
À la fin, écoutez-moi, Anna Ilynichna ! Vous parlez de paysans, de chènevières, et votre frère ajouterait à l'autre lot 24 arpents...
Madame Kaoûrov
Ne dites pas cela, Nicolâï Ivânytch, de grâce ! Croyez-vous que je sois une sotte pour céder pour rien les chènevières ? Vous devriez vous rappeler, Nicolâï Ivânytch, que je suis veuve, que je n'ai personne pour me défendre. Mes enfants sont mineurs. Vous devriez, au moins, avoir pitié d'eux.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
C'est trop fort, ma parole, c'est trop fort !
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Alors vous trouvez que mon lot vaut mieux que le vôtre ?
Madame Kaoûrov
Vingt-quatre arpents...
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Non, dites-moi, est-il meilleur ?
Madame Kaoûrov
Dame ! Vingt-quatre arpents...
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Répondez donc : est-il meilleur, hein ? Meilleur ? Meilleur ?
Madame Kaoûrov
Que te prend-il, le père, de te jeter ainsi sur moi ? Est-ce vos façons de faire à Tambov ? D'où diable est-il sorti tout d'un coup, ni vu ni connu ? Dieu sait quel est cet homme, et voyez comme il se dresse sur ses ergots !
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Je vous prie, au moins, Madame, de ne pas vous oublier. Je ne tiens pas compte en vain que vous êtes, autant que je le sache, une femme. Mais, je suis un vieux soldat, que diable !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
De grâce, messieurs, de grâce ! Antone Sémiônytch, calmez-vous, je vous prie ; ces cris ne mènent à rien...
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Mais voyons, permettez...
Madame Kaoûrov
Vous êtes fou ! C'est un aliéné !
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Quoi qu'il se soit produit, je continue à vous demander, Anna Ilynichna, si selon vous, mon lot est meilleur que le vôtre ?
Madame Kaoûrov
Mais oui, il est meilleur ; ou, si vous voulez, il a plus de terre.
Madame Kaoûrov se tait.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
En ce cas, changeons.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Pourquoi ne répondez-vous pas?
Madame Kaoûrov
Que ferai-je sans maison ? À quoi me servira alors la propriété ?
Tous deux se taisent.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Si mon lot est le meilleur, laissez-moi la maison et prenez les 24 arpents ajoutés.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Voyons, Anna Ilynichna ; soyez raisonnable, à la fin. Suivez l'exemple de votre frère... Je ne puis assez admirer sa conduite aujourd'hui. Vous voyez qu'on vous fait toutes les concessions ! Il ne vous reste qu'à faire connaître votre désir en choisissant.
Madame Kaoûrov
J'ai déjà dit que je n'ai pas l'intention de choisir.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Vous ne voulez pas choisir et vous ne consentez à rien... Soyez raisonnable ! Je dois vous faire remarquer que je suis à bout de forces... Si aujourd'hui encore nous ne terminons pas l'affaire, je suis résolu à ne plus accepter le rôle d'arbitre. Le tribunal fera votre partage. Dites-nous, du moins, ce que vous désirez.
Madame Kaoûrov
Je ne désire rien, Nicolâï Ivânytch ; je m'en rapporte à vous.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Cependant vous n'avez pas confiance en moi !... Il faut en finir, Anna Ilynichna. C'en est assez. Voilà déjà trois ans que ça dure ! Allons ! Dites-nous ce que vous décidez ?
Madame Kaoûrov
Que dire, Nicolâï Ivânytch ? Je vois que vous êtes tous contre moi et je suis seule. Je suis femme. Il vous est facile de m'intimider. Sauf Dieu, je n'ai pas de défenseur. Je suis à votre merci. Faites de moi ce que vous voudrez.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Mais c'est impardonnable ! Dieu sait, à la fin, ce que vous dites ! Nous sommes cinq et vous êtes seule... Vous contraignons-nous en quelque chose ?
Madame Kaoûrov
Est-ce que vous ne me contraignez pas ?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
C'est effrayant !
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Laissez-la donc tranquille !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Patience, Antone Sémiônytch !... Chère Anna Ilynichna, écoutez-moi bien. Dites-nous ce que vous désirez : garder la maison ou réduire la compensation accordée à votre frère, et de combien ? Bref, quelles sont vos conditions ?
Madame Kaoûrov
Que vous dire, Nicolâï Ivânytch ? Suis-je de force à lutter contre vous ? Mais le Seigneur vous jugera, Nicolâï Ivânytch !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Tenez, écoutez ! Je vois que vous n'êtes pas satisfaite de mon projet de partage...
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Répondez donc !
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Laissez-la. Vous voyez que c'est une femme butée.
Madame Kaoûrov
Oui, je ne suis pas contente.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Bien ! Dites-nous alors d'où provient votre mécontentement ?
Madame Kaoûrov
Cela, je ne puis pas vous le dire.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Pourquoi donc ?
Madame Kaoûrov
Je ne puis, monsieur.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Peut-être ne me comprenez-vous pas ?
Madame Kaoûrov
Je vous comprends trop bien, Nicolâï Ivânytch.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Alors, une dernière fois, à la fin, dites-nous comment on peut vous satisfaire ? À quel projet donneriez-vous votre consentement ?
Madame Kaoûrov
Oh ! Non, pardon ! Par la force vous pouvez faire de moi ce que vous voudrez ; je suis une femme. Quant à mon consentement, excusez-moi : je mourrai plutôt que de vous le donner.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Vous, une femme ?... Non, un diable ! Voilà ce que vous êtes ! Vous êtes une chicaneuse !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Antone Sémiônytch !
Madame Kaoûrov
Ah ! Seigneur, Seigneur !
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Assez ! Assez !
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Écoute : je suis un vieux soldat ; je ne te menacerai pas en vain. Mais prends garde : ne fais pas la sotte ! Reviens à toi ; sinon gare !... Je ne plaisante pas ; tu m'entends ?... Si encore tu discutais raisonnablement, je ne dirais rien. Mais tu t'arc-boutes comme un boeuf... Femme, prends garde, je te le dis ; prends garde...
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
J'avoue, Antone Sémiônytch...
À Aloûpkine.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Nicolâï Ivânytch, ceci me regarde... Permettez-moi de savoir de quel droit, monsieur ?...
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Vous prenez la défense de votre soeur !
Il crache à terre.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Non, monsieur, pas de ma soeur. Ma soeur est pour moi... Voilà ce qu'elle est... pfuh ! Je prends la défense de mon nom !
Antone Sémionovitch Aloüpkine
De votre nom ? En quoi ai-je insulté votre nom ?
Féraponte Ilytch Bezpânndine
En quoi ? Cela me plaît ! Vous considérez donc que n'importe quel huluberlu de passage...
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Quoi, Monsieur ?...
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Monsieur !
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Écoutez ; il est malséant de s'injurier chez autrui ; vous êtes gentilhomme ; moi aussi ; alors voulez-vous, demain ?...
Féraponte Ilytch Bezpânndine
N'importe quelle arme ! Même au couteau !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Messieurs, messieurs, que vous prend-il ? Comment n'avez-vous pas honte ! Songez que vous êtes chez moi !...
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Vous ne me ferez point peur, Monsieur !
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Je ne vous crains pas, Monsieur ! Quant à votre soeur, il est même malsonnant de dire ce qu'elle est.
Madame Kaoûrov
Je consens à tout, Seigneur ! À tout : Donnez : je vais signer tout ce qu'on voudra.
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Où est mon chapeau ? Tu ne l'as pas vu, mon ami?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Messieurs, messieurs !
Guérâssime
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév.
Scène 10
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév, Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév, Antone Sémionovitch Aloüpkine, Madame Kaoûrov, Mirvôline, Féraponte Ilytch Bezpânndine, Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Bonjour, mon aimable Nicolâï Ivânytch !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Mes hommages, Piôtre Pétrôvitch ! Votre épouse va bien ?
À Mirvôline.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Messieurs... Ma femme va bien, grâce à Dieu... Cher Balagalâév, je m'excuse ; je suis en retard. Je vois que vous avez commencé sans moi et vous avez bien fait... Comment allez-vous, Evguénii Tîkhonovytch ? Férapont Ilytch ? Anna Ilynichna ?... Ah ! Te voilà aussi, le déshérité !... Eh bien ! L'affaire avance ?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
On ne peut pas le dire absolument...
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Est-ce possible ! Moi qui croyais... Messieurs, messieurs, c'est mal... Permettez à un homme âgé de vous sermonner. Il faut terminer ; il faut en finir...
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Ne prendrez-vous pas quelque chose ?
Il tire à part JBalagalâév, et, montrant Aloûpkine :
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Non, merci. Qui est ça ?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Un nouveau propriétaire, un certain Aloûpkine. Je vais vous le présenter... Antone Sémiônytch, permettez-moi de vous faire faire la connaissance de notre très estimé Piôtre Pétrôvitch... - Aloûpkine, Antone Sémiônytch, de Tambov.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Très heureux.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Soyez le bienvenu dans notre région... Mais permettez... Aloûpkine ? J'ai connu un Aloûpkine à Pétersbourg. Un homme de grande taille, qui avait une tache sur l'oeil. Il jouait gros jeu et bâtissait sans cesse... N'est-ce pas un de vos parents ?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Non, Monsieur, je n'ai pas de parents.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Pas de parents ! Est-ce possible !... Et vos moutards, Anna Ilynichna?
Madame Kaoûrov
Grand merci, Piôtre Pétrôvitch. Grâce à Dieu, ils vont bien.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Allons, messieurs, mettons-nous à l'oeuvre ; commençons. Nous bavarderons après. Où en étiez-vous quand je vous ai interrompus ?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Vous ne nous avez nullement interrompus, Piôtre Pétrôvitch. On peut dire que vous arrivez fort à propos. Voici l'affaire.
Il s'assied près de la petite table.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Qu'est-ce là ? Des plans ?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Oui, des plans. Voyez, Piôtre Pétrôvitch, nous ne pouvons pas arriver à une solution, ou, du moins, nous ne parvenons pas à mettre d'accord Monsieur Bezpânndine et sa soeur. Je commence, même, je l'avoue, à douter du succès et suis prêt à y renoncer.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Vous auriez tort, Nicolâï Ivânytch ; un peu de patience... Un maréchal de la noblesse, mais ce doit être la patience personnifiée !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Voyez-vous, Piôtre Pétrôvitch, messieurs les propriétaires se sont mis d'accord pour ne pas partager la réserve qui doit entrer, tout entière, dans un des lots. Voici donc où réside la difficulté : Quelle compensation fixer pour la réserve? Je propose de donner tout ce terrain en friche.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Ce terrain en friche ? Mais oui, parfaitement... Parfaitement !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
C'est précisément sur ce point-là que nous nous épuisons. Monsieur consent, mais sa soeur non seulement ne consent à rien : elle ne veut même pas nous faire connaître ses désirs.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Comme on dit : elle n'entend ni à hue ni à dia.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Ah ! Ah ! Eh bien ! Savez-vous, Nicolâï Ivânytch, bien que vous connaissiez tout cela mieux que moi, il me semble qu'à votre place j'aurais partagé la propriété autrement ?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Comment cela ?
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Peut-être vais-je dire une absurdité, mais excusez un homme âgé... Savez-vous, cher ami ? Il me semble qu'à votre place, j'aurais divisé la propriété ainsi... Veuillez me passer un crayon.
Mirvôline
Voici un crayon, Monsieur...
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Merci... Voici, Nicolâï Ivânytch, comment je procéderais... Regardez : d'ici là et de là ici... D'ici là, et enfin de là, ici.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Mais, pardon, Piôtre Pétrôvitch, d'abord les lots ne seront plus égaux.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Qu'est-ce que ça fait ?
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
En second lieu, dans ce lot, il n'y aura pas du tout de fourrage.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Ça ne fait rien. L'herbe peut pousser partout.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
De plus, vous attribuez toute la forêt à un seul propriétaire.
Madame Kaoûrov
Ah voilà ! Ce lot, je le prendrai avec plaisir !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Et enfin, considérez l'immense chemin qu'auront à parcourir les paysans pour aller d'ici à ce point-là.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Il serait facile de répondre à toutes vos objections, mais, naturellement, vous devez connaître la question mieux que moi ; vous m'excuserez...
Madame Kaoûrov
Moi, ce projet me plaît beaucoup.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Lequel ?
Madame Kaoûrov
Le partage de Piôtre Pétrôvitch.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Permettez-moi d'y jeter un coup d'oeil...
Madame Kaoûrov
Qu'on dise ce qu'on voudra, mais je suis de l'avis de Piôtre Pétrôvitch.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Effarant ! Elle n'a encore rien vu et elle décide déjà.
Madame Kaoûrov
Et toi, comment sais-tu, le père, si j'ai vu ou pas vu ?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Bon ! Si vous avez vu, dites-nous quel lot vous choisissez ?
Madame Kaoûrov
Lequel ? Mais celui avec la forêt et les prés, et qui contient le plus de terre.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Alors il faut tout vous donner !
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Laissez-la.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Eh bien ! Qu'en pensez-vous ?
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Je pense, en vérité, que le partage ne serait pas des mieux venus. Pourtant, je suis prêt à y consentir, si l'on me donne ce lot.
Madame Kaoûrov
Moi aussi, je suis prête à consentir, si on me le donne.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Quel lot ?
Madame Kaoûrov
Mais celui que mon frère demande.
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Allez dire, après cela, qu'elle ne consent à rien !
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Mais permettez, on ne peut pas attribuer le même lot à deux personnes. Il faut que l'un de vous se sacrifie, fasse preuve de générosité en prenant le lot le moins bon.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
J'oserai vous demander en faveur de quel diable j'irais faire preuve de générosité ?
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
En faveur de quel ?... Vous employez des mots étranges ! Mais envers votre soeur.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Ah ! Celle-là est bonne !
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Votre soeur, ne l'oubliez pas, appartient au sexe faible. Elle est femme ; vous êtes un homme. C'est une femme, entendez-vous, Férapont Ilytch !...
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Voilà que la philosophie s'en mêle !
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Quelle philosophie voyez-vous là ?
Féraponte Ilytch Bezpânndine
De la pure philosophie.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Je m'étonne, voyons... Vous n'êtes pas étonnés, messieurs ?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Moi, Monsieur, rien ne m'étonne aujourd'hui. Vous me diriez que vous venez de manger votre père, je ne m'en étonnerais pas : je le croirais.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Messieurs, permettez-moi de dire un mot. Leur obstination, qui vient, pour ainsi dire, de s'accroître, prouve, mon cher Piôtre Pétrôvitch, que votre partage n'est pas des plus heureux.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Pas heureux !... Pardon ! En quoi n'est-il pas heureux ? C'est ce qu'il faut prouver. Je ne dis conviens pas que votre projet ne soit excellent, mais, on ne peut juger le mien de prime abord. J'ai pour ainsi dire tracé la ligne grosso modo. Assurément, j'ai pu me tromper dans les détails. Il va de soi qu'il faut égaliser les lots, examiner, peser en détail ; mais pourquoi donc mon partage ne serait-il pas heureux ?
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Comment a-t-il tracé la ligne ?
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Grosso modo.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Qu'est-ce que ça veut dire grosso modo ?
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Dieu sait ! Ce doit être un mot allemand.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Admettons que votre projet soit excellent, qu'il soit parfait ; mais il faut partager la propriété de façon égale ; c'est là le problème.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Ah ! Voilà. Du reste, naturellement, vous devez connaître la question mieux qu'un autre. En l'espèce, je ne puis évidemment pas entrer en concours avec vous. Vous dites que mon projet est malheureux...
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Mais non, Piôtre Pétrôvitch, je ne dis pas cela...
Madame Kaoûrov
Je comprends pourquoi Nicolâï Ivânytch tient si fort à son projet.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Que voulez-vous dire, Madame ? Expliquez-vous !...
Madame Kaoûrov
Oh ! Je le sais bien !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Je vous prie de vous expliquer.
Madame Kaoûrov
Nicolâï Ivânytch se propose d'acheter à Férapont Ilytch la forêt pour une bouchée de pain. Voilà pourquoi il fait tant en sorte que la forêt soit dans le lot de mon frère.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Permettez-moi de vous faire observer, Anna Ilynichna, que vous vous oubliez ! Férapont Ilytch est-il un enfant ? Ne recevez-vous pas la moitié de la forêt ? Qui vous dit que je veuille acheter cette forêt ? Et quel droit avez-vous, après tout, d'interdire à votre frère de vendre ce qui lui appartiendra ?
Madame Kaoûrov
Je ne puis le lui interdire, et là n'est pas la question. La question est que vous ne faites pas le partage en conscience et équité, mais de la façon qui vous est la plus avantageuse.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Ah ! C'en est trop !
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Ah ! Vous commencez à le trouver, vous aussi !
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Tout cela est bien embrouillé, bien obscur;
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Cela est, certes, pour faire perdre patience à n'importe qui ; mais qu'y a-t-il là d'embrouillé, d'obscur ? Oui : j'ai dessein d'acheter la forêt de Férapont Ilytch. Peut-être ai-je même le dessein d'acheter tout son lot. Qu'en résulte-t-il ? Je vous le demande ? Que je ne fais pas le partage en conscience ?... La langue a dû vous fourcher pour dire une chose pareille ! Anna Ilynichna est femme ; je l'excuse. Mais vous, Piôtre Pétrôvitch ?... Vous dites que l'affaire est embrouillée, obscure. Vous auriez dû examiner avant si la propriété est équitablement partagée. Elle doit l'être, si on laisse le choix à madame.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Vous avez tort de vous irriter ainsi, Nicolâï Ivânytch.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
J'en ai le droit, quand on me soupçonne d'on ne sait quelles machinations, moi, le maréchal, honoré de l'attention flatteuse de la noblesse ! Comment ne pas m'irriter quand on attaque mon honneur ?
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Personne n'attaque votre honneur. Et, au fond, quand on peut, sans léser personne, concilier, pour ainsi dire, son intérêt personnel avec celui d'autrui, pourquoi ne le ferait-on pas ? Quant à votre maréchalat, croyez-moi, Nicolâï Ivânytch, on ne choisit pas toujours les plus qualifiés et si l'on met quelqu'un de côté, cela ne veut pas dire que l'homme écarté soit indigne. Au reste, je ne dis certainement pas cela pour vous...
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Je comprends, Piôtre Pétrôvitch ; je comprends bien que vous avez jugé bon de le dire pour vous, et, en même temps, pour moi. Eh bien ! Prenez la peine d'essayer ! Les élections sont proches. Peut-être, cette fois-ci, la noblesse y verra-t-elle clair. Peut-être appréciera-t-elle enfin vos véritables mérites.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Si messieurs les nobles me font l'honneur de m'accorder leur confiance, soyez sûr que je ne la refuserai pas.
Madame Kaoûrov
C'est alors que nous aurons un véritable maréchal !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Oh ! Je n'en doute pas ! Mais vous comprendrez qu'après toutes ces insinuations blessantes, il me serait tout à fait inconvenant de m'occuper de vos affaires. Aussi...
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Mais pourquoi donc, Nicolâï Ivânytch?...
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Nicolâï Ivânytch, vraiment, je ne voulais pas...
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Oh ! Non, pardon !... Velvîtski, passe-moi tous leurs papiers. Tenez, voici vos lettres, vos plans. Faites votre partage comme bon vous semblera et adressez-vous, si vous le voulez, à Piôtre Pétrôvitch.
Madame Kaoûrov
Avec grand plaisir !
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Pour moi, je m'y refuse absolument; je ne suis pas du tout disposé... Ah ! Merci bien !
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Nicolâï Ivânytch, je vous en prie, rendez-nous ce service. Excusez-nous ; je veux dire, excusez cette femme stupide... C'est elle qui est cause de tout...
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Je ne veux rien entendre. Je le répète, partagez-vous comme bon vous semblera ; ça m'est parfaitement égal ! Je suis à bout de forces...
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Tout est de ta faute, femme sans cervelle. Tu as tout embrouillé. Parbleu oui, j'irais te céder la forêt, les prés, la maison !... Attends ça !
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Bien, bien, bien ! Allez-y ! Elle le mérite !
Madame Kaoûrov
Piôtre Pétrôvitch, défendez-moi, mon père. Vous ne le connaissez pas ! Il est capable de m'égorger. C'est un monstre, mon père ; un assassin !... Il m'a déjà fait empoisonner à plusieurs reprises...
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Tais-toi, folle !... Nicolâï Ivânytch, rendez-nous ce service...
Madame Kaoûrov
Seigneur, Seigneur !...
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
De grâce, de grâce ! Qu'est-ce que tout cela à la fin ?
Scène 11
Porfîrii Ignâtiévitch Naglanôvitch, Antone Sémionovitch Aloüpkine, Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév, Madame Kaoûrov, Féraponte Ilytch Bezpânndine, Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév, Velvîtski, Mirvôline, Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Porfîrii Ignâtiévitch Naglanôvitch
Nicolâï Ivânytch, je viens à vous... Son Excellence a daigné...
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Ah ! Vous voilà encore ! C'est encore à moi que vous en avez ?... Encore à propos du bouc ?
Porfîrii Ignâtiévitch Naglanôvitch
Qui êtes-vous ? Que vous prend-il ? Qui est cet homme ?...
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Comme si vous ne me reconnaissiez pas ?... Je suis Aloûpkine, Aloûpkine, propriétaire.
Porfîrii Ignâtiévitch Naglanôvitch
Laissez-moi en paix. Votre bouc viendra devant le tribunal. Ce n'est pas pour vous que je suis ici ; je viens chez Nicolâï Ivânytch.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Voyons, madame, lâchez-moi, je vous prie !
Madame Kaoûrov
Mon père, prends-moi sous ta garde et fais notre partage !
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Mon bon monsieur, je ne reculerai devant rien. Vous m'avez offensé, mon bon monsieur ! Et, le diable m'emporte, vous ne me traiterez pas comme un bouc !
Porfîrii Ignâtiévitch Naglanôvitch
Ce doit être un fou !
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Nicolâï Ivânytch, reprenez nos papiers.
Il sort.
Pekhtériév Ivânovitch Balagalâév
Du calme, messieurs ; écoutez !... Je crois que je perds la tête... Ce partage, ce bouc, cette femme obstinée, ce propriétaire de Tambov, ce commissaire rural surgissant tout à coup, un duel demain, ma conscience suspectée, cette forêt que je veux avoir pour rien, mon déjeuner, ce bruit, ce méli-mélo... C'en est trop ! Excusez-moi, messieurs ; je n'en puis plus... Je ne comprends rien à ce que vous me dites ; je n'ai plus de forces ; je n'en puis plus ; je n'en puis plus !
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Nicolâï Ivânytch, Nicolâï Ivânytch !... Par ma foi, elle est bonne ! Le maître de la maison qui file. Que nous reste-t-il à faire ?
À Velvitski.
Velvîtski sort.
Porfîrii Ignâtiévitch Naglanôvitch
Quel tohu-bohu ! Allez informer Nicolâï Ivânytch que j'ai à lui parler pour affaires de service.
À Pekhtériév.
Madame Kaoûrov
On a bien besoin de lui ! Toi, mon père, quand feras-tu notre partage ?
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Moi ! Comptez-y ! Merci ! Pour qui me prenez-vous ?
Il sort.
Féraponte Ilytch Bezpânndine
Nous voilà dans de beaux draps ! Et c'est toi qui... Maudites soyez-vous toutes les femmes dorénavant, et dans tous les siècles !
Madame Kaoûrov
Moi, du moins, je puis dire que ce n'est ma faute en rien.
Velvîtski
Nicolâï Ivânytch m'a ordonné de dire qu'il ne pourra recevoir personne aujourd'hui. Il se met au lit.
Il sort.
Porfîrii Ignâtiévitch Naglanôvitch
Eh bien ! Ses invités ont dû joliment lui en donner ! Rien à faire ; je vais lui laisser un mot. Mes hommages à toute la compagnie.
Il sort.
Antone Sémionovitch Aloüpkine
Nous nous reverrons, mon bon monsieur ! Vous m'entendez ?... Messieurs, j'ai bien l'honneur...
Il sort.
Piôtre Pétrôvitch Pekhtériév
Attendez... Où allez-vous ? Nous vous suivons tous. J'avoue que je n'ai jamais rien vu de pareil.
Elle suit Pekhlériév.
Madame Kaoûrov
Piôtre Pétrôvitch, mon père !... Tranchez notre différend...
Mirvôline
Eh bien ! Et vous evguénii tîkhonovytch ? Nous n'allons pas rester seuls ici. Partons !
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
Attends ; patiente un peu ! Le maréchal va se remettre ; on fera une bonne petite préférence.
Mirvôline
C'est une idée. Et, dans des circonstances pareilles, il n'est pas mauvais de boire un peu.
1849-1855
Evguénii Tikhonovitch Soûslov
C'est ça, Mirvôline ; buvons. Mais quelle mégère, dis-moi ! Elle damerait le pion à ma Glatira Andréiévna... Et voilà ce qui s'appelle un partage à l'amiable.