Le Docteur Molière
Scène 1
Toinette, Lubin
Toinette
Dis donc, Lubin, de quand cette couronne est-elle ?
Lubin
De lundi, tout au plus.
Lubin sort et rentre quelques instants après avec une couronne fraîche.
Toinette
Bien, qu'on la renouvelle. Mon maître dirait qu'elle a duré trop longtemps, Et que Molière a droit au salut du printemps. Ascagne a tellement le culte du génie, Qu'il pourrait m'en vouloir d'une feuille jaunie. Il devrait bien aussi, puisqu'il est si dévot, Savoir pour mes habits fêter le renouveau. Non, je ne vis jamais un pareil fanatique. Molière en ce logis est un Dieu domestique, Ce marbre-là, planté vraiment pour reverdir Devient presque un autel qu'il faut entretenir. S'il choyait aussi bien ses gens et sa famille!... Où sont nos deux amants ? Là-bas, sous la charmille, Se retrouvant enfin et craignant d'être pris; S'il les voyait ensemble il ferait de beaux cris. Je les connus petits et soignai leur enfance. Allez, roucoulez bien, tourtereaux sans défense, Brûlez comme la cire un jour de Chandeleur, Vous ignorez qui vous attend... c'est l'oiseleur!
Scène 2
Valère, Lucile, Toinette
Toinette va et vient dans le salon en rangeant.
Valère
Ah ! Ma pauvre Lucile !
Lucile
Ah ! Mon pauvre Valère !
Valère
Décidément, l'absence est un temps de galère, Séparés plus d'un siècle !
Lucile
Oui, trois ans au couvent !
Valère
Cinq chez un procureur !
Lucile
J'ai pleuré bien souvent !
Valère
Oh ! Que n'étais-je là, plante mal exposée Pour bien te recevoir, admirable rosée ! Perdu dans une étude au fond du Vermandois, Triste au point de compter les heures sur mes doigts, Le gousset trop souvent veuf de toute pistole, Et réduit à tomber de Cujas en Barthole Comme on tombait jadis de Charybde en Scylla, Ai je n'avais pas eu contre ces soucis-là Ces chers billets de vous, qu'on glissait dans mes nippes, Car très heureusement Toinette a des principes, Billets en papier blanc tous métamorphosés, J'effaçai l'écriture à force de baisers, Tenez, je fusse mort à la fleur de mon âge.
Lucile
Sans les vôtres aussi cachés sous mon corsage Et qu'hélas,aujourd'hui vous ne reliriez plus, Tant de mots sous les pleurs se trouvent disparus, Je n'aurais su comment supporter l'existence. Pour les péchés futurs j'ai bien fait pénitence. "Votre oncle, mon tuteur, me reprend aujourd'hui, Nous voilà tous les deux rentrés auprès de lui. Nos maux vont donc finir.
Toinette
Que le Ciel les entende !
Valère
Je veux, dès ce matin, lui faire ma demande.
Toinette
Attendez, croyez-moi, le moment opportun.
Il regarde par la fenêtre.
Prenant les mains de Lucile qu'il couvre de baisers.
Valère
Surprendre l'adversaire et vaincre, c'est tout un, C'est là le premier soin de tout bon capitaine. Bon ! Mon oncle est encor pris de sa turlutaine, Un Molière à la main, au jardin qui fleurit Il marche en parlant haut, il gesticule, il rit. Je ne lui vis jamais aussi bonne figure Et cette gaîté-là paraît de bon augure. Il rentre, l'on dirait qu'il a peur du gros temps ; Il monte l'escalier, ferme, allons, je l'attends. Lucile, passez-moi deux ou trois chatteries, J'en ai besoin pour bien dresser mes batteries.
Scène 3
Ascagne, Valère, Lucile, Toinette
Il s'assied dans un grand fauteuil et continue la lecture du volume.
Ascagne
Molière ! Quel génie, et de quel tour de main Il sait vous mettre à nu ce pauvre coeur humain! Dans la pensée il lit en lettres majuscules,. Son oreille entendrait pousser les ridicules. Avec quel sifflement s'abat sur nos travers Son mordant double fouet fait de prose et de vers, Qu'il vous flagelle au vif sous vos vilains airs tendres, Cassandres sans pudeur qui jouez les Clitandres, Osant compter fleurette, aux portes du tombeau, Comme si l'éteignoir voulait être flambeau ! Vous asseyant deux fois au festin de la vie, Oubliant que, pour vous la table est desservie Et qu'on vous a donné le signal du départ, Volant à la jeunesse et sa place et sa part, Et qui, mieux inspirés, au lieu, devant part, les belles, De plier gauchement vos deux genoux rebelles, Devriez les offrir, sans jamais vous baisser, À vos petits enfants pour les faire danser. Cingle-t-il comme il faut, thésauriseurs avides, Dont les coffres sont pleins, dont les cerveaux sont vides, Affamant tout chez vous, enfants comme animaux, Vous dérobez, la nuit, l'avoine à vos chevaux! N'étant qu'envers l'argent d'humeur un peu civile, Sordides chevaliers de la matière vile, Vous sentez-vous meurtris, ô parvenus altiers, Rêvant de parchemins ainsi que de quartiers, Que l'aspect d'un blason fait tomber en faiblesse, Frottant votre roture auprès de la noblesse, Et laissant, châtiment de tant d'insanité, Votre laine aux buissons de votre vanité ! Après avoir été saisis par un tel maître, Décidément, messieurs, on ne peut reparaître. Le monde doit changer, et je crois pressentir A la ville, à la cour, un vaste repentir. Les hommes craignant d'être aux brocards en pâture, Vont contenter enfin leur mère la nature. Riant de coups portés avec si belle humeur, Castigat ridendo... l'iniquité se meurt ! Elle est morte !
Valère
Un discours si rassurant me touche, Rien que de bon ne peut sortir de cette bouche : Qu'il a l'air pénétré de tout ce qu'il a lu. La justice vraiment vient de faire un élu.
Lucile
Ce tuteur-là n'est point façonné sur les autres.
Elle sort.
Toinette
Hélas! pauvres enfants, quels rêves sont les vôtres!
Valère
Non, Ascagne n'est pas de ces vieillards gourmands Qui se font un régal du malheur des amants.
Ascagne a terminé sa lecture et se lève.
Lucile
Son oeillade d'abord me paraissait suspecte, Mais je vois bien qu'il est de ceux que l'on respecte.
Valère
Il pose le signet. Allons, il faut oser, Il vient de perdre ici le droit de refuser.
Scène 4
Valère, Ascagne, Lucile
Valère
Monsieur, avec quel art vous commentez Molière, Ah ! S'il vous entendait, son âme en serait fière!
Ascagne
Il m'entendit jadis, c'est moi, le premier soir, Quand je vins par hasard au parterre m'asseoir, Qui criai, ranimant une salle engourdie : Bien, Molière ! Voilà la bonne comédie.
Valère
C'était vous ?
Ascagne
C'était moi !
Valère
Qu'après un tel aveu J'éprouve donc d'orgueil d'être votre neveu, Que vous avez du goût, monsieur, en toutes choses.
Ascagne
Aux débuts épineux je fais des lits de roses.
Valère
Votre admiration m'est donc un sûr garant Que vous allez pour moi vous montrer bon parent.
Ascagne
Morbleu ! Que signifie et que voulez-vous dire ? Dois-je apprendre de vous comme il faut se conduire, Et ne fais-je donc pas bien tout ce que je fais ?
Valère
Vous pouvez d'un seul mot doubler tous vos bienfaits ?
Ascagne
Parlez.
Valère
Eh bien !...
Ascagne
Parlez ! C'est donc si difficile ?
Valère
Eh bien 1 depuis longtemps, monsieur, j'aime Lucile, Elle, de son côté, me voit sans défaveur. Sans elle l'existence est un fruit sans saveur,
Ascagne
Quoi, Lucile ! Mon bien !
Valère
Votre bien ?
Ascagne
Une fille Que par degrés j'élève à moi dans ma famille, Lucile que j'attends depuis six ans entiers Et dont je veux avoir de nombreux héritiers.
Lucile
Seigneur ! Épargnez-moi cette injure mortelle.
Ascagne
Pendard ! Oses-tu bien lever les yeux sur elle ?
Valère
L'audace en vérité n'est pas de mon côté.
Ascagne
Faire doublement fi de mon autorité ! Ô génération impie, abominable !
Valère
Mais quoi dans ce projet vous semble condamnable ? Vous gourmandiez si fort les vieillards amoureux Qui prétendent garder le bien d'autrui pour eux.
Ascagne
Un vieillard ! Ah ! Voilà choses extraordinaires. Quoi me confondre avec ces valétudinaires Qui n'ont plus que le souffle ! Ah 1 coquin ! ah ! morveux ! Parce que le hasard a blanchi mes cheveux En suis-je donc, morbleu ! Moins neuf et moins robuste ? C'est un plus large coeur qui bat là sous ce buste. Apprends-donc, triple sot, qu'un vieillard comme moi Vaudrait, haut la main, dix jeunes gens comme toi.
Valère
J'avais conçu l'espoir d'épouser sans chicane...
Ascagne
Maraud ce que tu vas épouser c'est ma canne. Voyez-vous ce vilain qui sort on ne sait d'où...
Lucile
Le fils de votre frère !
Valère
Ah ! ça, deviens-je fou ? Et vous qui plaisantiez le bourgeois gentilhomme, Regardez-vous.
Lubin entre apportant un papier.
Ascagne
Un mot de plus et je t'assomme. Ah ! Mauvais petit clerc tu fais le batailleur. Quoi ! Qu'est-ce, que veut-on ? Des notes de tailleur, Je ne me trompe pas trois cent cinquante livres! À partir d'aujourd'hui, je te coupe les vivres.
Valère
C'est déjà fait ! vous qui daubiez les harpagons 1
Ascagne
Cette fois c'en est trop et je sors de mes gonds. Je te chasse d'ici.
Lucile
Le mettre dans la rue !
Il sort.
Ascagne
Vous, restez, j'ai besoin d'avoir une entrevue. Mais je m'en vais, avant de vous parler raison, M'assurer que le drôle a quitté la maison.
Scène 5
Lucile, Valère
Valère parait.
Lucile
Le méchant homme, allez, qui fait le bon apôtre, Parler d'une façon et puis agir de l'autre ! Valère! il m'est ravi le jour qu'il m'est rendu. Me faut-il donc mourir avant d'avoir vécu ! Vous ! Mais vous nous perdez, Valère!
II sort.
Valère
Pas encore. Dans ma tête un projet consolant vient d'éclore : En province, j'ai vu Molière, il me connaît, Certain jour qu'un danger pour lui se dessinait, Que les méchants chevaux qui traînaient son carrosse, Oubliaient, s'emportant, leur qualité de rosse, D'un bond, je fus assez heureux pour les saisir. Hier, il me revit, non sans quelque plaisir ; Il voudrait bien savoir quel est le bon génie Qui lui cria : Voilà la bonne comédie! Il est notre voisin depuis un jour ou deux, Si je pouvais piquer son désir curieux, Tâcher de l'amener, voilà toute l'affaire, À coup sûr, lui fera ce que je n'ai pu faire. Il est un Dieu pour nous, ne l'oubliez jamais, Ce Dieu qu'on ne voit pas, moi je vous le promets. Calmez Ascagne.
Scène 6
Ascagne, Lucile
Ascagne
Aimer Valère !
Lucile
Je vous jure Qu'en accusant mon coeur vous lui feriez injure.
Ascagne
Je suis peu curieux, mais je voudrais bien voir Comment vous vous pourrez laver d'un trait si noir.
Lucile
Excusez.moi, monsieur, j'ai si peu vu le monde, Quand on sort du couvent c'est à tort qu'on nous gronde. Je ne sais pas encor tout ce que vous valez, Vos mérites plus tard, me seront revoies Attendez seulement.
Ascagne
Me tromper pour ValèrE !
Lucile
Il s'est hâté sachant que vous pourriez me plaire.
D'ailleurs Lucile se met à pleurer.
Ascagne
À la bonne heure, au moins, elle est fille de sens Mon Dieu ! je ne suis pas de ces hommes pressants. D'ailleurs je ne veux pas, mon enfant, que tu pLeures. Donc pour te décider je te donne deux heures. Rentre sans t'alarmer dans ton appartement, Chez mon notaire, moi, je me rends promptement Lorsque je reviendrai tu diras ; je vous aime, Si tu ne veux rentrer au couvent le soir même.
Scène 7
Lucile, Valère
Lucile
Le plus affreux couvent serait un lieu chéri Près de cette maison avec un tel mari. Qu'on dit avec raison la vieillesse cruelle! C'est donc toujours ainsi que finit la tutelle. On défend à nos coeurs de librement s'ouvrir Ainsi qu'on défendrait aux roses de fleurir,. Comme une double proie un noir destin nous guette. Valère pourra-t-iL d'un seul coup de baguette...
Il ouvre la porte à deux battants et se trouve devant Molière accompagné de Toinette.
Valère
C'est Molière, Lucile, il est devant l'hôtel, Il cause avec un pauvre. Ah ! Quel homme du ciel ! Ne l'ayant pas trouvé, je laissai d'aventure Un billet ; il a fait honneur à l'écriture. Pour revenir, il faut au jaloux quelque temps, L'avance est donc pour nous, profitons des instants. Pendant que je parlais, Molière entrait, sans doute, Allons faire avec lui le reste de la route.
Scène 8
Molière, Valère, Lucile
Molière
C'est vous, je suis charmé d'un tel introducteur.
Valère
Près des désenchantés j'introduis l'enchanteur Et veux lui présenter la pupille d'Ascagne.
Molière
Autant qu'à mes débuts l'émotion me gagne, Mon premier partisan réside en ce logis. Mais qu'est-ce, vous avez tous deux les yeux rougis ?
Molière
Vous nous voyez tous deux à vos pieds, ô Molière ! Vraiment, cette maison est trop hospitalière. Parlez.
Valère
Lucile et moi nous aimons tendrement.
Molière
Peste, je voudrais voir qu'il en fût autrement.
Valère
Or, mon oncle, pour vous, d'un si noble feu brille, Si vigoureusement avec vous il étrille Les barbons galantins, avares,vaniteux, Que nous ne pouvions pas le confondre avec eux. Tous deux, nous écoutions,les oreilles ravies, Les nobles compliments faits à vos comédies, Nous reposant ainsi sur ta foi des traités, Contre tant de laideurs gardés par vos beautés. Quel réveil ! Quand après ces louanges exactes Il s'agit de passer de la parole aux actes ! Il prétend être encore un mari de saison Et vient de me chasser,en sus, de la maison Nous menaçant tous deux d'un terrible notaire, Le tout en répétant, expliquez ce mystère, Castigat ridendo, plus qu'il n'en est besoin, Mais lui cesse de rire et ne s'amende point.
Molière
Un tel étonnement, enfants, fait votre éloge, Et j'aime la candeur qui dans vos âmes loge; Pourtant, vous la laisser ce serait vous tromper, Et c'est d'un bras ami que je dois vous frapper. Nos succès sont au fond des revers : je soupçonne Que le théâtre encor n'a corrigé personne Et c'est par charité que l'on se fait cadeau De ces deux mois menteurs : Castigat ridendo.
Valère
Ah ! Vous avez, monsieur, la victoire oublieuse, Car si le bel esprit et si la précieuse N'osent plus se poser en modèles exquis, Si l'on voit rabaissé le caquet des marquis, Si la langue reprend sa franchise et ses aises, A qui doit-on pourtant ces conquêtes françaises ? Enfin, qui, déjouant de sinistres desseins, Nous a, si ce n'est vous, guéri des médecins?
Molière
C'est que ce n'était là que défauts de passage, Part du feu que l'on fait pour paraître plus sage, Mais on ne quitte pas ces vices éternels Qui nous tiennent au coeur par mille noeuds charnels.
Valère
Oui, mais lorsque l'auteur daigne par complaisance Au poids de ses écrits ajouter sa présence, Comment lui résister encor, quand à la fois Vingt chefs d oeuvre pourraient commander par sa voix ? Sur mon oncle, un ermite en train de passer diable, Vous possédez, monsieur, un crédit incroyable, Votre buste en répond : il est là, couronné D'un feuillage attentif qui n'est jamais fané. Si comme un Dieu sortant du fond des tabernacles Vous apparaissiez pour appuyer vos oracles, Il faudrait bien pourtant, monsieur, nous marier. Car on n'oserait pas vous ravir ce laurier.
Molière
A la personne, hélas, bien souvent l'on dénie Les honneurs dont on est large pour l'effigie, Et ce beau marbre-là qui fait le triomphant Verrait l'original battu comme un enfant.
Valère
Oh ! Si vous le vouliez, je sens là quelque chose Qui nous assurerait du gain de notre cause, Sur certains points un mot de vous vaut un édit.
Molière
Que puis-je là-dessus dire encor, j'ai tout dit.
Lucile
Monsieur, prenez pitié d'une double détresse Si vous avez jamais aimé.
Molière
Que trop ! Traîtresse !
Valère
Quand mon oncle s'emporte, ah ! Monsieur, aidez-moi À votre tour.
Molière
Allons ! Je m'étais fait la loi De ne plus redresser que les torts des coulisses, Mais obliger les gens contient tant de délices... Comment tirer de là ce couple intéressant ? Il est riche, dit-on, votre oncle ?
Valère
Un bien puissant, Deux faubourgs sont, à lui, voyez quelle fortune ! Premier quartier, second quartier, comme la lune.
On entend la voix d 'Ascagne.
Valère et Lucile sortent.
Molière
Il est bien un moyen, peut-être un peu hardi, Auquel la conscience après tout applaudit, On ne corrige pas les hommes de leurs vices, Pas plus les endurcis que les simples novices. Sans prétendre à l'honneur de les en corriger Ne pourrait-on au moins les en faire changer? Le grand chemin manquant, fait-on oeuvre perverse Pour retourner au bien de prendre la traverse ? Sans vouloir accepter cette fatalité : Moraliser les gens par l'immoralité, Si l'on faisait servir, mais à petite dose, Tous les mauvais penchants à quelque bonne cause ? J'ai l'équité pour moi, je défends en ce jour Deux amis de vingt ans, la jeunesse et l'amour. Éloignez-vous tous deux, j'entends mon personnage. Amoureux ! Quelle horreur ! Bah ! Si j'avais son âge !
Scène 9
Ascagne, Molière
Ascagne
Quel grand jour ! Quel orgueil ! Quoi Molière chez moi ! C'est comme si j'allais dîner avec le roi. Je ne m'attendais pas à cet honneur insigne Et de tant de faveur je me sens tout indigne.
Molière
Pardon, Monsieur, c'est moi qui suis votre obligé. Je risquais au début d'être découragé, Une hésitation peut perdre une carrière, Peut-être allais-je bien faire un pas en arrière, Mais vous m'avez crié du parterre : en avant ! Et ce cri-là fut si sincère et si vivant Qu'il entraîna jusqu'aux malveillants du spectacle, Et qu'il me fit franchir le souverain obstacle.
Ascagne
Quoi, vous avez appris ?...
Molière
Oui, je cherchais toujours L'homme à qui je devais ce précieux secours. Je rencontre à la fin ce mortel trop modeste, C'est dire qu'avec lui je me déclare en reste Et que je ne mettrai mes esprits en repos Qu'en trouvant le pendant d'un si bel à propos.
Ascagne
Vous condescendriez, quittant les hautes sphères, À m'entendre traiter mes petites affaires ?
Molière
Serais-je ici, de vous faisant si peu de cas ?
Ascagne
Je veux vous consulter sur des points délicats, Mais c'est la vérité sans merci que j'affronte. Soyez Alceste ! Moi, je ne suis pas Oronte ! Pour l'hymen suis-je encore un passable sujet?
Molière
Comment ! votre grand sens éclate en ce projet.
Ascagne
Ainsi, sincèrement, monsieur, à votre compte, Je puis, sans effrayer par l'aspect d'un Géronte...
Molière
Ni dans l'ensemble, ni, monsieur, dans le détail, Vous ne pouvez passer pour un épouvantait.
Ascagne
Celle que je voudrais pour femme est ma pupille.
Molière
Fort bien.
Ascagne
Elle est charmante et s'appelle Lucile.
Molière
Je l'ai Vue en montant.
Ascagne
Comment la trouvez-vous ?
Molière
Faut-il vous parler franc ?
Ascagne
N'épargnez pas les coups.
Molière
Eh bien ! D'un tel dessein la sagesse murmure.
Ascagne
Quoi, Lucile ?...
Molière
Pour vous je la trouve un peu mûre. Quel âge ?
Ascagne
Vingt-deux ans.
Molière
Moi, j'aurais dit vingt-six. Elle vous a déjà de petits airs rassis. Quel contraste avec vous et comment se résoudre... Elle est un lac dormant et vous êtes la poudre. Prenez garde, monsieur, de jouer fort gros jeu En prétendant à l'eau faire épouser le feu. Car vous poussez, ceci vous soit dit sans offense, La juvénilité jusques à l'insolence. D'un mouvement si vif vous montez l'escalier, Vous arpentez le sol d'un air si cavalier, Qu'on dirait que le temps à peine vous effleure ! Les horloges pour vous ont donc oublié l'heure? Autour de cet hôtel, lorsque je suis passé, Rôdait un grand garçon,- lent, gauche, compassé, Qu'on dit votre neveu, qu'on appelle Valère, De ses collatéraux faut-il qu'on dégénère ! Près de ce caduc-là vous semblez si gaillard. Le jeune homme c'est vous, Valère est le vieillard. Et si j'étais, Monsieur, un père de famille, Qu'on vînt de votre part me demander ma fille, Ma foi! je répondrais : plus tard! nous attendrons! Ce qu'il vous faut c'est un de ces jeunes tendrons Dont la sève réponde à votre ardeur native, Dont la fraîcheur naissante est communicative, Emplissant le logis de ris et de chansons, Doux compagnons de lit, pétulants échansons, Avecque la santé vous versant l'allégresse, Empêchant qu'on ne soit morose ou qu'on n'engraisse De ces démons ensemble adorés et maudits, Qui feraient préférer l'enfer au paradis, On doit appareiller les natures alertes. Sur un pommier si vert je veux des pommes vertes ! La vie est comparable au fruitier où l'on met, Non pas le fruit qui tient, mais le fruit qui promet. Outre que vous avez besoin que l'on maîtrise L'impétuosité qui vous caractérise, Dans dix ans vous serez plus jeune qu'en ce jour, Et Lucile sera déjà sur le retour. Tenez, que seulement cet hymen s'accomplisse, Vous aurez, de vos mains, préparé le supplice.
Ascagne
Selon vous, je pourrais gagner sept ou huit ans ?
Molière
Quand on décompte avec l'hiver et le printemps 1
Ascagne
C'est que j'aime Lucile, elle est bonne, elle est belle.
Molière
Je suis de votre avis et je la trouve telle. Mais sa naissance au moins...
Ascagne
Elle est née assez bien, Quoique d'un rang pourtant inférieur au mien.
Molière
Tandis que vous pourriez à bien plus haut prétendre. En prenant seulement la peine un peu d'attendre, Grand air et, s'il le faut, grande hospitalité, Vous pouvez approcher les gens de qualité. Que de fois je reçus à la cour, à la ville Force beaux compliments de votre humeur civile.
Ascagne
Quoi, l'on me connaîtrait ?
Molière
On vous estime fort.
Ascagne
Alors, les médisants du quartier ont donc tort, Quand ils taxent parfois mon ordre d'avarice?
Molière
Avare ! Vous, monsieur! la criante injustice ! Rétablissons ici l'exacte vérité. Vous avez trop souci de votre dignité, Vous comprenez trop bien votre valeur réelle, Pour faire les honneurs d'une maison si belle À de petites gens, à de pauvres nigauds. Qu'on vienne à vous donner un jour de vrais égaux, On verra comme vous entendez l'opulence. Car vous avez le goût de la magnificence.
Ascagne
Certes, je l'ai.
Molière
Pour vous juger l'on se hâtait. Vous en valez un autre, et si besoin était, Vous sauriez bien jeter l'argent par les fenêtres.
Ascagne
Ce méchant secret-là n'est pas qu'aux petits maîtres.
Molière
Eh bien ! Qui sait ?... Un jour... vous donnez au château Quelques collations, quelques joutes sur l'eau, Et, vous poussant de belle en belle connaissance, Presque insensiblement vous changez de naissance Et vous vous réveillez, sans trop savoir pourquoi, Par la grâce de Dieu, secrétaire du Roi.
Ascagne
Secrétaire du Roi ?
Molière
Vous voilà gentilhomme, Plus d'impôts !
Ascagne
Plus d'impôts ! Économie en somme !
Molière
Monsieur, l'on ne sait pas toujours ce que l'on vaut. Tenez, je lis ce soir un ouvrage nouveau Et j'ai déjà chez moi fort noble compagnie. C'est, pour vous présenter, occasion bénie. Ces Seigneurs-là, chez vous, vont être rassemblés, Car je veux lire ici.
Ascagne
Monsieur, vous me comblez !
Molière
Croyez-moi, débutez par un coup de théâtre. Dotez votre neveu, non pas pour ce bellâtre, Mais pour natter un peu l'humaine vanité. Que l'on dise : Il fait grand ! Ce vous sera compté. Je vais et je reviens, à peine en tout deux pauses. Suivez votre penchant à bien faire les choses.
Scène 10
Ascagne, Toinette, Lucile
Ascagne
Toinette passe-moi mon habit des grands jours !
Toinette
Monsieur n'y songe pas !
Ascagne
Va donc, te dis-je, cours Reviens, nous attendons des visiteurs illustres Toinette, et tu pourrais allumer deux des lustres.
Elle sort et rentre.anssitÔt avec l'habit.
Toinette
C'est drôle, moi que rien ne ferait reculer Je tremble, car jamais on ne les vit brûler.
Toinette allume les lustres.
Toinette lui passe l'habit.
Ascagne
Gentilhomme ! Eh bien ! L'heure est-elle mal choisie? Je crois avoir assez fait pour la bourgeoisie. Pendant quatre cents ans,c'était leur bon plaisir, Les miens dans leur roture ont bien voulu croupir; Je puis bien aujourd'hui, fort d'un pareil suffrage, Aborder d autres eaux sans chance de naufrage. Hors du théâtre encor le grand homme a du goût. Non, Lucile n'est pas mon affaire du tout. Il faut lorsque l'on veut faire nouvelle souche, Ne point appréhender de raviver sa couche. Et d'ailleurs, je me sens déjà dix ans de moins, Ah ! Valère ! Dans peu, pendard, je te rejoins. Que suis-je ? Un papillon brisant sa chrysalide, Je fais peau neuve, ainsi, qu'on me trouve une ride Ah ! Dans ce beau quartier l'on prétend tout du long Que je souffrirais trop d'éclairer mon salon. Je comprends maintenant le faste et ses orgies, Va, Toinette, fais feu de toutes les bougies, Que l'on prépare en bas une collation, Je n'y regarde pas !
Toinette
La révolution !
On entend des roulements de voitures.
À Toinette.
Ascagne
Rira bien qui rira le dernier, doubles traîtres! Un carrosse, deux, trois tout le monde aux fenêtres. Voilà par le dépit maint visage allongé. La cour qui vient chez moi, je suis déjà vengé. Ô Molière ! Je rends grâces à ton génie. Voyons, tout est-il prêt pour la cérémonie? Lucile, ma mignonne?
Lucile
Il paraît radouci.
Ascagne
Que l'on cherche Valère.
Lucile
Il est peut-être ici.
Valére entre.
Ascagne
Lucile, allons, plus vite, un peu plus de jeunesse, Ce n'est pas une enfant, c'est une chanoinesse! Vous voilà, craignant un châtiment mérité, Approchez, j'ai cessé d'être un oncle irrité.
Scène 11
Ascagne, Valère, Lucile
Ascagne
Un autre a réparé, monsieur, vos torts étranges, Et c'est à vos affronts que je dois ses louanges. Où Molière a parlé tout doit être effacé, L'avenir m'appartient, oublions le passé. Vous ne direz donc plus, monsieur que je radote, Je vous donne Lucile et de plus, je vous dote.
Valère
Ah ! Mon oncle !
Lucile
Ah ! Monsieur ! Quel tuteur généreux, N'est-ce pas que c'est bon de faire des heureux Comme on vous chérira 1
Ascagne
C'est assez ! Il m'agrée Qu'on laisse aux gens de peu la vaine simagrée.
Scène 12
Molière, Ascagne, Valère
Molière
Tout mon monde, a voulu, monsieur, venir chez vous. Versailles, de Paris pourrait être jaloux 1 Le Maréchal d Uxelle, et le Comte du Lude, Les Marquis de Souvré, de Jussac...
Ascagne
Quel prélude !
Molière
Le Duc de Saint-Aignan, le Duc de Villeroy, Le duc...
Ascagne
Encore un duc ?
Molière
Vous vous plaignez, je crois ?
Ascagne
Non, mais ma joie avait besoin de prendre haleine, Plût au ciel de vrais ducs que ma maison fut pleine.
Montrant Valène et Lucile.
Bas à Ascagne.
Molière
Messieurs, c'est le seigneur Ascagne, j'ai parlé Bien souvent avec vous de cet ami zélé. 11 marie aujourd'hui ces jeunes gens,j'estime Que ce serait lui faire un honneur légitime (Il a pris les devants pour n'être pas ingrat) Que de vouloir signer avec nous au contrat. En faveur de s'on coeur la dot est éloquente, Quarante mille écus. Enchérissez !
Ascagne
Cinquante !
Molière
Voilà qui sent déjà l'homme de qualité, Je crains même pour lui la prodigalité. Il faudra qu'à ce mal un jour l'on remédie.
Valère
Merci ! Voilà pour nous la bonne comédie! Vous qui doutiez de vous, en qui tous nous croyons, Comme si le soleil doutait de ses rayons, L 'avais-je dit, monsieur, étais-je bien prophète? Cette cure jugée impossible,elle est faite.
Montrant Lucite.
À Lucile.
Molière
Médecins de l'esprit et médecins du corps Nous ne guérissons bien que les gens qui sont morts. Mon succès ne vaut pas que je m'en glorifie: Au malade j'ai fait changer de maladie. Il n'était qu'amoureux, le voilà libertin. Avec elle il avait la grâce en son matin, Il lui faut la beauté plus matinale encore : Ce crépuscule-là veut épouser l'aurore. Les filles de quinze ans n'ont qu'à se bien tenir. D'ailleurs, je vous vieillis pour mieux le rajeunir. L'égoïsme ainsi l'a conduit au sacrifice, Et du renoncement le désir fit l'office. Vous lui teniez au coeur ; de peur qu'il hésitât J'ai comme vos attraits rabaissé votre état, Et fait luire un projet d'alliance plus haute : Il vous dédaigne un peu, ce mérite est ma faute. Désormais la grandeur seule va l'émouvoir, Les yeux de sa cassette ont perdu leur pouvoir. J'ai, rendant par hasard le bien du mal complice, Chargé la vanité de punir l'avarice. Bref, vous êtes sauvés, mais votre oncle est perdu ; Pour ce beau résultat quelque chose m'est dû, Car c'est un fou de plus qu'en ce monde je lance. Soyez un fou de moins, vous ferez la balance !