Acte I
Scène 1
Rosandre, Luciane
Rosandre
Ha ! Ne contestez plus ; laissez vous enflammer ; Et sachez obéir, si vous savez aimer.
Luciane
Et quoi, vous lassez-vous de souffrir mes services ? Craignez-vous que mon coeur ne s'abandonne aux vices ? Croyez-vous qu'un esprit que vous avez formé, Puisse rien concevoir qui doive être blâmé ? Suis-je un fardeau pesant, à vos faibles années ? Les larmes que j'épands, sont-elles condamnées ? Et devenant cruel par excès d'amitié, Me ferez vous un mal, dont vous avez pitié ? Faites que ce torrent ait la course plus lente ; N'aimez point sans connaître, au moins voyez Philante ; Peut-être les portraits qu'on vous en a tracé, Flattent l'original dont vous me menacez. Qui sait si son humeur pourra plaire à la vôtre ? Nous ne devons jamais voir par les yeux d'un autre ; Monsieur, étant bon père, il faut me le prouver ; Il s'agit de me perdre, ou de me conserver.
Rosandre
Votre bonté paraît dedans cette aventure ; Et nous suivons tous deux la Loi de la Nature : Vous m'aimez, je vous aime ; et joints par ce lien, Vous cherchez mon repos, je cherche votre bien, Mais ma fille, sachez que je serais barbare, Si j'osais abuser d'une amitié si rare ; Et si loin de rester aux termes du devoir, Je bornais votre joie à celle de me voir. Non, non, résolvez vous de finir mon attente ; Je serai trop content, si vous êtes contente ; Et pourvu que le Ciel conserve vos plaisirs, Je mourrai sans douleur, et vivrai sans désirs. La raison nous attaque, et nous devons nous rendre ; Je vous dois un mari, vous me devez un gendre, Et bien que l'amitié tâche de nous trahir, Je vous dois commander, vous devez m'obéir. Mais dedans cet état, plein d'heur et d'innocence, Nous ne souffrirons point de la rigueur d'une absence ; Le père de Philante étant bien résolu, De demeurer ici, comme je l'ai voulu ; Sa volonté sans fard s'est peinte en son langage ; Il mourra dans Paris, j'en ai sa foi pour gage.
Luciane
Mais après tout, Monsieur, son fils m'est inconnu :
Rosandre
Ne le condamnez pas avant qu'il soit venu ; Les bonnes qualités que je remarque au père, Nous le feront voit tel que mon esprit l'espère.
Luciane
Ces discours par l'effet, souvent sont combattus ; Je suis bien votre fille, et n'ai pas vos vertus.
Rosandre
Toujours l'humilité suit les filles bien nées ; Mais si j'eus des vertus, je vous les ai données.
Luciane
Ici l'obéissance excède mon pouvoir ; Le croyez vous un Dieu, pour l'aimer sans le voir ?
Rosandre
Finissez un propos qui vous rendrait blâmable ; Si Philante a du bien, il est assez aimable ; Toutes les qualités de l'esprit et du corps ; Ce que les amoureux appellent des trésors ; Avoir le poil frisé, la taille avantageuse ; L'entretien agréable, et l'âme courageuse ; Le visage charmant tout ainsi que l'esprit ; Faire gémir un luth, mettre bien par écrit ; Être bien à cheval, et faire bien des armes, Ne sont plus désormais que trop faibles charmes ; Et quiconque s'y prend, reconnaît à la fin, Qu'en matière d'amour il n'est pas le plus fin. Ma fille, l'hyménée est d'une longue suite ; Et l'on n'y peut entrer avec trop de conduite ; Dans ces divers sentiers je dois guider vos pas ; Car l'âge m'a donné ce que vous n'avez pas.
Luciane
Supposons que mon âme en soit fort enflammée ; Êtes vous assuré que j'en puisse être aimée ? Ou, serez vous cruel jusqu'en un si haut point, Que de m'abandonner à qui ne m'aime point ? Si comme vous, son père, a contraint ses pensées, Que peut-on espérer de deux âmes forcées ?
Rosandre
S'il a du jugement, il vous adorera.
Luciane
Prenez le soin d'apprendre, au moins s'il en aura.
Rosandre
J'espère mieux de lui, que de l'ingratitude :
Luciane
Toujours ce mot d'espoir est dans l'incertitude :
Rosandre
Ce long raisonnement me doit être suspect ; Il commence à sortir des bornes du respect.
Luciane
C'est que dans mon esprit la douleur est plus forte.
Rosandre
Voyons-le cet esprit ; plaignez vous, il n'importe ; Confessez librement qu'Oronte en est vainqueur :
Luciane
Je ne puis plus parler, vous me blessez au coeur.
Rosandre
Et c'est en vous taisant que parlent vos pensées ; Mais vous les enfermez, comme des insensées.
Luciane
Je ne l'ai jamais vu, que par votre pouvoir :
Rosandre
Et le même aujourd'hui vous défend de le voir. Ô dangereux esprit ! Serpent couvert de roses ; Qui cache son venin dans les plus belles choses, Et qui d'un masque feint de l'Amour paternel, Tâche de déguiser un Amour criminel : Mais en vain l'artifice, a pensé me surprendre ; J'ai bien vu qu'on aimait Oronte, et non Rosandre ; Et que pour obliger mon coeur à la pitié, Vous soupiriez d'amour, et non pas d'amitié. Mais si vous n'éteignez cette illicite flamme, Qu'un injuste tyran allume dans votre âme ; Si dans votre repos vous ne cherchez le mien ; Si vous le traversez en fuyant votre bien ; Si vous vous obstinez contre ce que j'ordonne ; Vous verrez le pouvoir que Nature me donne.
Luciane
On me verra mourir avant que vous fâcher.
Rosandre
Voici ton assassin, fuis-le ; va te cacher. Oronte, excusez moi, si mon devoir m'oblige, À vous faire un discours, dont la fin vous afflige ; Mais comme les plus francs sont toujours les meilleurs, Prenez d'autres desseins cherchez fortune ailleurs : Luciane est promise, et bientôt l'hyménée, Fera voir clairement à qui je l'ai donnée : C'est à vous maintenant, mal-gré la passion, D'user de cet avis avec discrétion ; Et de n'aspirer plus après une conquête, Dont un autre a déjà le laurier sur la tête.
Scène 2
Oronte, Rosandre
Oronte
Ha ! Monsieur écoutez, au moins auparavant.
Rosandre
Finissez vos regrets, ou les donnez au vent : Me voyant résolu, vous devez vous résoudre.
Oronte
Enfin sur mon espoir, j'ai vu tomber la foudre ; J'en ai reçu le coup, de la rigueur du sort ; Et l'on m'a prononcé ma sentence de mort. Que le mal qui surprend à bien plus d'amertume, Que ces lentes douleurs, qu'on souffre par coutume ! Quand aux coeurs généreux la fortune défaut, Que leur chute est mortelle, et qu'ils tombent de haut ! La volage qu'elle est, cessant d'être propice, Il n'est point de milieu, du fête, au précipice ; Et quelque rang qu'on tienne en l'Empire amoureux, Il ne faut qu'un moment pour être malheureux. Ô comme on est déçu par la belle apparence ! Ô qu'on est mal fondé sur la vaine espérance ! Songe d'homme éveillé ; faux espoir si trompeur ; Chimère qu'on adore ; agréable vapeur ; J'éprouve dans les maux, où le destin me plonge, Que qui n'a que l'espoir, n'est bien heureux qu'en songe : Où sont tant de grandeurs que j'espérais avoir ? Vous qui les promettiez, faites les moi revoir ; Mais non, retirez-les, ma fortune est changée, Et le plaisir s'enfuit de mon âme affligée ; Je n'ai connu le bien, que pour le regretter. Espoir, avec que vous, le jour me va quitter Je sens que la douleur va suivre mon envie ; Reine de mon esprit, Maîtresse de ma vie, Luciane, mon coeur, étant abandonné, Viens reprendre celui que tu m'avais donné. Mais non, souffre plutôt, qu'au milieu du martyre, Je meure avec un bien, qui vaut mieux qu'un Empire ; Ainsi dans ce trépas j'aurai de la douceur : Rival, contente toi d'être mon successeur : La fortune t'acquiert, et sans peine, et sans guerre, Plus que n'eut Alexandre, en conquérant la terre : Et tu te peux vanter de tenir un trésor, Qui vaut mille fois mieux, que les perles, et l'or. Mais quoi ! lâche, timide, à l'honneur peu sensible. Veux-tu comme un démon, le garder invisible ? Montre toi pour le moins ; que je sache en mourant, Qui fut de ce trésor le brave conquérant ; Emporte-le de force, et non pas d'industrie ; Dis moi quel est ton nom ; apprends moi ta patrie ; Et puis que le bonheur accompagne tes pas, Illustre encore ta gloire, avecques mon trépas : Mais devant triompher de mon âme trompée, Souviens toi pour le moins que je porte une épée : Et me volant un bien n'est point limité, Viens t'en me témoigner que tu l'as mérité. Que la seule valeur emporte la balance ; Et ne te cache plus sous un honteux silence. Hélas ! en ce discours, j'ai perdu la raison ; Le traître qui m'attaque est ainsi qu'un poison, Qui sans se faire voir m'ouvre la sépulture, Et par des maux secrets, m'applique à La torture : Ô ! rage, Ô désespoir ! Ou dois-je recourir ? Si je meurs, sans savoir, ce qui me fait mourir. Ha ! père sans pitié, qu'une sale avarice, Éloigne des vertus, et porte dans le vice, Apprends moi quels défauts tu me peux reprocher ? Sinon que je n'ai point de lingots à cacher ; Que je foule à mes pieds celui qui te maîtrise : Et que tu fais ton Dieu de ce que je méprise : Hélas ! dans quelle erreur vit cet homme brutal, De qui le coeur de bronze, aime un autre métal. Mais vous, chère maîtresse, au milieu de l'orage, Pour nous perdre tous deux, perdrez vous le courage ? C'est ici, mon amour, qu'il est fort important, D'avoir un coeur sans crainte, aussi bien que constant ; Afin de l'opposer à cette tyrannie, Et m'accorder un bien qu'un père me dénie. Lorsque la volonté veut agir sans cesser, Il n'est point de tyran qui la puisse forcer. Non vous me trahirez, ou vous servirez d'elle ; Et je ne puis vous perdre, à moins qu'être infidèle : Mais bien, que sur sa foi, je me puisse fier, Essayons de la voir, pour la fortifier ; Et découvrons encore le nom de l'adversaire : Ô remède sanglant, que tu m'es nécessaire ?
Scène 3
Almedor, Rosandre
Almedor
Cher Rosandre, aussitôt qu'on nous eut séparés, Je tombai dans les maux qui m'étaient préparés : Vous retâtes à Rome ; et je revins en France, Où commença le cours de ma longue souffrance : J'épousai Crisolite ; et dans neuf mois préfixe, Les faveurs de Junon me donnèrent un fils : Fils, obtenu par voeux, de la bonté céleste ; Seul plaisir que j'eus lors, et seul bien qui me reste : La charge que j'avais m'emporta sur la mer ; J'entre dans ma Galère, et je la fais ramer Du côté du Levant, où l'amiral m'envoie, Pour trouver un Corsaire, et recoure sa proie ; C'était un vaisseau rond, qu'avec fort peu d'effort, Ce pirate avait pris à mille pas du port : Le vent qui me trompait, au lever des Étoiles, S'enferma dans sa grotte, et n'enfla plus nos voiles ; De sorte que la chiourme agissant à son tour, Me le fit voir fort prés, dès la pointe du jour, Et lors que le soleil eut ouvert ses barrières, Ma galère doubla le cap des îles d'Hyères ; Mais pensant l'investir, je me trouve investi, Par deux autres vaisseaux de son même parti : Ils me somment tous trois d'amener bas ; semonce, Ou mon canon tout seul daigna faire réponse ; Car je me résolus au combat inégal, Trouvant que le trépas était un moindre mal. Chacun dans ma Galère à l'instant prend sa place ; Je range mes soldats ; je mets la chiourme basse ; Le Comité sifflant, le coutelas au poing, J'aborde l'ennemi, qui me tirait de loin. Aussitôt de leurs gens, la foule est éclaircie ; Car je les saluai, d'un canon de courcie, Qui leur donnant en proue, et presque à fleur d'eau, Envoya le boulet tout le long du vaisseau, Et porta la frayeur, et la mort avec elle, Dans le barbare sein de la troupe infidèle. L'air tout gros de fumée obscurcit leurs croissants, Et la fuite était peinte en leurs fronts pâlissants : Quand un coup de canon qu'un des trois me décharge, Fait au château de poupe une ouverture large, L'onde nous engloutit ; mais dans cet accident, D'une force invincible, et d'un courage ardent, Suivi de vingt des miens, qu'anime ma constance, Je saute dans leur bord, malgré leur résistance ; Nous combattons serrés ; et leur faisons bien voir, Ce que peut la vertu, réduite au désespoir. Mais enfin la valeur, succomba sous le nombre ; Sous la grêle des traits nous combattions à l'ombre ; Et ces braves soldats percés de part en part, Mourants tous à mes pieds me firent un rempart. Je disputais encore les restes de ma vie ; Mon âme allait sortir, sans se voir asservie ; Lorsqu'un Turc par derrière (à ce que l'on me dit) D'un coup de cimeterre à ses pieds m'étendit : On me prend, on me lie, et respirant encore, Un rayon de pitié toucha le coeur d'un More ; Il pensa ma blessure ; et puis hors de danger, Il me vendit Esclave au Royaume d'Alger. (Car craignant les prisons qui sont en la mer noire, Objet plein de terreur, qui toucha ma mémoire) Je cachai ma naissance, et fus pris aisément, Pour un simple soldat, à mon habillement. Mais espérant la paix, je rencontrai la guerre : Étant mené captif si loin dedans la terre, Qu'il ne me fut permis en aucune façon, D'espérer ma franchise, en payant ma rançon. Ainsi fus-je traité des noires destinées, Pendant le fâcheux cours de plus de vingt années : Mais enfin la fortune abrège a mon ennui ; La peste prit mon Maître, et tout mourut chez lui. Si bien que resté seul en ce climat sauvage, Sous l'aile de la nuit, je gagnai le rivage ; Où trouvant par bonheur, un Navire Français, Il me fit voir les lieux où je me souhaitais. (A ce ressouvenir ma douleur se réveiller) Je trouvai que ma femme était morte à Marseille, Et que mon fils absent bien loin de mon chemin, Demeurait en Bretagne avec son Oncle Osmin. Je reviens à Paris, toujours dans la tristesse, Où vous avez banni cette importune hôtesse, Renouvelant les voeux, d'une antique amitié : Voilà quel est mon sort, dont vous avez pitié, Trouvant bon que mon fils, épouse votre fille, Pour unir d'autant mieux, l'une et l'autre famille,
Rosandre
Certes, cher Almedor, ce récit m'a touché : Pour n'irriter vos maux, le mien parait caché : Chacun a ses plaisirs ; chacun a ses traverses ; Qui plus, qui moins, selon les fortunes diverses : Mais aujourd'hui nos maux se verront adoucis ; Et vous et moi trouvons la fin de nos soucis. Mais ce fils inconnu d'un si généreux père, Doit-il bientôt venir ?
Almedor
Rosandre je l'espère ; Doriste l'un des miens me le dois amener :
Rosandre
Adieu, puisse le Ciel, nos travaux couronner.
Scène 4
Philante, Bélise
La scène change de face.
Philante
Et quoi chère Bélise, en augmentant mes peines, Vous croyez que Paris est moins plaisant que Rennes ? Mais si vous respiriez le doux air de la Cour, Vous changeriez d'avis, ainsi que de séjour. Aux grands et forts esprits toutes villes sont bonnes ; Nous n'aimons pas les lieux, nous aimons les personnes ; Le plus affreux désert nous doit paraître doux, Si ce que nous aimons, y vit avecques nous. Pour moi (si j'y voyais le bel oeil qui me pique) Je me croirais en France, au milieu de l'Afrique : Car je trouve partout, dedans votre entretien, Mes solides plaisirs, et mon souverain bien : Comme loin d'un objet, qui me semble si rare, Tout séjour m'est funeste, et tout climat barbare : Ces justes sentiments doivent être suivis ; Et quiconque aime bien sera mon avis.
Bélise
Que vous avez de tort, injurieux Philante, De croire que ma foi, soit jamais chancelante : Et de douter encore, après tant de serments, Que vous puissiez tout dessus mes sentiments. Non, non, guérissez vous d'une erreur mal fondée ; Vous régnez dans mon coeur ; je n'ai point d'autre idée ; Et quelque preuve enfin, que vous veuillez avoir, Si je vous la refuse, elle est hors de pouvoir. Quand la fortune aveugle, en m'offrant un Royaume, Me couvrirait d'un Dais, et vous d'un toit de chaume, À quelque point d'honneur qu'elle pût m'élever, Je descendrais du Trône, et vous irais trouver. Jugez après cela, combien je vous estime ; Et si votre soupçon n'est pas illégitime.
Philante
Si vous m'aimez autant comme je vous chéris, Vous me le ferez voir, en venant voir Paris.
Bélise
Mais vous, si vous m'aimez, aimez encore ma gloire.
Philante
Il faut que mon vainqueur me cède la victoire : Sous le nom de mari, votre honneur à couvert, Craindrez vous le naufrage, ayant ce port ouvert ?
Bélise
Je crains avec raison la fureur de mon frère.
Philante
C'est n'oser s'embarquer, de peur d'un vent contraire ; Faible timidité, qui fait tort à ma main : Vous le traitez en père, et non pas en germain ; Sous un frère cruel vous êtes bien à plaindre ; Il se doit faire aimer, et se veut faire craindre.
Bélise
Vous même avez un père.
Philante
Ô Dieu ! N'achevez pas : Que vous connaissez mal de si charmants appas Que les faveurs du Ciel ont mis en ce visage, Si vous en ignorez, et la force, et l'usage. Quand je serais sorti d'un Tigre sans pitié, Un seul de vos regards aurait son amitié : Peut-on voir dans mon choix un défaut qui le blesse ? Manquez vous de vertu ? Manquez vous de noblesse ? Et quand la soif de l'or aurait pût le tenter, Trouve-t-il pas en vous de quoi la contenter ?
Scène 5
Clorian, Philante, Bélise
Clorian
Une affaire pressée, au logis vous demande.
Philante
Voyez l'impérieux, de quel air il commande ! Si vous endurez plus de sa sévérité, Je vous crois sans amour, sans générosité :
Bélise
Philante, son orgueil, fait pencher la balance ; Je n'en puis plus souffrir ; je hais trop l'insolence ; Fais mon unique espoir tout ce qu'il te plaira ; Celle qui te commande en fin t'obéira.
Philante
Un habillement d'homme assurera ma prise :
Bélise
Je vaincrai le péril comme je le méprise : Adieu ; prends soin de tout ; et t'assure en ma foi : Cet importun encor, a les yeux dessus moi.
Philante
Jamais chasseur d'amour ne fit si belle proie : Approche toi Doriste, et prends part à ma joie ; La belle que je sers, est flexible à mes voeux ; Je suis Dieu ; c'en est fait ; elle a dit je le veux. Partons, partons Doriste, allons trouver mon père ; Qu'il reçoive un plaisir, plus grand qu'il ne l'espère ; Sa lettre est fort pressante ; et moi plein de désir ; Viens savoir mes desseins ; viens savoir mon plaisir ; Je veux que ton esprit soit de ma confidence.
Scène 6
Doriste
Doriste
Gouvernez tous les deux avecques la prudence : Doriste ne saurait, ni flatter, ni trahir ; Mais si vous commandez, c'est à lui d'obéir.
Scène 7
Clorian, Bélise
Clorian
Ma soeur, je suis fâché que votre retenue, Se perd, et n'agit plus ; qu'est-elle devenue ? À quoi bon ces discours, avec un Étranger, Une plume à tous vents, un oiseau passager ? Qu'espérez vous de lui pour cette complaisance ? Plus sensible à l'honneur, craignez la médisance ; Ou je vous ferai voir que vous êtes ma soeur.
Bélise
Je vous reçois pour frère, et non pas pour censeur : Et dans ma pureté, je dépite l'envie, Avec ses dents de fer, de mordre sur ma vie : Au reste je suis libre, on ne me peut forcer.
Clorian
Votre honneur est le mien ; c'est à moi d'y penser : Ici mon intérêt, s'engage dans le votre : Rejetant mon Conseil, le prendrez vous d'un autre ? Je vois bien que la force, est enfin de saison :
Bélise
Je reçois le conseil de la seule raison ; Et la sais discerner, d'avecques le caprice.
Clorian
Vous perdrez le respect, en défendant le vice : Mais je vous traiterai (voulant vous secourir) Comme un esprit blessé qui ne veut pas guérir.
Bélise
En vain mauvais Démon, tu souffles ta manie ; Je me verrai bientôt hors de ta tyrannie ; Tes menaces en l'air, ne m'épouvantent point : Partons, puis qu'à l'amour, le courage s'est joint ; Il en est temps mon coeur ; il nous y faut résoudre ; L'éclair assez souvent est suivi de la foudre : Mais toujours le bonheur, sauve de ces hasards, Les myrtes de l'Amour, et les lauriers de Mars.
Acte II
Scène 1
Luciane
Stances.
La scène rechange encore.
Luciane
À quelle injuste loi me trouvai-je asservie, Que tout me nuit également ? J'ai commander un père, et prier un Amant ; De l'un je tiens l'esprit ; et de l'autre la vie. J'ai parler à mon coeur, l'Amour et la Nature, Le devoir, et la volonté ; Et mon malheur enfin à tel point est monté, Qu'il faut que je me rende, ou rebelle, ou parjure, Dures extrémités, qui partagent mon âme ! Lequel dois-je désobliger ? De tous les deux côtés je trouve à m'affliger ; De l'un je tiens le jour ; et de l'autre la flamme. L'un fait agir pour lui, le respect, et la crainte ; Et l'autre l'inclination ; J'ai de l'obéissance, et de la passion ; Craintive à la menace, et sensible à la plainte. L'un me dit ce qu'il peut, l'autre ce qu'il désire ; Et quand j'en fais comparaison ; Dedans chaque parti, mon oeil voit la raison ; Et bien qu'il n'en soit qu'une, il ne la peut élire. Quoi, manquer de respect ! quoi, manquer de promesse ! Ha non, non, il vaut mieux mourir ; Mon Oronte l'emporte ; et j'ai beau discourir, Le nom de fille cède à celui de Maîtresse. Arrière ce propos, dont mon âme insensée : A pensé choquer mon amour : Avant que perdre Oronte, il faut perdre le jour ; Et mourir de douleur, pour vivre en sa pensée. Tyran de nos désirs, respect trop rigoureux, Ennemi capital de l'Empire amoureux, Je n'ai que trop gémi sous tes lois inhumaines ; Il est temps de borner, ton pouvoir, et mes peines : Oui, bien que mon esprit en puisse être blâmé, Témoignons en mourant que nous avons aimé : Brûlant d'un feu si pur, découvrons-le sans honte ; On lira notre excuse, au visage d'Oronte ; Et ses yeux tous puissants pourront même exprimer, Que puisque je les vis, je les devais aimer. Ô rencontre funeste ! Et jadis opportune ; Sa tristesse me dit qu'il sait notre infortune.
Scène 2
Oronte, Luciane
Oronte
Et bien mon coeur ? Souffrez, pour charmer mon souci, Quoi qu'il ne soit plus mien, que je le nomme ainsi, Enfin l'arrêt d'un père, ennemi de ma flamme, Condamne un misérable à sortir de votre âme ? Il veut que l'intérêt m'ôte de votre esprit, Comme on effacerait ce qu'on aurait écrit ? Et qu'un heureux rival me dérobe une gloire, Qui ne me fasse plus qu'affliger la mémoire ? Soit ; mourons ; j'y consens ; et ma témérité, Souffre en cet accident ce qu'elle a mérité : Mon vol fut téméraire ; il est vrai ; je l'avoue ; Le blâme qui voudra, mais pour moi je le loue : Lorsqu'en un grand dessein l'on oses élever, La gloire est d'entreprendre, et non pas d'achever. La fortune est volage, aussi bien qu'insolente ; Elle méprise Oronte, et caresse Philante ; Car j'ai su que c'est lui qui s'en va me ravir, Avec tout mon espoir, l'honneur de vous servir : Il vous doit posséder ? ô cruelle ordonnance ? Fatale à mes plaisirs, dure à ma souvenance, Que tu me vas coûter, et de sang, et de pleurs : Hé puissai-je tout seul, en souffrir les malheurs ; Oui, chère Luciane, en mon ardeur extrême, (Après cela jugez, à quel point je vous aime) Je souhaite entre vous un amour mutuel, Et le sort aussi doux, comme je l'ai cruel : Mais lors que votre bien m'aura coûté la vie ; Au milieu des douceurs, où l'hymen vous convie, Mêlez pour un amant, si ferme, et si discret, À vos soupirs d'amour, un soupir de regret : Ainsi puisse le Ciel bénir votre aventure, Enfermant tous vos maux dedans ma sépulture : Et puisse mon rival, pour vos félicités, Connaître comme moi, ce que vous méritez.
Luciane
Amoureux assassin dont la seule parole, Me fait vivre et mourir, m'afflige, et me console, Et gouverne à son gré les mouvements d'un coeur, Qui jadis invincible, adore son Vainqueur : Cessez, hélas ! Cessez, cruel, autant qu'aimable, De nourrir un soupçon qui vous rendrait blâmable ; J'aime ; c'est tout vous dire ; après cela, voyez, Si Philante me plaît comme vous le croyez ; Et si souffrant pour vous une ardeur continue, Je puis jamais brûler d'une flamme inconnue. Non, non, guérissez vous de cette opinion ; La parque seulement rompra notre union ; Et malgré les rigueurs des parents et de l'âge, Vous serez inconstant, si je deviens volage : M'ayant juré que non, d'un serment solennel ; N'est-ce pas vous promettre un amour éternel ?
Oronte
C'est me remplir d'honneur ; c'est me combler de joie ; Mon pauvre esprit y nage, et mon âme s'y noie ; Et l'Univers entier ne peut avoir de Roi, Qui dedans ce moment soit plus heureux que moi. Toutes les vanités, la grandeur, et la pompe ; Et ce faste éclatant, par qui l'âme se trompe ; Le sceptre, la couronne, et le trône doré Valent moins que le bien dont je suis honoré : Posséder votre coeur, est avoir un Empire ; J'en sais bien la valeur, c'est pourquoi je soupire, Connaissant que le sort, a dessein de m'ôter, Ce que tout le Pérou ne saurait acheter. Mais cet Astre malin qui persécute Oronte, Peut l'obliger au mal, et non pas à la honte ; Il mourra dans la gloire où vos beaux yeux l'ont mis ; Et ne suivra jamais le char des ennemis : C'est assez m'affliger, sans vouloir que je vive ; Puis qu'on voit leur triomphe, et ma Reine captive.
Luciane
Celle qui d'un aspic, sut guérir sa douleur, M'enseigne que la mort empêche ce malheur.
Oronte
Ce remède est certain ; mais j'en connais un autre, Qui peut sauver ma vie, en conservant la votre.
Luciane
Proposez seulement ; et si je ne le fais, Appelez moi perfide, et ne m'aimez jamais.
Oronte
Il faut dans ce péril mettre tout en usage : Faites que le mépris paroisse en ce visage ; Que Philante à l'abord y trouve des froideurs, Capables d'amortir ses plus vives ardeurs ; Que tout ce qu'il dira semble ne vous pas plaire ; Feignez que son respect émeut votre colère ; Ne lui répondez point quand il vous parlera : S'il est né généreux, il se dépitera ; Son esprit rebuté de ce nouveau servage, Sans aller plus avant gagnera le rivage : Comme les Matelots, qui tous prêts de ramer, Évitent dans le port le courroux de la Mer : L'amour ne saurais vivre, étant sans espérance.
Luciane
Je ouïs que ce conseil a beaucoup d'apparence :
Oronte
Mais si cela le pique, et ne l'arrête pas ; (Comme on peut tout souffrir pour avoir vos appas) Il faut que je lui dise, en ce danger extrême, Qu'il ne peut être aimé d'une fille que j'aime ; Mais où ce téméraire, encore l'entreprendrait, Permettez à ce bras de conserver mon droit.
Luciane
Si du premier espoir je me trouve trompée, Je mettrai mon salut au bout de votre épée,
Oronte
Secondé de vos voeux, au milieu des combats, Il n'est point d'ennemis que je ne mette à bas.
Luciane
Il nous faut séparer craignant qu'on ne nous voie.
Oronte
Un rayon d'espérance a ranimé ma joie ; Et puisqu'il m'est permis de défendre mon bien, Je me moque de tout, et je ne crains plus rien.
Scène 3
Bélise, Doriste
La scène change.
Bélise
Doriste, à quel malheur me trouvai je réduite ? Philante disparu, qui prendra ma conduite ? Que dois-je devenir ? hélas ! conseille moi, Toi de qui le service a signalé la foi : Trois jours se sont passés, depuis qu'abandonnée, Je pleure en ce désert un fugitif Énée, Qui devait emprunter les ailes de l'amour, Pour voler en allant, aussi bien qu'au retour. Qui me laissant ici dans cette solitude, Devrait par sa douleur voir mon inquiétude ; Sentir ce que je sens ; partager mes ennuis ; Et nous guérir tous deux, revenant où je suis. S'il était allé loin, j'excuserais sa faute ; Mais si cette montagne était un peu plus haute, Et ces champs d'alentour, moins couronnés de bois, Notre oeil découvrirait les murailles de Blois. Cependant ce cruel me laisse à la torture ; Et peut-être qu'il rit des peines que j'endure ; Peut-être ce volage, au milieu des plaisirs, Aussi bien que de lieux, a changé de désirs. Mais si tu fais ce crime, infidèle Thésée ; D'amante bien heureuse, amante méprisée ; Je conjure le Ciel, dans cette trahison, Sil n'est de ton parti, de m'en faire raison.
Doriste
Madame, jugez mieux de l'esprit de mon maître Il est homme d'honneur, et vous l'appelez traître.
Bélise
Pardonne à ma douleur ; j'en blâme le transport ; Et je l'aimerais mieux, infidèle que mort.
Doriste
Par mon ressentiment je puis juger du votre : Mais j'espère pourtant qu'il n'est ni l'un ni l'autre.
Bélise
Confesse à tout le moins qu'il est bien négligent.
Doriste
Madame, vous savez qu'il cherche de l'argent : Peut-être son Ami n'est pas dedans la ville :
Bélise
Ô qu'ici ton conseil m'est un remède utile. Quel chemin prendrons nous en cette extrémité, N'osant pas retourner chez un frère irrité ? Ni songer seulement d'être dans ma patrie, L'objet des médisants pour ma gloire flétrie.
Doriste
La fortune a des traits qu'on ne peut éviter : Mon esprit en suspends ne sait où s'arrêter ; L'argent nous va faillir ; le danger nous talonne ; Et pour notre secours je ne trouve personne. Mais puisqu'en ce péril ma main tient le timon, Oyez ce que m'inspire un bien heureux Démon. Ce seul moyen nous reste ; il est plein de courage ; Mais on doit tout oser au milieu de l'orage. Le père de mon Maître, absent depuis vingt ans, N'ayant point vu son fils depuis un si longtemps, Ne le saurait connaître ; et c'est sur quoi je fonde, Le projet d'un dessein le plus hardi du monde. Il faut que vous passiez sous cet habillement, Pour ce fils désiré qu'il aime uniquement : Votre âge assez égal fera croire la chose ; Et tout réussira comme je le propose. Moi seul qui le connais aurai plus de crédit, Lorsque j'attesterai ce que vous aurez dit : J'ai la lettre d'Osmin, qui nous est d'importance ; Vous savez bien qu'il est bien de votre connaissance, Vous l'en entretiendrez ; et cela suffira, Pour lui persuader tout ce qu'il nous plaira. S'il parle de la mère, afin de vous conduire, Avant qu'être à Paris, je vous en veux instruire ; Mais de telle façon qu'un homme plus rusé, Donnerait dans le piège, et serait abusé. Ainsi nous coulerons cette absence importune ; Ainsi facilement nous vaincrons la fortune ; Et mon Maître échappé, sans doute d'un malheur, Viendra finir sa peine avec votre douleur.
Bélise
Quelque difficulté que l'esprit me présente, De retenir mes pas, elle est insuffisante ; Bien qu'il soit dangereux je suivrai ton conseil ; Partons pour n'être vus au coucher du Soleil ; Et fasse le destin, que ton Maître revienne, Pour terminer sa crainte, en terminant la mienne.
Scène 4
Clorian
La scène change encore.
Clorian
Que ne peut-on forcer avecques la douceur ! Philante me ravit, aussi bien que ma soeur ; Malgré moi son respect désarme ma colère ; Et mon dessein se change en celui de lui plaire. Bien que mon coeur résiste aux traits de la pitié, Je commence à sentir qu'il a de l'amitié : Enfin il se faut rendre aux pleurs d'un misérable, Et par là faire voir ma défaite honorable. Finissons un procès, qui n'est plus de saison ; Puis qu'il ouvre mon âme, ouvrons lui la prison ; Que l'outrage enduré s'efface en ma mémoire ; C'est l'unique moyen de réparer ma gloire : Oui, ses voeux sont les miens ; ma haine va cesser ; Allons rompre ses fers afin de l'embrasser.
Scène 5
Philante
Philante
Séjour des malheureux ; effroyable demeure ; Où le destin cruel veut Philante meure ; Apprenez qu'en ce mal, qui cause mon trépas, Si je le souffrais seul, je ne m'en plaindrais pas. C'est faiblesse aux mortels d'appréhender les parques, Voyant que notre sort est celui des Monarques : Que tout meurt, que tout passe ; et qu'une même loi, Traite avecques rigueur, le sujet, et le Roi. Mais de quelque vertu que j'emprunte les armes, Je fais voir ma douleur, en faisant voir mes larmes ; Et venant à songer que Bélise m'attend, Je cède, je me rends, et ne suis plus constant. Abandonner Bélise en un lieu solitaire ! Mais voici le cruel qui me force à me taire.
Scène 6
Clorian, Philante
Clorian
Persistez vous toujours, en ce mauvais dessein ? Et me voulez vous mettre un poignard dans le sein ? Puisqu'en vous rencontrant je romps votre entreprise, Ne me direz vous point où se trouve Bélise ? Pourquoi la cachez vous, étant dans la prison ? Jugez que la rigueur m'en peut faire raison ; Et que me refusant cette juste allégeance, J'ai droit de la chercher avecques la vengeance. Que j'en suis en pouvoir ; et qu'un frère irrité, Doit porter la justice à la sévérité, Et réparer sa gloire, et la faute arrivée, Par la crédulité d'une soeur enlevée.
Philante
En vain votre discours me va sollicitant, De trahir un secret qui m'est trop important : Un esprit résolu ne craint point la torture ; La force de l'amour en donne à la nature : Et quelque cruauté que l'on puisse exercer, Mon coeur est un rempart, qu'on ne saurait forcer. Mais vous, qu'à si bon droit la Bretagne renomme, Songez que comme vous je suis né Gentil homme.
Clorian
Je me rends, cher Philante ; et le masque est levé, Ne parlons plus jamais d'un malheur arrivé ; Loin de m'en souvenir, vous verrez au contraire, Par mes humbles devoirs que je vous tiens pour frère.
Philante
Mon oreille me trompe aussi bien que mes yeux !
Clorian
Ha ! Tirons la vertu de ces infâmes lieux.
Acte III
Scène 1
Philante
La scène rechange encore.
VILLANELLE
Philante
Hélas ! bien qu'en ces Bois ma plainte continue, Je ne peux découvrir, ce qu'elle est devenue. En quelle extrémité me trouvai-je réduit ? La douleur m'accompagne, et le plaisir me fuit ; Le désespoir, l'horreur, la colère, et la rage, Règnent en mon courage : Je cherche vainement l'objet de mon amour ; Ce Soleil, pour mes yeux, est couvert d'une nue, Je demande Bélise aux rochers d'alentour ; Mais ils ne disent point ce qu'elle est devenue. Témoins de son départ, comme de ma douleur ; Qui vîtes son dessein ; qui voyez mon malheur ; Par la voix des Échos, répondez à la mienne ; Il faut que je l'obtienne : Auriez vous remarqué son esprit inconstant ? Vous a-t-elle fait voir son âme toute nue ? Dépeignez moi l'humeur qu'elle avait en partant ; Ou me dites au moins ce qu'elle est devenue. Aurait-elle trahi mon amour, et sa foi ? Est-elle dans les bras d'un autre Amant que moi ? Ne flattez point mon mal ; la croirai-je infidèle ? Répondez moi pour elle ? Quand j'ai perdu ma Dame, en m'éloignant d'ici, Quelque nouveau rival l'a-t-il entretenue ? Non, non, je suis coupable, en vous parlant ainsi ; Dites moi seulement ce qu'elle est devenue, Hélas ! en quel endroit me la faut-il chercher ? [D] Quel antre reculé me la peut bien cacher ? Quoique tu sois sans yeux, compagnon de sa fuite, Amour, prends ma conduite : Je n'ai que trop souffert en ne la voyant pas ; Et déjà le destin me l'a trop retenue ; Mais ce cruel tyran, ce qui rit de mon trépas, Ne me découvre point ce qu'elle est devenue. Ô toi, qui romps les noeuds d'une sainte amitié ; Vois les maux que je sens, pour en avoir pitié ; Et si tu n'es un Tigre, après l'avoir ravie, Viens t'en m'ôter la vie : Je n'en veux point sans elle ; et mon coeur est content, De sentir que dans lui la force diminue ; Mais avant qu'être pris du trépas qui m'attend, Je voudrais bien savoir ce qu'elle est devenue. Bélise ; ha ! ce beau nom qui me soulait guérir, Ne sert plus maintenant qu'à me faire mourir : Il augmente ma peine, et reste sans réponse ; Et c'est dans ce malheur pourquoi je le prononce ; Afin que ma douleur, en s'accroissant toujours, Puisse trouver son terme en celui de mes jours. Bélise ; impitoyable ; encore un coup ; Bélise ; Hé ! réponds à ma voix ; dis moi ton entreprise ; S'il est vrai que ton coeur, m'aimât jadis si bien ; Que je sache ton sort, en finissant le mien. Es tu sourde à mes cris ? Et toi lâche Doriste, Peux-tu bien me savoir en un état si triste ; Peux-tu bien t'éloigner ; peut-tu suivre ses pas, Ainsi que ses desseins, et ne m'avertir pas ? Ha traître ! après le mal où mon âme est réduite, Rien ne te peut sauver, que ma mort, et ta fuite. Ma perte est ton salut, infidèle, pervers ; Car je t'irai punir au bout de l'Univers. Destin, Maîtresse, Amis, enfin tout m'abandonne : Belle ingrate, va-t'en ; mon coeur te le pardonne ; Adorable parjure ; aimable esprit léger ; Juge après mon trépas, si tu devais changer. Ô crainte criminelle, autant comme importune ; Bélise est innocente ; et non pas la fortune ; Elle n'a point de tort ; je le vois clairement ; L'excès du déplaisir m'ôte le jugement : Si le Ciel oit les voeux, poussez pour l'amour d'elle, Elle vivra constante, et je mourrai fidèle ; Et je l'ose espérer ; son extrême vertu Relève avant ma mort, mon courage abattu.
Scène 2
Clorian, Philante
Clorian
Mon frère, tout va bien ; mes gens viennent d'apprendre, Le chemin qu'elle a pris, et que nous devons prendre.
Philante
Ô Dieu ! Puis-je espérer l'honneur de la revoir ? Mais de quelles façon l'avez vous pu savoir ?
Clorian
Sur les courages bas l'argent peut tout sans doute : Et l'Hôte en recevant a découvert sa route ; Lui même l'a conduite au chemin de Paris ? C'est à nous de la suivre ayant eu cet avis.
Philante
Vous me ressuscitez avec mon espérance : Tout ce qu'il vous a dit a beaucoup d'apparence ; Retenu prisonnier vous ayant rencontré ; L'ami que je cherchais ne s'étant pas montré ; Absent depuis longtemps de sa ville natale ; Moi privé de secours en cette heure fatale ; Ne pus pas avertir en ce bois inconnu, Bélise, du malheur qui m'était advenu. De sorte que restée, et seule, et sans nouvelles, Doriste conseillant cette Reine des belles, Aura porté ses pas où nous devons aller ; Ce discours nous amuse, et j'y voudrais voler.
Scène 3
Almedor, Doriste, Bélise
La scène rechange.
Almedor
Plus je te vois, mon fils, et plus en ma pensée, Je retrace en portrait ma jeunesse passée. J'avais ainsi les yeux, le front, l'air, et le port ; Et certes j'y remarque un merveilleux rapport.
Doriste
Ce bon commencement nous promet bonne issue.
Almedor
Et si d'un faux espoir mon âme n'est déçue, Nous aurons en commun, et dedans, et dehors, Les qualités de l'âme avec celles du corps.
Bélise
Ce serait vanité que d'y vouloir prétendre ; Il ne faut que vous voir pour n'oser l'entreprendre ; Mais toujours dans l'esprit j'aurais assez d'appas, Si je suivais de loin la trace de vos pas. Exact imitateur d'une si belle vie, Je pourrais librement me moquer de l'envie ; Mais en la gloire acquise en ce noble métier, Vous laisserez un fils, et non un héritier.
Almedor
Plus votre âme se ferme, et tant plus elle s'ouvre : Mais mon fils, il est temps qu'un père vous découvre, Le dessein qu'il a pris pour votre avancement ; Sans doute votre esprit louera mon jugement ; Dans le choix qu'il a fait d'une fille bien née, Qui s'en va vous donner un heureux hyménée.
Bélise
En mon âge, l'hymen ne fut jamais bonheur : Il se faut retirer étant chargé d'honneur ; Mais sans avoir rien vu, se mettre au mariage, C'est manquer de raison ainsi que de courage. Monsieur, permettez moi de chercher aux combats, Ce que la peine donne, et non point les ébats.
Almedor
La générosité vous veut faire rebelle : Mais vous me combattrez secondé d'une Belle, Capable de ranger un coeur à la raison : Doriste qui vous suit en sait bien la maison ; C'est là que nous verrons si l'on s'en peut défendre ; Enseigne lui dans peu le logis de Rosandre ; Afin qu'il vienne voir s'il pourra se parer, Des coups d'un ennemi qui se fait adorer.
Bélise
Fâcheux déguisement ; invention fatale ; Qui pensant m'en tirer m'engage en un dédale, D'où je ne puis sortir qu'à ma confusion : Le mauvais conseiller qu'est notre passion ! Que pour nous décevoir elle est toujours subtile ! Par elle nous croyons l'impossible facile ! Elle est (quand on la suit, et quand on la croit mieux) Un verre coloré qui nous trompe les yeux : Toutes sortes d'objets en prennent la teinture ; Et nous ne voyons rien en sa propre nature. À travers ce cristal, si plaisant, et si faux, On prend pour des beautés des insignes défauts ; Miroir flatteur, Amour, passion déréglée, Me regardant en toi je me suis aveuglée ; Mais quelque excès de mal que j'en puisse sentir, Mon esprit amoureux ne peut s'en repentir : Doriste, pour ce mal, n'as tu point de remède ?
Doriste
Rien qui vous soit utile, et rien du tout qui m'aide. Plus je tache à sortir, et plus mon jugement, S'embarrasse confus dans cet empêchement. Marier une fille avec une autre encore, J'aurais plutôt blanchi le visage d'un More, Que je n'aurais trouvé dans mon invention, Le moyen de sortir de notre affliction.
Bélise
Si faut-il se résoudre ; et quoi qu'il en advienne ; Je suivrai ma prudence à faute de la tienne : Allons chez ce Rosandre afin d'exécuter, Ce qu'en cet accident je viens de projeter.
Scène 4
Oronte
Oronte
Qu'importe à mon esprit si Rosandre s'offense, De me revoir chez lui nonobstant sa défense ! Bannissons le respect, je n'en dois point avoir ; Philante est à Paris ; il faut que j'aille voir. Pour me pâmer de joie, avec combien d'adresse Sauront le mal traiter les yeux de ma Maîtresse. Je verrai ces beaux yeux aider à mon dessein ; Et porter à Philante un glaçon dans le sein. Je verrai ce rival me céder une palme ; Et quand il se perdra je serai dans le calme. Je verrai le dépit lutter contre l'Amour ; Certes de tous les miens voici le plus beau jour ; Mais sans perdre le temps, allons voir notre gloire ; Et recueillir les fruits d'une belle victoire.
Scène 5
Almedor, Rosandre
Almedor
Enfin ce serviteur si longtemps attendu, A dessein de se rendre, à Paris s'est rendu. Et le voici venir ; que cet oeil se prépare, À darder contre lui ce qu'il a de plus rare ; Qu'il agisse en éclair ; et qu'au premier moment, D'un esprit libertin il se fasse un amant.
Rosandre
Philante est arrivé ?
Almedor
Doriste vous l'amène.
Rosandre
Je vais le recevoir.
Almedor
N'en prenez pas la peine.
Rosandre
Est-ce lui que je vois ?
Almedor
Lui même.
Rosandre
Bienvenu, Soit dans les bras d'un père, un enfant inconnu. Ma fille...
Scène 6
Bélise, Almedor, Rosandre, Luciane
Bélise
Sans user de puissance absolue ; Souffrez que je m'avance, et que je la salue.
Almedor
Je crois que cet accord ne veut pas de témoins ; On les oblige plus en leur en donnant moins ; Allons faire trois tours dans votre galerie :
Rosandre
Allons.
Bélise
Connaissez vous l'amoureuse furie ? Madame, votre coeur n'a-t-il jamais souffert, L'excessive douleur du tourment qui me perd ? N'a-t-il jamais aimé ? Oui ; ce morne silence, Me dit qu'il en ressent l'extrême violence ; Et je lis dans vos yeux à travers leur appas, (Sans déplaisir pourtant) que vous ne m'aimez pas. Sans doute ce propos vous doit sembler étrange ; Mais, Madame, apprenez où le destin me range, Ce secret comme à moi vous doit être important ; Conservez-le donc bien, et m'allez écoutant. Je suis fille.
Luciane
Bon Dieu !
Bélise
Que cette main d'ivoire, Apprenne sur mon sein ce qu'on a peine à croire ; Mais ne pouvant ici vous faire un long discours, Qui dépeigne ma vie, et toutes mes amours ; Ni vous dire pourquoi mon ardeur violente, Me fait prendre le nom, et l'habit de Philante. Il suffit de vous dire en l'état où je suis. Que ce même Philante a causé mes ennuis : Que c'est lui que j'adore ; et que sa foi promise, Déjà depuis longtemps engage ma franchise ; De sorte que vivant sous une même loi, Mon coeur est à Philante, et le sien est à moi. Mais si vous le voulez ; et que je sois trompée ; Que cette belle main reçoive mon épée ; Et d'un coup pitoyable autant que généreux ; Qu'elle en frappe un rival en ce coeur amoureux.
Luciane
Non, non, belle Étrangère, une plus juste envie, Me fera consentir à l'heur de votre vie ; Possédez ce Philante, ou je ne prétends rien ; Fonder votre repos est établir le mien : Mon coeur est engagé sous une autre puissance ; Et je ne le voyais que par obéissance. Voici le seul Amant que je puis estimer ; Jugez par ses vertus si j'ai tort de l'aimer : Mais un plaisant dessein m'entre en la fantaisie ; Souffrez que je lui donne un peu de jalousie.
Scène 7
Oronte, Luciane, Bélise
Oronte
Rompant votre entretien, je crains d'être indiscret.
Luciane
L'amour illégitime a besoin de secret : Mais quand d'un feu tout pur se consomment deux âmes, Il leur est glorieux d'en faire voir les flammes : Et devant tout le monde elles peuvent parler.
Bélise
Le moyen de se taire, et se sentir brûler ?
Oronte
Il me semble pourtant que par la modestie, On tâche d'en cacher la meilleure partie.
Luciane
Chacun vit à sa mode ; et fort mal à propos, Vous venez sans raison troubler notre repos.
Bélise
Mon bonheur est si haut, et si loin de la terre, Qu'en ma tranquillité je n'ois pas le tonnerre.
Oronte
Troubler votre repos ! Ce n'est pas mon dessein : Et ce penser jamais ne m'entra dans le sein. Mais changeons de discours ; trouver vous vos Provinces, Plus belles que Paris, le séjour de nos Princes ?
Bélise
Je serais mauvais juge en un pareil sujet ; N'ayant d'yeux à Paris que pour un seul objet.
Oronte
Et quoi ! n'aller point voir, n'en prendre par la peine, Et le cheval de bronze, et la Samaritaine ! Ma foi vous m'étonnez ; c'est là qu'avec plaisir, Le Noble de campagne assouvit son désir.
Luciane
Quand nouveau Courtisan vous prîtes cette route, Vous ne vîtes le Roi, qu'en ce lieu-là sans doute.
Scène 8
Rosandre, Luciane, Almedor, Oronte
Rosandre
Luciane,
Luciane
Monsieur.
Rosandre
On vous demande ici.
Almedor
Philante, suivez-la, je vous demande aussi.
Oronte
N'est-ce point un Démon qui forme en ma pensée, Le tragique portrait de l'histoire passée ? Suis-je point endormi ? peut-être ai-je songé, L'abîme des malheurs où je me crois plongé ! Infidèles témoins par qui l'âme s'abuse, Dans ce procès d'amour la mienne vous récuse : Vous vous êtes trompé ; et pour me décevoir, Vous ne vîtes jamais ce que vous crûtes voir. Funeste illusion qui détruisez ma joie, Retournez dans l'enfer, c'est lui qui vous envoie : Et ce que j'ai cru voir, fut sans doute inventé, Par le plus noir Démon qui sorte à la clarté, Luciane volage ! ha cela ne peut être ; Mon oeil, elle est fidèle, et vous êtes un traître ; Votre rapport est faux ; elle ne peut faillir ; Quelque soit l'ennemi qui la veuille assaillir. Mais las ! Penser flatteurs, qui par de si doux charmes, Tâchez de retenir le torrent de mes larmes, Vous me trompez comme elle ; et je vois clairement, Qu'elle manque d'amour, et moi de jugement : Oui, oui, je connais bien que mon âme est trompée ; Et que tout mon espoir dépend de mon épée. Employons-là mon bras ; ne sois plus endormi ; Je veux m'ensevelir avec mon ennemi ; Et lui manger ce coeur qui porte à mon dommage, De l'objet de mes voeux l'incomparable image. Que nos lâches respects soient désormais bannis ; Dans les bras de Vénus, poignardons Adonis : Mais non, suivons plutôt au lieu de cette rage, Le conseil de l'honneur, et celui du courage ; Qu'il meure ; mais qu'il meure, en défendant un bien, Que m'ôte la fortune, et que l'Amour fit mien.
Acte IV
Scène 1
Bélise, Luciane
Bélise
Que votre esprit adroit, sait habillement feindre ! Et que le pauvre Oronte, a sujet de s'en plaindre ! Mauvaise, vous deviez d'un clin d'oeil au partir, Redonner le courage à ce pauvre Martyr : Quoi qu'il dise de vous sa plainte est légitime ; Son innocence a droit d'accuser votre crime ; Et si l'excès du mal causait sa guérison, Vous seule auriez le tort et lui seul la raison. Sa conservation vous étant d'importance, Pourquoi voulez vous voir jusqu'où va sa constance ? À quoi bon cette épreuve, enfin repentez vous, Et faites qu'il reçoive un traitement plus doux. Pour moi sans plus servir ni suivre vos malices, Qui parmi les douleurs font naître vos délices ; Si je le vois jamais je saurai bien guérir, Un mal imaginaire et qui le fait mourir.
Luciane
Non, quittez ce dessein, veuillez vous en distraire ; Toute chose (ma soeur) paraît par son contraire ; Et le contentement qui suit les déplaisirs, Qui passe l'espérance et qui vient sans désirs ; Touche plus vivement que la gloire certaine, Qu'on acquiert sans travail, et qu'on garde sans peine.
Bélise
Mais si votre secours tarde trop à venir, Est-il un châtiment qui vous puisse punir ?
Luciane
Quelque accident qu'éprouve un homme de courage La force de l'esprit le sauve de l'orage : Et l'Amant que le Ciel regarde de travers, Ne meurt point de douleur si ce n'est dans ses vers. Ils disent assez, leur plainte est assez ample ; Mais de ces morts d'amour nous n'avons point d'exemple : Et même si quand Oronte enfin expirerait, En se voyant aimer, il ressusciterait.
Bélise
Vous dites là (ma soeur) une fort belle chose ; Votre esprit à ce coup a fait des vers en prose ; Mais de quelque pouvoir qu'on vous puisse flatter, Vous le ferez mourir sans le ressusciter : On va sans revenir dedans la sépulture ; Et rien ne peut forcer la loi de la Nature. Mais bien que votre coeur se plaise en son tourment, Ici mon intérêt sauvera cet Amant ; Me croyant son rival, peut-être son épée, Suivra les mouvements de son âme trompée ; Je ne suis point vaillante, et me fâcherait fort Que notre belle amour fut cause de ma mort ; J'estime vos faveurs ; mais s'il m'en porte envie, Je les y quitterai pour conserver ma vie ; Ce jeu ne me plaît point, il est trop hasardeux ; De grâce, s'il revient soyez entre nous deux, Et me donnez le temps de lui faire connaître, Que fille comme vous le destin m'a fait naître ; Et qu'en l'égalité qui se voit entre nous, Tout ce que je puis faire est de faire un jaloux.
Luciane
Poltronne, j'y consens, et mon âme touchée Ne saurait plus tenir sa passion cachée ; Sensible à la pitié plus que vous ne pensez, Des traits que je tirais, deux coeurs furent blessés, Je souffrais comme Oronte, et dans cet artifice, L'Amour ne laissait pas de faire son office ; En le chassant des yeux, il s'en allait au coeur ; Place dont ce Monarque est dés long-temps vainqueur : Mais il faut avouer que dedans cette épreuve, (Quoi que vous en disiez) quelque douceur se trouve ; Ne fût-ce que par elle, en connaît aisément Le pouvoir d'une Amante, et l'humeur d'un Amant.
Bélise
Contentez vous au moins de cette expérience, Et voyez son humeur, voyant sa patience : Aussi bien d'autres soins beaucoup plus importants, Nous défendent assez d'y perdre plus de temps, Jamais de tant d'ennuis je ne fus accablée ; J'en cherche le remède en ma raison troublée ; Mais mon esprit lassé de s'en entretenir, Si Philante ne vient, ne sait que devenir.
Luciane
J'espère que le Ciel touché de notre peine ; Montrera son amour en suite de sa haine ; Et que nos coeurs auront un destin plus heureux ; Mais il faut éviter cet écueil dangereux, Et feindre à cet effet de me sentir atteinte, D'un mal qui sera grand, si l'on en croit ma plainte ; Et par là gagner temps en attendant secours,
Bélise
Un Ange tutélaire inspire ce discours.
Scène 2
Oronte, Braside
Oronte
Braside, cher ami, mon amour vous conjure, De lui prêter la main pour venger son injure, L'ingrate que je sers adore un étranger ; Son esprit inconstant fait gloire de changer : Et du premier regard qu'un Adonis envoie, Il détruit mon espoir, ma fortune et ma joie. Ce Narcisse a des yeux qui charment ses esprits ; Je ne suis pour les siens qu'un objet de mépris ; Et j'ai vu la perfide (ô funeste mémoire !) Prendre ses intérêts ; combattre pour sa gloire ; Repartir sans raison ; et bien plus, m'offenser : Qui l'aurait cru jamais ? qui l'aurait pu penser ? Il est vrai, cependant, la volage me quitte ; La beauté d'un rival efface mon mérite ; Il ne lui souvient point des services rendus, L'ingrate les oublie, et je les tiens perdus. Ô Misérable état, où mon âme est rangée ! Ô Maîtresse changeante ! ô fortune changée ! Ô rival trop heureux, qui lui donne des lois : Mais étant mon second je les vaincrai tous trois, Si ce bras généreux preste son assistance ; Si contre l'infidèle il défend ma constance ; J'ose encor espérer au milieu du malheur : Et je n'en doute point, sachant votre valeur.
Braside
Votre âme en le croyant ne sera point trompée ; Contre qui que ce soit employez mon épée ; Allons sans s'amuser en discours superflus ; À qui dois-je parler ? Ne me le celez plus.
Oronte
Philante est le rival qu'aime la déloyale ; Et son père demeure à la place Royale.
Braside
Je ne le connais point ; mais au nom seulement, Et sachant son quartier je le trouve aisément : Où nous irons nous battre ?
Oronte
À cent pas de la porte ; Pourvu que ce soit prés la place, ne m'importe.
Braside
Sortez par Saint Antoine, et vous mettez en lieu Où je vous puisse voir, n'y manquez pas, adieu.
Oronte
Ô de tous les amis, l'ami le plus fidèle ! L'inconstante verra si j'étais digne d'elle ; Et je verrai bientôt si cet ambitieux, Sait blesser de la main aussi bien que des yeux.
Scène 3
Doriste
Doriste
Misérable Doriste, en quelle solitude, Dois-tu cacher ton crime, et ton inquiétude ? Quel désert éloigné, te peut bien garantir, De la fureur d'un Maître et de ton repentir ? Lorsqu'Almedor verra ta fourbe découverte, Pourra-t-on empêcher sa vengeance et ta perte ? Ha ! Bon Dieu nullement, ton mal n'est point douteux, Tu ne peux éviter un supplice honteux ; Le Ciel impitoyable, est sourd à ta requête ; Déjà sa foudre gronde et menace ta tête ; Et si devant trois jours Philante ne revient, L'espérance t'échappe et la parque te tient. Puissais-je voir ma fin avant cette journée, Où l'on doit achever ce fantasque hyménée, Ô Ciel sourd à mes voeux, écoute mon transport, Tout ce qu'il te demande est une prompte mort.
Scène 4
Philante, Clorian, Braside
Philante
N'aurai-je point bientôt le bonheur que j'espère ? Quelle de ces maisons est celle de mon père ?
Clorian
Philante, à ce portail, je crois que la voici.
Braside
Philante ? Ô quel bonheur de le trouver ici ! N'êtes vous pas Philante ?
Philante
Ainsi chacun me nomme :
Braside
Fils d'Almedor ?
Philante
Lui-même.
Braside
Un brave gentilhomme, De vous faire appeler, a cru de son devoir ; Si vous le désirez, je vous le ferai voir.
Philante
Son nom ?
Braside
Son nom fameux ne peut faire de honte ; Tous les honnêtes gens connaissent trop Oronte.
Philante
Quelque soit cet Oronte, il faut le contenter ; J'irai sur votre foi.
Braside
Non, sans plus contester, (Je sais bien mon métier) avant notre sortie, Choisissez un ami qui soit de la partie.
Clorian
Allons à cela près, vos désirs sont contents ; Nous en ferons nous deux.
Braside
J'ai ce que je prétends.
Scène 5
Almedor, Rosandre
Almedor
Ne remarquez vous pas comme ce beau visage, A fait en vers mon fils réussir mon présage ? Il meurt quand il le quitte, et ne vit qu'en ses yeux.
Rosandre
Et vous, et moi devons des victimes aux Cieux ; L'amour de nos enfants en prend son origine ; Leur flamme est éternelle aussi bien que divine ; Et le même destin qui leur fit voir le jour, Écrivit en airain qu'ils auraient de l'amour. Jamais chose ici bas ne parut moins possible ; Jamais coeur de rocher ne fut plus insensible Que celui de ma fille, et je dois confesser, Qu'à moins que d'un miracle il fallait la forcer. Et pour moi (je le dis, et le jure sans feinte) Je pense faire un songe en la voyant atteinte ; Et puisque le mépris de son coeur est banni, Philante a dans les yeux un pouvoir infini.
Almedor
Philante a mille fois plus d'heur que de mérite.
Rosandre
S'il est considéré, sa fortune est petite ; Mais si l'Univers je devenais vainqueur, Je le lui donnerais aussi bien que mon coeur.
Almedor
Luciane vaut mieux que l'Empire du monde ; Et ce riche présent n'a rien qui le second : Les beautés, les vertus, font l'aise et le bonheur ; Et seules peuvent plaire aux personnes d'honneur ; Mais ne différons plus notre bonne fortune ; Confondons nos maisons, et n'en faisons plus qu'une.
Rosandre
Demain sans différer avec mille plaisirs, Nos voeux s'accompliront ainsi que leurs désirs,
Scène 6
Oronte
Stances.
Oronte
Tyran, cesse de me poursuivre ; Fâcheux Amour, retire toi ; Mais non ! péris avecques moi ; Pour te faire mourir je veux cesser de vivre : Viens donc éteindre ton flambeau, Dans les cendres de mon tombeau. Luciane est une infidèle ; Amour est un enfant trompeur ; Mais puisque je n'y point de peur, Je veux rire de lui, je me veux moquer d'elle : Et dans un généreux effort, Rompre leurs prisons par ma mort. Esprit changeant, âme perfide ; Coeur volage, fille sans foi, Ton oeil qui me donnait la loi, Ne sera plus mon maître étant mon homicide : Et d'Esclave accablé d'ennui, Je veux mourir libre aujourd'hui. Mais, belle et trompeuse Maîtresse, Ce plaisir te sera fatal ; Le triomphe de mon rival, Ne t'obligera point à des chants d'allégresse : Car sache que s'il a du coeur, Nous mourrons tous deux sans vainqueur ; Mire toi dans ce beau visage, Qui met ta constance aux abois ; Ce sera la dernière fois Que mon bras irrité, t'en permettra l'usage ; S'il ose venir en ce lieu, Prends et donne un derniers adieu. Son sang marquera ton offense ; Et le mien ma fidélité ; Nous serons (perdant la clarté) Sacrifice d'amour, victime de vengeance : Pour te consoler aisément, Tu n'as qu'à faire un autre Amant. Oui, sans doute l'ingrate, et la volage Dame, Rallumera bientôt une nouvelle flamme ; Un tiers de nos travaux recueillera les fruits ; Un tiers viendra bâtir sur nos desseins détruits ; Après dans peu de jours il verra l'inconstante, Aussi bien que la notre abuser son attente ; Brûler de nouveaux feux et se moquer du sien ; Changer et rechanger, aimer tout, n'aimer rien ; Et dans ses passions véritable Protée, Être une île flottante en la mer agitée ; Roseau frêle, débile, et qui tourne à tout vent ; Montre plein d'inconstance, et vrai sable mouvant : Mais courage mon coeur, quittons cette perfide, Voici nos ennemis, et j'aperçois Braside.
Scène 7
Braside, Oronte, Clorian, Philante
Braside
Oronte est en état de fort homme de bien ; Faites votre devoir, et je ferai le mien.
Oronte
Tenez, visitez moi ; voyez par ma franchise, Si je crains le péril ou si je le méprise.
Clorian
J'agis par la coutume en des soins superflus :
Philante
Allez rejoindre Oronte, et ne différons plus.
Braside
Courage ils sont à nous.
Clorian
Ô quel excès de gloire Avant que de combattre ils chantent la victoire.
Oronte
Dans quel étonnement me vois-je retenu ? Pourquoi m'amenez vous ce visage inconnu ? Mon extrême douleur toujours plus violente, M'aurait-elle fait dire un autre pour Philante ? Répondez moi Braside.
Braside
Oronte, ouvrez les yeux.
Philante
Philante parle à vous, et regardez le mieux ; Mais vous qui l'attaquez avant que le connaître, Dites lui d'où la haine entre nous a pu naître ?
Oronte
Philante que je cherche est le fils d'Almedor.
Philante
Je ne vous connais point, et suis le même encor.
Oronte
Vous Philante !
Philante
Lui-même.
Oronte
Arrivé de Bretagne ?
Philante
On le voit en voyant mon habit de campagne :
Oronte
Fils d'Almedor ?
Philante
Son fils.
Oronte
D'Almedor de Renier ?
Philante
D'Almedor que les Turcs ont tenu prisonnier.
Oronte
Vous avez donc changé de taille et de figure.
Philante
Tel que vous me voyez, tel me fit la Nature.
Oronte
Pourquoi prendre ce nom est-il assez fameux ?
Philante
Mes pères l'ont porté, je le porte comme eux.
Oronte
Je l'ai vu ce Philante auprès de sa maîtresse.
Philante
Ha ! Qu'il est donc bien loin du malheur qui m'oppresse.
Oronte
Il veut ma Luciane, et je veux son trépas.
Philante
Je me battrais cent fois pour ne l'épouser pas.
Oronte
Plus je veux m'éclaircir, plus je me sens confondre ; Et je ne saurais plus demander ni répondre.
Clorian
Je commence à voir clair dans cette obscurité ; Quelque imposteur aura votre nom emprunté ; Et devenant rival d'Oronte qui s'abuse ; Une fille infidèle a secondé sa ruse. Après ce Gentil-homme en vous oyant nommer, Aura fait une erreur qu'on ne saurait blâmer ; Mais bien que nous soyons en état de nous battre ; Le coeur ne manquant point à pas un de nous quatre ; Si vous me voulez croire, allons voir ce trompeur, Avant que votre nom le sauve par la peur.
Oronte
Le front des braves gens visiblement exprime, Quelque chose de grand qui ne sent point le crime ; Je crois votre discours et commence à sentir, De ma faute commise un juste repentir.
Philante
Vous n'avez point failli, c'est plutôt la fortune : Qu'Oronte chasse donc cette crainte importune ; Loin d'être son rival je suis son serviteur ; Mais sans perdre le temps voyons cet imposteur.
Acte V
Scène 1
Bélise
Stances.
Bélise
Enfin malheureuse Bélise, Tu perdras l'honneur et le jour ; On verra ton crime d'amour, Quelque soit le chemin que ta prudence élise ; On verra ton trépas, Philante ne vient pas. Charmante et trompeuse espérance, Ne venez plus m'entretenir, D'un mal qui ne saurait finir ; Et de qui le remède est si hors d'apparence : On verra mon trépas, Philante ne vient pas En quel état suis-je réduite, Que rien ne me peut secourir ! Si je demeure il faut mourir ; Et je n'avance rien en reprenant la fuite : On verra mon trépas, Philante ne vient pas. Mes peines seront éternelles, Si l'esprit a le même sort ; Ingrat viens empêcher ma mort ; Mais pour le pouvoir faire il lui faudrait des ailes : On verra mon trépas, Philante ne vient pas. La force de la destinée, Règne si souverainement, Que c'est perdre le jugement, Que de croire empêcher une chose ordonnée : On verra mon trépas, Philante ne vient pas. Ô Dieu ! Quel accident, retarde ta venue ? La douleur que je sens, ne t'est pas inconnue ; Tu la sais inhumain, ou tu la dois savoir ; Fais donc qu'elle t'oblige à faire ton devoir. Viens sauver ta Bélise avec ta renommée, Viens t'en lui témoigner que tu l'as bien aimée ; Mais las ! Encor un coup on verra mon trépas ; Mes cris sont superflus, Philante ne vient pas. Cruel quand le destin par un excès d'envie, Pour me faire mourir t'aurait ôté la vie ; En m'oyant soupirer, en me voyant finir ; Malgré ses dures lois tu devrais revenir. Compagnons du malheur qu'éprouve mon courage ; Vous que le même sort expose au même orage ; N'avez vous point trouvé pour notre affliction, Ce que je cherche en vain dans mon invention ?
Scène 2
Luciane, Bélise, Doriste
Luciane
Hélas chère Bélise ! Il ne m'est pas possible, De fléchir la rigueur de ce père insensible ; La douleur que j'ai feinte au lieu de l'émouvoir, Irrite sa colère et pique son pouvoir ; Il vient de me jurer qu'il ne veut plus attendre.
Bélise
Le dessein d'Almedor est celui de Rosandre ; Si bien que notre perte est un point arrêté.
Luciane
Il faut mourir ma soeur ; l'espoir nous est ôté.
Bélise
Mais toi de qui l'esprit plus libre que le nôtre.
Doriste
Loin d'être Conseiller j'en ai besoin d'un autre. Vous serez en ce mal si long-temps attendu, Tristes (il est certain) mais je serai perdu. Pour moi seul la fureur d'un maître que j'abuse, Fera voir ses efforts en punissant ma ruse. Toutefois quelque espoir luit encore à mes yeux, Si l'on suit un avis que m'inspirent les Cieux.
Bélise
Propose-le Doriste.
Doriste
Achevez l'hyménée ; Laissons nous emporter à cette destinée ; Il faut vaincre en cédant le courroux de la mer : Aucun ne le sachant qui nous pourra blâmer ? De nous persécuter la fortune lassée, Peut-être fera voir la tempête passée, Ramenant en ces lieux le juste possesseur : Voila ce que je sais.
Bélise
Qu'en dites vous ma soeur ?
Luciane
Il nous faut bien résoudre à des maux nécessaires :
Bélise
Retirons nous, fuyons, j'entends nos adversaires ; Veuille après tant de maux le destin par pitié, Favoriser en nous l'amour et l'amitié.
Scène 3
Rosandre, Almedor
Rosandre
Ha monsieur on nous trompe, et cette belle flamme, Éclate en leur discours sans échauffer leur âme : Le visage et le coeur se trouvent différents, Au mépris du respect qu'on doit rendre aux parents. Quelque mauvais dessein occupe leur pensée ; De quelques traits cachés ils ont l'âme blessée ; Et malgré l'artifice on voit paraître au jour, Au lieu d'un légitime un illicite amour. Ô siècle malheureux ! où les enfants rebelles, Rompent de justes lois pour des lois criminelles ; Adorent leur caprice et d'un coeur abattu, S'éloignent du sentier où guide la vertu. Mais si faut-il rebelle et peu discrète fille, Dont le crime ternit l'éclat de ma famille ; Si faut-il obéir, il est temps désormais ; Et ployer (en un mot) ou rompre sous le faix.
Almedor
Saisi d'étonnement, l'âme toute confuse ; Considérant le bien que Philante refuse ; (Bien qui sans le flatter est sans comparaison) Je vois que cet infâme a perdu la raison.
Rosandre
Il a plutôt perdu sa franchise et son âme ; Sans doute que son coeur brûle d'une autre flamme.
Almedor
Il la devait éteindre et brûler aujourd'hui D'un feu qui contentât vous et moi comme lui.
Rosandre
Il aime un autre objet qu'il trouve plus aimable.
Almedor
Ce choix fait sans le mien ne peut qu'être blâmable ; Et de quelque côté qu'il se puisse ranger, Sans perdre infiniment, il ne saurait changer.
Rosandre
Votre seule bonté fait naître votre estime.
Almedor
En voyant votre fille on la voit légitime.
Rosandre
Elle n'est qu'une souche, et sa témérité, Recevra de ma part ce qu'elle a mérité.
Almedor
Philante est seul coupable.
Rosandre
Elle est seule insolente ; De me désobéir et refuser Philante.
Almedor
Une juste colère y porte ses esprits ; Cet aveugle insensible a causé son mépris ; Mais bien qu'il soit sans yeux, mais bien qu'il me trahisse ; Puis que je l'ai promis il faut qu'il obéisse ; Ainsi que l'art d'aimer, je sais l'art de punir. Mais que veulent ces gens que j'aperçois venir ?
Scène 4
Philante, Oronte, Braside, Clorian, Rosandre, Almedor
Philante
Voyons ce beau Philante.
Oronte
Amour veut que j'espère.
Braside
Le plus haut de ces deux est Monsieur votre père.
Clorian
Ha ! que nous allons voir un trompeur bien trompé ; Il ne voit pas le trait dont il sera frappé.
Rosandre
Ce cavalier n'est point de notre connaissance.
Philante
Puisque c'est de vous seul que je tiens la naissance, Mon père souffrez moi d'embrasser vos genoux ; Je possède l'honneur d'être sorti de vous.
Almedor
Monsieur, que la raison reprenne son usage ; Vous vous laissez tromper aux traits de mon visage ; Je ne vous connais point.
Philante
Et ce fils inconnu, Par vos commandements est ici revenu.
Almedor
On m'appelle Almedor.
Philante
On me nomme Philante.
Rosandre
Ha quelle effronterie !
Almedor
Ô la fourbe excellente ! Certes, je manque d'yeux, et j'ai les sens troublés. Bien loin d'être mon fils, si vous lui ressemblez.
Philante
Cet instinct que Nature aux animaux octroie, A fait qu'à votre abord j'ai tressailli de joie.
Almedor
La raison qui me guide en ce dangereux pas, Fait en vous écoutant que je ne tressauts pas.
Philante
Si devriez vous sentir dedans cette aventure, Ces puissants mouvements que donne la nature.
Almedor
Ayant l'esprit tranquille et le jugement sain ; Je ris sans m'étonner de ce plaisant dessein.
Philante
Quoi ! Vous me soupçonnez d'inventer ce langage ?
Almedor
Quoi, vous croyez duper un homme de mon âge ?
Philante
Si dedans ce discours je vous ose mentir, Puisse en ce même instant la terre m'engloutir.
Almedor
Si je crois aux serments dont je sais la malice, Que ma simplicité cède à votre artifice. Cherchant à me tromper votre esprit cherche un point. Qu'indubitablement il ne trouvera point.
Philante
Ha ! Que vous me donnez une douleur amère ; Voyez en mon visage un portrait de ma mère.
Almedor
Ma femme et ce portrait ne tenaient rien d'égal ; Et s'il est fait pour elle, il lui ressemble mal.
Philante
Que je suis malheureux !
Almedor
Que vous êtes coupable !
Philante
D'un si lâche projet me croyez vous capable ?
Almedor
Oui de le commencer ; mais non de le finir.
Philante
Quelque soit l'imposteur que ce bras doit punir, Si faut-il que sa fourbe à la fin soit connue ; Et que la vérité paroisse toute nue : Voyons-le ce Philante, auteur de mon souci.
Almedor
Avertissez mon fils ; et qu'il descende ici.
Rosandre
Faites venir encor Luciane.
Oronte
Ha ! Braside, Verrai-je sans mourir cette belle homicide ? Verrai-je ce méchant ? verrai-je ce voleur ? Dont l'injuste plaisir a causé ma douleur ? Qui prend le nom d'un autre, et l'innocence opprime Sans lui faire sentir la peine de son crime ? Chacun excusera mon amoureuse erreur ; Respect, retire toi ; laisse agir ma fureur.
Braside
Faites que la raison soit toujours la plus forte ; Soyez Maître de vous au mal qui vous transporte ; Domptez vos sentiments et voyons terminer, Le combat de ces deux qui vous doit couronner.
Clorian
Chassez de votre esprit le soin qui l'importune ; Offrez plutôt des voeux à la bonne fortune ; Car si Philante seul vous fait craindre aujourd'hui, Oronte encor un coup, je vous réponds de lui.
Rosandre
Quelque soit le dessein que vous ayez en l'âme, Vous n'en pouvez tirer que du mal et du blâme. Celui qui vous abuse et qui me fait ce tort, N'a point assez de front pour souffrir mon abord : Un coup d'oeil seulement le remplira de glace.
Almedor
Philante ; un inconnu veut occuper ta place ; Il dit être toi même ; et le veut soutenir ; Viens défendre ton droit, et le faire punir.
Scène 5
Bélise, Philante, Clorian, Oronte, Rosandre, Almedor, Doriste, Luciane, Braside
Bélise
Ô Dieu !
Philante
C'est elle !
Clorian
Ô Ciel ! Quelle aventure étrange ?
Oronte
Est-ce ainsi qu'on punit ? est-ce ainsi qu'on se venge ? Ils se trouvent amis par un sort hasardeux ; Mais Braside, n'importe, ils sont trois et nous deux :
Rosandre
Monsieur, à dire vrai, leur amitié m'étonne :
Almedor
Je ne puis exprimer le mal qu'elle me donne.
Philante
Il est temps d'éclaircir un mystère caché Et d'obtenir pardon si nous avons pêché.
Bélise
La belle que j'amène, étant de notre ligue, Son intérêt m'oblige à démêler l'intrigue : Laissez moi donc parler, m'ayant donné sa foi, Dessous votre congé ; n'est-elle pas à moi. En puis-je disposer ?
Rosandre
Elle est à vous Philante ;
Bélise
Usant comme je dois, d'une chose excellente ; Je vous la donne Oronte : ou plutôt par mes mains, [H] Vous la donne celui qui commande aux humains.
Rosandre
Hélas ! Qu'ai-je entendu ?
Almedor
Bon Dieu, quelle insolence.
Clorian
Que votre étonnement soit suivi du silence : Prêtez moi donc l'oreille, et me veuillez ouïr ; Peut-être mon discours vous pourra réjouir. Ce Philante est ma soeur ; qu'un feu qui la consomme, Fait paraître en ce lieu dessous l'habit d'un homme ; Aimant le vrai Philante, et quittant ma maison ; Mais cette histoire est longue, et n'est pas de saison : Il suffit de savoir que celui qu'elle estime, Est du brave Almedor l'héritier légitime ; Oui, celui qui lui parle est votre unique enfant ; Désormais d'en douter la raison vous défend.
Doriste
Il est vrai, Monseigneur, c'est votre fils unique : Et si vous m'accusez je reste sans réplique ; J'ai failli, je l'avoue ; avec affliction ; Mais ce ne fut pourtant qu'a bonne intention.
Almedor
Pardonne mon cher fils ce que je viens de dire : J'en ai du repentir, et ma bouche en soupire ; Celle qui m'a trompé me peut bien excuser ; Car à tant de vertus que peut-on refuser ?
Philante
Je ne saurais parler dans ce plaisir extrême ; Vous n'êtes point trompé, car Bélise est moi-même ; Et si votre vouloir s'accorde à mon amour, Une seconde fois, je vous devrai le jour.
Clorian
Que si vous redoutez quelque désavantage ; Et la naissance illustre, et le riche partage, D'agréer leurs désirs, pour ma soeur vous semond ; Puisqu'elle est comme moi de la Maison d'Armont : Maison assez connue, et qui dans la Province, Ne voir rien dessus soi que le pouvoir du Prince.
Almedor
Rosandre, vous voyez que les fatalités, Ne tombent point d'accord avec nos volontés ; Que le Ciel tout puissant autrement en dispose ; Et que le destin rit de ce que je propose. Si bien que c'est à nous de ployer sagement ; Mais ne soyez point triste en mon contentement ; Vous recouvrez un fils en recevant Oronte :
Oronte
Qui frappé dans le coeur du bel oeil qui le dompte, N'aura jamais de soin en s'en laissant ravir, Que celui de vous plaire, honorer et servir.
Rosandre
Levez vous ; j'y consens ; enfin ma résistance, Cessera de lutter contre votre constance : Si vous êtes contents, je le suis désormais.
Oronte
Souvenir de mes maux ne revenez jamais.
Luciane
Mon père, pardonnez à mes fautes passées.
Rosandre
Ma fille, assurez vous qu'elles sont effacées.
Almedor
Vivez tous quatre heureux, et que Doriste aussi, S'assure du pardon que je lui donne ici.
Philante
Auteur de mes plaisirs, ainsi que de ma vie, Pourrai-je vous servir comme j'en ai l'envie ?
Bélise
Et fille, comme fils, oserai-je espérer, Que votre affection puisse encore durer ?
Almedor
Sachez que fils, et fille, et Philante, et Bélise, Vous avez sur mon coeur toute puissance acquise.
Rosandre
Allons, il se fait tard ; le souper nous attend.
Braside
Satisfaisons le corps si l'esprit est content.
Bélise
Plus à loisir mon frère, il faut...
Clorian
Fermes la bouche : Votre choix était juste, et mon jugement louche ; Ne mêlons rien d'amer avec cette douceur ; Oublions l'un et l'autre, et nous aimons, ma soeur.
Luciane
Et bien jaloux Oronte, étiez vous raisonnable ? Votre faute commise est elle pardonnable ? Ce soupçon mal fondé n'est-il pas criminel ? Et n'en aurez vous point un remords éternel ? Méritai-je du blâme ou bien de la louange ? Suis-je inconstante enfin ? Reprochez moi mon change ; Voyez si ce rival n'avait pas bien de quoi, Troubler votre repos en ébranlant ma foi ! Mais demandant pardon ma bonté vous l'accorde ; Et ma justice cède à ma miséricorde : Oui, je veux oublier ces soupçons superflus ; Si vous me promettez de n'y retomber plus.
Oronte
Rare et divin esprit, savant en l'art de feindre, Vous vous plaignez premier pour m'empêcher de plaindre ; Vous avez fait la faute, et vous m'en accusez ; Elle m'a pensé perdre, et vous l'autorisez ; Vous demandez raison, et je vous la demande : Mais il faut obéir puisqu'on me le commande ; Soit ; donnez le pardon, que vous avez promis, À ce crime d'amour que vous avez commis. Mais non ; refuser moi cette juste allégeance ; Afin que cent baisers m'en fassent la vengeance.
Luciane
Vous êtes en colère, et vous me menacez ?
Oronte
Le champ nous est ouvert, allons-y ; c'est assez.