Le Fou par Amour
Scène 1
Dumont, Lisette
Elle fait quelques pas pour sortir.
Dumont
Qui ? Moi, servir un sou !
Lisette
Je le veux.
Dumont
En honneur, Cela me coûte un peu.
Lisette
Consulte mieux ton coeur : J'ai répondu de toi. Dans l'instant, ma maîtresse Va venir en ces lieux, et de tous tes devoirs Elle pourra t'instruire.
Dumont
Ah ! C'est avec tristesse Que je me place ici.
Lisette
J'oubliais. Tous les soirs, Tu sais que dans sa chambre on enferme ton maître : Tu rempliras ce soin ; il est très important.
Dumont
Vous me quittez déjà ?
Lisette
Mais on m'attend peut-être.
Dumont
Lisette, de grâce, un instant. Devant servir Dorval, dites-moi son histoire ; Je la sais imparfaitement.
Lisette
J'y consens, non sans peine, et tu pourras m'en croire : Retracer son malheur est un nouveau tourment. Dorval se signala dans la guerre dernière ; Mais ardent, intrépide, et moins chef que soldat, Un jour, on le laissa mourant dans un combat. Il eût terminé sa carrière, Quand un hasard propice, en ce moment fatal, L'amena dans cet hôpital. Tu sais qu'il est servi par ces soeurs charitables, Qui rendent au malheur des soins si respectables, Dont la religion est dans sa pureté, En bornant leur devoir à tant d'humanité. Une d'elles, c'était la soeur Adélaïde, Ayant pris ses vertus et son âme pour guide, À vingt ans, dans ce lieu de mort, de piété, Avait enseveli sa grâce et sa beauté. Un ensemble enchanteur d'agréments, d'innocence, D'esprit et d'enjouement, que paraît la décence ; L'âme la plus sensible, un coeur fait pour aimer ; C'est ainsi que le ciel se plut à la former : Douce, compatissante, à son devoir fidèle, Aucune de ses soeurs n'approchait de son zèle ; Oubliant et son sexe et sa faible santé, Sa force se doublait par son humanité, Et l'être tourmenté d'une horrible souffrance, Se sentait soulagé par sa seule présence.
Dumont
Ah ! Que ce récit est touchant ! Oui, sans avoir connu cet objet attachant, Un coeur sensible doit comprendre Qu'on l'adorait sans pouvoir s'en défendre.
Lisette
Dorval, percé de coups, fut remis à ses soins ; Sans elle il eût péri : nous en fûmes témoins. Comment exprimerai-je un dévouement si tendre ? Il semblait que ses jours des siens dussent dépendre. Quels pénibles instants ! Que de nuits sans repos, Consacrés à le plaindre, à soulager ses maux ! Le ciel ne rendit pas son espérance vaine ; Il voulut couronner tant de soins, tant de peine, Et Dorval, né sensible, en conservant le jour, Vit la reconnaissance allumer son amour. Longtemps Adélaïde, à ses devoirs fidèle, Partageant une flamme et si pure et si belle, Résistant à Dorval, combattant son projet, Dans le fond de son coeur sut cacher son secret. Mais tout cède à l'amour, à la persévérance. Elle voulut enfin couronner sa constance.
Dumont
Lisette, que ce jour pour lui dut être beau ! L'amour vint de l'hymen allumer le flambeau ?
Lisette
Non. Jamais le bonheur est-il long dans la vie ? Adélaïde, hélas ! des longtemps affaiblie, Sent d'affreuses douleurs ; on la secourt en vain : Ce mal terrible augmente ; il finit son destin. Peins-toi Dorval, son désespoir, sa rage : De sa raison il perd l'usage, Et ce dernier malheur est peut-être un bienfait ; Car, de sa passion, il croit revoir l'objet. L'imagination, l'effort de sa pensée Toujours offre à ses yeux cette image tracée ; Dans les mêmes habits, avec les mêmes traits Qui doivent de son coeur ne s'effacer jamais. Il est heureux, et croire voir sans cesse L'objet qu'il adorait, suffit à sa tendresse ; Il lui parle, l'appelle encore en son sommeil ; La même illusion l'attend à on réveil.
Dumont
On dit qu'il suit partout cette image si chère.
Lisette
Le lieu qui la retrace est celui qu'il préfère.
Dumont
Il s'expose, en suivant l'ombre qui le conduit.
Lisette
Rien n'arrête ses pas ; sitôt qu'il la poursuit, Nous l'observons sans cesse : un laquais qui le quitte, À ces soins importants ne mettait nulle suite ; Mais me voilà tranquille, il est entre tes mains.
Dumont
Pourquoi votre maîtresse a-t-elle à ses destins Pris autant d'intérêt ?
Lisette
Jeune, veuve, sensible, Libre de tout lien qui pouvait l'empêcher De lui rendre des soins, il était impossible Qu'un aussi grand malheur ne sût pas la toucher. D'ailleurs, Dorval paraît plus tranquille auprès d'elle : Pour causer avec lui, chaque jour, il l'appelle. La conversation n'a jamais qu'un sujet, Et son Adélaïde en est toujours l'objet.
Dumont
D'où vient donc ce penchant ?
Lisette
Quelquefois il me semble Qu'à celle qu'il aimait ma maîtresse ressemble : Me rappelant ses traits, j'y pensais aujourd'hui. Personne qu'elle ici n'a de crédit sur lui... Il se peut que Dorval, par cette ressemblance, Pour ma maîtresse éprouve un invincible attrait : Sans en chercher la cause, il n'en sent que l'effet. Peut-elle s'en douter ?
Dumont
Je la vois qui s'avance.
Scène 2
Lisette, La Comtesse, Dumont
Lisette
Madame, vous voyez l'homme que j'ai promis ; Il se nomme Dumont, est fidèle, soumis. À mille qualités, il joint beaucoup d'adresse.
Avec embarras.
La Comtesse
Dumont, l'on vous a dit combien je m'intéresse À celui près de qui l'on vient de vous placer ; À lui-même, jamais il ne faut le laisser, Ce serait dangereux. La place est difficile À bien remplir ; car, il est même utile Qu'il ne se doute pas qu'on l'observe en tous lieux : Il y faut de l'adresse et le suivre des yeux. À son coeur tourmenté la solitude est chère ; La troubler trop souvent, le mettrait en colère, Et cet état peut nuire à sa santé. Du reste, il est très doux et rempli de bonté, Reconnaissant des soins que pour lui l'on veut prendre. Je crois que... de l'aimer on ne peut se défendre.
Dumont
À mes devoirs plus j'ai pensé, Plus j'en vis l'importance, et même ai balancé S'il fallait accepter cet emploi difficile ; Mais sentant qu'en ces lieux je puis vous être utile, Et touché du récit que Lisette m'a fait, Je me suis décidé : je serai satisfait Si mes soins, mes efforts, répondent à mon zèle.
La Comtesse
Ah ! Je n'en doute pas. Voyez donc avec elle Où peut être Dorval... J'attends mon père ici.
Dumont
Je cours à mon devoir.
Dumont et Lisette sortent.
Lisette
Madame, le voici.
Scène 3
Mondor, La Comtesse
Ils s'asseyent sur le tronc d'arbre.
Mondor
Je vous trouve à propos ; ici calmes, tranquilles, Nous causerons en paix ; tous détours inutiles Sont indignes d'un père aussi tendre que moi : Je vais être de bonne foi. Depuis qu'en mon château, par pure bonhomie, Par pitié, j'ai logé l'infortuné Dorval, Vous le savez, je n'eus point d'autre envie Que de tout essayer pour soulager son mal. Peut-être faudra-t-il un jour que je déteste Cette complaisance funeste.
La Comtesse
Ah ciel ! Serait-il vrai ?
Mondor
Puissai-je me tromper !
La Comtesse
Ah ! De grâce ! Parlez, expliquez ce mystère.
Mondor
Calmez-vous donc. Écoutez-moi, ma chère : En vous voyant d'abord vous occuper De donner à Dorval mille soins estimables, Je ne pus les trouver dangereux, condamnables. Je reconnus votre âme, et je me dis souvent : C'est un bonheur, et ma fille, à présent, A peu d'intérêt dans sa vie ; Rien en ces lieux ne la diversifie : Obligeante, sensible, un soin aussi touchant, En occupant son coeur, satisfait son penchant.
La Comtesse
Eh bien ! Mon père ?
Mondor
On s'aveugle sans cesse ; C'est un malheur de la tendresse : Ne nous éclairant pas, elle sert de bandeau. Dans mon coeur tout-à-coup un sentiment nouveau, À ma sécurité m'arracha non, sans peine. Souvent, le hasard nous amène Un moyen d'éclairer notre faible raison. Un jour, je vous vis seule, auprès de la maison, Et Dorval vous quittait : votre âme était émue ; Quelques pleurs de vos yeux coulèrent à ma vue : Jugez si mon coeur fut inquiet, attendri ; Vous étiez seule, et vous aviez rougi.
La Comtesse
Mon père...
Mondor
Ah ! Mon enfant, jugez de mes alarmes. Jamais cette rougeur, votre embarras, vos larmes, Ne sortirent depuis de mon coeur attristé. Vainement, mille fois, je me suis répété, Que ce que je craignais n'était qu'une chimère : Plus j'observe votre âme avec les yeux d'un père, Et plus d'un sentiment qui me ferait frémir Les symptômes secrets semblent se découvrir. S'il en est temps, fuyez un danger qui m'accable, Un danger que je crois peut-être inévitable. Ciel ! Aimer... qui ? Cet être malheureux, Que l'amour pour une autre embrase de ses feux ; Qui n'a plus sa raison, et qu'un tendre délire, Sans doute avec le temps au tombeau doit conduire ?
La Comtesse
Que dites-vous ? Vous déchirez mon coeur.
Mondor
Voulez-vous faire mon malheur, En bravant, sans prudence, une inutile flamme ?
Avec embarras.
L'air confus.
La Comtesse
Écoutez-moi mon père, et lisez dans mon âme. Je l'avouerai. Dès le premier moment Que j'aperçus Dorval, un secret sentiment, De soulager ses maux, sut m'inspirer l'envie. Était-il un malheur plus rare, plus touchant ? Cherchant à l'adoucir, je suivais mon penchant : De mes premiers progrès, mon âme fut ravie : Pouvais-je calculer et mes soins et mon temps ? D'abord il eut quelques instants : Bientôt, j'y consacrai ma vie. Sans rien examiner, sans descendre en mon coeur, De Dorval seul consultant le bonheur, Il me devint plus cher, plus je lui fus utile. Oui, pour moi le bonheur habita cet asile, Dès l'instant que Dorval, plus calme, plus à lui, De mes secours enfin, me parut attendri : Quel moment pour mon coeur ! Qu'il m'était nécessaire ! Ce fut, je crois, le jour dont me parlait mon père. Dorval, qui jusques-là ne me connut jamais, Se rendit à ma voix, et reconnut mes traits ; Ses yeux fixaient encor son image fidèle : Il la voyait toujours, mais il me parlait d'elle : Pour la suivre... Il semblait plus triste, en me quittant ; Au moins, pour lui, j'étais un être intéressant ; Et sans doute qu'alors vous me vîtes, mon père ?
Mondor
Mais croyez-vous me rassurer, ma chère ? Ah ! Jugez quels combats s'élèvent dans mon coeur ! Je voudrais n'exister que pour votre bonheur, Et mon trop de prudence a déchiré votre âme. Pourrais-je condamner une naissante flamme, Qui deviendrait le charme de vos jours ? Vous ne le croyez pas. Je chérirai toujours Les moyens que je vois d'embellir votre vie. Secourons, guérissons Dorval ; c'est mon envie. Ah ! S'il pouvait un jour faire votre bonheur, (Fût-ce une illusion) je chéris cette erreur. Mais si rien ne détruit son délire funeste, S'il va de sa raison altérer ce qui reste, Quel avenir pour vous !
La Comtesse
Pourquoi vous alarmer ? Mon coeur concevrait-il jamais une chimère ?
Mondor
Ma fille, qui ne sait ce que c'est que d'aimer ? Combien notre raison, alors si nécessaire, Loin de nous secourir, nous fuit facilement !
La Comtesse
Je ne crains plus d'autre tourment Que de me voir cause de votre peine. Pour une crainte, hélas ! chimérique, incertaine, Abandonner Dorval à son malheureux sort ! Ah ! Que deviendrAit-il ? Par une affreuse mort, Il perd ce qu'il aimAit, et l'être qui lui reste PourrAit le fuir !... Jamais... À ce dessein funeste Avez-vous pu songer !...
Scène 4
Dumont, Mondor, La Comtesse
Dumont
Monsieur, le médecin Voudrait...
Mondor
Qu'il vienne. Il croit voir un moyen D'empêcher de Dorval la cruelle insomnie.
La Comtesse
Il lui rend mille soins.
Mondor
J'espère en son génie. Où votre maître est-il ?
Dumont
Tourmenté par son mal, Il est sur le bord du canal, Les yeux fixés sur l'eau, croyant y voir l'image...
La Comtesse
Ô ciel ! L'y laisser seul !
Il sort.
Dumont
Non, non : sur le rivage, Lisette est avec lui ; j'y retourne à l'instant.
Scène 5
Mondor, La Comtesse
Mondor
Ma fille, nous n'avons pu causer qu'un moment. Nous voir interrompus, m'a paru bien pénible ; Mais nous continuerons, et le plutôt possible.
La Comtesse
Ah ! Que mon coeur voudrait croire avoir mérité De retrouver en vous cette tendre bonté !
Scène 6
La Comtesse, Un Médecin, Mondor
La Comtesse
Comment le trouvez-vous, aujourd'hui ?
Un Médecin
Plus tranquille. Plus que jamais, je crois utile De ne pas le contrarier : En voulant jusqu'ici chercher à le distraire, Nous n'avons fait que lui déplaire. À présent, il faut essayer De le livrer à son idée. D'abord, son âme entière en sera possédée : N'y trouvant plus d'obstacle, on ne peut en douter, Il sentira bientôt sa solitude ; Il a besoin de vous, j'ose le répéter : Il faut qu'il vous demande.
La Comtesse
Avec exactitude, Je veux suivre ce plan.
Mondor
Il vient ; éloignons-nous.
Le médecin et Mondor sortent par le côté opposé à celui où doit venir Dorval.
La Comtesse
Je vous suis à l'instant, pour causer avec vous.
Scène 7
La Comtesse
Dorval paraît.
Dumont paraît dans le fond du théâtre.
La Comtesse
Quel jour mon père a fait luire au fond de mon âme ! De ma tendre pitié, pourrait naître une flamme !... J'ose à peine y penser. Cher Dorval ! Ton malheur Ne suffisait-il pas pour déchirer mon coeur ? Ah ! Fallait-il encore... Le voici... Son délire L'empêche de me voir... Allons... il faut souscrire À ce qu'on a vouli. L'éviter aujourd'hui !... Mais, ciel ! Je le crois seul... Dumont est avec lui.
Scène 8
Dorval, Dumont
Dumont paraît, de temps en temps, sur le théâtre, rentre de même dans la coulisse, et paraît ne pas perdre son maître de vue. Dorval doit être dans une espèce de négligé. Il faut qu'on voie de l'égarement dans ses yeux, et qu'il semble toujours fixer un objet qui change cependant de place, et qui, dans ce moment, suivant son idée, va rentrer dans le couvent.
Il s'assied sur le tronc d'arbre.
Après un moment de silence.
Dumont, dans ce moment, paraît dans le fond du théâtre.
À Dumont qui parait, et qu'il amène vis-à-vis le tronc d'arbre où il était assis.
Après un moment de silence.
En montrant l'hôpital.
Dorval
Quoi ! Déjà me quitter, ma chère Adélaïde ! Nous n'étions réunis que depuis un moment ! Je vois l'intérêt qui te guide. Oui, ton âme toujours sent un secret tourment, Lorsque des malheureux, dont tu sèches les larmes, Tu t'éloignes un seul instant. Je voulais te gronder ; toujours tu me désarmes : Y songer est un crime, et mon coeur s'en repent. Assieds-toi près de moi ; plus près, je t'en conjure, Ne fût-ce qu'un instant : que ton amant te jure... Eh bien ! Te refuser à mon empressement ! C'est moi... C'est ton ami, ton époux, ton amant. Mais aujourd'hui, pourquoi me parois-tu plus belle ? Tout seul, hélas ! Faut-il donc t'admirer ! De ton regard touchant, à plaisir m'enivrer !... Quelqu'un vient dans ces lieux ; il faut que je l'appelle... Monsieur, Monsieur, si jamais la beauté Eut quelqu'attrait pour vous, regardez ce que j'aime : Je la vis, l'adorai : vous en ferez de même. Vous croyez voir une divinité ? Non, c'est Adélaïde à la terre rendue... Jusqu'au coeur le plus froid s'attendrit à sa vue : La mort, l'affreuse mort voulut trancher ses jours ; Mais l'amour, mais moi seul, par les plus prompts secours, J'enlevai cette proie à la Parque cruelle... Ah ! Regardez comme elle est belle ! Si je ne l'eusse pas arrachée au cercueil, Tout l'univers était en deuil. La nature, toujours, de ses dons trop avare, Ne produit pas deux fois une femme si rare. Ah ! Si vous connaissiez toutes ses qualités... Près d'elle sûrement, à présent vous restez ? Dans tous les coeurs vous la verrez placée. Savez-vous... qu'on n'a plus qu'une seule pensée ; Elle est dans chaque bouche, occupe chaque esprit : De son éloge ici tout retentit... Remarquez son inquiétude ; Elle veut nous quitter : ah ! Sa tendre habitude En est seule la cause : en écoutant son coeur, Elle cherche à rentrer dans ce lieu de douleur.
Dumont
Ah ! Son égarement soulage au moins son âme !... Quel nouveau sentiment et l'irrite et l'enflamme ?
Dorval
Si je l'eusse perdu, quel serait mon malheur ! Vous le figurez-vous ?... L'excès de ma douleur Au tombeau devait me conduire... Exister sans la voir !
Dumont
Que ce tendre délire Est touchant !
Dorval
Qu'avez-vous ?... Vous répandez des pleurs : De chagrins, comme moi, votre âme est obsédée. Vous ne m'étonnez point... Il est de tels malheurs, Qu'on ne peut même pas en supporter l'idée... Pourquoi donc la pleurer ? Nous ne craignons plus rien. Je la vois ; oui, voilà l'objet pur et céleste, Que le ciel me rendit. Ô mon souverain bien !
Dans ce moment, Dorval, qui était à genoux, se relève ; il a l'air de croire que l'image de sa maîtresse s'éloigne ; il la suit, et passe devant Dumont, sans le voir.
Dumont
Cette image si chère est tout ce qui lui reste.
À Dumont.
Il entre dans le couvent, croyant suivre son image.
Dorval
Tu ne peux t'arrêter plus longtemps... Sois tranquille ; Je ne te retiens plus... Vas... mon coeur est docile : Seul, je voudrais toujours et t'entendre et te voir. Mais je te rends à ton devoir... Pardon, pardon, Monsieur, si je m'en vais si vite : Vous voyez... pour la suivre, il faut que je vous quitte.
Scène 9
Dumont
Dumont
Sa douce illusion l'entraîne et le conduit : Il s'éloigne, en croyant suivre ce qu'il chérit ; Rien ne l'arrêterait...
Scène 10
La Comtesse, Dumont
La Comtesse paraît, et entrant sur le théâtre, approche avec précaution, voulant que Dorval ne la voie pas.
La Comtesse
Dumont... et votre maître, Il n'est plus dans ces lieux ?
Dumont
Il vient de disparaître.
La Comtesse
Quoi, seul ?
Dumont
Il est entré dans le couvent : Vous savez qu'on l'y veille.
La Comtesse
Il est bien prudent De ne pas le quitter : mon âme n'est tranquille Que lorsque je le sais avec vous.
Dumont
Je le suis.
La Comtesse
De sa douceur n'êtes-vous pas surpris ? Quel être intéressant !... Souvent, il est docile, Il fait ce que l'on veut... Je l'ai bien évité : On l'a voulu... Vous l'avez écouté... Prononçait-il mon nom ?... Son tourment, l'habitude De me voir, le portait peut-être à me chercher. Ah ! Répondez avec exactitude.
Dumont
Je n'ai pas remarqué.
Haut.
La Comtesse
Ciel ! Tâchons de cacher Tout le mal qu'il me fait. Fermez bien cette porte : Vous viendrez m'avertir avant qu'il ne ressorte.
Scène 11
La Comtesse
Dumont entre dans l'hôpital et referme la porte sur lui.
En regardant la porte de l'hôpital.
La Comtesse
Il faut me l'avouer : ah ! Ce n'est plus pour lui Que je cherche à le voir ; il me semble aujourd'hui, Que les momenTs ont une année... Quoi ! Parce qu'il s'éloigne... Ah ! quelle destinée ! Si ton ombre plaintive, en ce lieu vient errer, Adélaïde, hélas ! que peux-tu désirer ? Il t'aimait, tu péris ; sa raison l'abandonne : Adorant ton image, il ne connaît personne ; Sa bouche, de ton nom, vient remplir les forêts ; Ses yeux ne peuvent plus se peindre que tes traits. Si ta mort fut affreuse, il se peut qu'on l'envie : Ces tendres souvenirs valent cent fois la vie.
Scène 12
Un Médecin, La Comtesse
Un Médecin
Dorval me suit, Madame ; il est dans des transports Que je n'ai pu calmer, malgré tous mes efforts : Il vous nommait, dans son délire ; Vous seule apporterez du calme à son esprit.
La Comtesse
Ne vous trompez-vous pas ? Vous croyez qu'il désire De me voir ?
Un Médecin
J'en suis sûr. Deux fois, Dorval a dit : « Amour ! Quel doux moment ! Ah ! Ma chère comtesse ! Que ne partagez-vous mes transports, mon ivresse ! »
À part.
La Comtesse
Allons, puisqu'il le faut, ici je vais rester. Pour soulager ses maux, rien ne doit me coûter.
Un Médecin
Tant qu'il ne fait que voir cette image adorée, D'un charme doux et pur son âme est enivrée, Et ce bonheur secret absorbe son esprit ; Sans éclats, sans transports, tout seul il en jouit ; Mais s'il croit, un instant, entendre ce qu'il aime Répondre à son amour, soudain, hors de lui-même, Il a besoin de vous, pour épancher son coeur : En vous le confiant, il sent mieux son bonheur. Livrez-vous moins à la tristesse ; À vos tendres bontés joignez un peu d'adresse, Calculez jusqu'aux soins qu'à Dorval vous offrez, Temps, douceur, patience, et vous le guérirez.
La Comtesse
Cet être malheureux est d'autant plus à plaindre, Qu'égaré par sa passion, En voulant le guérir, nous avons même à craindre Que son bonheur ne tienne à son illusion.
Un Médecin
Non, non, ne craignez rien.
La Comtesse
Vivons donc d'espérance.
Un Médecin
Je vous laisse avec lui ; je le vois qui s'avance.
Scène 13
La Comtesse, Dorval
Dumont ressort aussi de l'hôpital, et voyant que Dorval est avec la Comtesse, il les laisse ensemble.
La Comtesse
Il me cherche, dit-il... Ah ! Ce n'est pas pour moi : Il faut le secourir ; je m'en suis fait la loi.
Il aperçoit l'image d'Adélaïde, et prend la main de la Comtesse, croyant être entre elle et Adélaïde.
Dorval
Quand je vole à tes pieds, objet que je révère, Je crois être suivi de la nature entière ; Et si je vois quelqu'un prendre un autre chemin, Je suis prêt à lui dire (en plaignant son destin) Où peux-tu donc aller ? Arrête, sois fidèle ; Sais-tu que ce sentier te conduira loin d'elle ? Tu te trompes ; crois-moi, oui, reviens sur tes pas : Que vas-tu devenir ? Tu ne la verras pas... Eh bien !... Où donc est-elle ?... Elle échappe à ma vue : Elle venait ici... Qu'est-elle devenue ?... Je la suivais... Cherchons... Ah ! Nous voilà tous trois ; Que j'étais malheureux !... Au moins, pour cette fois, Je ne vous quitte plus... Puis-je exister loin d'elle ? Ma vie est un tourment...
La Comtesse
Si tendre, si fidèle, En la voyant, rien ne manque à vos voeux.
Dorval
Que je suis loin encor de me trouver heureux ! Ici, je sens toujours une douleur secrète... J'en demande la cause à mon âme inquiète... Connaissez mon supplice et mon affreux tourment. Vous voyez ce que j'aime... Eh bien ! Dans le moment Où je veux m'enivrer des feux qu'elle partage, Mes mains semblent, hélas ! N'embrasser qu'un nuage. La cruelle m'évite. Enfin, depuis deux ans, Elle s'est refusée à mes empressements. Qu'ai-je fait ?... Vous savez à quel point je l'adore ; Fut-il amant plus tendre... Eh bien !... Je puis encore Être heureux, malgré ses rigueurs ; Lorsque l'on peut la voir, est-il quelques malheurs ?
La Comtesse
Près de l'objet aimé, notre douleur s'efface.
Dorval
Qui ne la vit jamais, ne connaît pas la grâce ; Tout artiste qui fut à l'immortalité, L'eût prise pour modèle, en traçant la beauté. Quoi ! L'amour, qui, par elle, a de si sûres armes, Permettra-t-il au temps de détruire ses charmes ? Ne laissera-t-il pas à la postérité Ce chef-d'oeuvre enchanteur de la divinité ?
La Comtesse
Son portrait... l'avez-vous ?
Dorval
Qui l'eût fait, cet ouvrage ? Qui pouvait imiter ce céleste visage ? Le charme de ses traits est surtout dans son coeur ; J'ai dû plus aisément renoncer au bonheur De posséder une image si chère : Je sens que, dans l'absence, un portrait peut nous plaire ; Mais vous voyez... je ne la quitte pas.
La Comtesse
J'eus donc tort ?
Dorval
Pourquoi donc ?
La Comtesse
Quel est mon embarras ?
Dorval
Parlez ; ah ! parlez...
La Comtesse
Empressée De soulager vos maux, il vint dans ma pensée D'essayer, en secret, de dessiner les traits Que vous me dépeignez...
Dorval
Comment...
La Comtesse
Que je voyais. De ma tendre amitié pour vous offrir un gage, D'Adélaïde, hier, ma main traça l'image... Bien... imparfaitement...
Dorval
Quel bonheur ! Ah ! Grands Dieux ! De ce travail charmant enchantez donc mes yeux.
La Comtesse
Adélaïde est là... Vous le disiez vous-même ; Que peut faire un portrait, près de l'objet qu'on aime ?
Dorval
Songez qu'il est de vous... Seule, dans l'univers, Vous avez pu la peindre. Hélas ! Si je la perds, Ne fût-ce qu'un moment... Ah ! Jugez quel service... Courons, volons, voyons, abrégez mon supplice.
Dumont sort.
La Comtesse
Dumont, apportez-moi mes cartons, mes dessins.
Dumont revient, apporte le carton de dessins de la Comtesse, et sort. La comtesse s'assied sur le tronc d'arbre. Dorval se précipite à côté d'elle, et lui laisse à peine le temps d'ouvrir le carton, et voulant l'ouvrir lui-même.
Dorval
Quelles délices !... Ciel !... De tes attraits divins, L'univers pourra donc se former une idée ; Ton image céleste, à leurs voeux accordée, Ira porter partout l'ivresse et le bonheur : J'en remplirai le monde ; ah ! Qu'il tarde à mon coeur !... Ah ! Que de temps perdu !
La Comtesse
Ne jugez que mon zèle, Vous voyez que je suis bien loin de mon modèle.
Dorval
N'importe, l'on retrouve encore en ce portrait, Un charme doux, piquant, une grâce, un attrait, Que le meilleur pinceau ne peut jamais atteindre Qu'en voulant imiter sa beauté.
La Comtesse
J'ai pu craindre Que cette faible ébauche, en profanant ses traits, Ne déplût à vos yeux.
Dorval
De vous... Jamais, jamais... Mais, écoutez... ô ma charmante amie ! Ô vous ! Qui devenez nécessaire à ma vie.
La Comtesse
Serait-il vrai ?
En montrant son image.
Dorval
Corrigeons ce dessin : Ah ! Par mes yeux, voyez ce que j'adore ; Oui, laissons nos regards s'en pénétrer encore... Mon coeur conduira votre main.
La Comtesse
Par ce moyen, je suis plus sûre De pouvoir approcher au moins de la nature.
Dorval reste en contemplation devant son image ; la Comtesse le tire de sa rêverie.
Dorval
Sous le pinceau, souvent un défaut disparaît. N'omettons rien, je la veux comme elle est : Peu m'importe, en effet, qu'il lui manque une grâce ; Et je serai jaloux si votre art la remplace. Donnez plus de douceur encore à son regard ; Ses yeux sont trop ouverts... Et cet heureux hasard, Qui plaça sous sa bouche une tache légère, Vous pouvez l'oublier... Cruelle !... Elle sait plaire, Même par ses défauts... Elle est brune, et pourtant, Remarquez bien ses yeux ; ils sont d'un bleu charmant ; Oui, presque comme vous... En effet, plus j'y pense, Je trouve entre vous deux, beaucoup de ressemblance ; Vous seule approchez d'elle...
Avec embarras.
La Comtesse
Ah ! Voyez : est-ce mieux ? Que ne puis-je imiter ce qui charme vos yeux...
Dorval
Tourne les yeux sur nous, de grâce !... Je t'en prie ! Loin de moi... Si longtemps, quoi ! Ton coeur les oublie.
La Comtesse
Comme elle était aimée !...
Après avoir fixé ses regards sur le portrait, il se lève précipitamment, avec l'apparence du délire.
Dorval
Avec tant de beauté... Dans son ajustement, plus de simplicité ; Lorsqu'il a quelque éclat, c'est elle qui le donne ; L'enchantement qui règne en sa personne, Se communique à tout ce qui peut l'approcher ; Sa grâce est son secret ; cessons de le chercher. Ciel ! Quel nuage épais vient obscurcir ma vue ! Où suis-je ?... Où la trouver ?
Il regarde du côté de la forêt.
La Comtesse
Que mon âme est émue !
Il a l'air d'écouter.
Dorval
N'entends-je pas sa voix ?... Adélaïde !...
La Comtesse
Hélas !...
Il s'enfonce avec précipitation dans la forêt. Dumont paraît du côté opposé du théâtre, et le suit dans le bois, sans être vu.
Dorval
Oui, c'est elle, écoutez... Je vole sur ses pas. Arrête... Écoute-moi, quoi ! Tu me fuis, cruelle !
La comtesse revient tristement se rasseoir sur le tronc d'arbre.
Elle jette les yeux sur le portrait d'Adélaïde, et l'éloigne.
Elle s'abandonne au plus grand désespoir ; elle s'assied ; sa tête tombe sur ses genoux.
La Comtesse
Dorval !... Dorval !... En vain, je le rappelle ! Par d'assez rudes coups, éprouve-t-il mon coeur ? Dieux cruels !... Cette image ajoute à ma douleur. Je ne puis plus cacher le tourment qui m'accable. Un désespoir affreux... Quoi ! Mon coeur est coupable ! Oui ! Je le suis ; oui, j'aime à me le répéter. Cher Dorval !... Non, sans lui, je ne puis exister. Pour toi, ce sentiment ne peut avoir de charmes ; Vois du moins ma douleur, mes regrets... Vois mes larmes ! Elles ne finiront qu'à mon dernier soupir ; Leur source est dans mon coeur, rien ne peut les tarir.
Scène 14
Un Médecin, Mondor, La Comtesse
Le médecin et Mondor entrent par le côté opposé où est sorti Dorval.
Ils avancent, et il aperçoit la Comtesse.
Un Médecin
Allons, approchons-nous, tâchons de le distraire : Madame votre fille aisément sait lui plaire, En se prêtant sans cesse à son illusion ; Mais trop flatter sa passion Peut être dangereux... Il n'est plus avec elle...
Mondor
Ma fille... En quel état... Ciel !...
Voyant son père, en se levant.
Elle voit que son père va regarder le portrait qu'elle vient de faire ; elle le prend principalement pour le cacher.
La Comtesse
Quelle voix m'appelle ? Oh ! Mon père... pardon... j'étais, je dessinais... Non. J'allais dessiner.
Mondor
Mon enfant, je voudrais Deviner le sujet... Vous cachez votre ouvrage À moi...
La Comtesse
C'est une ébauche...
Mondor
Ah ! Toujours votre usage Fut de me consulter. Vos talents sont à moi.
La Comtesse
Mon père !... Eh bien, je vais être de bonne foi.
Mondor
Oui ; mais votre douleur... d'où vient-elle, ma chère ?
La Comtesse
Nous parlions du dessin... Écoutez-moi, mon père. Pour Dorval, vous savez tout ce que peut mon coeur. J'ai cru que je ferais peut-être son bonheur, En recherchant les traits de celle qu'il regrette.
Un Médecin
Le ciel vous inspira... Cette idée est parfaite.
Mondor
Eh bien !...
Elle lui montre son dessin.
La Comtesse
Eh bien, mon père, en voyant par ses yeux, J'ai tracé ce portrait...
En examinant, tour à tour, le visage de sa fille et le portrait.
Mondor
Que je suis curieux ! Ne me trompai-je pas ? En croirai-je ma vue ? Ce sont-là tous vos traits.
La Comtesse
Que mon âme est émue !
Mondor
Jugez...
Un Médecin
Mais en effet, c'est un portrait parlant. Il ne peut, d'après vous, être plus ressemblant.
La Comtesse
Quel prodige, mon père ! Et pourrai-je le croire ?
Dans ce moment, le médecin a l'air de ne plus écouter la conversation, et paraît pensif.
Mondor
Plus j'y songe à prèsent, je crois que ma mémoire Me dit que j'entendis Dorval, plus d'une fois, Parler de cette ressemblance.
La Comtesse
Ô ciel ! S'il était vrai !... Quelle vaine espérance !
Un Médecin
Oui, suivons ce projet... Une secrète voix Me dit qu'il guérira cette âme si sensible.
La Comtesse
Hélas ! Qu'entends-je ? Est-il possible ?
Un Médecin
Quelle douce espérance !... Écoutez, écoutez. Ce portrait... Ce rapport... Déjà vous concevez... Que vous manque-t-il donc pour être Adélaïde A ses yeux ?... Ah ! peut-être... Un rien !
La Comtesse
Soyez mon guide.
Il veut l'entraîner dans le couvent.
Un Médecin
Paraissez sous le voile et l'habit d'une soeur : Par ce prestige heureux, venez frapper son coeur. Ce couvent... et vos traits... l'heure, tout favorise Un dessein que le ciel semble nous inspirer. Ne perdons point de temps...
La Comtesse
Laissez-moi respirer
Un Médecin
Suspendre, balancer !... Monsieur...
Mondor
Que j'autorise...
Un Médecin
Oui monsieur, il le faut ; oui, c'est même un devoir.
Mondor
Quoi !.. Ce qu'elle se doit... Son sexe... Il faut prévoir...
Un Médecin
Tout est prévu, Monsieur ; lorsque l'on sauve un homme, L'humanité vous presse : en son nom, je vous somme De secourir cet être malheureux. À ce moyen puissant, que le moment m'inspire, Osez vous refuser... Osez donc me le dire, Et vous en répondrez.
La Comtesse
Ah ! Dieux !
Montrant la Comtesse.
Un Médecin
Que craignez-vous ? La calomnie ? Un coeur tel que le sien peut en braver les traits... Madame votre fille y répond par sa vie : On peut bien l'offenser ; mais la ternir, jamais.
Mondor
Je me sens entraîné...
Mondor embrasse sa fille, qui s'est jetée dans ses bras.
Un Médecin
Si cette ressemblance, Si de ces traits touchants la divine puissance Pouvaient rendre à Dorval l'objet qu'il a perdu, Ne devrait-elle pas lui consacrer sa vie ? Pourriez-vous empêcher qu'un saint noeud ne les lie ? Ah ! vous mêlez vos pleurs...
Mondor
Venez, je suis rendu.
Dumont paraît.
La Comtesse
Au destin qui m'attend... c'en est fait, je me livre.
Un Médecin
Ah ! J'aperçois Dumont... Je vais bientôt vous suivre.
Scène 15
Un Médecin, Dumont, Dorval
Un Médecin
Dumont, un seul instant... pouvez-vous m'écouter ? Votre maître...
Dumont
En ce lieu, je puis bien m'arrêter ; Car je le vois d'ici, poursuivant son image Dans le bosquet voisin... et je l'observerai...
Un Médecin
Depuis longtemps, c'est assez son usage, De venir dans ces lieux, le soir.
Dumont
Je vous dirai Qu'à juger par le calme où semble être son âme, Sûrement son attrait va le conduire ici.
Un Médecin
Ah ! Partagez l'espoir qui m'enflamme ! Peut-être nous allons le guérir. Mon ami, Vous saurez nos projets.
Dumont
Se peut-il ?
Un Médecin
Le temps presse. Quand Dorval reviendra, jetez les yeux sans cesse Sur la porte de ce couvent ; La comtesse doit y paraître Sous un heureux déguisement. Lors, par un cri, soudain obligez votre maître De fixer ses regards...
Dumont
Oui, oui, je vous entends.
Il fait quelques pas, et revient.
Un Médecin
Il faut qu'Adélaïde à ses yeux se retrace. S'il voulait s'éloigner, retenez-le, de grâce ; Essayez-le du moins... Songez, dans ces instants, Que plus vous feindrez...
Dumont
Quoi...
On entend la voix de Dorval, dans le bois, qui parle à son image. Le médecin, qui allait entrer dans le couvent, s'arrête pour l'écouter.
Un Médecin
D'être frappé vous-même, Plus son illusion lui peindra ce qu'il aime.
Dorval
Que peux-tu redouter de ma brûlante ardeur ? Tes regards n'ont-ils pas purifié mon coeur ?... Fuir, parce que ce voile, un instant, se soulève... Ta pudeur le remplace, et rien ne te l'enlève.
Dumont
Il approche. Écoutez.
Un Médecin
Je cours tout préparer.
Dumont
Quel moment ! Je le crains, et vais le désirer.
Scène 16
Dorval, Dumont
Dumont est dans le fond du théâtre. Il dit ces premiers vers dans la coulisse. Un extérieur plus calme ; il adresse la parole à l'image d'Adélaïde.
Dorval
Viens voir finir le jour... Par sa tendre lumière, La lune va le remplacer : Aimes-tu sa clarté ? Mon âme la préfère À l'éclat du soleil...
Dumont
Si j'osais avancer... Je crains qu'il ne s'éloigne...
Après un moment de silence.
Il reste en contemplation.
Lisette entrouvre la porte du couvent. Dumont la voit, court à elle.
Dorval
Ah ! reste, reste encore ! Adelaïde... Ici, voyons lever l'aurore. Habitants de ces bois, témoins de mon bonheur, Ô vous, qu'un doux sommeil empêche de m'entendre ! Auriez-vous cru que rien augmentât mon ardeur ?... Ah ! demain... Cependant vous me verrez plus tendre... Arrête... Vois notre ombre... Il faudrait la fixer... Nos bras... vois-les s'ouvrir... pour mieux s'entrelacer...
Scène 17
Dumont, Lisette
Dumont
Eh bien ! Dans quel moment...
Lisette
Dumont, que fait ton maître ?
Dumont
Tu le vois absorbé dans ses réflexions. Un peu de calme suit tant d'agitations.
Lisette
Écoute : ma maîtresse à ses yeux doit paraître, Dès que de ce couvent la porte s'ouvrira, Et ce signal t'avertira : Je viens t'en prévenir. Adieu, le temps s'avance.
Dumont
Puisse le ciel remplir notre espérance !
Scène 18
Dorval, Dumont, La Comtesse, Un Médecin
Dorval
Ah ! Je suis aujourd'hui moins content de tes yeux ; Ils paraissent distraits, semblent ne pas m'entendre. Ah ! Dis encore : je t'aime... Hier, tu disais mieux ; Imite-moi, tâche d'être aussi tendre. Tu souris... Que dis-tu ?... Non, c'est de bonne foi. Je te trouve bien loin d'aimer autant que moi. Tu t'éloignes toujours... Qui t'alarme ? À cette heure, Tout dort dans cette heureuse et tranquille demeure.
Dumont
Que les moments sont longs !...
Il regarde autour de lui, et aperçoit Dumont.
Dumont s'éloigne ; il le retient.
Dumont a l'air de s'éloigner ; mais, dès que Dorval ne le voit plus, il se rapproche du couvent.
Dorval
Crains-tu quelque regard ? Quelqu'un pourrait-il, par hasard... Éloignez-vous, Monsieur, je vous supplie. Vous ne connaissez pas toute sa modestie. Venez-vous enlever ces instants à mon coeur ? Ah ! Croyez-moi, fuyez... respectez mon bonheur... N'allez pas soupçonner sa vertu, sa décence... Ces moments sont bien doux, mais remplis d'innocence. Non, ne le retiens pas ; seul je veux t'adorer. Et ta voix et tes traits... jusques à ta pensée... Tout, tout est à moi ; seul, je veux m'en pénétrer. Des regards curieux mon âme est offensée. T'idolâtrer est le sort de mon coeur, Sa gloire, son instinct, sa vie et son bonheur. Vois l'entier abandon de toutes mes pensées : En foule, dans mon coeur, par ma flamme pressées, Elles volent vers toi, toi seul est leur objet : Pour vivre de tes jours, le destin m'avait fait... Grands dieux ! Je vois couler tes larmes... Ange du ciel, qui réunis les charmes D'une mortelle à ceux de la divinité, Tu fais honneur à la nature : Même en aimant, tu restas pure ; Des dons que tu reçus, le moindre est la beauté. Oui, mon respect égale ma tendresse. Même emporté par la plus douce ivresse, Dans l'instant que je cherche à voler dans tes bras, La vénération vient arrêter mes pas. Par toi, l'amour donna de la vie à mon âme. Objet rare et divin, délices de mes jours !... Quel regard !... On ne peut le contempler toujours ; Il pénètre, il consume : à sa céleste flamme, Le feu du ciel peut seul se comparer. Mon coeur se meurt à te trop admirer ; Il exhale vers toi trop de son existence.
Dumont
Son délire s'accroît. Dieux ! Quelle est sa souffrance !
Il regarde le couvent avec enthousiasme.
Il s'approche du couvent, ayant l'air d'y entraîner son image. La porte s'ouvre ; la Comtesse paraît sous l'habit d'Adélaïde. En voyant la comtesse, en voyant son image.
Dorval
Je ne sais : en mon coeur, un noir pressentiment, Que je repousse en vain, m'alarme en ce moment. Je suis si malheureux... Mais ton âme est émue... Pourquoi sur ce couvent toujours fixer la vue ? Je me plais à le voir ; je me plais à penser Que dans ce lieu si cher, nous vîmes commencer Ces premiers sentiments, délices de nos âmes, Que le temps ne changea qu'en de brûlantes flammes. Mais toi, je sais pourquoi tu le chéris... Eh bien ! J'en suis jaloux. Paix... oui... tu m'as promis De me donner ta main... Tes moments, mon amie, N'appartiennent qu'à moi... Quitte, je t'en supplie, Cet état, cet habit... Si, si... C'est décidé. Quoi ! Tu peux balancer ! Ah !... Tout m'est accordé. Toi, qui reçus du ciel une âme vive et tendre ; Toi, qui seule pouvais m'attacher, me comprendre, Donne, donne ta main... Pose-là sur mon coeur ; Il brûle, il se consume... Ah ! Sens-tu son ardeur ? Tout l'anime, l'irrite... et rien ne peut l'éteindre. Oui, tu dois la sentir... et ce feu doit l'atteindre. Ô délire soudain !... Je ne me connais plus... Et ma raison s'égare en désirs superflus. Quels sentiments confus dans mon âme oppressée ! Un jour nouveau m'éclaire... Ô sublime pensée ! Ah !... Si de notre amour ce fut-là le berceau, Jurons que de tous deux il sera le tombeau. Viens, gravons sur l'airain, sous cette voûte sainte : Ou a mêlé leur cendre en cette même enceinte. Adélaïde !... Ah ciel !... Voyez-vous... Ah ! Grands dieux ! Est-ce toi... Est-ce toi ?
La Comtesse
Cher Dorval !
Il tombe dans les bras de Dumont, la Comtesse dans les bras de son père et de Lisette, qui sortait du couvent avec le médecin, à ces derniers vers.
Dorval
J'en vois deux...
Dumont
Il expire. Accourez.
Un Médecin
Il n'est plus d'espérance. Sa douleur nous l'enlève, et finit sa souffrance.