Acte I
Scène 1
Pasquin
Pasquin
Lisette ne vient point : je crois que la friponne A voulu se moquer un peu de ma personne En me donnant tantôt un rendez-vous ici. Pour le coup je m'en vais. Ah ! Ma foi, la voici.
Scène 2
Lisette, Pasquin
Lisette
Mon cher Monsieur Pasquin, je suis votre servante.
Pasquin
Très humble serviteur à l'aimable suivante D'une aimable maîtresse.
Lisette
Un si doux compliment Mérite de ma part un long remerciement ; Mais, pour m'en acquitter, je manque d'éloquence. Vous vous contenterez de cette révérence. Je vous ai fait attendre...
Pasquin
À vous parler sans fard, Ma reine, au rendez-vous vous venez un peu tard.
Lisette
J'aurais voulu pouvoir un peu plus tôt m'y rendre.
Pasquin
Autrefois j'étais vif, et j'enrageais d'attendre ; Rien ne pouvait calmer mes désirs excités ; Mais l'âge a mis un frein à mes vivacités.
Lisette
Si bien que vous voilà devenu raisonnable ?
Pasquin
Et j'en suis bien honteux.
Lisette
Honteux d'être estimable ?
Pasquin
Oui, de l'être avec vous ; et je lis dans vos yeux Qu'avec moins de raison je vous plairais bien mieux.
Lisette
À moi ? Je vous fuirais, si vous étiez moins sage.
Pasquin
Me voilà donc au fait, et j'entends ce langage. Vous me trouvez trop vieux pour être un favori, Et de moi vous ferez un honnête mari. Je me sens pour ce titre un fond de patience Dont vous pourrez bientôt faire l'expérience.
Lisette
Vous vous trompez bien fort : car je ne veux De vous ni faire mon amant, ni faire mon époux.
Pasquin
Que me voulez-vous donc ? Quel sujet nous assemble ?
Lisette
Je veux que nous tenions ici conseil ensemble.
Pasquin
Sur quoi ?
Lisette
Sur votre maître et ma maîtresse.
Pasquin
Eh bien ?
Lisette
Traitons cette matière, et ne nous cachons rien. Tous deux à les servir étant d'intelligence, Nous leur pourrons tous deux être utiles, je pense.
Pasquin
Votre idée est très juste ; elle me plaît.
Lisette
Tant mieux. Le Comte votre maître est froid et sérieux, Et, depuis trois grands mois qu'avec nous il demeure, Je n'ai pas encor pu lui parler un quart d heure. Quel est son caractère ? Entre nous, j'entrevois Que ma maîtresse l'aime ; et cependant je crois Qu'il ne doit pas longtemps compter sur sa tendresse : Car, avec de l'esprit, du sens, de la sagesse, Des grâces, des attraits, elle n'a pas le don S'aimer avec constance. Avant qu'aimer, dit-on, Il faut connaître à fond : car l'amour est bien traître. Pour Isabelle, elle aime avant que de connaître ; Mais son penchant ne peut l'aveugler tellement Qu'il dérobe à ses yeux les défauts d'un amant. Les cherchant avec soin et les trouvant sans peine, Après quelques efforts sa victoire est certaine ; Honteuse de son choix, elle reprend son coeur, Et l'on voit à ses feux succéder la froideur ; Sur le point d'épouser, elle rompt sans mystère.
Pasquin
Voilà, sur ma parole, un plaisant caractère. Un coeur tendre et volage, un esprit vif, ardent Jusqu'à l'étourderie, et toutefois prudent ; Coquette au par-dessus.
Lisette
Non, point capricieuse, Point coquette, et surtout point artificieuse. Elle aime tendrement, et de très bonne foi ; Mais cela ne tient pas. Maintenant dites-moi Toutes les qualités du comte votre maître. C'est pour le mieux servir que je veux le connaître. Sans deviner pourquoi, j'ai du penchant pour lui, Et vous l'éprouverez même dès aujourd'hui. S'il a quelques défauts, empêchons ma maîtresse De s'en apercevoir, et fixons sa tendresse. Mais découvrez-les-moi pour me mettre en état De faire que l'hymen prévienne cet éclat.
Pasquin
Instruit de vos desseins, je parlerai sans craindre, Et de la tête aux pieds je vais vous le dépeindre. Ses bonnes qualités seront mon premier point ; Ses défauts, mon second. Je ne vous cache point Que je serai très court sur le premier chapitre, Très long sur le dernier. Premièrement, son titre De comte de Tufière est un titre réel, Et son air de grandeur est un air naturel : Il est certainement d'une haute naissance.
Lisette
C'est l'effet du hasard. Passons.
Pasquin
Toute la France Convient de sa valeur, et, brave confirmé, Parmi les gens de guerre il est très estimé. Il fera son chemin, à ce que l'on assure. Il est homme d'honneur ; on vante sa droiture. Quoique vif, pétulant, il a le coeur très bon. Voilà mon premier point.
Lisette
Passons vite au second.
Scène 3
Pasquin, La Fleur, Lisette
Pasquin
Ah ! Te voilà, La Fleur ? Que fait monsieur le Comte ?
La Fleur
Il joue ; et, qui plus est, il y fait bien son compte : Car il va mettre à sec un franc provincial, Au moins aussi nigaud qu'il me paraît brutal ; Notre maître, tandis qu'il jure et se désole, Embourse son argent sans dire une parole.
Pasquin
Pourquoi viens-tu sitôt ?
La Fleur
Pour un dessein que j'ai.
Pasquin
Quel dessein ?
La Fleur
Je vous viens demander mon congé.
Pasquin
À moi ?
La Fleur
Sans doute. Autant que je puis m'y connaître, Vous êtes factotum de monsieur notre maître. On n'ose lui parler sans le mettre en courroux : Il faut par conséquent que l'on s'adresse à vous.
Pasquin
Tu me surprends, La Fleur, je te croyais plus sage. Servir monsieur le comte est un grand avantage. Pourquoi donc le quitter ? Éclaircis-moi ce point.
La Fleur
C'est que vous parlez trop, et qu'il ne parle point.
Lisette
Le trait est singulier, et la plainte est nouvelle.
La Fleur
Tel que vous me voyez, ma chère demoiselle, Vous ne le croiriez pas, on me prend pour un sot ; Et mon maître, en trois mois, ne m'a pas dit un mot.
Pasquin
Que t'importe cela ?
La Fleur
Comment donc, que m'importe ? Peut-il avec ses gens en user de la sorte ? Que je sois tout un jour dans son appartement, Il ne daignera pas me gronder seulement ; Et j'ai quitté pour lui la meilleure maîtresse... Qui voulait qu'on parlât, et qui parlait sans cesse. On ne s'ennuyait point. Tous les jours, tour à tour, Elle nous chantait pouille avant le point du jour. C'était un vrai plaisir.
Lisette
Tu veux donc qu'on te gronde ?
La Fleur
Je ne hais point cela, pourvu que je réponde. Répondre, c'est parler. Encor vit-on. Mais bon ! Avec monsieur le comte on ne dit oui ni non ; Il ne dit pas lui-même une pauvre syllabe. Oh ! J'aimerais autant vivre avec un arabe. Cela me fait sécher, cela me pousse à bout ; Moi, qui dis volontiers mon sentiment sur tout, Le silence me tue, et... vous riez ?
Lisette
Achève.
La Fleur
Si je reste céans, il faudra que je crève.
Lisette
Que j'aime sa franchise et sa naïveté !
La Fleur
Foi de garçon d'honneur, je dis la vérité.
Pasquin
Notre maître à ses gens fait garder le silence ; Mais ils sentent l'effet de sa magnificence ; Bien nourris, bien vêtus, et payés largement.
La Fleur
Eh ! Tout cela pour moi n'est point contentement.
Lisette
Enfin, il faut qu'il parle ; et c'est là sa folie.
La Fleur
Autrement je succombe à la mélancolie. J'eus un maître autrefois que je regrette fort, Et que je ne sers plus, attendu qu'il est mort. Il ne me faisait pas de fort gros avantages, Il me nourrissait mal, me payait mal mes gages ; Jamais aucun profit, et souvent en hiver Il me laissait aller presque aussi nu qu'un ver ; Mais je l'aimais. Pourquoi ? C'est qu'il me faisAit rire, Et que de mon côté je pouvais tout lui dire. Il m'appelait son cher, son ami, son mignon ; Et nous vivions tous deux de pair à compagnon. Mais, pour monsieur le comte, au diantre si je l'aime ! Il est toujours gourmé, renfermé dans lui-même, Toujours portant au vent, fier comme un écossais. Je ne puis le souffrir, à vous parler français ; Et, dût-il m'enrichir, que le diable m'emporte Si je voulais servir un maître de la sorte !
Pasquin
Patience ; à ta face on s'accoutumera, Et tu verras qu'un jour monsieur te parlera. Mais ne t'échappe point. Attends l'heure propice. Depuis dix ans au moins je suis à son service, Et n'ose lui parler que par occasion.
Lisette
Ce pauvre garçon-là me fait compassion. Faites que l'on lui dise au moins quelques paroles.
La Fleur
Tenez, j'aimerais mieux deux mots que deux pistoles.
Pasquin
J'y ferai de mon mieux.
La Fleur
Enfin point de milieu ; Il faut ou qu'on me parle, ou qu'on me chasse. Adieu. Voilà mon dernier mot ; c'est moi qui vous l'annonce ; Et je parlerai, moi, si je n'ai pas réponse.
Scène 4
Pasquin, Lisette
Pasquin
J'ai pitié, comme vous, de ce pauvre La Fleur.
Lisette
Le comte de Tufière est donc un fier seigneur ?
Pasquin
C'est là mon second point.
Lisette
Fort bien.
Pasquin
Sa politique est d'être toujours grave avec un domestique. S'il lui disait un mot, il croirait s'abaisser ; Et qu'un valet lui parle, il se fera chasser : Enfin, pour ébaucher en deux mots sa peinture, C'est l'homme le plus vain qu'ait produit la nature. Pour ses inférieurs plein d'un mépris choquant, Avec ses égaux même il prend l'air important ; Si fier de ses aïeux, si fier de sa noblesse, Qu'il croit être ici-bas le seul de son espèce ; Persuadé d'ailleurs de son habileté, Et décidant sur tout avec autorité ; Se croyant en tout genre un mérite suprême ; Dédaignant tout le monde, et s'admirant lui-même ; En un mot, des mortels le plus impérieux, Et le plus suffisant, et le plus glorieux.
Lisette
Ah ! Que nous allons rire !
Pasquin
Et de quoi donc ?
Lisette
Son faste, Sa fierté, Ses hauteurs, font un parfait contraste Avec les qualités de son humble rival, Qui n'oserait parler de peur de parler mal, Qui par timidité rougit comme une fille, Et qui, quoique fort riche et de noble famille, Toujours rampant, craintif, et toujours concerté, Prodigue les excès de sa civilité ; Pour les moindres valets rempli de déférences, Et ne parlant jamais que par ses révérences.
Pasquin
Oui, ma foi, le contraste est tout des plus parfaits, Et nous en pourrons voir d'assez plaisants effets. Ce doucereux rival, c'est Philinte, sans doute ? Mon maître d'un regard doit le mettre en déroute.
Lisette
Mais ce comte si fier est donc bien riche aussi ? Du moins il le paraît.
Pasquin
Riche ? Non, dieu merci : Car c'est là, quelquefois, ce qui rabat sa gloire ; Et tout son revenu, si j'ai bonne mémoire, Vient de sa pension et de son régiment ; Mais il sait tous les jeux et joue heureusement : C'est par là qu'il soutient un train si magnifique.
Lisette
Et faites-vous fortune ?
Pasquin
Oui, par ma politique. Avec moi quelquefois il prend des libertés. Je le boude, il sourit. Mes dépits concertés, Un air froid et rêveur, quelques brusques paroles, L'amènent où je veux. Par quatre ou cinq pistoles Il cherche à m'apaiser, à me calmer l'esprit ; Et, comme j'ai bon coeur, son argent m'attendrit.
Lisette
Vous m'avez mise au fait et je vais vous instruire. Le comte va bientôt lui-même se détruire Dans l'esprit d'Isabelle ; oui, soyez-en certain, S'il ne lui cache pas son naturel hautain. Elle est d'humeur liante, affable, sociable : L'orgueil est à ses yeux un vice insupportable ; Et, malgré les grands biens qui lui sont assurés, Son air et ses discours sont simples, mesurés, Honnêtes, prévenanTs et pleins de modestie.
Pasquin
Si bien qu'avec mon maître elle est mal assortie ?
Lisette
Il aura son congé s'il ne se contraint point. Donnez-lui cet avis.
Pasquin
Il est haut à tel point...
Lisette
J'entends du bruit. Je crois que c'est notre vieux maître. Ne me laissez pas seule avec lui.
Pasquin
Ce vieux reître Est-il si dangereux ?
Lisette
À cinquante-cinq ans, Il est plus libertin que tous nos jeunes gens ; Et, ce qui me surprend, c'est que son fils Valère A toute la sagesse et la vertu d'un père.
Scène 5
Lisimon, Lisette, Pasquin
courant à Lisette
Lisimon
Bonjour, ma chère enfant ; embrasse-moi bien fort. Comment donc, tu me fuis ?
Lisette
Réservez ce transport pour madame.
Lisimon
Eh ! Fi donc ! Tu te moques, je pense ? J'arrive de campagne, et, plein d'impatience De te revoir, j'accours... Quel est ce garçon-là ? Tête à tête tous deux ? Je n'aime point cela. Je gage qu'avec lui tu n'étais pas si fière ?
Lisette
Nous nous entretenions du comte de Tufière, Son maître.
Lisimon
Ce seigneur que l'on m'a proposé Pour ma fille ?
Pasquin
Oui, monsieur.
Lisimon
Je suis très disposé, Sur ce qu'on m'en écrit, à le choisir pour gendre ; On me le vante fort, et l'on me fait entendre Qu'il est homme d'honneur, de grande qualité. Mais est-il vif, alerte, étourdi, bien planté, Bon vivant ? Car je veux tout cela pour ma fille.
Pasquin
Vous faites son portrait, et c'est par là qu'il brille.
Lisimon
Bon. Aime-t-il la table, et boit-il largement ?
Pasquin
Diable ! Il est le plus fort de tout le régiment. Il a fait son chef-d'oeuvre en Allemagne, en Suisse.
Lisimon
Voilà mon homme. Il faut que l'autre déguerpisse.
Lisette
Qui, Philinte ?
Lisimon
Lui-même. Il me cajole en vain. C'est un homme qui met le tiers d'eau dans son vin. Ce fade personnage, en ses façons discrètes, Me donne la colique à force de courbettes. Mon gendre buveur d'eau ! Fût-il prince, morbleu ! Je le refuserais. Nous allons voir beau jeu : Car ma femme, dit-on, le destine à ma fille. Sait-elle que je suis le chef de ma famille, Le monarque absolu d'elle et de mes enfants, Que j'en veux disposer ? Mais est-elle céans ?
Lisette
Oui, monsieur.
Lisimon
Tu diras à ma chère compagne Qu'il faut que dès ce soir elle aille à la campagne.
Lisette
Et pourquoi donc ?
Lisimon
Pourquoi ? C'est que je suis ici. Belle demande !
Lisette
Mais...
Lisimon
Dans cette maison-ci Nous sommes à l'étroit et trop près l'un de l'autre, Et l'on travaille à force à rebâtir la nôtre. Mon hôtel sera vaste, et je prendrai grand soin Que nos appartements se regardent de loin, Afin qu'un même toit elle et moi nous assemble Sans nous apercevoir que nous logions ensemble.
Lisette
Je vais voir si madame est visible.
Lisimon
Non, non ; J'ai deux mots à te dire. Et toi, sors, mon garçon. Va-t'en chercher ton maître en toute diligence : Il faut qu'incessamment nous fassions connaissance.
Lisette
Son maître va rentrer.
Pasquin
Et je l'attends ici.
Lisimon
Va l'attendre dehors. Décampe.
Scène 6
Lisimon, Lisette
Lisimon
Dieu merci, Nous sommes tête à tête, et ma vive tendresse... Où vas-tu donc ?
Lisette
Je vais rejoindre ma maîtresse, Elle m'appelle.
Lisimon
Non.
Lisette
Ne l'entendez-vous pas ?
Lisimon
Moi ! Point.
Lisette
Moi, je l'entends, et j'y cours de ce pas.
Lisimon
Qu'elle attende.
Lisette
Monsieur, voulez-vous qu'on me gronde ?
Lisimon
Qui l'oserait céans ? Je veux que tout le monde T'y regarde en maîtresse, et me respecte en toi ; Que femme, enfants, valets, tout t'obéisse.
Lisette
À moi, Monsieur ? Y pensez-vous ?
Lisimon
Oui, ma petite reine ; De mon coeur, De mes biens, je te rends souveraine.
Lisette
Ce langage est obscur, et je ne l'entends pas.
Lisimon
Je m'en vais m'expliquer. Charmé de tes appas, J'ai conçu le dessein de faire ta fortune. Pour nous débarrasser d'une foule importune, Je te veux à l'écart loger superbement. Les soirs, j'irai chez toi souper secrètement ; Je ferai tous les frais d'un nombreux domestique, D'un équipage leste autant que magnifique ; Habits, ajustements, rien ne te manquera ; Et sur tous tes désirs mon coeur te préviendra : M'entends-tu maintenant ?
Lisette
Oui, monsieur, à merveille.
Lisimon
Et ce discours, je crois, te chatouille l'oreille ? Que réponds-tu, ma chère, à ces conditions ?
Lisette
Je ne puis accepter vos propositions, Monsieur, sans consulter une très bonne dame Que j'honore.
Lisimon
Et qui donc ?
Lisette
Madame votre femme.
Lisimon
Comment, diable, ma femme !
Lisette
Oui, monsieur, s'il vous plaît. À ce qui me regarde elle prend intérêt, Et je ne doute point qu'elle ne soit ravie De me voir embrasser ce doux genre de vie.
Lisimon
Te moques-tu ?
Lisette
Je vais aussi prendre l'avis De ma maîtresse, et puis de monsieur votre fils. Tous trois, édifiés, à ce que j'imagine, Du soin que vous prenez d'une pauvre orpheline, Seront touchés de voir que, lui prêtant la main, Vous la mettiez vous-même en un si beau chemin, Et qu'à votre âge, enfin, votre charité brille Jusqu'à les ruiner pour placer une fille.
Lisimon
Tu le prends sur ce ton ?
Lisette
Oui, monsieur, je l'y prends. Apprenez, je vous prie, à connaître vos gens. Un coeur tel que le mien méprise les richesses, Quand il faut les gagner par de telles bassesses.
Lisimon
Oh ! Puisque mon amour, mes offres, mes discours, Ne peuvent rien sur toi, je prétends...
Lisette
Au secours !
Lisimon
Quoi ! Friponne, me faire une telle incartade ?
Scène 7
Valère, Lisimon, Lisette
Valère
Mon père, qu'avez-vous ?
Lisimon
Rien.
Valère
Êtes-vous malade ?
Lisimon
Non ; je me porte bien. Que voulez-vous ?
Valère
Qui, moi ? On criait au secours, et, plein d'un juste effroi, Je suis vite accouru.
Lisimon
C'est prendre trop de peine. Lisette me suffit.
Valère
Mais...
Lisimon
Votre aspect me gêne, Sortez.
Valère
Moi, vous quitter en ce pressant besoin ! Je n'ai garde à coup sûr. Lisette, j'aurai soin De monsieur ; sortez vite ; allez dire à ma mère Qu'elle vienne au plus tôt.
Lisimon
Eh ! Je n'en ai que faire, Bourreau.
Lisette
J'y vais.
Lisimon
Demeure. Et toi, sors à l'instant.
Valère
S'il ne tient qu'à cela pour vous rendre content, Lisette restera. Mais aussi je vous jure De ne vous point quitter dans cette conjoncture. Vous voilà trop ému. Vos yeux sont tout en feu. Je crains quelque accident. Asseyez-vous un peu. Vous êtes, je le vois, fatigué du voyage. Il faut vous ménager un peu plus à votre âge. Enverrai-je chercher le médecin ?
En sortant.
Lisimon
Tais-toi. Traître, tu le payeras.
Scène 8
Lisette, Valère
Lisette
Vous voyez ?
Valère
Oui, je vois À quel indigne excès veut se porter mon père. Quel exemple pour moi ! Quel chagrin pour ma mère ! Je ne m'étonne plus si sa faible santé L'oblige à renoncer à la société, Et si, toujours livrée à sa mélancolie, Dans son appartement elle passe sa vie.
Lisette
Je veux sortir d'ici.
Valère
Non, non, ne craignez rien. De mon père, après tout, nous vous défendrons bien.
Lisette
Je le sais ; mais enfin je veux sortir, vous dis-je.
Valère
Songez-vous à quel point votre discours m'afflige ? Oui, si vous nous quittez, je mourrai de douleur. Vous savez mon dessein.
Lisette
Il ferait mon bonheur S'il pouvait s'accomplir ; mais il est impossible. Je sens de vous à moi la distance terrible. Un mariage en forme est ce que je prétends : Vous me le promettez, mais en vain je l'attends. Chaque jour, chaque instant détruit mon espérance. Vos parents sont puissants ; une fortune immense Doit vous faire aspirer aux plus nobles partis : Jugez si vous et moi nous sommes assortis.
Valère
L'amour assortit tout, et mon âme ravie Trouve en vous ce qui fait le bonheur de la vie.
Lisette
Songez que je n'ai rien, et ne sais d'où je sors.
Valère
Esprit, grâces, beauté, ce sont là vos trésors, Vos titres, vos parents.
Lisette
Vous flattez-vous, Valère, De faire à notre hymen consentir votre père ?
Valère
Nous nous passerons bien de son consentement.
Lisette
Oui, vous, mais non pas moi.
Valère
Je puis secrètement...
Lisette
Non, non, ne croyez pas qu'un vain espoir m'endorme. Je vous l'ai dit, je veux un mariage en forme, Et me garderai bien de courir le hasard...
Valère
Vous n'avez rien à craindre, et... que veut ce vieillard ?
Lisette
Tout pauvre qu'il paraît, sa sagesse est profonde, Et c'est le seul ami qui me reste en ce monde. Depuis près de deux ans, cet ami vertueux, Sensible à mes besoins, empressé, généreux, Fait de me secourir sa principale affaire : Je trouve en sa personne un guide salutaire. Laissez-nous un moment, s'il vous plaît.
Valère
De bon coeur ; Mais revenez bientôt me joindre chez ma soeur.
Scène 9
Lycandre, Lisette
Lycandre
Enfin, je vous revois ; cette rencontre heureuse Me comble de plaisir.
Lisette
Moi, je suis bien honteuse Que vous me retrouviez dans l'état où je suis.
Lycandre
Que faites-vous ici ?
Lisette
Je fais ce que je puis Pour me le cacher ; mais...
Lycandre
Quoi ?
Lisette
J'y suis en service.
Lycandre
Juste ciel ! Et c'est donc pour ce vil exercice Que sans m'en avertir vous sortez du couvent ?
Lisette
Autrefois pour me voir vous y veniez souvent ; Mais depuis quelque temps vous m'avez négligée. De plus, ma mère est morte. Inquiète, affligée, N'entendant rien de vous, sans espoir, sans appui, Quelle ressource avais-je en ce cruel ennui ? La fille de céans, à présent ma maîtresse, Mon amie au couvent, sensible à ma tristesse, Sur le point de sortir, m'offrit obligeamment De me prendre auprès d'elle. Elle me fit serment Que je serais plutôt compagne que suivante : Je ne pus résister à son offre pressante. Ce ne fut pas pourtant sans verser bien des pleurs ; Mais mon sort le voulut : et voilà mes malheurs.
Lycandre
Ô fortune cruelle ! Et vous tient-on parole Par de justes égards ?
Lisette
Oui.
Lycandre
Cela me console D'un si triste incident, que j'aurais prévenu Si mes infirmités ne m'eussent retenu Pendant près de six mois dans la retraite Obscure où je mène moi-même une vie assez dure. Si bien que vous voilà plus heureuse aujourd'hui ?
Lisette
Autant qu'on le peut être au service d'autrui.
Lycandre
Hélas !
Lisette
Vous soupirez ? Dans ma triste aventure Je ne sais quel espoir me soutient, me rassure ; Mais je n'ai rien perdu de ma vivacité.
Lycandre
Votre espoir est fondé. Le moment souhaité Peut arriver bientôt. La fortune se lasse De vous persécuter. Mais, dites-moi, de grâce, À qui parliez-vous là, quand je suis survenu ?
Lisette
Au fils de la maison. S'il vous était connu, Vous l'estimeriez fort.
Lycandre
Il a donc votre estime ? Vous rougissez ?
Lisette
Qui, moi ? Me feriez-vous un crime De lui rendre justice ?
Lycandre
Il est jeune, bien fait, Riche ; Il vous voit souvent ?
Lisette
Oui, souvent, en effet.
Lycandre
Vous êtes jeune, aimable, et sans expérience : Voilà bien des écueils.
Lisette
Soyez en assurance. Mon coeur est au-dessus de ma condition. J'ai des principes sûrs contre l'occasion.
Lycandre
J'y compte. Mais enfin que vous dit ce jeune homme ?
Lisette
Il se nomme Valère.
Lycandre
Eh ! Mon Dieu, qu'il se nomme Ou Valère, ou Cléon, que m'importe ? Il s'agit De m'informer à fond des choses qu'il vous dit.
Lisette
Qu'il m'aime.
Lycandre
Est-ce là tout ?
Lisette
Oui.
Lycandre
C'est tout ? Oui, vous dis-je.
Lycandre
Vous me trompez.
Lisette
Eh ! Mais... Ce reproche m'afflige. Eh bien donc, ce jeune homme, à ne rien déguiser, Si j'y veux consentir, m'offre de m'épouser en secret.
Lycandre
En secret ? Il cherche à vous surprendre.
Lisette
Non ; je réponds de lui. Mais, bien loin de me rendre, En acceptant son coeur je refuse sa main, À moins que ses parents n'approuvent son dessein. Ils le rejetteront, je n'en suis que trop sûre ; Et, pour fuir un éclat, monsieur, je vous conjure De me tirer d'ici dès demain, dès ce soir, Pour que Valère et moi nous cessions de nous voir.
Lycandre
D'un sort moins rigoureux ô fille vraiment digne ! Ce que vous exigez est une preuve insigne Et de votre prudence et de votre vertu. Il faut vous révéler ce que je vous ai tu. Vous pouvez aspirer à la main de Valère, Et même l'épouser de l'aveu de son père.
Lisette
Moi, monsieur ?
Lycandre
Je dis plus : ils se tiendront heureux, Dès qu'ils vous connaîtront, de former ces beaux noeuds ; Et, respectant en vous une haute naissance, Ils brigueront l'honneur d'une telle alliance.
Lisette
Vous vous moquez de moi. Pourquoi, jusqu'à sa mort, Ma mère a-t-elle eu soin de me cacher mon sort ? Mon père est-il vivant ?
Lycandre
Il respire, il vous aime, Et viendra de ce lieu vous retirer lui-même.
Lisette
Et pourquoi si longtemps m'abandonner ainsi ?
Lycandre
Vous saurez ses raisons. Mais demeurez ici Jusqu'à ce qu'il se montre, et gardez le silence ; C'est un point capital.
Lisette
Moi, d'illustre naissance ! Ah ! Je ne vous crois point, si vous n'éclaircissez Tout ce mystère à fond.
Lycandre
Non, j'en ai dit assez. Pour savoir tout le reste, attendez votre père. Adieu. Mais dites-moi, le comte de Tufière Demeure-t-il céans ?
Lisette
Oui, depuis quelques mois.
Lycandre
Il faut que je lui parle.
Lisette
Ah ! Monsieur, je prévois Qu'il vous recevra mal en ce triste équipage, Car on me l'a dépeint d'un orgueil si sauvage...
Lycandre
Je saurai l'abaisser.
Lisette
Il vous insultera.
Lycandre
J'imagine un moyen qui le corrigera. Jusqu'au revoir. Songez qu'une naissance illustre Des sentiments du coeur reçoit son plus beau lustre : Pour les faire éclater il est de sûrs moyens ; Et, si le sort cruel vous a ravi vos biens, D'un plus rare trésor enviant le partage, Soyez riche en vertus : c'est là votre apanage.
Acte II
Scène 1
Lisette
Lisette
Dois-je me réjouir ? Dois-je m'inquiéter ? Ce que m'a dit Lycandre est bien prompt à flatter Mon petit amour-propre ; et pourtant plus j'y pense, Et moins à son discours je trouve d'apparence. Le bonhomme, à coup sûr, s'est diverti de moi. Mais non, il m'aime trop pour me railler. Je crois Démêler sa finesse. Il veut me rendre fière Afin que je me croie au-dessus de Valère, Et le vieillard adroit, usant de ce détour, Arme la vanité pour combattre l'amour. Oui, oui, tout bien pesé, m'en voilà convaincue. De toutes mes grandeurs je suis bientôt déchue ! Je redeviens Lisette, et le sort conjuré... Pauvre Lisette ! Hélas ! Ton règne a peu duré ! Je me suis endormie et j'ai fait un beau songe, Mais dans mon triste état le réveil me replonge.
Scène 2
Valère, Lisette
Valère
J'avais beau vous attendre. Eh quoi ! Seule à l'écart ? Qu'y faites-vous ?
Lisette
Je rêve.
Valère
Il faut que ce vieillard Qui vous est venu voir vous ait dit quelque chose D'affligeant.
Lisette
Au contraire.
Valère
Et quelle est donc la cause De votre rêverie ?
Lisette
Un fait qui sûrement Devrait me réjouir ; et c'est précisément Ce qui m'afflige.
Valère
Oh ! Oh ! Le trait, sur ma parole, Est des plus surprenants.
Lisette
Vous m'allez croire folle Sur ce que je vous dis ; et cependant ce trait D'un excès de sagesse est peut-être l'effet.
Valère
Je ne vous comprends point. Expliquez ce mystère.
Lisette
Cela m'est défendu ; mais je ne puis me taire, Et, quoique l'on m'ordonne un silence discret, Je sens bien que pour vous je n'ai point de secret. Je soutiens avec peine un fardeau qui me lasse.
Valère
à la tentation succombez donc, de grâce.
Lisette
C'est le meilleur moyen de m'en guérir, je crois ; Mais, si je vais parler, vous vous rirez de moi.
Valère
Quoi ! Vous pouvez...
Lisette
Jurez que, quoi que je vous dise, Vous n'en raillerez point.
Valère
J'en jure.
Lisette
Ma franchise, Ou, si vous le voulez, mon indiscrétion, Exige de ma part cette précaution ; Au surplus, vous pourrez m'éclaircir sur un doute Qui me tourmente fort. Or, écoutez.
Valère
J'écoute.
Lisette
Ce bonhomme m'a dit... Vous allez vous moquer.
Valère
Eh ! Non, vous dis-je, non.
Lisette
Avant de m'expliquer, Valère, permettez Que je vous interroge. Répondez franchement, et surtout point d'éloge.
Valère
Voyons.
Lisette
Me trouvez-vous l'air de condition Que donne la naissance et l'éducation ? Et croyez-vous mes traits, mes façons, mon langage, Propres à soutenir un noble personnage ?
Valère
Un amant sur ce point est un juge suspect. Mais vous m'avez d'abord inspiré le respect, La vénération. Qui les a pu produire ? Votre rang ? Votre bien ? Plût au ciel ! Je soupire Lorsque je vois l'état où vous réduit le sort. Mais pour vous abaisser il fait un vain effort, Et, de quelques parents que vous soyez issue, Chacun remarque en vous, à la première vue, Certain air de grandeur qui frappe, qui saisit ; Et ce que je vous dis, tout le monde le dit.
Lisette
Ce discours est flatteur ; mais est-il bien sincère ?
Valère
Oui, foi de galant homme.
Lisette
Apprenez donc, Valère, Ce qu'on vient de me dire, et ce qui m'est bien doux, Parce que son effet rejaillira sur vous. Par de fortes raisons, qu'on doit bientôt m'apprendre, On m'a caché mon rang. J'ai l'honneur de descendre D'une famille illustre et de condition, Si l'on n'a point voulu me faire illusion.
Valère
Non, on vous a dit vrai, c'est moi qui vous l'assure, Et j'en ferai serment.
Lisette
Fort bien.
Il se met à genoux.
Valère
Je vous conjure, Charmante Lis... Ô ciel ! Je ne sais plus comment Vous nommer ; mais enfin, je vous prie instamment, Si vous m'aimez encor, d'être persuadée Qu'on vous donne de vous une très juste idée, Et souffrez que l'amour, jaloux de votre droit, Vous rende le premier l'hommage qu'on vous doit.
Lisette
Valère, levez-vous, vous me rendez confuse.
Valère
Quoi ! Vous, servir ma soeur ! Ah ! Déjà je m'accuse D'avoir été trop lent à la désabuser ; À vous manquer d'égards je pourrais l'exposer. Mon père m'inquiète, et je sais que ma mère Quelquefois avec vous prend un ton trop sévère. Je vais donc avertir ma famille, et je crains...
Lisette
Ah ! Voilà mon secret en de fort bonnes mains ! On me défend surtout de me faire connaître. Si vous dites un mot à qui que ce puisse être, Bien loin de me servir...
Valère
Eh bien, je me tairai. Je suis dans une joie... Oh ! Je me contraindrai, Ne craignez rien.
Lisette
Paix donc ! J'aperçois Isabelle.
Scène 3
Valère, Lisette, Isabelle
Valère
Ma soeur, que je vous dise une grande nouvelle !
Lisette
Eh bien, ne voilà pas mon étourdi ?
Valère
Mon coeur Ne peut se contenir. Je sors. Adieu, ma soeur.
Isabelle
Adieu ! Vous moquez-vous ? Dites-moi donc, mon frère, Cette grande nouvelle.
Valère
Oh ! Ce n'est rien.
Isabelle
Valère, Quoi ! Vous me plaisantez ?
Valère
Non, non, quand vous saurez...
Lisette
Allez-vous-en.
Valère
Ma soeur, lorsque vous parlerez À Lisette...
Isabelle
Eh bien donc ?
Valère
Ayez toujours pour elle Le respect...
Isabelle
Le respect ?
Il sort brusquement.
Valère
Oui, car mademoiselle... Je veux dire Lisette, a certainement lieu De prétendre de vous, et de nous tous... Adieu.
Scène 4
Isabelle, Lisette
Isabelle
Je ne sais que penser d'un discours aussi vague ; Qu'en dites-vous ? Je crois que mon frère extravague.
Lisette
Quelque chose à peu près.
Isabelle
Moi, pour vous du respect ! C'est aller un peu loin. Ce discours m'est suspect. Oh çà, conviendrez-vous de ce que j'imagine ?
Lisette
Quoi ?
Isabelle
Mon frère vous aime. Oh ! Oui, oui, je devine, Votre air embarrassé confirme mon soupçon.
Lisette
Et quand il m'aimerait, serait-ce un crime ?
Isabelle
Non. Mais...
Lisette
Si je l'en veux croire, il me trouve jolie. Mais bon, je n'en crois rien.
Isabelle
Pourquoi ?
Lisette
Pure saillie De jeune homme qui sait prodiguer les douceurs, Et qui, sans rien aimer, en veut à tous les cours.
Isabelle
Non, mon frère n'est point de ces conteurs volages Qui d'objet en objet vont offrir leurs hommages. Je connais sa droiture et sa sincérité, Et, s'il dit qu'il vous aime, il dit la vérité.
Lisette
Quoi ! Sérieusement ?
Isabelle
Oui, la chose est certaine. Je vois que ce discours ne vous fait point de peine. Ah ! Ma bonne !
Lisette
Quoi donc ?
Isabelle
Je pénètre aisément.
Lisette
Quoi ? Que pénétrez-vous ?
Isabelle
Mon frère est votre amant, Et mon frère, à coup sûr, n'aime point une ingrate. Vous avez le coeur haut et l'âme délicate.
Lisette
Voici le fait. Il dit que, si je n'étais point Ce que je suis...
Isabelle
Eh bien ?
Lisette
Il m'estime à tel point Qu'il ferait son bonheur de m'obtenir pour femme.
Isabelle
Ensuite ? Vous rêvez ! Je vous ouvre mon âme En toute occasion, Lisette, imitez-moi. Que lui répondez-vous ? Parlez de bonne foi.
Lisette
Eh ! Mais... Je lui réponds... Vous êtes curieuse À l'excès.
Isabelle
Poursuivez.
Lisette
Que je serais heureuse Si j'étais un parti qui lui pût convenir. Voilà tout.
Isabelle
Je le crois. Mais je crains l'avenir. Votre amour vous rendra malheureux l'un et l'autre.
Lisette
Vous avez votre idée, et nous avons la nôtre.
Isabelle
Comment donc ?
Lisette
Quelque jour j'éclaircirai ceci. Sur votre frère, enfin, n'ayez aucun souci, Ne vous alarmez point de ce que je hasarde, Et venons maintenant à ce qui vous regarde.
Isabelle
Volontiers.
Lisette
De mon coeur vous connaissez l'état, Parlons un peu du vôtre. Inquiet, délicat, Aux révolutions il est souvent en proie. Comment se porte-t-il ?
Isabelle
Mal.
Lisette
J'en ai de la joie. Il est donc bien épris ?
Isabelle
Oui, Lisette, si bien Qu'il le sera toujours.
Lisette
Oh ! Ne jurons de rien.
Isabelle
J'en ferais bien serment.
Lisette
Le ciel vous en préserve !
Isabelle
Pourquoi donc ?
Lisette
Votre esprit a toujours en réserve Quelques si, quelques mais, qui, malgré votre ardeur, Pénètrent tôt ou tard au fond de votre coeur. Le comte est sûrement d'une aimable figure, Son mérite y répond, ou du moins je l'augure ; Mais vous ne le voyez que depuis quelques mois, Vous le connaissez peu. C'est pourquoi je prévois Qu'avant qu'il soit huit jours, croyant le mieux connaître, Quelque défaut en lui vous frappera peut-être.
Isabelle
Cela ne se peut pas. C'est un homme accompli. De ses perfections mon coeur est si rempli Qu'il le met à couvert de ma délicatesse. S'il a quelque défaut, c'est son peu de tendresse. Il me voit rarement.
Lisette
C'est qu'il a du bon sens. Qui se fait souhaiter se fait aimer longtemps. Qui nous voit trop souvent voit bientôt qu'il nous lasse.
Isabelle
Vous l'excusez toujours ; mais dites-moi, de grâce, Ne lui trouvez-vous point quelques défauts ?
Lisette
Qui, moi ? Pas le moindre.
Isabelle
Tant mieux.
Lisette
Mais, s'il en a, je crois Qu'ils n'échapperont pas longtemps à votre vue ; Et c'est tant pis pour vous. Êtes-vous résolue De ne prendre qu'un homme accompli de tout point ? Cet homme est le phénix ; il ne se trouve point. Si le comte à vos yeux est ce rare miracle, Croyez-en votre coeur. Que ce soit votre oracle. Mettez l'esprit à part, suivez le sentiment ; S'il vous trompe, du moins c'est agréablement. Il est bon quelquefois de s'aveugler soi-même, Et bien souvent l'erreur est le bonheur suprême.
Isabelle
Me voilà résolue à suivre vos avis.
Lisette
Vous me remercierez de les avoir suivis. Mais que va devenir notre pauvre Philinte ? Son mérite autrefois a porté quelque atteinte À votre coeur.
Isabelle
Je sens qu'il m'ennuie à mourir. Je l'estime beaucoup, et ne puis le souffrir. Le moyen d'y durer ? Toutes ses conférences Consistent en regards, ou bien en révérences : Dès qu'il parle, il s'égare, il se perd ; en un mot, Quoiqu'il ait de l'esprit, on le prend pour un sot.
Lisette
Le voici.
Isabelle
Que veut-il ?
Lisette
À votre esprit critique Il vient fournir des traits pour son panégyrique.
Scène 5
Philinte, Lisette, Isabelle
Philinte
Madame... je crains bien de vous importuner.
Lisette
Cet homme a sûrement le don de deviner.
Isabelle
Un homme tel que vous...
Philinte
Ah ! Madame !... De grâce, Si je suis importun, punissez mon audace.
Isabelle
Monsieur...
Philinte
Et faites-moi l'honneur de me chasser.
Isabelle
De ma civilité vous devez mieux penser.
Philinte
Madame, en vérité...
À Lisette.
Isabelle
J'ai pour votre personne L'estime et les égards... Aidez-moi donc, ma bonne.
Lisette
Vous plaît-il vous asseoir ?
Philinte
Que me proposez-vous ? Ô ciel ! Devant madame il faut être à genoux.
À Isabelle.
Lisette
À vous permis, monsieur. Dites-lui quelque chose.
Isabelle
Je ne saurais.
Lisette
Fort bien ; l'entretien se dispose À devenir brillant... Monsieur, je m'aperçois que vous faites façon de parler devant moi. Je me retire.
Philinte
Non, il n'est pas nécessaire, Et je ne veux ici qu'admirer et me taire.
Lisette
Vous vous contentez donc de lui parler des yeux ?
Philinte
Je ne m'en lasse point.
Lisette
Parlez de votre mieux, Rien ne vous interrompt.
Isabelle
Oh ! Je perds contenance.
Lisette
Eh bien, interrogez-le, il répondra, je pense.
Isabelle
Vous-même avisez-vous de quelque question.
Lisette
C'est à vous d'entamer la conversation.
Isabelle
Quel temps fait-il, monsieur ?
Lisette
Matière intéressante !
Philinte
Madame,... en vérité,... la journée est charmante.
Isabelle
Monsieur, en vérité,... j'en suis ravie.
À part.
Lisette
Et moi, J'en suis aussi charmée, en vérité. Mais quoi ! La conversation est donc déjà finie ? Ça, pour la relever employons mon génie. Dit-on quelque nouvelle ? Enfin, il parlera.
Isabelle
N'avez-vous rien appris du nouvel opéra ?
Philinte
On en parle assez mal.
Lisette
Cet homme est laconique.
Isabelle
Qu'y désapprouvez-vous ? Les vers ou la musique ?
Philinte
Je sais peu de musique et fais de méchants vers, Ainsi j'en pourrais bien juger tout de travers. Et d'ailleurs j'avouerai qu'au plus mauvais ouvrage Bien souvent, malgré moi, je donne mon suffrage. Un auteur, quel qu'il soit, me paraît mériter Qu'aux efforts qu'il a faits on daigne se prêter.
Lisette
Mais on dit qu'aux auteurs la critique est utile.
À Isabelle.
Philinte
La critique est aisée et l'art est difficile. C'est là ce qui produit ce peuple de censeurs, Et ce qui rétrécit les talents des auteurs. mais vous êtes distraite et paraissez en peine.
Isabelle
Je n'en puis plus.
Philinte
Bon dieu ! Qu'avez-vous ?
Isabelle
La migraine.
Philinte
Je m'enfuis.
Isabelle
Non, restez.
Philinte
Quel excès de faveur !
Isabelle
C'est moi qui vais m'enfuir. Je crains que ma douleur Ne vous afflige trop. Je souffre le martyre.
Il met ses gants avec précipitation.
Philinte
J'en suis au désespoir. Je veux vous reconduire. Madame, vous plaît-il de me donner la main ?
Isabelle
Je n'en ai pas la force. Adieu, jusqu'à demain.
Philinte
À quelle heure, madame ?
Isabelle
Ah ! Monsieur, à toute heure. Mais ne me suivez point, de grâce.
Philinte
Je demeure Pour vous dire deux mots.
Philinte lui donne la main et la reconduit.
Lisette
Monsieur,... en vérité, J'ai la migraine aussi. Vous aurez la bonté De ne pas prendre garde à mon impolitesse, Et mon devoir m'appelle auprès de ma maîtresse.
Scène 6
Philinte
Philinte
Cette migraine-là vient bien subitement ! C'est moi qui l'ai donnée indubitablement. C'est ma timidité que je ne saurais vaincre Qui me rend ridicule. On vient de m'en convaincre. Que je suis malheureux ! Des jeunes courtisans Que n'ai-je le babil et les airs suffisants ! Quiconque s'est formé sur de pareils modèles Est sûr de ne jamais rencontrer de cruelles.
Scène 7
Laquais, Philinte
Laquais
Cette lettre, monsieur, s'adresse à vous, je crois.
Philinte
Au comte de Tufière. Elle n'est pas pour moi ; Mais il demeure ici.
Laquais
Pardonnez, je vous prie.
À part.
Il sort.
Philinte
Ah ! Monsieur. C'est à lui que l'on me sacrifie. Madame Lisimon n'y pourra consentir, Et je veux lui parler avant que de sortir.
Scène 8
Laquais, Pasquin
Laquais
Holà ! Quelqu'un des gens du comte de Tufière !
Pasquin
Que voulez-vous ?
Laquais
Cet homme a la parole fière.
Pasquin
Parlez donc.
Laquais
Est-ce vous qui vous nommez Pasquin ?
Pasquin
C'est moi-même, en effet. Mais apprenez, faquin, Que le mot de monsieur n'écorche point la bouche.
Laquais
Monsieur, je suis confus. Ce reproche me touche, J'ignorais qu'il fallût vous appeler monsieur, Mais vous me l'apprenez, j'y souscris de bon coeur.
Pasquin
Trêve de compliments.
Laquais
Voudrez-vous bien remettre Au comte votre maître un petit mot de lettre ?
Pasquin
Donnez. De quelle part ?
Laquais
Je me tais sur ce point ; Elle est d'un inconnu qui ne se nomme point. Adieu, Monsieur Pasquin ; quoique mon ignorance Ait pour Monsieur Pasquin manqué de déférence, Il verra désormais à mon air circonspect Que pour Monsieur Pasquin je suis plein de respect.
Scène 9
Pasquin
Pasquin
Ce maroufle me raille, et même je soupçonne Qu'il n'a pas tort. Au fond les airs que je me donne Frisent l'impertinent, le suffisant, le fat ; Et si, tout bien pesé, je ne suis qu'un pied plat, Sans ce pauvre garçon j'allais me méconnaître Et me gonfler d'orgueil aussi bien que mon maître. Je sens qu'un glorieux est un sot animal ! Mais j'entends du fracas. Ah ! C'est l'original De mes airs de grandeur qui vient tête levée, Mon éclat emprunté cesse à son arrivée.
Scène 10
Le Comte de Tufière, Pasquin, La Fleur
Ses six laquais se rangent au fond du théâtre d'un air respectueux. Pasquin est un peu plus avancé.
Le Comte de Tufière
L'impertinent !
Pasquin
Monsieur...
Le Comte de Tufière
Le fat !
Pasquin
Monsieur...
Le Comte de Tufière
Tais-toi. Un petit campagnard s'emporter devant moi ! Me manquer de respect pour quatre cens pistoles !
Pasquin
Il a tort.
Le Comte de Tufière
Hem ! À qui s'adressent ces paroles ?
Pasquin
Au petit campagnard.
Il lui donne une grosse bourse.
Le Comte de Tufière
Soit. Mais d'un ton plus bas, S'il vous plaît. Vos propos ne m'intéressent pas. Tenez, serrez cela.
Il ouvre la bourse et en tire quelques pièces.
Pasquin
Peste ! Qu'elle est dodue ! À ce charmant objet je me sens l'âme émue.
Le Comte de Tufière
Que fais-tu ?
Pasquin
Je veux voir si cet or est de poids.
Il fait plusieurs signes, et, à mesure qu'il les fait, ses laquais le servent. Deux approchent la table, deux autres un fauteuil ; le cinquième apporte une écritoire et des plumes, et le sixième du papier ; ensuite il se met à écrire.
Le Comte de Tufière
Vous êtes curieux.
Pasquin
Monsieur, je puis, je crois, Sans manquer au respect, vous donner cette lettre Que pour vous à l'instant on vient de me remettre.
Le Comte de Tufière
Ah ! C'est du petit duc ?
Pasquin
Non, un homme est venu...
Le Comte de Tufière
C'est donc de la princesse...
Pasquin
Elle est d'un inconnu Qui ne se nomme pas.
Le Comte de Tufière
Et qui vous l'a remise ?
Pasquin
Un laquais mal vêtu...
Le Comte de Tufière
C'est assez ; qu'on la lise, Et qu'on m'en rende compte. Entendez-vous ?
Il lit la lettre bas.
Pasquin
J'entends.
Le Comte de Tufière
Monsieur Pasquin ?
Pasquin
Monsieur.
Le Comte de Tufière
Faites sortir mes gens.
Pasquin
Sortez.
La Fleur
Monsieur...
Le Comte de Tufière
Comment ?
La Fleur
Oserais-je vous dire ?...
Le Comte de Tufière
Il me parle, je crois ! Holà ! Qu'il se retire, Qu'on lui donne congé.
Pasquin
Je te l'avais prédit. Va-t'en, je tâcherai de lui calmer l'esprit.
Scène 11
Le Comte de Tufière, Pasquin
Le Comte relit ce qu'il a écrit, et Pasquin lit la lettre.
Il déchire la lettre.
Le Comte de Tufière
Tu ne partiras point ; et c'est une bassesse Dans les gens de mon rang d'outrer la politesse. Un homme tel que moi se ferait déshonneur Si sa plume à quelqu'un donnait du monseigneur. Non, mon petit seigneur, vous n'aurez pas la gloire De gagner sur la mienne une telle victoire. Vous pourriez m'assurer un bonheur très complet, Mais, si c'est à ce prix, je suis votre valet. Ôte-moi cette table. Eh bien, que dit l'épître ?
Pasquin
Elle roule, Monsieur, sur un certain chapitre Qui ne vous plaira point.
Le Comte de Tufière
Pourquoi donc ? Lis toujours.
Pasquin
Vous me l'ordonnez, mais...
Le Comte de Tufière
Oh ! Trêve de discours.
Pasquin
Celui qui vous écrit...
Le Comte de Tufière
Qui vous écrit ! Le style Est familier.
Il lit.
Pasquin
Il va vous échauffer la bile. « Celui qui vous écrit, s'intéressant à vous, Monsieur, vous avertit sans crainte et sans scrupule Que par vos procédés, dont il est en courroux, Vous vous rendez très ridicule. »
Le Comte de Tufière
Si je tenais le fat qui m'ose écrire ainsi...
Pasquin
Poursuivrai-je ?
Le Comte de Tufière
Oui, voyons la fin de tout ceci.
Pasquin
« Vous ne manquez pas de mérite, Mais...
Le Comte de Tufière
Vous ne manquez pas ! Ah ! Vraiment je le crois. Bel éloge ! En parlant d'un homme tel que moi.
Pasquin
« Vous ne manquez pas de mérite, Mais, bien loin de vous croire un prodige étonnant, Apprenez que chacun s'irrite De votre orgueil impertinent. »
Le Comte de Tufière
Comment, maraud ?...
Il jette la lettre sur la table.
Pasquin
Fort bien, le trait est impayable, De ce qu'on vous écrit suis-je donc responsable ? Au diable l'écrivain avec ses vérités !
Le Comte de Tufière
Ah ! Je vous apprendrai...
Pasquin
Quoi ! Vous me maltraitez Pour les fautes d'autrui ? Si jamais je m'avise D'être votre lecteur...
Le Comte de Tufière
Faut-il que je vous dise Une seconde fois de serrer cet argent ? Tenez, voilà ma clef, et soyez diligent.
Pasquin
Savez-vous à combien cette somme se monte ?
Le Comte de Tufière
Non, pas exactement.
À part.
Pasquin
Je vous en rendrai compte. Je m'en vais du soufflet me payer par mes mains.
Scène 12
Le Comte de Tufière
Il lit.
Haut.
Il jette le billet.
Le Comte de Tufière
Puissé-je devenir le plus vil des humains, Si j'épargne celui qui m'a fait cette injure ! Voyons si je pourrais connaître l'écriture. « L'ami de qui vous vient cette utile leçon Emprunte une main étrangère ; » Il fait fort bien. « Mais il ne vous cache son nom Que pour donner le temps à votre âme trop fière De se prêter à la seule raison ; Et lui-même, ce soir, il viendra sans façon Vous demander si votre humeur altière Aura baissé de quelque ton. » Voilà, sur ma parole, un hardi personnage ; S'il vient, il payera cher un si sensible outrage. Qui peut m'avoir écrit ce libelle outrageant ? Plus j'y pense...
Scène 13
Pasquin, Le Comte de Tufière
Pasquin
Monsieur, j'ai compté cet argent.
Le Comte de Tufière
Il se monte ?
Pasquin
À trois cent quatre-vingt-dix pistoles.
Le Comte de Tufière
Mais...
Pasquin
Si vous y trouvez seulement deux oboles de plus, Je suis un fat.
Le Comte de Tufière
Mais cependant mon gain Montait à quatre cens, et j'en suis très certain.
Pasquin
C'est vous qui vous trompez, ou c'est moi qui vous trompe ; Et vous ne pensez pas que l'argent me corrompe ?
Le Comte de Tufière
Monsieur Pasquin ?
Pasquin
Monsieur.
Le Comte de Tufière
Vous êtes un fripon.
Pasquin
Je vous respecte trop pour vous dire que non ; Mais...
Le Comte de Tufière
Brisons là-dessus.
Pasquin
Oui. Parlons d'Isabelle. Vous vous refroidissez, ce me semble, pour elle. Elle s'en plaint, du moins.
Le Comte de Tufière
Elle sait mon amour. J'ai parlé, c'est assez.
Pasquin
Son père est de retour.
Le Comte de Tufière
C'est à lui de venir et de m'offrir sa fille.
Pasquin
Ah ! Monsieur ! Vous voulez qu'un père de famille Fasse les premiers pas ?
Le Comte de Tufière
Oui, monsieur, je le veux. Un homme de mon rang doit tout exiger d'eux.
Pasquin
Prenez une manière un peu moins dédaigneuse : Car Lisette m'a dit...
Le Comte de Tufière
Petite raisonneuse Qui veut parler sur tout, et ne dit jamais rien.
Pasquin
Pour une raisonneuse, elle raisonne bien.
Le Comte de Tufière
Et que dit-elle donc ?
Pasquin
Elle dit qu'Isabelle A pour les glorieux une haine mortelle.
Le Comte de Tufière
Que dites-vous ?
Pasquin
Moi ? Rien. C'est Lisette. J'espère...
Le Comte de Tufière
On vient ; voyez qui c'est.
Pasquin
Ma foi, c'est le beau-père.
Le Comte de Tufière
J'étais bien assuré qu'il ferait son devoir.
Pasquin
Il faudrait vous lever pour l'aller recevoir.
Le Comte de Tufière
Je crois que ce coquin prétend m'apprendre à vivre. Allez, faites-le entrer, et moi, je vais vous suivre.
Scène 14
Lisimon, Pasquin, Le Comte de Tufière
Lisimon
Le comte de Tufière est-il ici, mon coeur ?
Le Comte se lève nonchalamment et fait un pas au-devant de Lisimon qui l'embrasse.
Pasquin
Oui, monsieur, le voici.
Lisimon
Cher comte, serviteur.
Le Comte de Tufière
Cher comte ! Nous voilà grands amis, ce me semble.
Lisimon
Ma foi, je suis ravi que nous logions ensemble.
Le Comte de Tufière
J'en suis fort aise aussi.
Lisimon
Parbleu ! Nous boirons bien. Vous buvez sec, dit-on ; moi, je n'y laisse rien. Je suis impatient de vous verser rasade, Et ce sera bientôt. Mais êtes-vous malade ? à votre froide mine, à votre sombre accueil...
Le Comte de Tufière
Faites asseoir monsieur... Non, offrez le fauteuil. Il ne le prendra pas, mais...
Lisimon
Je vous fais excuse, Puisque vous me l'offrez, trouvez bon que j'en use. Que je m'étale aussi : car je suis sans façon, Mon cher, et cela doit vous servir de leçon. Et je veux qu'entre nous toute cérémonie, Dès ce même moment, pour jamais soit bannie. Oh çà, mon cher garçon, veux-tu venir chez moi ? Nous serons tous ravis de dîner avec toi.
Le Comte de Tufière
Me parlez-vous, monsieur ?
Lisimon
À qui donc, je te prie ? À Pasquin ?
Le Comte de Tufière
Je l'ai cru.
Lisimon
Tout de bon ? Je parie qu'un peu de vanité t'a fait croire cela ?
Le Comte de Tufière
Non, mais je suis peu fait à ces manières-là.
Lisimon
Oh bien ! Tu t'y feras, mon enfant. Sur les tiennes, À mon âge, crois-tu que je forme les miennes ?
Le Comte de Tufière
Vous aurez la bonté d'y faire vos efforts.
Lisimon
Tiens, chez moi le dedans gouverne le dehors. Je suis franc.
Le Comte de Tufière
Quant à moi, j'aime la politesse.
Lisimon
Moi, je ne l'aime point, car c'est une traîtresse Qui fait dire souvent ce qu'on ne pense pas. Je hais, je fuis ces gens qui font les délicats, Dont la fière grandeur d'un rien se formalise, Et qui craint qu'avec elle on ne familiarise ; Et ma maxime, à moi, c'est qu'entre bons amis Certains petits écarts doivent être permis.
Le Comte de Tufière
D'amis avec amis on fait la différence.
Lisimon
Pour moi, je n'en fais point.
Le Comte de Tufière
Les gens de ma naissance Sont un peu délicats sur les distinctions, Et je ne suis ami qu'à ces conditions.
Lisimon
Ouais ! Vous le prenez haut. Écoute, mon cher comte, Si tu fais tant le fier, ce n'est pas là mon compte. Ma fille te plaît fort, à ce que l'on m'a dit : elle est riche, elle est belle, elle a beaucoup d'esprit ; Tu lui plais ; j'y souscris du meilleur de mon âme, D'autant plus que par là je contredis ma femme, Qui voudrait m'engendrer d'un grand complimenteur, Qui ne dit pas un mot sans dire une fadeur. Mais aussi, si tu veux que je sois ton beau-père, Il faut baisser d'un cran et changer de manière, Ou sinon, marché nul.
Le Comte de Tufière
Je vais le prendre au mot.
Pasquin
Vous en mordrez vos doigts, ou je ne suis qu'un sot. Pour un faux point d'honneur perdre votre fortune ?
Le Comte de Tufière
Mais si...
Lisimon
Toute contrainte, en un mot, m'importune. L'heure du dîner presse, allons, veux-tu venir ? Nous aurons le loisir de nous entretenir Sur nos arrangements ; mais commençons par boire. Grand soif, bon appétit, et surtout point de gloire. C'est ma devise. On est à son aise chez moi, Et vivre comme on veut, c'est notre unique loi. Viens, et, sans te gourmer avec moi de la sorte, Laisse en entrant chez nous ta grandeur à la porte.
Scène 15
Pasquin
Pasquin
Voilà mon glorieux bien tombé ! Sa hauteur Avait, ma foi, besoin d'un pareil précepteur, Et, si cet homme-là ne le rend pas traitable, Il faut que son orgueil soit un mal incurable.
Acte III
Scène 1
Le Comte de Tufière, Pasquin
Le Comte de Tufière
Oui, quoiqu'à mes valets je parle rarement, Je veux bien en secret m'abaisser un moment, Et descendre avec toi jusqu'à la confiance. De ton attachement j'ai fait l'expérience ; Je te vois attentif à tous mes intérêts, Et tu seras charmé d'apprendre mes progrès.
Pasquin
Je vois que vous avez empaumé le beau-père.
Le Comte de Tufière
Il m'adore à présent.
Pasquin
J'en suis ravi.
Le Comte de Tufière
J'espère Que me connaissant mieux il me respectera, Et je te garantis qu'il se corrigera.
Pasquin
Du moins pour le gagner vous avez fait merveilles, Et vous avez vidé presque vos deux bouteilles Avec tant de sang-froid et d'intrépidité Que le futur beau-père en était enchanté.
Le Comte de Tufière
Il vient de me jurer que je serais son gendre ; Sa fille était ravie, et me faisait entendre Combien à ce discours son coeur prenait de part ; Et moi, j'ai bien voulu, par un tendre regard, Partager le plaisir qu'elle laissait paraître.
Pasquin
Quel excès de bonté ! Si son père est le maître, L'affaire ira grand train. Par mon air de grandeur J'ai frappé le bonhomme ; il contraint son humeur, Et n'ose presque plus me tutoyer.
Pasquin
Cet homme Sent ce que vous valez ; mais je veux qu'on m'assomme Si vous venez à bout de le rendre poli.
Le Comte de Tufière
D'où vient ?
Pasquin
C'est qu'il est vieux et qu'il a pris son pli. D'ailleurs, il compte fort que sa richesse immense Est du moins comparable à la haute naissance.
Le Comte de Tufière
Il veut le faire croire, et pourtant n'en croit rien. Je vois clair ; je suis sûr que, malgré tout son bien, Il sent qu'il a besoin de se donner du lustre, et d'acheter l'éclat d'une alliance illustre. De ces hommes nouveaux c'est là l'ambition. L'avarice est d'abord leur grande passion ; Mais ils changent d'objet dès qu'elle est satisfaite, Et courent les honneurs quand la fortune est faite. Lisimon, nouveau noble et fils d'un père heureux Qui, le comblant de biens, n'a pu combler ses voeux, Souhaite de s'enter sur la vieille noblesse ; Et sa fille, sans doute, a la même faiblesse. Un homme tel que moi flatte leur vanité ; Et c'est là ce qui doit redoubler ma fierté. Je veux me prévaloir du droit de ma naissance ; Et, pour les amener à l'humble déférence Qu'ils doivent à mon sang, je vais dans le discours Leur donner à penser que mon père est toujours Dans cet état brillant, superbe et magnifique Qui soutint si longtemps notre noblesse antique, Et leur persuader que, par rapport au bien Qui fait tout leur orgueil, je ne leur cède en rien.
Pasquin
Mais ne pourront-ils point découvrir le contraire ? Car un vieux serviteur de monsieur votre père Autrefois m'a conté les cruels accidents Qui lui sont arrivés, et peut-être...
Le Comte de Tufière
Le temps Les a fait oublier. D'ailleurs notre province, Où mon père autrefois tenait l'état d'un prince, Est si loin de Paris qu'à coup sûr ces gens-ci De nos adversités n'ont rien su jusqu'ici, Si ta discrétion...
Pasquin
Croyez...
Le Comte de Tufière
Point de harangue ; Les effets parleront.
Pasquin
Disposez de ma langue. Je la gouvernerai tout comme il vous plaira.
Le Comte de Tufière
Sur l'état de mes biens on t'interrogera. Sans entrer en détail, réponds en assurance Que ma fortune au moins égale ma naissance : À Lisette surtout persuade-le bien. Pour établir ce fait c'est le plus sûr moyen : Car elle a du crédit sur toute la famille.
Pasquin
Ma foi, vous devriez ménager cette fille. Elle vous veut du bien, à ce qu'elle m'a dit.
Le Comte de Tufière
D'une suivante, moi, ménager le crédit ! J'aurais trop à rougir d'une telle bassesse. Près d'elle, j'y consens, fais agir ton adresse, Sans dire que ce soit de concert avec moi ; J'approuve ce commerce, il convient d'elle à toi. On vient, sors, et surtout fais bien ton personnage.
Pasquin
Oh ! Quand il faut mentir nous avons du courage.
Scène 2
Isabelle, Le Comte de Tufière, Lisette
Isabelle
Je vous trouve à propos, et mon père veut bien Que nous ayons tous deux un moment d'entretien. Il me destine à vous ; l'affaire est sérieuse.
Le Comte de Tufière
Et j'ose me flatter qu'elle n'est pas douteuse ; Que par vous mon bonheur me sera confirmé ; J'aspire à votre main ; mais je veux être aimé. à ce bonheur parfait oserais-je prétendre ? C'est un charmant aveu que je brûle d'entendre.
Lisette
Je sais ce qu'elle pense, et je crois qu'en effet Vous avez lieu, monsieur, d'en être satisfait.
Le Comte de Tufière
Eh ! Faites-moi l'honneur de répondre vous-même.
Lisette
Une fille, monsieur, ne dit point : " je vous aime " ; Mais garder le silence en cette occasion, C'est assez bien répondre à votre question.
Le Comte de Tufière
Ne parlez-vous jamais que par une interprète ?
Isabelle
Comme elle est mon amie, et qu'elle est très discrète...
Le Comte de Tufière
Votre amie ?
Isabelle
Oui, monsieur.
Le Comte de Tufière
Cette fille est à vous, Ce me semble ?
Isabelle
Il est vrai ; mais ne m'est-il pas doux D'avoir en sa personne une compagne aimable, Dont la société rend ma vie agréable ?
Le Comte de Tufière
Quoi ! Lisette avec vous est en société ? Je ne vous croyais pas cet excès de bonté.
Isabelle
Et pourquoi non, monsieur ?
Le Comte de Tufière
Chacun a sa manière De penser, mais pour moi...
Lisette
Le Comte de Tufière Est un franc glorieux ; on me l'avait bien dit.
Isabelle
Je lui trouve un bon coeur joint avec de l'esprit, De la sincérité, de l'amitié, du zèle, Et je ne puis avoir trop de retour pour elle : Car enfin...
Le Comte de Tufière
Votre père a-t-il fixé le jour Où je dois recevoir le prix de mon amour ?
Isabelle
Vous allez un peu vite, et nous devons peut-être Avant le mariage un peu mieux nous connaître ; Examiner à fond quels sont nos sentiments, Et ne pas nous fier aux premiers mouvements. C'est peu qu'à nous unir le penchant nous anime, Il faut que ce penchant soit fondé sur l'estime, Et...
Le Comte de Tufière
J'attendais de vous, à parler franchement, Moins de précaution et plus d'empressement. Je croyais mériter que d'une ardeur sincère Votre coeur appuyât l'aveu de votre père, Et que, sur votre hymen me voyant vous presser, Vous me fissiez l'honneur de ne pas balancer.
Isabelle
Moi, j'ai cru mériter que, du moins pour ma gloire, Vous me fissiez l'honneur de ne pas tant vous croire ; Que, de votre personne osant moins présumer, Vous parussiez moins sûr que l'on dût vous aimer ; Et ce doute obligeant, qui ne pourrait vous nuire, Calmerait un soupçon que je voudrais détruire.
Le Comte de Tufière
Quel soupçon, s'il vous plaît ?
Isabelle
Le soupçon d'un défaut Dont l'effet contre vous n'agirait que trop tôt.
Scène 3
Valère, Isabelle, Le Comte de Tufière, Lisette
Valère
Dois-je croire, ma soeur, ce qu'on vient de m'apprendre ?
Isabelle
Quoi ?
Valère
Que vous épousez monsieur.
Le Comte de Tufière
J'ose m'attendre, Monsieur, que son dessein aura votre agrément.
Valère
Je crois...
Il veut sortir.
Le Comte de Tufière
Et vous pouvez m'en faire compliment. J'en serai très flatté. Je rejoins votre père, pour lui donner parole et conclure l'affaire.
Valère
Vous pourrez y trouver quelque difficulté.
Le Comte de Tufière
Moi, monsieur ?
Valère
J'en ai peur.
Le Comte de Tufière
Aurez-vous la bonté De me faire savoir qui peut la faire naître ? Qui me traversera ?
Valère
Mais... Ma mère, peut-être.
Le Comte de Tufière
Votre mère !
Valère
Oui, monsieur.
Le Comte de Tufière
Cela serait plaisant.
Isabelle
Il prend avec mon frère un ton bien suffisant.
Le Comte de Tufière
Elle ne sait donc pas que j'adore Isabelle, Et qu'un ami commun m'a proposé pour elle ?
Valère
Pardonnez-moi, monsieur.
Le Comte de Tufière
Vous m'étonnez.
Valère
Pourquoi ?
Le Comte de Tufière
C'est que j'avais compté qu'elle serait pour moi. J'avais imaginé que mon rang, ma naissance, Méritaient des égards et de la déférence ; Que bien d'autres raisons que je pourrais citer, Si j'étais assez vain pour oser me vanter, Feraient pencher pour moi madame votre mère. Mais je me suis trompé, je le vois bien. Qu'y faire ? Peut-être en ma faveur suis-je trop prévenu. Oui, j'ai quelque défaut qui ne m'est pas connu, Et, loin que le mépris et m'offense et m'irrite, Je ne m'en prends jamais qu'à mon peu de mérite.
Valère
Qui, nous, vous mépriser ? En recherchant ma soeur, Certainement, monsieur, vous nous faites honneur.
Le Comte de Tufière
Ah ! Mon Dieu, point du tout.
Valère
Mais, à parler sans feinte, Depuis assez longtemps ma mère est pour Philinte ; Elle a même avec lui quelques engagements, Et l'amitié, l'estime, en sont les fondements.
Le Comte de Tufière
Oh ! Je le crois. Philinte est un homme admirable.
Valère
Non, mais, à dire vrai, c'est un homme estimable ; Quoiqu'il ne soit plus jeune, il peut se faire aimer ; Et, riche sans orgueil...
Le Comte de Tufière
Vous allez m'alarmer Par le portrait brillant que vous en voulez faire. Je commence à sentir que je suis téméraire D'entrer en concurrence avec un tel rival, Quoiqu'il soit, m'a-t-on dit, un franc original. Oui, oui, j'ouvre les yeux. Ma figure, mon âge, Tout ce qu'on vante en moi n'est qu'un faible avantage, Sitôt qu'avec Philinte on veut me comparer, Et c'est lui faire tort que de délibérer.
Lisette
Quoi ! N'admirez-vous pas cette humble repartie ?
Isabelle
Je n'en suis point la dupe, et cette modestie N'est, selon mon avis, qu'un orgueil déguisé.
Le Comte de Tufière
Madame, en vain pour vous je m'étais proposé. Mon ardeur est trop vive et trop peu circonspecte ; On m'oppose un rival qu'il faut que je respecte.
Isabelle
Philinte du respect veut bien vous dispenser.
Le Comte de Tufière
Il me fait trop d'honneur.
Valère
Mais, sans vous offenser, Il a cent qualités respectables. Du reste, Plus on veut l'en convaincre, et plus il est modeste. Il se tait sur son rang, sur sa condition.
Le Comte de Tufière
Et fait très sagement : car, sans prévention, Il aurait un peu tort de vanter sa naissance.
Valère
Il est bien gentilhomme.
Le Comte de Tufière
On a la complaisance De le croire.
Valère
Et de plus il le prouve.
Le Comte de Tufière
Ma foi, c'est tout ce qu'il peut faire. À des gens tels que moi, Ce n'est pas là-dessus que l'on en fait accroire, Et j'ose me vanter, sans me donner de gloire, Car je suis ennemi de la présomption, Que, si Philinte était d'une condition Et de quelque famille un peu considérable, Nous n'aurions pas sur lui de dispute semblable, Et que bien sûrement il me serait connu. Mais son nom jusqu'ici ne m'est pas parvenu ; Preuve que sa noblesse est de nouvelle date.
Valère
C'est ce qu'on ne dit pas dans le monde.
Le Comte de Tufière
On le flatte. Par exemple, monsieur, vous connaissiez mon nom Avant de m'avoir vu.
Valère
Je vous jure que non.
Le Comte de Tufière
Tant pis pour vous, Monsieur : car le nom de Tufière Nous ne le prenons pas d'une gentilhommière, Mais d'un château fameux. L'histoire en cent endroits Parle de mes aïeux et vante leurs exploits. Daignez la parcourir, vous verrez qui nous sommes, Et qu'entre mes vassaux j'ai trois cents gentilshommes Plus nobles que Philinte.
Valère
Ah ! Monsieur, je le crois.
Le Comte de Tufière
Les gens de qualité le savent mieux que moi. Pour moi, je n'en dis rien, il faut être modeste.
Valère
C'est très bien fait à vous. L'orgueil...
Le Comte de Tufière
Je le déteste. Les grands perdent toujours à se glorifier, Et rien ne leur sied mieux que de s'humilier. Vous sortez ?
Valère
Oui, monsieur, je quitte la partie, Et je sors enchanté de votre modestie.
Le Comte de Tufière
Sommes-nous bons amis ?
Valère
Ce m'est bien de l'honneur, Et je...
Le Comte de Tufière
Parbleu, je suis votre humble serviteur. Si vous voyez Philinte, engagez-le, de grâce, À ne pas m'obliger à lui céder la place. Il fera beaucoup mieux, s'il renonce à l'espoir D'épouser votre soeur et cesse de la voir. Dites-lui que je crois qu'il aura la prudence De ne me pas porter à quelque violence : Car, je vous le déclare en termes très exprès, S'il l'emportait sur moi, nous nous verrions de près.
Valère
à cet égard, Monsieur, je ne puis rien vous dire, Mais j'entends ce discours, et je vais l'en instruire.
Scène 4
Isabelle, Le Comte de Tufière
Isabelle
Vous traitez vos rivaux avec bien du mépris !
Le Comte de Tufière
Personne, selon moi, n'en doit être surpris. Je n'ai pas de fierté ; mais, à parler sans feinte, Je suis choqué de voir qu'on m'oppose Philinte. Un rival comme lui n'est pas fait, que je crois, Pour traverser les voeux d'un homme tel que moi.
Isabelle
D'un homme tel que moi ! Ce terme-là m'étonne ; Il me paraît bien fort.
Le Comte de Tufière
C'est selon la personne. Je conviens avec vous qu'il sied à peu de gens. Mais je crois que l'on peut me le passer.
Isabelle
J'entends. Le ciel vous a fait naître avec tant d'avantage Que tout le genre humain vous doit un humble hommage.
Le Comte de Tufière
Comment donc ! D'un rival prenez-vous le parti ?
Isabelle
Non pas ; mais, à présent que mon frère est sorti, Souffrez que je vous parle avec moins de contrainte Et blâme vos hauteurs à l'égard de Philinte.
Le Comte de Tufière
J'en attendais de vous un plus juste retour, Et ma vivacité vous prouve mon amour.
Isabelle
Dites votre amour-propre. Oui, tout me le fait croire, Vous avez moins d'amour que vous n'avez de gloire.
Le Comte de Tufière
L'un et l'autre m'anime, et la gloire que j'ai Soutient les intérêts de l'amour outragé. Elle n'a pu souffrir l'indigne préférence Dont j'étais menacé, même en votre présence : Vous dites qu'elle est fière et parle avec hauteur. Mais qu'est-ce que ma gloire, après tout ? C'est l'honneur. Cet honneur, il est vrai, veut le respect, l'estime ; Mais il est généreux, sincère, magnanime ; Et, pour dire en deux mots quelque chose de plus, Il est et fut toujours la source des vertus.
Isabelle
Des effets de l'honneur je suis persuadée ; Mais a-t-il de soi-même une si haute idée Qu'il la laisse éclater en propos fastueux ? Le véritable honneur est moins présomptueux ; Il ne se vante point, il attend qu'on le vante ; Et c'est la vanité, qui, lasse de l'attente, Et qui, fière des droits qu'elle sait s'arroger, Croit obtenir l'estime en osant l'exiger. Mais, loin d'y réussir, elle offense, elle irrite, Et ternit tout l'éclat du plus parfait mérite.
Le Comte de Tufière
De grâce, à quel propos cette distinction ?
Isabelle
Je vous laisse le soin de l'application ; Et, de la modestie embrassant la défense, Je soutiens que par elle on voit la différence Du mérite apparent au mérite parfait. L'un veut toujours briller, l'autre brille en effet Sans jamais y prétendre, et sans même le croire. L'un est superbe et vain, l'autre n'a point de gloire. Le faux aime le bruit, le vrai craint d'éclater ; L'un aspire aux égards, l'autre à les mériter. Je dirai plus. Les gens nés d'un sang respectable Doivent se distinguer par un esprit affable, Liant, doux, prévenant ; au lieu que la fierté Est l'ordinaire effet d'un éclat emprunté. La hauteur est partout odieuse, importune. Avec la politesse, un homme de fortune Est mille fois plus grand qu'un grand toujours gourmé, D'un limon précieux se présumant formé, Traitant avec dédain, et même avec rudesse, Tout ce qui lui paraît d'une moins noble espèce ; Croyant que l'on est tout quand on est de son sang, Et croyant qu'on n'est rien au-dessous de son rang.
Le Comte de Tufière
Ce discours est fort beau ; mais que voulez-vous dire ?
Isabelle
Lisette, mieux que moi, saura vous en instruire. Je lui laisse le soin de vous interpréter Un discours qui paraît déjà vous irriter.
Le Comte de Tufière
Non, de grâce, avec vous souffrez que je m'explique. Cette fille, après tout, est votre domestique ; Ne me commettez pas.
Isabelle
Quand vous la connaîtrez, Des gens de son état vous la distinguerez, Et vous me ferez voir une preuve fidèle De vos égards pour moi dans vos égards pour elle. Elle connaît à fond mon esprit, mon humeur ; Écoutez, profitez, et méritez mon coeur. Adieu.
Scène 5
Le Comte de Tufière, Lisette
Le Comte de Tufière
Vous restez donc ?
Lisette
Excusez mon audace, Et souffrez une fois que je me satisfasse. Il faut que je vous parle ; on me l'ordonne, et moi J'en meurs d'envie aussi ; mais je ne sais pourquoi.
Le Comte de Tufière
Votre ton familier m'importune et me blesse.
Lisette
Vous n'êtes occupé que de votre noblesse ; Mais, en interprétant ce que l'on vous a dit, Quand on fait trop le grand, on paraît bien petit.
Le Comte de Tufière
Quoi ! Vous osez ?...
Lisette
Oui, j'ose ; et votre erreur extrême Me force à vous prouver à quel point je vous aime. Vous vous perdez, monsieur.
Le Comte de Tufière
Comment donc, je me perds ?
Lisette
Votre orgueil a percé. Vos hauteurs, vos grands airs, Vous décèlent d'abord, malgré la politesse Dont vous les décorez. La gloire est bien traîtresse. Le discours d'Isabelle était votre portrait, Et son discernement vous a peint trait pour trait. Dût la gloire en souffrir, je ne saurais me taire. Je ne vous dirai pas : " Changez de caractère " , Car on n'en change point, je ne le sais que trop. Chassez le naturel, il revient au galop ; Mais du moins je vous dis : " Songez à vous contraindre, Et devant Isabelle efforcez-vous de feindre ; Paraissez quelque temps de l'humeur dont elle est, Et faites que l'orgueil se prête à l'intérêt. " " Voilà mon sentiment. Profitez-en ou non, Mon coeur seul m'a dicté cette utile leçon. Votre gloire irritée en paraît mécontente, Je lui baise les mains, et je suis sa servante.
Scène 6
Le Comte de Tufière
Le Comte de Tufière
Il n'est donc plus permis de sentir ce qu'on vaut ? Savoir tenir son rang passe ici pour défaut ? Et ces petits bourgeois traiteront d'arrogance Les sentiments qu'inspire une haute naissance ? Si je m'en croyais... Non, je veux prendre sur moi, L'amour et l'intérêt m'en imposent la loi. Oui, devant Isabelle il faudra me contraindre. Mais l'indigne rival qu'on veut me faire craindre Va dès ce même instant me voir tel que je suis, S'il m'ose disputer l'objet que je poursuis. Je veux connaître un peu ce petit personnage, Et lui parler d'un ton à le rendre plus sage.
Scène 7
Philinte, Le Comte de Tufière
Philinte
Je ne viens vous troubler dans vos réflexions Que pour vous assurer de mes soumissions, Monsieur. Depuis longtemps je vous dois cet hommage, Et je ne le saurais différer davantage.
Le Comte de Tufière
Très obligé, Monsieur. D'où nous connaissons-nous ?
Philinte
Si je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, J'aurai bientôt celui de me faire connaître. Mon nom n'impose pas, mais...
Le Comte de Tufière
Cela peut bien être.
En faisant une profonde révérence.
Philinte
Tel qu'il est, puisqu'il faut qu'il vous soit décliné... Je m'appelle Philinte.
Le Comte de Tufière
Oh ! J'ai donc deviné. Je vous ai reconnu d'abord aux révérences.
Philinte
Je ne puis vous marquer par trop de déférences Combien je vous honore.
Le Comte de Tufière
Et vous avez raison. Mais de quoi s'agit-il ? Parlez-moi sans façon.
Philinte
Valère est mon ami, vous le savez, je pense.
Le Comte de Tufière
Que m'importe cela ?
Philinte
Tantôt, en sa présence, Si j'en crois son rapport, et j'en suis peu surpris, Vous m'avez honoré... d'un assez grand mépris.
Le Comte de Tufière
Il vous exaltait fort, moi, j'ai dit ma pensée. Votre délicatesse en est-elle blessée ?
Philinte
Ah ! Monsieur ! Point du tout ; je me connais ; je crois Qu'on peut avec raison dire du mal de moi. Mais on ajoute encore, à l'égard d'Isabelle, Que vous me défendez de revenir chez elle.
Le Comte de Tufière
Voilà précisément ce que j'ai prétendu Qu'on vous dît.
Philinte
Je croyais avoir mal entendu.
Le Comte de Tufière
Pourquoi ?
Philinte
Vous exigez un cruel sacrifice, Et je doute bien fort que je vous obéisse.
Le Comte de Tufière
Vous en doutez, Monsieur ?
Philinte
Jamais, jusqu'à ce jour, Je ne me suis senti si plein de mon amour.
Le Comte de Tufière
Je vous en guérirai.
Philinte
Monsieur, j'en désespère, Et j'en viens d'assurer Isabelle et sa mère.
Le Comte de Tufière
Et vous venez me faire un pareil compliment ?
Philinte
Avec confusion, mais très distinctement. La nature, envers moi moins mère que marâtre, M'a formé très rétif et très opiniâtre, Surtout lorsque quelqu'un veut m'imposer la loi.
Le Comte de Tufière
L'opiniâtreté ne tient point contre moi, Je vous en avertis.
Philinte
La mienne est bien mutine. Plus on lui fait la guerre, et plus elle s'obstine ; Et jamais la hauteur ne pourra la dompter.
Le Comte de Tufière
Vous êtes bien hardi de venir m'insulter ! Un petit gentilhomme ose avoir cette audace ?
Philinte
Moi, monsieur ? Je vous viens demander une grâce.
Le Comte de Tufière
Et c'est ?
Philinte
De m'accorder le plaisir et l'honneur... de me couper la gorge avec vous.
Le Comte de Tufière
La faveur Est bien grande, en effet. Vous êtes téméraire. Vous vous méconnaissez. Mais il faut vous complaire. L'honneur que vous avez d'être un de mes rivaux Va vous faire monter au rang de mes égaux.
Philinte
Je suis reconnaissant de cette grâce insigne, Et je vais vous prouver que mon coeur en est digne.
Ils mettent l'épée à la main.
Le Comte de Tufière
Trêve de compliment. Moi, je vais vous prouver Que l'on court un grand risque en osant me braver.
Scène 8
Lisimon, Philinte, Le Comte de Tufière
Lisimon
Chez moi, morbleu, chez moi faire un pareil vacarme ? Par la mort, le premier...
Philinte
Le respect me désarme.
Lisimon
Ah ! Vous êtes mutin, monsieur le doucereux ?
Philinte
Quelquefois.
Le Comte de Tufière
Par bonheur il n'est pas dangereux.
Philinte
C'est ce qu'il faudra voir. Du moins je vous assure Que de cette maison si quelqu'un peut m'exclure, Ce ne sera pas vous.
Lisimon
Non, mais ce sera moi.
Philinte
Je prends la liberté de vous dire...
Lisimon
Je crois Qu'un père de famille en ce cas est le maître.
Philinte
J'en conviens.
Lisimon
Et je prends la liberté de l'être, En dépit de ma femme et de ses adhérents : Si tu ne le sais pas, c'est moi qui te l'apprends. Le comte aime ma fille, il a droit d'y prétendre ; J'ai pris la liberté de le choisir pour gendre. Ma fille en est d'accord, et prend la liberté De se soumettre en tout à mon autorité. Ainsi, sans te flatter contre toute apparence, En prenant ton congé tire ta révérence.
Philinte
J'aurai l'honneur, Monsieur, de répondre à cela Que madame n'est pas de ce sentiment-là.
Lisimon
Madame n'en est pas ? J'ai donné ma parole. Si pour me chicaner madame est assez folle, Madame sur-le-champ, par le pouvoir que j'ai, En même temps que toi, recevra son congé.
Il sort.
Philinte
J'adore votre fille ; et l'aveu de sa mère Me permet d'aspirer au bonheur de lui plaire. Dès qu'elles m'excluront, je leur obéirai. Jusque-là j'ai mes droits, et je les soutiendrai.
Scène 9
Lisimon, Le Comte de Tufière
Lisimon
Quelle obstination !
Le Comte de Tufière
Ceci vient de Valère, Et je m'en vengerais si vous n'étiez son père.
Lisimon
Je veux le faire, moi, mourir sous le bâton, Ou le gueux dès ce soir quittera ma maison. Il m'a joué d'un tour... Eh ! Là là, patience !
Le Comte de Tufière
C'est un petit monsieur rempli de suffisance.
Lisimon
Le portrait de sa mère, un sot, un freluquet Qui fait le bel esprit et n'a que du caquet. Oh ! La méchante femme ! Avec son air affable, Composé, doucereux ; c'est un tyran, un diable De sang-froid. Tout à l'heure, en termes éloquents, Et tous bien de niveau, mais malins et piquants, Devant ma fille même, elle m'a fait entendre Qu'elle me quittera si je vous prends pour gendre ; Et moi, j'ai répondu que j'étais résigné À souffrir ce malheur dès qu'elle aurait signé ; Qu'immédiatement après sa signature Elle pourrait aller à sa bonne aventure. Sur cela, force pleurs, évanouissement. Isabelle et Lisette avec gémissement L'ont vite secourue, et, par cérémonie, Toutes trois à présent pleurent de compagnie : Car qu'une femme pleure, une autre pleurera, Et toutes pleureront tant qu'il en surviendra.
Le Comte de Tufière
Ainsi notre projet souffre de grands obstacles ?
Lisimon
Pour en venir à bout je ferai des miracles. Ce que j'apprends de toi me réchauffe le coeur. Je ne te croyais pas un si puissant seigneur. Comment, diable ! Ton père, à ce que l'on m'assure, Fait dans sa baronnie une noble figure.
Le Comte de Tufière
Allez, mon cher, allez, quand vous me connaîtrez, De vos tons familiers vous vous corrigerez ; Vous ne tutoierez plus un gendre de ma sorte.
Lisimon
Ma foi, sans y penser l'habitude m'emporte, Au cérémonial enfin je me soumets.
Le Comte de Tufière
Me le promettez-vous ?
Lisimon
Oui, je te le promets. Va, tu seras content.
Le Comte de Tufière
Fort bien. Belle manière De se corriger !
Lisimon
Oh ! Trêve à votre humeur fière, Et consultons tous deux comment je m'y prendrai Pour finir.
Le Comte de Tufière
Le conseil que je vous donnerai, C'est de ne plus souffrir qu'ici l'on se hasarde À dire son avis sur ce qui me regarde. Pour trancher en un mot toute difficulté, Sachez vous prévaloir de votre autorité.
Lisimon
Si vous vouliez m'aider...
Le Comte de Tufière
Non, monsieur, je vous jure. Quand vous serez d'accord, je suis prêt à conclure.
Scène 10
Lisimon
Lisimon
Il faut que je sois bien possédé du démon Pour souffrir les hauteurs d'un pareil rodomont, Et que l'ambition m'ait bien tourné la tête, Puisque dans mon dépit son empire m'arrête. Je vais rompre. Attendons. Si je prends ce parti, De mon autorité me voilà départi ; Je ferai triompher et mon fils et ma femme, Et monsieur, désormais, dépendra de madame. Bel honneur que je fais à messieurs les maris ! Non, il n'en sera rien. Le dépit m'a surpris ; Mais l'honneur me réveille ; il m'excite à combattre, Et je m'en vais pour lui faire le diable à quatre.
Acte IV
Scène 1
Lisette, Pasquin
Ils entrent par deux différents côtés du théâtre ; Pasquin le premier, et marchant fort vite.
Lisette
Quoi ! Sans me regarder doubler ainsi le pas ?
Pasquin
Ah ! Ma reine, pardon, je ne vous voyais pas. Auriez-vous par hasard quelque chose à me dire ?
Lisette
Oui, sur de certains faits voudriez-vous m'instruire ?
Pasquin
Le puis-je ?
Lisette
Assurément.
Pasquin
Vous avez donc grand tort d'en douter.
Lisette
Mais sur vous il faut faire un effort.
Pasquin
Vous n'avez qu'à parler. Je suis homme à tout faire Pour vous marquer mon zèle et tâcher de vous plaire. Quel est ce grand effort que votre autorité M'impose ?
Lisette
De me dire ici la vérité.
Pasquin
Rien ne me coûte moins.
Lisette
Pour entrer en matière, Avez-vous jamais vu le château de Tufière ?
À part.
Pasquin
Si je l'ai vu ? Cent fois. C'est mentir hardiment.
Lisette
Est-ce un si bel endroit qu'on nous l'a dit ?
Pasquin
Comment ! C'est le plus beau château qui soit sur la Garonne. Vous le voyez de loin qui forme un pentagone...
Lisette
Pentagone ! Bon dieu ! Quel grand mot est-ce là ?
Pasquin
C'est un terme de l'art.
Lisette
Je veux croire cela. Mais expliquez-moi bien ce que ce mot veut dire.
Pasquin
Cela m'est très facile, et je vais vous décrire Ce superbe château, pour que vous en jugiez, Et même beaucoup mieux que si vous le voyiez. D'abord, ce sont sept tours entre seize courtines... Avec deux tenaillons placés sur trois collines... Qui forment un vallon, dont le sommet s'étend Jusque sur... un donjon... entouré d'un étang... Et ce donjon, placé justement... sous la zone,... Par trois angles saillants forme le pentagone.
Lisette
Voilà, je vous l'avoue, un merveilleux château.
Pasquin
Je crois, sans vanité, que vous le trouvez beau.
Lisette
Et c'est donc en ce lieu que le père du comte Tient sa cour ?
Pasquin
Oui, ma reine ; et faites votre compte Que dans tout le royaume il n'est point de seigneur Qui soutienne son rang avec plus de splendeur. Meutes, chevaux, piqueurs, superbes équipages, Table ouverte en tout temps, deux écuyers, six pages, Domestiques sans nombre et bien entretenus, Tout cela ne saurait manger ses revenus.
Lisette
Mais c'est donc un seigneur d'une richesse immense ?
Pasquin
Vous en pouvez juger par sa magnificence.
Lisette
Je trouve en vos récits quelque petit défaut. Vous mentez à présent, ou vous mentiez tantôt.
Pasquin
Comment donc ?
Lisette
Un menteur qui n'a pas de mémoire Se décèle d'abord. Si je veux vous en croire, Le comte est grand seigneur : dans un autre entretien, Cous m'avez assuré qu'il n'avait pas de bien.
Pasquin
Tout franc, votre argument me paraît sans réplique. Naturellement, moi, je suis très véridique. Mais j'obéis. Au fond les faits sont très constants, Et nous n'avons menti qu'en allongeant le temps.
Lisette
Rendez-moi, s'il vous plaît, cette énigme plus claire.
Pasquin
Quinze ans auparavant, ce que j'ai dit du père Se trouvera très vrai. Depuis, tout a changé. Dans un piteux état le bonhomme est plongé, Et le pauvre seigneur traîne une vie obscure. Mais mon maître, voulant qu'il fasse encor figure, Par un récit pompeux, fruit de sa vanité, Vient de le rétablir de son autorité. Qu'entre nous, s'il vous plaît, la chose soit secrète.
Lisette
Allez, ne craignez rien. Si j'étais indiscrète, Je ferais tort au comte. Et si je fais des voeux, C'est pour pouvoir l'aider à devenir heureux. Valère à mes efforts sans relâche s'oppose ; Mais à les seconder je veux qu'il se dispose. Il vient fort à propos.
Pasquin
Fort à propos aussi Je vais me retirer, puisqu'il vous cherche ici.
Scène 2
Lisette, Valère
Lisette
Ah ! Vous voilà, Monsieur ? Vraiment j'en suis ravie.
Valère
Quoi ! Vous voulez gronder ?
Lisette
J'en aurais bien envie.
Valère
Et sur quoi, s'il vous plaît ?
Lisette
Mais sur vos beaux exploits. Mes moindres volontés, dites-vous, sont vos lois ?
Valère
Il est vrai.
Lisette
Cependant devant monsieur le comte Vous m'avez témoigné n'en faire pas grand compte, Et, contre mon avis, votre zèle emporté A su porter Philinte à toute extrémité.
Valère
J'ai dit à mon ami qu'on avait eu l'audace De risquer contre lui jusques à la menace. Je n'ai rien dit de plus. C'est un homme de coeur, Qui n'a dû sur le reste écouter que l'honneur.
Lisette
Que l'honneur ! Ce discours me fatigue et m'irrite.
Valère
Mais par quelle raison ? Philinte a du mérite.
Lisette
Si vous n'employez pas vos soins avec ardeur Pour faire que le comte épouse votre soeur, Et pour bannir d'ici cet ennuyeux Philinte, Je vous déclare, moi, sans mystère et sans feinte, Que, demoiselle ou non, comme le ciel voudra, Lisette, de ses jours, ne vous épousera. J'ai conclu. C'est à vous maintenant de conclure.
Valère
Par quel motif ?... Eh quoi ! Cette vieille figure Viendra-t-elle toujours troubler nos entretiens ?
Lisette
Il faut que je lui parle.
Valère
Adieu donc.
Scène 3
Lycandre, Lisette
Lycandre
Je reviens, et je vous trouve encore en même compagnie ?
Lisette
Oui ; mais nous querellions. Valère a la manie De vouloir empêcher que ce jeune seigneur Qui demeure céans ne prétende à sa soeur.
Lycandre
Et vous, vous soutenez le comte de Tuffière ?
Lisette
Oui, monsieur, contre tous et de toute manière. Il est vrai que le comte est si présomptueux Qu'on ne peut se prêter à ses airs fastueux : Il ne respecte rien, ne ménage personne ; Et plus je le connais, plus sa gloire m'étonne.
Lycandre
Ah ! Que vous m'affligez !
Lisette
Et pourquoi, s'il vous plaît ?
Lycandre
Mais vous-même, pourquoi prenez-vous intérêt À ce qui le concerne ? Est-il donc bien possible Qu'à votre empressement il se montre sensible Jusques à vous marquer des égards, des bontés ?
Lisette
Il n'a payé mes soins que par des duretés. Je ne puis y penser sans répandre des larmes. N'importe ; à le servir je trouve mille charmes.
Lycandre
Qu'entends-je ? Juste ciel ! Quel bon coeur d'un côté ! De l'autre, quel excès d'insensibilité ! Ô détestable orgueil ! Non, il n'est point de vice Plus funeste aux mortels, plus digne de supplice. Voulant tout asservir à ses injustes droits, De l'humanité même il étouffe la voix.
Lisette
Je l'éprouve.
Lycandre
Pour vous, vous serez, je l'espère, La consolation d'un trop malheureux père.
Lisette
À chaque instant, monsieur, vous me parlez de lui. Il devait à mes yeux se montrer aujourd'hui ; Mais il ne paraît point. Vous me trompiez, peut-être.
Lycandre
Un peu de patience ; il va bientôt paraître.
Lisette
Pourquoi diffère-t-il de trop heureux moments ? Que ne vient-il s'offrir à mes embrassements ?
Lycandre
Malgré votre bon coeur, il craint que sa présence Ne vous afflige.
Lisette
Moi ? Se peut-il qu'il le pense ?
Lycandre
Il craint que ses malheurs, trop dignes de pitié, Ne refroidissent même un peu votre amitié.
Lisette
Ah ! Qu'il me connaît mal !
Lycandre
Enfin, avant qu'il vienne, Sur sa triste aventure il veut qu'on vous prévienne. Peut-être espérez-vous le voir dans son éclat, Et vous le trouverez dans un cruel état.
Lisette
Il m'en sera plus cher, et, loin qu'il m'importune, Il verra que mon coeur, plein de son infortune, Redoublera pour lui de tendresse et d'amour. Tout baigné de mes pleurs, avant la fin du jour Il sera possesseur du peu que je possède. Mon zèle à ses malheurs servira de remède. Je ferai tout pour lui. Si je n'ai point d'argent, J'ai de riches habits dont on m'a fait présent ; Je garde un diamant que m'a laissé ma mère. Je vais tout engager, tout vendre pour mon père ; Heureuse si je puis, et mille et mille fois, Lui prouver que je l'aime autant que je le dois !
Lycandre
Arrêtez. Laissez-moi respirer, je vous prie. Donnez quelque relâche à mon âme attendrie. Vous aimez votre père, il n'est plus malheureux.
Lisette
Ah ! Puisqu'il est si lent à contenter mes voeux, Apprenez-moi quel monstre a causé sa misère.
Lycandre
Quel monstre ?
Lisette
Oui.
Lycandre
L'orgueil. L'orgueil de votre mère. Par son faste, les biens se sont évanouis ; Son orgueil a causé des malheurs inouïs.
Lisette
Eh ! Comment ?
Lycandre
Une dame assez considérable, Lui disputant le pas dans un lieu respectable, En reçut un affront si sanglant, si cruel, Qu'elle en fit éclater un déplaisir mortel. L'époux de cette dame, enflammé de colère, Pour venger cet affront attaqua votre père Au retour d'une chasse, et prit si bien son temps Qu'ils se trouvèrent seuls pendant quelques instanTs. D'un trop funeste effet sa fureur fut suivie. Il voulait se venger ; il y perdit la vie. En un mot, votre père, en défendant ses jours, Tua son ennemi, mais sans autre secours Que celui de son bras armé pour sa défense. Les parents du défunt poussèrent la vengeance Jusqu'à faire passer ce malheureux combat, Pur effet du hasard, pour un assassinat. Des témoins subornés soutiennent l'imposture. On les croit. Votre père, outré de cette injure, Se défend, mais en vain. Il se cache. Aussitôt Un arrêt le condamne. Et, pour fuir l'échafaud, Il passe en Angleterre, où quelques jours ensuite Votre mère devient compagne de sa fuite, Le rejoint avec vous qui sortiez du berceau ; Et son orgueil puni la conduit au tombeau.
Lisette
Ciel ! Que m'apprenez-vous ? Ce n'est donc pas ma mère Que j'avais au couvent, et qui m'était si chère ?
Lycandre
C'était votre nourrice. Elle vous ramena, Suivit exactement l'ordre que lui donna Votre père, deux ans après sa décadence, De venir dans ces lieux élever votre enfance, Se disant votre mère et cachant votre nom.
Lisette
Mais pourquoi ce secret ? Et par quelle raison Me laisser ignorer de quel sang j'étais née ?
Lycandre
Pour vous rendre modeste autant qu'infortunée, Et pour vous épargner des regrets, des douleurs, Jusqu'à ce que le ciel adoucît vos malheurs. C'est ainsi que l'avait ordonné votre père, Et sa précaution vous était nécessaire.
Lisette
Je brûle de le voir, et je tremble pour lui. Comment osera-t-il se montrer aujourd'hui, Après l'injuste arrêt ?...
Lycandre
Pendant sa longue absence, De fidèles amis, sûrs de son innocence Et puissants à la coeur, ont eu tant de succès Qu'ils l'ont déterminée à revoir le procès ; Et deux des faux témoins, prêts à perdre la vie, Ont enfin avoué leur noire calomnie. Votre père, caché depuis près de deux ans, Attendait les effets de ces secours puissants. On vient de lui donner d'agréables nouvelles ; Il touche au terme heureux de ses peines mortelles.
Lisette
Qu'il ne s'expose point. Je crains quelque accident, Quelque piège caché. N'est-il pas plus prudent Que nous l'allions chercher ? Par notre diligence Prévenons ses bontés et son impatience. Sortons, monsieur ; je veux embrasser ses genoux Et mourir de plaisir dans des transports si doux.
Lycandre
Vous n'irez pas bien loin pour goûter cette joie. Vous voulez la chercher, et le ciel vous l'envoie. Oui, ma fille, voici ce père malheureux ; il vous voit, Il vous parle, il est devant vos yeux.
Lisette
Quoi ! C'est vous-même ? Ô ciel ! Que mon âme est ravie ! Je goûte le moment le plus doux de ma vie.
Lycandre
Ma fille, levez-vous. Je connais votre coeur, Et, je vous l'ai prédit, vous ferez mon bonheur. Mais, hélas ! Que je crains de revoir votre frère !
Lisette
Mon frère ! Et quel est-il ?
Lycandre
Le comte de Tufière.
Lisette
Je ne sais où j'en suis, je ne respire plus. Daignez me soutenir.
Lycandre
Qu'il doit être confus Quand il vous connaîtra !
Lisette
Moi, sa soeur ?
Lycandre
Oui, ma fille.
Lisette
Sans doute, nous sortons de la même famille ; Oui, le comte est mon frère ; et, dès que je l'ai vu, À travers ses mépris mon coeur l'a reconnu. De mon faible pour lui je ne suis plus surprise.
Lycandre
Votre coeur le prévient, et l'ingrat vous méprise ! Ah ! Je veux profiter de cette occasion Pour jouir devant vous de sa confusion, Quand le temps permettra de vous faire connaître.
Lisette
Jusque-là, devant lui ne dois-je plus paraître ?
Lycandre
Non. Je vais le trouver. La conversation Sera vive à coup sûr, et sa présomption Mérite qu'avec lui prenant le ton de père, Je fasse à ses hauteurs une leçon sévère.
Lisette
S'il ne vous connaît pas, vous les éprouverez.
Lycandre
Non. Nous nous sommes vus. Il me connaît. Rentrez, Ma fille. Quelqu'un vient ; gardez bien le silence.
Lisette
Mon père, attendez tout de mon obéissance.
Scène 4
Lycandre, Pasquin
Lycandre
Le Comte de Tufière est-il chez lui ?
Pasquin
Pourquoi ?
Lycandre
Je voudrais lui parler.
Pasquin
Lui parler ? Qui ? Vous ?
Lycandre
Moi.
Pasquin
Cela ne se peut pas.
Lycandre
La raison, je vous prie ?
Pasquin
C'est qu'il est en affaire.
Lycandre
Oh ! Je vous certifie, Quelque occupé qu'il soit, que, dès qu'il apprendra Que je veux lui parler, il y consentira.
Pasquin
Eh ! Qu'êtes-vous ?
Lycandre
Je suis, ... car je perds patience, Un homme très choqué de votre impertinence.
À Lycandre.
Pasquin
Il a, ma foi, raison. Je retombe toujours, Et je veux m'en punir. Je vois que mon discours, Monsieur, n'a pas le don de vous être agréable ; Mais, si je suis si fier, je suis très excusable.
Lycandre
Et par où, s'il vous plaît ?
Pasquin
Pour le dire en un mot, Et sans trop me vanter, c'est que je suis un sot.
Lycandre
Allez, on ne l'est point quand on connaît sa faute.
Pasquin
Mon maître a très souvent la parole si haute, Il est si suffisant, que par occasion Je le deviens aussi, mais sans réflexion. Heureusement pour moi, la raison, la prudence, Abrègent les accès de mon impertinence. Vous voyez que d'abord j'ai bien baissé mon ton. Mais daignez, s'il vous plaît, me dire votre nom.
Lycandre
Mon enfant, dites-lui, s'il veut bien le permettre, Que je viens demander sa réponse à la lettre Que l'on vous a pour lui remise de ma part. L'a-t-il lue ?
Pasquin
Oui, monsieur. Seriez-vous par hasard L'inconnu ?...
Lycandre
Je le suis.
Pasquin
Moi, que je vous annonce ! Eh ! Vite, sauvez-vous. J'ai reçu sa réponse, Et je la sens encor.
Lycandre
Ne craignez rien pour moi. Il sera plus honnête en me répondant.
Pasquin
Quoi ! Vous vous exposez ?...
Lycandre
Oui, j'en veux courir le risque.
Pasquin
Pour jouer avec lui, prenez mieux votre bisque.
Lycandre
Dépêchez-vous, de grâce.
Pasquin
En vérité, je crains...
Lycandre
Ah !
Pasquin
S'il vous en prend mal, je m'en lave les mains.
Scène 5
Lycandre
Lycandre
Par les airs du valet on peut juger du maître. Ah ! Du moins, si mon fils pouvait se reconnaître, Se blâmer quelquefois, comme fait ce garçon, Tôt ou tard sa fierté plierait sous sa raison. Mais je n'ose espérer...
Scène 6
Le Comte de Tufière, Lycandre, Pasquin
Le Comte de Tufière
Quel est le téméraire, Quel est l'audacieux qui m'ose...? Ah ! C'est mon père !
Lycandre
L'accueil est très touchant ; j'en suis édifié.
Pasquin
Comment donc ? Le voilà comme pétrifié !
Le Comte de Tufière
Un premier mouvement quelquefois nous abuse. Excusez-moi, monsieur.
Pasquin
Il lui demande excuse !
À Pasquin.
Le Comte de Tufière
Je croyais... Sors, Pasquin.
Lycandre
Pourquoi le chassez-vous ? Laissez-le ici ; je veux...
Le Comte de Tufière
Sors, ou crains mon courroux.
Lycandre
Reste.
Pasquin
Il y fait trop chaud. Je fais ce qu'on m'ordonne.
Le Comte de Tufière
Si quelqu'un vient me voir, je n'y suis pour personne.
Scène 7
Lycandre, Le Comte de Tufière
Lycandre
Que veut dire ceci ?
Le Comte de Tufière
J'ai mes raisons.
Lycandre
Pourquoi marquez-vous tant d'ardeur à l'éloigner de moi ?
Le Comte de Tufière
Aux regards d'un valet dois-je exposer mon père ?
Lycandre
Vous craignez bien plutôt d'exposer ma misère. Voilà votre motif. Et, loin d'être charmé De me voir près de vous, votre orgueil alarmé Rougit de ma présence. Il se sent au supplice. De sa confusion votre coeur est complice ; Et, tout bouffi de gloire, il n'ose se prêter Aux tendres mouvemenTs qui devraient l'agiter. Ah ! Je ne vois que trop, en cette conjoncture, Qu'une mauvaise honte étouffe la nature. C'est en vain qu'un billet vous avait prévenu ; Et je me suis trompé, croyant qu'un inconnu Vous corrigerait mieux qu'un père misérable, Qu'à vos yeux la fortune a rendu méprisable.
Le Comte de Tufière
Qui ? Moi ! Je vous méprise ? Osez-vous le penser ? Qu'un soupçon si cruel a droit de m'offenser ! Croyez que votre fils vous respecte, vous aime.
Lycandre
Vous ? Prouvez-le-moi donc, et dans ce moment même.
Le Comte de Tufière
Vous pouvez disposer de tout ce que je puis. Parlez, qu'exigez-vous ?
Lycandre
Qu'en l'état où je suis Vous vous fassiez honneur de bannir tout mystère, Et de me reconnaître en qualité de père Dans cette maison-ci. Voyons si vous l'osez.
Le Comte de Tufière
Songez-vous au péril où vous vous exposez ?
Lycandre
Dois-je me défier d'une honnête famille ? Allons voir Lisimon, menez-moi chez sa fille.
Le Comte de Tufière
De grâce, à vous montrer ne soyez pas si prompt. Vous les exposeriez à vous faire un affront. Vous ne savez donc pas jusqu'où va l'arrogance D'un bourgeois anobli, fier de son opulence ? Si le faste et l'éclat ne soutiennent le rang, Il traite avec dédain le plus illustre sang. Mesurant ses égards aux dons de la fortune, Le mérite indigent le choque, l'importune, Et ne peut l'aborder qu'en faisant mille efforts Pour cacher ses besoins sous un brillant dehors. Depuis votre malheur, mon nom et mon courage Font toute ma richesse ; et ce seul avantage, Rehaussé par l'éclat de quelques actions, M'a tenu lieu de biens et de protections. J'ai monté par degrés, et, riche en apparence, Je fais une figure égale à ma naissance ; Et, sans ce faux relief, ni mon rang ni mon nom N'auraient pu m'introduire auprès de Lisimon.
Il veut sortir.
Lycandre
On me l'a peint tout autre, et j'ai peine à vous croire ; Tout ce discours ne tend qu'à cacher votre gloire. Mais, pour moi qui ne suis ni superbe ni vain, Je prétends me montrer, et j'irai mon chemin.
Le Comte de Tufière
Différez quelques jours ; la faveur n'est pas grande : Je me jette à vos pieds, et je vous la demande.
Lycandre
J'entends. La vanité me déclare à genoux Qu'un père infortuné n'est pas digne de vous. Oui, oui, j'ai tout perdu par l'orgueil de ta mère ; Et tu n'as hérité que de son caractère.
Le Comte de Tufière
Eh ! Compatissez donc à la noble fierté Dont mon coeur, il est vrai, n'a que trop hérité. Du reste, soyez sûr que ma plus forte envie Serait de vous servir aux dépens de ma vie ; Mais du moins ménagez un honneur délicat ; Pour mon intérêt même évitons un éclat.
Lycandre
Vous me faites pitié. Je vois votre faiblesse, Et veux, en m'y prêtant, vous prouver ma tendresse ; Mais à condition que si votre hauteur Éclate devant moi, dès l'instant...
Scène 8
Lisimon, Le Comte de Tufière, Lycandre
Lisimon
Serviteur. Je vous cherchais, mon cher ; votre froideur m'étonne : Car il est temps d'agir. Je crois, dieu me pardonne, Que ma femme devient raisonnable.
Le Comte de Tufière
Comment ?
Lisimon
Elle n'a plus pour vous ce grand éloignement Qu'elle a marqué d'abord. La bonne dame est sage : Car j'allAis sans cela faire un joli tapage. Je vais vous procurer un moment d'entretien Avec ma digne épouse ; et puis tout ira bien, Pourvu que vous vouliez lui faire politesse. N'y manquez pas, au moins : car c'est une princesse Aussi fière que vous, et dont les préjugés...
Le Comte de Tufière
Je suis ravi de voir que vous vous corrigez.
Lisimon
Tu le vois, mon enfant, je cherche à te complaire.
Le Comte de Tufière
Fort bien.
Lisimon
Enfin, monsieur, le succès de l'affaire Est en votre pouvoir. Ainsi donc, croyez-moi, de ce que je vous dis faites-vous une loi.
Lycandre
Monsieur vous parle juste, et pour votre avantage. Que votre unique objet soit votre mariage, Et mettez à profit cet heureux incident.
Lisimon
Quel est cet homme-là ?
Le Comte de Tufière
C'est..., c'est mon intendant.
Lisimon
Il a l'air bien grêlé. Selon toute apparence, Cet homme n'a pas fait fortune à l'intendance.
Le Comte de Tufière
C'est un homme d'honneur.
Lisimon
Il y paraît.
Lycandre
Je vois qu'il trompe Lisimon en lui parlant de moi. Sa gloire est alarmée à l'aspect de son père. Sachez encor...
Lisimon
Eh bien ?
Lycandre
Je retiens ma colère, Espérant que bientôt il me sera permis De me faire connaître et de punir mon fils ; Et mon juste dépit lui prépare une scène Où je veux mettre enfin son orgueil à la gêne.
Le Comte de Tufière
Contraignez-vous, de grâce, et ne lui dites rien Qui lui fasse augurer qui vous êtes.
Lycandre
Fort bien.
Le Comte de Tufière
C'est un homme économe autant qu'il est fidèle.
Lisimon
Oh çà, je vous ai dit une bonne nouvelle : Ne la négligeons pas. Ma femme veut vous voir ; Pour gagner son esprit, faites votre devoir.
Le Comte de Tufière
Mon devoir ?
Lisimon
Oui, vraiment.
Le Comte de Tufière
L'expression est forte.
Lycandre
Quoi ! Faut-il pour un mot vous cabrer de la sorte ?
Lisimon
Il parle de bon sens.
Lycandre
Il est bien question De chicaner ici sur une expression !
Le Comte de Tufière
Mais, monsieur...
Lycandre
Mais, Monsieur, je dis ce qu'il faut dire ; Faites ce qu'il faut faire au plus tôt.
Le Comte de Tufière
Quel martyre ! Il va se découvrir.
Lisimon
Ce vieillard est bien vert, Ce me semble ?
À Lisimon.
À Lycandre.
Le Comte de Tufière
Il est vrai. Votre discours me perd. Devant cet homme, au moins, tâchez de vous contraindre.
Lycandre
Faites ce qu'il désire, ou je cesse de feindre.
Lisimon
Ma femme vous attend : venez, d'un air soumis, Prévenant, la prier d'être de vos amis.
Lycandre
Soumis ; vous entendez ?
À part.
Le Comte de Tufière
Oui, j'entends à merveille. Ciel !
Lisimon
Vous approuvez donc ce que je lui conseille ? Bonhomme, expliquez-vous.
Lycandre
Oui, je l'approuve fort, Et, s'il ne s'y rend pas, il aura très grand tort. Vous lui donnez, monsieur, une leçon très sage. Il en avait besoin. Je le connais.
Le Comte de Tufière
J'enrage.
Lisimon
Vous êtes donc à lui depuis longtemps ?
Le Comte de Tufière
Sortons. Je regrette, monsieur, le temps que nous perdons.
Au Comte.
À Lycandre.
Lisimon
Un moment. À quoi vont les revenus du comte ?
Lycandre
Je ne saurais vous dire à quoi cela se monte.
Lisimon
Mais encor ?
Le Comte de Tufière
Dites-lui...
À Lisimon.
Lycandre
Je ne veux point mentir. Une affaire, monsieur, m'oblige de sortir. Mais, avant qu'il soit peu, je veux vous satisfaire. Vous pouvez cependant conclure votre affaire ; Et j'ose me flatter qu'avec un peu de temps Vous aurez lieu tous deux d'en être fort contents. Adieu.
Scène 9
Lisimon, Le Comte de Tufière
Lisimon
Votre intendant avec vous fait le maître, Que veut dire cela ? Hem !
Le Comte de Tufière
Comme il m'a vu naître, Avec moi bien souvent il prend ces libertés.
Lisimon
Allons trouver ma femme, et trêve de fiertés.
Le Comte de Tufière
J'irai, si vous voulez. Mais que faut-il lui dire ?
Lisimon
Plaisante question ! Quoi ! Faut-il vous instruire ?
Le Comte de Tufière
Mais je suis assez neuf sur ces démarches-là. Prier ! Solliciter ! Je n'entends point cela. Je souhaite de faire avec vous alliance ; Mais songez aux égards qu'exige ma naissance. Parlez pour moi vous-même, et faites bien ma cour. Cela suffit, je crois ?
Lisimon
Est-ce là le retour Sont vous payez mes soins ? Suivi de ma famille, Dois-je venir ici vous présenter ma fille, Vous priant à genoux de vouloir l'accepter ? Si tu te l'es promis, tu n'as qu'à décompter. Ma fille vaut bien peu, si l'on ne la demande. Je te baise les mains, et je me recommande à ta grandeur. Adieu.
Scène 10
Le Comte de Tufière
Le Comte de Tufière
Que ces gens inconnus sont fiers ! Voilà l'orgueil de tous nos parvenus. C'est peu qu'à leurs grands biens notre gloire S'immole, il faut, pour les avoir, fléchir devant l'idole. Ah ! Maudite fortune, à quoi me réduis-tu ? Si tes coups redoublés ne m'ont point abattu, Veux-tu m'humilier par l'appât des richesses, Et n'a-t-on tes faveurs qu'à force de bassesses ?
Acte V
Scène 1
Lisette, Isabelle
Lisette
Oh çà, mademoiselle, expliquons-nous un peu, Nous pouvons librement nous parler en ce lieu.
Isabelle
Et sur quoi, s'il vous plaît ?
Lisette
Votre mère apaisée À vos tendres désirs paraît moins opposée. Vous pouvez espérer d'épouser votre amant. Mais, loin de témoigner ce doux ravissement Que vous devez sentir sur le point d'être heureuse, Je ne vous vis jamais si triste et si rêveuse.
Isabelle
Il est vrai.
Lisette
Vous vouliez le comte pour époux ; Son amour à vos yeux s'est signalé pour vous ; Il vous a demandée ; et cette âme si fière Vient de plier enfin.
Isabelle
Mais de quelle manière ? De ses soumissions la choquante froideur, Son souris dédaigneux, son air fier et moqueur, Son silence affecté, tout me faisait comprendre Que son coeur jusqu'à nous avait peine à descendre. Mon père avec ardeur sollicitait pour lui ; À peine de deux mots lui prêtait-il l'appui ; Et, sans votre crédit sur l'esprit de mon frère, Qui s'est servi du sien pour ramener ma mère, Le comte a si bien fait que tout était rompu. Pour cacher mon dépit j'ai fait ce que j'ai pu. Mais plus de cet instant j'occupe ma pensée, Plus je sens que j'en suis vivement offensée. Pour un coeur délicat quel triste événement !
Lisette
Si bien que votre amour est mort subitement ?
Isabelle
Il est bien refroidi.
Lisette
Parlez en conscience. N'entre-t-il point ici quelque peu d'inconstance ?
Isabelle
Vous me connaissez mal.
Lisette
Oh ! Que pardonnez-moi, Et, s'il faut s'expliquer ici de bonne foi...
Isabelle
Eh bien ?
Lisette
D'aucun roman, à ce que j'imagine, Vous ne pourrez jamais devenir l'héroïne.
Isabelle
Croyez-vous m'amuser quand vous me plaisantez ?
Lisette
Je ne plaisante point, je dis vos vérités. Le soupçon d'un défaut vous trouble et vous alarme ; Dès qu'il est confirmé, votre coeur se gendarme. Trop de délicatesse est un autre défaut, Dont vous serez punie, et peut-être trop tôt.
Isabelle
Le comte me désole à chaque occasion.
Lisette
Quoi ! Pour un peu de gloire et de présomption ? C'est là ce qui fait voir la grandeur de son âme. Il est fier à présent ; mais devenez sa femme, L'amant fier deviendra mari tendre et soumis.
Isabelle
Un espoir si flatteur peut-il m'être permis ?
Scène 2
Lisette, Valère, Isabelle
Lisette
Vous voilà bien rêveur ?
Valère
Et j'ai sujet de l'être. Aux yeux de mon ami je n'ose plus paraître. J'ai servi son rival. Je ne puis m'empêcher, Même devant vous deux, de me le reprocher. C'est une trahison dont j'étais incapable Si l'amour n'eût voulu que j'en fusse coupable.
Lisette
Vous vous en repentez ?
Valère
Je m'en repentirais, Si je vous aimais moins. Mais enfin je voudrais Que vous déclarassiez le motif qui vous porte À marquer pour le comte une amitié si forte.
Lisette
Ce motif est très juste, et, quand vous l'apprendrez, Bien loin de m'en blâmer, vous m'en applaudirez.
Valère
Je le veux croire ainsi ; mais daignez m'en instruire.
Lisette
Je l'ignorais tantôt, et ne pouvais le dire. Je le sais à présent, et ne le dirai point.
Valère
Pourquoi vous obstiner à me cacher ce point ? Quoi ! Faut-il qu'un amant vous trouve si discrète ?
Isabelle
Mais c'est donc tout de bon que vous aimez Lisette ?
Valère
Je l'aime, et m'en fais gloire.
Isabelle
Un tel attachement Prouve mieux que jamais votre discernement. Mais quel en est l'objet ? Quelle est votre espérance ?
Lisette
Souffrez que là-dessus nous gardions le silence.
Isabelle
J'y veux bien consentir, et me fais cet effort, Jusqu'à ce que l'on ait décidé de mon sort.
Valère
Il est tout décidé.
Isabelle
Juste ciel !
Valère
Et mon père, Pour dicter le contrat, est chez notre notaire.
Isabelle
Ma mère n'y met plus aucun empêchement ?
Valère
Non, et vous me devez un si prompt changement.
Scène 3
Lisimon, Isabelle, Valère, Lisette
Lisimon
Ça, réjouissons-nous. Enfin, vaille que vaille, L'ennemi se soumet. J'ai gagné la bataille ; Le champ m'est demeuré. Je craignais un éclat ; Mais votre mère enfin va signer le contrat. Elle a banni Philinte, et j'attends le notaire Pour terminer enfin cette importante affaire. Excepté quelques points dont il faut convenir, Je ne prévois plus rien qui pût nous retenir. Tu seras dès ce soir madame la comtesse, ma fille.
Isabelle
Dès ce soir ?
Lisimon
Sans délai.
Isabelle
Rien ne presse. Cette affaire mérite un peu d'attention ; Et j'ai fait sur cela quelque réflexion.
Lisimon
Quelque réflexion ? Comment ! Mademoiselle, Allez-vous nous donner une scène nouvelle, Et vous dédire ici, comme vous avez fait Sur cinq ou six projets qui n'ont point eu d'effet ? Pensez-vous que le comte entende raillerie, Et soit homme à souffrir votre bizarrerie ?
Valère
Mais, mon père, après tout...
Lisimon
Mais après tout, mon fils, Croyez-vous que d'un fat j'écoute les avis ? Quoi donc ! J'aurai su faire un miracle incroyable En rendant aujourd'hui ma femme raisonnable (Chose qu'on n'a point vue, et qu'on ne verra plus), Et mes enfants rendront mes travaux superflus ? Un chef-d'oeuvre si beau deviendrait inutile ? Non, parbleu. Gardez-vous de m'échauffer la bile, Ou vous aurez sujet de vous en repentir, Et mon juste courroux se fera ressentir.
Lisette
Voilà parler, monsieur, en père de famille. Courage ! Disposez enfin de votre fille : Ne l'abandonnez plus à ses réflexions ; C'est à vous à trancher dans ces occasions.
Isabelle
Quoi ! Lisette ?...
Lisette
Monsieur a prononcé l'oracle : À l'accomplissement rien ne peut mettre obstacle. S'il vous destine au comte, il faut que ce dessein S'exécute en dépit de tout le genre humain.
Lisimon
Cette fille me charme. Oui, ma chère Lisette, Tiens, sois un peu moins sage, et tu seras parfaite. L'avis est bon.
Lisimon
Le tien vient de m'édifier ; Et je veux t'embrasser pour te remercier.
Lisette
Réservez, s'il vous plaît, cette tendre saillie Jusqu'à ce que je sois une fille accomplie.
Lisimon
J'attendrais trop longtemps. Il faut absolument Que ma reconnaissance éclate en ce moment.
Valère
Vous vous échaufferez, prenez garde, mon père.
À part.
À Valère.
Lisimon
Monsieur le médecin, ce n'est pas votre affaire. Que je m'échauffe ou non, vous aurez la bonté De ne vous plus charger du soin de ma santé. Je crois que ce coquin est jaloux de Lisette, Et je soupçonne entre eux quelque intrigue secrète. Je veux m'en éclaircir. Sachons un peu...
Valère
Voici Votre notaire.
À Valère qui veut sortir.
Lisimon
Ah ! Bon ! Non, non, demeure ici. Dans un petit moment nous compterons ensemble.
Scène 4
Lisimon, Monsieur Josse, Isabelle
Lisimon
Approche, Monsieur Josse.
Monsieur Josse
Est-ce ici qu'on s'assemble ?
Lisimon
Oui.
Monsieur Josse
Lisons ma minute. À trois articles près, Monsieur, j'ai stipulé vos communs intérêts. C'est donc là la future ?
Lisimon
À peu près. C'est ma fille.
Monsieur Josse
Voilà de quoi former une belle famille. Où donc est le futur ?
Isabelle
Je n'en sais encor rien.
Monsieur Josse
Comment ! Se faire attendre ? Oh ! Cela n'est pas bien ; Et vous méritez fort...
Lisimon
Le voici qui s'avance. Assieds-toi, Monsieur Josse ; et nous, prenons séance.
Scène 5
Monsieur Josse, Lisimon, Le Comte de Tufière, Isabelle, Lisette
Ils sont tous assis, excepté Lisette.
Monsieur Josse
Par-devant...
Lisimon
Écoutez.
Monsieur Josse
Les conseillers du roi, Notaires soussignés, furent présents...
Lisimon
Eh quoi ! Vous ne vous tairez point ? Est-il temps que l'on cause ? Valère, ici. Laissez cette fille, et pour cause.
Monsieur Josse
Votre nom, s'il vous plaît, vos titres, votre rang : Je ne les savais point ; ils sont restés en blanc.
Le Comte de Tufière
Je vais vous les dicter. N'oubliez rien, de grâce. Vous avez pour cela laissé bien peu de place.
Monsieur Josse
La marge y suppléera. Voyez quelle largeur !
Il dicte.
Le Comte de Tufière
Écrivez donc. Très haut et très puissant seigneur...
Monsieur Josse
Monsieur, considérez qu'on ne se qualifie...
Le Comte de Tufière
Point de raisonnements, je vous le signifie.
Monsieur Josse
Et très puissant seigneur...
Le Comte de Tufière
Monseigneur Carloman, Alexandre, César, Henry, Jules, Armand, Philogène, Louis...
Il répète.
Monsieur Josse
Oh ! Quelle kyrielle ! Ma foi, sur tant de noms ma mémoire chancelle ! Philogène, Louis... après ?
Le Comte de Tufière
De Mont-Sur-Mont.
Monsieur Josse
Sur-Mont.
Le Comte de Tufière
Chevalier...
Monsieur Josse
Lier.
Le Comte de Tufière
Continuez. Baron De Montorgueil.
Monsieur Josse
Orgueil.
Le Comte de Tufière
Bon ! Marquis de Tufière.
Lisimon
Quoi ! Vous êtes marquis ?
Le Comte de Tufière
Proprement, c'est mon père. Mais, comme après sa mort j'aurai ce marquisat, J'en prends d'avance ici le titre en mon contrat.
À Isabelle.
Lisimon
C'est bien fait, mon garçon ; la chose t'est permise. Je te fais compliment, Madame la Marquise.
Monsieur Josse
Est-ce tout ?
Le Comte de Tufière
Comment tout ? Seigneur...
Monsieur Josse
Et caetera. Cette tirade-là jamais ne finira.
Le Comte de Tufière
Mettez "et autres lieux", en très gros caractère.
Isabelle
En lettres d'or.
Lisette
Paix donc !
Isabelle
Je ne saurais me taire. Je ne puis me prêter à tant de vanité.
Lisette
C'est le faible commun des gens de qualité. Leurs titres bien souvent font tout leur patrimoine.
Il lit.
Monsieur Josse
À vous présentement, Monsieur. Messire Antoine Lisimon...
Le Comte de Tufière
Antoine !
Lisimon
Oui.
Le Comte de Tufière
Quoi ! C'est là votre nom ? Antoine ! Est-il possible ?
Lisimon
Eh ! Parbleu, pourquoi non ?
Le Comte de Tufière
Ce nom est bien bourgeois !
Lisimon
Mais pas plus que les autres ; Je crois que mon patron valait bien tous les vôtres.
Le Comte de Tufière
Passons, monsieur, passons. Vos titres. C'est le point dont il s'agit ici.
Lisimon
Qui, moi ? Je n'en ai point.
Le Comte de Tufière
Comment donc ? Vous n'avez aucune seigneurie ?
Il dicte.
Lisimon
Ah ! Je me souviens d'une. Écrivez, je vous prie. Antoine Lisimon, écuyer.
Le Comte de Tufière
Rien de plus ?
Lisimon
Et seigneur suzerain... d'un million d'écus.
Le Comte de Tufière
Vous vous moquez, je crois ? L'argent est-il un titre ?
Lisimon
Plus brillant que les tiens. Et j'ai dans mon pupitre Des billets au porteur dont je fais plus de cas Que de vieux parchemins, nourriture des rats.
Monsieur Josse
Il a raison.
Le Comte de Tufière
Pour moi, je tiens que la noblesse...
À Lisimon.
Monsieur Josse
Oh ! Nous autres bourgeois, nous tenons pour l'espèce. Çà, stipulons la dot.
Lisimon
Le gendre que je prends M'engage à la porter à neuf cent mille francs.
Monsieur Josse
Voilà pour la future un titre magnifique, Et qui soutiendra bien votre noblesse antique.
Le Comte de Tufière
Monsieur le garde-note, oui, l'argent nous soutient ; Mais nous purifions la source dont il vient.
Monsieur Josse
Et quel douaire aura l'épouse contractante ?
Le Comte de Tufière
Quel douaire, monsieur ? Vingt mille francs de rente.
Lisette
Mon frère est magnifique. En tout cas, je sais bien Que, s'il donne beaucoup, il ne s'engage à rien.
Monsieur Josse
Sur quoi l'assignez-vous ?
Lisimon
Oui.
Le Comte de Tufière
Sur la baronnie De Montorgueil.
Monsieur Josse
Voilà votre affaire finie.
Lisimon
Signons donc maintenant. La noce se fera Aussitôt qu'à Paris ton père arrivera.
Le Comte de Tufière
Mon père, dites-vous ? Il ne faut point l'attendre. Jamais en ce pays il ne pourra se rendre. La goutte le retient au lit depuis six mois.
Lisette
Mon frère, en vérité, ment fort bien quelquefois.
Le Comte de Tufière
Mais nous irons le voir après le mariage.
Lisimon
Avec bien du plaisir je ferai le voyage.
Scène 6
Le Comte de Tufière, Lisimon, Lycandre, Valère, Isabelle, Lisette
Le Comte de Tufière
Ah ! Le voici lui-même. Ô ciel ! Quel incident !
Lisimon
Que voulez-vous ? Parbleu, c'est monsieur l'intendant.
Lycandre
Je viens savoir, mon fils...
Valère
Son fils !
Le Comte de Tufière
Je meurs de honte.
Lisimon
Vous m'aviez donc trompé ? Répondez, mon cher Comte.
Le Comte de Tufière
Eh quoi ! Dans cet état osez-vous vous montrer ?
Lycandre
Superbe, mon aspect ne peut que t'honorer. Mon arrivée ici t'alarme et t'importune ; Mais apprends que mes droits vont devant ta fortune. Rends-leur hommage, ingrat, par un plus tendre accueil.
Le Comte de Tufière
Eh ! Le puis-je, au moment... ?
Lisimon
Baron de Montorgueil, C'est donc là ce superbe et brillant équipage Dont tu faisais tantôt un si bel étalage ?
Au comte.
Lycandre
L'état où je parais et sa confusion D'un excessif orgueil sont la punition. Je la lui réservais. Je bénis ma misère, Puisqu'elle t'humilie et qu'elle venge un père. Ah ! Bien loin de rougir, adoucis mes malheurs. Parle, reconnais-moi.
Isabelle
Vous voilà tout en pleurs, Lisette ?
Lisette
Vous allez en apprendre la cause.
Lycandre
Je vois qu'à ton penchant ta vanité s'oppose. Mais je veux la dompter. Redoute mon courroux, Ma malédiction, ou tombe à mes genoux.
Il se met aux genoux de Lycandre.
Le Comte de Tufière
Je ne puis résister à ce ton respectable. Eh bien ! Vous le voulez, rendez-moi méprisable. Jouissez du plaisir de me voir si confus. Mon coeur, tout fier qu'il est, ne vous méconnaît plus. Oui, je suis votre fils, et vous êtes mon père. Rendez votre tendresse à ce retour sincère. Il me coûte assez cher pour avoir mérité D'éprouver désormais toute votre bonté.
Lisimon
Il a, ma foi, raison. Par ce qu'il vient de faire, Je jurerais, morbleu, que vous êtes son père.
Lycandre
En sondant votre coeur, j'ai frémi, j'ai tremblé. Mais, malgré votre orgueil, la nature a parlé. Qu'en ce moment pour moi ce triomphe a de charmes ! Je dois donc maintenant terminer vos alarmes, Oublier vos écarts qui sont assez punis. Mon fils, rassurez-vous. Nos malheurs sont finis. Le ciel, enfin pour nous devenu plus propice, A de mes ennemis confondu la malice. Notre auguste monarque, instruit de mes malheurs Et des noirs attentats de mes persécuteurs, Vient par un juste arrêt de finir ma misère. Il me rend mon honneur ; à vous il rend un père Rétabli dans ses droits, dans ses biens, dans son rang, Enfin dans tout l'éclat qui doit suivre mon sang. J'en reçois la nouvelle. Et ma joie est extrême De pouvoir à présent vous l'annoncer moi-même.
Le Comte de Tufière
Qu'entends-je ? Juste ciel ! Fortune, ta faveur Au mérite, aux vertus, égale le bonheur ; Oui, tu me rends mes biens, mon rang et ma naissance, Et j'en ai désormais la pleine jouissance.
Lycandre
Devenez plus modeste en devenant heureux.
Lisimon
C'est bien dit. Je vous fais compliment à tous deux. Je n'ai pas attendu ce que je viens d'apprendre Pour choisir votre fils en qualité de gendre, Parce qu'à l'orgueil près il est joli garçon. Voici notre contrat ; signez-le sans façon.
Lycandre
Quoique notre fortune ait bien changé de face, De vos bontés pour lui je dois vous rendre grâce ; Et, pour m'en acquitter encor plus dignement, Je prétends avec vous m'allier doublement.
Lisimon
Comment ?
Lycandre
Pour votre fils je vous offre ma fille.
Valère
Je suis perdu.
Lisimon
L'honneur est grand pour ma famille. Très agréablement vous me voyez surpris. J'accepte le projet. Mais est-elle à Paris, Votre fille ?
Lycandre
Sans doute. Approchez-vous, Constance, Et recevez l'époux...
Lisimon
Vous vous moquez, je pense ? C'est Lisette.
Lycandre
Ce nom a causé votre erreur. Venez, ma fille. Comte, embrassez votre soeur.
Lisimon
Sa soeur, femme de chambre ?
Lycandre
Une telle aventure Des jeux de la fortune est une preuve sûre. Grâce au ciel, votre soeur est digne de son sang. Sa vertu, plus que moi, la remet dans son rang.
Valère
Quel heureux dénouement ! Je vais mourir de joie.
Isabelle
Je prends part au bonheur que le ciel vous envoie.
Lisette
En me reconnaissant, confirmez mon bonheur.
Le Comte de Tufière
Je m'en fais un plaisir. Je m'en fais un honneur.
Au Comte.
Lisimon
Et moi, de mon côté, je veux que ma famille Puisse donner un rang sortable à votre fille : Car avec de l'argent on acquiert de l'éclat ; Et je suis en marché d'un très beau marquisat, Dont je veux que mon fils décore sa future. Dès ce soir, Monsieur Josse, il faudra le conclure. Allez voir le vendeur ; et que demain mon fils Ne se réveille point sans se trouver marquis. Êtes-vous satisfait ?
Le Comte de Tufière
On ne peut davantage.
Lisimon
Bon ! Nous allons donc faire un double mariage.
Isabelle
Mon coeur parle pour vous ; mais je crains vos hauteurs.
Le Comte de Tufière
L'amour prendra le soin d'assortir nos humeurs, Comptez sur son pouvoir ; que faut-il pour vous plaire ? Vos goûts, vos sentiments, feront mon caractère.
Lycandre
Mon fils est glorieux ; mais il a le coeur bon. Cela répare tout.
Lisimon
Oui, vous avez raison. Et, s'il reste entiché d'un peu de vaine gloire, Avec tant de mérite on peut s'en faire accroire.
Le Comte de Tufière
Non, je n'aspire plus qu'à triompher de moi ; Du respect, de l'amour, je veux suivre la loi. Ils m'ont ouvert les yeux ; qu'ils m'aident à me vaincre. Il faut se faire aimer, on vient de m'en convaincre ; Et je sens que la gloire et la présomption N'attirent que la haine et l'indignation.