Comédie · 1834

Le Huron

de Duvert, Lauzanne Xavier

Représentation
≈ 41 min
Distribution
2 femmes, 2 hommes
Répliques
367
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Huron H 118 ≈ 16 min 10
Kerkabon N 127 ≈ 15 min 16
Mademoiselle Kerkabon N 29 ≈ 3 min 9
Mademoiselle Saint-yves N 31 ≈ 2 min 11
Duménil H 15 ≈ 1 min 8
Madame Plougoulin F 19 ≈ 1 min 7
Choeur N 4 ≈ 1 min 3
Tous N 11 ≈ 1 min 6
Garde N 3 ≈ 1 min 1
Mademoiselle des Guérets F 5 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Huron
Le Huron absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Kerkabon absentabsentabsent
Mademoiselle Kerkabon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mademoiselle Saint-yves absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Duménil absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Plougoulin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Choeur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Tous absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Huron

Scène 1

Choeur, Kerkabon, Mademoiselle des Guérets, Madame Plougoulin, Mademoiselle Kerkabon, Tous, Mademoiselle Saint-yves, Duménil

COSTUME DU HURON. Redingote de couleur claire, très courte ; pantalon de couleur foncée, également très court ; gilet rayé, chemise bleue à raies cravate à la Colin, bas blancs, souliers à cordons, perruque de nègre, très frisée, longs pendants d'oreilles en corail.

Au lever du rideau mademoiselle de Kerkabon, mademoiselle Saint-Yves et Monsieur de Kerkabon, vont au-devant des autres personnages.

Mademoiselle Saint-Yves, à part, observant Duménil et Mademoiselle des Guérets qui n'ont cessé de parler bas depuis le commencement de la scène. Il ne fait attention qu'à Mademoiselle des Guérets.

AIR du Pré aux Clercs.

Choeur

Nous venons sans façon Visiter ce Huron : Est-il bon ou méchant ? Est-il intelligent ? Nous venons l'admirer, Le bien considérer, Et jusqu'à ce soir Le voir.

Kerkabon

Soyez les bienvenus, soyez les bienvenus !

Mademoiselle des Guérets

Où est-il votre Huron ?

Madame Plougoulin

Je brûle de le voir.

Kerkabon

Je vous le montrerai dans tous ses détails.

Madame Plougoulin

Où mettez-vous sa cage ?

Mademoiselle Kerkabon

Comment sa cage ?

Kerkabon

Oh ! C'est absurde !... Je ne veux pas dire ce que je pense à Madame Plougoulin, mais...

Madame Plougoulin

Enfin vous l'enfermez dans un objet grillé, n'est-ce pas ?

Il cherche le mot.

Kerkabon

Mais du tout !... Un Huron !... Mais... Je devine... Ah ! C'est fort comique ; vous avez confondu avec un héron, un héron, oiseau de proie, que Buffon range dans la classe des... des... Oiseaux de proie. Ah ! Ventrebleu !

Madame Plougoulin

Je sais fort bien qu'un Huron c'est un Osage.

Kerkabon

Ah ! Ventrebleu ! Un Osage !

Mademoiselle des Guérets

Un anthropophage !

Kerkabon

Oui, un anthropophage qui a dévoré, à son déjeuner, deux bottes de radis et un plat de chicorée... sauvage comme lui ; mais ça ne constitue pas...

Madame Plougoulin

Il mange des radis ?

Mademoiselle Kerkabon

De tout, de tout en général.

Madame Plougoulin

Mais ce jeune sauvage, comment se trouve-t-il installé chez vous ?

Kerkabon

Oh ! C'est une histoire. Il paraît que ce brave garçon s'ennuyait dans son misérable Canada. Il sauta à bord d'un vaisseau anglais. Arrêté comme contrebandier, il me fut amené, et je l'interrogeai, en ma qualité de maire de Saint-Méloir-des Ondes, près Cancale, arrondissement de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) ; mais comme je me pique un peu d'être naturaliste, je reconnus tout de suite que c'était un Huron et non un fraudeur, et, ma foi, je le fis mettre en liberté.

Mademoiselle Kerkabon

Oui, et par reconnaissance il s'établit chez nous. Enfin, depuis huit jours, il boit, mange et loge sous notre toit, pour nous prouver sa gratitude. C'est bien l'hôte le plus naïf et le plus incommode qu'il y ait au monde ; mais ça ne m'étonne pas, je connais les Hurons.

Madame Plougoulin

Vous, mademoiselle de Kerkabon ?

Mademoiselle Kerkabon

Quand je dis que je les connais, je n'ai jamais été dans leur abominable pays, Dieu merci ! Mais notre frère, feu le capitaine Kerkabon, habita longtemps le Canada ; il s'y est marié, dit-on, et lors des dernières nouvelles que nous reçûmes de lui, nous apprîmes qu'il allait être père. Il mourut dans le pays... un officier de marine, fort distingué.

Kerkabon

Oui, certes, fort distingué, et je regrette énormément de n'être pas entré aussi dans l'armée navale, moi !

Tous

Vous ! Monsieur de Kerkabon ?

AIR de la Somnambule.

Kerkabon

À l'âge de vingt ans, mon frère Était enseigne à bord du Ménélas ; J'aurais voulu suivre cette carrière, Mais nos parents ne le voulurent pas. Faut-il ainsi que l'on contraigne Les goûts d'un citoyen français ? Moi je suis sûr que comme enseigne J'aurais eu beaucoup de succès.

Mademoiselle des Guérets

Les couplets que vous avez faits pour ma fête étaient charIIlaIlS.

à part

Mademoiselle Saint-yves

Faire des couplets pour sa fête ... Ah ! C'est trop fort !

Madame Plougoulin

Mais votre Huron ne vient donc pas ?

Kerkabon

Il est sorti pour le moment.

Madame Plougoulin

Et que comptez-vous en faire ?

Kerkabon

D'abord nous voulons le faire chrétien. Ma soeur et notre cousine Saint-Yves entreprennent son éducation spirituelle.

Duménil

Ah ! C'est mademoiselle Saint-Yves qui s'est chargée de sa conversion ?

Mademoiselle Saint-yves

Pourquoi pas, Monsieur ? Il a beaucoup de bon sens naturel ; et je préfère le bon sens à l'esprit dont on fait souvent un si mauvais usage.

Mademoiselle Kerkabon

Ceci s'adresse aux couplets que vous avez faits.

Mademoiselle Saint-yves

D'ailleurs c'est moi qu'il a choisie pour sa marraine, et à ce titre je lui ai remis un livre de morale qui l'instruira beaucoup mieux que moi.

À part.

Duménil

Je vois qu'il ne fallait pas moins que cet être extraordinaire, venu de l'autre monde, pour fixer les goûts de Mademoiselle Saint-Yves. Ah ! Elle veut faire la coquette !

On entend un coup de feu.

Mademoiselle Saint-yves

C'est une indignité, et je saurai bien l'en faire repentir.

Tous

Qu'est-ce que c'est que ça ?

Kerkabon

C'est sans doute mon gaillard qui revient de la chasse, et qui tire une pièce en rentrant. Ah ! Il est adroit ! Je parie qu'il revient avec quelque chose !

Mademoiselle Kerkabon

Oui, il revient avec le garde-champêtre.

Ils se mettent sur deux rangs pour l'entrée du Huron.

Tous

Silence ! Silence ! Examinons !

Scène 2

Garde, Le Huron, Kerkabon, Mademoiselle Kerkabon, Madame Plougoulin, Tous

Le Huron tient de sa main droite le garde-champêtre par sa buffleterie ; dans la main gauche il tient un fusil de chasse, et porte une carnassière pleine de gibier. Le garde-champêtre tient dans la main le chapeau du Huron et un chat.

Garde

Monsieur le maire ! Monsieur le maire ! Voilà un braconnier que je vous amène !

Le Huron

Tu m'amènes, toi ! Tu m'amènes ?

Kerkabon

Étranger ! Étranger ! Huron ! N'abîmez pas mon garde ; il est habillé par la commune !

Le Huron

Il dit qu'il m'amène !

Kerkabon

Eh bien ! Non ; eh bien ! Non !... Garde ! Pourquoi cet homme vous apporte-t-il ici ?

Il montre le chat.

Garde

Il chassait sans permis, et il a abattu dix-sept pièces de gibier dont un chat.

Mademoiselle Kerkabon

Dieu ! C'est mon chat !

Il le donne à Kerkabon qui le pose sur une table qui est à gauche.

Le Huron

Ce petit tigre ? Ah ! bah !

Garde

Monsieur le maire, c'est une désolation ; il tire les poules, il tire les chiens, il tire les chats, il tire tout.

Madame Plougoulin

C'est extrêmement curieux, ça.

Kerkabon

Voyons, voyons, Huron ! Pourquoi avez-vous désarmé mon garde ?

Le Huron

Vous m'avez dit que dans votre pays tout le monde avait les mêmes droits.

Kerkabon

Ça, c'est vrai... je l'ai dit... les lois...

Le Huron

Cet homme, qui est d'un âge avancé et d'une figure désagréable, m'arrête... et me demande mes papiers.

Kerkabon

Bien !

Le Huron

Je lui demande les siens.

Tous

Par exemple !

Kerkabon

Vous avez eu tort.

Tout le monde rit.

Le Huron

Mais si nous avons tous les mêmes droits... Ce n'est pas que je tienne à voir ses papiers... de cet homme qui a une figure désagréable ; mais je dis : pourquoi donc cet homme veut-il voir mes papiers ? Je veux voir les siens ; montre-moi tes papiers, je te montrerai les miens !... Mais dame !...

Kerkabon

Huron, vous avez tort ! Vous avez chassé sans permis, cela ne se peut pas.

Le Huron

Cependant, il me semble que l'homme qui a un bon fusil et des munitions... sans permis, attrapera bien plus de gibier que celui qui n'aurait qu'un permis...

Kerkabon

Cher ami, vous avez des raisonnements subversifs de toute police municipale.

Il le lui prend.

Le Huron

Donne-moi mon chapeau... Veux-tu bien me donner mon chapeau !...

AIR du Baiser au porteur.

Kerkabon

De ce délit je ne puis vous absoudre ; Non, pour chasser, croyez-m'en sur ma foi, Il n'suffit pas du plomb et de la poudre, Il faut encor un permis de la loi.

Le Huron

Oh ! Mais j'en ris, oui, j'en ris malgré moi. C'est abusif ! Cette indigne coutume Protég' les bêt's et vexe les humains... C'est une loi, je le présume, Qui fut faite par les lapins.

Au garde.

Le garde sort par le fond.

Kerkabon

Je n'en connais pas l'origine... Mais nous serons indulgents cette fois... Quand on ne sait pas... On ignore... Garde, retirez-vous !

Scène 3

Kerkabon, Le Huron, Madame Plougoulin, Tous, Mademoiselle Kerkabon, Duménil, Choeur

Au Huron.

* Le Huron, Kerkabon.

Kerkabon

Pardon, mes voisins, pardon, je suis à vous. Voici mon hôte que j'ai l'honneur de vous présenter. Ce sont des amis qui sont enchantés de faire votre connaissance*.

Le Huron

Oui, oui, bien !

Kerkabon

Otez votre chapeau.

Le Huron

Est-ce qu'il vous gêne ?

Mouvement d'étonnement du Huron.

Kerkabon

Non ; mais on ne garde pas son chapeau sur la tête C'est malhonnête.

Le Huron

Ah ! Ah ! Dans ce pays-ci la coiffure se porte à la main ? Bien !

Kerkabon

Saluez ! Saluez !

Le Huron

Bonjour ! Bonjour ! Bonsoir !

Passant au près du Huron.

Madame Plougoulin

Il faut absolument le faire causer. Je me dévoue. Vous plaisez-vous en France, Monsieur le Huron ? Les moeurs, les usages les habitants ?

Le Huron

Oh ! Oh !

Bas au Huron.

Kerkabon

Dites ce que vous pensez. Une petite politesse, ça fait très bien.

AIR d'Yelva.

Le Huron

Vos usages, je les ignore ; Sur votre terr'j'n'ai fait que quelques pas ; Je ne saurais juger encore Votre pays que je ne connais pas. Je veux croir'que de la nature Vos climats sont bien protégés ; Mais sous l'rapport de la figure, Je vous trouv' tous indign'ment partagés.

Tous

Ah !

Kerkabon

C'est excessivement grossier ce que vous dites là.

À Kerkabon.

Le Huron

Mademoiselle Saint-Yves est mieux. Où est mademoiselle Saint-Yves ?

Aux dames.

Kerkabon

Elle va venir. Pardonnez-lui, mesdames, ce garçon est très franc.

Au Huron.

Madame Plougoulin

Oh ! C'est charmant. Monsieur, permettez, nous croyions que tous les naturels du Canada étaient... étaient tatoués ?

Le Huron

Ah ! Ah ! De petites peintures ? Cela dépend du rang ; quand j'ai quitté mon pays je n'étais pas assez élevé en dignités pour être tatoué sur la figure.

Kerkabon

C'est clair ; ça marque le grade, ce sont les épaulettes du Canada.

Tout le monde se rapproche du Huron avec intérêt.

Le Huron

Cependant, j'ai un commencement de tatouage... que mon père m'a fait faire au moment de ma naissance.

Mademoiselle Kerkabon

Voyons ! Et toutes les femmes.

À Kerkabon.

Toutes les femmes s'éloignent d'un air confus.

Le Huron

Mais pas sur la figure. Je vous montrerai cela.

Kerkabon

Chut ! Chut !... Il est inutile de dire cela devant le monde.

Le Huron

Où est mademoiselle Saint-Yves ?

Duménil

Vous ne pouvez donc pas vous passer de Mademoiselle Saint-Yves ?

Le Huron

Quel est ce petit ?

Kerkabon

C'est monsieur Duménil, employé dans les contributions indirectes, contrôleur à cheval fort distingué.

Le Huron

Fort distingué, à cheval, c'est possible ; mais il est insupportable à pied. Dites-lui de se taire jusqu'à ce qu'il sorte. Où est Mademoiselle Saint-Yves ?

Kerkabon

Elle va venir... Elle va venir, mon cher Huron.

Le Huron

Chef de tribu, voilà trois fois que vous me le dites, et elle ne vient pas... Je m'ennuie ici.

Kerkabon

Ne m'appelez pas chef de tribu ; appelez-moi par mon nom.

Le Huron

C'est que je ne peux jamais me le rappeler. Il ne signifie rien.

Mademoiselle Kerkabon

Le nom de Kerkabon ?

Kerkabon

D'une famille qui perte dans son écu trois merlettels !.. Trois merlettes sur champ de gueules !... Ce nom ne signifie rien ?... Il est joli celui-là !...

Le Huron

Qu'est-ce que ça veut dire ?

Kerkabon

Kerkabon ?... Ça veut dire... Ça veut dire... Kerkabon.

Le Huron

C'est une platitude !... Dans mon pays tous les noms signifient quelque chose; moi je me nomme Dodédicatolilémo zadorélixa.

Tous

Ah ! Bon Dieu !

Kerkabon

Hein ?... Quel nom ! Nabuchodonosor n'est qu'un monosyllabe auprès.

Le Huron

Ce nom me fut donné par Queue-de-Bouc.

Kerkabon

Qu'est-ce que c'est que ça, Queue-de-Bouc ?

Le Huron

L'ancien de ma tribu, un vieillard borgne, très judicieux, mais très maussade. Dodédicatolilémozadorélixa, signifie en canadien Tête-de-Castor.

Kerkabon

J'aime mieux la traduction.

Le Huron

Il me le donna vu l'intelligence dont ces animaux sont réellement décorés, et qu'on a remarquée en moi dès l'âge le plus tendre.

Il cherche le mot.

Kerkabon

Sans doute... le castor... Ah ! Diable... diable... le castor !... Un quad[r]upède charmant... pour faire des bonnets à poils. Buffon en parle à l'article des.... des castors.

Le Huron

D'après cet usage-là je vous aurais nommé...

Tout le monde écoute avec intérêt.

Kerkabon

Ah ! Voyons, voyons... Je suis curieux de savoir.... Écoutez !

Il se tourne vers Kerkabon et le regarde fixement.

Tout le monde rit, excepté Kerkabon, qui est piqué ; le Huron reprend tranquillement :

Le Huron

Vu vos facultés intellectuelles et les productions de votre pays, je vous aurais nommé... Attendez un peu que je vous examine... Je vous aurais nommé Coquille-d'Huître. L'huître a de l'intelligence.

Kerkabon

Elle en a peu... elle en a peu... et la coquille n'en a pas.

Le Huron

Nous sommes d'accord.

Madame Plougoulin

Il est charmant !... Des raisonnements inconcevables !

Mademoiselle Kerkabon

Mon Dieu, mon frère, vous êtes là à causer ; il faudrait pourtant songer aux préparatifs du baptême.

Le Huron

J'en suis. J'ai vu dans le petit livre que ma marraine m'a donné toutes les formalités de la chose ; c'est fort bizarre... Enfin, c'est la coutume de votre pays ; mais où diable est-elle donc passée, ma marraine ?

Kerkabon

Elle ne peut tarder à venir.

Le Huron

Envoyez-la-moi, et laissez-moi seul... J'ai à me parler ; em menez votre tribu, Coquille-d'Huître !

À tout le monde.

Kerkabon

Soit... Laissons-le se recueillir un peu.

AIR : Faisons silence.

Tout le monde sort par la porte du fond à gauche.

Choeur

Puisqu'il désire Qu'on se retire, Sans lui rien dire, Oui, partons tous ; C'est un Osage Sans nul usage ; De ce sauvage Éloignons-nous.

Scène 4

Le Huron

Criant très fort.

Ici Kerkabon et les personnages de la scène suivante entrent doucement par la porte du fond, à gauche. Kerkabon semble leur indiquer que le Huron est dans ses réflexions et qu'il ne faut pas le déranger.

Le Huron

Me voilà seul,j'aime mieux ça. - Quel singulier événement ! L'hiver dernier j'étais à me chauffer dans ma hutte, avec Abacaba, l'une de mes femmes (elle a été dévorée par un ours, c'est une affaire finie, n'en parlons plus). J'étais donc à me chauffer avec Abacaba (l'une de mes femmes), lorsque le vieux Queue-de-Bouc entre dans ma hutte, où j'étais à me chauffer avec l'une de mes femmes (nommée Abacaba) ; Queue-de-Bouc s'assied sur un tronc de sapin et il ne dit rien... Il n'est pas bavard, Queue-de-Bouc. Moi, je ne lui réponds rien du tout, et voilà que nous nous chauffons tous les trois, Abacaba, moi et Queue-de-Bouc. Au bout d'une demi-heure, quand nous avons eu bien chaud tous les trois, Queue-de-Bouc me pince le gras de la jambe, ce qui veut dire en canadien : j'ai un secret à te confier. Alors moi, je donne une énorme tape sur la tête d'Abacaba, ce qui veut dire, dans la même langue : Fais-moi le plaisir de t'en aller. Abacaba saisit parfaitement mon intention !... Elle sort. Alors Queue-de-Bouc se lève et me dit : Dodé dicatolilémozadorélixa ! - Quoi ? - Je lui dis : quoi ? - Tu te crois fils d'un Huron, tu t'abuses ; ta mère était Huronne, mais tu es fils d'un officier de la marine française... - Quoi ! Et je fais un saut d'une hauteur... incroyable. La surprise m'avait suffoqué. Cependant je rassemblai mes sens, et je lui dis : Quoi ?... - Oui, me répondit le vieux Queue-de-Bouc (qui s'était remis à se chauffer et moi aussi ) : ton père, que nous appelions Bec-de-Pélican, vu la longueur fatigante de son nez, a été tué par les Mingos, peu de temps après ta naissance, et il a fait tatouer sur ton corps les armes de ta famille. Cette nouvelle me donna une agitation ! Oh ! Une grande agitation. Alors Queue-de-Bouc se remet à se chauffer, et moi pareillement, jusqu'au lendemain matin, sans rien dire... Il n'est pas bavard, Queue-de-Bouc, mais il est bien frileux. - Une fois que j'ai su que mon père était Français, il m'a pris une démangeaison affreuse de voir son pays. Enfin je m'embarque, et voilà que je demeure ici chez ce chef de tribu, qui est un homme parfaitement difforme ; très peu de chair... très peu de chair ; mais il est bien ennuyeux... Oh ! Diable ! Qu'il est ennuyeux, celui-là !

Scène 5

Le Huron, Kerkabon, Mademoiselle Saint-yves, Madame Plougoulin, Tous, Duménil

Ils entrent doucement pendant les derniers mots que le Huron prononce ; Kerkabon lui frappe doucement sur l'épaule.

Le Huron

Je me parlais de vous... Où est Mademoiselle Saint-Yves ?

Kerkabon

Tenez, la voilà... Allons, montrez de la civilité ; allez poliment offrir la main à Julie... Ça se fait.

Allant au-devant de Mademoiselle Saint-Yves, et lui offrant la main.

Le Huron

Oui, Coquille-d'Huître. Venez ! Ah ! Venez ! Que je vous offre la main... Ça se fait.

* Mademoiselle Kerkabon, Madame Plougoulin, Kerkabon, le Huron, Mademoiselle Saint-Yves, Mademoiselle des Guérets.

Kerkabon

Il va, il va !

Le Huron

Otez votre chapeau.

Mademoiselle Saint-yves

Mon chapeau ?

Tout le monde rit.

Le Huron

Oui, en société, on ne garde pas son chapeau sur la tête.

Kerkabon

Mais, mon cher ami, un homme... bon ! Une femme... non !

Il fait le geste d'ôter son chapeau.

Il se donne une tape sur la tête.

Le Huron

Ah ! Ah ! Les hommes... Les femmes... Très bien !

Madame Plougoulin

Il est très joyeux !

Bas, à Mademoiselle Saint-Yves.

Le Huron

Allons, voyons, voyons... puisque voilà ma marraine, qu'on me baptise ; Et après ça, la noce.

Mademoiselle Saint-yves

Et votre livre ?

Le Huron

Je l'ai lu. Il y a dedans des choses très curieuses et dont nous me nous doutions pas au Canada. Ne faites pas à autrui...

Kerkabon

Ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît.

Le Huron

Si on vous donne un soufflet sur la joue droite...

Kerkabon

Tendez l'autre ; c'est la maxime du sage.

À Mademoiselle Saint-Yves.

Le Huron

Très bien, tout ça ! je m'y conformerai. Allons, allons ! ferme au baptême. Quant à la noce, il faut que je vous parle en particulier.

Tous

Comment, en particulier ?

Au Huron.

Duménil

C'est un peu fort ! Vous ne pouvez rester tête à tête avec une jeune personne...

Le Huron

Comment, je ne le peux pas ! comment, je ne le peux pas !

Kerkabon

D'abord, ne parlez pas si haut, c'est mauvais ton.

D'une voix étouffée ; mais avec humeur.

À Mademoiselle Saint-Yves.

Il fait descendre Mademoiselle Saint-Yves sur l'avant-scène.

Le Huron

À la bonne heure. Comment, je ne le peux pas ! Comment, je ne le peux pas ?... Venez par ici. Ce soir, quand vous serez retirée dans votre chambre, je m'y introduirai sans bruit, une lumière à la main...

Mademoiselle Saint-yves

Mais du tout, monsieur, du tout !

Le Huron

Chut !... Je m'approcherai ; vous ferez semblant de dormir...

Mademoiselle Saint-yves

Mais, Monsieur...

Le Huron

Chut !... Je vous montrerai la lumière ; si vous la regardez sans souffler... un mot, c'est que vous me refusez pour votre époux, ça me contrariera, Saint-Yves !... Ça me contrariera, Saint-Yves...

Mademoiselle Saint-yves

Mais monsieur !...

Le Huron

Chut !... Si, au contraire, vous l'éteignez, c'est que vous acceptez, et vous n'avez plus à vous occuper de rien ; le reste me regarde.

Mademoiselle Saint-yves

Cependant, Monsieur...

À part, en riant.

Le Huron

Chut !... Le reste... le reste me regarde. Voilà comment on demande les demoiselles en mariage dans mon pays ; et je ne trouve pas cette façon par trop désobligeante, hein ? Qu'en pensez-vous ? Je la crois flattée.

Kerkabon

Mais, Tête-de-Castor, on ne parle pas bas ainsi devant le monde.

Il désigne Duménil et s'est approché de lui.

Le Huron

Comment ! On ne parle pas bas ?... Tout à l'heure c'était de parler haut qui était malhonnête... Vous ne savez donc pas ce que vous dites, Coquille-d'Huître ?... Je vous trouve trois fois plus insupportable que monsieur.

Duménil

Insolent !

Mouvement. Kerkabon se place entre le Huron et Duménil pour les séparer.

Tous

Ah !

À Duménil, par suite d'une réflexion.

Le Huron

Qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce qu'il y a ? Voici l'autre : mais pas si fort.

Duménil

Je vous attends, Monsieur !

AIR : La voix de la patrie.

Tout le monde sort par le fond, excepté Kerkabon et le Huron.

Tous

Quelle affreuse aventure ! Misérable Huron ! Supporter cette injure ! C'est un sot, un poltron. Oui, le Huron N'est qu'un poltron.

Scène 6

Le Huron, Kerkabon, Kebkabon

Le Huron

Comment ? Il m'attend ? Il faut encore que ce soit moi qui me dérange ? Ah ! Mais il est adorable, ce petit.

Kerkabon

Vous avez fait là une belle équipée ; vous ne savez donc pas qu'un homme qui reçoit un soufflet est un homme déshonoré... Un homme cuit !...

Le Huron

Comment ça, cuit ! Mais le livre ?...

Kerkabon

Il s'agit bien du livre ; vous n'avez qu'une ressource ; c'est de vous faire tuer par votre adversaire ou de le tuer vous-même ; c'est l'honneur qui le veut.

Le Huron

Et pourquoi ne me l'avez-vous pas dit, Canne-à-Sucre ?

Kerkabon

Je ne vous l'ai pas dit... D'abord, ne me donnez pas ce pseudonyme végétal.

D'un air de pitié.

Le Huron

Mais c'est l'enfer que votre misérable pays ! Comment ! Vous dites que l'honneur ordonne de tuer celui qui donne une gifle, et la morale veut qu'on tende l'autre joue... Et ils nous appellent sauvages !... Allons, allons, le mot est fort agréable !

Kerkabon

Enfin, voyons, est-ce bien un soufflet que vous avez reçu ?

Le Huron

Je ne saurais trop vous dire ; j'ai vu comme une illumination dans le moment...

Kerkabon

Trente-six-chandelles ; nous appelons ça trente-six chandelles.

Le Huron

Vous appelez ça trente-six chandelles ?

Kerkabon

C'est que, voyez-vous, si votre adversaire avait eu la main fermée, ce genre d'attouchement est qualifié coup de poing, par les naturalistes.

Le Huron

Eh bien ?

Kebkabon

Alors, l'honneur n'y est pour rien.

Le Huron

Ô grand peuple !

Kerkabon

Mais, malheureusement, ce n'est pas le cas ; si vous ne vous battez pas, vous êtes déshonoré ; vous serez regardé comme rien du tout ; vingt-quatre degrés au-dessous d'un colimaçon ; me comprenez-vous, Tête-de-Castor ?

Avec emphase.

Il marche à grands pas et gesticule beaucoup ; Kerkabon le suit d'un air inquiet.

Le Huron

Vingt-quatre degrés au-dessous d'un co... Il suffit, Coquille-d'Huître.

Kerkabon

Qu'est-ce que vous avez ?

Le Huron

Carochingagack !

Kerkabon

Qu'est-ce que c'est que ça ?

Il sort rapidement par le fond.

Le Huron

C'est mon cri de guerre ! Adieu !

Scène 7

Kerkabon

Kerkabon

Où va-t-il ? Où va-t-il ? Il est impossible de rester à la tête d'une commune où il y a des Américains de cette nature. Je ne puis cependant pas le tenir en lesse comme un quadrupède ; je suis maire, je ne suis pas cornac !

Scène 8

Mademoiselle Saint-yves, Kerkabon

Mademoiselle Saint-yves

Mon cousin, où court donc votre Huron, d'un air si agité ?

Kerkabon

Mon Huron ? D'abord, il n'est pas à moi, Dieu merci !

Mademoiselle Saint-yves

Ah ! Monsieur Duménil a bien mal agi ; il en convient à présent.

Kerkabon

Il est bien temps, quand l'autre est furieux et qu'il jette des cris... des carotte-gragratte... Je ne sais quoi ; des mots à vous donner une esquinancie rien qu'à les prononcer. Il court après Duménil, à présent ; que le diable les emporte tous deux !

Mademoiselle Saint-yves

Ô ciel ! Et vous n'avez pas essayé de le calmer ?

Kerkabon

Vous vouliez donc que je me fisse dévorer ?

Scène 9

Mademoiselle Kerkabon, Kerkabon, Mademoiselle Saint-yves

Mademoiselle Kerkabon

Ah ! Mon frère ! Ah ! Quelle scène !

Kerkabon

Allons !...

Mademoiselle Saint-yves

Ma cousine ! Serait-il arrivé quelque malheur ?

Mademoiselle Kerkabon

Ah ! Je suis hors de moi. J'étais à causer avec monsieur Duménil ; je lui reprochais ses torts, lorsque ce maudit sauvage est accouru, armé d'une baguette, et il est tombé sur ce pauvre Duménil, avec une activité...

Kerkabon

Allons ! Il n'a pas saisi mon idée !

Mademoiselle Saint-yves

Ah ! Mon cousin ! C'est votre faute ; un magistrat !

Kerkabon

Allons !

Mademoiselle Saint-yves

Pauvre Duménil !

Kerkabon

Lui a-t-il cassé quelque chose ?

Mademoiselle Kerkabon

Oui.

Kerkabon

Allons !

On entend crier en dehors.

Kerkabon ceint son écharpe de maire, qui était sur la table à gauche.

Mademoiselle Kerkabon

Il lui a cassé sa baguette sur les épaules, alors on les a séparés, et j'accours, pour vous dire d'y aller interposer votre autorité. Tenez ! Tenez ! Entendez-vous ? Voilà qu'on le ramène.

Scène 10

Kerkabon, Tous, Le Huron

ENSEMBLE.

AIR : de la Rente viagère.

Kerkabon

Oui, C'est inoui ! Comme vous je veux ici Qu'il soit puni. Oui, C'est inoui ! Il faut ici Qu'il soit bientôt puni,

Tous

Oui, C'est inoui ! Chacun de nous veut qu'ici Il soit puni. Oui, C'est inoui ! Il faut ici Qu'il soit bientôt puni.

Kerkabon

Voyons ! Voyons ! Du calme !

Le Huron

Oui, silence ! Coquille-d'Huître va vous expliquer l'affaire.

Aux paysans.

À part.

Haut.

Kerkabon

Je vous prie de ne pas m'appeler Coquille-d'Huître quand j'ai mon écharpe. Mes chers administrés, comptez sur votre maire comme vous pourriez compter sur un p... Ah ! Grand Dieu ! J'ai failli commettre un calembourg dans l'exercice de mes fonctions ! Une voie de fait a eu lieu sur un de nos concitoyens...

Le Huron

Oui ! Sur ma joue !

Kerkabon

Et je vous promets que ce jeune sauvage n'en sera pas quitte à moins de six mois de prison.

Le Huron

Ah ! Le gros reptile !

Kerkabon

Allez ! Mes amis, allez !

Le Huron

Carochingagack !

Les paysans sortent rapidement par le fond.

Kerkabon

C'est son cri de guerre ! Sauvez-vous ! moi, je ne crains rien ; j'ai mon écharpe.

Scène 11

Kerkabon, Le Huron, Mademoiselle Kerkabon, Mademoiselle Saint-yves

Kerkabon

Huron ! Tête-de-Castor ! Restez là, ventrebleu ! Ventrebleu ! Ma soeur, tenez-le !

Le Huron

Laissez-moi ! Laissez-moi sauter sur le chef de tribu !

Kerkabon

Du tout ! On ne saute sur personne ici !

Le Huron

Il a parlé de prison ! Quand c'est lui qui m'a dit de me battre avec cet autre.

Mademoiselle Kerkabon

Vous, mon frère ?

Mademoiselle Saint-yves

Est-il possible ?

Kerkabon

Un instant ! Un instant !

Le Huron

Vous me l'avez dit ! Vous me l'avez dit !

Kerkabon

Un instant ! Silence ! Quand je lui ai conseillé de se battre, je n'avais pas mon écharpe ; je l'avais quand j'ai parlé de prison, car remarquez bien une chose, il y a en moi deux hommes : le magistrat (avec écharpe), et le simple particulier (sans écharpe), les simples particuliers ne portant point cet instrument. Je représente deux hommes, l'homme avec et l'homme sans !

Il jette sa baguette.

Mademoiselle Saint-yves

De grâce ! Soyez calme !

Le Huron

Au milieu de ce débordement d'écharpes et de particuliers, je n'ai pas pu démêler ce qu'a voulu dire Coquille-d'Huître.

Kerkabon

Tête-de-Castor !

Le Huron

Coquille-d'Huître !

Kerkabon

Je vous ai conseillé de vous battre avec votre adversaire, mais non de le battre. Taper un homme est un crime ; le tuer, à distance honnête, devant témoins... très bien ! C'est autorisé.

Le Huron

Oh ! Nation civilisée ! Queue-de-Bouc ! Queue-de-Bouc !

Scène 12

Un Petit Paysan, Kerkabon, Le Huron, Mademoiselle Saint-yves

Un Petit Paysan

Monsieur le Maire, je viens vous dire que tout est prêt pour le baptême... On n'attend plus que vous, le parrain, la marraine, monsieur le curé, le bedeau, les enfants de choeur et le nouveau-né.

Le paysan sort par le fond ; il est reconduit par Kerkabon et sa soeur qui semblent lui donner des instructions.

Kerkabon

C'est bien ! c'est bien !

Le Huron

Puisque tout est prêt, je vais me préparer aussi.

Mademoiselle Saint-yves

Vous savez ce qu'il y a à faire ?

Il sort par le fond.

Le Huron

Très bien ; j'ai lu l'instruction que vous m'avez donnée; et puis après vous éteindrez la lumière... Vous éteindrez la lumière... Le reste me regarde... Adieu.

Scène 13

Kerkabon, Duménil

Kerkabon

Eh bien ! Mon ami, comment va la santé ?

Duménil

Oh ! Ce n'est rien... Je viens vous remercier de la justice que vous m'avez rendue, en faisant mettre ce rustre en prison.

AIR : Restez, restez, troupe jolie.

Kerkabon

Certes, il mérit'qu'on le punisse ; Mais c'est un dangereux moyen : Il démolirait l'édifice Qui déjà ne tient presqu'à rien, Car il est très fort ce vaurien. Ce jug'ment est p'-t-être blâmable; Si j'l'ai rendu j'ai ma raison : C'n'est pas pour ménager l'coupable, C'est pour ménager la prison. Mais point du tout, mon pauvre ami, il n'est point en prison. Tenez, si vous vouliez être son parrain, ça raccommoderait tout.

Duménil

Plaisantez-vous, Monsieur de Kerkabon ?

Il sort avec Mademoiselle Kerkabon par le fond à gauche.

Kerkabon

Allons ! Ce seraît moi. Je vais le chercher : je suppose qu'il est allé faire un bout de toilette; hâtez-vous, ma soeur, ne nous faisons pas attendre. Quelle journée !

Scène 14

Duménil, Mademoiselle Saint-yves, Kerkabon

Duménil

Ainsi, mademoiselle, vous voilà marraine, et bientôt épouse de cet étranger, si j'en dois croire ce qu'on m'a dit. Permettez moi de vous féliciter sur votre choix.

Mademoiselle Saint-yves

Sans doute, Monsieur, ce jeune homme n'est pas civilisé ; mais du moins si je répondais à son amour, il ne suffirait pas d'une coquetterie de Mademoiselle des Guérets pour le faire changer de sentiments ; il n'irait point répéter à une autre les serments qu'il m'aurait faits.

Duménil

Est-il possible ! Vous auriez pu croire... Vous ne l'aimeriez pas ?

Kerkabon

Tête-de-Castor ! Tête-de-Castor !

Mademoiselle Saint-yves

Silence ! Voici mon cousin !

Duménil

Tout espoir n'est pas perdu.

Scène 15

Kerkabon, Duménil

AIR : J'en guette un petit de mon âge.

Kerkabon

Quand tout est prêt pour la cérémonie, C'est nous faire un tour indécent... Conçoit-on pareille avanie ? Nous planter là dans le plus beau moment ! Ah ! ventrebleu ! mettez-vous à ma place : Voyez quel est notre embarras ! Car enfin nous me pouvons pas le baptiser par contumace. Tête-de-Castor !... Le curé est prévenu, tout est prêt pour le baptême, et on ne sait pas où il est ! Ce garçon ne peut jamais rester en place; c'est un tonton, c'est une anguille !

Duménil

Il faut le chercher, parbleu ! Il n'est pas perdu.

D'un ton piteux.

Kerkabon

Eh bien ! mon cher ami, montez dans les greniers ; moi, je vais descendre dans les caves ; ces dames sont déjà allées explorer le voisinage. Quelle désolation !... Un baptême et l'enfant a disparu... Voyez ma position, elle est fort dramatique !

Scène 16

Mademoiselle Kerkabon, Madame Plougoulin, Mademoiselle des Guérets, Kerkabon, Mademoiselle Saint-yves, Duménil

Elles entrent par le fond.

Mademoiselle Kerkabon

Ah ! L'horreur ! Ah ! L'abomination !

Madame Plougoulin

Ah ! C'est une indignité !

Mademoiselle des Guérets

Moi, je n'ai rien vu.

Kerkabon

Mais qu'avez-vous ? Ventrebleu !

Mademoiselle Saint-yves

Qu'est-il donc arrivé ?

À Kerkabon.

Mademoiselle Kerkabon

Ah ! Je m'en souviendrai longtemps ! Le Huron, savez-vous où il est ?

Kerkabon

Ah ! Vous l'avez donc trouvé, enfin ?

AIR : de Mazaniello.

Mademoiselle Kerkabon

Ces dames, et moi la première, Cherchant des yeux, nous l'appelions, Quand j'aperçois dans la rivière Le plus immoral des Hurons, Nageant, sans redouter personne, Comme un poisson en liberté... Et vêtu (Dieu me le pardonne ! Avec la même simplicité.

Kerkabon

Est-il possible ? C'est une contravention.

Duménil

Et vous l'avez vu ?... Là, bien sûr ?...

Mademoiselle Kerkabon

Comme je vous vois... Vous sentez bien que j'ai fermé les yeux aussitôt.

Kerkabon

Mais, ventrebleu ! Ma soeur, on parle les yeux fermés. On interroge le délinquant.

Mademoiselle Kerkabon

C'est ce que j'ai fait. Que faites-vous là ? lui ai-je crié... J'attends le baptême, me répondit - il tranquillement; c'est comme ça que saint Jean s'est baptisé. Qu'on m'amène ma marraine tout de suite.

Kerkabon

Ah ! Grand Dieu ! Il se trompe, l'infortuné... Cet homme ne sait pas la géographie : il prend la Villaine pour le Jourdain.

Mademoiselle Kerkabon

Ah ! L'indigne ! C'est qu'il est tout.... zébré... tout tigré ; je le prenais pour un poisson étranger. Et puis, je ne sais pas si c'est une vision, vous savez qu'il nous a parlé d'un commencement de tatouage... J'ai vu trois merlettes...

Kerkabon

Trois merlettes ?

Mademoiselle Kerkabon

Sur champ de gueules.

À mademoiselle Kerkabon.

Il sort par le fond en se ceignant de son écharpe ; Duménil le suit.

Kerkabon

Nos armes !... Ah ! Grand Dieu ! C'est un mystère à éclaircir... Venez, Duménil... Venez m'aider à le saisir. Je suis désespéré. Donnez-moi mon écharpe, au moins.

Scène 18

Mademoiselle Saint-yves, Mademoiselle Kerkabon, Madame Plougoulin

Mademoiselle Saint-yves

Quoi ! Vous avez vu ?...

Mademoiselle Kerkabon

Oh ! Sans regarder ; c'est Madame Plougoulin qui m'a fait remarquer les merlettes.

Madame Plougoulin

Moi, par exemple ! c'est vous qui m'avez dit : Grand Dieu ! voilà le Huron qui nage.

Mademoiselle Kerkabon

Ah ! S'il est possible... Ciel de Dieu !

Madame Plougoulin

Vous l'avez dit.

Mademoiselle Kerkabon

Ah ! L'horreur !... Madame Plougoulin, vous distillez la calomnie !

Madame Plougoulin

Ah quelle fausseté !

Mademoiselle Saint-yves

Mesdames !...

Elle tombe dans les bras de mademoiselle Saint-Yves, qui la soutient et la conduit dans un fauteuil, à gauche. Le Huron paraît enveloppé d'un peignoir très ample, qui ne lui . laisse voir que la tête; ses cheveux sont mouillés.

Mademoiselle Kerkabon

Je vais m'évanouir... je m'évanouis.

Scène 19

Mademoiselle Saint-yves, Le Huron, Toutes Les Femmes, Mademoiselle Kerkabon

Mademoiselle Saint-yves

Elle se trouve mal !

Le Huron

Elle se trouve mal ?... Je partage son opinion.

Elles se retournent épouvantées. Mademoiselle Saint-Yves reste auprès de Mademoiselle Kerkabon.

jetant un cri après avoir aperçu le Huron

Toutes Les Femmes

Ah !

À mademoiselle Saint-Yves, en s'approchant d'elle.

Mademoiselle Saint-Yves se recule avec effroi.

Le Huron

Qu'est-ce qu'elles ont donc toutes ces femmes à se sauver comme une volée de pingouins ? Voilà une heure que je vous attends dans la rivière pour la cérémonie... Je grelotte encore... J'ai l'onglée partout.

Mademoiselle Kerkabon

Tout ce que je peux dire c'est que je suis indignée !

Le Huron

Indignée !... De quoi ?

Scène 20

Kerkabon, Mademoiselle Kerkabon, Le Huron, Kerkabon Et Mademoiselle Kerkabon, Mademoiselle Saint-yves, Toutes Les Femmes, Duménil, Tous, Madame Plougoulin, Mademoiselle des Guérets, Choeur

Kerkabon

Le voilà !... Qu'est-ce que ça veut dire, Tête-de-Castor ? Qu'est-ce que veut dire une conduite pareille ?.... Montrez-moi vos merlettes.

Mademoiselle Kerkabon

Mon frère ! Mon frère !

Le Huron

Qu'entendez-vous par merlettes ?

Kerkabon

Ces petits oiseaux, dont vous êtes tatoué, qui les a peints ?

Le Huron

Ces petits oiseaux... Oh! Je les respecte ! Quoique je ne les aie jamais vus ; c'est mon père qui m'en a embelli à ma naissance.

Kerkabon Et Mademoiselle Kerkabon

Son père !

Le Huron

À ce que m'a dit Queue-de-Bouc, qui n'est pas bavard.

Kerkabon

Ah ! Mon Dieu ! Et qu'était-il votre père ?

Le Huron

Officier dans la marine française.

Kerkabon

Ah ! Quel horrible accident !... Tu es mon neveu, malheureux sauvage !

Le Huron

Ah !... Bah ?

Mademoiselle Kerkabon

Fils de mon frère !

Mademoiselle Saint-yves

Mon cousin, alors ?

Il indique le nez de Kerkabon.

Le Huron

Ah ! bah !... Au fait, Bec-de-Pélican, il l'a aussi, lui.

Kerkabon

Et si tu n'étais pas sous ce costume déplorable je te dirais : Jette-toi dans mes bras ; mais cela ne se peut pas... Je pleure, je pleure d'attendrissement.

Kerkabon

Et moi, donc ?

Kerkabon

Et toi ?

Le Huron

Et vous ?

Mademoiselle Saint-yves

Moi ?

Kerkabon

Non, toi !

Le Huron

Moi ?

Kerkabon

Toi ?

Il s'avance vers Mademoiselle Saint-Yves, Kerkabon le retient.

Le Huron

Moi !... Ça m'est parfaitement égal ; que vous soyez mon oncle, mon neveu ou mon voisin, qu'est-ce que ça peut me faire ? Elle, à la bonne heure !... Mademoiselle Saint-Yves, soyez ma tante.

Mademoiselle Saint-yves

Je suis seulement votre cousine.

Le Huron

Ma cousine, n'importe ! Épouse-t-on sa cousine sur votre scélérat de territoire ?

Kerkabon

Très bien.

Le Huron

Et vous y consentez ?

Kerkabon

À tout ce que tu voudras.

Le Huron

Oh ! Mais alors, je suis le plus heureux des êtres !... Oh ! Queue-de-Bouc ! Si tu étais là... en voilà un qui sauterait !

Mademoiselle Saint-yves

Il est bien désagréable qu'on dispose ainsi de moi sans me consulter.

Kerkabon

Mais, pour l'amour de Dieu, voici votre habit que nous avons trouvé accroché à un arbre ; passez-le, que nous puissions vous embrasser sans crainte.

Le Huron

Ne faites pas attention, je commence à me réchauffer.

Kerkabon

Entrez dans ce cabinet, je crains quelque accident ridicule.

Il fait un mouvement pour ôter son peignoir. Kerkabon l'en empêche.

Le Huron

C'est inutile ; tous les hommes étant égaux, on n'a pas de raison pour...

Toutes Les Femmes

Ah !

Kerkabon

Tête-de-Castor ! Huron ! Vous effrayez les femmes ; vous violez toutes les convenances... Sortez !

D'un air résolu.

Kerkabon et Duménil étreignent le Huron dans leurs bras.

Le Huron

À la fin vous m'ennuyez tous ; je ne peux plus mettre mon habit à présent ? Je veux mettre mon habit.

Kerkabon

Vous ne le mettrez pas ici, ventrebleu !... mon salon n'est pas une salle de bains.

* Deux dames, Mademoiselle Kerkabon, Duménil, Mademoisolle Saint-Yves, le Huron, Kerkabon, Madame Plougoulin, Mademoiselle des Guérets, deux dames.

Il est tout habillé en-dessous et passe tranquillement son habit.

Le Huron

C'est ce que nous allons voir !*

Appuyant.

Indiquant du geste qu'il est habillé.

Kerkabon

Ah ! Mon cher ami, je vous aime, mais, le diable m'emporte ! Vous n'avez pas pour deux liards d'usage... Voilà un quart-d'heure que vous nous inspirez à tous les craintes les plus légitimes... Et pas du tout !

Le Huron

Vous êtes tous des poltrons et des poltronnes ; vous avez peur d'un homme sans armes !

Kerkabon

Vous effrayez toutes ces dames... vous les compromettez !...

Le Huron

Qu'est-ce que ça fait ?... Vous m'avez dit que quand on com promettait une femme il fallait l'épouser... Si je les compromets, je les épouserai et tout sera dit.

Duménil

Ah ! Ah ! Il les épousera toutes !

Le Huron

Pourquoi pas, si c'est l'usage ?

Kerkabon

Mais, mon cher et malheureux ami, vous êtes toujours à côté de la question. La loi ordonne ici de n'en épouser qu'une... et c'est, ma foi, bien assez.

Le Huron

Alors, j'épouse mademoiselle Saint-Yves.

Kerkabon

Il est possible que dans vos contrées on se marie, parbleu ! très vite... mais ici nous avons d'autres formalités à remplir.

Le Huron

Est-ce long ?

Kerkabon

Du tout... vous vous rendez à la mairie.

Le Huron

La mairie ?... La mairie ?... mais c'est ici ; nous y sommes ; nous sommes dedans en plein.

Kerkabon

Vous vous avancez vers le maire, votre future à la main.

À Mademoiselle Saint-Yves, en la prenant par la main.

Le Huron

Le maire... mais c'est vous ! Oh ! Que c'est heureux !

Kerkabon

C'est moi, quand j'ai mon écharpe. Ce respectable fonction naire, qui est l'homme le plus distingué et le plus spirituel de la commune.

Le Huron

Oh ! Oh !

Kerkabon

Quoi ?

Le Huron

Rien, rien, c'est une idée que j'ai... allez toujours.

Kerkabon

Le maire vous dit : Un tel, Kerkabon, dit Tête-de-Castor, vous jurez de prendre pour épouse demoiselle Julie Saint-Yves ?

Le Huron

Si je le jure !... Je jure devant le ciel, la terre, ma tante.... et tout ce qu'il y a dessus.

Kerkabon

Vous dites simplement : Oui.

Il rit.

Le Huron

Oui, oui. Ah ! ah ! ah !

Kerkabon

Puis, j'ajoute : Vous jurez à votre épouse une fidélité éternelle ?... à quoi vous répondez...

Le Huron

Non !

Kerkabon

Vous répondez encore : Oui !

Le Huron

Non !

Kerkabon

Je vous dis, mon cher ami, vous répondez : Oui !

Le Huron

Mais, je vous dis, moi, Coquille-d'Huître, je réponds : Non !

Tous

Comment ?

Madame Plougoulin

Mais, jeune homme, ne savez-vous pas que le mariage est le lien le plus saint ?

À Kerkabon.

À part.

Le Huron

Je ne prétends pas dire qu'il soit malsain. Vous me dites : Prenez-vous la femme ? Je prends la femme. Jurez-vous d'être fidèle ? Je ne jure pas d'être fidèle. La femme, oui ! La fidélité, non ! Ils ont des usages dans ce coquin de pays !...

Mademoiselle des Guérets

Mais, monsieur, quand on se marie, c'est pour la vie.

Le Huron

Pour la vie ? Pour la vie ?... Et avec une seule femme ?... Une femme en tout ?... Ah ! Les misérables ! ...

Duménil

Mais je trouve, moi, que Monsieur raisonne fort conséquemment ; s'il n'a pour Mademoiselle qu'un sentiment passager, il a raison.

Criant.

Avec calme.

Le Huron

Là !... Voilà un petit qui saisit la chose parfaitement... Comment ! Vous aimez une femme, vous la demandez, elle vous aime, elle éteint la chandelle... Très bien !... Et puis, si au bout d'un mois, deux mois elle vous ennuie... Pour la vie !!! Et ce sont des hommes ! Des hommes qui ont imaginé cette turpitude ! Ah !... Comment ? Si votre femme devient mé chante, si elle devient jaune, criarde, si elle prend du tabac, si elle mord... Si elle se ratatine... Pour la vie !!!... Je garde le célibat !

Kerkabon

Il rompt !

Mademoiselle Saint-yves

Ah ! Monsieur ! Ah ! Mon cousin ! C'est à présent que je vous aime...

Le Huron

Qu'est-ce que ça me fait ?

Elle tend la main à Duménil, qui la saisit avec joie.

Mademoiselle Saint-yves

Car enfin, selon mon coeur, je puis disposer de ma main.

Le Huron

Ça m'est bien égal !

Kerkabon

Enfin, voyons !... Mon neveu, mon cher ami, vous ne comprenez rien... Vous semblez n'être venu en Europe avec votre surnom que pour détruire la bonne opinion que nous avions... des castors.

Mademoiselle Saint-Yves lui fait signe que non et le retient.

Le Huron

Bat-on son oncle dans ce pays-ci ?

Appuyant.

Appuyant.

Appuyant.

Avec bonhomie.

Kerkabon

Mais le sang parle... Vous êtes le fils de mon frère ; Il y a encore moyen ! Vous avez besoin d'être civilisé, Je vous civiliserai... Il faut de la patience, J'en aurais... Demain je t'embarque pour le Canada.

Le Huron

Volontiers, par exemple !

Kerkabon

Et que le diable t'emporte !

Avec pitié.

Criant trés fort.

Le Huron

Moi, je resterais dans ce pays de sauvages, où on ne peut ni parler haut, ni parler bas. Ah !... Où on est condamné au mariage à perpétuité ! À perpétuité ! Où on a le droit de tuer un homme et non un lapin ! Grande nation ! Immense nation que tu es, va ! Je suis bien aise d'être venu te voir... tes bêtises ont fait mon bonheur... j'ai joui l'impossible !... Oh ! Queue-de-Bouc, tu souriras !

AIR : Honneur à la musique ! (Bouffe.)

Pendant le choeur le Huron échange des saluts et des poignées de main.

Choeur

Allons, et bon voyage, Quitte notre pays ; Dans ta hutte sauvage Va revoir tes amis.

AIR de Préville et Taconnet.

Le Huron

Je vais r'tourner dans mon pays natal : Sur certain point si l'on m'y questionne, Je répondrai qu'en France en général On applaudit un'pièc'quand elle est neuve et bonne. Mais un vaud'vill'fait sur un vieux sujet, Suffira-t-il, Messieurs, qu'il ait fait rire ? Si Queu'-de-Bouc là-d'ssus m'interrogeait, Parlez, que pourrais-je lui dire ?

Choeur

Allons et bon voyage, etc.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.