Acte I
Scène 1
Mademoiselle de Saint-Yves, Mademoiselle de Kerkabon
Mademoiselle de Saint-Yves
Quoi ! Déjà le Huron est parti pour la chasse ?
Mademoiselle de Kerkabon
Bon ! Dès le point du jour il était dans les champs. Ho ! les Hurons sont diligents ; Ils ne tiennent jamais en place, Je les connais, j'avais un frère en Canada. Il mourut dans ce pays-là, Aussi bien que sa femme, à la fleur de son âge. Mais parlons de notre Sauvage : Comment le trouvez-vous ?
Mademoiselle de Saint-Yves
Bon enfant tout-à-fait.
Mademoiselle de Kerkabon
Bon ensant : l'éloge est modeste. Il est charmant ! Comme il est fait ! Comme il est gai ! Comme il est leste ! Il cherche à plaire ; il est galant à sa façon, Mon frère l'aime avec tendresse ; En l'instruisant il le caresse. Moi, je lui fais aussi quelquefois la leçon. Il rit de si bon coeur ! Il a dans son langage Tant de candeur et d'ingénuité !
Mademoiselle de Saint-Yves
Oui, c'est la simple vérité.
Modestement.
Mademoiselle de Kerkabon
Qu'il aimera mieux qu'un Français, Moi, je ne m'y connais pas : mais... Je crois que pour aimer, rien n'est tel qu'un sauvage. Et par exemple, quel dommage Que le fils du bailli ne lui ressemble pas ! Vous seriez bien moins difficile.
Mademoiselle de Saint-Yves
Ah ! Je l'ai vu, cet imbécile.
Mademoiselle de Kerkabon
Vos pères hier au soir se sont parlé tout bas, Et je crois l'affaire conclue,
AIR.
Mademoiselle de Saint-Yves
Non, à le refuser je suis bien résolue.
Scène 2
Mademoiselle de Kerkabon, Gilotin, Mademoiselle de Saint-Yves
Mademoiselle de Kerkabon
Vous voilà, Monsieur Gilotin ? D'où venez-vous donc si matin ?
Gilotin
Vraiment, je viens de voir chasser l'homme sauvage : Il met en l'air tout le village.
Mademoiselle de Kerkabon
Chasse-t-il de bon coeur ?
AIR.
Gilotin
Ah ! C'est un vrai lutin. Comme il y va ! Comment il détale ! Quel chasseur que ce Huron-là ! Il saut le voir dans ces vallons : Il a des ailes aux talons. Il tire à balle. Pan, pan , pan, il tue à tous coups. Les pauvres lièvres en sont tous Comme des sous. Feinte ni ruse, Rien ne l'abuse : Il fait leurs tours Et leurs détours. Ah ! Quel coureur ! Il vous les lasse. Ah quel tireur !. Il les terrasse. Pan, pan, pan, il tue à tous coups. Tout d'une haleine Il court la plaine, Sans être jamais las. Si celui-là n'est pas alerte, Certes, Je ne m'y connais pas. À la course, au vol, à cent pas, Il tire, et la pièce est à bas. Comme il y va, etc Il sera de la noce, il chassera pour nous.
Mademoiselle de Saint-Yves
De quelle noce ?
Gilotin
De la nôtre.
Mademoiselle de Saint-Yves
De la nôtre !
Gilotin
Oui, c'est moi qu'on marie avec vous. Ils sont d'accord.
Mademoiselle de Saint-Yves
Qui donc ?
Gilotin
Qui ? Mon père et le vôtre.
Mademoiselle de Kerkabon
Je m'en doutais.
Gilotin
Hé quoi ! L'on ne vous l'a pas dit ? Ce soir on mande le Notaire.
Mademoiselle de Saint-Yves
Ce soir !
Mademoiselle de Kerkabon
Il est pressé ! -
Gilotin
Cela vous étourdit ? Oh ! Nous allons vite en affaire.
Mademoiselle de Saint-Yves
Mais comment se peut-il ?
Gaiment.
Gilotin
Comment ? La chose est claire Un jour que je rêvais, j'étais là comme un sot, Mon père est physionomiste ; Et comme il entendit que je ne disais mot, Il devina que j'étais triste. Il me regarde entre deux yeux. Qu'as-tu donc, me fit il ? Moi ! je n'ai rien, lui fis-je. Tu mens : quelque chose t'afflige, Fit-il. Vous l'avez dit : j'ai de l'amour. Tant mieux ! Voyons, qui t'a donné dans l'aile ? Je dis que c'était vous. Oui-da, fit-il, c'est elle ? Et tu t'affliges pour cela ? Va, tu n'es qu'un benêt. (Il est badin mon père.) Hé bien, fit il, demandons-la. Sitôt dit, sitôt fait. Voilà tout le mystère. Ma future, allons , touchez-là.
Mademoiselle de Saint-Yves
Ô ciel !
Gilotin
Vous en êtes bien aise, N'est-ce pas ?
Mademoiselle de Saint-Yves
Point du tout, Monsieur, ne vous déplaise
Gilotin
Vous ne m'aimez donc pas ?
Mademoiselle de Saint-Yves
Non.
Gilotin
Non ! Vous badinez.
Mademoiselle de Saint-Yves
Rien n'est plus sérieux.
Gilotin
Oui da ! Vous m'étonnez, Je croyais pourtant bien vous plaire.
Mademoiselle de Saint-Yves
Il n'en est rien.
DUO.
Gilotin
N'importe, allez, laissez-moi faire. Ne vous rebutez pas, Voilà que je vous aime. Cela vient pas à pas, Cela vient de soi-même. Vous m'aimerez aussi, Vous m'aimerez de même. Cela vient de soi-même, Du soir au lendemain. Pour obtenir le coeur, il saut avoir la main,
Mademoiselle de Saint-Yves
Non, ne vous flattez pas : Il n'en est pas de même. Non, cela ne vient pas , Ne vient pas de soi-même. Je n'aime pas ainsi. Je n'aime pas de même. Non, non.
Gilotin
Si, si.
Mademoiselle de Saint-Yves
Ne croyez pas qu'on aime , Du soir au lendemain. Il faut avoir le coeur, pour obtenir la main.
Scène 3
Mademoiselle de Kerkabon, Le Huron, Gilotin, Mademoiselle De Saint Yves, Mademoiselle de Saint-Yves
vivement
Mademoiselle de Kerkabon
Ah ! Voici le Huron.
Le Huron
Bonjour, Mesdemoiselles. Voilà ma chasse. Elle est à vous.
Gilotin
C'est pour la noce.
avec impatience
Mademoiselle De Saint Yves
Ah ! Laissez-nous.
Le Huron
Les lièvres sont vivants. Comme ils n'avaient point d'ailes, À la course je les ai pris. Mais j'ai tiré sur les perdrix, Ne pouvant pas voler comme elles.
Il recule.
Gilotin
Voyons ... Il remue !
Le Huron
As-tu peur ?
Mademoiselle de Kerkabon
Un lièvre l'épouvante.
Le Huron
Approche : allons, courage.
Gilotin
Le voir de loin c'est le plus sage.
Le Huron
Cela s'appelle avoir du coeur.
d'un air d'amitié
Mademoiselle de Kerkabon
Allons, reposez-vous, vous êtes tout en nage Vous chassez avec trop d'ardeur. Moi, je veux que l'on se ménage.
Le Huron
Le repos me satigue. Agir est un besoin, Que j'ai senti toute ma vie.
Gilotin
Il a le diable au corps.
Mademoiselle de Kerkabon
Comment vous prit l'envie De venir voyager si loin ?
Le Huron
Je suis né curieux ; j'étais libre de soin ; Et l'occasion nous convie.
Mademoiselle de Kerkabon
Avez-vous pu, si jeune, hélas ! Quitter père et mère ?
Le Huron
On n'a guère De regret à quitter ce qu'on ne connaît pas.
Gilotin
Est-ce que les Hurons n'ont ni père ni mère ?
Mademoiselle de Kerkabon
Nous vous en servirons.
Regardant Mademoiselle de Saint-Yves.
D'un air caressant.
Le Huron
Je m'en passe fort bien, À mon âge un Huron se suffit à lui-même ; Et, grâce à la nature, il ne me manque rien. Qu'un objet, fait pour moi, qui me plaise et qui m'aime, Asseyez-vous là.
avec douceur
Mademoiselle de Saint-Yves
J'aime à me tenir debout.
Le Huron
Nous serons plus près l'un de l'autre, Oui-da !
Mademoiselle de Saint-Yves
Non.
Le Huron
Pourquoi, non ?
Gilotin
Le drôle est de bon goût !
Mademoiselle de Saint-Yves
Ce ne serait pas bien.
Le Huron
Quel pays que le vôtre ! On y croit voir du mal à tout.
Mademoiselle de Kerkabon
Chez vous on est moins difficile, N'est-ce pas ?
Le Huron
Difficile ? On ne l'est point du tout. Si vous saviez combien votre sexe est docile, Et combien par l'amour le nôtre est adouci ! Ah ! Si dans nos forêts, où règne la nature, J'avais pu rencontrer ce que je trouve ici, J'y serais encor, je vous jure.
Mademoiselle de Saint-Yves
Vous n'aimez pas ce pays-ci ?
Le Huron
S'il me laissait aimer, je l'aimerais aussi.
Mademoiselle de Saint-Yves
Voyagez-vous encor ?
Le Huron
Non. Je courais le monde, Pour voir un peu comme il est fait. Mais ce qu'il a de plus parfait, Je l'ai vu ; j'ai fini ma ronde.
Mademoiselle de Kerkabon
On connaît donc l'amour au pays des Hurons ?
Le Huron
Ah ! Comme vous, nous l'adorons. Où ne connaît-on pas sa puissance infinie ?
Mademoiselle de Saint-Yves
Je voudrais bien savoir, quelle est en Huronie La façon d'exprimer son inclination.
Le Huron
C'est de faire, en aimant, quelque belle action, Qui plaise à ce qui vous ressemble.
Mademoiselle de Kerkabon
Cet amour là vaut bien le nôtre, ce me semble.
d'une voix timide
Mademoiselle de Saint-Yves
Avez-vous aimé ?
Le Huron
Oui, la belle Abucaba. Elle chassait un lièvre, à vingt milles du gîte ; Un Algonquin le prît, et le lui déroba. J'attrapai l'Algonquin ; je l'amenai bien vite Tout tremblant à ses pieds. Elle lui pardonna, Et devant lui me couronna.
Mademoiselle de Kerkabon
Et vous l'aimiez à la folie ?
Vivement.
AIR.
Le Huron
Oui, de toute mon âme. Elle était si jolie ! Les joncs ne sont pas plus droits : Elle en avait la souplesse, De la biche la vitesse , De l'hermine la finesse Et la blancheur à la fois. La colombe est moins fidèle ; L'aigle n'est pas plus fier qu'elle ; Et les agneaux sont moins doux. Aussi fraîche que la rose, Elle eut même quelque chose, Oui, quelque chose de vous.
Mademoiselle de Saint-Yves
Qu'est-elle devenue ?
Le Huron
Un ours me l'a mangée.
Gilotin
C'est dommage !
Le Huron
Je l'ai tué ce vilain ours. Mais je la plains encore, après l'avoirvengée.
Mademoiselle de Kerkabon
Vous ne la plaindrez pas toujours.
Le Huron
Oh ! non. Je sens déjà ma douleur soulagée.
Mademoiselle de Kerkabon
Mais quel bijou frappe mes yeux ?
Le Huron
Ah ! S'il vous paraît curieux, Recevez-le des mains de la reconnaissance. Je n'ai rien de plus précieux.
Vivement.
Mademoiselle de Kerkabon
Que vois-je ! Quelle ressemblance ! Et d'où tenez-vous ces portraits ?
Le Huron
Je les avais dès ma naissance.
Mademoiselle de Kerkabon
Plus j'en examine les traits... Oui, c'est elle, c'est lui. Ciel !
Mademoiselle de Saint-Yves
Voyons.
vivement
Mademoiselle de Kerkabon
Je vous quitte ; Je vais trouver mon frère, et reviens au plus vite.
Scène 4
Le Huron, Mademoiselle de Saint-Yves, Gilotin
Le Huron
Quel trouble est venu la saisir ? Si ce bijou lui fait plaisir, Elle peut le garder.
Mademoiselle de Saint-Yves
Qu'est-ce ?
Le Huron
Une double image. Dès l'enfance on m'a dit qu'en la portant sur moi, Je serais heureux : je vous vois ; Vous accomplissez le présage.
Mademoiselle de Saint-Yves
Mais, vous me dites des douceurs.
AIR.
Le Huron
Que vous dirais-je, hélas ? Pour vous de tous les coeurs Tel sera toujours le langage. Vous me charmez : Vous enflammez Jusques à l'air que je respire. Absent de vous, je ne sais quoi, Plus fort que moi, Vers vous m'attire. Je jouis dès que je vous vois ; Mais en jouissant je désire. Quel est ce désir : D'où naît ce plaisir ? C'est un délire, Le vrai délire, L'heureux délire du plaisir, Ah ! Si votre coeur pouvait lire, S'il pouvait lire dans le mien... Ce qu'un Sauvage ne sait dire, Croyez, croyez qu'il le sent bien.
un peu émue
Mademoiselle de Saint-Yves
Mais... Voyez donc ma bonne amie ; Qui me laisse avec vous. Je ne sais pas pourquoi.
Gilotin
J'y suis. N'ayez pas peur.
Le Huron
Un moment.
Mademoiselle de Saint-Yves
Laissez moi. je vais la retrouver. Elle est bien étourdie !
Scène 5
Gilotin, Le Huron
Gilotin
J'espère au moins que ce n'est pas De l'amour, que tu sens pour elle.
Le Huron
De l'amour ! Pourquoi non ? Je suis jeuneV; elle est belle : Ah ! Peut-on sans amour avoir vu tant d'appas ?
Gilotin
Oh ! Ce n'est pas ici comme dans l'Huronie. C'est à moi, s'il vous plaît, qu'elle doit être unie ; C'est à moi de l'aimer.
Le Huron
Que dis-tu ?
Gilotin
Que demain Son père me donne sa main.
Le Huron
Elle y consent !
Gilotin
Pour elle, elle en a peu d'envie ; Mais les pères chez nous disposent des enfants.
Le Huron
Et moi, vois-tu, je te défends D'y jamais penser de ta vie.
Gilotin
Est-ce de vous que je dépens ?
Le Huron
Non ; mais tu dépens d'elle. Il faut savoir lui plaire, Ou lui laisser choisir l'époux qui lui plaira.
Gilotin
Et si je plais à son père ?
AIR.
Le Huron
Son père t'épousera. Pour elle, c'est une autre affaire : Quelque choix qu'elle fasse, il sera volontaire, Et son coeur en décidera. Qu'on mette à prix le coeur d'Hortence ; Je désirai tous mes rivaux. Il n'est ni dangers ni travaux Qui puissent lasser ma constance. Fallût-il repasser les mers ; Franchir les torrents à la nage ; Braver la rigueur des hivers ; Affronter les vents et l'orage ; À son amant tout sera doux Pour obtenir le nom d'époux.
Gilotin
Tout cela m'est égal. Je vais trouver mon père ; Et nous verrons si l'on préfère Un nouveau venu, comme toi, Au fils d'un bailli, comme moi.
Scène 6
Monsieur de Kerkabon, Le Huron, Mademoiselle de Saint-Yves, Mademoiselle de Kerkabon, Monsieur Et Mademoiselle De Kerkabon, Tous
transporté
Monsieur de Kerkabon
Venez, embrassez-moi, mon neveu ; car vous l'êtes.
Le Huron
Moi ! Votre neveu !
Monsieur de Kerkabon
Ces portraits, Votre pays, votre âge, et les temps, et les faits, Tous s'accordent : preuves complètes.
Mademoiselle de Saint-Yves
Ciel !
Monsieur de Kerkabon
Vous n'avez jamais vu vos parents ?
Le Huron
Jamais.
Monsieur de Kerkabon
Justement.
Le Huron
Ils m'avaient délaissé. Ma nourrice Ne me trouva que cet indice.
QUATUOR.
Monsieur de Kerkabon
Hélas ! Il me rappelle un frère que j'aimais.
Monsieur de Kerkabon
Il a les traits de son père.
Mademoiselle de Kerkabon
Il a les yeux de sa mère.
Monsieur Et Mademoiselle De Kerkabon
Voilà ses yeux, voilà ses traits, Ces traits de caractère. Il est Français.
Le Huron
Je suis Français.
Mademoiselle de Saint-Yves
Il est Français.
Monsieur Et Mademoiselle De Kerkabon
Voilà ces traits de caractère.
Le Huron
N'ai-je pas encor quelques traits De caractère ?
Monsieur Et Mademoiselle De Kerkabon
Voilà tes yeux, voilà tes traits.
Le Huron
Ah ! Quel bonheur ! Je suis François.
et MADEMOISELLE DE SAINT-YVES
Monsieur Et Mademoiselle De Kerkabon
Ah ! Quel bonheur ! Il est François.
Mademoiselle de Saint-Yves
Oui, ce sont les traits De ces portraits
Le Huron
Ah ! Cela semble fait exprès.
Monsieur de Kerkabon
Oui, ce sont les traits De ces portraits.
avec plus d'attention
Mademoiselle de Kerkabon
Cependant, mon cher frère, Regardez bien ses yeux. Il les a beaucoup mieux. Je vois, je crois, Je ne sais quoi.
brusquement
Monsieur de Kerkabon
Chimère ! Il a les traits De ces portraits.
se rétractant
Mademoiselle de Kerkabon
Ah ! Oui. Ce sont les yeux de sa mère.
Monsieur de Kerkabon
Ce sont les traits de son père.
ENSEMBLE
Tous
Ah ! Quel bonheur ! Il est Français.
Le Huron
Ah ! Quel bonheur ! Je suis Français.
Monsieur de Kerkabon
Mon neveu, pour voir nos amis, Il faut demain être bien mis, Et t'habiller à la Française.
Le Huron
Pourquoi ? Je suis fort bien, car je suis à mon aise. Mon habit m'est commode, et j'y suis attaché.
Monsieur de Kerkabon
Mais que dirait-on ?
Le Huron
Quoi qu'on dise, Comme je vis pour moi, je veux vivre à ma guise ; Et je le mets dans mon marché. Chacun son goût : c'est ma devise.
Monsieur de Kerkabon
Mais il n'est pas possible.
Le Huron
Écoutez, parlons clair : Je suis né libre comme l'air, Et partout je veux être en pays de franchise. Me voulez-vous tel que je suis ? Simple, honnête, faisant tout le bien que je puis ? Voyez. N'ayez pas peur que jamais je m'avise De vous gêner sur rien. Pleine aisance entre nous.
Monsieur de Kerkabon
Du pays où l'on est, il faut suivre les goûts.
Le Huron
Chez les singes, fort bien, mais non pas chez les hommes. À quoi bon se ressembler tous ? Nous naissons différents ; soyons ce que nous sommes.
Monsieur de Kerkabon
Je suis ton oncle, et.
Le Huron
Oui, j'y donne mon aveu ; Et j'aime bien autant que ce soit vous qu'un autre. Mais suivons librement, moi mon goût, vous le vôtre ; Sans quoi plus d'oncle et de neveu.
Monsieur de Kerkabon
Parlez, Mademoiselle, et lui faites entendre.
Au Huron, avec douceur.
avec modestie
Mademoiselle de Saint-Yves
À le persuader je n'ose pas prétendre. Vous êtes obstiné !
Le Huron
Non, je suis libre.
timidement et en baissant les yeux
Mademoiselle de Saint-Yves
Eh quoi ! Vous ne seriez donc pas quelque chose pour moi ?
Le Huron
Ah ! Parlez, commandez. À vos lois je me livre. Dites comment je dois agir, penser et vivre ; Comment je dois être vêtu, À la Huronne, à la Française ; Tout me devient égal, pourvu que je vous plaise
Monsieur de Kerkabon
Eh bien, te détermines-tu ?
À part.
Le Huron
Tout ce qu'elle voudra , mon oncle ; elle est charmante. Mais sera-t-elle à Gilotin ? Il dit qu'on la lui donne ; et cela me tourmente.
à part
Monsieur de Kerkabon
Je crois qu'on peut lui faire un plus heureux destin. Son père est mon ami ; viens que je te présente.
Scène 7
Mademoiselle de Kerkabon, Mademoiselle de Saint-Yves
à demi-sichée
Mademoiselle de Kerkabon
Mon frère est enchanté ; mais, moi ? Je suis bien aise aussi , je ne sais pas pourquoi. Le beau plaisir que d'être tante !
avec une joie naïve
Mademoiselle de Saint-Yves
Quoi ! Vous n'en êtes pas dans le ravissement !
Mademoiselle de Kerkabon
Vous en parlez bien à votre aise.
Mademoiselle de Saint-Yves
Tantôt vous le trouviez charmant.
Mademoiselle de Kerkabon
Oh ! Ce n'est pas qu'il me déplaise ; Mais tout a bien changé de face en un moment !
AIR.
Mademoiselle de Saint-Yves
Ma bonne amie, est-il possible D'avoir un plus joli neveu ? Son air est doux, son coeur sensible ; Il est tout âme, il est tout feu. De sa bonté touchante J'ai déjà vu cent traits. Ah ! Si j'étais sa tante , Ah ! Que je l'aimerais.
Mademoiselle de Kerkabon
Vous l'aimez sans cela : c'est moi qui vous l'assure
Mademoiselle de Saint-Yves
Moi !
Mademoiselle de Kerkabon
N'en rougissez pas.
Mademoiselle de Saint-Yves
C'est donc sans le savoir.
AIR.
Mademoiselle de Kerkabon
Vous le savez fort bien ; et lui-même, j'augure Qu'il a pu s'en apercevoir. L'amour naissant n'a pas encore Appris à garder son secret. C'est au moment qu'il vient d'éclore, Qu'il fait le moins être discret. Il part toujours quelque étincelle D'un feu qui vient de s'allumer. Tout le trahit, tout le décèle , Jusqu'au soin de le renfermer. Coup d'oeil rapide, Regard timide, Soupirs échappés, Mots entrecoupés : À quoi ne reconnaît-on pas Un coeur qui soupire tout bas ?
confuse
Mademoiselle de Saint-Yves
On croit voir ce qu'on imagine.
Mademoiselle de Kerkabon
Ah ! Vous dissimulez ! Hé bien, Vous ne saurez donc pas ce que je sais.
Mademoiselle de Saint-Yves
Quoi ?
Mademoiselle de Kerkabon
Rien.
vivement
Mademoiselle de Saint-Yves
Ah ! de grâce, parlez.
Mademoiselle de Kerkabon
Non. C'est que je badine.
Mademoiselle de Saint-Yves
Vous m'impatientez.
d'un ton ironique
Mademoiselle de Kerkabon
Vous ne l'aimez donc pas ?
Mademoiselle de Saint-Yves
Et si je l'aimais ?
Mademoiselle de Kerkabon
En ce cas, Mon frère aurait peut-être envie De faire à Gilotin préférer son neveu ; Mais cela vous touche si peu !
Mademoiselle de Saint-Yves
Ah ! Vous ne doutez pas que je n'en sois ravie.
Mademoiselle de Kerkabon
L'avais-je dit ?
Mademoiselle de Saint-Yves
Je l'aime, il le faut avouer.
Mademoiselle de Kerkabon
Je vous servirai. Mais j'enrage De me voir réduire à jouer Le rôle de tante à mon âge.
Scène 8
Le Huron, Mademoiselle de Kerkabon
AIR. Il les contrefait.
Le Huron
Quelles gens ! Je suis aux abois, Je ne sais plus auquel entendre. Tous m'interrogent à la fois. J'ai beau leur répéter que je n'ai qu'une voix ; Aucun n'a le bon sens d'attendre. Dans quel canton Est l'Huronie ? Est-ce en Turquie ? En Arabie ? Hé non, non, non. En Laponie ? Hé non, non, non. Dans l'Huronie Comment vit-on : S'amuse-t-on ? Y parle-t-on Le bas Breton ? Hé non, non, non. Les époux Sont-ils jaloux ? Les jeunes filles Gentilles ? Et oui, et non ; mais c'est selon. Dans l'Huronie Comment vit-on ? S'amuse-t-on : Boit-on du vin ? Fait-on l'amour ? Fait-on l'amour dans l'Huronie ? Quelle manie ! Ah ! Je suis sourd. Messieurs ! Messieurs ! Dans l'Huronie Chacun parle à son tour.
Mademoiselle de Kerkabon
Mon neveu, tout cela ne doit point vous fâcher, Pour vous l'aventure est heureuse. Il ne vous manque plus ici qu'une amoureuse ; Et je vous laisse la chercher.
Scène 9
Le Huron, Mademoiselle de Saint-Yves
Le Huron
Je n'irai pas bien loin, si j'en crois mon envie Enfin me voila libre, Hé bien ? Je suis Français ; En êtes vous bien aise ?
Mademoiselle de Saint-Yves
Avec ma bonne amie, Quand vous êtes venu, je m'en réjouissais.
Le Huron
Je vous aime ; et si je vous plais, Je suis sûr à présent du bonheur de ma vie.
Mademoiselle de Saint-Yves
Savez-vous que votre oncle est occupé de nous ? Qu'il veut nous marier ?
Le Huron
Oui, mon oncle, ma tante, Je suis sûr qu'ils le veulent tous.
Mademoiselle de Saint-Yves
Et croyez-vous aussi que mon père y consente ?
On entend un bruit de guerre.
Le Huron
Il le faut bien. Et puis, qu'avons-nous besoin d'eux Le bonheur est en nous, il dépend de nous deux
Scène 10
Un Officier
AIR.
Pendant cet air le peuple s'assemble et prend les armes.
Un Officier
Vaillants Français, courez aux armes : Les Anglais menacent vos ports. Si la gloire a pour vous des charmes, Volez à sa voix sur ces bords. Quand on sert un Roi que l'on aime, C'est une fête qu'un combat. Chacun s'enrôle de soi-même ; Et tout sujet devient soldat. Vaillants François , etc.
Scène 11
Un Caporal, Gilotin, Un Officier, Le Huron
Un Caporal
Allons, marche.
Gilotin
Messieurs, je suis fils du Bailli.
Un Caporal
Tu trembles, lâche !
Gilotin
Oui, j'ai la fièvre Pour avoir approché d'un lièvre, Tantôt le coeur m'a défailli.
Un Officier
Prends cette épée.
Gilotin
À moi ! Juste Ciel ! Une épée ! Et qu'en ferais-je, hélas ?
Un Officier
Nous le verrons dans peu.
Gilotin
De frayeur j'ai l'âme frappée ; Et ce serait bien pis si je voyais le feu.
Un Officier
Prends.
Gilotin
Quelle contrainte inhumaine !
Le Huron
Donnez-la moi, mon Capitaine.
Un Officier
À toi ?
Le Huron
Sans doute, à moi. Renvoyez ce poltron.
Un Officier
Va-t-en.
Gilotin
Ah ! Le charmant Huron !
Scène 12
Un Officier, Le Huron, Mademoiselle de Saint-Yves
Un Officier
Es-tu Français ?
Le Huron
On dit que j'ai l'honneur de l'être, Et sur parole je le crois ; Mais Hortence est Française, et ma patrie à moi ; C'est le pays qui l'a vu naître.
Un Officier
Ton nom ?
Le Huron
Hercule Kerkabon.
Un Officier
Ce nom promet beaucoup sans doute.
Le Huron
J'espère vous tenir ce que promet mon nom. Une seule chose me coûte ; C'est de me séparer de cette aimable enfant.
Un Officier
Bon ! ce soir tu viendras la revoir triomphant
Le Huron
C'est pour ton Roi que je m'engage ; Tu me le permets ?
MARCHE GUERRIÈRE.
Mademoiselle de Saint-Yves
J'y consens. Tu me sais trembler ; mais je sens Que je t'en aime davantage.
Acte II
Scène 1
Mademoiselle de Saint-Yves
AIR.
seule
Mademoiselle de Saint-Yves
Toi, que j'aime plus que ma vie, Fais ton devoir, signale-toi ; Et que tout le monde m'envie, Le coeur qui m'a donné sa foi. Je chéris jusqu'aux alarmes Que me cause ce beau jour. La gloire essuiera les larmes Qu'aura fait couler l'amour.
Scène 2
Gilotin, Mademoiselle de Saint-Yves
Gilotin
Victoire ! Ils sont partis. Nous en voilà défaits.
Mademoiselle de Saint-Yves
On s'est battu ?
Gilotin
Pour être brave, Ma foi, vive le Français !
Mademoiselle de Saint-Yves
Vous étiez là ?
Gilotin
Moi, non, j'étais dans notre cave, En attendant le succès. Mais c'est le bruit du village : Les ennemis attaqués Ont déjà plié bagage. Les uns se sont rembarqués, D'autres s'en vont à la nage.
Mademoiselle de Saint-Yves
Et le Huron ? L'a-t-on vu ?
Gilotin
Tout au milieu du carnage Il donnait à corps perdu ; Et s'il est mort, c'est dommage.
Vivement.
avec effroi
Mademoiselle de Saint-Yves
Ah ! Je m'applaudissais d'un excès de valeur Qui peut-être a fait son malheur. Allez, voyez, sachez, s'il revient , s'il respire, S'il est blessé, s'il est. Je tremble de le dire. Allez, vous dis-je.
Il sort.
Gilotin
Un moment. Ce Huron là vivement Vous touche et vous intéresse ! On dirait d'une maîtresse . Qui tremble pour son amant.
Scène 3
Mademoiselle de Saint-Yves
RÉCITATIF OBLIGÉ.
AIR.
seule
Mademoiselle de Saint-Yves
Il est trop vrai : l'essroi de plus en plus me presse. Ah ! Quel tourment ! Peut-être il est blessé. Parmi les morts peut-être on l'a laissé. Sa faible voix appelle son amante ; Sa faible voix m'appelle à son secours. Ah ! Je l'entends, cette voix défaillante. Oui, cher amant, je t'entends et j'accours... Où m'emportent mes alarmes ? Moi ! Seule ! Au milieu des armes ! M'exposer aux yeux de tous !... Il n'est point mon époux, Et je dépends d'un père, Devoir, honneur sévère, Pourquoi, m'enchaînez-vous ? Que dis-je, hélas : cruelle ! Peut-être mon amant Expire en ce moment. Je l'entends qui m'appelle : Viens me fermer les yeux, Je meurs, je meurs fidèle. Viens, reçois mes adieux... Ah ! Mon coeur se déchire. C'est un trop long martyre. Je cède à mon effroi. Je dois à ce que j'aime, Je dois plus qu'à moi-même ; Et la douleur extrême Ne connaît point de loi. Mon père lui-même Aura pitié de moi.
Scène 4
Le Huron, Mademoiselle de Saint-Yves
Le Huron
Eh bien ? Le savons-nous renvoyés lestement ?
Elle tombe pâmée dans les bras du Huron.
Mademoiselle de Saint-Yves
Te voilà ! je succombe à mon ravissement.
Le Huron
Hortence !... Ô Ciel ! Est-il possible Que tu m'aimes si tendrement ! Hélas ! Tu n'es que trop sensible. Respire, ouvre les yeux, rassure ton amant.
reprenant ses esprits
Mademoiselle de Saint-Yves
Tu m'es rendu ! Mon coeur se livre Au plus délicieux transport.
DUO.
Le Huron
Du péril échappé, je rends grÄce à mon sort ; Car pour toi, mon Hortence, il est bien doux de vivre ! Ah ! Que tu m'attendris ! Quoi ! Tu me chéris Autant que je t'aime :
Mademoiselle de Saint-Yves
Ah ! Tes périls passés, Tous mes sens glacés, Te l'ont fait voir assez.
Le Huron
Bonheur suprême : Nous aimons de même.
Mademoiselle de Saint-Yves
Crois que je t'aime Bien plus que moi-même.
Le Huron
Ton coeur est fait pour le mien. >Que d'attraits ce lien Rassemble !
Mademoiselle de Saint-Yves
Je vois nos jours Couler toujours Ensemble !
Mademoiselle de Saint-Yves
Ah quel heureux accord ! Nous voir, et d'abord Tous les deux entendre !
Le Huron
Oui, j'ai senti d'abord Cet heureux accord. T'aimer était mon sort.
Mademoiselle de Saint-Yves
J'aurais dû me défendre.
Le Huron
Quoi : d'un amour si tendre ?
Mademoiselle de Saint-Yves
Me seras-tu fidèle ?
Le Huron
Ma flamme est éternelle. Oui, non coeur t'est connu : Ce coeur ingénu N'a jamais su feindre.
Mademoiselle de Saint-Yves
Ah ! Ton coeur m'est connu Je cesse de craindre.
Le Huron
Moi ! Je les briserais... Ces noeuds pleins d'attraits, Ces noeuds qu'Amour a faits !
Mademoiselle de Saint-Yves
Ah ! Qu'on nous laisse en paix, Jouir de ses bienfaits...
Le Huron
Qu'il nous enchaîne pour jamais.
Mademoiselle de Saint-Yves
On vient ; je ne veux plus qu'avec moi on te voit.
Scène 5
Monsieur de Kerkabon, Mademoiselle de Kerkabon
Monsieur de Kerkabon
Mon neveu !
Mademoiselle de Kerkabon
Mon neveu !
Monsieur de Kerkabon
Quel bonheur !
Mademoiselle de Kerkabon
Quelle joie ! Oui, me voilà frais et dispos, Prêt à recommencer si ces gens là reviennent.
avec frayeur
Mademoiselle de Kerkabon
Ah ! Que plutôt ils s'en souviennent, Et qu'ils nous laissent en repos.
Scène 6
Monsieur de Saint-Yves, Le Huron, Monsieur de Kerkabon, Mademoiselle de Kerkabon
Monsieur de Saint-Yves
Monsieur de Kerkabon, que je vous félicite. Vous avez un neveu dont je suis enchanté.
Le Huron
Quel suffrage, Monsieur ! Et que j'en suis flatté !
Monsieur de Saint-Yves
Je le dois à votre mérite.
Monsieur de Kerkabon
Allons, raconte nous tout ce qui s'est passé.
RÉCITATIF OBLIGÉ.
Mademoiselle de Kerkabon
Mais il doit être las. Non, je suis délassé. Vous voyez d'ici le rivage ? L'ennemi s'était rangé là. Il nous attend, et nous voilà. Nous marchons ; le combat s'engage. Sur nos étendards flottants De ses vaisseaux l'airain gronde. Cent tonnerres éclatants S'élancent du sein de l'onde. L'ardeur s'anime, et j'entends : Feu ! Feu ! Feu ! qu'on leur réponde. Des deux côtés c'est le même fracas. Et puis, silence ! Doublez le pas. Ne tirez pas ! Doublez le pas. Avance, avance. C'est là, quand le fer peut agir, C'est-là, c'est-là le carnage. Le feu n'est qu'un badinage ; C'est quand le fer peut agir C'est-là, c'est-là le carnage On voit les sables rougir. Et dans le sang la mort nage Nous avançons ; Nous enfonçons ; Les ennemis balancent ; Les uns sont renversés, Les autres dispersés ; Dans les eaux ils s'élancent. Et nous, le verre en main, Sur le champ de la gloire, Nous chantons la victoire, Et nous buvons leur vin.
Monsieur de Kerkabon
Mon neveu, rendez grâce à Monsieur de Saint-Yves. vous nous avez causé des alarmes bien vives ; Il les partageait avec nous.
Monsieur de Saint-Yves
Je ne le cache point, j'ai tremblé pour sa vie.
Le Huron
Ah ! Monsieur, il dépend de vous De la rendre digne d'envie.
à part à Monsieur de Kerkabon
Monsieur de Saint-Yves
Je le souhaite. Allons, me voilà décidé : Venez.
Scène 7
Mademoiselle de Kerkabon, Le Huron
Mademoiselle de Kerkabon
Réjouis-toi.
Le Huron
Comment ?
Mademoiselle de Kerkabon
Il a cédé. Il t'accorde sa fille.
Le Huron
Oui ?
Mademoiselle de Kerkabon
Je viens de l'entendre.
Le Huron
Vous me comblez de joie. Ah l'amant le plus tendre Est donc le plus heureux !
Mademoiselle de Kerkabon
Il hésitait d'abord : Mais, ma foi, ta valeur vient de lui gagner l'âme, Ainsi tout le monde est d'accord ? Allons.
Mademoiselle de Kerkabon
Où vas-tu ?
Le Huron
Voir ma femme.
Scène 8
Gilotin, Mademoiselle de Kerkabon
AIR.
Gilotin
Me prend-on pour un sot ? Et suis-je fait pour l'être ? Croit-on m'envoyer paître, Sans que je sous le un mot ? Je suis fils d'un bailli, Oui. Je ne suis pas Huron, Non. On connaîtra mon père. Quand il est en colère Il est pis qu'un démon. Nous sommes gens de plume ; Nous savons la coutume, Et la forme et le fonds. S'il faut plaider, plaidons...
Mademoiselle de Kerkabon
Mais l'on ne t'aime point.
Gilotin
Ah ! J'en sais bien la cause : C'est qu'on trouve l'autre mieux fait, Plus beau que moi ; voilà le fait. Mais à tout cela je m'oppose. Oui, vous n'avez qu'à dire à votre beau neveu, Que ce n'est pas pour lui que se fera la fête ; Qu'un bailli n'est pas une bête ; Et que nous allons voir beau jeu.
Scène 9
Le Huron
AIR.
Le Huron
Qu'ai-je donc fait qui les offense ? N'est-elle pas à moi ? N'a-t-elle pas ma foi ? Pourquoi cette défense ? Moi ! Ne plus la revoir ? Ne plus revoir Hortence ! Ma belle Hortence ! Ma chère Hortence ! Je suis au désespoir. On est d'accord ; Elle est femme ; Je lui porte un coeur tout de flamme ; Et l'on blâme Ce transport ! Qu'ai-je donc fait ? etc. Tremblante aux genoux de son père, Elle pleurait, Et l'implorait ; Mais rien n'a fléchi sa colère. Sans pitié, comme sans raison, Il m'a chassé de la maison. Qu'ai-je donc fait ? etc.
Scène 10
Monsieur de Saint-Yves, Le Huron
irrité
Monsieur de Saint-Yves
Quoi ! je te vois encore! Ote-toi de mes yeux.
Le Huron
Je n'ose l'aborder ! Je tremble. Ah ! je redoutais moins tous ces marins ensemble.
Scène 11
Monsieur de Saint-Yves, Mademoiselle de Saint-Yves
Monsieur de Saint-Yves
A-t-on jamais rien vu de plus audacieux ? Chez moi-même, à mes gens venir parler en maître ! Sans moi, sans mon aveu, demander à vous voir, S'annoncer votre époux ! ( il est bien loin de l'être. ) Et parce que mes gens, qui savent leur devoir, Refusent de le recevoir, Oser les menacer d'entrer par la fenêtre !
tremblante et suppliantes
Mademoiselle de Saint-Yves
Mon père !
Monsieur de Saint-Yves
On l'a flatté d'un inutile espoir : J'ai trop appris à le connaître.
Mademoiselle de Saint-Yves
Mon père !
Monsieur de Saint-Yves
Quel emportement ! Et moi, j'allais imprudemment !. Je suis trop faible et trop facile ; Mais cela peut se réparer. Ma fille, il faut nous séparer, Et pour toi le Couvent est le plus sûr asile.
Mademoiselle de Saint-Yves
Le Couvent !
Monsieur de Saint-Yves
Obéis. Tu le dois. Je le veux.
à Mademoiselle de Kerkabon
Mademoiselle de Saint-Yves
Ah ! Consolez ce malheureux.
Scène 12
Le Huron, Mademoiselle de Kerkabon
Le Huron
Est-il apaisé ?
Mademoiselle de Kerkabon
Non. Et dans le moment même Il l'envoie au Couvent.
Le Huron
Le Couvent ! Qu'est cela ?
Mademoiselle de Kerkabon
Un séjour où l'on est invisible.
Le Huron
Et c'est-là Qu'on veut enfermer ce que j'aime !
Mademoiselle de Kerkabon
Je vais trouver ton oncle : il peut tout apaiser. Mais toi, ne vas pas t'aviser De faire encore ici quelque tour de Sauvage Si tu veux être heureux, sois sage.
Scène 13
Le Huron
AIR.
Récitatif obligé.
Il sort.
Le Huron
Que ne suis-je encor dans nos bois, Loin de ces funestes rivages ! C'est vous, cruels, vous et vos lois, C'est vous qu'on doit nommer sauvages. Que ne suis-je encor dans nos bois, Loin de ces funestes rivages ! Que dis-je ! Chère amante, hélas ! Pardonne à ma douleur, pardonne. Moi ! Que jamais je t'abandonne ! Moi ! Vouloir être où tu n'es pas !... Mais on l'enlève, on m'en sépare ! Non, non, père injuste et barbare, Non, non, je suis partout ses pas... Ah ! Mon malheur est à son terme. Amis, accourez à ma voix. Forçons les murs, brûlons les toits De la prison qui la renferme... Mais si je brûle ta prison, Toi-même au milieu de la flamme... Hélas ! J'ai perdu la raison ; Un trouble affreux règne en mon âme Que ne suis-je encor dans nos bois, etc.
Scène 14
Mademoiselle de Kerkabon, Monsieur de Saint-Yves, Monsieur de Kerkabon
Ils ont vu le Huron sortir désespéré.
Mademoiselle de Kerkabon
Vous voyez sa douleur. Pardonnez son offense. Il a commis une imprudence ; Mais il ne connaît point nos usages, nos moeurs.
irrité
Monsieur de Saint-Yves
Oui, j'ai tort ; je devais choisir sans doute ailleurs Un homme qui connût les égards, la décence, Qui sut respecter ma maison.
Monsieur de Kerkabon
Vous êtes bien sévère !
Monsieur de Saint-Yves
Et n'ai-je pas raison ?
Monsieur de Kerkabon
Ah ! Monsieur, croyez-moi, s'il manque de lumières, Il a des sentiments, que j'estime encor plus. On donne aisément des manières ; On ne donne point de vertus. Il est vaillant, honnête ; il pense avec noblesse ; L'ombre du mensonge le blesse ; La nature l'a fait sensible et bienfaisant ; L'amour est sa seule faiblesse ; Et je crains qu'il ne perde en se civilisant.
Monsieur de Saint-Yves
Mais il est d'une pétulance Qui va jusqu'à l'extravagance,
Mademoiselle de Kerkabon
Hélas ! Il est bien corrigé Des imprudences de son âge ! Ah ! Si vous le voyez, comme il est assligé ! Et comme il promet d'être sage !
Scène 15
Gilotin, Monsieur de Saint-Yves
Gilotin
À L'aide ! À l'aide ! Au ravisseur !
Monsieur de Saint-Yves
Qu'entends-je ?
Gilotin
Du Couvent, comme on ouvrait la porte, Il arrive, et s'y prend de sorte Qu'il l'enlevait.
Monsieur de Saint-Yves
Ma fille ! Ô ciel !
Gilotin
N'ayez pas peur, Il est pris, et l'on va l'enfermer en douceur.
Scène 16
Le Huron, Monsieur de Saint-Yves, Un Officier
Aux Gens du Bailli.
Le Huron
Laches ! Retirez-vous, ou mon bras vous assomme.
Monsieur de Saint-Yves
Téméraire !
Vivement.
Un Officier
Pourquoi désoler ce jeune homme ? Et savez-vous ici ce que vous lui devez ? . Savez-vous que peut-être il vous a tous sauvés ? Et qu'il a plus de part aux succès que moi même ? Il est Français ; il est bien né : Monsieur, à votre fille, il était destiné ; Pourquoi lui ravir ce qu'il aime ?
Le Huron
Et reprendre le bien que vous m'avez donné ?
avec chaleur
Monsieur de Saint-Yves
Ah ! C'est un jeune sou.
Un Officier
Je connais sa folie, Monsieur : c'est la gloire et l'amour. Partagez tout l'honneur que lui fait ce beau jour : Et vers lui, s'il se peut, acquittez la patrie.
Scène 17
Le Bailli, Un Officier, Monsieur de Saint-Yves, Mademoiselle de Saint-Yves, Le Huron, Choeur
Le Bailli
Je t'arrête de par le Roi.
Un Officier
Monsieur !
Le Bailli
Son crime est manifeste : C'est un enlèvement ; tout le monde l'atteste ; Et je ne fais ici qu'exécuter la loi.
d'un air noble et tranquille
Monsieur de Saint-Yves
La loi ne punit point ce qu'autorise un père. Personne ici que moi n'a droit d'être sévère ; Et je veux bien dans ce moment Pardonner à l'époux le crime de l'amant.
Le Bailli
Quoi ? C'est donc là ?
Le bailli et Gilotin se retirent.
Monsieur de Saint-Yves
Point de colère, J'avais d'autres desseins, mais nul engagement. Croyez-moi, laissez là votre ressentiment. L'ennemi vous dira pourquoi je le préfère.
Mademoiselle de Saint-Yves
Ah ! Mon père !
Le Huron
Ah ! Monsieur !
Monsieur de Saint-Yves
Ma fille, le danger Te regarde : tu vois quelle mauvaise tête !
DUO et CHOEUR.
Mademoiselle de Saint-Yves
Mon père, son coeur est honnête ; Et tout le reste peut changer.
Le Huron
Plus de larmes. Amour, tes charmes Du sein de nos alarmes Font naître les plaisirs, Sensible à nos soupirs. Ta main couronne nos désirs. Que de plaisirs ! Non, plus de larmes, etc,
Choeur
Dans l'Empire de l'Amour Il n'est plus de Sauvages ; L'air de ce charmant séjour Les rend doux et sages
Le Huron
D'aimer autant que je vivrai J'ai l'heureuse assurance. De plaire autant que j'aimerai J'ai la douce espérance. Nous plaire et nous aimer toujours ! Pour nous que d'heureux jours.
Choeur
Dans l'empire de l'amour Il n'est plus de Sauvages. - L'air de ce charmant séjour Les rend doux et sages. Tout s'apprivoise en un jour Sous les lois de l'amour.
Le Huron
Le sort nous menace ; Et le danger nous glace ; L'orage fait place Au souffle des Zéphirs. Sensible à nos soupirs ; L'Amour couronne nos désirs. Que de plaisirs ! Non, plus de larmes, etc.
Choeur
Plus de larmes Amour, tes charmes Du sein de leurs alarmes Font naître les plaisirs;