Acte I
Scène 1
Astase, Tyridate
Astase
Cruelle ambition, qu'un vain espoir m'inspire ; Désirs audacieux, d'usurper un Empire, Où le sang ne me donne aucun droit de régner ; Faites que j'y renonce, ou pour le dédaigner, Cachez à mon orgueil qu'il a trop de faiblesse, Pour m'élever au trône où César s'intéresse, Et que pour des raisons, ou d'amour ou d'État, Combattre injustement, c'est faire un attentat, Puisqu'aussi bien les Dieux ont fait taire l'Oracle, Je vois dans leur silence un invincible obstacle Qui me dit que le Ciel, justement irrité, Trouve dans mes projets trop de témérité : Étouffe donc Orgueil tant de vaines idées, Dont les âmes des Grands sont toujours possédées ; Dés que d'un vain espoir les bouillantes ardeurs Leur ouvrent un passage au faîte des Grandeurs ; Qu'ai-je fait au destin, pour m'être inexorable, Lui, qui jusques ici me fut si favorable ? Faut-il qu'en ses rigueurs toujours capricieux, Il me nie aujourd'hui le secours de nos Dieux ? Leur ai-je refusé de leur rendre l'hommage, Tel que ces Déités veulent d'un grand courage ? Si j'implore aujourd'hui leur souverain pouvoir, Mes voeux sont les effets de mon juste devoir, Puisque de mes Combats je leur donne la gloire, Avouant que sans eux je serais sans victoire, Et qu'ils me font braver les destins envieux ; N'est-ce pas rendre hommage au pouvoir de nos Dieux ? Ciel ! Si l'on a commis contre eux quelque insolence, Qui contraigne l'Oracle à garder le silence ; Pour le rompre, et savoir ce qui doit m'advenir, Fais-moi voir le coupable et j'irai le punir : Oui, si pour expier l'énormité des crimes, Il faut leur immoler des hommes pour victimes, Pourvu que je découvre où sont les criminels, J'irai les égorger jusqu'au pied des autels ; Et si pour apaiser l'excès de leur colère, Il faut verser mon sang, je consens de le faire, Que l'Oracle prononce, et je serai tout prêt À tout sacrifier pour leur seul intérêt.
Tyridate
Les Dieux s'apaiseront sans tant de Sacrifices, Comme ils n'ont rien d'injuste ils vous seront propices ; Seigneur, nous allons voir tous nos voeux exaucez, Puisque dans leur courroux vous vous intéressez : Le Ciel qui justement est jaloux de sa gloire, Veux que de ses bienfaits on garde la mémoire ; Vous le reconnaissez, puisqu'après vos combats, L'éclat de tant d'Exploits ne nous éblouit pas ; C'est pour cette raison que tout le peuple espère, Qu'à vos desseins jamais il ne sera contraire, Allez, entreprenez et livrez le combat, Vous en avez l'aveu du Prince et du Sénat, Tous les Dieux sont d'accord d'une belle entreprise, Quand le Peuple y consent, ou l'État l'autorise.
Astase
Hélas ! À quoi me sert que son autorité Me favorise, ou non, si les Dieux m'ont quitté, Tant que le Ciel s'obstine à garder le silence, Si je n'ai son aveu, je n'aI point d'assurance, Et s'il ne me prédit d'heureux événements, Je ne prétends plus rien contre les Marcomans.
Tyridate
Vous suffit-il, Seigneur, de n'y plus rien prétendre, Et ne craignez-vous point qu'ils n'osent entreprendre, Vous voyant si longtemps remettre et différer, N'auront-ils pas sujet d'oser et d'espérer ; Tandis que vers le Ciel vous adressés des plaintes ? Ils font tout leur espoir du sujet de vos craintes ; Ces paniques terreurs, ces voeux réitérez, Ces timides respects, font que vous soupirez, Et que vous étouffez cette naissante envie, De vous assujettir les Rois de Moravie, Qui se voyant en paix, Maîtres de leurs États, Ligueront tous ensemble, afin qu'en leurs combats...
Astase
Et biens, forçons l'Oracle à me rendre justice, Peut-être qu'il demande encore un Sacrifice ; Va donner l'ordre au Temple et le fais commencer ; Mais ce dernier fini, s'il ne veut prononcer, Je n'examine plus qui l'oblige à se taire, Ni si j'aurai le Ciel favorable ou contraire ; Pourvu qu'il n'ait pas lieu de se plaindre de moi, Ayant fait pour nos Dieux tout ce que je leur dois ; J'espère leur secours en faveur de mes armes, Encore un sacrifice, et je n'ai plus d'alarmes.
Tyridate
Le temps que vous mettez à tant sacrifier, En donne à l'ennemi pour se fortifier ; Il attend que le Scythe ayant le Vent en poupes, Vienne pour seconder et pour grossir ses troupes ; Toute la Moravie espère du secours, Il en peut arriver au plus tard en deux jours ; Ne différez-donc plus, Seigneur, songez encore Qu'on parle d'alliance avec un Prince More, Que Fritigile en âge est preste à demander, Et que le Roi son père, enfin peut l'accorder ; Pour soutenir son trône il a besoin d'un Gendre, Qui dans l'occasion s'arme pour le défendre ; Que pourrez-vous tout seul contre tant d'ennemis, Qui s'étant alliés se croiront tout permis ? Ne sacrifiez plus, laissez faire l'Oracle ; Empêchez de former un si puissant obstacle, Faites manquer l'Hymen, et ne permettez pas, Que le Scythe et le Maure unissent leurs États, Qu'eux et les Marcomans ne fassent qu'une armée ; Et tandis que la vôtre est si fort animée, Qu'elle attend pour marcher seulement votre aveu, Ne laissez pas éteindre en elle un si beau feu ; Doutez-vous qu'à présent l'Oracle ne prononce, Ou que depuis hier il n'ait donné réponse : Encore un coup, Seigneur, ne différez-donc plus, Tant de voeux redoublez sont des voeux superflus.
Astase
Tyridate, apprends-donc ce qu'il faut que je fasse, Vois le Grand Prêtre au Temple, apprends ce qui s'y passe, Pour la dernière fois prends encore son avis, Qu'il m'autorise, ou non, les tiens seront suivis, Pour n'entreprendre rien qu'avec toute assurance, Je lui veux faire voir encore ma déférence, Après avoir rendu tout l'hommage à nos Dieux, Il est temps d'achever un projet glorieux.
Tyridate
À vos Ordres, Seigneur, je vais être fidèle, Vous en aurez bientôt une sûre nouvelle.
Tyridate sort.
Astase
Sois prompt à revenir, car après ton retour, Je ne diffère plus le Combat que d'un jour.
Scène 2
Astase
Astase
Pour l'avoir différé, Dieux qu'il m'est difficile ! Je crains mes ennemis bien moins que Fritigile ; Partout on est charmé du bruit de ses exploits ; Elle commande en Reine, elle impose des lois, Aux travaux de la Guerre, elle est accoutumée, Elle-même conduit et défend son armée ; Le Roi sur sa valeur en a remis le soin ; Déjà de ses hauts faits, je me suis vu témoin, Dans nos derniers combats aux sièges de Pavie, Par tout où je l'ai vue elle a risqué sa vie ; Quand elle a triomphé de nos plus grands vainqueurs, D'un seul de ses regards elle a gagné leurs coeurs, Qui charmez de ses yeux comme de son courage, N'ont pas voulu contre elle insister davantage : Ce grand coeur martial, ce courage indompté, Dont la force est égale à sa noble fierté, Ne me laissa jamais emporter de Victoire, Qu'elle n'en partageât également la gloire, Et je n'ai jamais pu, quoique Victorieux, Me garantir des coups que m'ont donné ses yeux ; Mon coeur ressent encor les traits de leur blessure, Il s'en plaint en secret, mais en vain il murmure, Puisqu'en notre naissance une inégalité, Rompt l'espoir de l'hymen dont je m'étais flatté : Elle est Reine, ou plutôt c'est l'unique héritière, D'un Roi qui lui cédant une puissance entière, N'en a voulu pour soi réserver que le nom, Et cette Fille enfin avec tant de Renom, Ne trouve point d'époux digne d'être en son trône, À moins qu'il n'ait un Sceptre à joindre à sa couronne, Sans les droits qu'elle donne on ne peut l'acquérir ; Ma naissance m'en prive, il faut en conquérir ; Puisque pour l'épouser il faut un diadème, L'ambition me porte à ravir le sien même, Je tâche à l'usurper, mais ce n'est qu'à dessein De lui restituer en lui donnant la main ; Je n'ai que ce moyen propre à cette hyménée ; Du succès du Combat dépend ma destinée, Ou si j'y suis Vainqueur, j'irai le même jour Offrir et ma Victoire et mon coeur à l'Amour : J'irai traiter ma paix avec mon Ennemie, Je rendrai ses États, son trône, sa Patrie, Et pour ses biens rendus ne voulant que son coeur, Sous l'espoir de l'Hymen, l'Amour sera vainqueur ; Je sais qu'entre elle et moi la victoire incertaine, Dés la première attaque... où va ce Capitaine...
Scène 3
Thrasée, Astase
Thrasée
L'Heureuse occasion qui me fait rencontrer...
Astase
Quoi ? Thrasée hors du Camp, oSe-t-il se montrer ; Dans un danger pressant, quand l'honneur le convie, De vaincre ou repousser toute la Moravie ; Lors que les Marcomans, plus mutins que jamais ; Loin de faire un accord pour obtenir la Paix, Superbes et flattés du succès de leurs armes, Disent que dans la Guerre il goûtent plus de charmes.
Thrasée
Et bien, tant mieux, Seigneur, on veut ce que je veux, La Guerre et non la Paix, est l'objet de mes voeux ; Plus ils résisteront, plus nous aurons de Gloire ; Aussi bien sans combattre on n'a point de victoire, Car dés que l'ennemi la cède à l'abandon, Nous ne l'emportons pas, la crainte en fait un Don ; Si l'on nomme vaincu le parti qui la quitte, L'autre est nommé vainqueur, sans gloire, sans mérite, Et l'ennemi défait quand il a combattu, Nous fait dans sa faiblesse admirer sa vertu : Ce n'est pas que j'approuve un dessein téméraire, Je serais pour la Paix, si nous la devions faire, Mais quand l'événement d'un Combat est douteux, Triompher ou périr est tout ce que je veux.
Astase
Que n'exécutez-vous ce désir qui vous presse ? Pourquoi venir ici montrer votre faiblesse ? Et puisque vous avez ces nobles sentiments, Pourquoi perdre en ces lieux de précieux moments ? Est-ce que cette Cour est un champ de Bataille, Y venez-vous montrer l'ardeur qui vous travaille ? Est-ce dans ce Palais parmi les Courtisans, Qu'avecque des Romains on voit des Marcomans ?
Thrasée
Non, je viens seulement où mon devoir m'envoie, Je viens vous faire part de la commune joie : Je suis dans ce Palais depuis une heure ou deux, Pour vous entretenir d'un incident heureux, Qui fait que dans ces lieux il a fallu me rendre, Et m'y retient encore, afin de vous l'apprendre.
Astase
Ah ! Si tu me dis vrai, Thrasée explique moi, Quel heureux incident succède à mon effroi ; Les Dieux sont-ils pour nous, a-t-on su de l'Oracle, Si nous pouvions livrer le combat sans obstacle.
Thrasée
J'ignore si les Dieux sont pour, ou contre nous, Si nous ressentirons leur aide ou leur courroux ; Mais j'ai plus de sujet d'espérer que de craindre, Six Marcomans sont pris, nous les allons contraindre, Et nous allons savoir dés qu'ils seront soumis Quelles ruses de Guerre, on craint des ennemis.
Astase
Les Espions sont pris ! Quelle heureuse aventure Vous a favorisez dans cette conjoncture, Comment les a-t-on pris ?
Thrasée
Ce fut pendant la nuit, Sans jeter l'épouvante, et sans faire aucun bruit, Que dans l'obscurité, je trompai leurs attentes, À peine étais-je entré dans l'une de nos tentes, Où j'avais commencé déjà de sommeiller, Qu'un murmure confus, soudain vient m'éveiller, Je me lève, j'écoute, et de peur qu'il n'augmente ; De peur que mes Soldats n'en prennent l'épouvante, Je résiste au sommeil qui me veut accabler ; Ce bruit qui me surprend ne me saurait troubler ; Je fais naître en mon coeur une mâle assurance, Ma première frayeur se change en espérance, Je prends à mon escorte un nombre de Soldats, Qui suivent à l'envi mon dessein et mes pas ; Tous le Sabre à la main, nous sommes en défense, Jusqu'au milieu du camp mon escorte s'avance ; J'y fais halte, on s'arrête, et pas un ne me suit ; Je vais seul, à peu prés où s'était fait le bruit, J'examine, je cherche et tâche à reconnaître D'où venait ce murmure, et qui ce pouvait être, La nuit profonde et noire aidant à me cacher, Cache aussi l'ennemi que je veux approcher, Et cette obscurité qui lui semble propice, Dérobant à nos yeux la ruse et l'artifice, Qu'il avait pour nous perdre, inventé contre nous, Rassure mon courage et me cache à ces coups ; Outre l'obscurité, la nuit a le silence, Qui fait que tout un camp se croit en assurance ; Mais ce profond silence et cette obscurité, Parmi des ennemis n'ont point de sûreté ; Le silence et la nuit aident beaucoup à feindre ; Mais lors qu'on ne voit rien, on a lieu de tout craindre, Et tels que nous croyons prés de nous endormis, Veuillent à nous surprendre, et sont nos ennemis ; C'est ainsi que déjà par ces ruses de Guerres, Un nombre d'Espions avançait dans nos terres, Ils nous venaient trahir connaissant nos chemins, Si mon silence adroit n'eut trahi leurs desseins, Donc pour les découvrir, et savoir le mystère, Un espace de temps je m'obstine à me taire, Ils se parlent ; j'écoute, et dans tous leurs propos Un qui parlait moins bas me fit ouïr ces mots : Attendons pour sortir que la nuit soit moins sombre, Demain nous reviendrons avec un plus grand nombre, Et si nous les trouvons de la sorte endormis, Je réponds du succès que je vous ai promis. A l'instant par ces mots lisant dans leur pensée, Je rejoins mon escorte où je l'avais laissée, Peur de l'intimider je nomme qui je suis, Je dis ce qui se passe en un mot je l'instruis, De l'ordre et du chemin qu'il faut que chacun suive, De peur d'être surpris, sur tout, quoi qu'il arrive, Je défends de parler ni de faire aucun bruit ; Cet ordre ainsi donné mon escorte me suit, Je la mène en la place où la troupe ennemie, Dans le milieu du camp feignait d'être endormie ; Là dans l'impatience, attendant que le jour, Ou que l'Aurore au moins se montrât de retour, Un silence profond règne de part et d'autre, La troupe d'ennemis se mêle avec la nôtre, Et dans l'obscurité je ne reconnais pas Quels sont les espions non plus que mes soldats, Enfin l'astre du jour quitte le sein de l'onde, Et semble en se levant produire un nouveau monde Il dissipe la nuit, chasse l'obscurité, Faisant naître en sa place une sombre clarté, Les astres de la nuit à nos yeux disparaissent, Sans que les Espions pourtant se reconnaissent ; Ils s'étaient revêtus de nos habits Romains, Croyant par ce moyen déguiser leurs desseins ; Mais la clarté naissante aisément les abuse, Leur troupe avec la mienne est tellement confuse, Que le chef de leur bande, ignorant qui je suis Me prend pour un des siens, et me dit son avis, Allons, dit-il fort bas, partons sans plus attendre, Ôtons leur tout le temps de nous pouvoir surprendre, Puis donnant l'ordre à tous il élève sa voix, A l'instant neuf ou dix se lèvent à la fois ; Et comme pour marcher chacun d'eux se dispose, Soudain à leur départ mon escorte s'oppose ; Ils veulent échapper se voyant arrêtés, Mais étant investis et pris de tous côtés, Sans faire plus de bruit, sans exciter d'alarmes, Les ayant arrêtés nous saisissons leurs armes ; Eux de cette surprise interdits et confus, Les cèdent à l'instant et ne résistent plus, Les ayant désarmés on fait ce que j'ordonne ; On les mène en la tour où je les emprisonne Là chacun d'eux formant d'inutiles regrets, Assurent à leur chef qu'ils lui seront secrets, Qu'ils sont prêts de subir, et les feux et les flammes, Plutôt que d'arracher le secret de leurs âmes : Voilà ce qui s'est fait en deux heures de temps, Nous ignorons encor quels secrets importants, Les engagent si fort à mépriser la vie, Que de l'abandonner plutôt que leur patrie.
Astase
Ah généreux guerrier ! Âme de nos soldats, Terreur des Marcomans, appui de nos États, Après cette action qui te comble de gloire, Par quelle récompense en garder la mémoire.
Thrasée
Il n'est pas encor temps d'être récompensé, Il est temps d'achever ce que j'ai commencé ; Voyons nos prisonniers, sachons ce qui se passe, Découvrons leurs secrets, mais avant la menace, Employons la douceur, et si par amitié L'on ne peut rien savoir, traitons-les sans pitié, Si l'espoir des faveurs ne leur fait point d'envie Ayons par les tourments leur secret ou leur vie.
Astase
Sachons auparavant ce que l'oracle a dit. Tyridate revient...
Thrasée
Il me semble interdit.
Scène 4
Astase, Tyridate, Thrasée
Astase
Hé bien, viens-tu m'apprendre une heureuse nouvelle ?
Tyridate
Seigneur, vengez les Dieux, embrassez leur querelle, Contre deux scélérats qui les ont offensés ; J'ai vu sur leurs autels les vases renversés, Le Temple profané, leurs Images brûlées, Le Sacrificateur et ses lois méprisées, Et pour vous épargner de plus long entretiens, J'ai vu l'impiété de deux frères Chrétiens.
Astase
Des Chrétiens dans le Temple ! Ont-ils osé paraître ? Les devrait-on souffrir.
Tyridate
On n'a pu les connaître. Ils ont pour faire agir leurs sacrilèges mains, De superbes habits déguisez leurs desseins ; Travestis en Romains, ils sont venus au Temple, On crut qu'ils y venaient pour y donner exemple, Nos prêtres les voyant si richement vêtus ; Aussi bien que le peuple admiraient leurs vertus ; Mais ces deux scélérats, ces profanes, ces traîtres, Abusèrent le Peuple aussi bien que nos prêtres ; Comme le sacrifice étais presque achevé, Et que pour s'en aller, chacun s'était levé ; Ces ennemis des Dieux par un excès de rage, Montant sur leurs autels brisèrent leur Image, Profanèrent le Temple, et les Vases de prix, Furent foulez aux pieds avec tant de mépris...
Astase
Ah ! Ne demandons plus après cette insolence, Pour quel sujet nos Dieux gardent tant le silence, Lavons un tel affront dans le sang des Chrétiens.
Thrasée
Seigneur, sans les punir il est d'autres moyens, Qui vous rendront les Dieux plus doux et plus traitables, Faites que ces Chrétiens cessent d'être coupables.
Tyridate
Quoi ces deux scélérats deviendraient innocents.
Thrasée
Oui, l'on obtient sa grâce avec un peu d'encens Nos lois ne veulent pas toujours que l'on punisse, Quelques fois la pitié règne avec la Justice, Absoudre ou condamner est le propre des Dieux, Et pour eux l'un et l'autre est toujours glorieux.
Tyridate
Quand un crime avéré ne veut que le supplice, La pitié doit céder la place à la Justice ; Et quand au Sacrilège on peut s'abandonner, Il n'est plus glorieux alors de pardonner.
À Astase.
Thrasée
Pourvu qu'ils soient contrits et qu'ils se convertissent ; Pourquoi demandez-vous que nos Dieux les punissent : Avant que de parler de mort ni de tourments ; Seigneur, il faut savoir quels sont leurs sentiments.
Astase
Quelle indigne pitié pour eux vous intéresse.
Thrasée
Quelle aveugle fureur, ou quel désir vous presse, De conspirer si fort contre ces malheureux.
Tyridate
Puisqu'ils sont criminels je dois agir contre eux.
Thrasée
Nous sommes vous et moi différents en pensée.
À Astase.
Tyridate
Oui la vôtre en effet me semble intéressée. Seigneur, n'écoutez point ses avis ni les miens ; Faites ce que nos lois ordonnent des Chrétiens.
Astase
Qu'on les fasse venir, et qu'on me les amène, Je veux en plein Conseil ordonner de leur peine.
Tyridate
Ils sont enfuis au Camp, et ne sont pas bien loin, Fiez-vous-en à moi, Seigneur j'en prends le soin, Comme je les connais je suis sûr de les prendre.
Astase
Observez-les partout.
Thrasée
Et nous allons apprendre Ce que nos espions résolvent dans la tour.
Astase
Allons servir nos Dieux, César et mon amour.
Acte II
Scène 1
Gervais, Prothais
Gervais
Après le beau succès d'une belle entreprise, Rendons grâces au Ciel qui seul nous favorise ; Car bien que ces habits nous servent aujourd'hui, Pour notre défenseur je ne connais que lui ; De lui seul vous et moi nous tenons la victoire ; C'est à lui seul aussi qu'en appartient la gloire, C'est lui seul qui donna de la force à nos bras, Quand nous avons jeté leurs idoles à bas ; Enfin c'est un effet encor de sa conduite, D'avoir facilité jusqu'ici notre fuite.
Prothais
J'admire comme vous un si rare bonheur, Et comme vous aussi j'en reconnais l'auteur ; Ces habits, il est vrai cachent notre retraite, Mais ils nous ont laissé la victoire imparfaite, Fuir après le combat, c'est n'avoir point de coeur, Vaincre sans triompher est d'un lâche vainqueur, Quand nous avons au Temple abattu leur Idole, Il fallait à l'exemple ajouter la parole, Prêcher à tout un peuple, assemblé dans ce lieu, Qu'on érige un autel seulement au vrai Dieu ; Que cette Idole d'or où chacun d'eux s'amuse, Par une aveugle erreur les damne et les abuse ; Je sais qu'à ces discours les sacrificateurs, Nous eussent fait saisir comme des séducteurs ; Que nous eussions servi de victime à leur rage, Mais aussi nous eussions montré notre courage ; Non pas en combattant leur inhumanité, Nous eussions fait paraître en notre fermeté, Portant jusqu'au trépas un coeur inébranlable, Nous eussions assouvi leur haine insatiable, Et par notre constance en braves Conquérants, On nous eut vu braver Astase et nos tyrans.
Gervais
Quelle terreur panique arrêtait cette envie ; Pourquoi sortir du Temple et fuir leur tyrannie, Quand on est à couvert de l'horreur des tourments, Il est aisé d'avoir de ces beaux sentiments, On aspire à la mort, mais dés qu'elle est présente, On la craint, on frémit, on tremble, on s'épouvante, On cherche à l'éviter, et pour ne pas mourir, Il n'est rien ici bas qu'on ne voulut souffrir.
Prothais
Ceux qui par désespoir veulent cesser de vivre, Pour voir finir les maux où le destin les livre, Montrent par des souhaits, lâches et malheureux, Qu'ils ont trop peu de coeur pour vivre généreux, Et si de leurs travaux le seul poids les accable, Ils ont lieu de trouver la mort épouvantable, Quand un coeur tout Chrétien ne s'intimide pas, De l'horreur des tourments non plus que du trépas, Je devais, il est vrai, ne pas sortir du temple, N'était que je suivais en tous lieux votre exemple, Je crus qu'ayant brisé l'Image de leurs Dieux, Nous allions au devant d'un trépas glorieux, Et que sans cet habit pour nous faire connaître Nous allions attaquer Astase ou le faux prêtre, Et cependant je vois qu'au lieu de les chercher, Vous fuyez leur présence, et voulez-vous cacher.
Gervais
Avec moins de chaleur parlez de notre fuite, Ou bien prévoyez mieux quelle en sera la suite ; Il fallait, dites-vous, au lieu de nous sauver, Attendre Astase au Temple afin de l'y braver, Ou du moins nous devions sans prendre l'épouvante, Aller jusques au Camp l'attaquer dans sa Tente, Où nous étions certains de rencontrer la mort ; Mais c'était en mourant faire naufrage au Port, Je sais qu'en ce rencontre abandonnant la vie, D'une éternelle gloire elle eut été suivie, Que comme elle contient les souverains plaisirs, Elle a toujours été le but de nos désirs, Que l'on ne veut plus rien après sa jouissance, Et qu'enfin du martyre elle a la récompense ; Mais en braves soldats pour la mieux conquérir, Il faut souffrir longtemps avant que de mourir, C'est par de longs travaux et par de grands supplices, Que le Chrétien s'élève au trône des délices ; Plus nous endurerons d'Astase et des tyrans ; Plus après nos douleurs nos plaisirs seront grands. Je n'évite la mort qu'afin que sur ma vie, La rage des Bourreaux ait lieu d'être assouvie, Afin qu'un long supplice où je serai constant, Attire des païens à me suivre à l'instant, Et qu'enfin sur la crainte emportant la victoire, Ils soient avecque moi compagnons de ma gloire, Ne me dites donc plus que je crains de mourir ; Mais dites que je cherche à vivre pour souffrir, On en perd les moyens aussi bien que l'envie, Quand par une mort prompte on veut finir sa vie, Si nous eussions resté vous et moi dans ces lieux, Les prêtres et le Peuple eussent vengé leurs Dieux, Et croyant rendre au Comte un signalé service, Sur le champ un seul coup eut fait notre supplice.
Prothais
Ce beau raisonnement ferait voir un grand coeur, Si votre habit Romain n'en démentait l'ardeur, Quittons ces vêtements qui nous couvrent de honte, Et ne permettons plus que la peur nous surmonte, Si nous voulons souffrir cherchons-en les moyens, Déclarons hautement que nous sommes Chrétiens, Livrons nous au tyran qui tâche de nous prendre.
Gervais
Encore une victoire et nous irons nous rendre, Pour mériter le fruit de plusieurs beaux exploits, Il faut dans un combat vaincre plus d'une fois, Tant que nous respirons ici bas sur la terre, Ou le monde ou la chair nous font toujours la guerre, On les tient l'un et l'autre à ses pieds abattus, Pourvu qu'on leur oppose un rempart de vertus ; Mais pour les ennemis que nous avons à craindre, Astase et nos tyrans ; j'ai résolu de feindre ; C'est pourquoi c'est en vain que vous me proposez, De quitter cet habit.
Prothais
Quoi, vous me refusez ? Est-ce me témoigner une amitié de frère, Que de vous opposer à ce que je dois faire.
Gervais
Et vous-même aujourd'hui, me la témoignez vous ? Quand vous ne voulez pas ce que Dieu veut de nous, Il veut que nous gagnions le Ciel par nos souffrances, Et que nous l'emportions avecque violences ; Quels sont les grands travaux que nous avons soufferts, Avons-nous enduré la pesanteur des fers, L'horreur d'une prison, et tout ce que la rage Des plus cruels Bourreaux nous peut faire d'outrage.
Prothais
Quoi donc, après dix ans de jeûne, d'Oraison, Après avoir vendu notre propre maison, Avoir quitté nos biens, laissé notre héritage, Dont le pauvre et la veuve entre-eux ont fait partage, Les idoles enfin depuis peu terrassez, Ne suffisent-ils pas.
Gervais
Non, ce n'est pas assez, Je veux, s'il m'est possible, en exposant ma vie, Ayant brisé l'Idole, ôter l'idolâtrie, Tout ce que vous et moi nous avons démoli, Déjà, depuis ce temps sans doute est rétabli ; Car j'ai su qu'aujourd'hui tout le peuple s'assemble, Pour faire un sacrifice.
Prothais
Allons-y donc ensemble Pour la seconde fois cachons notre dessein, Glissons-nous dans le temple en cet habit romain.
Gervais
Bien loin de méditer une honteuse fuite, C'est le même projet qu'avec vous je médite, Et pour vous témoigner que je n'hésite pas.
Prothais
On vient, j'entends du bruit.
Gervais
Allons-y de ce pas.
Scène 2
Astase, Thrasée
Après un consterné silence Astase dit.
Astase
Enfin nos prisonniers s'obstinent au silence, Et l'on ne peut, dis-tu, que par la violence, Arracher leur secret ?
Thrasée
Non, Seigneur, et de plus, Je crois que vos efforts y seront superflus, En vain pour le savoir je leurs ai promis grâce, En vain j'ai fait agir la douceur, la menace, Vos grâces, m'ont-ils dit non plus que vos rigueurs, N'ont rien que d'impuissant pour fléchir de grands coeurs, Tout mon raisonnement ne les a pu soumettre ; Toutefois un d'entre-eux m'a donné cette lettre, Pour la mettre en vos mains il vous prie instamment, De lui vouloir donner audience un moment.
Astase
Oui, je lui veux donne, je consens de l'entendre, Voyons si dans sa Lettre il parle de se rendre.
LETTRE qu'Astase lit.
Astase
AU PRÉFET DE CÉSAR. SEIGNEUR. Si dans un temps de guerres, On m'arrête ici sur vos terres, Sachez que ce n'est pas un effet du hasard, J'ai bien voulu me laisser prendre, Sans craindre l'horreur des prisons, Je vous en dirai mes raisons, Quand il vous plaira de m'entendre. Jamais cette faveur ne se peut dénier ; Car malgré le pouvoir de vos lois qui me brave, Dans le rang que je tiens je ne suis point esclave. Non plus que votre prisonnier.
Astase
Cette Lettre est sans nom
Thrasée
Seigneur, quelle douleur, Fait que subitement vous changez de couleur.
Astase
Du trouble où tu me vois j'ai peine à me remettre, Plus je veux pénétrer le sens de cette Lettre, Et moins j'y vois de suite.
Thrasée
À ne me point flatter, Cet énigme, Seigneur, doit peu m'inquiéter, Il a voulu, dit-il, exprès se laisser prendre, Pour certaines raisons qu'il veut bien vous apprendre.
Astase
Quelles sont les raisons qu'il en pourrait avoir ?
Thrasée
Sur le point de tout perdre on prend le désespoir, Pourvu qu'en se perdant on sauve sa Patrie, Avec sa liberté l'on expose sa vie ; Et c'est là que je crois la plus forte raison, Qui le puisse engager à se rendre en prison, Afin que dans ce temps le parti qui redoute, S'assure la victoire ou bien la mette en doute, Ou qu'étant trop crédule à quelque faux récit, Vous suiviez les avis qu'un prisonnier vous dit, S'il a d'autres raisons je ne les puis connaître.
Astase
Celle que tu me dis en effet peut bien être, Je ne demande plus à présent quel sujet, A pu les engager à suivre un tel projet ; Mais quand dans cette Lettre il semble qu'il me brave, Disant, que dans son rang il n'est pas mon Esclave...
Thrasée
Cela se peut, Seigneur, s'il est Prince du Sang, Il n'est pas votre esclave à cause de son rang, À vous dire le vrai l'on voit dans sa personne, Un air majestueux qui d'abord vous étonne. Son visage, son port, joint à sa majesté, Font croire que sans doute il est de qualité.
Astase
Non, non, il n'est pas né pour monter sur le trône, Et Fritigile seule a droit à la Couronne, En vain par ces raisons il prétend m'engager Pour avoir liberté.
Thrasée
S'il est Prince étranger, Si pour donner secours au Roi de Moravie, Il a voulu sortir exprès de sa patrie, Afin que par adresse ou par force vainqueur, Il plaise à Fritigile et mérite son coeur ; Vous savez bien, Seigneur, que de toutes Provinces, Cette beauté parfaite attire bien des Princes, Et que si l'un combat seulement pour l'honneur, L'autre n'aura pour but que sa main et son coeur.
Astase
Et bien donc, résolvons ce qu'il faut que je fasse, Tout ce que tu me dis m'étonne et m'embarrasse, Pour mettre mon esprit tout à fait en repos, Sur la fin de sa lettre explique moi ces mots
Thrasée
Dans le rang que je tiens je ne suis pas esclave, Non plus que votre Prisonnier.
Astase
Peux-tu bien expliquer ce que cela veut dire, Quand même il aurait droit de prétendre à l'Empire Puisqu'il est en prison il est mon prisonnier.
Thrasée
C'est une vérité qui ne se peut nier, À ce raisonnement je n'ai point de réplique, Il faut sur cet endroit que lui-même s'explique ; C'est le plus sûr moyen que je vous puis donner, Ordonnez au plus tôt qu'on le fasse amener.
Astase
Je t'en laisse le soin pour me tirer de peine, Diligente au plus tôt, va dire qu'on l'amène.
Thrasée
Seigneur, dans un moment je l'amène en ces lieux.
Astase
Prends bien tes sûretés.
Thrasée
Espérez tout des Dieux.
Scène 3
Astase
Astase
Mille chagrins divers occupent ma pensée, Deux secrets mouvements la tiennent balancée, Lorsque j'aime, je crains et la crainte et l'amour, Sont les deux passions que je sens tour à tour, Quand l'une me fait voir Fritigile adorable, L'autre me dit qu'elle est d'autant plus redoutable, Si l'amour la présente avec tous ses appas, La crainte me la montre au milieu des combats ; Ainsi quand je la vois et belle et redoutable, Ou l'amour ou la crainte incessamment m'accable, Et quand un peu d'espoir vient balancer mon sort, Mon amour sur la crainte est toujours le plus fort, Elle a beau m'opposer que Fritigile est Reine, Que j'ai pour ce grand coeur une espérance vaine, Que malgré ma valeur quand j'aurais tout dompté, Je trouverai toujours notre inégalité, Qui lui faisant connaître un défaut de naissance, Lui fera dédaigner toujours mon alliance ; Que si la contraignant comme étant son vainqueur, Elle donnait sa main, je n'aurais pas son coeur, Et malgré mon pouvoir et mon amour extrême, Qu'enfin elle sera maîtresse d'elle-même, L'espoir vient à l'instance qui me dit à son tour, L'Hymen égale tout, et tout cède à l'Amour ; Il sait comme on fléchit le coeur d'une Inhumaine, Un Berger devient Roi s'il épouse une Reine, Mais quand au même état un Roi veut s'engager, La bergère étant Reine, un Roi n'est pas Berger ; C'est ainsi que l'amour, la crainte et l'espérance, Tiennent incessamment mon esprit en balance, L'intérêt de nos Dieux qu'il faut que j'aime aussi, En augmentant ma crainte augmente mon souci : Je crains si je ne puis expier l'insolence Faite par les Chrétiens, qu'ils n'en tirent vengeance, Et que leur préférant le soin de mon amour, Il ne m'en coûte au moins et la gloire et le jour, En cette extrémité que faut il que je fasse, Je redoute des Dieux la haine et la disgrâce, Puisque les deux Chrétiens ne sont pas encor pris, Je semble un peu trop lent à venger leurs mépris, Tout mon soin ne devrait s'employer qu'à les prendre.
Scène 4
Astase, Tyridate
Astase
Hé bien ! quelle nouvelle enfin, viens-tu m'apprendre, Les Chrétiens sont-ils pris,
Tyridate
Oui, Seigneur, ils sont pris, Par d'autres que par moi dont je suis fort surpris, Comme je les cherchais dans toute votre armée, Qui me semblait encor de leur prise alarmée ; Je me suis approché d'un nombre de soldats, Qui m'ont fait un récit que je n'attendais pas ; Ils m'ont dit que leur chef dès la nuit précédente, Ayant ouï du bruit assez près de sa tente, Avait surpris des gens déguisez en Romains, Qui s'étaient nuitamment livrés entre ses mains, Qu'ils étaient prisonniers en cette Citadelle, Et que toute l'armée en savait la nouvelle ; Moi sans ouïr la fin de tous leurs entretiens, J'ai bien jugé dès lors que c'était nos Chrétiens. Voilà comme j'ai su leur prise inopinée.
Astase
Ainsi donc la fortune est toujours obstinée, À m'agiter l'esprit, et je n'aurai jamais Un bonheur assuré qui lui donne la paix ; Qu'une fausse apparence aisément nous abuse, Lors que d'un ennemi nous craignons quelque ruse, J'ai cru ces prisonniers espions Marcomans, Qui s'étaient déguisez de nos habillements ; Mais aussi bien que toi je commence à connaître, Que ce sont nos Chrétiens qui n'ont osé paraître, Et que leur secte enfin est l'unique secret, Qu'ils ne voudront jamais déclarer qu'à regret ; Thrasée en amène un qui demande audience, Peut-être qu'il m'en veut faire une Confidence, J'ai pris mes sûretés pour le voir sans danger.
Tyridate
Seigneur, il entre ici.
Astase
Je vais l'interroger.
Scène 5
Astase, Fritigile
Astase
Venez Prince du Sang vous êtes donc si brave, Que même en nos prisons vous n'êtes pas esclave.
Fritigile
Non je ne le suis pas, mon rang, ma Dignité, Sont exempts d'esclavage et de captivité ; C'est un des plus beaux droits que la naissance donne, A ceux qui comme moi sont nés pour la Couronne : Et si vous connaissiez que je la dois porter, Vous sauriez un peu mieux comme on doit me traiter.
Astase
Que ne me parlez-vous avec plus de franchise, Ce n'est pas avec moi qu'il faut que l'on déguise, Donc pour nous épargner un plus long entretien, Avouez à regret que vous êtes Chrétien.
Fritigile
Moi Chrétien ! Non Seigneur, je maudirais ma vie, Si l'on m'avait nourri dans cette Secte impie, En attendant le temps qu'on me connaisse mieux, Sachez que vous et moi révérons mêmes Dieux, Que nous mettons à mort ceux qui les déshonorent, Et que tous mes sujets avec moi les adorent.
Astase
Vos sujets !
Fritigile
Oui, Seigneur, en êtes-vous surpris.
Astase
Mais vous me parlez Prince avec bien du mépris, Savez-vous quels respects on rend à ma personne.
Fritigile
Et vous, savez-vous ceux qu'on doit à la Couronne, Que si je ne l'ai pas, j'ai droit de la porter, Et quand on me connaît qu'on me doit respecter.
Astase
Nous savons quels respects on doit rendre aux Monarques, Lorsque de leur grandeur on voit les moindres marques, Et vous aurez aussi ceux que vous méritez, Quand vous nous aurez dit vos nobles qualités.
Astase leur fait signe de se retirer.
Fritigile
Avecque mon secret je consens de les dire ; Mais faites, s'il vous plaît que chacun se retire, Cet important secret que je garde avec soin, Ne demande que vous pour en être témoin, Comme ce n'est qu'à nous que le secret importe, Faites éloigner vos gens ou du moins cette escorte, Puisqu'ils m'ont désarmé soyez en sûreté.
Astase
Prenons place et parlons en toute liberté.
Fritigile
Avant que de vous dire où s'étend ma puissance, Avant que de vanter mon rang ni ma naissance ; Promettez-moi, Seigneur, que vous m'accorderez, L'effet de ma demande autant que vous pourrez, Elle ne blesse point les intérêts d'Auguste.
Astase
Oui, je vous promets tout si la demande est juste, Ma parole, je crois, vous doit suffire assez, Sans attester les Dieux.
Fritigile
Oui, Seigneur.
Astase
Commencez.
Fritigile
Le Roi des Marcomans chargé d'âge et de gloire, Pour s'être vu toujours suivi de sa victoire, Vous demande une trêve au plus de quatre mois, Ou vous offre la paix pour la dernière fois ; Comme il se croit toujours sur sa dernière année, Il veut de Fritigile avancer l'hyménée, Elle qui met sa gloire à suivre les combats, Laisse ordonner son père et ne s'en mêle pas, Preste à faire la paix si son père l'ordonne, Ou preste d'allier un Sceptre à sa Couronne, C'est le dessein du Roi ; dites-moi désormais, Ce que vous acceptez, ou la trêve ou la paix.
Astase
Prince, votre demande est ce me semble injuste, Sans doute elle nuirait aux intérêts d'Auguste. Je ne puis satisfaire à l'un de vos souhaits, Et ce que je refuse en un mot c'est la Paix, La guerre est commencée, il faut que je l'achève, Je veux bien toutefois consentir à la trêve, Et vous tenir parole autant que je le puis.
Fritigile
Eh bien ! Apprenez-donc à présent qui je suis Sachez mes qualités...
Astase
Avant que de les dire, Répondez, s'il vous plaît sur ce que je désire, Vous êtes Marcoman, de grâces dites-moi, La Reine pour époux ne veut pas moins qu'un Roi, Elle veut allier un sceptre à sa Couronne.
Fritigile
Fritigile veut tout ce que son père ordonne, Son devoir près du Roi n'a point de volonté ; Mais si de faire un choix elle avait liberté, Je sais de quel côté pencherait sa grande âme.
Astase
Aurait-elle pour vous quelque secrète flamme.
Fritigile
Non, mais je sais comme elle où s'incline son coeur, Je sais qu'elle voudrait pour époux un vainqueur, Qui put à son bras seul devoir une Couronne, Qu'elle dédaigne ceux à qui le sang la donne ; Ces Rois qui satisfaits de se voir couronnez, Croient qu'avec un sceptre ils sont trop fortunés, Elle voudrait un coeur élevé dans la guerre, Qui soumit à ses Lois la moitié de la terre, Et qui vit tous ses Chefs sous un seul étendard, Partager l'Univers avec le Grand César.
Astase
Que ne fait-elle en sorte auprès du Roi son père, Que pour un peu de temps son hymen se diffère.
Fritigile
Seigneur, le Roi consent comme elle a demandé, Que pour cinq ou six mois l'Hymen soit retardé, Elle obtient cette grâce à force de prières.
Astase
N'a-t-elle point dessin de passer ses frontières ? Nous mettrons dans la trêve en faisant le traité, Qu'on aura comme en paix entière liberté.
Fritigile
Puisque tous vos discours n'ont rien que de sincère, Je veux dés à présent vous parler sans mystère, Vous dire qui je suis et par quelle raison, Comme un Prince inconnu j'ai subi la prison, Que je pourrais nommer pour tout autre un asile, Apprenez-donc, Seigneur, que je suis Fritigile, Reine des Marcomans, et qu'un habit Romain Vous cache avec mon sexe un généreux dessein ; Je vous surprends, Seigneur, ce projet...
Astase
Ah ! Madame, Pardonnez à l'erreur qui possédait mon âme, Je connais qu'envers vous j'ai manqué de respect.
Fritigile
Non, Seigneur, jusqu'ici tout vous était suspect, Ne sachant qui j'étais, ignorant ma naissance, On n'a pas dû me rendre aucune déférence.
Astase
Vous ne m'avez fait voir que trop de Majesté, Si le trouble où j'étais ne m'eût inquiété, Avecque tant d'appas je vous devais connaître ; Mais de moi-même alors je n'étais pas le Maître, Et le trouble où mon coeur se plonge incessamment, À peine me remet de mon aveuglement.
Fritigile
Enfin, connaissez-moi pour votre prisonnière.
Astase
Ah ! Vous avez ici liberté tout entière, Ma soeur en ce palais a son appartement, Il sera pour vous seule, ordonnez seulement Sur moi, sur tous les miens, vous êtes Souveraine, Commandez en ces lieux en qualité de Reine.
Fritigile
Ah ! C'en est trop, Seigneur, votre civilité, Reçoit une ennemie avec trop de bonté, Quand pour ma liberté vous êtes si facile, Vous me croyez encore autre que Fritigile.
Astase
Non, Madame, à présent je ne m'abuse plus, Je vous reconnaîtrais avec tant de vertus, Si votre Majesté ne disait qui vous êtes.
Fritigile
Et bien, j'accepte donc l'offre que vous me faites. Je rendrai compte au Roi d'un si bon traitement. Faites-moi donc conduire en mon appartement, Et là vous apprendrez qu'il n'est qu'une personne, Qui puisse avecque moi soutenir ma Couronne.
Astase
Allons, Madame, allons, le destin m'est bien doux, Si mon Sang et mes jours sont exposez pour vous.
Acte III
Scène 1
Astase, Thrasée
Astase
Quoi cette noble ardeur, cette mâle assurance, Ces courages enflez d'une belle espérance, Ces coeurs qui pour la guerre étaient tout de fureur, Déjà ne font plus voir qu'une morne langueur.
Thrasée
Je vous l'ai dit, Seigneur, tout le Camp désespère Voyant que si longtemps le combat se diffère, Et tous nos chefs aussi pour la même raison, Soupçonnent l'ennemi de quelque trahison ; En vain pour ranimer leur valeur endormie, J'ai fait savoir à tous qu'une troupe Ennemie, S'était pendant la nuit livrée entre nos mains, Que cette heureuse prise aidait à nos desseins. Tous ceux qui pour marcher brûlaient d'impatience, Loin de le souhaiter entrent en défiance, A tout ce que j'ai dit pas un n'ajoute foi, Le combat différé cause tout leur effroi, Parmi l'oisiveté nourrissant leur mollesse, On ne voit sur leur front qu'une morne tristesse, Et la crainte en un mot l'emportant sur l'espoir, Fait que tout votre camp n'est plus dans son devoir ; À vous dire le vrai lorsque je considère, Que l'on arrête un jour et puis qu'on le diffère, Que ce qui semble sûr n'a rien que d'incertain, Que dans toute l'armée il n'est pas un Romain, Puisque je n'y vois plus cette vertu romaine, Qui ne quitta jamais de victoire incertaine, Je m'étonne à mon tour de tout ce procédé.
Astase
Le vôtre me fait un coeur intimidé, Je ne suis plus surpris si toute mon Armée, N'est plus comme autrefois vaillamment animée, Puisque son Général qui doit l'encourager, Même avant le combat croit ses jours en danger : Modérez à loisir ces paniques alarmes, La trêve nous enjoint de suspendre les armes, J'en ay donné parole, et pour vous je la tiens, Fritigile y consent ; à présent les Chrétiens Serviront de matière à croître votre gloire, Vous pourrez sans danger remporter la victoire, Car ils sont prisonniers.
Thrasée
Oui, Seigneurs, ils sont pris, Et je vois de mes soins qu'un reproche est le prix, Je crains, me dites-vous, de prodiguer ma vie. Craignais-je l'autre nuit qu'elle me fut ravie, Lors que je pris au camp des soldats Marcomans, Dont vous savez déjà les secrets sentiments ; L'ai-je craint aujourd'hui quand seul et sans défense, On m'a vu dans le Temple arrêter l'insolence, Des Chrétiens qui venaient encor sur nos Autels, Prêcher impunément contre nos immortels : Mais ce n'est pas à moi de vanter mon courage, Mes actions un jour en diront d'avantage, Bien que de vos mépris je paraisse interdit, J'ai toujours dans l'esprit ce que vous m'avez dit, Quel sujet vous pouvait obliger à la trêve, Pourquoi ne vouloir pas que la guerre s'achève, En avez-vous reçu l'ordre exprès de César ?
Trasée se retire.
Astase
Non, mais l'intérêt seul de ma gloire y prend part, Soit que je fasse trêve ou que la paix soit faite, J'ay dans tous mes desseins quelque raison secrète, Si les Chrétiens sont pris qu'on les fasse venir, Je veux leur offrir grâce ou les faire punir, Ma soeur me vient parler ; Allez.
Scène 2
Doritille, Astase
Doritille
Et bien, mon frère, Je viens d'entretenir votre belle étrangère, Tout charme en sa personne, elle a de la beauté, De l'esprit, du courage et beaucoup de fierté, C'est ce qu'elle a de trop pour une prisonnière,
Astase
Il sied bien qu'une Reine ait un peu l'âme fière, Ma soeur, et je lui donne entière liberté.
Doritille
Vous lui donnez aussi beaucoup d'autorité, Elle en a bien sur vous, du moins elle s'en vante.
Astase
Elle peut tout sur moi pourvu que j'y consente, Et comme elle sait bien user de son pouvoir, Ainsi qu'en son Royaume elle n'a qu'à vouloir.
Doritille
Puisque vous l'approuvez aucun ne la condamne.
Astase
On m'a dit qu'elle était vêtue en Marcomane.
Doritille
Oui, j'ai vu son habit, il est si précieux ! Si propre, si bien fait qu'on ne voit rien de mieux.
Astase
Vous a-t-elle parlé du sujet qui l'amène ?
Doritille
Oui, j'ai su qu'avec vous l'ambition l'entraîne, Que pour peu que le sort favorise vos voeux, Vous serez l'un et l'autre également heureux. Elle, de vous avoir pour soutenir son trône, Et vous par son moyen d'avoir une couronne ; Mais vous allez marcher contre deux puissants rois, Peut-être que la trêve en fera liguer trois, Et qu'un événement à vos souhaits contraire, Vous fera repentir d'un combat téméraire ; Pensez plus d'une fois que de petits États, Fournissent au besoin grand nombre de Soldats.
Astase
Le nombre des Soldats n'est pas ce qui m'étonne, Lorsque ces Rois verront Fritigile en personne, Et mes Soldats Romains joints à ses Marcomans, Je suis sûr de les voir changer de sentiments.
Doritille
Plaise aux Dieux d'accomplir cette belle espérance ; Mais il faut les venger, vous savez l'insolence, Que jusques dans leur Temple on a commis contre eux, Les Chrétiens...
Astase
Je le sais, Thrasée en a pris deux, Je les attends ici pour savoir leurs complices, Après ils choisiront leur grâce ou leurs supplices, Pourvu qu'ils soient contrits des crimes qu'ils ont faits, Les Dieux de leurs encens se tiendront satisfaits.
Doritille
Soyez trop indulgent, complaisant téméraire, Attirez-nous du Ciel la haine et la colère, Pour vous voir couronné cessez d'être Romain, La seule ambition vous met dans le chemin, Vous êtes indulgent pour une secte impie, Infidèle à César, traître à votre patrie, Facile et complaisant pour ouïr les discours, D'une Reine qui vient mendier du secours.
Astase
Oubliez-vous déjà que je suis votre frère, Qu'ici j'ai tout pouvoir ?
Doritille
Oui, vous pouvez tout faire, Et moi je puis aussi vous reprocher en soeur, Que les Dieux et César perdent un défenseur. Lorsque l'occasion d'une conquête aisée, S'est offerte à propos vous l'avez refusée, Parce que Fritigile y courait grand hasard, Vous n'avez plus été défenseur de César.
Astase
Ah ! Ne m'insultez plus ce reproche m'offense.
Doritille
Vous vous offenseriez aussi de ma présence, Adieu ; je me retire, aussi bien ces Chrétiens Auront avecques vous de plus doux entretiens.
Scène 3
Astase, Gervais, Prothais, Thrasée
Astase
Enfin les Dieux lassez de votre irrévérence, Permettent qu'aujourd'hui nous en tirions vengeance, Ou que selon mon choix et votre volonté, Je garde encor pour vous un reste de bonté ; Tous vos crimes commis en des lieux vénérables, Prouvent suffisamment que vous êtes coupables, Surpris en blasphémant contre nos immortels, Souillant leur sacré temple et brisant leurs autels, Et même en la prison proférer vos blasphèmes, Je n'aurais pas besoin de témoins que vous-mêmes, Si vos impiétés qui font vos entretiens, Ne me disaient assez que vous êtes Chrétiens.
Gervais
Nous l'avouons, Seigneur, il est vrai nous le sommes, Quand mêmes de vos Dieux, et vous tous les hommes, Auriez lieu d'espérer contre nous du secours, On nous verra tenir toujours mêmes discours, Nommez impiété sacrilèges blasphèmes, Les mépris qu'ont reçus nos majestés suprêmes, Ces majestés ne sont que de cuivre et d'airain, Et nous ne connaissons qu'un Être souverain, Qu'un être indépendant qui seul de soi subsiste, Sous qui tout obéit, à qui rien ne résiste, Ni les flots mutinez ni l'orage des vents...
Astase
Soyez dans votre foi l'un et l'autre savants, Puisque vous n'êtes pas ici pour m'en instruire, Ce que vous répondez ne sert qu'à vous détruire, Vous approfondissez des points si relevez, Que je ne réponds rien à ce que vous savez ; Il ne s'agit ici que d'une seule affaire, Nos Dieux sont offensez il faut les satisfaire, Et pour les satisfaire il n'est qu'un seul moyen, Renoncer à la vie, ou n'être plus Chrétien.
Prothais
Renoncer à la vie ! Oui, Seigneur, j'y renonce, Pour mourir en Chrétien voila notre réponse ; Si ni vous ni vos Dieux n'êtes pas satisfaits, D'une douce menace avancez les effets.
Astase
Ces menaces pour vous n'ont donc rien de sévère, Vous ne les craignez point.
Prothais
Non, Seigneur, au contraire, Bien loin de redouter les horreurs du trépas, Les plus affreux tourments ne m'ébranleront pas.
Astase
Quoi donc, on n'obtient rien quand on vous offre grâce, Ni quand de la douceur on vient à la menace, Vous dites qu'elle est douce et toutes ses rigueurs, Tant qu'elle est sans effet n'ébranlent point vos coeurs ; Et bien, nous allons voir si ces coeurs inflexibles, Par l'excès des tourments deviendront plus sensibles, Vous me forcez d'agir avec sévérité.
Gervais
Non, non, selon vos Loi, Seigneur, j'ai mérité Qu'avec toute rigueur on me traite en coupable, Soyez pour me punir un Juge inexorable ; Si la molle pitié vous parle en ma faveur, Envisagez César, vos Lois, et leur vigueur ; Craignez si vos faux Dieux veulent qu'on nous punisse, Qu'en souffrant nos mépris vous n'en soyez complice.
Astase
Je mériterais seul des tourments infinis, Si je laissais toujours vos crimes impunis ; Mais il est encor temps de punir ou d'absoudre, C'est à vous d'arrêter ou d'attendre la foudre, Elle est si j'y consens, toute prête à partir.
Prothais
Et bien, obligez nous, Seigneur, d'y consentir, Qu'un prompt arrêt de mort fasse éclater la foudre, Que la flamme ou le fer mette nos corps en poudre, Nous sommes disposez l'un et l'autre à la mort, Pourvu qu'un long supplice achève notre sort.
Astase
Ceux dont on vous punit sont de longue durée, L'âme la plus constante et la plus assurée, Les voyants préparés frémit à leur aspect, Et change son audace en un profond respect ; Peut-être voudrez-vous quand nous irons au Temple, Vous conduire au supplice imiter cet exemple, Ou bien vous en voudrez appeler à César ; Mais attendre ce temps c'est différer bien tard, Quand l'obstination à ce point vous accable, L'arrêt que je prononce étant irrévocable, En ayant de César un pouvoir absolu, Il faut exécuter ce que j'ai résolu Dans ces derniers moments l'on n'obtient plus de grâces.
Gervais
Qui ne craint point la mort n'en craint point les menaces, Que n'exécutez-vous cet absolu pouvoir.
Astase
Puisque vous m'y forcez je ferai mon devoir.
Prothais
Et pour moi dans le mien je serai toujours ferme.
Astase
Et bien nous allons voir : Gardes, qu'on les renferme, Puis qu'ils ont refusé leur grâce et mon appui, Quand j'ai parlé pour eux. Qu'on s'assemble aujourd'hui, Que tout soit préparé pour les mettre à la géhenne Avant que de mourir.
Thrasée
Seigneur, voici la Reine.
Astase
Remenez Prisonniers ces lâches scélérats.
Scène 4
Fritigile, Astase
Fritigile
Vos Troupes sont en ordre, et déjà vos Soldats M'ont fait voir tant d'ardeur et tant d'impatience, Pour faire avec les miens une étroite alliance, Qu'ils préfèrent la guerre aux douceurs de la paix, Et le fruit des Lauriers bornant tous leurs souhaits, Tout le Camp animé par le feu d'un beau zèle, Donne lieu d'espérer qu'il nous sera fidèle : Sitôt qu'il aura l'ordre il est prêt de marcher, L'occasion nous rit, Seigneur, le temps est cher, Profitons d'un trésor que tant d'autres négligent. Mais quels chagrins secrets aujourd'hui vous affligent ? Vous repentiriez-vous de ce qui s'est passé ?
Astase
Non, Madame, achevons ce que j'ai commencé, Si je me repentais après notre entreprise, Je serais un perfide, et vous seriez surprise, Outre l'espoir que j'ai d'obtenir votre main, Madame, c'est assez que je sois né Romain, Pour tenir ma parole après l'avoir donnée.
Fritigile
Oui, Rome vous vit naître, et je suis étonnée, Qu'un Romain tel que vous montre si peu d'ardeur Sur le point d'égaler César même en grandeur.
Astase
C'est un ambition qui n'a point de semblable ; Mais pouvoir être époux d'une Reine adorable, Savoir qu'il m'est permis d'y prétendre aujourd'hui ; Tout heureux qu'est César, je le suis plus que lui, Que son pouvoir s'étende aux deux bouts de la terre, Qu'aux étranges pays il déclare la guerre, Tant qu'en la Moravie on nous verra tous deux, Régner et conquérir, je serai trop heureux.
Fritigile
Quoi qu'un si grand bonheur flatte vôtre pensée, Seigneur, avouez-moi qu'elle est bien traversée, Et qu'un chagrin secret où je vous vois plongé, Vous cause un repentir de vous être engagé.
Astase
Puisque vous ignorez le sujet qui m'afflige, Madame, apprenez-donc que l'Oracle m'oblige, D'immoler à nos Dieux deux généreux guerriers, Qui pourraient avec nous moissonner des lauriers ; N'était qu'ils sont Chrétiens, et que leur secte impie, Dans sa fausse doctrine est si fort endurcie, Qu'il faut pour se venger de son impiété, Ne traiter les Chrétiens qu'avec sévérité.
Fritigile
Puisque pour, ou contre-eux votre toute-puissance, Vous donne lieu d'agir par grâce ou par vengeance ; Si vous croyez qu'ils sont tous deux si courageux, Je crois que leur pardon nous est avantageux, Sur un autre Chrétien qui soit moins nécessaire, Que les Dieux offensés déploient leur colère.
Astase
Ils sont justes, Madame, et leur juste courroux, Pour leur avoir fait grâce éclaterait sur nous, Pour détourner la foudre il faut un sacrifice.
Fritigile
Et bien, sauvez-en l'un, et que l'autre périsse, Peut-être qu'à l'aspect des supplices affreux, Voulant n'en sauver qu'un vous en sauverez deux, Ou plutôt servez-vous d'une plus douce voie, Avant la fin du jour souffrez que je les voie, Ils se convertiront peut-être par douceur.
Astase
J'y consens, voyez-les, puisque voici ma soeur, Je vais lui proposer qu'elle vous accompagne.
Scène 5
Doritille, Astase, Fritigile
Doritille
On dit que vos Soldats vont se mettre en campagne, Et que ceux de Madame, ont déjà fait savoir Qu'ils sont près d'arriver.
Astase
Il faut les recevoir ; Ma soeur, jusqu'en la tour accompagnez la Reine, Pour voir nos prisonniers.
Doritille
À quoi bon cette peine, Madame, on les verra quand ils iront mourir.
Fritigile
Si d'une aveugle erreur je les pouvais guérir Et leur sauver la vie : en seriez-vous fâchée ?
Doritille
Pour quel sujet, Madame, en serais-je touchée, Tel que soit leur destin, je n'y prends point de part ; Mais vous, pour leur parler vous attendez bien tard, Quand leur nouveau supplice est dressé dans le Temple, Quand on veut qu'aujourd'hui tous deux servent d'exemple, Et que de leur trépas l'arrêt soit prononcé, Vous découvrez bien tard un zèle intéressé.
Fritigile
Oui, Madame, il est vrai la pitié m'intéresse, Je diffère un arrêt qu'un peuple aveuglé presse, Et puis qu'il m'est permis comme à vous de les voir, Allons pour les gagner faire notre pouvoir, Ils n'auront contre nous que d'impuissantes armes.
Doritille
Pour épargner leur sang vous coûterez des larmes A ceux qui dans leur mort sont plus intéressez, Vous ne prévoyez pas que les Dieux offensés, Les voyant impunis après tant d'insolence, Sur vous ou sur mon frère en voudront la vengeance ; Souffrir que des Chrétiens par des faits odieux, Blessent impunément la majesté des Dieux, Empêcher qu'en leur sang on ne lave leur crime, C'est d'un beau sacrifice enlever la victime ; C'est du Ciel irrité craindre peu le pouvoir, C'est ignorer sa Loi, c'est trahir son devoir ; C'est mettre en sa grandeur toute son espérance, C'est n'avoir pour ses Dieux ni foi ni déférence.
Fritigile
Quand je sais à quel ordre il me faut obéir, Je sais trop mon devoir pour oser le trahir, Les Dieux dont j'ai reçu la vie et la couronne, M'obligent d'accomplir ce que l'Oracle ordonne, Et comme il est certain qu'il n'a rien prononcé, Peut être que le Ciel n'est pas si courroucé, Qu'il exige le sang de ces deux misérables, Qui sont trop courageux pour être si coupables.
Doritille
Si les carreaux du Ciel ne sont prêts à lancer, Les Dieux par leur silence ont beau vous menacer, Astase est, dites vous, à l'abri de l'orage, Mais craignez, vous et lui ; tel que soit leur courage, Leur offense est plus grande envers nos immortels, Leurs sacrilèges mains ont brisés leurs autels, Puisque tous deux encore font gloire de leurs vices, Les vouloir pallier c'est en être complices, Et si pour vous mon frère en prend la cause en main, Les Dieux le traiteront comme un lâche romain. Et vous Madame, et vous qu'on traite ici de Reine, Vous qui vous promettez la victoire certaine, Pour trouvez chez mon frère un amoureux support, Malgré tout son amour appréhendez le sort, Il punit, il absout, il récompense, il venge, Avec tout son caprice il ne fait rien d'étrange, Qu'on le nomme inconstant, traître, capricieux : Favorable ou contraire, il obéit aux Dieux, La colère du Ciel justement animée, Pour le venger de vous, détruira votre armée, Et laissant triompher celle des ennemis, On verra les plus forts aux plus faibles soumis.
Fritigile
Si je tombais ainsi du faîte au précipice, Le Ciel à mon endroit ferait une injustice, Pour se venger de moi qu'ai-je fait contre lui ?
Doritille
Sauver deux scélérats et leur servir d'appui. C'est offenser les Dieux, c'est mépriser l'Oracle.
Fritigile
Madame à ses décrets, je ne mets point d'obstacle, S'il est vrai que le Ciel ait décidé leur sort, Je serai la première à les juger à mort, Venez être témoin de ce que je vais dire.
Doritille
Que Tiridate y soit, pour moi, je me retire, Je ne saurais ouïr leurs profanes discours, Il faut de ses desseins que j'arrête le cours, Je vais la devancer pour hâter leur supplice, Allez Madame, allez, et qu'on vous obéisse.
Acte IV
Scène 1
Doritille, Thrasée
Doritille
Tu pars déjà Thrasée et pour marquer ton zèle, Tu cours avecque joie où mon frère t'appelle, Je la vois sur ton front, je la lis en tes yeux, Et de ce noble espoir d'être victorieux, Ton coeur est satisfait.
Thrasée
Que dites-vous Madame ? Ah ! Si mieux qu'en mon front vous lisiez dans mon âme, Mes yeux qui vous ont dit le secret de mon coeur, Vous diraient encor mieux sa mortelle douleur, Quand mon front vous découvre une apparente joie, Mon âme incessamment aux chagrins est en proie, Et vous ne voyez pas que l'honneur et l'amour, Ces tyrans de mon coeur l'attaquent tour à tour.
Doritille
Tu cèdes cependant à l'honneur qui t'entraîne, Tu parts malgré l'amour, et ne sers pas ma haine, Je t'en ai dit l'objet tu connais ses mépris. Tu sais qu'en me vengeant mon coeur sera ton prix. Et cependant tu parts, sans que je sois vengée, Tu sers l'Indigne objet dont je suis outragée.
Thrasée
Madame à ce départ j'ai peine à consentir, L'honneur malgré l'amour me force de partir, Si d'une lâcheté j'avais souillé ma vie, Je me repentirais de vous avoir servie, Et comme sur nous deux rejaillirait l'affront, Vous me reprocheriez d'avoir été trop prompt, Jusques à mon retour souffrez que je diffère, Pour venger les mépris d'une Reine étrangère.
Doritille
Mais elle en veut aux Dieux, elle se promet tout, Sur tout elle entreprend de me pousser à bout, Depuis que ses appas ont aveuglé mon frère, Loin de m'en reconnaître, elle en devient plus fière, Mais je puis me venger de ce qu'elle me fait, Si Tyridate veut déclarer ce qu'il sait. Il sait qu'en sa présence elle a versé des larmes Qu'elle promet encore de suspendre les armes, Qu'elle abandonnera son trône aux ennemis, Avant que de manquer à ce qu'elle a promis, Dans tout ce procédé ma gloire s'intéresse, Elle s'engage trop pour tenir sa promesse.
Thrasée
Et bien Madame, il faut gagner ce confident, Pour son propre intérêt, je sais qu'il est ardent, Et si je lui promets un peu plus qu'il n'espère, Il nous servira bien.
Doritille
Comme il est peu sincère, Si Fritigile aussi pour se faire obéir, L'a su déjà séduire, il nous pourra trahir, Sans perdre plus de temps allons trouver mon frère, Allons lui déclarer que sa Reine étrangère, Lui manque de parole ; et qu'avec les Chrétiens, Elle a presque toujours de secrets entretiens, Que Tyridate seul en a la confidence.
Thrasée
Madame parlez bas, je le vois qui s'avance.
Doritille
Ne lui découvre rien de ce que je t'ai dit, Qu'il nous déclare encor ce qu'il sait.
Thrasée
Il suffit.
Scène 2
Doritille, Tyridate, Thrasée
Doritille
Seigneur peut-on savoir ce que résout la Reine ? Court-elle au précipice où sa pitié l'entraîne ?
Tyridate
Si je pénètre bien le but de ses desseins, Madame elle trahit les devoirs les plus saints ; Avec les deux Chrétiens elle est en conférence, Tout lui devient suspect jusques à ma présence.
Thrasée
Mais touchant le traité, qu'est-ce qu'elle résout ?
Tyridate
Pour sauver deux Chrétiens elle abandonne tout. Quand son plus grand bonheur dépendrait de leur vie, Elle n'en aurait pas une plus forte envie. S'ils disent que leur mort les rendra bien heureux, Elle répond, qu'il faut qu'elle meure avec eux, Elle proteste enfin de ne les pas survivre, S'ils ne consentent pas qu'Astase les délivre.
Doritille
Elle se vante assez de pouvoir tout sur lui, Que son bras secondé n'est pas un faible appui, Qu'elle est assez aimée et que jamais il n'ose, Au moindre de ses voeux nier la moindre chose, A toute heure elle tient de pareils entretiens, Mais puis qu'elle est si fort du parti des Chrétiens, Je découvre un moyen de la rendre suspecte, Allons dire tous trois qu'elle embrasse leur secte, Que son coeur pour sa foi, devenant inconstant, À l'égard de mon frère, elle en peut faire autant, Qu'enfin elle est Chrétienne, et que déjà dans l'âme, Elle abhorre nos Dieux,
Thrasée
Il faut prouver Madame Cette accusation vous servira bien peu, Si même avec témoins elle n'en fait l'aveu.
Doritille
Après son procédé, que faut-il davantage, Tyridate est témoin, et son seul témoignage Touchant ce qu'elle a dit, et ce qui s'est passé.
Tyridate
À ne vous rien celer je suis embarrassé, C'est m'engager bien fort dans une étrange affaire, Astase aime la Reine et j'irais lui déplaire ! Madame exemptez-moi d'un si fâcheux récit.
Doritille
Et bien je lui dirai tout ce que tu m'as dit. Comme son confident je sais bien que tu n'oses, Thrasée avecque-moi dire les mêmes choses.
Thrasée
Ah ! ne me forcez pas, Madame, à m'engager, La vengeance qui suit met nos jours en danger Que Tyridate seul use de sa prudence, Qu'il dise ce qu'il sait comme une confidence.
Doritille
En nommant le témoin quel danger risques-tu ? Est-ce que mes conseils offensent ta vertu ? Quels remords scrupuleux te la rendent si pure, Qu'elle n'ose alléguer l'ombre d'une imposture ? Contre une Reine impie il faudrait tout oser.
Thrasée
Il est vrai, mais sans crime en puis-je supposer ? Madame, il ne faut pas qu'un vain espoir vous flatte, Une telle entreprise est un peu délicate, S'il faut que je la manque il y va de mes jours, Tôt ou tard contre-moi sa vengeance aura cours.
Doritille
L'honneur qui tient ton âme en esclave asservie, Te sert d'un faux prétexte à t'épargner ta vie, Écoute, et suis toujours tes scrupuleux remords, Je ferai pour la perdre agir d'autres ressorts.
Thrasée
Ce n'est pas le scrupule ici qui m'embarrasse, Plus on est en faveur, plus on craint la disgrâce,
Tyridate
Madame, à vous servir s'il a peu de ferveur, Il en dit la raison, c'est qu'il est en faveur ; Fritigile en a fait son Général d'armée, Du bruit de sa valeur elle est toute charmée, Et nos soldats Romains unis aux Marcomans Sont ravis d'obéir à ses commandements.
Doritille
Ainsi de ton secours je n'ai rien à prétendre, Tu me vas nuire, ingrat, au lieu de me défendre, Tu dois faire du bien à celle qui t'en fait, Mais tremble si je change et si mon coeur te hait, Tu sauras ce que c'est qu'une Amante irritée, Si tu sers une impie après m'avoir quittée.
Thrasée
Ne servir que vous seule est mon bien le plus doux, Et s'il faut vous aimant aimer votre courroux, Plutôt que d'encourir l'horreur de votre haine Je vous obéirai ; je vais trahir la Reine, Mais les Dieux sont témoins comme vous m'y forcez.
Doritille
Non, non sois libre, ingrat, tu m'en as dit assez.
Tyridate
Madame, Astase vient, il pourrait vous entendre.
Doritille
Il saura le secret que l'on vient de m'apprendre, Et si l'amour tout seul ne me donne un témoin, L'intérêt sans l'amour en réduit au besoin.
Scène 3
Astase, Doritille, Thrasée
Astase
Sur le point de partir que fait ici Thrasée ?
Doritille
De l'erreur où j'étais il m'a désabusée, Et si vous le voulez vous pouvez l'être aussi.
Astase
De vos fiers entretiens je prends peu de souci, Ma soeur, je sais quels sont vos mépris pour la Reine, Mais sachez...
Doritille
Quoi Seigneur ?
Astase
Que la perte est certaine De quiconque osera s'opposer à ses voeux, Elle agit par mon ordre en tout ce que je veux, Et faire à ses desseins la moindre résistance C'est vouloir avec moi disputer ma puissance.
Doritille
Mais ce puissant crédit dont vous vous targuez tant, Va-t-il jusqu'à pouvoir tout ce qu'elle prétend ?
À Thrasée.
Astase
Tout ce qu'elle entreprend, c'est moi qui lui commande, Mais ne me parlez plus, votre audace est trop grande. Et vous que ses bontés ont comblé de bienfaits, Pourriez-vous consentir au plus noir des forfaits ?
Thrasée
Si le coeur d'un amant est facile à séduire, Le mien ne sait qu'aimer et ne vous saurait nuire, La Reine et votre soeur ont des bontés pour moi, Et si tout mon bonheur fait soupçonner ma foi...
Doritille
Non, non, tout notre amour, Seigneur, n'est qu'un faux zèle, Il sera si je veux, ingrat, traître, infidèle, S'il a quelque vertu pour ne vous pas trahir, L'amour beaucoup plus fort me peut faire obéir.
Thrasée
Seigneur ne craignez point de trahison couverte, Je sais trop mon devoir pour conspirer sa perte.
Astase
Quand de haine et d'amour un coeur est combattu Il ne consulte plus ni devoir ni vertu. À l'objet qui le charme il obéit sans peine,
Doritille
Je verrai ton amour en secondant ma haine, Adieu. Songes-y bien, et ne t'amuse pas À prendre l'intérêt de ces deux scélérats.
Scène 4
Tyridate, Astase, Gervais, Thrasée
Tyridate
Seigneur, voici l'objet le plus grand de sa haine, Elle en veut aux Chrétiens beaucoup plus qu'à la Reine, C'est pas son ordre exprès qu'ils arrivent ici.
Astase
Hé bien de votre erreur êtes-vous éclairci, Voulez vous consentir à ce qu'on vous propose ?
Gervais
Oui, Seigneur, nous serons d'accord de toute chose, Pourvu que nous soyons tous d'une même loi, Et que la Reine et vous embrassiez notre foi.
Astase
À ces conditions s'il me fallait souscrire, Je souffrirais plutôt la perte de l'Empire, Et le crime à César serait moins odieux, Que l'infidélité que je ferais aux Dieux. Venez avecque nous vaincre sous leurs auspices, Par vos soumissions ils nous seront propices, Sitôt que de rebelles vous leur serez sujets, Nous verrons prospérer nos plus hardis projets, Et quand par leurs secours nos guerres seront calmes, Nous reviendrons ensemble à l'abri de nos palmes Présenter nos lauriers et rendre grâces aux Dieux, De qui nous attendons un succès glorieux.
Gervais
Ce discours serait bon à des âmes vulgaires, Qui croient comme vous des Dieux imaginaires ; Car votre folle erreur est que Mars ou Pallas, Fausses Divinités, président aux combats, Que c'est à Jupiter qu'appartient le tonnerre, Et qu'ainsi que Pallas et Mars sont pour la guerre ; De même avec Thethis Neptune est pour les eaux ; Enfin, vous vous forgez mille autres Dieux nouveaux, Qui selon vos succès ou plutôt vos caprices, Aujourd'hui sont fâchez et demain sont propices ; Voilà quels sont vos Dieux que vous idolâtrez, Changez de sentiments lorsque vous combattrez, Si votre ambition demande une Couronne Le vrai Dieu que j'adore est celui qui les donne, C'est lui qui les conserve et qui les peut ôter, C'est lui qui tient la foudre et non pas Jupiter. Si du fruit des combats vos troupes sont charmées Elles en obtiendront du grand Dieu des armées ; Je suis prêt de marcher si l'on combat pour lui.
Astase
Et moi je suis tout prêt de te perdre aujourd'hui. Infâme, scélérat, peste, exécrable, impie, Avec trop d'indulgence on épargne ta vie, Je vois bien qu'il est temps d'en arrêter le cours. Invoque ton vrai Dieu, qu'il vienne à ton secours, Qu'il extermine ceux qui dressent ton supplice, Et que dessous leurs pieds il ouvre un précipice, Puisque depuis dix ans on dit que tu le sers, Que son bras tout-puissant vienne briser tes fers, Pour un si long service il te doit récompense.
Gervais
J'en vais bientôt jouir si mon trépas s'avance ; Ne reculez donc plus si tard, ni si longtemps Ce moment où la mort nous doit rendre contents.
Les gardes l'emmènent dans le temps que Prothais entre.
Astase
Tu seras satisfait, sacrilège, et ton frère Épouvanté de voir jusqu'où va ma colère, De peur d'en ressentir les plus sanglants effets, En te voyant mourir fera d'autres souhaits ; Ton supplice et ta mort lui serviront d'exemple. Gardes ; si tout est prêt, qu'on le conduise au Temple, Aux coups de fouets plombez nous l'avons condamné, Suivez exactement l'ordre que j'ai donné.
Thrasée
La Reine entre, Seigneur, elle suit un complice.
Scène 5
Prothais, Fritigile, Astase
Prothais
Où mène-t-on mon frère ?
Fritigile
On le traîne au supplice, Je vais en sa faveur faire un nouvel effort.
Prothais
Madame s'il vous plaît, n'empêchez pas sa mort, Nous jouirons bientôt d'une gloire immortelle, À nous faire souffrir, montrez tout votre zèle.
Fritigile
Seigneur si la pitié...
Astase
Madame, il est Chrétien, Les Dieux veulent sa mort, et nous n'y pouvons rien, On combat vainement leur puissance absolue, L'arrêt en est donné, sa perte est résolue, Le blasphème qu'il vient encore de prononcer, Loin d'apaiser le Ciel, sert à le courroucer, Il se livre soi-même au malheur qui l'accable, César veut qu'à leur secte on soit inexorable.
Fritigile
Seigneur, puisqu'en ses jours, je prends quelque intérêt, Suspendez pour un temps l'effet de son arrêt, Il vous écoutera,
Astase
Madame, je me lasse, D'offrir et de reprendre incessamment sa grâce, Je l'ai mise en ses mains, il n'a qu'à la vouloir, Ce n'est point la pitié qui me peut émouvoir, Qu'il adore nos Dieux, et je consens qu'il vive.
Prothais
Seigneur, pour l'embrasser souffrez que je le suive, Pour la dernière fois, qu'il me voie aujourd'hui.
Astase
Conduisez-le vous deux ; je le suis.
Scène 6
Fritigile, Astase
Fritigile
Quel ennemi ! Fallait-il jusqu'ici...
Astase
Vous soupirez, Madame, Et l'indigne pitié, saisit votre grande âme,
Fritigile
Peut-on voir avec lui, mourir tant de valeur, Sans gémir de sa mort, sans plaindre son malheur, Hélas ! Son entretien marque un si grand courage.
Astase
Et son discours impie a grossi tout l'orage, La foudre qui le suit, toute preste à partir, Ne se peut arrêter qu'avec un repentir, Mais ce coeur endurci, mais cette âme obstinée Ne voit point ici bas d'heureuse destinée, Elle est accoutumée aux crimes odieux, Elle met son bonheur à conquérir les Cieux, Et comme elle n'en peut avancer la conquête, Qu'en attirant sur soi la foudre et la tempête, Et comme sans trembler il en attend le coup, Votre indigne pitié ne lui sert pas beaucoup.
Fritigile
Ainsi vous consentez que ce grand coeur périsse ?
Astase
À l'ordre de César il faut que j'obéisse.
Fritigile
César s'informe-t-il si vous obéissez ?
Astase
Non, mais dans son trépas les Dieux intéressés, Plus puissants que César malgré lui m'y contraignent.
Fritigile
Pour demander sa mort qu'est-ce que les Dieux craignent ?
Astase
Madame, encor un coup, ils ne le craignent pas, Mais puis qu'il est coupable, ils veulent son trépas.
Fritigile
Estimez-vous si peu son généreux courage,
Astase
Je le plains, je l'estime et ne puis davantage, Mais consolons nous-en, il est d'autres guerriers, Qui pourront bien sans lui, soutenir vos Lauriers, Vos braves Marcomans et nos troupes Romaines, Nous offriront assez de Victoires certaines, Et n'était qu'il nous faut punir deux scélérats, Nous eussions déjà fait camper quelques Soldats, Allons pour contenter leur noble impatience, Avancer son trépas,
Fritigile
Faut-il qu'en ma présence, Je le voie expirer.
Astase
Non, vous n'y serez point, Puisque votre pitié pour eux monte à tel point Je crains qu'avec leur sang, vous ne mêliez vos larmes, Ma soeur vient à propos pour calmer vos alarmes, Adieu.
Scène 7
Doritille, Fritigile
Doritille
N'allez-vous pas voir mourir le Chrétien, Il est presqu'en état de n'espérer plus rien, Si vous m'en voulez croire, allons ensemble au temple, D'une belle constance y voir un bel exemple.
Fritigile
Pour aller contempler des actes inhumains, Je n'ai pas pris naissance avecques des Romains.
Doritille
Aussi n'avez-vous pas une vertu Romaine, Tout le peuple est surpris, qu'une si grande Reine, Pour voir des nouveautés montre si peu d'ardeur.
Fritigile
Tout ce peuple surpris est un peuple sans coeur, Un peuple sans pitié qui n'a rien de sensible.
Doritille
Madame, suivez-moi, je ferai mon possible.
Fritigile
Non, je veux rester seule en l'état où je suis, Si pourtant je puis l'être avecque tant d'ennuis.
Doritille
Vous avez de l'ennui sur le point d'être heureuse, Astase est courageux, vous êtes généreuse. Vos soldats et les siens sont fortement unis, Les Dieux sont apaisés, et les Chrétiens punis, Vous n'aurez plus tous deux aucun obstacle à craindre, Pour moi, je ne vois pas que vous soyez à plaindre, Tout flatte vos desseins, tout rit à vos désirs.
Fritigile
J'ay bien d'autre sujet de pousser des soupirs, Astase à son retour en connaîtra la cause.
Doritille
Voulez-vous me le dire, y puis-je quelque chose ?
Fritigile
Non, vous n'y pouvez rien, et quand vous le pourriez, Ce n'est pas vous, je crois, qui m'y soulageriez, Aussi n'est-ce pas là tout l'espoir qui me flatte.
Doritille
Je ne passai pourtant jamais pour une ingrate, Ceux que je puis servir, je les sers volontiers.
Fritigile
Témoins les deux Chrétiens que j'ai vu prisonniers, À toute votre haine, ils sont encore en proie.
Doritille
Sur eux avec plaisir mon courroux se déploie, Si je les épargnais je me ferais affront. Mais vous qui détestez les offenses qu'ils font, Vous que l'on idolâtre et que chacun révère, Vous qui faites ici le bonheur de mon frère, Puisque pour votre main il vous prête son bras Vous ne trouverez point ici de coeurs ingrats, Moi-même à vous servir je serai la première.
Fritigile
Pour vous en supplier, je suis un peu trop fière.
Doritille
C'est moi-même qui m'offre, ordonnés, commandés, Ne vous puis-je accorder ce que vous prétendez, Parlez moi librement de ce qui vous afflige, Peut-être je pourrai...
Fritigile
Vous ne sauriez, vous dis-je.
Doritille
Vous recevez fort mal un service obligeant.
Fritigile
Quand à persuader on n'a rien d'engageant, On devient importune, au moment qu'on insiste.
Doritille
Je devine à peu prés, quel sujet vous attriste, Mon frère n'est pas Roi, de plus il est Romain, Peut-être voulez-vous reprendre votre main.
Fritigile
Non, non, pour la reprendre, il faut l'avoir donnée, Du succès d'un combat dépend notre hyménée, Il faut que de deux Rois, il retourne vainqueur, Et qu'avec leurs États il emporte mon coeur, Dès qu'il triomphera ma main est sa conquête.
Doritille
N'est-elle pas promise ?
Fritigile
Oui Madame elle est prête. Mais à moins que mon bras ne l'ait couronné Roi, Je suis libre, et je puis disposer de ma foi.
Doritille
Oui vous avez ici liberté toute entière, Ou toute autre que vous y serait prisonnière ; Et l'on s'aperçoit bien que cette liberté, Assez et trop longtemps cause votre fierté, Mais pour l'humilier, je vais trouver mon frère, Tandis que les Chrétiens animent sa colère, Et qu'ils ne peuvent plus échapper à ses coups, Il faut en même-temps, qu'elle éclate sur vous,
Fritigile
Et moi qui ne crains point le coup ni la menace, Qui sans avoir d'orgueil, méprise votre audace, Pour voir quel est l'effet de votre trahison, Je vais sans l'arrêter l'attendre en la prison.
Acte V
Scène 1
Fritigile
MONOLOGUE en Stances de Vers libres rimés
Fritigile
Être d'éternelle durée, De qui dépend mon sort pour une éternité, Adorable Divinité, Qui jusques à présent me fûtes ignorée, Depuis que deux jeunes Chrétiens, M'ont fait voir par leurs entretiens, Qu'il n'était qu'un souverain Être, Après avoir longtemps combattu leurs discours, Je commence de vous connaître, Pour ne suivre que vous le reste de mes jours. Que votre Majesté soit incompréhensible, Outre que ma foi seule arrête mes souhaits, La nature et tous ses effets, Me déclarent assez que vous êtes possible, Quelle main aurait pu former, Le feu, l'air, la terre et la mer ; Que celle qui retient et lance le Tonnerre ? Tout ce qui peut frapper mes yeux, Soit dans le Ciel, ou sur la Terre, N'est point un effet de nos Dieux. Que dis-je de nos Dieux, disons de nos statues, De cuivre, de bronze et d'airain, Qu'un mortel ouvrier fabrique de sa main, Et qui sont tous les jours dans le Temple abattues Pourquoi révérer ces métaux ? Nous font-ils quelque bien, soulagent-ils nos maux, Ressentons-nous de leurs merveilles. On a beau leur donner l'image de nos sens, C'est en vain qu'on leur voit des bras et des oreilles, Ce sont de faux Dieux impuissants. C'est donc vous seul, Être immuable, Que je dois sans cesse adorer ? C'est vous qui m'enseignez que je dois abhorrer Tout ce qui jusqu'ici me fut si vénérable : Plus de foi pour nos immortels, Plus de respect pour leurs autels, Plus d'encens, plus d'idolâtrie, Assez et trop longtemps, c'est vivre dans l'erreur. Perdons plutôt Sceptre et Patrie, Que de perdre le Ciel qui fait notre bonheur. Qu'une soeur méditant ma perte Son frère usurpe mes États, Que deux Rois ennemis dispersent mes Soldats, Jamais l'occasion ne s'en est mieux offerte. Astase, viens savoir quels sont mes sentiments, Pour ton seul intérêt défends les Marcomans, Sois successeur de Fritigile, Satisfaits pleinement ton désir de régner, Je t'en ouvre un chemin facile, Si tu ne prétends m'épargner, Je fais manquer notre hyménée, Par le dessein que j'ai de suivre une autre loi, Mais je tiens ma promesse en te couronnant Roi, Puisque ma parole est donnée, Pour un ambitieux Romain. Mon sceptre vaut mieux que ma main. Ton coeur bouffi d'orgueil n'en veut qu'à ma Couronne, Et bien tu peux en disposer, Mon père me la cède, et je te l'abandonne, Mais si tu n'es Chrétien renonce à m'épouser, Mets si tu veux tout en usage, Rien ne peut ébranler un coeur tel que le mien ; Si par douceur tu n'obtiens rien, Fais agir la haine et la rage, N'épargne ni sexe ni rang, Fais si tu veux couler mon sang, Je suis prête de le répandre, Si je le prodiguais au milieu des combats, Pour un bien passager qu'il me fallait défendre En cette occasion je ne la plaindrai pas. Aussi bien c'est en vain... mais où va Tyridate, Que vient-il m'annoncer ?
Scène 2
Fritigile, Tyridate
Fritigile
Et bien la foudre éclate. Le Chrétien ne se peut dérober à ses coups,
Tyridate
En vain pour l'en sauver, nous l'avons prié tous. Qu'il adorât nos Dieux, qu'il suivît nos maximes Qu'il donnât de l'encens, qu'il détestât ses crimes, Nos efforts et nos soins ont été superflus, Il a voulu mourir.
Fritigile
Quoi donc il ne vit plus, Et l'on immole ainsi l'innocente victime.
Tyridate
Puisqu'il était Chrétien, sa mort est légitime, Quand même de son crime, il se fut repenti, César à son pardon n'aurait pas consenti, Outre qu'il s'est offert au malheur qui l'accable, On a dû le punir puisqu'il était coupable, Mais son trépas vous touche et ce que j'en ai dit Veut qu'à votre pitié j'épargne ce récit.
Fritigile
Non, poursuivez Seigneur, vantez-moi sa constance. J'en aime le récit beaucoup plus qu'on ne pense, Je ne le plaindrai plus,
Tyridate
J'obéis donc Madame, Si la molle pitié quitte votre grande âme. J'étais près du grand prêtre au côté de l'autel Où l'on fit approcher ce frère criminel, Qui voyant un grand monde assemblé dans le Temple, Peuple aveuglé, dit-il, profitez d'un exemple, Qu'aux dépends de ma vie, on prétend vous donner Astase dès hier me voulut pardonner. Sur le point de mourir, il m'offre encor ma grâce Pourvu que je renonce à la foi que j'embrasse, Mais pour la confesser jusqu'aux derniers soupirs Pour arriver plutôt au comble des plaisirs, Et pour vous apprêter un grand exemple à suivre, Je préfère la mort à la douceur de vivre, Puis tournant ses regards sur des soldats Romains Qui des bâtons plombés avaient munis leurs mains. Glorieux instruments, dit-il, de mon supplice, Puisque c'est en vos bras qu'il faut que je finisse, Avant que d'expirer sous l'effort de vos coups, J'invoque l'Éternel, qu'il vous pardonne à tous. Astase et l'assemblée admirant sa constance Restait comme interdite en un profond silence Quand le prêtre irrité de ce qu'il avait dit ; Peuple, s'écria-t-il, cessez d'être interdit, S'il n'adore à l'instant nos Majestés suprêmes, Et son sang, et sa vie, expieront ses blasphèmes Puis il dit au coupable, il n'est point de milieu, Choisis la mort ; impie, ou renonce à ton Dieu. À ces mots le Chrétien obéit sans réplique, Sans déclarer son choix, son silence l'explique, Il met bas ses habits que le Tyran voulait, Ensuite il s'achemine auprès du chevalet, On le prend, on l'y jette, on l'étend on le lie, Astase en cet état, le presse, le supplie, Lui dit qu'il est tout prêt de lui tout accorder, Et que pour obtenir, il n'a qu'à demander, Mais l'obstiné Chrétien, traite nos Dieux d'Idoles, Nomme Astase aveuglé méprise ses paroles, Et pour lui déclarer ses derniers sentiments, Je ne veux que la mort, dit-il, dans les tourments, Crois-t-on m'intimider par l'horreur des supplices Qui me vont procurer d'éternelles délices, Ou que le faux éclat que promet un faux bien, M'égare du chemin que doit suivre un Chrétien Au plus fort du combat, croit-on que je me rende Ah ! si pour avoir grâce, il faut qu'on la demande Celle que je souhaite, et que mon frère attend, C'est de vivre en Chrétien et de mourir constant Enfin ne pouvant plus supporter son audace D'une extrême douceur on vient à la menace, Mais elle est sans effet ce courage indompté, Met son plus grand bonheur, à se voir tourmenté Il est toujours égal, soit qu'il meure ou qu'il vive, Il aime en ses liens sa liberté captive, Donc pour le satisfaire, on commande aux Soldats Qu'ils fassent leur devoir et ne l'épargnent pas, L'ordre à peine est donné, qu'on le suit avec joie Aux coups de fouets plombés, tout son corps est en proie, Ses jambes et ses bras, sont si fort attachés, Qu'à l'endroit des liens, on les voit écorchés, Tout prêt de succomber, sous le poids de ses chaînes, On le fouette on le frappe, on rompt jusqu'à ses veines. Les coups font rejaillir du chevalet en l'air, Des gouttes de sang pur, et des lambeaux de chair.
Fritigile
Astase a-t-il pu voir toute leur barbarie ?
Tyridate
Bien loin qu'aucun de nous en eût l'âme attendrie, Voyant que derechef il offense nos Dieux, Le zèle de ses soldats devient plus furieux. De peur que par sa mort, la vengeance n'échappe, On recommence encor, on le fouette, on le frappe, Et du nombre des coups dont il est déchiré, Restant sans mouvement on le trouve expiré. Voilà quel fut le sort qui termina sa vie, Voyez s'il est à plaindre.
Fritigile
Il est digne d'envie Tout perdre pour celui qui nous veut sauver tous, C'est un heureux destin dont mon coeur est jaloux : Affronter le trépas pour l'Auteur de la vie, C'est un hardi projet où le Ciel nous convie.
Tyridate
Madame...
Fritigile
Est-on surpris du discours que je tiens, Et de me voir sitôt des sentiments chrétiens ?
Tyridate
Astase peut savoir...
Elle sort et Tyridate courant après est aperçu d'Astase.
Fritigile
Et bien, qu'Astase sache Que je change de foi, crois-t-on que je m'en cache ? On peut lui déclarer si je ne le préviens, Que d'aujourd'hui je suis du parti des Chrétiens, Et que pour mieux m'instruire en la foi que j'ignore, Je suis allé trouver celui qui reste encore.
Tyridate
Ah ! Madame, songez...
Scène 3
Astase, Doritille, Tyridate
Astase
Quels sont les bons avis Que donne Tyridate ?
Doritille
Ils seront mal suivis, Puisque sans l'écouter Madame se retire.
Tyridate
Ah ! Ne me pressez pas, Seigneur, de vous le dire, Quand j'aurai satisfait vos désirs curieux, En vous les déclarant vous n'en serez pas mieux, Un si fâcheux récit vous coûterait des larmes.
Astase
Quel malheur imprévu viendrait troubler nos armes ? La Reine manque-t-elle à ce qu'elle a promis ? Craindrait-elle déjà le choc des ennemis ? Voudrait-elle avec eux faire encore une trêve ? Ou bien rompre la nôtre ?
Doritille
Hé Seigneur qu'il achève, Puisqu'il sait quel malheur vous menace aujourd'hui. C'est en vous le celant, augmenter votre ennui, Plus un mal est caché, moins on y remédie, Puisqu'enfin il le sait, il faut qu'il vous le die,
Tyridate
Si vous me soupçonniez de vouloir vous trahir, Vous me verriez bientôt prêt à vous obéir, Mais la discrétion qui me force à me taire, N'est que pour épargner des pleurs à votre frère Ne me forcez donc plus de paraître indiscret, Madame, encore un coup, laissez moi mon secret
Astase
Non Tyridate en vain tu me voudrais le taire, Puisque je t'y contrains, dis le moi sans mystère Ne me déguise rien pour m'instruire de tout, Dis où court Fritigile et ce qu'elle résout.
Tyridate
Apprenez donc, Seigneur, sans condamner mon zèle, Que la Reine...
Doritille
Il suffit nous allons savoir d'elle, Puis que tout à propos elle revient ici.
Scène 4
Fritigile, Doritille, Astase, Tyridate
Fritigile
Au gré de vos souhaits, tout a-t-il réussi ? Sur deux frères Martyres votre haine assouvie, A-t-elle pleinement satisfait votre envie ? On m'a fait le récit de la mort du premier.
Doritille
L'aîné vient d'expirer, mais l'autre est prisonnier, Et j'aurai pleinement satisfait ma colère, Quand il aura subit même sort que son frère.
À Astase le regardant.
Fritigile
Non, non, tout de ce pas, je sors de leur prison, Ils n'y sont plus tous deux, et quelque trahison...
Astase
Cette indigne pitié qu'en vous on voit paraître, Fait que dans votre esprit je passe pour un traître, Pour punir son forfait ai-je usé de poison ? A-t-il été surpris ; quelle est ma trahison ? Mais, Madame, après tout, parlons sans nous contraindre. Quand vous m'en soupçonnez, n'en ai-je point à craindre, Tyridate, qui fait l'adroit et le subtil, Étant seul avec vous, de quoi vous parlait il ? Quel changement si prompt, vous rend inquiétée.
Fritigile
C'est en vain comme vous, qu'il m'a sollicitée, De ne m'arrêter plus au dessein que je prends, J'ai pour y persister des exemples trop grands ; Mais votre confident a dû vous en instruire.
Astase
J'ignore quel motif l'obstine à n'en rien dire, Il veut me déguiser : mais je me trompe fort, Si d'un même dessein, tous deux n'êtes d'accord.
Tyridate
Seigneur, pourquoi ma foi vous est elle suspecte ? Si j'épargne la Reine et si je la respecte, En ne vous disant pas, qu'elle manque de foi, Est-ce que de sa faute, on doit se prendre à moi ?
Astase
S'il me dit vrai, Madame, ai-je droit de me plaindre, Pendant notre traité, qui vous forçait à feindre, Vous l'avez demandé ; pourquoi s'en repentir ? Puisque votre intérêt vous y fit consentir ; Oubliez-vous déjà que je suis trop facile ? Quand au lieu de prison ma Cour vous sert d'asile ? Qu'en cette même Cour, ignorant vos projets, De tous vos ennemis j'en ai fait vos sujets, Est-ce que votre main serait ailleurs promise ?
Fritigile
Non, je veux m'expliquer avec plus de franchise, Ce n'est point envers vous que je manque de foi Je prétends m'acquitter de ce que je vous dois, Je sais à quel devoir notre traité m'engage.
Astase
Suivez donc ce devoir.
Fritigile
Je ferai davantage Puisque sans exposer ni vos jours ni les miens, Sans rien même usurper sur les Moraviens, Avec les Marcomans j'abandonne mon Sceptre.
Astase
Deux Rois vos ennemis vous en font-ils démettre ? Ont-ils de leurs voisins reçu quelque secours, Qui vous peut obliger à tenir ce discours ?
Fritigile
C'est le Dieu des Chrétiens, cette grandeur suprême ! Qui veut que pour le suivre on renonce à soi-même, Et l'on peut rarement le connaître et l'aimer Quand l'éclat des grandeurs a de quoi nous charmer ; Il ne faut point d'attache ici qui nous retienne.
Astase
Si je vous entends bien, vous parlez en Chrétienne, Et ceux qu'avecque vous j'ai trop longtemps soufferts Sont cause en se perdant qu'à la fin je vous perds De leurs enchantements tous deux vous ont séduite, Mais il est encor temps d'en arrêter la suite : Voici le scélérat que vous avec crû mort, Je vais pour le sauver faire un dernier effort, Il sait dans quels tourments vient d'expirer son frère, C'est à lui de choisir...
Elle sort.
Fritigile
C'est en lui que j'espère, Puisqu'il respire encor je puis savoir de lui Ce que pour l'imiter je dois faire aujourd'hui ; Sa constance en mourant me servira d'exemple, Et pour en profiter je vais l'attendre au temple.
Tyridate sort et la suit avec Doritille.
Astase
En cette extrémité ne l'abandonnez pas, Ma soeur, il faut la suivre, empêchez son trépas.
Scène 5
Astase, Prothais
Astase
Et bien, que résous-tu ? Misérable, tu vois Jusques où me réduit la force de nos lois ? Tu vois ton frère mort, et son corps dans le temple N'est qu'un objet d'horreur que le peuple contemple, Si ton coeur garde encor un sentiment chrétien, Tu ne peux espérer d'autre sort que le sien, C'est ainsi que nos Lois punissent les rebelles,
Prothais
Que vos Lois, s'il se peut, soient encor plus cruelles, Si je n'étais Chrétien, j'en aurais de l'effroi,
Astase
Quoi, malheureux !
Prothais
Seigneur vous l'êtes plus que moi, Pour me persuader que suis misérable ; Faites-moi voir, quel est le malheur qui m'accable, Si je suis menacé d'une sanglante mort, C'est un bonheur pour moi, puisque j'en suis d'accord ; Que je l'ai souhaitée et la souhaite encore. Mais pour votre malheur, il faut qu'on le déplore. C'est d'un culte odieux l'horrible aveuglement, Et quand vous ne feriez que me craindre un moment, C'est assez pour montrer quelle est votre misère.
Astase
Moi ! Je te crains, ingrat, vois si j'ai crains ton frère, Moi, que de puissants Rois n'oseraient pas troubler, Et sous qui leurs États n'oseraient pas trembler, Tu dis que je te crains !
Prothais
N'est-il pas véritable ? Puisque si je n'embrasse un culte détestable, Où votre aveuglement me veut précipiter, Vous craignez d'offenser ou Mars ou Jupiter, Mais pour moi qui ne crains ni vous ni vos menaces, Qui méprise vos Dieux ; je n'ai point de disgrâces, Si de mon frère mort je ressens quelqu'ennui, C'est parce que je vais dans le Ciel après lui, Et que je suis jaloux de ce qu'il me devance ; Mon coeur pour le rejoindre est dans l'impatience, Nous eûmes en naissant tous deux même berceau, Faites qu'en même jour nous n'ayons qu'un tombeau.
Astase
Oui, scélérat, impie, on te va satisfaire, Gardes, qu'on le déchire encor plus que son frère, Qu'au plus fort du supplice il n'ait aucun repos, Et que les coups de fouets lui pénètrent les os.
Scène 6
Doritille, Astase
Doritille
Oui, Seigneur, le temps presse, ordonnez qu'on l'emmène, Et qu'il meure au plutôt : car aussi bien la Reine, Qui ne prend plus conseil que de sa passion, Excite en sa faveur une sédition, Pour empêcher la mort qu'on doit à cet impie, Elle a fait jusqu'au temple un rempart de sa vie. Tous les Chefs de son camp prêts à se soulever, Lui promettaient main-forte et le venaient sauver, Si l'on n'eût arrêté leur fureur insensée.
Astase
Et la Reine, à présent, où l'avez-vous laissée ?
Doritille
Dans son appartement, Tyridate l'instruit, Lui fait voir son erreur,
Astase
Le traître la séduit. Sous un prétexte faux de signaler son zèle, Il est par intérêt de concert avec elle, Un si prompt changement n'est qu'un adroit détour, Qu'une subtilité que lui dicte l'amour, Elle ne parle plus, ni de combats, ni d'armes, Du choc des ennemis elle n'a plus d'alarmes, Et l'un de ces deux Rois sans doute est mon rival.
Doritille
Non, Seigneur, jusqu'ici vous la connaissez mal, Tout son dessein ne tend qu'à se rendre Chrétienne, Voilà quel est son but ; souffrez qu'elle y parvienne. Et s'il faut aujourd'hui qu'elle manque de foi, Faites malgré son rang ce qu'ordonne la loi, C'est le plus court chemin pour arriver au trône, Après si vos rivaux disputent sa Couronne, Vos soldats et les siens la défendront assez.
Astase
Cet avis séduirait des Coeurs intéressés, A qui l'ambition ne donnerait pour guide, Que les vils sentiments d'un intérêt sordide.
Doritille
Oui, mais puisqu'il y va de l'intérêt des Dieux Le fruit de leur vengeance est toujours glorieux Puis que jusqu'à ce point une Reine s'oublie, Que de prendre si fort le parti d'un impie, Et que de lui promettre un sacrilège appui, Elle doit encourir mêmes peines que lui, Pour apaiser le Ciel après les plus grands crimes Il ne lui faut offrir que d'illustres victimes.
Astase
Et puis-je y consentir...
Doritille
Seigneur qui donc le peut, Quand la Loi vous y force, et quand César le veut
Astase
Dure nécessité de cette Loi suprême, Qui me force de perdre une Reine que j'aime, Quel moyen d'accorder en ce funeste jour, La rigueur de nos lois et celles de l'amour ? Ce que l'une défend, l'autre me le commande, Je sais envers nos Dieux combien sa faute est grande. Je sais pour l'expier ce que m'enjoint la loi, Mais en la punissant le coup tombe sur moi, Et s'il faut immoler cette chère victime, J'ai part au châtiment sans avoir part au crime.
Doritille
Vous en êtes l'auteur, puisque vous consentez, Qu'elle soit infidèle à nos divinités, Je veux qu'avec un sceptre, elle vous semble aimable, Mais songez-vous Seigneur, qu'elle devient coupable, Qu'elle aime son erreur loin de l'abandonner Et qu'enfin, c'est à vous à ne rien pardonner ?
Astase
Oui, je songe ma soeur, qu'elle devient coupable Mais avouez aussi qu'elle est toujours aimable, Et que dés qu'une fois on se laisse charmer, Il est bien malaisé de s'empêcher d'aimer, Je ne m'éblouis pas de l'éclat de son trône, Je n'en veux qu'à son coeur, et non à sa Couronne Quand elle fut l'objet de mon ambition, Mon coeur ne ressentait que cette passion, Mais depuis qu'en ce coeur l'amour eut pris sa place, Cette autre passion lui soumit son audace. Je sentis ralentir ce désir de régner.
Doritille
Les Dieux seront bientôt pour elle à dédaigner, Pourvu qu'avec sa main elle vous mette au trône.
Astase
Mon coeur encore un coup, n'en veut qu'à sa personne, Ce n'est que sur le sien que je prétends régner, Ne vous étonnez plus si je veux l'épargner, Ma vie est de trop prés attachée à la sienne, L'amour malgré nos lois, veut que je m'en souvienne.
Doritille
Et bien oubliez donc pour vous en souvenir, Que d'une impunité le Ciel peut vous punir, Oubliez que c'est faire une haute injustice, Que de perdre un coupable et sauver sa complice Oubliez César même, oubliez son pouvoir, Oubliez s'il se peut, quel est votre devoir, Si le pouvoir des Dieux n'a rien qui vous étonne, Peut être craindrez-vous, quand César en personne, Viendra vous reprocher, et venger à vos yeux, L'affront que vous souffrez au mépris de nos Dieux.
Astase
À quoique pour ma perte ils daignent se résoudre, Je verrai sans effroi les éclats de leur foudre. Et loin de les parer s'ils viennent jusqu'à moi, Je me tiendrai puni, si je manque de foi ; Quoi si dans son erreur, Fritigile s'égare, En suis-je aussi coupable à moins qu'être barbare ?
Doritille
Si vos jours dans les siens prennent tant d'intérêt Si vous l'idolâtrez toute injuste qu'elle est, Feignez donc d'ignorer qu'elle soit infidèle, Ou craignez en l'aimant de devenir comme elle. L'amour veut aux amants de la conformité ; Il peut tout sur un coeur, sitôt qu'il est dompté.
Astase
Ma soeur de ce côté je ne vois rien à craindre, Outre qu'en ce rencontre il est honteux de feindre Ce n'est qu'à ses vertus que je veux ressembler, Notre sincérité ne peut dissimuler, D'un long déguisement trop longtemps abusée. Elle pourrait...
Doritille
Seigneur voici venir Thrasée.
Astase
Sachons ce qu'il me veut.
Doritille
Son visage interdit, Présage le malheur que je vous ai prédit.
Astase
Quel que soit ce malheur, je n'en suis point en peine, Si le courroux du Ciel en épargne la Reine. Le Chrétien ?
Scène 7
Thrasée, Astase, Doritille
Thrasée
C'en est fait il est au rang des morts, On vient de séparer sa tête de son corps.
Astase
Puisqu'il était coupable aussi bien que son frère On a dû le punir d'une mort plus sévère, Il ne méritait pas un traitement si doux.
Thrasée
S'il n'a pas expiré sous le nombre des coups, Ce dernier qui finit sa vie, et son supplice, Ne l'a pas épargné non plus que son complice. Sitôt qu'il entre au temple, il voit de toutes parts Que le peuple assemblé ne fixait ses regards, Que sur le chevalet, où le corps de son frère, Étalait un objet d'horreur et de misère, A ce funeste aspect la nature l'émeut, Lui pour la surmonter déguise autant qu'il peut, C'est en vain, que son front monstre une feinte joie, Il chancelle, il hésite, il pâlit, il s'effraye, Et dans le même instant qu'il en est consterné, Vois, lui dit le grand Prêtre, où ton frère obstiné, S'est malgré nos Conseils précipité soi-même, Vois jusqu'où l'a réduit la suite du blasphème, Et si son sang versé peut dessiller tes yeux, Vois s'il vaut mieux périr ou révérer nos Dieux ; Le temps presse, choisis. Moi que je les révère : Repart-il. Et crois-t-on que la mort de mon frère Ou la peur d'expirer en ses mêmes tourments, Me fasse à leur aspect changer des sentiments, Non, je vois d'un même oeil tout le cours de la vie. Ces vrais maux, sans chagrins, ces faux biens sans envie, Et dans ces divers sorts toujours ferme et constant, J'irai joindre mon frère où son bonheur m'attend, Astase, lui dit on, sensible à ta misère, T'offre pour t'en sauver, plus de temps qu'à ton frère, Il te donne à choisir pour la dernière fois, Ta grâce ou les tourments, je vous ai dit mon choix, Mes tourments. Et pourquoi faut-il que l'on diffère ? Je suivrai le chemin que m'a tracé mon frère, Je le veux cimenter comme lui de mon sang, Pour avoir avec lui dans le Ciel même rang, La Croix est le chemin que le Chrétien doit suivre, Par grâce épargnez moi l'affront de le suivre, L'impatient désir que j'ai d'être avec lui, M'est plus dur que la mort, qu'on m'apprête aujourd'hui. Trop longtemps et trop loin, c'est pousser l'insolence, Dit le grand Prêtre : allons Gardes que l'on commence, Puisque rien ne le peut remettre à son devoir, Et que son sang versé ne saurait l'émouvoir, Faites-lui ressentir la mort la plus cruelle ; À ces mots la fureur des Soldats renouvelle Le corps mort de son frère, à peine est-il ôté, Que sur le chevalet encor ensanglanté, On jette le coupable, on l'étend, on l'attache, On ôte son habit, ou plutôt on l'arrache ; Lui patient et doux, loin de s'en courroucer, Caresse qui l'offense et le veut embrasser, Mais sa douceur chrétienne augmente leur colère, On le fouette, on le fait languir plus que son frère, Enfin presque abattu des coups qu'il a reçus, On entend de la porte un murmure confus, Un gros de Marcomans entre avec violence, Disant que Fritigile entreprend sa défense, Et que malgré votre ordre, elle veut l'enlever, Le Prêtre appréhendant qu'on ne le vint braver Détourne prudemment l'orage qui s'apprête, Ordonnant qu'au plus tôt on lui tranche la tête. A ces mots les Soldats, las et non satisfaits, Des coups qu'ils ont donnés abandonnent leurs fouets, Et tandis que de ceux, qui voulaient sa défense, La force et la raison répriment l'insolence, On lève le Chrétien atténué de coups, Qui tout faible qu'il est, se met à deux genoux, Puis exposant son col au tranchant de l'épée. Mon attente, dit-il, ne sera pas trompée, Je m'en vais approcher le bienheureux moment, Qui fait après la mort vivre éternellement ; Il demande un moment pour finir sa prière, Le tyran lui répond, qu'il peut la faire entière, Prend son temps, puis sans bruit tirant son coutelas, D'un seul coup qu'il en donne, il met sa tête à bas, Nos soldats révoltés déçus de leur attente, Jurent que Fritigile en sera mal contente, Qu'elle en aura vengeance, et qu'ils vont de ce pas, Soulever contre vous, jusques à vos Soldats.
Astase
Et la Reine à présent est elle avec ses troupes ?
Thrasée
Quoi vous ne savez pas qu'ayant le vent en poupe, Avec quatre officiers qu'elle a pris pour ramer, Du côté de Milan elle fait voile en mer, On l'a dit à Madame,
Doritille
Oui, mais j'ai dû le taire, De peur qu'à son dessein vous ne fussiez contraire, Les Ondes et le vent semblent être d'accord, Pour chasser son esquif et l'éloigner du port, Car je l'ai vu partir d'une vitesse extrême.
Astase
Et quel est son dessein ?
Doritille
Elle court au baptême, Rendez grâces aux Dieux de ce qu'ils ont permis, Qu'ici les Marcomans vous soient déjà soumis, Régnez et succédez au trône d'une impie, Oubliés-la, Seigneur, puis qu'elle vous oublie.
Astase
Ainsi donc par ce coup entre vous concerté, Je vois périr l'espoir dont je m'étais flatté, Et de toute la joie en mon coeur possédée, Il ne lui reste plus que la fatale idée, J'ai son trône il est vrai, sans en être vainqueur, Mais je ne prétendais régner que sur son coeur.
Thrasée
Quoi, Seigneur, sans espoir, quoi vous l'aimez encore, Êtes-vous du parti de ce Dieu qu'elle adore ?
Astase
Non, non, pour la rejoindre équipons des vaisseaux, Commettons notre vie à la merci des eaux, Puis qu'aussi bien je vois mon espérance vaine, Allons, convertissons tout notre amour en haine, Et ne permettons plus ce funeste retour, De jamais convertir notre haine en amour.