Comédie · 1643 · 5 actes

Le Menteur

de Pierre Corneille

Représentation
≈ 1 h 56
Distribution
4 femmes, 5 hommes
Répliques
651
Écriture
En vers
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Dorante H 211 ≈ 43 min 8
Cliton H 88 ≈ 18 min 7
Clarice F 103 ≈ 16 min 7
Géronte H 59 ≈ 13 min 6
Alcippe H 63 ≈ 8 min 6
Philiste H 25 ≈ 6 min 3
Sabine F 50 ≈ 5 min 5
Isabelle F 16 ≈ 4 min 3
Lucrèce F 35 ≈ 4 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Dorante absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cliton absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clarice absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Géronte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Alcippe absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Philiste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sabine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Isabelle absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Dorante, Cliton

Dorante

À la fin j'ai quitté la robe pour l'épée : L'attente où j'ai vécu n'a point été trompée ; Mon père a consenti que je suive mon choix, Et j'ai fait banqueroute à ce fatras de lois. Mais puisque nous voici dedans les Tuileries, Le pays du beau monde et des galanteries, Dis-moi, me trouves-tu bien fait en cavalier ? Ne vois-tu rien en moi qui sente l'écolier ? Comme il est malaisé qu'aux royaumes du code On apprenne à se faire un visage à la mode, J'ai lieu d'appréhender...

Cliton

Ne craignez rien pour vous : Vous ferez en une heure ici mille jaloux. Ce visage et ce port n'ont point l'air de l'école, Et jamais comme vous on ne peignit Bartole : Je prévois du malheur pour beaucoup de maris. Mais que vous semble encore maintenant de Paris ?

Dorante

J'en trouve l'air bien doux, et cette loi bien rude Qui m'en avait banni sous prétexte d'étude. Toi qui sais les moyens de s'y bien divertir, Ayant eu le bonheur de n'en jamais sortir, Dis-moi comme en ce lieu l'on gouverne les dames.

Cliton

C'est là le plus beau soin qui vienne aux belles âmes, Disent les beaux esprits. Mais sans faire le fin, Vous avez l'appétit ouvert de bon matin : D'hier au soir seulement vous êtes dans la ville, Et vous vous ennuyez déjà d'être inutile ! Votre humeur sans emploi ne peut passer un jour, Et déjà vous cherchez à pratiquer l'amour ! Je suis auprès de vous en fort bonne posture De passer pour un homme à donner tablature ; J'ai la taille d'un maître en ce noble métier, Et je suis, tout au moins, l'intendant du quartier.

Dorante

Ne t'effarouche point : je ne cherche, à vrai dire, Que quelque connaissance où l'on se plaise à rire, Qu'on puisse visiter par divertissement, Où l'on puisse en douceur couler quelque moment. Pour me connaître mal, tu prends mon sens à gauche.

Cliton

J'entends, vous n'êtes pas un homme de débauche, Et tenez celles-là trop indignes de vous Que le son d'un écu rend traitables à tous. Aussi que vous cherchiez de ces sages coquettes Où peuvent tous venants débiter leurs fleurettes, Mais qui ne font l'amour que de babil et d'yeux, Vous êtes d'encolure à vouloir un peu mieux. Loin de passer son temps, chacun le perd chez elles ; Et le jeu, comme on dit, n'en vaut pas les chandelles. Mais ce serait pour vous un bonheur sans égal Que ces femmes de bien qui se gouvernent mal, Et de qui la vertu, quand on leur fait service, N'est pas incompatible avec un peu de vice. Vous en verrez ici de toutes les façons. Ne me demandez point cependant de leçons : Ou je me connais mal à voir votre visage, Ou vous n'en êtes pas à votre apprentissage ; Vos lois ne réglaient pas si bien tous vos desseins Que vous eussiez toujours un portefeuille aux mains.

Dorante

À ne rien déguiser, Cliton, je te confesse Qu'à Poitiers j'ai vécu comme vit la jeunesse ; J'étais en ces lieux-là de beaucoup de métiers ; Mais Paris, après tout, est bien loin de Poitiers. Le climat différent veut une autre méthode ; Ce qu'on admire ailleurs est ici hors de mode : La diverse façon de parler et d'agir Donne aux nouveaux venus souvent de quoi rougir. Chez les provinciaux on prend ce qu'on rencontre ; Et là, faute de mieux, un sot passe à la montre. Mais il faut à Paris bien d'autres qualités : On ne s'éblouit point de ces fausses clartés ; Et tant d'honnêtes gens, que l'on y voit ensemble, Font qu'on est mal reçu, si l'on ne leur ressemble.

Cliton

Connaissez mieux Paris, puisque vous en parlez. Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés ; L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence : On s'y laisse duper autant qu'en lieu de France ; Et parmi tant d'esprits plus polis et meilleurs, Il y croît des badauds autant et plus qu'ailleurs. Dans la confusion que ce grand monde apporte, Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte ; Et dans toute la France il est fort peu d'endroits Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix. Comme on s'y connaît mal, chacun s'y fait de mise, Et vaut communément autant comme il se prise : De bien pires que vous s'y font assez valoir. Mais pour venir au point que vous voulez savoir, Êtes-vous libéral ?

Dorante

Je ne suis point avare.

Cliton

C'est un secret d'amour et bien grand et bien rare ; Mais il faut de l'adresse à le bien débiter. Autrement on s'y perd au lieu d'en profiter. Tel donne à pleines mains qui n'oblige personne : La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne. L'un perd exprès au jeu son présent déguisé ; L'autre oublie un bijou qu'on aurait refusé. Un lourdaud libéral auprès d'une maîtresse Semble donner l'aumône alors qu'il fait largesse ; Et d'un tel contre-temps il fait tout ce qu'il fait, Que quand il tâche à plaire, il offense en effet.

Dorante

Laissons là ces lourdauds contre qui tu déclames, Et me dis seulement si tu connais ces dames.

Cliton

Non : cette marchandise est de trop bon aloi ; Ce n'est point là gibier à des gens comme moi ; Il est aisé pourtant d'en savoir des nouvelles, Et bientôt leur cocher m'en dira des plus belles.

Dorante

Penses-tu qu'il t'en dise ?

Cliton

Assez pour en mourir : Puisque c'est un cocher, il aime à discourir.

Scène 2

Clarice, Dorante

Clarice

Aïe !

Dorante

Ce malheur me rend un favorable office, Puisqu'il me donne lieu de ce petit service ; Et c'est pour moi, Madame, un bonheur souverain Que cette occasion de vous donner la main.

Clarice

L'occasion ici fort peu vous favorise, Et ce faible bonheur ne vaut pas qu'on le prise.

Dorante

Il est vrai, je le dois tout entier au hasard : Mes soins ni vos désirs n'y prennent point de part ; Et sa douceur mêlée avec cette amertume Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume, Puisqu'enfin ce bonheur, que j'ai si fort prisé, À mon peu de mérite eût été refusé.

Clarice

S'il a perdu sitôt ce qui pouvait vous plaire, Je veux être à mon tour d'un sentiment contraire, Et crois qu'on doit trouver plus de félicité À posséder un bien sans l'avoir mérité. J'estime plus un don qu'une reconnaissance : Qui nous donne fait plus que qui nous récompense ; Et le plus grand bonheur au mérite rendu Ne fait que nous payer de ce qui nous est dû. La faveur qu'on mérite est toujours achetée ; L'heur en croît d'autant plus, moins elle est méritée ; Et le bien où sans peine elle fait parvenir Par le mérite à peine aurait pu s'obtenir.

Dorante

Aussi ne croyez pas que jamais je prétende Obtenir par mérite une faveur si grande : J'en sais mieux le haut prix ; et mon coeur amoureux, Moins il s'en connaît digne, et plus s'en tient heureux. On me l'a pu toujours dénier sans injure ; Et si la recevant ce coeur même en murmure, Il se plaint du malheur de ses félicités, Que le hasard lui donne, et non vos volontés. Un amant a fort peu de quoi se satisfaire Des faveurs qu'on lui fait sans dessein de les faire : Comme l'intention seule en forme le prix, Assez souvent sans elle on les joint au mépris. Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme D'une main qu'on me donne en me refusant l'âme. Je la tiens, je la touche et je la touche en vain, Si je ne puis toucher le coeur avec la main.

Clarice

Cette flamme, Monsieur, est pour moi fort nouvelle, Puisque j'en viens de voir la première étincelle. Si votre coeur ainsi s'embrase en un moment, Le mien ne sut jamais brûler si promptement ; Mais peut-être, à présent que j'en suis avertie, Le temps donnera place à plus de sympathie. Confessez cependant qu'à tort vous murmurez Du mépris de vos feux, que j'avais ignorés.

Scène 3

Dorante, Clarice, Cliton, Isabelle

Dorante

C'est l'effet du malheur qui partout m'accompagne. Depuis que j'ai quitté les guerres d'Allemagne, C'est-à-dire du moins depuis un an entier, Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ; Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades ; Vous n'avez que de moi reçu des sérénades ; Et je n'ai pu trouver que cette occasion À vous entretenir de mon affection.

Clarice

Quoi ! Vous avez donc vu l'Allemagne et la guerre ?

Dorante

Je m'y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.

Cliton

Que lui va-t-il conter ?

Dorante

Et durant ces quatre ans Il ne s'est fait combats, ni sièges importants, Nos armes n'ont jamais remporté de victoire, Où cette main n'ait eu bonne part à la gloire : Et même la gazette a souvent divulgués...

Cliton

Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?

Dorante

Tais-toi.

Cliton

Vous rêvez, dis-je, ou...

Dorante

Tais-toi, misérable.

Cliton

Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable ; Vous en revîntes hier.

Dorante

Te tairas-tu, maraud ? Mon nom dans nos succès s'était mis assez haut Pour faire quelque bruit sans beaucoup d'injustice ; Et je suivrais encore un si noble exercice, N'était que l'autre hiver, faisant ici ma cour, Je vous vis, et je fus retenu par l'amour. Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes ; Je me fis prisonnier de tant d'aimables charmes ; Je leur livrai mon âme ; et ce coeur généreux Dès ce premier moment oublia tout pour eux. Vaincre dans les combats, commander dans l'armée, De mille exploits fameux enfler ma renommée, Et tous ces nobles soins qui m'avaient su ravir, Cédèrent aussitôt à ceux de vous servir.

Isabelle

Madame, Alcippe vient ; il aura de l'ombrage.

Clarice

Nous en saurons, Monsieur, quelque jour davantage. Adieu.

Dorante

Quoi ? Me priver sitôt de tout mon bien !

Clarice

Nous n'avons pas loisir d'un plus long entretien ; Et malgré la douceur de me voir cajolée, Il faut que nous fassions seules deux tours d'allée.

Dorante

Cependant accordez à mes voeux innocents La licence d'aimer des charmes si puissants.

Clarice

Un coeur qui veut aimer, et qui sait comme on aime, N'en demande jamais licence qu'à soi-même.

Scène 4

Dorante, Cliton

Dorante

Suis-les, Cliton.

Cliton

J'en sais ce qu'on en peut savoir. La langue du cocher a fait tout son devoir. « La plus belle des deux, dit-il, est ma maîtresse, Elle loge à la Place, et son nom est Lucrèce. »

Dorante

Quelle place ?

Cliton

Royale, et l'autre y loge aussi. Il n'en sait pas le nom, mais j'en prendrai souci.

Dorante

Ne te mets point, Cliton, en peine de l'apprendre. Celle qui m'a parlé, celle qui m'a su prendre, C'est Lucrèce, ce l'est sans aucun contredit : Sa beauté m'en assure, et mon coeur me le dit.

Cliton

Quoique mon sentiment doive respect au vôtre, La plus belle des deux, je crois que ce soit l'autre.

Dorante

Quoi ? Celle qui s'est tue, et qui dans nos propos N'a jamais eu l'esprit de mêler quatre mots ?

Cliton

Monsieur, quand une femme a le don de se taire, Elle a des qualités au-dessus du vulgaire ; C'est un effort du ciel qu'on a peine à trouver ; Sans un petit miracle il ne peut l'achever ; Et la nature souffre extrême violence Lorsqu'il en fait d'humeur à garder le silence. Pour moi, jamais l'amour n'inquiète mes nuits ; Et quand le coeur m'en dit, j'en prends par où je puis ; Mais naturellement femme qui se peut taire A sur moi tel pouvoir et tel droit de me plaire, Qu'eût-elle en vrai magot tout le corps fagoté, Je lui voudrais donner le prix de la beauté. C'est elle assurément qui s'appelle Lucrèce : Cherchez un autre nom pour l'objet qui vous blesse ; Ce n'est point là le sien : celle qui n'a dit mot, Monsieur, c'est la plus belle, ou je ne suis qu'un sot.

Dorante

Je t'en crois sans jurer avec tes incartades. Mais voici les plus chers de mes vieux camarades : Ils semblent étonnés, à voir leur action.

Scène 5

Philiste, Alcippe, Dorante, Cliton

Philiste

Quoi ? Sur l'eau la musique et la collation ?

Alcippe

Oui, la collation avecque la musique.

Philiste

Hier au soir ?

Alcippe

Hier au soir.

Philiste

Et belle ?

Alcippe

Magnifique.

Philiste

Et par qui ?

Alcippe

C'est de quoi je suis mal éclairci.

Dorante

Que mon bonheur est grand de vous revoir ici !

Alcippe

Le mien est sans pareil, puisque je vous embrasse.

Dorante

J'ai rompu vos discours d'assez mauvaise grâce : Vous le pardonnerez à l'aise de vous voir.

Philiste

Avec nous, de tout temps, vous avez tout pouvoir.

Dorante

Mais de quoi parliez-vous ?

Alcippe

D'une galanterie.

Dorante

D'amour ?

Alcippe

Je le présume.

Dorante

Achevez, je vous prie, Et souffrez qu'à ce mot ma curiosité Vous demande sa part de cette nouveauté.

Alcippe

On dit qu'on a donné musique à quelque dame.

Dorante

Sur l'eau ?

Alcippe

Sur l'eau.

Dorante

Souvent l'onde irrite la flamme.

Philiste

Quelquefois.

Dorante

Et ce fut hier au soir ?

Alcippe

Hier au soir.

Dorante

Dans l'ombre de la nuit le feu se fait mieux voir : Le temps était bien pris. Cette dame, elle est belle ?

Alcippe

Aux yeux de bien du monde elle passe pour telle.

Dorante

Et la musique ?

Alcippe

Assez pour n'en rien dédaigner.

Dorante

Quelque collation a pu l'accompagner ?

Alcippe

On le dit.

Dorante

Fort superbe ?

Alcippe

Et fort bien ordonnée.

Dorante

Et vous ne savez point celui qui l'a donnée ?

Alcippe

Vous en riez !

Dorante

Je ris de vous voir étonné D'un divertissement que je me suis donné.

Alcippe

Vous ?

Dorante

Moi-même.

Alcippe

Et déjà vous avez fait maîtresse ?

Dorante

Si je n'en avais fait, j'aurais bien peu d'adresse, Moi qui depuis un mois suis ici de retour. Il est vrai que je sors fort peu souvent de jour : De nuit, incognito, je rends quelques visites ; Ainsi...

Cliton

Vous ne savez, Monsieur, ce que vous dites.

Dorante

Tais-toi ; si jamais plus tu me viens avertir...

Cliton

J'enrage de me taire et d'entendre mentir !

Philiste

Voyez qu'heureusement dedans cette rencontre Votre rival lui-même à vous-même se montre.

Dorante

Comme à mes chers amis je vous veux tout conter. J'avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster ; Les quatre contenaient quatre choeurs de musique, Capables de charmer le plus mélancolique. Au premier, violons ; en l'autre, luths et voix ; Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois, Qui tour à tour dans l'air poussaient des harmonies Dont on pouvait nommer les douceurs infinies. Le cinquième était grand, tapissé tout exprès De rameaux enlacés pour conserver le frais, Dont chaque extrémité portait un doux mélange De bouquets de jasmin, de grenade, et d'orange. Je fis de ce bateau la salle du festin : Là je menai l'objet qui fait seul mon destin ; De cinq autres beautés la sienne fut suivie, Et la collation fut aussitôt servie. Je ne vous dirai point les différents apprêts, Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets : Vous saurez seulement qu'en ce lieu de délices On servit douze plats, et qu'on fit six services, Cependant que les eaux, les rochers et les airs Répondaient aux accents de nos quatre concerts. Après qu'on eut mangé, mille et mille fusées, S'élançant vers les cieux, ou droites ou croisées, Firent un nouveau jour, d'où tant de serpenteaux D'un déluge de flamme attaquèrent les eaux, Qu'on crut que, pour leur faire une plus rude guerre, Tout l'élément du feu tombait du ciel en terre. Après ce passe-temps on dansa jusqu'au jour, Dont le soleil jaloux avança le retour : S'il eût pris notre avis, sa lumière importune N'eût pas troublé sitôt ma petite fortune ; Mais n'étant pas d'humeur à suivre nos désirs, Il sépara la troupe et finit nos plaisirs.

Alcippe

Certes, vous avez grâce à conter ces merveilles ; Paris, tout grand qu'il est, en voit peu de pareilles.

Dorante

J'avais été surpris ; et l'objet de mes voeux Ne m'avait tout au plus donné qu'une heure ou deux.

Philiste

Cependant l'ordre est rare, et la dépense belle.

Dorante

Il s'est fallu passer à cette bagatelle : Alors que le temps presse, on n'a pas à choisir.

Alcippe

Adieu : nous nous verrons avec plus de loisir.

Dorante

Faites état de moi.

Alcippe

Je meurs de jalousie.

Philiste

Sans raison toutefois votre âme en est saisie : Les signes du festin ne s'accordent pas bien.

Alcippe

Le lieu s'accorde, et l'heure ; et le reste n'est rien.

Scène 6

Cliton, Dorante

Cliton

Monsieur, puis-je à présent parler sans vous déplaire ?

Dorante

Je remets à ton choix de parler ou te taire ; Mais quand tu vois quelqu'un, ne fais plus l'insolent.

Cliton

Votre ordinaire est-il de rêver en parlant ?

Dorante

Où me vois-tu rêver ?

Cliton

J'appelle rêveries Ce qu'en d'autres qu'un maître on nomme menteries ; Je parle avec respect.

Dorante

Pauvre esprit !

Cliton

Je le perds Quand je vous ois parler de guerre et de concerts. Vous voyez sans péril nos batailles dernières, Et faites des festins qui ne vous coûtent guère. Pourquoi depuis un an vous feindre de retour ?

Dorante

J'en montre plus de flamme, et j'en fais mieux ma cour.

Cliton

Qu'a de propre la guerre à montrer votre flamme ?

Dorante

Oh ! Le beau compliment à charmer une dame, De lui dire d'abord : « J'apporte à vos beautés Un coeur nouveau venu des universités ; Si vous avez besoin de lois et de rubriques, Je sais le code entier avec les authentiques, Le Digeste nouveau, le vieux, l'Infortiat, Ce qu'en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat ! » Qu'un si riche discours nous rend considérables ! Qu'on amollit par là de coeurs inexorables ! Qu'un homme à paragraphe est un joli galant ! On s'introduit bien mieux à titre de vaillant : Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace, À mentir à propos, jurer de bonne grâce, Étaler force mots qu'elles n'entendent pas, Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas, Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares, Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés, Vedette, contrescarpe, et travaux avancés : Sans ordre et sans raison, n'importe, on les étonne ; On leur fait admirer les baies qu'on leur donne, Et tel, à la faveur d'un semblable débit, Passe pour homme illustre, et se met en crédit.

Cliton

À qui vous veut ouïr, vous en faites bien croire ; Mais celle-ci bientôt peut savoir votre histoire.

Dorante

J'aurai déjà gagné chez elle quelque accès ; Et loin d'en redouter un malheureux succès, Si jamais un fâcheux nous nuit par sa présence, Nous pourrons sous ces mots être d'intelligence. Voilà traiter l'amour, Cliton, et comme il faut.

Cliton

À vous dire le vrai, je tombe de bien haut. Mais parlons du festin : Urgande et Mélusine N'ont jamais sur-le-champ mieux fourni leur cuisine ; Vous allez au delà de leurs enchantements : Vous seriez un grand maître à faire des romans ; Ayant si bien en main le festin et la guerre, Vos gens en moins de rien courraient toute la terre ; Et ce serait pour vous des travaux forts légers Que d'y mêler partout la pompe et les dangers. Ces hautes fictions vous sont bien naturelles.

Dorante

J'aime à braver ainsi les conteurs de nouvelles ; Et sitôt que j'en vois quelqu'un s'imaginer Que ce qu'il veut m'apprendre a de quoi m'étonner, Je le sers aussitôt d'un conte imaginaire, Qui l'étonne lui-même, et le force à se taire. Si tu pouvais savoir quel plaisir on a lors De leur faire rentrer leurs nouvelles au corps...

Cliton

Je le juge assez grand ; mais enfin ces pratiques Vous peuvent engager en de fâcheux intrigues.

Dorante

Nous nous en tirerons ; mais tous ces vains discours M'empêchent de chercher l'objet de mes amours : Tâchons de le rejoindre, et sache qu'à me suivre Je t'apprendrai bientôt d'autres façons de vivre.

Acte II

Scène 1

Clarice, Géronte

Clarice

Je sais qu'il vaut beaucoup étant sorti de vous ; Mais, Monsieur, sans le voir accepter un époux, Par quelque haut récit qu'on en soit conviée, C'est grande avidité de se voir mariée. D'ailleurs, en recevoir visite et compliment, Et lui permettre accès en qualité d'amant, À moins qu'à vos projets un plein effet réponde, Ce serait trop donner à discourir au monde. Trouvez donc un moyen de me le faire voir, Sans m'exposer au blâme et manquer au devoir.

Géronte

Oui, vous avez raison, belle et sage Clarice : Ce que vous m'ordonnez est la même justice ; Et comme c'est à nous à subir votre loi, Je reviens tout à l'heure, et Dorante avec moi. Je le tiendrai longtemps dessous votre fenêtre, Afin qu'avec loisir vous puissiez le connaître, Examiner sa taille, et sa mine, et son air, Et voir quel est l'époux que je vous veux donner. Il vint hier de Poitiers, mais il sent peu l'école ; Et si l'on pouvait croire un père à sa parole, Quelque écolier qu'il soit, je dirais qu'aujourd'hui Peu de nos gens de cour sont mieux taillés que lui. Mais vous en jugerez après la voix publique. Je cherche à l'arrêter, parce qu'il m'est unique, Et je brûle surtout de le voir sous vos lois.

Clarice

Vous m'honorez beaucoup d'un si glorieux choix : Je l'attendrai, Monsieur, avec impatience, Et je l'aime déjà sur cette confiance.

Scène 2

Isabelle, Clarice

Isabelle

Ainsi vous le verrez, et sans vous engager.

Clarice

Mais pour le voir ainsi qu'en pourrai-je juger ? J'en verrai le dehors, la mine, l'apparence ; Mais du reste, Isabelle, où prendre l'assurance ? Le dedans paraît mal en ces miroirs flatteurs ; Les visages souvent sont de doux imposteurs : Que de défauts d'esprit se couvrent de leurs grâces, Et que de beaux semblants cachent des âmes basses ! Les yeux en ce grand choix ont la première part ; Mais leur déférer tout, c'est tout mettre au hasard : Qui veut vivre en repos ne doit pas leur déplaire, Mais sans leur obéir, il doit les satisfaire, En croire leur refus, et non pas leur aveu, Et sur d'autres conseils laisser naître son feu. Cette chaîne, qui dure autant que notre vie, Et qui devrait donner plus de peur que d'envie, Si l'on n'y prend bien garde, attache assez souvent Le contraire au contraire, et le mort au vivant ; Et pour moi, puisqu'il faut qu'elle me donne un maître, Avant que l'accepter je voudrais le connaître, Mais connaître dans l'âme.

Isabelle

Eh bien ! Qu'il parle à vous.

Clarice

Alcippe le sachant en deviendrait jaloux.

Isabelle

Qu'importe qu'il le soit, si vous avez Dorante ?

Clarice

Sa perte ne m'est pas encore indifférente ; Et l'accord de l'hymen entre nous concerté, Si son père venait, serait exécuté. Depuis plus de deux ans il promet et diffère : Tantôt c'est maladie, et tantôt quelque affaire ; Le chemin est mal sûr, ou les jours sont trop courts, Et le bonhomme enfin ne peut sortir de Tours. Je prends tous ces délais pour une résistance, Et ne suis pas d'humeur à mourir de constance Chaque moment d'attente ôte de notre prix, Et fille qui vieillit tombe dans le mépris : C'est un nom glorieux qui se garde avec honte ; Sa défaite est fâcheuse à moins que d'être prompte. Le temps n'est pas un dieu qu'elle puisse braver, Et son honneur se perd à le trop conserver.

Isabelle

Ainsi vous quitteriez Alcippe pour un autre De qui l'humeur aurait de quoi plaire à la vôtre ?

Clarice

Oui, je le quitterais ; mais pour ce changement Il me faudrait en main avoir un autre amant, Savoir qu'il me fût propre, et que son hyménée Dût bientôt à la sienne unir ma destinée. Mon humeur sans cela ne s'y résout pas bien ; Car Alcippe, après tout, vaut toujours mieux que rien ; Son père peut venir, quelque longtemps qu'il tarde.

Isabelle

Pour en venir à bout sans que rien s'y hasarde, Lucrèce est votre amie, et peut beaucoup pour vous ; Elle n'a point d'amants qui deviennent jaloux : Qu'elle écrive à Dorante, et lui fasse paraître Qu'elle veut cette nuit le voir par sa fenêtre. Comme il est jeune encore, on l'y verra voler ; Et là, sous ce faux nom, vous pourrez lui parler, Sans qu'Alcippe jamais en découvre l'adresse, Ni que lui-même pense à d'autres qu'à Lucrèce.

Clarice

L'invention est belle, et Lucrèce aisément Se résoudra pour moi d'écrire un compliment : J'admire ton adresse à trouver cette ruse.

Isabelle

Puis-je vous dire encore que si je ne m'abuse, Tantôt cet inconnu ne vous déplaisait pas ?

Clarice

Ah, bon Dieu ! Si Dorante avait autant d'appas, Que d'Alcippe aisément il obtiendrait la place !

Isabelle

Ne parlez point d'Alcippe ; il vient.

Clarice

Qu'il m'embarrasse ! Va pour moi chez Lucrèce, et lui dis mon projet, Et tout ce qu'on peut dire en un pareil sujet.

Scène 3

Alcippe, Clarice

Alcippe

Ah ! Clarice, ah ! Clarice, inconstante ! Volage !

Clarice

Aurait-il deviné déjà ce mariage ? Alcippe, qu'avez-vous ? Qui vous fait soupirer ?

Alcippe

Ce que j'ai, déloyale ! Et peux-tu l'ignorer ? Parle à ta conscience, elle devrait t'apprendre...

Clarice

Parlez un peu plus bas, mon père va descendre.

Alcippe

Ton père va descendre, âme double et sans foi ! Confesse que tu n'as un père que pour moi. La nuit, sur la rivière...

Clarice

Eh bien ! Sur la rivière ? La nuit ! Quoi ? Qu'est-ce enfin ?

Alcippe

Oui, la nuit toute entière.

Clarice

Après ?

Alcippe

Quoi ! Sans rougir ?

Clarice

Rougir ! À quel propos ?

Alcippe

Tu ne meurs pas de honte, entendant ces deux mots ?

Clarice

Mourir pour les entendre ! Et qu'ont-ils de funeste ?

Alcippe

Tu peux donc les ouïr et demander le reste ? Ne saurais-tu rougir, si je ne te dis tout ?

Clarice

Quoi, tout ?

Alcippe

Tes passe-temps de l'un à l'autre bout.

Clarice

Je meure, en vos discours si je puis rien comprendre !

Alcippe

Quand je te veux parler, ton père va descendre, Il t'en souvient alors ; le tour est excellent ! Mais pour passer la nuit auprès de ton galant...

Clarice

Alcippe, êtes-vous fol ?

Alcippe

Je n'ai plus lieu de l'être, À présent que le ciel me fait te mieux connaître. Oui, pour passer la nuit en danses et festin, Être avec ton galant du soir jusqu'au matin (Je ne parle que d'hier), tu n'as point lors de père.

Clarice

Rêvez-vous ? Raillez-vous ? Et quel est ce mystère ?

Alcippe

Ce mystère est nouveau, mais non pas fort secret : Choisis une autre fois un amant plus discret ; Lui-même il m'a tout dit.

Clarice

Qui, lui-même ?

Alcippe

Dorante.

Clarice

Dorante !

Alcippe

Continue, et fais bien l'ignorante.

Clarice

Si je le vis jamais, et si je le connais ! ...

Alcippe

Ne viens-je pas de voir son père avec toi ? Tu passes, infidèle, âme ingrate et légère, La nuit avec le fils, le jour avec le père !

Clarice

Son père, de vieux temps, est grand ami du mien.

Alcippe

Cette vieille amitié faisait votre entretien ? Tu te sens convaincue, et tu m'oses répondre ! Te faut-il quelque chose encore pour te confondre ?

Clarice

Alcippe, si je sais quel visage a le fils...

Alcippe

La nuit était fort noire alors que tu le vis. Il ne t'a pas donné quatre choeurs de musique, Une collation superbe et magnifique, Six services de rang, douze plats à chacun ? Son entretien alors t'était fort importun ? Quand ses feux d'artifice éclairaient le rivage, Tu n'eus pas le loisir de le voir au visage ? Tu n'as pas avec lui dansé jusques au jour, Et tu ne l'as pas vu pour le moins au retour ? T'en ai-je dit assez ? Rougis, et meurs de honte.

Clarice

Je ne rougirai point pour le récit d'un conte.

Alcippe

Quoi ! Je suis donc un fourbe, un bizarre, un jaloux ?

Clarice

Quelqu'un a pris plaisir à se jouer de vous, Alcippe ; croyez-moi.

Alcippe

Ne cherche point d'excuses ; Je connais tes détours, et devine tes ruses. Adieu : suis ton Dorante, et l'aime désormais ; Laisse en repos Alcippe, et n'y pense jamais.

Clarice

Écoutez quatre mots.

Alcippe

Ton père va descendre.

Clarice

Non, il ne descend point, et ne peut nous entendre ; Et j'aurai tout loisir de vous désabuser.

Alcippe

Je ne t'écoute point, à moins que m'épouser, À moins qu'en attendant le jour du mariage, M'en donner ta parole et deux baisers en gage.

Clarice

Pour me justifier vous demandez de moi, Alcippe ?

Alcippe

Deux baisers, et ta main, et ta foi.

Clarice

Que cela ?

Alcippe

Résous-toi, sans plus me faire attendre.

Clarice

Je n'ai pas le loisir, mon père va descendre.

Scène 4

Alcippe

Alcippe

Va, ris de ma douleur alors que je te perds ; Par ces indignités romps toi-même mes fers ; Aide mes feux trompés à se tourner en glace ; Aide un juste courroux à se mettre en leur place. Je cours à la vengeance, et porte à ton amant Le vif et prompt effet de mon ressentiment. S'il est homme de coeur, ce jour même nos armes Régleront par leur sort tes plaisirs ou tes larmes ; Et plutôt que le voir possesseur de mon bien, Puissai-je dans son sang voir couler tout le mien ! Le voici, ce rival, que son père t'amène : Ma vieille amitié cède à ma nouvelle haine ; Sa vue accroît l'ardeur dont je me sens brûler : Mais ce n'est pas ici qu'il faut le quereller.

Scène 5

Géronte, Dorante

Ici, Clarice les voit de sa fenêtre ; et Lucrèce, avec Isabelle, les voit aussi de la sienne.

Géronte

Dorante, arrêtons-nous ; le trop de promenade Me mettrait hors d'haleine, et me ferait malade. Que l'ordre est rare et beau de ces grands bâtiments !

Dorante

Paris semble à mes yeux un pays de romans. J'y croyais ce matin voir une île enchantée : Je la laissai déserte, et la trouve habitée ; Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons, En superbes palais a changé ses buissons.

Géronte

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses : Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses ; Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal Aux superbes dehors du palais Cardinal. Toute une ville entière, avec pompe bâtie, Semble d'un vieux fossé par miracle sortie, Et nous fait présumer, à ses superbes toits, Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois. Mais changeons de discours. Tu sais combien je t'aime ?

Dorante

Je chéris cet honneur bien plus que le jour même.

Géronte

Comme de mon hymen il n'est sorti que toi, Et que je te vois prendre un périlleux emploi, Où l'ardeur pour la gloire à tout oser convie, Et force à tous moments de négliger la vie, Avant qu'aucun malheur te puisse être advenu, Pour te faire marcher un peu plus retenu, Je te veux marier.

Dorante

Oh ! Ma chère Lucrèce !

Géronte

Je t'ai voulu choisir moi-même une maîtresse, Honnête, belle, riche.

Dorante

Ah ! Pour la bien choisir, Mon père, donnez-vous un peu plus de loisir.

Géronte

Je la connais assez : Clarice est belle et sage Autant que dans Paris il en soit de son âge ; Son père de tout temps est mon plus grand ami, Et l'affaire est conclue.

Dorante

Ah ! Monsieur, j'en frémi : D'un fardeau si pesant accabler ma jeunesse !

Géronte

Fais ce que je t'ordonne.

Dorante

Il faut jouer d'adresse. Quoi ? Monsieur, à présent qu'il faut dans les combats Acquérir quelque nom, et signaler mon bras...

Géronte

Avant qu'être au hasard qu'un autre bras t'immole, Je veux dans ma maison avoir qui m'en console ; Je veux qu'un petit-fils puisse y tenir ton rang, Soutenir ma vieillesse, et réparer mon sang : En un mot, je le veux.

Dorante

Vous êtes inflexible !

Géronte

Fais ce que je te dis.

Dorante

Mais s'il est impossible ?

Géronte

Impossible ! Et comment ?

Dorante

Souffrez qu'aux yeux de tous Pour obtenir pardon j'embrasse vos genoux. Je suis...

Géronte

Quoi ?

Dorante

Dans Poitiers...

Géronte

Parle donc, et te lève.

Dorante

Je suis donc marié, puisqu'il faut que j'achève.

Géronte

Sans mon consentement ?

Dorante

On m'a violenté : Vous ferez tout casser par votre autorité, Mais nous fûmes tous deux forcés à l'hyménée Par la fatalité la plus inopinée... Ah ! Si vous le saviez !

Géronte

Dis, ne me cache rien.

Dorante

Elle est de fort bon lieu, mon père ; et pour son bien, S'il n'est du tout si grand que votre humeur souhaite...

Géronte

Sachons, à cela près, puisque c'est chose faite. Elle se nomme ?

Dorante

Orphise ; et son père, Armédon.

Géronte

Je n'ai jamais ouï ni l'un ni l'autre nom. Mais poursuis.

Dorante

Je la vis presque à mon arrivée. Une âme de rocher ne s'en fût pas sauvée, Tant elle avait d'appas, et tant son oeil vainqueur Par une douce force assujettit mon coeur ! Je cherchai donc chez elle à faire connaissance ; Et les soins obligeants de ma persévérance Surent plaire de sorte à cet objet charmant, Que j'en fus en six mois autant aimé qu'amant. J'en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes ; Et j'étendis si loin mes petites conquêtes, Qu'en son quartier souvent je me coulais sans bruit, Pour causer avec elle une part de la nuit. Un soir que je venais de monter dans sa chambre (Ce fut, s'il m'en souvient, le second de septembre ; Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé), Ce soir même son père en ville avait soupé ; Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle, Ouvre enfin, et d'abord (qu'elle eut d'esprit et d'art ! ) Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard, Dérobe en l'embrassant son désordre à sa vue : Il se sied ; il lui dit qu'il veut la voir pourvue ; Lui propose un parti qu'on lui venait d'offrir. Jugez combien mon coeur avait lors à souffrir ! Par sa réponse adroite elle sut si bien faire, Que sans m'inquiéter elle plut à son père. Ce discours ennuyeux enfin se termina ; Le bonhomme partait quand ma montre sonna ; Et lui, se retournant vers sa fille étonnée : « Depuis quand cette montre ? Et qui vous l'a donnée ? - Acaste, mon cousin, me la vient d'envoyer, Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer, N'ayant point d'horlogers au lieu de sa demeure : Elle a déjà sonné deux fois en un quart d heure. - Donnez-la-moi, dit-il, j'en prendrai mieux le soin. » Alors pour me la prendre elle vient en mon coin : Je la lui donne en main ; mais, voyez ma disgrâce, Avec mon pistolet le cordon s'embarrasse, Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ; Jugez de notre trouble à ce triste hasard. Elle tombe par terre ; et moi, je la crus morte. Le père épouvanté gagne aussitôt la porte ; Il appelle au secours, il crie à l'assassin : Son fils et deux valets me coupent le chemin. Furieux de ma perte, et combattant de rage, Au milieu de tous trois je me faisais passage, Quand un autre malheur de nouveau me perdit ; Mon épée en ma main en trois morceaux rompit. Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise, De sa frayeur première aucunement remise, Sait prendre un temps si juste en son reste d'effroi, Qu'elle pousse la porte et s'enferme avec moi. Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles, Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu'aux escabelles : Nous nous barricadons, et dans ce premier feu, Nous croyons gagner tout à différer un peu. Mais comme à ce rempart l'un et l'autre travaille, D'une chambre voisine on perce la muraille : Alors me voyant pris, il fallut composer.

Géronte

C'est-à-dire en français qu'il fallut l'épouser ?

Dorante

Les siens m'avaient trouvé de nuit seul avec elle, Ils étaient les plus forts, elle me semblait belle, Le scandale était grand, son honneur se perdait ; À ne le faire pas ma tête en répondait ; Ses grands efforts pour moi, son péril, et ses larmes, À mon coeur amoureux étaient de nouveaux charmes : Donc, pour sauver ma vie ainsi que son honneur, Et me mettre avec elle au comble du bonheur, Je changeai d'un seul mot la tempête en bonace, Et fis ce que tout autre aurait fait en ma place. Choisissez maintenant de me voir ou mourir, Ou posséder un bien qu'on ne peut trop chérir.

Géronte

Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses, Et trouve en ton malheur de telles circonstances, Que mon amour t'excuse ; et mon esprit touché Te blâme seulement de l'avoir trop caché.

Dorante

Le peu de bien qu'elle a me faisait vous le taire.

Géronte

Je prends peu garde au bien, afin d'être bon père. Elle est belle, elle est sage, elle sort de bon lieu, Tu l'aimes, elle t'aime ; il me suffit. Adieu : Je vais me dégager du père de Clarice.

Scène 6

Dorante, Cliton

Dorante

Que dis-tu de l'histoire, et de mon artifice ? Le bonhomme en tient-il ? M'en suis-je bien tiré ? Quelque sot en ma place y serait demeuré ; Il eût perdu le temps à gémir et se plaindre, Et malgré son amour, se fût laissé contraindre. Oh ! L'utile secret que mentir à propos !

Cliton

Quoi ? Ce que vous disiez n'est pas vrai ?

Dorante

Pas deux mots ; Et tu ne viens d'ouïr qu'un trait de gentillesse Pour conserver mon âme et mon coeur à Lucrèce.

Cliton

Quoi ? La montre, l'épée, avec le pistolet...

Dorante

Industrie.

Cliton

Obligez, Monsieur, votre valet : Quand vous voudrez jouer de ces grands coups de maître, Donnez-lui quelque signe à les pouvoir connaître ; Quoique bien averti, j'étais dans le panneau.

Dorante

Va, n'appréhende pas d'y tomber de nouveau : Tu seras de mon coeur l'unique secrétaire, Et de tous mes secrets le grand dépositaire.

Cliton

Avec ces qualités j'ose bien espérer Qu'assez malaisément je pourrai m'en parer. Mais parlons de vos feux. Certes cette maîtresse...

Scène 7

Sabine, Dorante, Cliton

Elle lui donne un billet.

Sabine

Lisez ceci, Monsieur.

Dorante

D'où vient-il ?

Sabine

De Lucrèce.

Sabine rentre, et Dorante continue.

Dorante

Dis-lui que j'y viendrai. Doute encore, Cliton, À laquelle des deux appartient ce beau nom. Lucrèce sent sa part des feux qu'elle fait naître, Et me veut cette nuit parler par sa fenêtre. Dis encore que c'est l'autre, ou que tu n'es qu'un sot. Qu'aurait l'autre à m'écrire, à qui je n'ai dit mot ?

Cliton

Monsieur, pour ce sujet n'ayons point de querelle : Cette nuit, à la voix, vous saurez si c'est elle.

Dorante

Coule-toi là dedans, et de quelqu'un des siens Sache subtilement sa famille et ses biens.

Scène 8

Lycas, Dorante

Lycas

Monsieur.

Il continue, après avoir lu tout bas le billet.

Lycas rentre, et Dorante continue seul.

Dorante

Autre billet. J'ignore quelle offense Peut d'Alcippe avec moi rompre l'intelligence ; Mais n'importe, dis-lui que j'irai volontiers. Je te suis. Je revins hier au soir de Poitiers, D'aujourd'hui seulement je produis mon visage, Et j'ai déjà querelle, amour et mariage : Pour un commencement ce n'est point mal trouvé. Vienne encore un procès, et je suis achevé. Se charge qui voudra d'affaires plus pressantes, Plus en nombre à la fois et plus embarrassantes : Je pardonne à qui mieux s'en pourra démêler. Mais allons voir celui qui m'ose quereller.

Acte III

Scène 1

Philiste, Dorante, Alcippe

Philiste

Oui, vous faisiez tous deux en hommes de courage, Et n'aviez l'un ni l'autre aucun désavantage. Je rends grâces au ciel de ce qu'il a permis Que je sois survenu pour vous refaire amis, Et que, la chose égale, ainsi je vous sépare : Mon heur en est extrême, et l'aventure rare.

Dorante

L'aventure est encore bien plus rare pour moi, Qui lui faisais raison sans avoir su de quoi. Mais, Alcippe, à présent tirez-moi hors de peine : Quel sujet aviez-vous de colère ou de haine ? Quelque mauvais rapport m'aurait-il pu noircir ? Dites, que devant lui je vous puisse éclaircir.

Alcippe

Vous le savez assez.

Dorante

Plus je me considère, Moins je découvre en moi ce qui vous peut déplaire.

Alcippe

Eh bien ! Puisqu'il vous faut parler plus clairement, Depuis plus de deux ans j'aime secrètement ; Mon affaire est d'accord, et la chose vaut faite ; Mais pour quelque raison nous la tenons secrète. Cependant à l'objet qui me tient sous sa loi, Et qui sans me trahir ne peut être qu'à moi, Vous avez donné bal, collation, musique ; Et vous n'ignorez pas combien cela me pique, Puisque, pour me jouer un si sensible tour, Vous m'avez à dessein caché votre retour, Et n'avez aujourd'hui quitté votre embuscade Qu'afin de m'en conter l'histoire par bravade. Ce procédé m'étonne, et j'ai lieu de penser Que vous n'avez rien fait qu'afin de m'offenser.

Dorante

Si vous pouviez encore douter de mon courage, Je ne vous guérirais ni d'erreur ni d'ombrage, Et nous nous reverrions, si nous étions rivaux ; Mais comme vous savez tous deux ce que je vaux, Écoutez en deux mots l'histoire démêlée : Celle que cette nuit sur l'eau j'ai régalée N'a pu vous donner lieu de devenir jaloux ; Car elle est mariée, et ne peut être à vous. Depuis peu pour affaire elle est ici venue, Et je ne pense pas qu'elle vous soit connue.

Alcippe

Je suis ravi, Dorante, en cette occasion, De voir finir sitôt notre division.

Dorante

Alcippe, une autre fois donnez moins de croyance Aux premiers mouvements de votre défiance ; Jusqu'à mieux savoir tout sachez vous retenir, Et ne commencez plus par où l'on doit finir. Adieu : je suis à vous.

Scène 2

Philiste, Alcippe

Philiste

Ce coeur encore soupire !

Alcippe

Hélas ! Je sors d'un mal pour tomber dans un pire. Cette collation, qui l'aura pu donner ? À qui puis-je m'en prendre ? Et que m'imaginer ?

Philiste

Que l'ardeur de Clarice est égale à vos flammes. Cette galanterie était pour d'autres dames. L'erreur de votre page a causé votre ennui ; S'étant trompé lui-même, il vous trompe après lui. J'ai tout su de lui-même et des gens de Lucrèce. Il avait vu chez elle entrer votre maîtresse ; Mais il n'avait pas vu qu'Hippolyte et Daphné Ce jour-là, par hasard, chez elle avaient dîné. Il les en voit sortir, mais à coiffe abattue, Et sans les approcher il suit de rue en rue ; Aux couleurs, au carrosse, il ne doute de rien ; Tout était à Lucrèce, et le dupe si bien, Que prenant ces beautés pour Lucrèce et Clarice, Il rend à votre amour un très mauvais service. Il les voit donc aller jusques au bord de l'eau, Descendre de carrosse, entrer dans un bateau ; Il voit porter des plats, entend quelque musique (À ce que l'on m'a dit, assez mélancolique). Mais cessez d'en avoir l'esprit inquiété ; Car enfin le carrosse avait été prêté : L'avis se trouve faux ; et ces deux autres belles Avaient en plein repos passé la nuit chez elles.

Alcippe

Quel malheur est le mien ! Ainsi donc sans sujet J'ai fait ce grand vacarme à ce charmant objet ?

Philiste

Je ferai votre paix. Mais sachez autre chose : Celui qui de ce trouble est la seconde cause, Dorante, qui tantôt nous en a tant conté De son festin superbe et sur l'heure apprêté, Lui qui depuis un mois nous cachant sa venue, La nuit, incognito, visite une inconnue, Il vint hier de Poitiers, et sans faire aucun bruit, Chez lui paisiblement a dormi toute nuit.

Alcippe

Quoi ! Sa collation...

Philiste

N'est rien qu'un pur mensonge ; Ou, quand il l'a donnée, il l'a donnée en songe.

Alcippe

Dorante, en ce combat si peu prémédité, M'a fait voir trop de coeur pour tant de lâcheté. La valeur n'apprend point la fourbe en son école : Tout homme de courage est homme de parole ; À des vices si bas il ne peut consentir, Et fuit plus que la mort la honte de mentir. Cela n'est point.

Philiste

Dorante, à ce que je présume, Est vaillant par nature et menteur par coutume. Ayez sur ce sujet moins d'incrédulité, Et vous-même admirez notre simplicité : À nous laisser duper nous sommes bien novices. Une collation servie à six services, Quatre concerts entiers, tant de plats, tant de feux, Tout cela cependant prêt en une heure ou deux, Comme si l'appareil d'une telle cuisine Fût descendu du ciel dedans quelque machine. Quiconque le peut croire ainsi que vous et moi, S'il a manque de sens, n'a pas manque de foi. Pour moi, je voyais bien que tout ce badinage Répondait assez mal aux remarques du page ; Mais vous ?

Alcippe

La jalousie aveugle un coeur atteint, Et sans examiner, croit tout ce qu'elle craint. Mais laissons là Dorante avec son audace ; Allons trouver Clarice et lui demander grâce : Elle pouvait tantôt m'entendre sans rougir.

Philiste

Attendez à demain et me laissez agir : Je veux par ce récit vous préparer la voie, Dissiper sa colère et lui rendre sa joie. Ne vous exposez point, pour gagner un moment, Aux premières chaleurs de son ressentiment.

Alcippe

Si du jour cri s'enfuit la lumière est fidèle, Je pense l'entrevoir avec son Isabelle. Je suivrai tes conseils, et fuirai son courroux Jusqu'à ce qu'elle ait ri de m'avoir vu jaloux.

Scène 3

Clarice, Isabelle

Clarice

Isabelle, il est temps, allons trouver Lucrèce.

Isabelle

Il n'est pas encore tard, et rien ne vous en presse. Vous avez un pouvoir bien grand sur son esprit : À peine ai-je parlé, qu'elle a sur l'heure écrit.

Clarice

Clarice à la servir ne serait pas moins prompte. Mais dis, par sa fenêtre as-tu bien vu Géronte ? Et sais-tu que ce fils qu'il m'avait tant vanté Est ce même inconnu qui m'en a tant conté ?

Isabelle

À Lucrèce avec moi je l'ai fait reconnaître ; Et sitôt que Géronte a voulu disparaître, Le voyant resté seul avec un vieux valet, Sabine à nos yeux même a rendu le billet. Vous parlerez à lui.

Clarice

Qu'il est fourbe, Isabelle.

Isabelle

Eh bien ! Cette pratique est-elle si nouvelle ? Dorante est-il le seul qui, de jeune écolier, Pour être mieux reçu s'érige en cavalier ? Que j'en sais comme lui qui parlent d'Allemagne, Et si l'on veut les croire, ont vu chaque campagne ; Sur chaque occasion tranchent des entendus, Content quelque défaite, et des chevaux perdus ; Qui dans une gazette apprenant ce langage, S'ils sortent de Paris, ne vont qu'à leur village, Et se donnent ici pour témoins approuvés De tous ces grands combats qu'ils ont lus ou rêvés ! Il aura cru sans doute, ou je suis fort trompée, Que les filles de coeur aiment les gens d'épée ; Et vous prenant pour telle, il a jugé soudain Qu'une plume au chapeau vous plaît mieux qu'à la main. Ainsi donc, pour vous plaire, il a voulu paraître, Non pas pour ce qu'il est, mais pour ce qu'il veut être, Et s'est osé promettre un traitement plus doux Dans la condition qu'il veut prendre pour vous.

Clarice

En matière de fourbe il est maître, il y pipe ; Après m'avoir dupée, il dupe encore Alcippe. Ce malheureux jaloux s'est blessé le cerveau D'un festin qu'hier au soir il m'a donné sur l'eau (Juge un peu si la pièce a la moindre apparence). Alcippe cependant m'accuse d'inconstance, Me fait une querelle où je ne comprends rien. J'ai, dit-il, toute nuit souffert son entretien ; Il me parle de bal, de danse, de musique, D'une collation superbe et magnifique, Servie à tant de plats, tant de fois redoublés, Que j'en ai la cervelle et les esprits troublés.

Isabelle

Reconnaissez par là que Dorante vous aime, Et que dans son amour son adresse est extrême ; Il aura su qu'Alcippe était bien avec vous, Et pour l'en éloigner il l'a rendu jaloux. Soudain à cet effort il en a joint un autre : Il a fait que son père est venu voir le vôtre. Un amant peut-il mieux agir en un moment Que de gagner un père et brouiller l'autre amant ? Votre père l'agrée, et le sien vous souhaite ; Il vous aime, il vous plaît : c'est une affaire faite.

Clarice

Elle est faite, de vrai, ce qu'elle se fera.

Isabelle

Quoi ? Votre coeur se change, et désobéira ?

Clarice

Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures. Explique, si tu peux, encore ses impostures : Il était marié sans que l'on en sût rien ; Et son père a repris sa parole du mien, Fort triste de visage et fort confus dans l'âme.

Isabelle

Ah ! Je dis à mon tour : « Qu'il est fourbe, Madame ! » C'est bien aimer la fourbe, et l'avoir bien en main, Que de prendre plaisir à fourber sans dessein ; Car pour moi, plus j'y songe, et moins je puis comprendre Quel fruit auprès de vous il en ose prétendre. Mais qu'allez-vous donc faire ? Et pourquoi lui parler ? Est-ce à dessein d'en rire, ou de le quereller ?

Clarice

Je prendrai du plaisir du moins à le confondre.

Isabelle

J'en prendrais davantage à le laisser morfondre.

Clarice

Je veux l'entretenir par curiosité. Mais j'entrevois quelqu'un dans cette obscurité, Et si c'était lui-même, il pourrait me connaître : Entrons donc chez Lucrèce, allons à sa fenêtre, Puisque c'est sous son nom que je lui dois parler. Mon jaloux, après tout, sera mon pis aller : Si sa mauvaise humeur déjà n'est apaisée, Sachant ce que je sais, la chose est fort aisée.

Scène 4

Dorante, Cliton

Dorante

Voici l'heure et le lieu que marque le billet.

Cliton

J'ai su tout ce détail d'un ancien valet : Son père est de la robe, et n'a qu'elle de fille ; Je vous ai dit son bien, son âge, et sa famille. Mais, Monsieur, ce serait pour me bien divertir, Si comme vous Lucrèce excellait à mentir : Le divertissement serait rare, ou je meure ! Et je voudrais qu'elle eût ce talent pour une heure ; Qu'elle pût un moment vous piper en votre art, Rendre conte pour conte, et martre pour renard : D'un et d'autre côté j'en entendrais de bonnes.

Dorante

Le ciel fait cette grâce à fort peu de personnes : Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins, Ne se brouiller jamais, et rougir encore moins. Mais la fenêtre s'ouvre, approchons.

Scène 5

Clarice, Isabelle, Lucrèce, Dorante, Cliton

Isabelle descend de la fenêtre et ne se montre plus.

Clarice

Isabelle, Durant notre entretien demeure en sentinelle.

Isabelle

Lorsque votre vieillard sera prêt à sortir, Je ne manquerai pas de vous en avertir.

Lucrèce

Il conte assez au long ton histoire à mon père. Mais parle sous mon nom, c'est à moi de me taire.

Clarice

Êtes-vous là, Dorante ?

Dorante

Oui, Madame, c'est moi, Qui veux vivre et mourir sous votre seule loi.

Lucrèce

Sa fleurette pour toi prend encore même style.

Clarice

Il devrait s'épargner cette gêne inutile. Mais m'aurait-il déjà reconnue à la voix ?

Cliton

C'est elle ; et je me rends, Monsieur, à cette fois.

Dorante

Oui, c'est moi qui voudrais effacer de ma vie Les jours que j'ai vécu sans vous avoir servie. Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux ! C'est ou ne vivre point, ou vivre malheureux ; C'est une longue mort ; et pour moi, je confesse Que pour vivre il faut être esclave de Lucrèce.

Clarice

Chère amie, il en conte à chacune à son tour.

Lucrèce

Il aime à promener sa fourbe et son amour.

Dorante

À vos commandements j'apporte donc ma vie, Trop heureux si pour vous elle m'était ravie ! Disposez-en, Madame, et me dites en quoi Vous avez résolu de vous servir de moi.

Clarice

Je vous voulais tantôt proposer quelque chose ; Mais il n'est plus besoin que je vous la propose, Car elle est impossible.

Dorante

Impossible ! Ah ! Pour vous Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.

Clarice

Jusqu'à vous marier, quand je sais que vous l'êtes ?

Dorante

Moi, marié ! Ce sont pièces qu'on vous a faites ; Quiconque vous l'a dit s'est voulu divertir.

Clarice

Est-il un plus grand fourbe ?

Lucrèce

Il ne sait que mentir.

Dorante

Je ne le fus jamais ; et si par cette voie On pense...

Clarice

Et vous pensez encore que je vous croie ?

Dorante

Que le foudre à vos yeux m'écrase, si je mens !

Clarice

Un menteur est toujours prodigue de serments.

Dorante

Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée Qui sur ce faux rapport puisse être balancée, Cessez d'être en balance et de vous défier De ce qu'il m'est aisé de vous justifier.

Clarice

On dirait qu'il dit vrai, tant son effronterie Avec naïveté pousse une menterie.

Dorante

Pour vous ôter de doute, agréez que demain En qualité d'époux je vous donne la main.

Clarice

Eh ! Vous la donneriez en un jour à deux mille.

Dorante

Certes, vous m'allez mettre en crédit par la ville, Mais en crédit si grand, que j'en crains les jaloux.

Clarice

C'est tout ce que mérite un homme tel que vous, Un homme qui se dit un grand foudre de guerre, Et n'en a vu qu'à coups d'écritoire ou de verre ; Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour, Que depuis une année il fait ici sa cour ; Qui donne toute nuit festin, musique et danse, Bien qu'il l'ait dans son lit passée en tout silence ; Qui se dit marié, puis soudain s'en dédit : Sa méthode est jolie à se mettre en crédit ! Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu'on le nomme.

Cliton

Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.

À Clarice.

Dorante

Ne t'épouvante point, tout vient en sa saison. De ces inventions chacune a sa raison : Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente ; Mais à présent je passe à la plus importante : J'ai donc feint cet hymen (pourquoi désavouer Ce qui vous forcera vous-même à me louer ? ) ; Je l'ai feint, et ma feinte à vos mépris m'expose ; Mais si de ces détours vous seule étiez la cause ?

Clarice

Moi ?

Dorante

Vous. Écoutez-moi. Ne pouvant consentir...

Cliton

De grâce, dites-moi si vous allez mentir.

Dorante

Ah ! Je t'arracherai cette langue importune. Donc, comme à vous servir j'attache ma fortune, L'amour que j'ai pour vous ne pouvant consentir Qu'un père à d'autres lois voulût m'assujettir...

Clarice

Il fait pièce nouvelle, écoutons.

Dorante

Cette adresse A conservé mon âme à la belle Lucrèce ; Et par ce mariage au besoin inventé, J'ai su rompre celui qu'on m'avait apprêté. Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes, Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes ; Mais louez-moi du moins d'aimer si puissamment, Et joignez à ces noms celui de votre amant. Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres ; J'évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres ; Et libre pour entrer en des liens si doux, Je me fais marié pour toute autre que vous.

Clarice

Votre flamme en naissant a trop de violence, Et me laisse toujours en juste défiance. Le moyen que mes yeux eussent de tels appas Pour qui m'a si peu vue et ne me connaît pas ?

Dorante

Je ne vous connais pas ! Vous n'avez plus de mère ; Périandre est le nom de monsieur votre père ; Il est homme de robe, adroit et retenu ; Dix mille écus de rente en font le revenu ; Vous perdîtes un frère aux guerres d'Italie ; Vous aviez une soeur qui s'appelait Julie. Vous connais-je à présent ? Dites encore que non.

Clarice

Cousine, il te connaît, et t'en veut tout de bon.

Lucrèce

Plût à Dieu !

À Dorante.

Clarice

Découvrons le fond de l'artifice. J'avais voulu tantôt vous parler de Clarice, Quelqu'un de vos amis m'en est venu prier. Dites-moi, seriez-vous pour elle à marier ?

Dorante

Par cette question n'éprouvez plus ma flamme. Je vous ai trop fait voir jusqu'au fond de mon âme, Et vous ne pouvez plus désormais ignorer Que j'ai feint cet hymen afin de m'en parer. Je n'ai ni feux ni voeux que pour votre service, Et ne puis plus avoir que mépris pour Clarice.

Clarice

Vous êtes, à vrai dire, un peu bien dégoûté : Clarice est de maison, et n'est pas sans beauté ; Si Lucrèce à vos yeux paraît un peu plus belle, De bien mieux faits que vous se contenteraient d'elle.

Dorante

Oui, mais un grand défaut ternit tous ses appas.

Clarice

Quel est-il, ce défaut ?

Dorante

Elle ne me plaît pas ; Et plutôt que l'hymen avec elle me lie, Je serai marié, si l'on veut, en Turquie.

Clarice

Aujourd'hui cependant on m'a dit qu'en plein jour Vous lui serriez la main, et lui parliez d'amour.

Dorante

Quelqu'un auprès de vous m'a fait cette imposture.

Clarice

Écoutez l'imposteur ; c'est hasard s'il n'en jure.

Dorante

Que du ciel...

Clarice

L'ai-je dit ?

Dorante

J'éprouve le courroux Si j'ai parlé, Lucrèce, à personne qu'à vous !

Clarice

Je ne puis plus souffrir une telle impudence, Après ce que j'ai vu moi-même en ma présence : Vous couchez d'imposture, et vous osez jurer, Comme si je pouvais vous croire, ou l'endurer ! Adieu : retirez-vous, et croyez, je vous prie, Que souvent je m'égaye ainsi par raillerie, Et que pour me donner des passe-temps si doux, J'ai donné cette baie à bien d'autres qu'à vous.

Scène 6

Cliton, Dorante

Cliton

Eh bien ! Vous le voyez, l'histoire est découverte.

Dorante

Ah ! Cliton, je me trouve à deux doigts de ma perte.

Cliton

Vous en avez sans doute un plus heureux succès, Et vous avez gagné chez elle un grand accès ; Mais je suis ce fâcheux qui nuis par ma présence, Et vous fais sous ces mots être d'intelligence.

Dorante

Peut-être. Qu'en crois-tu ?

Cliton

Le peut-être est gaillard.

Dorante

Penses-tu qu'après tout j'en quitte encore ma part, Et tienne tout perdu pour un peu de traverse ?

Cliton

Si jamais cette part tombait dans le commerce, Et qu'il vous vînt marchand pour ce trésor caché, Je vous conseillerais d'en faire bon marché.

Dorante

Mais pourquoi si peu croire un feu si véritable ?

Cliton

À chaque bout de champ vous mentez comme un diable.

Dorante

Je disais vérité.

Cliton

Quand un menteur la dit, En passant par sa bouche elle perd son crédit.

Dorante

Il faut donc essayer si par quelque autre bouche Elle pourra trouver un accueil moins farouche. Allons sur le chevet rêver quelque moyen D'avoir de l'incrédule un plus doux entretien. Souvent leur belle humeur suit le cours de la lune : Telle rend des mépris qui veut qu'on l'importune ; Et de quelques effets que les siens soient suivis, Il sera demain jour, et la nuit porte avis.

Acte IV

Scène 1

Cliton, Dorante

Cliton

Mais, Monsieur, pensez-vous qu'il soit jour chez Lucrèce ? Pour sortir si matin elle a trop de paresse.

Dorante

On trouve bien souvent plus qu'on ne croit trouver, Et ce lieu pour ma flamme est plus propre à rêver : J'en puis voir sa fenêtre, et de sa chère idée Mon âme à cet aspect sera mieux possédée.

Cliton

À propos de rêver, n'avez-vous rien trouvé Pour servir de remède au désordre arrivé ?

Dorante

Je me suis souvenu d'un secret que toi-même Me donnais hier pour grand, pour rare, pour suprême : Un amant obtient tout quand il est libéral.

Cliton

Le secret est fort beau, mais vous l'appliquez mal : Il ne fait réussir qu'auprès d'une coquette.

Dorante

Je sais ce qu'est Lucrèce, elle est sage et discrète ; À lui faire présent mes efforts seraient vains : Elle a le coeur trop bon ; mais ses gens ont des mains ; Et bien que sur ce point elle les désavoue, Avec un tel secret leur langue se dénoue : Ils parlent, et souvent on les daigne écouter. À tel prix que ce soit, il m'en faut acheter. Si celle-ci venait qui m'a rendu sa lettre, Après ce qu'elle a fait j'ose tout m'en promettre ; Et ce sera hasard si sans beaucoup d'effort Je ne trouve moyen de lui payer le port.

Cliton

Certes vous dites vrai, j'en juge par moi-même : Ce n'est point mon humeur de refuser qui m'aime ; Et comme c'est m'aimer que me faire présent, Je suis toujours alors d'un esprit complaisant.

Dorante

Il est beaucoup d'humeurs pareilles à la tienne.

Cliton

Mais, Monsieur, attendant que Sabine survienne, Et que sur son esprit vos dons fassent vertu, Il court quelque bruit sourd qu'Alcippe s'est battu.

Dorante

Contre qui ?

Cliton

L'on ne sait ; mais ce confus murmure D'un air pareil au vôtre à peu près le figure ; Et si de tout le jour je vous avais quitté, Je vous soupçonnerais de cette nouveauté.

Dorante

Tu ne me quittas point pour entrer chez Lucrèce ?

Cliton

Ah ! Monsieur, m'auriez-vous joué ce tour d'adresse ?

Dorante

Nous nous battîmes hier, et j'avais fait serment De ne parler jamais de cet événement ; Mais à toi, de mon coeur l'unique secrétaire, À toi, de mes secrets le grand dépositaire, Je ne cèlerai rien, puisque je l'ai promis. Depuis cinq ou six mois nous étions ennemis : Il passa par Poitiers, où nous prîmes querelle ; Et comme on nous fit lors une paix telle quelle, Nous sûmes l'un à l'autre en secret protester Qu'à la première vue il en faudrait tâter. Hier nous nous rencontrons ; cette ardeur se réveille, Fait de notre embrassade un appel à l'oreille ; Je me défais de toi, j'y cours, je le rejoins, Nous vidons sur le pré l'affaire sans témoins ; Et le perçant à jour de deux coups d'estocade Je le mets hors d'état d'être jamais malade : Il tombe dans son sang.

Cliton

À ce compte il est mort ?

Dorante

Je le laissai pour tel.

Cliton

Certes, je plains son sort : Il était honnête homme ; et le ciel ne déploie...

Scène 2

Alcippe, Dorante, Cliton

Alcippe

Je te veux, cher ami, faire part de ma joie. Je suis heureux : mon père...

Dorante

Eh bien ?

Alcippe

Vient d'arriver.

Cliton

Cette place pour vous est commode à rêver.

Dorante

Ta joie est peu commune, et pour revoir un père Un tel homme que nous ne se réjouit guère.

Alcippe

Un esprit que la joie entièrement saisit Présume qu'on l'entend au moindre mot qu'il dit. Sache donc que je touche à l'heureuse journée Qui doit avec Clarice unir ma destinée : On attendait mon père afin de tout signer.

Dorante

C'est ce que mon esprit ne pouvait deviner ; Mais je m'en réjouis, tu vas entrer chez elle ?

Alcippe

Oui, je lui vais porter cette heureuse nouvelle ; Et je t'en ai voulu faire part en passant.

Dorante

Tu t'acquiers d'autant plus un coeur reconnaissant. Enfin donc ton amour ne craint plus de disgrâce ?

Alcippe

Cependant qu'au logis mon père se délasse, J'ai voulu par devoir prendre l'heure du sien.

Cliton

Les gens que vous tuez se portent assez bien.

Alcippe

Je n'ai de part ni d'autre aucune défiance. Excuse d'un amant la juste impatience : Adieu.

Dorante

Le ciel te donne un hymen sans souci !

Scène 3

Cliton, Dorante

Cliton

Il est mort ! Quoi ? Monsieur, vous m'en donnez aussi, À moi, de votre coeur l'unique secrétaire, À moi, de vos secrets le grand dépositaire ! Avec ces qualités j'avais lieu d'espérer Qu'assez malaisément je pourrais m'en parer.

Dorante

Quoi ! Mon combat te semble un conte imaginaire ?

Cliton

Je croirai tout, Monsieur, pour ne vous pas déplaire ; Mais vous en contez tant, à toute heure, en tous lieux, Qu'il faut bien de l'esprit avec vous, et bons yeux. More, juif ou chrétien, vous n'épargnez personne.

Dorante

Alcippe te surprend, sa guérison t'étonne ! L'état où je le mis était fort périlleux ; Mais il est à présent des secrets merveilleux : Ne t'a-t-on point parlé d'une source de vie Que nomment nos guerriers poudre de sympathie ? On en voit tous les jours des effets étonnants.

Cliton

Encor ne sont-ils pas du tout si surprenants ; Et je n'ai point appris qu'elle eût tant d'efficace, Qu'un homme que pour mort on laisse sur la place, Qu'on a de deux grands coups percé de part en part, Soit dès le lendemain si frais et si gaillard.

Dorante

La poudre que tu dis n'est que de la commune, On n'en fait plus de cas ; mais, Cliton, j'en sais une Qui rappelle sitôt des portes du trépas, Qu'en moins d'un tournemain on ne s'en souvient pas ; Quiconque la sait faire a de grands avantages.

Cliton

Donnez m'en le secret, et je vous sers sans gages.

Dorante

Je te le donnerais, et tu serais heureux ; Mais le secret consiste en quelques mots hébreux, Qui tous à prononcer sont si fort difficiles, Que ce seraient pour toi des trésors inutiles.

Cliton

Vous savez donc l'hébreu ?

Dorante

L'hébreu ? Parfaitement : J'ai dix langues, Cliton, à mon commandement.

Cliton

Vous auriez bien besoin de dix des mieux nourries, Pour fournir tour à tour à tant de menteries ; Vous les hachez menu comme chair à pâtés. Vous avez tout le corps bien plein de vérités, Il n'en sort jamais une.

Dorante

Ah ! Cervelle ignorante ! Mais mon père survient.

Scène 4

Géronte, Dorante, Cliton

Géronte

Je vous cherchais, Dorante.

Dorante

Je ne vous cherchais pas, moi. Que mal à propos Son abord importun vient troubler mon repos ! Et qu'un père incommode un homme de mon âge !

Géronte

Vu l'étroite union que fait le mariage, J'estime qu'en effet c'est n'y consentir point, Que laisser désunis ceux que le ciel a joint. La raison le défend, et je sens dans mon âme Un violent désir de voir ici ta femme. J'écris donc à son père ; écris-lui comme moi : Je lui mande qu'après ce que j'ai su de toi, Je me tiens trop heureux qu'une si belle fille, Si sage, et si bien née, entre dans ma famille. J'ajoute à ce discours que je brûle de voir Celle qui de mes ans devient l'unique espoir ; Que pour me l'amener tu t'en vas en personne ; Car enfin il le faut, et le devoir l'ordonne : N'envoyer qu'un valet sentirait son mépris.

Dorante

De vos civilités il sera bien surpris, Et pour moi, je suis prêt ; mais je perdrai ma peine : Il ne souffrira pas encore qu'on vous l'amène ; Elle est grosse.

Géronte

Elle est grosse !

Dorante

Et de plus de six mois.

Géronte

Que de ravissements je sens à cette fois !

Dorante

Vous ne voudriez pas hasarder sa grossesse ?

Géronte

Non, j'aurai patience autant que d'allégresse ; Pour hasarder ce gage il m'est trop précieux. À ce coup ma prière a pénétré les cieux : Je pense en le voyant que je mourrai de joie. Adieu : je vais changer la lettre que j'envoie, En écrire à son père un nouveau compliment, Le prier d'avoir soin de son accouchement, Comme du seul espoir où mon bonheur se fonde.

Dorante

Le bonhomme s'en va le plus content du monde.

Géronte

Écris-lui comme moi.

Dorante

Je n'y manquerai pas. Qu'il est bon !

Cliton

Taisez-vous, il revient sur ses pas.

Géronte

Il ne me souvient plus du nom de ton beau-père. Comment s'appelle-t-il ?

Dorante

Il n'est pas nécessaire ; Sans que vous vous donniez ces soucis superflus, En fermant le paquet j'écrirai le dessus.

Géronte

Étant tout d'une main, il sera plus honnête.

Dorante

Ne lui pourrai-je ôter ce souci de la tête ? Votre main ou la mienne, il n'importe des deux.

Géronte

Ces nobles de province y sont un peu fâcheux.

Dorante

Son père sait la Cour.

Géronte

Ne me fais plus attendre, Dis-moi...

Dorante

Que lui dirai-je ?

Géronte

Il s'appelle ?

Dorante

Pyrandre.

Géronte

Pyrandre ! Tu m'as dit tantôt un autre nom : C'était, je m'en souviens, oui, c'était Armédon.

Dorante

Oui, c'est là son nom propre, et l'autre d'une terre ; Il portait ce dernier quand il fut à la guerre, Et se sert si souvent de l'un et l'autre nom, Que tantôt c'est Pyrandre, et tantôt Armédon.

Géronte

C'est un abus commun qu'autorise l'usage, Et j'en usais ainsi du temps de mon jeune âge. Adieu : je vais écrire.

Scène 5

Dorante, Cliton

Dorante

Enfin j'en suis sorti.

Cliton

Il faut bonne mémoire après qu'on a menti.

Dorante

L'esprit a secouru le défaut de mémoire.

Cliton

Mais on éclaircira bientôt toute l'histoire. Après ce mauvais pas où vous avez bronché, Le reste encore longtemps ne peut être caché : On le sait chez Lucrèce, et chez cette Clarice, Qui d'un mépris si grand piquée avec justice, Dans son ressentiment prendra l'occasion De vous couvrir de honte et de confusion.

Dorante

Ta crainte est bien fondée, et puisque le temps presse, Il faut tâcher en hâte à m'engager Lucrèce. Voici tout à propos ce que j'ai souhaité.

Scène 6

Dorante, Sabine, Cliton

Dorante

Chère amie, hier au soir j'étais si transporté, Qu'en ce ravissement je ne pus me permettre De bien penser à toi quand j'eus lu cette lettre ; Mais tu n'y perdras rien, et voici pour le port.

Sabine

Ne croyez pas, Monsieur...

Dorante

Tiens.

Sabine

Vous me faites tort. Je ne suis pas de...

Dorante

Prends.

Sabine

Eh ! Monsieur.

Dorante

Prends, te dis-je : Je ne suis point ingrat alors que l'on m'oblige ; Dépêche, tends la main.

Cliton

Qu'elle y fait de façons ! Je lui veux par pitié donner quelques leçons. Chère amie, entre nous, toutes tes révérences En ces occasions ne sont qu'impertinences ; Si ce n'est assez d'une, ouvre toutes les deux : Le métier que tu fais ne veut point de honteux. Sans te piquer d'honneur, crois qu'il n'est que de prendre, Et que tenir vaut mieux mille fois que d'attendre. Cette pluie est fort douce ; et quand j'en vois pleuvoir, J'ouvrirais jusqu'au coeur pour la mieux recevoir. On prend à toutes mains dans le siècle où nous sommes, Et refuser n'est plus le vice des grands hommes. Retiens bien ma doctrine ; et pour faire amitié, Si tu veux, avec toi je serai de moitié.

Sabine

Cet article est de trop.

Dorante

Vois-tu, je me propose De faire avec le temps pour toi toute autre chose. Mais comme j'ai reçu cette lettre de toi, En voudrais-tu donner la réponse pour moi ?

Sabine

Je la donnerai bien, mais je n'ose vous dire Que ma maîtresse daigne ou la prendre, ou la lire : J'y ferai mon effort.

Cliton

Voyez, elle se rend Plus douce qu'une épouse, et plus souple qu'un gant.

Dorante

Le secret a joué. Présente-la, n'importe ; Elle n'a pas pour moi d'aversion si forte. Je reviens dans une heure en apprendre l'effet.

Sabine

Je vous conterai lors tout ce que j'aurai fait.

Scène 7

Cliton, Sabine

Cliton

Tu vois que les effets préviennent les paroles ; C'est un homme qui fait litière de pistoles ; Mais comme auprès de lui je puis beaucoup pour toi...

Sabine

Fais tomber de la pluie, et laisse faire à moi.

Cliton

Tu viens d'entrer en goût.

Sabine

Avec mes révérences, Je ne suis pas encor si dupe que tu penses. Je sais bien mon métier, et ma simplicité Joue aussi bien son jeu que ton avidité.

Cliton

Si tu sais ton métier, dis-moi quelle espérance Doit obstiner mon maître à la persévérance. Sera-t-elle insensible ? En viendrons-nous à bout ?

Sabine

Puisqu'il est si brave homme, il faut te dire tout. Pour te désabuser, sache donc que Lucrèce N'est rien moins qu'insensible à l'ardeur qui le presse ; Durant toute la nuit elle n'a point dormi ; Et si je ne me trompe, elle l'aime à demi.

Cliton

Mais sur quel privilège est-ce qu'elle se fonde, Quand elle aime à demi, de maltraiter le monde ? Il n'en a cette nuit reçu que des mépris. Chère amie, après tout, mon maître vaut son prix. Ces amours à demi sont d'une étrange espèce ; Et s'il voulait me croire, il quitterait Lucrèce.

Sabine

Qu'il ne se hâte point, on l'aime assurément.

Cliton

Mais on le lui témoigne un peu bien rudement ; Et je ne vis jamais de méthodes pareilles.

Sabine

Elle tient, comme on dit, le loup par les oreilles ; Elle l'aime, et son coeur n'y saurait consentir, Parce que d'ordinaire il ne fait que mentir. Hier même elle le vit dedans les Tuileries, Où tout ce qu'il conta n'était que menteries. Il en a fait autant depuis à deux ou trois.

Cliton

Les menteurs les plus grands disent vrai quelquefois.

Sabine

Elle a lieu de douter et d'être en défiance.

Cliton

Qu'elle donne à ses feux un peu plus de croyance : Il n'a fait toute nuit que soupirer d'ennui.

Sabine

Peut-être que tu mens aussi bien comme lui.

Cliton

Je suis homme d'honneur ; tu me fais injustice.

Sabine

Mais dis-moi, sais-tu bien qu'il n'aime plus Clarice ?

Cliton

Il ne l'aima jamais.

Sabine

Pour certain ?

Cliton

Pour certain.

Sabine

Qu'il ne craigne donc plus de soupirer en vain. Aussitôt que Lucrèce a pu le reconnaître, Elle a voulu qu'exprès je me sois fait paraître, Pour voir si par hasard il ne me dirait rien ; Et s'il l'aime en effet, tout le reste ira bien. Va-t'en ; et sans te mettre en peine de m'instruire, Crois que je lui dirai tout ce qu'il lui faut dire.

Cliton

Adieu : de ton côté si tu fais ton devoir, Tu dois croire du mien que je ferai pleuvoir.

Scène 8

Sabine, Lucrèce

Sabine

Que je vais bientôt voir une fille contente ! Mais la voici déjà ; qu'elle est impatiente ! Comme elle a les yeux fins, elle a vu le poulet.

Lucrèce

Eh bien ! Que t'ont conté le maître et le valet ?

Sabine

Le maître et le valet m'ont dit la même chose. Le maître est tout à vous, et voici de sa prose.

Lucrèce

Dorante avec chaleur fait le passionné ; Mais le fourbe qu'il est nous en a trop donné, Et je ne suis pas fille à croire ses paroles.

Sabine

Je ne les crois non plus ; mais j'en crois ses pistoles.

Lucrèce

Il t'a donc fait présent ?

Sabine

Voyez.

Lucrèce

Et tu l'as pris ?

Sabine

Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits, Et vous mieux témoigner ses flammes véritables, J'en ai pris les témoins les plus indubitables ; Et je remets, Madame, au jugement de tous Si qui donne à vos gens est sans amour pour vous, Et si ce traitement marque une âme commune.

Lucrèce

Je ne m'oppose pas à ta bonne fortune ; Mais comme en l'acceptant tu sors de ton devoir, Du moins une autre fois ne m'en fais rien savoir.

Sabine

Mais à ce libéral que pourrai-je promettre ?

Lucrèce

Dis-lui que sans la voir, j'ai déchiré sa lettre.

Sabine

Ô ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous !

Lucrèce

Mêles-y de ta part deux ou trois mots plus doux ; Conte-lui dextrement le naturel des femmes ; Dis-lui qu'avec le temps on amollit leurs âmes ; Et l'avertis surtout des heures et des lieux Où par rencontre il peut se montrer à mes yeux. Parce qu'il est grand fourbe, il faut que je m'assure.

Sabine

Ah ! Si vous connaissiez les peines qu'il endure, Vous ne douteriez plus si son coeur est atteint ; Toute nuit il soupire, il gémit, il se plaint.

Lucrèce

Pour apaiser les maux que cause cette plainte, Donne-lui de l'espoir avec beaucoup de crainte ; Et sache entre les deux toujours le modérer, Sans m'engager à lui ni le désespérer.

Scène 9

Clarice, Lucrèce, Sabine

Clarice

Il t'en veut tout de bon, et m'en voilà défaite ; Mais je souffre aisément la perte que j'ai faite : Alcippe la répare, et son père est ici.

Lucrèce

Te voilà donc bientôt quitte d'un grand souci ?

Clarice

M'en voilà bientôt quitte ; et toi, te voilà prête À t'enrichir bientôt d'une étrange conquête. Tu sais ce qu'il m'a dit.

Sabine

S'il vous mentait alors, À présent il dit vrai ; j'en réponds corps pour corps.

Clarice

Peut-être qu'il le dit ; mais c'est un grand peut-être.

Lucrèce

Dorante est un grand fourbe, et nous l'a fait connaître ; Mais s'il continuait encore à m'en conter, Peut-être avec le temps il me ferait douter.

Clarice

Si tu l'aimes, du moins, étant bien avertie, Prends bien garde à ton fait, et fais bien ta partie.

Lucrèce

C'en est trop ; et tu dois seulement présumer Que je penche à le croire, et non pas à l'aimer.

Clarice

De le croire à l'aimer la distance est petite : Qui fait croire ses feux fait croire son mérite ; Ces deux points en amour se suivent de si près, Que qui se croit aimée aime bientôt après.

Lucrèce

La curiosité souvent dans quelques âmes Produit le même effet que produiraient des flammes.

Clarice

Je suis prête à le croire afin de t'obliger.

Sabine

Vous me feriez ici toutes deux enrager. Voyez, qu'il est besoin de tout ce badinage ! Faites moins la sucrée, et changez de langage, Ou vous n'en casserez, ma foi, que d'une dent.

Lucrèce

Laissons là cette folle, et dis-moi cependant, Quand nous le vîmes hier dedans les Tuileries, Qu'il te conta d'abord tant de galanteries, Il fut, ou je me trompe, assez bien écouté. Était-ce amour alors, ou curiosité ?

Clarice

Curiosité pure, avec dessein de rire De tous les compliments qu'il aurait pu me dire.

Lucrèce

Je fais de ce billet même chose à mon tour ; Je l'ai pris, je l'ai lu, mais le tout sans amour : Curiosité pure, avec dessein de rire De tous les compliments qu'il aurait pu m'écrire.

Clarice

Ce sont deux que de lire, et d'avoir écouté : L'un est grande faveur ; l'autre, civilité ; Mais trouves-y ton compte, et j'en serai ravie ; En l'état où je suis j'en parle sans envie.

Lucrèce

Sabine lui dira que je l'ai déchiré.

Clarice

Nul avantage ainsi n'en peut être tiré. Tu n'es que curieuse.

Lucrèce

Ajoute : à ton exemple.

Clarice

Soit. Mais il est saison que nous allions au temple.

Lucrèce

Allons. Si tu le vois, agis comme tu sais.

Sabine

Ce n'est pas sur ce coup que je fais mes essais : Je connais à tous deux où tient la maladie, Et le mal sera grand si je n'y remédie ; Mais sachez qu'il est homme à prendre sur le vert.

Lucrèce

Je te croirai.

Sabine

Mettons cette pluie à couvert.

Acte V

Scène 1

Géronte, Philiste

Géronte

Je ne pouvais avoir rencontre plus heureuse Pour satisfaire ici mon humeur curieuse. Vous avez feuilleté le digeste à Poitiers, Et vu, comme mon fils, les gens de ces quartiers : Ainsi vous me pouvez facilement apprendre Quelle est et la famille et le bien de Pyrandre.

Philiste

Quel est-il, ce Pyrandre ?

Géronte

Un de leurs citoyens : Noble, à ce qu'on m'a dit, mais un peu mal en biens.

Philiste

Il n'est dans tout Poitiers bourgeois ni gentilhomme Qui, si je m'en souviens, de la sorte se nomme.

Géronte

Vous le connaîtrez mieux peut-être à l'autre nom ; Ce Pyrandre s'appelle autrement Armédon.

Philiste

Aussi peu l'un que l'autre.

Géronte

Et le père d'Orphise, Cette rare beauté qu'en ces lieux même on prise ? Vous connaissez le nom de cet objet charmant Qui fait de ces cantons le plus digne ornement ?

Philiste

Croyez que cette Orphise, Armédon, et Pyrandre, Sont gens dont à Poitiers on ne peut rien apprendre. S'il vous faut sur ce point encore quelque garant...

Géronte

En faveur de mon fils vous faites l'ignorant ; Mais je ne sais que trop qu'il aime cette Orphise, Et qu'après les douceurs d'une longue hantise, On l'a seul dans sa chambre avec elle trouvé ; Que par son pistolet un désordre arrivé L'a forcé sur-le-champ d'épouser cette belle. Je sais tout ; et de plus ma bonté paternelle M'a fait y consentir ; et votre esprit discret N'a plus d'occasion de m'en faire un secret.

Philiste

Quoi ! Dorante a fait donc un secret mariage ?

Géronte

Et comme je suis bon, je pardonne à son âge.

Philiste

Qui vous l'a dit ?

Géronte

Lui-même.

Philiste

Ah ! Puisqu'il vous l'a dit, Il vous fera du reste un fidèle récit ; Il en sait mieux que moi toutes les circonstances : Non qu'il vous faille en prendre aucunes défiances ; Mais il a le talent de bien imaginer, Et moi je n'eus jamais celui de deviner.

Géronte

Vous me feriez par là soupçonner son histoire.

Philiste

Non, sa parole est sûre, et vous pouvez l'en croire ; Mais il nous servit hier d'une collation Qui partait d'un esprit de grande invention ; Et si ce mariage est de même méthode, La pièce est fort complète et des plus à la mode.

Géronte

Prenez-vous du plaisir à me mettre en courroux ?

Philiste

Ma foi, vous en tenez aussi bien comme nous ; Et pour vous en parler avec toute franchise, Si vous n'avez jamais pour bru que cette Orphise, Vos chers collatéraux s'en trouveront fort bien. Vous m'entendez ? Adieu : je ne vous dis plus rien.

Scène 2

Géronte

Géronte

Ô vieillesse facile ! ô jeunesse impudente ! Ô de mes cheveux gris honte trop évidente ! Est-il dessous le ciel père plus malheureux ? Est-il affront plus grand pour un coeur généreux ? Dorante n'est qu'un fourbe ; et cet ingrat que j'aime, Après m'avoir fourbé, me fait fourber moi-même ; Et d'un discours en l'air, qu'il forge en imposteur, Il me fait le trompette et le second auteur ! Comme si c'était peu pour mon reste de vie De n'avoir à rougir que de son infamie, L'infâme, se jouant de mon trop de bonté, Me fait encore rougir de ma crédulité !

Scène 3

Géronte, Dorante, Cliton

Géronte

Êtes-vous gentilhomme ?

Dorante

Ah ! Rencontre fâcheuse ! Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse.

Géronte

Croyez-vous qu'il suffit d'être sorti de moi ?

Dorante

Avec toute la France aisément je le crois.

Géronte

Et ne savez-vous point avec toute la France D'où ce titre d'honneur a tiré sa naissance, Et que la vertu seule a mis en ce haut rang Ceux qui l'ont jusqu'à moi fait passer dans leur sang ?

Dorante

J'ignorerais un point que n'ignore personne, Que la vertu l'acquiert, comme le sang le donne ?

Géronte

Où le sang a manqué, si la vertu l'acquiert, Où le sang l'a donné, le vice aussi le perd. Ce qui naît d'un moyen périt par son contraire ; Tout ce que l'un a fait, l'autre peut le défaire ; Et dans la lâcheté du vice où je te vois, Tu n'es plus gentilhomme, étant sorti de moi.

Dorante

Moi ?

Géronte

Laisse-moi parler, toi de qui l'imposture Souille honteusement ce don de la nature : Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais, Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais. Est-il vice plus bas, est-il tache plus noire, Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire ? Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action Dont un coeur vraiment noble ait plus d'aversion, Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie Qu'il ne peut effacer s'il n'expose sa vie, Et si dedans le sang il ne lave l'affront Qu'un si honteux outrage imprime sur son front ?

Dorante

Qui vous dit que je mens ?

Géronte

Qui me le dit, infâme ? Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme. Le conte qu'hier au soir tu m'en fis publier...

Cliton

Dites que le sommeil vous l'a fait oublier.

Géronte

Ajoute, ajoute encore avec effronterie Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie ; Invente à m'éblouir quelques nouveaux détours.

Cliton

Appelez la mémoire ou l'esprit au secours.

Géronte

De quel front cependant faut-il que je confesse Que ton effronterie a surpris ma vieillesse, Qu'un homme de mon âge a cru légèrement Ce qu'un homme du tien débite impudemment ? Tu me fais donc servir de fable et de risée, Passer pour esprit faible, et pour cervelle usée ! Mais dis-moi, te portais-je à la gorge un poignard ? Voyais-tu violence ou courroux de ma part ? Si quelque aversion t'éloignait de Clarice, Quel besoin avais-tu d'un si lâche artifice ? Et pouvais-tu douter que mon consentement Ne dût tout accorder à ton contentement, Puisque mon indulgence, au dernier point venue, Consentait à tes yeux l'hymen d'une inconnue ? Ce grand excès d'amour que je t'ai témoigné N'a point touché ton coeur, ou ne l'a point gagné : Ingrat, tu m'as payé d'une impudente feinte, Et tu n'as eu pour moi respect, amour, ni crainte. Va, je te désavoue.

Dorante

Eh ! Mon père, écoutez.

Géronte

Quoi ? Des contes en l'air et sur l'heure inventés ?

Dorante

Non, la vérité pure.

Géronte

En est-il dans ta bouche ?

Cliton

Voici pour votre adresse une assez rude touche.

Dorante

Épris d'une beauté qu'à peine j'ai pu voir Qu'elle a pris sur mon âme un absolu pouvoir, De Lucrèce, en un mot, vous la pouvez connaître...

Géronte

Dis vrai : je la connais, et ceux qui l'ont fait naître ; Son père est mon ami.

Dorante

Mon coeur en un moment Étant de ses regards charmé si puissamment, Le choix que vos bontés avaient fait de Clarice, Sitôt que je le sus, me parut un supplice ; Mais comme j'ignorais si Lucrèce et son sort Pouvaient avec le vôtre avoir quelque rapport, Je n'osai pas encore vous découvrir la flamme Que venaient ses beautés d'allumer dans mon âme ; Et j'avais ignoré, Monsieur, jusqu'à ce jour Que l'adresse d'esprit fût un crime en amour. Mais si je vous osais demander quelque grâce, À présent que je sais et son bien et sa race, Je vous conjurerais, par les noeuds les plus doux Dont l'amour et le sang puissent m'unir à vous, De seconder mes voeux auprès de cette belle : Obtenez-la d'un père, et je l'obtiendrai d'elle.

Géronte

Tu me fourbes encor.

Dorante

Si vous ne m'en croyez, Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez : Il sait tout mon secret.

Géronte

Tu ne meurs pas de honte Qu'il faille que de lui je fasse plus de conte, Et que ton père même, en doute de ta foi, Donne plus de croyance à ton valet qu'à toi ! Écoute : je suis bon, et malgré ma colère, Je veux encore un coup montrer un coeur de père, Je veux encore un coup pour toi me hasarder. Je connais ta Lucrèce, et la vais demander ; Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive...

Dorante

Pour vous mieux assurer, souffrez que je vous suive.

Géronte

Demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas : Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas. Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce Tu fais la moindre fourbe ou la moindre finesse, Tu peux bien fuir mes yeux et ne me voir jamais ; Autrement souviens-toi du serment que je fais : Je jure les rayons du jour qui nous éclaire Que tu ne mourras point que de la main d'un père, Et que ton sang indigne à mes pieds répandu Rendra prompte justice à mon honneur perdu.

Scène 4

Dorante, Cliton

Dorante

Je crains peu les effets d'une telle menace.

Cliton

Vous vous rendez trop tôt et de mauvaise grâce ; Et cet esprit adroit, qui l'a dupé deux fois, Devait en galant homme aller jusques à trois : Toutes tierces, dit-on, sont bonnes ou mauvaises.

Dorante

Cliton, ne raille point, que tu ne me déplaises : D'un trouble tout nouveau j'ai l'esprit agité.

Cliton

N'est-ce point du remords d'avoir dit vérité ? Si pourtant ce n'est point quelque nouvelle adresse ; Car je doute à présent si vous aimez Lucrèce, Et vous vois si fertile en semblables détours, Que, quoi que vous disiez, je l'entends au rebours.

Dorante

Je l'aime, et sur ce point ta défiance est vaine ; Mais je hasarde trop, et c'est ce qui me gêne. Si son père et le mien ne tombent point d'accord, Tout commerce est rompu, je fais naufrage au port. Et d'ailleurs, quand l'affaire entre eux serait conclue, Suis-je sûr que la fille y soit bien résolue ? J'ai tantôt vu passer cet objet si charmant : Sa compagne, ou je meure ! A beaucoup d'agrément. Aujourd'hui que mes yeux l'ont mieux examinée, De mon premier amour j'ai l'âme un peu gênée : Mon coeur entre les deux est presque partagé, Et celle-ci l'aurait s'il n'était engagé.

Cliton

Mais pourquoi donc montrer une flamme si grande, Et porter votre père à faire une demande ?

Dorante

Il ne m'aurait pas cru, si je ne l'avais fait.

Cliton

Quoi ? Même en disant vrai, vous mentiez en effet !

Dorante

C'était le seul moyen d'apaiser sa colère. Que maudit soit quiconque a détrompé mon père ! Avec ce faux hymen j'aurais eu le loisir De consulter mon coeur, et je pourrais choisir.

Cliton

Mais sa compagne enfin n'est autre que Clarice.

Dorante

Je me suis donc rendu moi-même un bon office. Oh ! Qu'Alcippe est heureux, et que je suis confus ! Mais Alcippe, après tout, n'aura que mon refus. N'y pensons plus, Cliton, puisque la place est prise.

Cliton

Vous en voilà défait aussi bien que d'Orphise.

Dorante

Reportons à Lucrèce un esprit ébranlé, Que l'autre à ses yeux même avait presque volé. Mais Sabine survient.

Scène 5

Dorante, Sabine, Cliton

Dorante

Qu'as-tu fait de ma lettre ? En de si belles mains as-tu su la remettre ?

Sabine

Oui, Monsieur, mais...

Dorante

Quoi ? Mais !

Sabine

Elle a tout déchiré.

Dorante

Sans lire ?

Sabine

Sans rien lire.

Dorante

Et tu l'as enduré ?

Sabine

Ah, si vous aviez vu comme elle m'a grondée ! Elle me va chasser, l'affaire en est vidée.

Dorante

Elle s'apaisera ; mais pour t'en consoler, Tends la main.

Sabine

Eh ! Monsieur.

Dorante

Ose encore lui parler. Je ne perds pas sitôt toutes mes espérances.

Cliton

Voyez la bonne pièce avec ses révérences ! Comme ses déplaisirs sont déjà consolés, Elle vous en dira plus que vous n'en voulez.

Dorante

Elle a donc déchiré mon billet sans le lire ?

Sabine

Elle m'avait donné charge de vous le dire ; Mais à parler sans fard...

Cliton

Sait-elle son métier ?

Sabine

Elle n'en a rien fait et l'a lu tout entier. Je ne puis si longtemps abuser un brave homme.

Cliton

Si quelqu'un l'entend mieux, je l'irai dire à Rome.

Dorante

Elle ne me hait pas, à ce compte ?

Sabine

Elle ? Non.

Dorante

M'aime-t-elle ?

Sabine

Non plus.

Dorante

Tout de bon ?

Sabine

Tout de bon.

Dorante

Aime-t-elle quelque autre ?

Sabine

Encor moins.

Dorante

Qu'obtiendrai-je ?

Sabine

Je ne sais.

Dorante

Mais enfin, dis-moi.

Sabine

Que vous dirai-je ?

Dorante

Vérité.

Sabine

Je la dis.

Dorante

Mais elle m'aimera ?

Sabine

Peut-être.

Dorante

Et quand encore ?

Sabine

Quand elle vous croira.

Dorante

Quand elle me croira ? Que ma joie est extrême !

Sabine

Quand elle vous croira, dites qu'elle vous aime.

Dorante

Je le dis déjà donc, et m'en ose vanter, Puisque ce cher objet n'en saurait plus douter : Mon père...

Sabine

La voici qui vient avec Clarice.

Scène 6

Clarice, Dorante, Lucrèce, Cliton

Clarice

Il peut te dire vrai, mais ce n'est pas son vice. Comme tu le connais, ne précipite rien.

Dorante

Beauté qui pouvez seule et mon mal et mon bien...

Clarice

On dirait qu'il m'en veut, et c'est moi qu'il regarde.

Lucrèce

Quelques regards sur toi sont tombés par mégarde. Voyons s'il continue.

Dorante

Ah ! Que loin de vos yeux Les moments à mon coeur deviennent ennuyeux ! Et que je reconnais par mon expérience Quel supplice aux amants est une heure d'absence !

Clarice

Il continue encor.

Lucrèce

Mais vois ce qu'il m'écrit.

Clarice

Mais écoute.

Lucrèce

Tu prends pour toi ce qu'il me dit.

Clarice

Éclaircissons-nous-en. Vous m'aimez donc, Dorante ?

Dorante

Hélas ! Que cette amour vous est indifférente ! Depuis que vos regards m'ont mis sous votre loi...

Clarice

Crois-tu que le discours s'adresse encore à toi ?

Lucrèce

Je ne sais où j'en suis.

Clarice

Oyons la fourbe entière.

Lucrèce

Vu ce que nous savons, elle est un peu grossière.

Clarice

C'est ainsi qu'il partage entre nous son amour : Il te flatte de nuit, et m'en conte de jour.

Dorante

Vous consultez ensemble ! Ah ! Quoi qu'elle vous die, Sur de meilleurs conseils disposez de ma vie : Le sien auprès de vous me serait trop fatal : Elle a quelque sujet de me vouloir du mal.

Lucrèce

Ah ! Je n'en ai que trop, et si je ne me venge...

Clarice

Ce qu'elle me disait est de vrai fort étrange.

Dorante

C'est quelque invention de son esprit jaloux.

Clarice

Je le crois ; mais enfin me reconnaissez-vous ?

Dorante

Si je vous reconnais ! Quittez ces railleries, Vous que j'entretins hier dedans les Tuileries, Que je fis aussitôt maîtresse de mon sort.

Clarice

Si je veux toutefois en croire son rapport, Pour une autre déjà votre âme inquiétée...

Dorante

Pour une autre déjà je vous aurais quittée ? Que plutôt à vos pieds mon coeur sacrifié...

Clarice

Bien plus, si je la crois, vous êtes marié.

Dorante

Vous me jouez, Madame, et sans doute pour rire, Vous prenez du plaisir à m'entendre redire Qu'à dessein de mourir en des liens si doux Je me fais marié pour toute autre que vous.

Clarice

Mais avant qu'avec moi le noeud d'hymen vous lie, Vous serez marié, si l'on veut, en Turquie.

Dorante

Avant qu'avec toute autre on me puisse engager, Je serai marié, si l'on veut, en Alger.

Clarice

Mais enfin vous n'avez que mépris pour Clarice ?

Dorante

Mais enfin vous savez le noeud de l'artifice, Et que pour être à vous je fais ce que je puis.

Clarice

Je ne sais plus moi-même, à mon tour, où j'en suis. Lucrèce, écoute un mot.

Dorante

Lucrèce ! Que dit-elle ?

Cliton

Vous en tenez, Monsieur : Lucrèce est la plus belle ; Mais laquelle des deux ? J'en ai le mieux jugé, Et vous auriez perdu si vous aviez gagé.

Dorante

Cette nuit à la voix j'ai cru la reconnaître.

Cliton

Clarice sous son nom parlait à sa fenêtre ; Sabine m'en a fait un secret entretien.

Dorante

Bonne bouche, j'en tiens ; mais l'autre la vaut bien ; Et comme dès tantôt je la trouvais bien faite, Mon coeur déjà penchait où mon erreur le jette. Ne me découvre point ; et dans ce nouveau feu Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau jeu. Sans changer de discours changeons de batterie.

Lucrèce

Voyons le dernier point de son effronterie ; Quand tu lui diras tout, il sera bien surpris.

Clarice

Comme elle est mon amie, elle m'a tout appris : Cette nuit vous l'aimiez, et m'avez méprisée. Laquelle de nous deux avez-vous abusée ? Vous lui parliez d'amour en termes assez doux.

Dorante

Moi ! Depuis mon retour je n'ai parlé qu'à vous.

Clarice

Vous n'avez point parlé cette nuit à Lucrèce ?

Dorante

Vous n'avez point voulu me faire un tour d'adresse ? Et je ne vous ai point reconnue à la voix ?

Clarice

Nous dirait-il bien vrai pour la première fois ?

Dorante

Pour me venger de vous j'eus assez de malice Pour vous laisser jouir d'un si lourd artifice, Et vous laissant passer pour ce que vous vouliez, Je vous en donnai plus que vous ne m'en donniez. Je vous embarrassai, n'en faites point la fine : Choisissez un peu mieux vos dupes à la mine. Vous pensiez me jouer ; et moi je vous jouais, Mais par de faux mépris que je désavouais ; Car enfin je vous aime, et je hais de ma vie Les jours que j'ai vécu sans vous avoir servie.

Clarice

Pourquoi, si vous m'aimez, feindre un hymen en l'air, Quand un père pour vous est venu me parler ? Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre ?

Lucrèce

Pourquoi, si vous l'aimez, m'écrire cette lettre ?

Dorante

J'aime de ce courroux les principes cachés : Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez. Mais j'ai moi-même enfin assez joué d'adresse : Il faut vous dire vrai, je n'aime que Lucrèce.

Clarice

Est-il un plus grand fourbe ? Et peux-tu l'écouter ?

Dorante

Quand vous m'aurez ouï, vous n'en pourrez douter. Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre, Clarice m'a fait pièce, et je l'ai su connaître ; Comme en y consentant vous m'avez affligé, Je vous ai mise en peine, et je m'en suis vengé.

Lucrèce

Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ?

Dorante

Clarice fut l'objet de mes galanteries...

Clarice

Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur ?

Dorante

Elle avait mes discours, mais vous aviez mon coeur, Où vos yeux faisaient naître un feu que j'ai fait taire, Jusqu'à ce que ma flamme ait eu l'aveu d'un père : Comme tout ce discours n'était que fiction, Je cachais mon retour et ma condition.

Clarice

Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse, Et ne fait que jouer des tours de passe-passe.

Dorante

Vous seule êtes l'objet dont mon coeur est charmé.

Lucrèce

C'est ce que les effets m'ont fort mal confirmé.

Dorante

Si mon père à présent porte parole au vôtre, Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre ?

Lucrèce

Après son témoignage il faudra consulter Si nous aurons encore quelque lieu d'en douter.

À Clarice.

Dorante

Qu'à de telles clartés votre erreur se dissipe. Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ; Sans l'hymen de Poitiers il ne tenait plus rien ; Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ; Mais entre vous et moi vous savez le mystère. Le voici qui s'avance, et j'aperçois mon père.

Scène 7

Alcippe, Géronte, Dorante, Clarice, Lucrèce, Sabine, Cliton

Alcippe

Nos parents sont d'accord, et vous êtes à moi.

Géronte

Votre père à Dorante engage votre foi.

Alcippe

Un mot de votre main, l'affaire est terminée.

Géronte

Un mot de votre bouche achève l'hyménée.

Dorante

Ne soyez pas rebelle à seconder mes voeux.

Alcippe

Êtes-vous aujourd'hui muettes toutes deux ?

Clarice

Mon père a sur mes voeux une entière puissance.

Lucrèce

Le devoir d'une fille est dans l'obéissance.

Géronte

Venez donc recevoir ce doux commandement.

Alcippe rentre chez Clarice avec elle et Isabelle, et le reste rentre chez Lucrèce.

Alcippe

Venez donc ajouter ce doux consentement.

Sabine

Si vous vous mariez, il ne pleuvra plus guères.

Dorante

Je changerai pour toi cette pluie en rivières.

Sabine

Vous n'aurez pas loisir seulement d'y penser. Mon métier ne vaut rien quand on s'en peut passer.

Cliton

Comme en sa propre fourbe un menteur s'embarrasse ! Peu sauraient comme lui s'en tirer avec grâce. Vous autres qui doutiez s'il en pourrait sortir, Par un si rare exemple apprenez à mentir.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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