Comédie · 1876

Le monde renversé

d’Henri de Bornier

Représentation
≈ 24 min
Distribution
1 femme, 1 homme
Répliques
188
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Thérèse F 95 ≈ 15 min 4
Ernest H 93 ≈ 9 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Monde Renversé
Thérèse absentabsent
Ernest absent
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Le Monde Renversé

Scène 1

Ernest

S'approchant de la cheminée.

Il s'assied et regarde la photographie.

Ernest

Il pleut... et je suis seul. Regardons à notre aise, Loin des regards moqueurs, ma cousine Thérèse : Même en photographie elle est charmante, hélas ! Peut-être si j'osais... Mais je n'oserais pas !

Scène 2

Thérèse, Ernest

Thérèse

Tiens ! C'est vous, mon cousin ?

Ernest

Quoi ! c'est vous, ma cousine ? Mais vous arrivez donc...

Thérèse

De la gare voisine, Ce matin j'ai quitté Paris, et me voici. Je voulais vous surprendre et j'ai bien réussi. - Et votre mère, Ernest, ma tante, est là sans doute ?

Ernest

Eh bien non, vous venez de vous croiser en route ; Mais elle reviendra ce soir même.

Thérèse

Très bien.

Ernest

Et vous nous resterez longtemps ?

Thérèse

Ne craignez rien : Huit jours, au plus !

Ernest

Huit jours seulement ! Ah ! Thérèse, Si vous saviez combien de vous voir je suis aise !

Thérèse

Et moi, mon bon Ernest !

Ernest

Oh ! Vous... je le crains fort, Paris aura raison, la campagne aura tort !

Thérèse

Mais du tout, l'aspect seul de ces champs m'a ravie ; Tout est plein de parfum, de lumière, de vie ; J'adore ce vallon, votre petit château Dominant le village, assis à mi-coteau, Les grands bois, le moulin babillard, les prairies Qui font au promeneur mille coquetteries, Ces agneaux qu'on voudrait tenir sur ses genoux, Tout est charmant ici. Nous amuserons-nous !

Ernest

Bah ! Je ne croirai pas, si je n'en ai la preuve, Que de pareils plaisirs puissent

Thérèse

Quand on est veuve !

Ernest

Oui, veuve !... Et votre deuil vient de finir, voilà

Thérèse

Vous vous frottez les mains en me disant cela ?

Ernest

Si je suis égoïste, au moins je suis sincère : En quoi votre mari m'était-il nécessaire ? Il me gênait plutôt !

Thérèse

Il vous gênait... Pourquoi ?

Ernest

Oui, ne vous fâchez pas !

Thérèse

Qu'est-ce que je prévois ?..,

Ernest

Il faut donc vous le dire

Thérèse

Oh ! non, car je devine : Vous, me faire la cour, à moi ! Bonté divine ! Çà, voyons, depuis quand cela vous a-t-il pris ?

Ernest

Je ne m'attendais pas à de pareils mépris; Je ne répondrai pas, je ne veux pas vous dire Que depuis bien longtemps...

Thérèse

Eh bien, quoi ?

Ernest

Je soupire.

Thérèse

Il soupire ! Vraiment ? Mais vous m'avertirez, Car je tiens à vous voir quand vous soupirerez ; Soupirez donc... voyons !

Ernest

Alors, daignez m'entendre.

Thérèse

Au fait, je veux savoir quel air vous allez prendre. J'en connais tant, mais tant, qui se ressemblent tous, Que si vous n'êtes pas plus neuf, tremblez pour vous !

Ernest

Je crois que je ferais mieux de prendre la fuite.

Thérèse

Allons !

Ernest

Thérèse, eh bien, oui, je vous aime !

Thérèse

Ensuite

Ernest

Je vous adore.

Thérèse

Bien ! Bien ! Mais changez un peu : On n'est pas bon acteur sans varier son jeu.

Ernest

Mon amour durera...

Thérèse

Que votre tête est dure ! Faites donc feu qui flambe et non pas feu qui dure !

Ernest

Je me contenterais, Thérèse, de si peu ! Je ne demande pas que vous m'aimiez, mon Dieu !

Thérèse

Gare ! Le sentiment se met de la partie !

Ernest

D'ici, de ce château, quand vous êtes partie, Vous étiez moins cruelle. Hélas ! J'avais vingt ans, C'était le dernier jour de notre beau printemps, Vous en souvenez-vous de ces fraîches années ? Reste-t-il un parfum aux couronnes fanées ? Oui, sans doute ! Et pour moi, je crois vous voir souvent Courir là, dans le parc, vos longs cheveux au vent ; J'entends le timbre d'or de votre voix exquise; Petite, vous aviez de grands airs de marquise ; Je n'en avais point peur, mais je vous admirais ; Je vous aimais, la preuve est que je l'ignorais ! Oh ! La douce jeunesse et l'heureuse folie ! Que vous étiez charmante et mignonne et jolie, Lorsque vous me disiez au moins vingt fois par jour : « Mon bon petit cousin, viens me faire la cour ! »

Thérèse

Ernest, voyons ! Ernest, songez ! Quelle folie ! Cela vous rend si laid de me trouver jolie ! Je ne veux plus railler, mais soyez juste aussi : J'étais toute joyeuse en approchant d'ici ; Je me disais : Adieu Paris ! Adieu les fêtes ! Salut les bois charmants ! Les églogues sont prêtes ! J'arrive, et sur-le-champ vous me parlez d'amour... Mon bon petit cousin, ne me fais pas la cour Je vous tutoie encor : vous voyez, je suis bonne ! L'amour n'est qu'un journal, et l'on se désabonne ; Mais l'amitié, du moins comme je la conçois, C'est le livre qu'on aime et qu'on relit cent fois ; Que vous faut-il de plus ? N'êtes-vous pas mon frère ? Ne forçons point nos coeurs ; c'est toujours téméraire. Gardons les sentiments que le temps nous donna, L'amour qu'on veut avoir gâte celui qu'on a ! Donc, vous m'obéirez ?

Ernest

Non certes; je vous aime. Et rien...

Thérèse

Et moi, monsieur, je pars à l'instant même, Je retourne à Paris.

Ernest

Impossible !

Thérèse

Pourtant...

Ernest

Le dernier convoi vient de passer à l'instant ; Vous êtes prisonnière ici.

Thérèse

Je vous déteste, Et je vais vous haïr, puisqu'il faut que je reste.

Ernest

Thérèse...

Thérèse

Laissez-moi !

Ernest

Mais...

Se laissant tomber dans un fauteuil.

Thérèse

Ainsi, je vous sers De victime, monsieur ! Laissez-moi ! J'ai mes nerfs !

Ernest

Ma vie est à vos pieds, Thérèse ; il faut m'entendre ; Croyez-moi, je serais le mari le plus tendre.

Thérèse

Mon mari ?... Taisez-vous ! Vous me faites des peurs !

Ernest

Par grâce !

Thérèse

Laissez-moi, Monsieur ; j'ai mes vapeurs !

Ernest

Thérèse...

Thérèse

Laissez-moi, fuyez ! Je vous l'ordonne !

Ernest

Du moins, pardonnez-moi...

Thérèse

Non, folle qui pardonne ! Fuyez ! Fuyez ! Fuyez !

Ernest

Maladroit que je suis !

Thérèse

Eh bien ?...

Ernest

Mon Dieu, je fuis ! vous le voyez, je fuis !

Scène 3

Thérèse

S'approchant de la cheminée.

Thérèse

Affreux Ernest ! Mais non, j'ai ri : je suis contente ! Ah ! des portraits nouveaux ?... Le portrait de ma tante, Le mien, celui d'Ernest. Ernest... en vérité. Photographe cruel ! il ne l'a point flatté.

Scène 4

Thérèse, Ernest

Thérèse

Ernest ?...

Ernest

Chut ! Chut ! Ceci, c'est de la tragédie ! D'ordinaire, je pars quand on me congédie. Je partais donc, soumis à vos ordres ; les dieux Abrègent toutefois cet exil odieux : Comme je m'éloignais, les yeux fixés à terre, Sombre, morne, muet, un merle solitaire, Que le bruit de mes pas sans doute réveillait, S'est envolé d'un arbre, il sifflait ! Il sifflait ! Il a volé d'abord à gauche, et puis à droite, Il passait à travers le parc d'une aile adroite, Et quand il a senti l'horizon des grands bois, Je ne puis m'y tromper ! Il a sifflé trois fois ! Je me suis rappelé mon histoire romaine, J'ai reculé soudain. C'est ce qui me ramène.

Thérèse

Mais je ne comprends pas...

Ernest

Oh ! moi, je comprends bien Ce merle qui sifflait ne sifflait pas pour rien ! Ce sifflement moqueur disait : « Tu n'es qu'un lâche !. « Pour quelques mots d'amour ta cousine se fâche ? Elle te dit : Sortez ! Et tu sors ? malheureux ! On n'obéit jamais quand on est amoureux ! Rentre, fais-lui la cour, fais-la-lui de plus belle ; Sois certain qu'elle attend ton retour, la rebelle ! Si tu tardes, c'est elle alors qui sifflera ! » Ainsi parlait, avec plusieurs et caetera, Le merle en question : j'ai compris son langage, Et je rentre, Thérèse !

Thérèse

Et vous pensez, je gage, Que le conseil du merle attendrira mon coeur, Que vous triompherez avec ce ton moqueur ?

Ernest

Qui sait ?

Thérèse

Vous me feriez pleurer de guerre lasse ! Ernest, Ernest... tenez... mettez-vous à ma place !

Ernest

À votre place ?

Thérèse

Au fait, mais non, c'est insensé, Et ce serait vraiment le monde renversé !

Ernest

À votre place ?

Thérèse

Oh ! Oui !... Si j'avais ce courage, Pour réduire au silence un amour, dont j'enrage, Je voudrais vous prouver, comme seul châtiment, Que rien n'est ennuyeux plus que le sentiment, Et que pour une pauvre et faible créature, Être adorée ainsi n'est plus qu'une torture !

Ernest

Je n'en crois rien.

Thérèse

Rien ? Ah ! Alors, nous allons voir. Et je vais vous convaincre, Ernest ; c'est mon devoir. Nous allons à l'instant, monsieur, changer de rôle : C'est moi qui vous ferai la cour !

Ernest

C'est assez drôle.

Thérèse

Vous croyez ? vous verrez ! Je vous ferai la cour Sans pitié, sans remords, jusqu'à la fin du jour ; En un mot, vous jouerez le rôle de la femme, Moi le rôle de l'homme. Et garde à vous, Madame !

Ernest

Parfait !

Thérèse

Oui, mais je veux gagner à ce traité Quelque chose de mieux qu'un moment de gaîté. A l'heure du dîner, à six heures, je pense, Nous cesserons ce jeu qu'à l'instant je commence, Et jusqu'à mon départ, à dater de ce jour, Vous ne me direz pas le moindre mot d'amour.

Ernest

J'accepte.

Thérèse

Un mot encor : comme en cette entreprise, L'espoir de vous convaincre est ce qui m'autorise, Que vous abuseriez, en vous défendant mal, D'une position qui n'a rien de normal, Comme il vous serait trop commode de vous rendre, En femme vertueuse il faudra vous défendre !

Ernest

Je le jure,

Thérèse

Si vous oubliez ce serment Vous en serez puni...

Ernest

Je demande comment.

Allant vers la table de jeu.

Thérèse

Comment ?... J'aperçois là des jetons qui sans doute Vont nous servir. Prenez ces dix jetons.

Ernest

J'écoute.

Thérèse

Chacun de ces jetons représente un louis Que nous distribuerons aux pauvres du pays ; Chaque fois qu'oubliant votre rôle de femme, Monsieur, vous montrerez quelque faiblesse d'âme, Vous devrez me remettre un de ces jetons-là, Un louis par jeton.

Ernest

Oui, j'accepte cela ; Oui, mais je dois pourtant, dans le cas, je suppose, Où je ne perdrais rien, y gagner quelque chose ; S'il me reste plusieurs jetons, il faudra bien Que de me les payer vous trouviez un moyen;

Thérèse

C'est juste. Eh bien, monsieur, Cherchez dans votre tête Le prix qu'à vos jetons vous entendez qu'on mette.

Ernest

Donc, pour chaque jeton, par exemple, un baiser Que je... que vous...

Thérèse

Non ! Non ! Non !

Ernest

Pourquoi refuser ?

Thérèse

Parce que.

Ernest

Rien n'est dit alors, et je redouble D'ardeur à vous parler d'amour.

Thérèse

Ceci me trouble. Et d'ailleurs, ces jetons, je les reprendrai tous ; Je peux compter sur moi d'abord, et puis sur vous, Sur mon habileté, sur votre étourderie...

Ernest

Sur vos charmes plutôt...

Thérèse

Un jeton, je vous prie : Vous venez de me faire un compliment !

Ernest

Pardon ! La lutte n'était pas ouverte.

Thérèse

Payez donc !

Ernest

Non ! non !

Elle frappe du pied trois coups.

Saluant le public.

Ernest, après un silence, va s'asseoir ; Thérèse s'éloigne un peu et le regarde de côté.

Thérèse

Au fait, pourquoi le dépouiller si vite ? Il est d'autres périls qu'il faudra qu'il évite ! Donc, les rôles étant convenus entre nous, Qu'on lève le rideau, je frappe les trois coups. Acteurs, beaucoup d'entrain et la mémoire exacte ! LE MONDE RENVERSÉ, comédie en un acte.

Thérèse

Réfléchissons d'abord.

Ernest

Soyons grave ! Attendons.

Thérèse

Il faut parler pourtant !

Ernest

Soyons muet. Brodons ! Brodons; c'est dans mon rôle.

Thérèse

Il faut que je le mate, Et que ces dix jetons...

Ernest

Soyons très diplomate ; Ma situation a du bon et du neuf.

Elle marche vers lui.

Thérèse

Dix jetons, dix baisers; c'est trop... au moins de neuf ! Commençons donc l'attaque : il faut que je l'ennuie, à le rendre avant peu triste comme la pluie ! En avant ! Mon cousin, avez-vous de l'esprit ?

À part.

Ernest

Quand je n'ai rien de mieux. Gare ! Elle me sourit.

Thérèse

Vous n'avez aujourd'hui rien de mieux, je suppose ?

À part, en regardant les dix jetons.

Ernest

J'ai... Mes jetons ! Faisons une petite pause.

Thérèse

Eh bien, si vous avez de l'esprit, dites-moi Pourquoi je suis heureuse en ce moment.

Ernest

Pourquoi ? Vrai ! J'ai beau me creuser la tête; plus je creuse...

Thérèse

Moins vous trouvez ! Eh bien, ce qui me rend heureuse, C'est de pouvoir vous dire, une fois par hasard, Ce que je trouve en vous de bien : - votre regard...

Ernest

Elle me raille ! Mais j'entends la raillerie.

Thérèse

Cher cousin, relevez vos cheveux, je vous prie. Bien ! C'est bien cela ! Front large, sourcils arqués, Je ne les avais pas encor bien remarqués; Le nez.., droit ! Type grec !

Ernest

Des compliments, en somme !

Thérèse

Je tiens beaucoup au nez... c'est tout le gentilhomme. Le menton très correct ! Le galbe également.

Ernest

Mais ce qu'elle fait là, c'est mon signalement !

Thérèse

Voyons donc votre main, mon ami. Sur mon âme ! Je vous fais compliment : c'est une main de femme. Les doigts longs, effilés; des fossettes aussi...

Ernest

Et dire que je suis femme en ce moment-ci !

Thérèse

Je ne réussis pas. Pourquoi donc ? Je l'ignore ; Il n'a pas du tout l'air de s'ennuyer encore.

Haut avec un cri.

Ernest

Brodons, pour mieux fermer l'oreille à ces discours Ah ! Je me suis piqué le doigt.

Apercevant des fleurs dans la jardinière.

Elle prend une rose et revient vers lui.

Elle pose la rose.

Elle va chercher une branche de jasmin et revient vers lui.

Elle met le jasmin près de la rose.

Thérèse

Brodez toujours. Ah ! Des fleurs... c'est cela ! Voyez ! Que cette rose Est fraîche ! De mes mains il faut que je la pose À votre boutonnière... On dirait du carmin. Pour corriger le rouge, une fleur de jasmin. vous êtes ravissant ! c'est à rendre pensive.

Haut.

Ernest

Elle se rit de moi ! Reprenons l'offensive. Ah ! Mon Dieu !

Thérèse

Qu'avez-vous ?

Ernest

Je ne sais... je m'y perds. Je souffre...

Thérèse

Mais enfin qu'avez-vous ?

Ernest

J'ai mes nerfs !

Thérèse

Il se moque de moi !

Ernest

De grâce, ma cousine... Un médecin... qu'on aille à la ville voisine !

Thérèse

Bah ! cela va passer.

Ernest

Les dehors sont trompeurs, Car je souffre à présent bien plus : j'ai mes vapeurs !

Thérèse

Pauvre Ernest ! En effet, votre tête est brûlante ; Fièvre soudaine !

Ernest

Non, c'est une fièvre lente !

Thérèse

Ma main rafraîchira votre front, et je veux Qu'elle reste longtemps ainsi dans vos cheveux.

Ernest

Ce n'est pas convenable, et sans être trop prude...

Haut.

Thérèse

Tâchons de lui porter un autre coup plus rude : Pour une débutante, il se défend fort bien. Ernest, devinez-vous à quoi je songe ?

Ernest

À rien.

Thérèse

L'impertinent !... Mais non, il reste dans son rôle, Il raille... il fait la femme.

Ernest

En vérité, c'est drôle ! Moi qui tremblais de peur, je la raille à présent ; Ah ! le métier de femme est bien plus amusant !

Thérèse

À quoi je songe, Ernest ? Au temps de notre enfance, Souvenirs qui toujours me trouvent sans défense. Ernest, ce temps passé, vous le rappelez-vous ? Que du ciel sur nos fronts le sourire était doux ! Comme nous nous suivions en courant dans les herbes ! Têtes blondes ! gaîtés folles ! rires superbes ! Doux romans que le temps emporte dans son vol ! Moi j'étais Virginie; Ernest, vous étiez Paul !

Ernest

Ah ! Oui, je me souviens ! Les romans, les églogues; Mais depuis, j'ai pris goût à d'autres dialogues ! Je suis peu poétique à vos yeux, je le vois, Mais qu'y faire ?

Haut.

Thérèse

Il devient agaçant cette fois. Tenez, Ernest, mieux vaut nous arrêter... de grâce ! Ne poussons pas plus loin ce jeu qui m'embarrasse; Ce petit badinage a trop longtemps duré Et ne serait pas trop du goût de mon curé ! Savez-vous en effet que c'est chose hardie A moi de me prêter à cette comédie ? Qu'on ne doit pas ainsi jouer avec l'amour Et que je pourrais bien m'en repentir un jour ?

Ernest

Thérèse...

À part.

Thérèse

Savez-vous qu'il n'est pas impossible Qu'à mon insu mon coeur cesse d'être insensible, Que je change pour vous, sans m'en apercevoir, Le rire du matin en sourire le soir ? Et déjà, si l'on peut vous l'avouer, je tremble De l'étrange duo que nous chantons ensemble ! Si moi-même en riant j'allais me désarmer ? J'y songe avec terreur : si j'allais vous aimer ? Cette fois nous verrons !

Ernest

Est-il vrai ? Quoi ! vous-même, Quoi ! vous pourriez m'aimer ? Oui, puisque je vous aime ! Aimons-nous donc, Thérèse ! Heureux les coeurs aimés ! Pour eux pas de chemins qui ne soient parfumés ! Aimons-nous à jamais, et que Dieu nous envoie Pour chaque heure nouvelle une nouvelle joie ! L'Amour, arbre vivace, a plus d'un rejeton: N'épargnons pas ses fleurs !

Thérèse

Mon cousin, un jeton !

À part.

Ernest

Un jeton... Il est vrai ! Mais, en toute franchise, Vous l'avez mal gagné, s'il faut que je le dise. Vengeons-nous donc, un peu.

Thérèse

Comment, monsieur, comment ? Je ne viens pas de vous tromper ?

Ernest

Aucunement.

Thérèse

Quoi ! Vous n'avez pas cru tout à l'heure, à m'entendre, Que j'éprouvais pour vous un sentiment plus tendre ?

Ernest

Je n'ai pas cru cela.

Thérèse

Mais en me répondant, Monsieur, vous aviez l'air d'y croire cependant ?

Ernest

Sans doute. - Il fallait bien vous donner la réplique.

Thérèse

Expliquez-vous, monsieur ! je veux que l'on s'explique ! Vous ne pensiez donc rien de ce que vous disiez ?

Ernest

Je parlais comme vous... pour rire.

Thérèse

Et vous osiez ! Moi, j'étais dans mon droit. Et maintenant j'y songe, Ce matin, votre amour n'était donc qu'un mensonge, Puisque vous l'exprimiez de la même façon ?

Ernest

Pouvez-vous croire ?

Elle sort violemment.

Thérèse

C'est une bonne leçon ! C'est ainsi qu'on nous trompe : oh ! les femmes sont folles ! C'était exactement même air, mêmes paroles, Mêmes regards levés tendrement vers le ciel; Non, ce n'était pas mieux quand c'était naturel ! Tenez, je croyais presque à vos serments naguère, Mais quand on feint si bien l'amour, on n'aime guère ! Vous voilà démasqué. Plus tard nous réglerons. Ah ! vous ne m'aimez pas ? C'est ce que nous verrons ! Vous ne répondez point ? Vous ne pouvez répondre ? Taisez-vous ! cette audace a de quoi me confondre; Je vous en dirais trop, je n'y saurais tenir, Et je vous quitte moi pour ne plus revenir !

Scène 5

Ernest

On entend le bruit d'une cloche au dehors.

Ernest

Elle est vraiment fâchée, et même je soupçonne Qu'une larme furtive...

Scène 6

Thérèse, Ernest

Thérèse

Ernest, le dîner sonne ! De nos conventions il doit vous souvenir, Et quant à moi. j'y gagne assez pour y tenir : A l'heure du dîner, d'après votre promesse - Et la cloche a sonné, monsieur ! - notre jeu cesse, Et jusqu'à mon départ, à dater de ce jour, Vous ne me direz pas le moindre mot d'amour.

Ernest

Oui ! mais chaque jeton dont vous me laissez maître Représente un baiser.

Thérèse

Il faut bien me soumettre.

Ernest

Non, Thérèse ! Sans doute il est doux de poser Ses lèvres sur un front qui se livre au baiser ; Il est doux le baiser qu'un doux regard invoque ; Mais lorsque la froideur parle sans équivoque, Tout le charme est détruit, et, vous le savez bien, L'émotion, c'est tout; le baiser, ce n'est rien !

Thérèse

Pardon, monsieur, pardon ! Je conviens qu'il est triste De m'embrasser, mais j'ai mes raisons, et j'insiste : À ce prix je serai délivrée à jamais De votre amour, de vos soupirs, j'aurai la paix ; Pour perdre cette chance il faudrait être folle, Vous allez, s'il vous plaît, tenir votre parole, Car les traités sont faits même pour le vainqueur, Et vous m'embrasserez si vous avez du coeur !

Il s'avance pour l'embrasser.

Ernest

Eh bien, j'obéirai, puisque l'honneur m'oblige... Vous rougissez...

Thérèse

Non pas.

Ernest

Vous rougissez, vous dis-je.

Thérèse

Mais non, mais non, monsieur ! on est prête, on attend !

Il l'embrasse.

Ernest

Eh bien... C'est très cruel... Je m'y ferai pourtant ! L'habitude fait tout. J'ai huit jetons encore, Huit baisers; c'est mon droit.

Thérèse

Oh ! non, je vous implore !

Ernest

Huit baisers, s'il vous plaît !

Thérèse

Tout à l'heure pourtant, Vous y teniez si peu !

Ernest

Vous, vous y teniez tant !

Thérèse

C'est que, depuis... Ernest, renoncez-y, de grâce !

Ernest

Vous m'aimez donc ?

Thérèse

Oh ! non, mais ce qui m'embarrasse, Ce sont ces huit... jetons !

Ernest

C'est fort simple en ce cas : On se marie, afin qu'on ne s'embrasse pas !

Thérèse

Le singulier moyen !

Ernest

Je n'en connais point d'autre, Et c'est bien le meilleur !

Thérèse

Voyez le bon apôtre !

Ernest

Décidez-vous, Thérèse.

Thérèse

Oh ! nous verrons... demain Ou plus tard... C'est à vous de demander ma main.

Ernest

Mais du tout ! Nous jouons, selon notre parole, Le Monde renversé; l'oeuvre est un peu frivole ; Cependant moi, je tiens le rôle dangereux De l'ingénue, et vous celui de l'amoureux ; Je dois agir en femme honnête, quoique tendre ; C'est à vous de parler, et c'est à moi d'attendre !

Thérèse

Monsieur, vous connaissant plus d'une qualité, Vous sachant jeune, bon, plein d'amabilité, Vif comme un épagneul, et doux comme un king-charles, Une amie à moi veut qu'en son nom je vous parle; Elle désire unir au vôtre son destin, Trouvant que l'existence est un triste festin, Et qu'il faut, si l'on veut le rendre confortable, Partager tous les mets et s'asseoir deux à table. Vous céderez sans doute à ces motifs puissants, Rougissez pour la forme, et dites...

Ernest

Je consens.

La toile tombe.

Thérèse

Allons ! Marions-nous, puisque l'on se marie, Puisqu'il faut que l'amour passe par la mairie, Et refermons sur nous, prisonniers mais contents, La porte du bonheur qui s'ouvre à deux battants ! Je resterai docile, aimable, complaisante, Pour rendre à mon mari sa chaîne moins pesante ; Que lui reste amoureux comme par le passé... Et ce sera toujours le Monde renversé !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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