Le Monde Renversé
Scène 1
Ernest
S'approchant de la cheminée.
Il s'assied et regarde la photographie.
Ernest
Il pleut... et je suis seul. Regardons à notre aise, Loin des regards moqueurs, ma cousine Thérèse : Même en photographie elle est charmante, hélas ! Peut-être si j'osais... Mais je n'oserais pas !
Scène 2
Thérèse, Ernest
Thérèse
Tiens ! C'est vous, mon cousin ?
Ernest
Quoi ! c'est vous, ma cousine ? Mais vous arrivez donc...
Thérèse
De la gare voisine, Ce matin j'ai quitté Paris, et me voici. Je voulais vous surprendre et j'ai bien réussi. - Et votre mère, Ernest, ma tante, est là sans doute ?
Ernest
Eh bien non, vous venez de vous croiser en route ; Mais elle reviendra ce soir même.
Thérèse
Très bien.
Ernest
Et vous nous resterez longtemps ?
Thérèse
Ne craignez rien : Huit jours, au plus !
Ernest
Huit jours seulement ! Ah ! Thérèse, Si vous saviez combien de vous voir je suis aise !
Thérèse
Et moi, mon bon Ernest !
Ernest
Oh ! Vous... je le crains fort, Paris aura raison, la campagne aura tort !
Thérèse
Mais du tout, l'aspect seul de ces champs m'a ravie ; Tout est plein de parfum, de lumière, de vie ; J'adore ce vallon, votre petit château Dominant le village, assis à mi-coteau, Les grands bois, le moulin babillard, les prairies Qui font au promeneur mille coquetteries, Ces agneaux qu'on voudrait tenir sur ses genoux, Tout est charmant ici. Nous amuserons-nous !
Ernest
Bah ! Je ne croirai pas, si je n'en ai la preuve, Que de pareils plaisirs puissent
Thérèse
Quand on est veuve !
Ernest
Oui, veuve !... Et votre deuil vient de finir, voilà
Thérèse
Vous vous frottez les mains en me disant cela ?
Ernest
Si je suis égoïste, au moins je suis sincère : En quoi votre mari m'était-il nécessaire ? Il me gênait plutôt !
Thérèse
Il vous gênait... Pourquoi ?
Ernest
Oui, ne vous fâchez pas !
Thérèse
Qu'est-ce que je prévois ?..,
Ernest
Il faut donc vous le dire
Thérèse
Oh ! non, car je devine : Vous, me faire la cour, à moi ! Bonté divine ! Çà, voyons, depuis quand cela vous a-t-il pris ?
Ernest
Je ne m'attendais pas à de pareils mépris; Je ne répondrai pas, je ne veux pas vous dire Que depuis bien longtemps...
Thérèse
Eh bien, quoi ?
Ernest
Je soupire.
Thérèse
Il soupire ! Vraiment ? Mais vous m'avertirez, Car je tiens à vous voir quand vous soupirerez ; Soupirez donc... voyons !
Ernest
Alors, daignez m'entendre.
Thérèse
Au fait, je veux savoir quel air vous allez prendre. J'en connais tant, mais tant, qui se ressemblent tous, Que si vous n'êtes pas plus neuf, tremblez pour vous !
Ernest
Je crois que je ferais mieux de prendre la fuite.
Thérèse
Allons !
Ernest
Thérèse, eh bien, oui, je vous aime !
Thérèse
Ensuite
Ernest
Je vous adore.
Thérèse
Bien ! Bien ! Mais changez un peu : On n'est pas bon acteur sans varier son jeu.
Ernest
Mon amour durera...
Thérèse
Que votre tête est dure ! Faites donc feu qui flambe et non pas feu qui dure !
Ernest
Je me contenterais, Thérèse, de si peu ! Je ne demande pas que vous m'aimiez, mon Dieu !
Thérèse
Gare ! Le sentiment se met de la partie !
Ernest
D'ici, de ce château, quand vous êtes partie, Vous étiez moins cruelle. Hélas ! J'avais vingt ans, C'était le dernier jour de notre beau printemps, Vous en souvenez-vous de ces fraîches années ? Reste-t-il un parfum aux couronnes fanées ? Oui, sans doute ! Et pour moi, je crois vous voir souvent Courir là, dans le parc, vos longs cheveux au vent ; J'entends le timbre d'or de votre voix exquise; Petite, vous aviez de grands airs de marquise ; Je n'en avais point peur, mais je vous admirais ; Je vous aimais, la preuve est que je l'ignorais ! Oh ! La douce jeunesse et l'heureuse folie ! Que vous étiez charmante et mignonne et jolie, Lorsque vous me disiez au moins vingt fois par jour : « Mon bon petit cousin, viens me faire la cour ! »
Thérèse
Ernest, voyons ! Ernest, songez ! Quelle folie ! Cela vous rend si laid de me trouver jolie ! Je ne veux plus railler, mais soyez juste aussi : J'étais toute joyeuse en approchant d'ici ; Je me disais : Adieu Paris ! Adieu les fêtes ! Salut les bois charmants ! Les églogues sont prêtes ! J'arrive, et sur-le-champ vous me parlez d'amour... Mon bon petit cousin, ne me fais pas la cour Je vous tutoie encor : vous voyez, je suis bonne ! L'amour n'est qu'un journal, et l'on se désabonne ; Mais l'amitié, du moins comme je la conçois, C'est le livre qu'on aime et qu'on relit cent fois ; Que vous faut-il de plus ? N'êtes-vous pas mon frère ? Ne forçons point nos coeurs ; c'est toujours téméraire. Gardons les sentiments que le temps nous donna, L'amour qu'on veut avoir gâte celui qu'on a ! Donc, vous m'obéirez ?
Ernest
Non certes; je vous aime. Et rien...
Thérèse
Et moi, monsieur, je pars à l'instant même, Je retourne à Paris.
Ernest
Impossible !
Thérèse
Pourtant...
Ernest
Le dernier convoi vient de passer à l'instant ; Vous êtes prisonnière ici.
Thérèse
Je vous déteste, Et je vais vous haïr, puisqu'il faut que je reste.
Ernest
Thérèse...
Thérèse
Laissez-moi !
Ernest
Mais...
Se laissant tomber dans un fauteuil.
Thérèse
Ainsi, je vous sers De victime, monsieur ! Laissez-moi ! J'ai mes nerfs !
Ernest
Ma vie est à vos pieds, Thérèse ; il faut m'entendre ; Croyez-moi, je serais le mari le plus tendre.
Thérèse
Mon mari ?... Taisez-vous ! Vous me faites des peurs !
Ernest
Par grâce !
Thérèse
Laissez-moi, Monsieur ; j'ai mes vapeurs !
Ernest
Thérèse...
Thérèse
Laissez-moi, fuyez ! Je vous l'ordonne !
Ernest
Du moins, pardonnez-moi...
Thérèse
Non, folle qui pardonne ! Fuyez ! Fuyez ! Fuyez !
Ernest
Maladroit que je suis !
Thérèse
Eh bien ?...
Ernest
Mon Dieu, je fuis ! vous le voyez, je fuis !
Scène 3
Thérèse
S'approchant de la cheminée.
Thérèse
Affreux Ernest ! Mais non, j'ai ri : je suis contente ! Ah ! des portraits nouveaux ?... Le portrait de ma tante, Le mien, celui d'Ernest. Ernest... en vérité. Photographe cruel ! il ne l'a point flatté.
Scène 4
Thérèse, Ernest
Thérèse
Ernest ?...
Ernest
Chut ! Chut ! Ceci, c'est de la tragédie ! D'ordinaire, je pars quand on me congédie. Je partais donc, soumis à vos ordres ; les dieux Abrègent toutefois cet exil odieux : Comme je m'éloignais, les yeux fixés à terre, Sombre, morne, muet, un merle solitaire, Que le bruit de mes pas sans doute réveillait, S'est envolé d'un arbre, il sifflait ! Il sifflait ! Il a volé d'abord à gauche, et puis à droite, Il passait à travers le parc d'une aile adroite, Et quand il a senti l'horizon des grands bois, Je ne puis m'y tromper ! Il a sifflé trois fois ! Je me suis rappelé mon histoire romaine, J'ai reculé soudain. C'est ce qui me ramène.
Thérèse
Mais je ne comprends pas...
Ernest
Oh ! moi, je comprends bien Ce merle qui sifflait ne sifflait pas pour rien ! Ce sifflement moqueur disait : « Tu n'es qu'un lâche !. « Pour quelques mots d'amour ta cousine se fâche ? Elle te dit : Sortez ! Et tu sors ? malheureux ! On n'obéit jamais quand on est amoureux ! Rentre, fais-lui la cour, fais-la-lui de plus belle ; Sois certain qu'elle attend ton retour, la rebelle ! Si tu tardes, c'est elle alors qui sifflera ! » Ainsi parlait, avec plusieurs et caetera, Le merle en question : j'ai compris son langage, Et je rentre, Thérèse !
Thérèse
Et vous pensez, je gage, Que le conseil du merle attendrira mon coeur, Que vous triompherez avec ce ton moqueur ?
Ernest
Qui sait ?
Thérèse
Vous me feriez pleurer de guerre lasse ! Ernest, Ernest... tenez... mettez-vous à ma place !
Ernest
À votre place ?
Thérèse
Au fait, mais non, c'est insensé, Et ce serait vraiment le monde renversé !
Ernest
À votre place ?
Thérèse
Oh ! Oui !... Si j'avais ce courage, Pour réduire au silence un amour, dont j'enrage, Je voudrais vous prouver, comme seul châtiment, Que rien n'est ennuyeux plus que le sentiment, Et que pour une pauvre et faible créature, Être adorée ainsi n'est plus qu'une torture !
Ernest
Je n'en crois rien.
Thérèse
Rien ? Ah ! Alors, nous allons voir. Et je vais vous convaincre, Ernest ; c'est mon devoir. Nous allons à l'instant, monsieur, changer de rôle : C'est moi qui vous ferai la cour !
Ernest
C'est assez drôle.
Thérèse
Vous croyez ? vous verrez ! Je vous ferai la cour Sans pitié, sans remords, jusqu'à la fin du jour ; En un mot, vous jouerez le rôle de la femme, Moi le rôle de l'homme. Et garde à vous, Madame !
Ernest
Parfait !
Thérèse
Oui, mais je veux gagner à ce traité Quelque chose de mieux qu'un moment de gaîté. A l'heure du dîner, à six heures, je pense, Nous cesserons ce jeu qu'à l'instant je commence, Et jusqu'à mon départ, à dater de ce jour, Vous ne me direz pas le moindre mot d'amour.
Ernest
J'accepte.
Thérèse
Un mot encor : comme en cette entreprise, L'espoir de vous convaincre est ce qui m'autorise, Que vous abuseriez, en vous défendant mal, D'une position qui n'a rien de normal, Comme il vous serait trop commode de vous rendre, En femme vertueuse il faudra vous défendre !
Ernest
Je le jure,
Thérèse
Si vous oubliez ce serment Vous en serez puni...
Ernest
Je demande comment.
Allant vers la table de jeu.
Thérèse
Comment ?... J'aperçois là des jetons qui sans doute Vont nous servir. Prenez ces dix jetons.
Ernest
J'écoute.
Thérèse
Chacun de ces jetons représente un louis Que nous distribuerons aux pauvres du pays ; Chaque fois qu'oubliant votre rôle de femme, Monsieur, vous montrerez quelque faiblesse d'âme, Vous devrez me remettre un de ces jetons-là, Un louis par jeton.
Ernest
Oui, j'accepte cela ; Oui, mais je dois pourtant, dans le cas, je suppose, Où je ne perdrais rien, y gagner quelque chose ; S'il me reste plusieurs jetons, il faudra bien Que de me les payer vous trouviez un moyen;
Thérèse
C'est juste. Eh bien, monsieur, Cherchez dans votre tête Le prix qu'à vos jetons vous entendez qu'on mette.
Ernest
Donc, pour chaque jeton, par exemple, un baiser Que je... que vous...
Thérèse
Non ! Non ! Non !
Ernest
Pourquoi refuser ?
Thérèse
Parce que.
Ernest
Rien n'est dit alors, et je redouble D'ardeur à vous parler d'amour.
Thérèse
Ceci me trouble. Et d'ailleurs, ces jetons, je les reprendrai tous ; Je peux compter sur moi d'abord, et puis sur vous, Sur mon habileté, sur votre étourderie...
Ernest
Sur vos charmes plutôt...
Thérèse
Un jeton, je vous prie : Vous venez de me faire un compliment !
Ernest
Pardon ! La lutte n'était pas ouverte.
Thérèse
Payez donc !
Ernest
Non ! non !
Elle frappe du pied trois coups.
Saluant le public.
Ernest, après un silence, va s'asseoir ; Thérèse s'éloigne un peu et le regarde de côté.
Thérèse
Au fait, pourquoi le dépouiller si vite ? Il est d'autres périls qu'il faudra qu'il évite ! Donc, les rôles étant convenus entre nous, Qu'on lève le rideau, je frappe les trois coups. Acteurs, beaucoup d'entrain et la mémoire exacte ! LE MONDE RENVERSÉ, comédie en un acte.
Thérèse
Réfléchissons d'abord.
Ernest
Soyons grave ! Attendons.
Thérèse
Il faut parler pourtant !
Ernest
Soyons muet. Brodons ! Brodons; c'est dans mon rôle.
Thérèse
Il faut que je le mate, Et que ces dix jetons...
Ernest
Soyons très diplomate ; Ma situation a du bon et du neuf.
Elle marche vers lui.
Thérèse
Dix jetons, dix baisers; c'est trop... au moins de neuf ! Commençons donc l'attaque : il faut que je l'ennuie, à le rendre avant peu triste comme la pluie ! En avant ! Mon cousin, avez-vous de l'esprit ?
À part.
Ernest
Quand je n'ai rien de mieux. Gare ! Elle me sourit.
Thérèse
Vous n'avez aujourd'hui rien de mieux, je suppose ?
À part, en regardant les dix jetons.
Ernest
J'ai... Mes jetons ! Faisons une petite pause.
Thérèse
Eh bien, si vous avez de l'esprit, dites-moi Pourquoi je suis heureuse en ce moment.
Ernest
Pourquoi ? Vrai ! J'ai beau me creuser la tête; plus je creuse...
Thérèse
Moins vous trouvez ! Eh bien, ce qui me rend heureuse, C'est de pouvoir vous dire, une fois par hasard, Ce que je trouve en vous de bien : - votre regard...
Ernest
Elle me raille ! Mais j'entends la raillerie.
Thérèse
Cher cousin, relevez vos cheveux, je vous prie. Bien ! C'est bien cela ! Front large, sourcils arqués, Je ne les avais pas encor bien remarqués; Le nez.., droit ! Type grec !
Ernest
Des compliments, en somme !
Thérèse
Je tiens beaucoup au nez... c'est tout le gentilhomme. Le menton très correct ! Le galbe également.
Ernest
Mais ce qu'elle fait là, c'est mon signalement !
Thérèse
Voyons donc votre main, mon ami. Sur mon âme ! Je vous fais compliment : c'est une main de femme. Les doigts longs, effilés; des fossettes aussi...
Ernest
Et dire que je suis femme en ce moment-ci !
Thérèse
Je ne réussis pas. Pourquoi donc ? Je l'ignore ; Il n'a pas du tout l'air de s'ennuyer encore.
Haut avec un cri.
Ernest
Brodons, pour mieux fermer l'oreille à ces discours Ah ! Je me suis piqué le doigt.
Apercevant des fleurs dans la jardinière.
Elle prend une rose et revient vers lui.
Elle pose la rose.
Elle va chercher une branche de jasmin et revient vers lui.
Elle met le jasmin près de la rose.
Thérèse
Brodez toujours. Ah ! Des fleurs... c'est cela ! Voyez ! Que cette rose Est fraîche ! De mes mains il faut que je la pose À votre boutonnière... On dirait du carmin. Pour corriger le rouge, une fleur de jasmin. vous êtes ravissant ! c'est à rendre pensive.
Haut.
Ernest
Elle se rit de moi ! Reprenons l'offensive. Ah ! Mon Dieu !
Thérèse
Qu'avez-vous ?
Ernest
Je ne sais... je m'y perds. Je souffre...
Thérèse
Mais enfin qu'avez-vous ?
Ernest
J'ai mes nerfs !
Thérèse
Il se moque de moi !
Ernest
De grâce, ma cousine... Un médecin... qu'on aille à la ville voisine !
Thérèse
Bah ! cela va passer.
Ernest
Les dehors sont trompeurs, Car je souffre à présent bien plus : j'ai mes vapeurs !
Thérèse
Pauvre Ernest ! En effet, votre tête est brûlante ; Fièvre soudaine !
Ernest
Non, c'est une fièvre lente !
Thérèse
Ma main rafraîchira votre front, et je veux Qu'elle reste longtemps ainsi dans vos cheveux.
Ernest
Ce n'est pas convenable, et sans être trop prude...
Haut.
Thérèse
Tâchons de lui porter un autre coup plus rude : Pour une débutante, il se défend fort bien. Ernest, devinez-vous à quoi je songe ?
Ernest
À rien.
Thérèse
L'impertinent !... Mais non, il reste dans son rôle, Il raille... il fait la femme.
Ernest
En vérité, c'est drôle ! Moi qui tremblais de peur, je la raille à présent ; Ah ! le métier de femme est bien plus amusant !
Thérèse
À quoi je songe, Ernest ? Au temps de notre enfance, Souvenirs qui toujours me trouvent sans défense. Ernest, ce temps passé, vous le rappelez-vous ? Que du ciel sur nos fronts le sourire était doux ! Comme nous nous suivions en courant dans les herbes ! Têtes blondes ! gaîtés folles ! rires superbes ! Doux romans que le temps emporte dans son vol ! Moi j'étais Virginie; Ernest, vous étiez Paul !
Ernest
Ah ! Oui, je me souviens ! Les romans, les églogues; Mais depuis, j'ai pris goût à d'autres dialogues ! Je suis peu poétique à vos yeux, je le vois, Mais qu'y faire ?
Haut.
Thérèse
Il devient agaçant cette fois. Tenez, Ernest, mieux vaut nous arrêter... de grâce ! Ne poussons pas plus loin ce jeu qui m'embarrasse; Ce petit badinage a trop longtemps duré Et ne serait pas trop du goût de mon curé ! Savez-vous en effet que c'est chose hardie A moi de me prêter à cette comédie ? Qu'on ne doit pas ainsi jouer avec l'amour Et que je pourrais bien m'en repentir un jour ?
Ernest
Thérèse...
À part.
Thérèse
Savez-vous qu'il n'est pas impossible Qu'à mon insu mon coeur cesse d'être insensible, Que je change pour vous, sans m'en apercevoir, Le rire du matin en sourire le soir ? Et déjà, si l'on peut vous l'avouer, je tremble De l'étrange duo que nous chantons ensemble ! Si moi-même en riant j'allais me désarmer ? J'y songe avec terreur : si j'allais vous aimer ? Cette fois nous verrons !
Ernest
Est-il vrai ? Quoi ! vous-même, Quoi ! vous pourriez m'aimer ? Oui, puisque je vous aime ! Aimons-nous donc, Thérèse ! Heureux les coeurs aimés ! Pour eux pas de chemins qui ne soient parfumés ! Aimons-nous à jamais, et que Dieu nous envoie Pour chaque heure nouvelle une nouvelle joie ! L'Amour, arbre vivace, a plus d'un rejeton: N'épargnons pas ses fleurs !
Thérèse
Mon cousin, un jeton !
À part.
Ernest
Un jeton... Il est vrai ! Mais, en toute franchise, Vous l'avez mal gagné, s'il faut que je le dise. Vengeons-nous donc, un peu.
Thérèse
Comment, monsieur, comment ? Je ne viens pas de vous tromper ?
Ernest
Aucunement.
Thérèse
Quoi ! Vous n'avez pas cru tout à l'heure, à m'entendre, Que j'éprouvais pour vous un sentiment plus tendre ?
Ernest
Je n'ai pas cru cela.
Thérèse
Mais en me répondant, Monsieur, vous aviez l'air d'y croire cependant ?
Ernest
Sans doute. - Il fallait bien vous donner la réplique.
Thérèse
Expliquez-vous, monsieur ! je veux que l'on s'explique ! Vous ne pensiez donc rien de ce que vous disiez ?
Ernest
Je parlais comme vous... pour rire.
Thérèse
Et vous osiez ! Moi, j'étais dans mon droit. Et maintenant j'y songe, Ce matin, votre amour n'était donc qu'un mensonge, Puisque vous l'exprimiez de la même façon ?
Ernest
Pouvez-vous croire ?
Elle sort violemment.
Thérèse
C'est une bonne leçon ! C'est ainsi qu'on nous trompe : oh ! les femmes sont folles ! C'était exactement même air, mêmes paroles, Mêmes regards levés tendrement vers le ciel; Non, ce n'était pas mieux quand c'était naturel ! Tenez, je croyais presque à vos serments naguère, Mais quand on feint si bien l'amour, on n'aime guère ! Vous voilà démasqué. Plus tard nous réglerons. Ah ! vous ne m'aimez pas ? C'est ce que nous verrons ! Vous ne répondez point ? Vous ne pouvez répondre ? Taisez-vous ! cette audace a de quoi me confondre; Je vous en dirais trop, je n'y saurais tenir, Et je vous quitte moi pour ne plus revenir !
Scène 5
Ernest
On entend le bruit d'une cloche au dehors.
Ernest
Elle est vraiment fâchée, et même je soupçonne Qu'une larme furtive...
Scène 6
Thérèse, Ernest
Thérèse
Ernest, le dîner sonne ! De nos conventions il doit vous souvenir, Et quant à moi. j'y gagne assez pour y tenir : A l'heure du dîner, d'après votre promesse - Et la cloche a sonné, monsieur ! - notre jeu cesse, Et jusqu'à mon départ, à dater de ce jour, Vous ne me direz pas le moindre mot d'amour.
Ernest
Oui ! mais chaque jeton dont vous me laissez maître Représente un baiser.
Thérèse
Il faut bien me soumettre.
Ernest
Non, Thérèse ! Sans doute il est doux de poser Ses lèvres sur un front qui se livre au baiser ; Il est doux le baiser qu'un doux regard invoque ; Mais lorsque la froideur parle sans équivoque, Tout le charme est détruit, et, vous le savez bien, L'émotion, c'est tout; le baiser, ce n'est rien !
Thérèse
Pardon, monsieur, pardon ! Je conviens qu'il est triste De m'embrasser, mais j'ai mes raisons, et j'insiste : À ce prix je serai délivrée à jamais De votre amour, de vos soupirs, j'aurai la paix ; Pour perdre cette chance il faudrait être folle, Vous allez, s'il vous plaît, tenir votre parole, Car les traités sont faits même pour le vainqueur, Et vous m'embrasserez si vous avez du coeur !
Il s'avance pour l'embrasser.
Ernest
Eh bien, j'obéirai, puisque l'honneur m'oblige... Vous rougissez...
Thérèse
Non pas.
Ernest
Vous rougissez, vous dis-je.
Thérèse
Mais non, mais non, monsieur ! on est prête, on attend !
Il l'embrasse.
Ernest
Eh bien... C'est très cruel... Je m'y ferai pourtant ! L'habitude fait tout. J'ai huit jetons encore, Huit baisers; c'est mon droit.
Thérèse
Oh ! non, je vous implore !
Ernest
Huit baisers, s'il vous plaît !
Thérèse
Tout à l'heure pourtant, Vous y teniez si peu !
Ernest
Vous, vous y teniez tant !
Thérèse
C'est que, depuis... Ernest, renoncez-y, de grâce !
Ernest
Vous m'aimez donc ?
Thérèse
Oh ! non, mais ce qui m'embarrasse, Ce sont ces huit... jetons !
Ernest
C'est fort simple en ce cas : On se marie, afin qu'on ne s'embrasse pas !
Thérèse
Le singulier moyen !
Ernest
Je n'en connais point d'autre, Et c'est bien le meilleur !
Thérèse
Voyez le bon apôtre !
Ernest
Décidez-vous, Thérèse.
Thérèse
Oh ! nous verrons... demain Ou plus tard... C'est à vous de demander ma main.
Ernest
Mais du tout ! Nous jouons, selon notre parole, Le Monde renversé; l'oeuvre est un peu frivole ; Cependant moi, je tiens le rôle dangereux De l'ingénue, et vous celui de l'amoureux ; Je dois agir en femme honnête, quoique tendre ; C'est à vous de parler, et c'est à moi d'attendre !
Thérèse
Monsieur, vous connaissant plus d'une qualité, Vous sachant jeune, bon, plein d'amabilité, Vif comme un épagneul, et doux comme un king-charles, Une amie à moi veut qu'en son nom je vous parle; Elle désire unir au vôtre son destin, Trouvant que l'existence est un triste festin, Et qu'il faut, si l'on veut le rendre confortable, Partager tous les mets et s'asseoir deux à table. Vous céderez sans doute à ces motifs puissants, Rougissez pour la forme, et dites...
Ernest
Je consens.
La toile tombe.
Thérèse
Allons ! Marions-nous, puisque l'on se marie, Puisqu'il faut que l'amour passe par la mairie, Et refermons sur nous, prisonniers mais contents, La porte du bonheur qui s'ouvre à deux battants ! Je resterai docile, aimable, complaisante, Pour rendre à mon mari sa chaîne moins pesante ; Que lui reste amoureux comme par le passé... Et ce sera toujours le Monde renversé !