Saynète · 1882

Le neveu de la Marquise

de Georges d' Heylli

Représentation
≈ 24 min
Distribution
1 femme, 2 hommes
Répliques
138
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Lisette H 61 ≈ 10 min 6
Le Marquise F 38 ≈ 7 min 8
Roger d'Entraigues H 39 ≈ 7 min 6
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Neveu de la Marquise
Lisette absentabsentabsentabsentabsent
Le Marquise absentabsentabsent
Roger d'Entraigues absentabsentabsentabsentabsent
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Le Neveu de la Marquise

Scène 1

Le Marquise

Elle est assise et brode au tambour. Elle s'ennuie. Elle pose son ouvrage et prend un livre qu'elle ouvre et dont elle lit quelques lignes. Elle le rejette presque aussitôt sur la table, en poussant un soupir. Après ce petit manège, elle se lève et sonne. Silence. Elle sonne de nouveau.

Elle resonne.

Elle sonne encore.

Le Marquise

Voyez s'il en viendra un seul ! J'ai trois domestiques à mes ordres ! et j'ai beau les sonner, les carillonner, pas un ne répond à mon appel !

Scène 2

Lisette, Le Marquise

Lisette

J'achevais en toute hâte de m'habiller, lorsque j'ai entendu ta sonnette de Madame la Marquise.

Le Marquise

Et Frontin ? Et Jacqueline ?...

Lisette

Madame ne se souvient plus, sans doute, qu'elle leur a donné la permission de s'absenter jusqu'à ce soir pour aller voir la fête et les illuminations en l'honneur du mariage de Monseigneur le Dauphin.

Après un silence.

Le Marquise

C'est vrai, je l'avais oublié. Sais-tu une chose, Lisette ? Je m'ennuie.

Lisette

C'est le mal de bien des gens, mais Madame la Marquise le ressent plus que personne parce qu'elle vit volontairement isolée.

Le Marquise

C'est vrai, Lisette, mais depuis mon veuvage, je n'ai pu reprendre encore l'habitude de revoir le monde.

Lisette

Peuh !... Madame la Marquise a si peu de temps connu le marquis !

Le Marquise

Cela est encore vrai, mais je n'en dois pas moins à sa mémoire, et à moi-même, de respecter le plus longtemps possible mon veuvage.

Lisette

Soit, Madame, respectons votre veuvage, je le veux bien mais franchement, n'avons-nous pas assez fait pour cette illustre mémoire ? Ne nous sommes-nous pas, en l'honneur de ce mort qui, en somme, a laissé si peu de regrets, enterré pendant plus de dix mois dans un vieux castel perdu au fond des montagnes ?...

Le Marquise

Mais puisque nous voici maintenant à Paris, que demandes-tu de plus ?...

Lisette

Que Madame la Marquise reçoive ses amis, ses connaissances, les personnes de son rang et qu'elle s'empresse de choisir bien vite, parmi tes jeunes seigneurs de la cour, un successeur à feu Monsieur le Marquis.

Un silence.

Le Marquise

Rien ne presse, Lisette. Tiens, pour tuer le temps qui me semble immortel, coiffe-moi.

Lisette

Et parmi ces seigneurs, Madame la Marquise sait bien qu'elle n'a qu'à choisir.

Le Marquise

Oui !... Mais je ne veux d'aucun.

Lisette

Alors, nous resterons veuve !... Voilà qui nous promet bien du plaisir. Nous avons cependant le neveu de Monsieur le Marquis, ce jeune officier qui était encore en garnison dans le Nord lors du mariage de madame et dont la visite nous est depuis si longtemps promise.

Le Marquise

Eh bien ?...

Lisette

Eh bien ! Monsieur Roger d Entraigues est revenu à Paris, et il n'attend qu'un mot de Madame la Marquise qui, par le fait, est sa tante, pour se présenter chez elle et ramener en même temps, avec lui, toute la belle et illustre société que voyait Monsieur le Marquis.

Le Marquise

Mais Lisette, tu connais mes affaires mieux que moi-même et tu en sais beaucoup plus que je n'en pourrais dire sur le compte du neveu du défunt marquis, lequel neveu je n'ai jamais vu, ni même,je t'assure, envie de voir.

Lisette

Alors, nous renonçons définitivement même à la perspective d'un nouveau mariage ?...

Le Marquise

Eh ! Qui veux-tu que j'épouse, grands dieux ?...

Lisette

Monsieur d Auterive, par exemple...

Le Marquise

Non certes !... Tu trouvais le Marquis trop vieux ; mais Monsieur d Auterive est, pour le moins, aussi vieux que lui.

Lisette

Oui... Mais il a un si grand train de maison ; cela fait passer sur bien des choses... puis nous avons le Comte de Duniëres.

Le Marquise

Trop vieux aussi pour moi.

Lisette

Alors nous avons le Marquis des Réaux...

Le Marquise

Encore ?... Mais, Lisette, as-tu juré de me faire mourir. Tu me cites les trois plus vieux gentilshommes de la cour. En est-il un, parmi ceux-là, que tu voudrais pour toi-même, si tu étais veuve et marquise ? Les six mois que j'ai vécus avec le Marquis m'ont guérie, à jamais, du goût des unions disproportionnées, au moins au point de vue de l'âge. Je ne veux plus d'un mari maladif et podagre. Le mien a pris le lit au lendemain de notre mariage et il ne l'a quitté que pour entrer au cercueil. Ces six mois, je les ai passés dans la tristesse, dans l'ennui, dans le dégoût même, car je n'aimais pas le Marquis que j'avais épousé pour complaire à mon père et j'étais trop enfant pour bien comprendre ce qu'on me faisait faire. Ce temps d'épreuves m'a vieillie, d'ailleurs, moi aussi, et les longues journées pendant lesquelles j'ai été garde-malade du Marquis n'ont pas été perdues pour mon intelligence, ni pour ma raison. Bien que je n'aie pas encore vingt ans, je t'assure que l'expérience m'est venue avec le chagrin, et, quoi que tu dises, je suis bien décidée, si je me remarie jamais, à choisir quelqu'un qui soit en rapport avec ma situation, avec mes goûts et surtout avec mon âge...

Lisette

Eh bien, précisément, Madame la Marquise... nous avons Monsieur Roger d Entraigues. Vous êtes déjà sa tante, par suite de votre alliance avec son oncle ; devenez sa femme ; cela ne sortira pas de la famille.

On entend un coup de sonnette à !a porte du vestibule extérieur.

Le Marquise

Tu es une folle, Lisette, et je suis bien folle aussi d'écouter tes sornettes ! Monsieur d Entraigues est encore un enfant et d'ailleurs je ne le connais pas ; puis le souvenir de son oncle, mon premier mari, se rattacherait inévitablement à sa personne et à sa présence ici... je préfère donc ne pas le recevoir. Va voir, Lisette, qui peut venir je n'attends personne et n'y suis pour personne.

elle sort.

Lisette

J'y vais, Madame.

Scène 3

Le Marquise

Un silence.

On entend un bruit confus de voix dans l'antichambre~tLisette qui s'écrie :

– Puis la porte s'ouvre brusquement.

Le Marquise

Cette Lisette a vraiment perdu l'esprit. Et cependant, la vie que je mène est bien triste !... « Mais puisque je vous dis que ma maîtresse n'y est pas !... »

Scène 4

Roger d'Entraigues, Le Marquise, Lisette

À la Marquise.

Roger d'Entraigues

Que me disais-tu donc, soubrette de mon coeur, que ta maîtresse était sortie ? Ah, belle dame ! Voilà qui n'est pas bien ! Faire dire que vous n'êtes pas là alors, qu'au contraire, vous êtes bel et bien chez vous, en chair et en os, et la plus belle parmi les plus belles...

Le Marquise

Mais, Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, et...

Roger d'Entraigues

Bah! nous ferons vite connaissance.

Le Marquise

Je n'en ai nulle envie, Monsieur, et ne suis point habituée à être traitée de la sorte je vous prie de vous retirer.

Roger d'Entraigues

Me retirer ! Ah, que nenni, par exemple ! J'ai déjà eu assez de mal à pénétrer dans la place pour l'abandonner aussi facilement et aussitôt.

Le Marquise

Comment ! Vous prétendez demeurer chez moi, malgré moi ?...

Roger d'Entraigues

Malgré vous !... Non pas, idéale princesse, mais bien avec votre consentement que vous allez me donner tout de suite, en acceptant que je vous offre à souper ce soir et ici même...

Le Marquise

À souper !... L'impertinent ! Eh bien, monsieur, puisque vous ne voulez pas partir, c'est moi qui vais vous céder la place et je ne rentrerai dans ce salon, je vous le jure, que lorsqu'il vous aura plu d'en sortir. Viens, Lisette, et laissons Monsieur à ses réflexions.

Lisette

Cela mettra peut-être, d'ailleurs, un peu d'eau dans son vin !...

Scène 5

Roger d'Entraigues

Il s'approche de la table.

Prenant un livre.

Prenant un autre livre.

Montrant la porte de la chambre de marquise.

Au moment où il s'approche de la porte, elle s'ouvre, et Lisette entre en scène.

Roger d'Entraigues

Diable ! Voilà qui commence mal et mes cinq cents louis m'ont l'air bien aventurés. Car j'ai, voyez la belle affaire !... parié ce matin, après boire, cinq cents louis à Chamilly que je ferais la conquête de la première femme que je rencontrerais, et cela dans la première maison qui s'offrirait à moi, sur mon chemin. Cette première maison j'y suis entré ; non sans peine, par exemple cette enragée soubrette voulait à tout prix me jeter dans ses escaliers. Cette première femme, la voici ; mais ce n'est là que la moitié du pari et je tiens, morbleu ! À le gagner tout entier. La dame, d'ailleurs, n'est peut-être pas aussi revêche qu'elle en a l'air, au premier abord, et nous allons bien voir ! Mais, qui est-elle ? Une grande dame ? Une femme galante ? Une comédienne ? Ce doit être, en effet, quelque belle princesse de théâtre. Car elle est jolie, le diable m'emporte, et depuis que je l'ai vue, je rendrais volontiers encore cinq cents louis à Chamilly pour gagner mon pari contre lui. Ah, des livres ! Que lit-elle, cette dame ? On juge quelquefois une femme sur les ouvrages qu'elle préfère. Le Méchant, comédie de Monsieur Gresset, les oeuvres de théâtre de Monsieur Racine... Serait-ce donc, vraiment, quelque belle dame de comédie ?... Qu'importe, après tout, et voyons si, en dépit de sa magnifique colère, il n'y aurait pas moyen de rentrer en grâce, auprès d'elle ?... Elle est sortie par là, c'est donc par là qu'il faut la poursuivre.

Scène 6

Lisette, Roger d'Entraigues

Lisette

Eh bien, qu'est-ce que vous faites là, Monsieur ? Vous allez forcer la porte de l'appartement de Madame, maintenant ?... Comment, vous êtes encore ici ?... De quelle manière faut-il donc vous donner votre congé pour que vous consentiez à partir ?...

Roger d'Entraigues

Ah, c'est toi, soubrette infernale !... Que ta maîtresse m'ait donné congé, je te l'accorde, mais quant à le prendre, c'est une autre affaire.

Lisette

Que voulez-vous dire ?... Vous allez rester ici ?...

Roger d'Entraigues

Mais oui, Marton ou Lisette... au fait, comment te nommes-tu ?.

Lisette

Que vous importe ?...

Il m'embrasse.

Il lui offre sa bourse.

Roger d'Entraigues

Voyons, ne sois pas si farouche et surtout ne crains pas de perdre ton temps avec moi. Sais-tu bien, ma mie, que si tu consentais à me venir en aide dans mon entreprise, je ne regarderais pas à la récompense ?... Tiens, voilà un acompte, ... et en voici un autre encore.

Lisette

Gardez votre argent, Monsieur, je vous le volerais. Votre premier acompte ? À la rigueur, passe encore, je ne déteste pas trop ceux-là ; mais quant à votre bourse, je n'en ai que faire, car je ne veux pas trahir ma maîtresse.

Roger d'Entraigues

Voyons, Martine, humanise-toi !...

Elle entrouvre la porte qui conduit à l'antichambre.

Lisette

Je m'appelle Lisette, comme une vraie soubrette de comédie mais cependant, à l encontre de la tradition, je ne puis rien pour vous. Allons, croyez-moi, Monsieur, partez, partez. Partez

Roger d'Entraigues

Non ! Pas avant que tu m'aies dit qui est ta maîtresse.

Lisette

Mais que vous importe ? Vous ne voulez pas l'épouser, je suppose ?...

Roger d'Entraigues

Peut-être.

Lisette

Joli mari, par exemple, et d'une tenue bien engageante !

Roger d'Entraigues

Voyons, encore une fois, Lisette, sois-moi propice ! Dis-moi qui est ta maîtresse. Est-ce une princesse ?...

Lisette

Peut-être, vous répondrai-je aussi.

Roger d'Entraigues

Est-ce une comédienne ?

Lisette

Oh ! Vous n'y êtes guère !

Il lui prend les deux mains et les couvre de baisers.

Roger d'Entraigues

Tu me mets au martyre, Lisette ! Laisse-toi attendrir, ma petite Lisette, et ta fortune est faite.

Lisette

Ah ! Que vous êtes amusant, monsieur ! Ainsi, parce que je ne suis que Lisette, vous croyez que pour un peu d'amour et un peu plus d'argent, je vais vous servir, aux dépens de Madame qui est bonne pour moi, auprès de laquelle je suis depuis longtemps, qui me témoigne de l'amitié et qui m'établira bien quand je le voudrai. Et tout cela, pourquoi, s'il vous plaît ?... Ni madame, ni moi, ni vous peut-être, nous n'en savons rien ni les uns ni les autres. Et puis qui vous dit que madame soit libre, qu'elle n'ait pas un mari ?...

Roger d'Entraigues

Elle a un mari ?...

Lisette

Ah ! Voilà qui vous gêne un peu ! N'est-ce pas ? Allons, Monsieur, une dernière fois, allez-vous en, en voilà assez ; si vous ne vous décidez, je unirai par aller chercher la garde.

Résolument.

Roger d'Entraigues

Ah ! Elle a un mari ! Eh bien, qu'importe, après tout ? Cela augmente encore les difficultés de l'entreprise mais coûte que coûte, je réussirai. Je m'en vais, Lisette.

Lisette

Allons, bon voyage, Monsieur, et adieu !...

Roger d'Entraigues

Oh non pas, mais au revoir ; car je ne pars point, je bats en retraite, mais tout en gardant la défensive, et sois en persuadée, je vais reprendre sous peu l'offensive. Voilà [c]omment nous sommes, nous autres gens de guerre...

Lisette

Ah, monsieur est soldat ?...

Roger d'Entraigues

Oui, Lisette.

Lisette

Enseigne ou général ?...

Il l'embrasse.

Roger d'Entraigues

Tu te moques ? Soit, mais rira bien qui rira le dernier... Au revoir, la belle enfant.

Il sort ; elle ferme la porte vivement.

Lisette

Adieu, grand fou !...

Scène 7

Le Marquise, Lisette

Le Marquise

Eh bien, Lisette ?

Lisette

Il est parti, Madame.

Le Marquise

Ah !... Enfin...

Lisette

Oui, mais il a dit qu'il reviendrait.

Le Marquise

Comment, je puis être exposée, une fois encore, à son indolente visite ?...

Lisette

Ah ! Madame, voilà qui prêche singulièrement en faveur du mariage ! Si vous vouliez consentir à n'être plus veuve, vous auriez au moins, auprès de vous, un défenseur naturel qui saurait bien éloigner de votre porte et de vous-même tous les freluquets dé la ville et de la cour. Mais vous êtes inflexible et vous préférez votre éternel veuvage, toujours et quand même, aux choix qu'on pourrait vous proposer ! Madame y viendra toutefois, sinon par désir, au moins par nécessité...

Le Marquise

Je ne dis pas non... Nous verrons plus tard... Mais que voulait-il, en somme, ce beau monsieur ?

Lisette

C'est la seule chose, madame, que je n'aie jamais pu savoir. Il m'a parlé d'une entreprise.

Le Marquise

Dont je suis, sans doute, l'objet ?

Lisette

D'offensive et de défensive ; et à ce propos il est soldat, et, avec cela, jeune, bien fait et entreprenant, n'en doutez pas. Ce qu'il veut, il est homme à vouloir aussi vous le dire à vous-même et à vous forcer de l'entendre.

Le Marquise

Oh ! Pour cela, je l'en défie...

Lisette

Ne jurez pas, Madame, on ne sait pas ce qui peut arriver. C'est, d'ailleurs, un brillant cavalier et de fort bonnes manières ; il était bien un peu gai, ce matin, mais quand il est parti il avait la tête refroidie et le coeur enflammé. Je parie maintenant qu'il adore madame, et qu'avant peu.

Le Marquise

Tu en parles avec un feu ! Quoi qu'il en soit, je vais me barricader dans ma chambre, et ce soir, quand Frontin et Marceline seront rentrés, tu les feras veiller en bas et leur recommanderas de faire bonne garde et de n'ouvrir la porte à qui que ce puisse être.

À ce moment un bouquet lancé de la rue, vient tomber par la fenêtre au milieu du salon.

Lisette

Je n'y manquerai pas, Madame.

Le Marquise

Eh bien, Lisette, que veut dire ceci ?

Elle ramasse ce bouquet.

Elle tire un billet du bouquet.

Lisette

C'est sans doute la suite de l'aventure. Oh ! Les admirables fleurs ! Ah ! Un billet !

Le Marquise

Je ne veux pas le lire.

Lisette

Cependant, Madame, il est indispensable que nous soyons, par lui, informées des projets de l'ennemi ; car c'est de notre beau chevalier, n'en doutez pas, que nous vient cette missive.

Le Marquise

Eh bien, soit, lis.

Lisette

« Madame, vous m'avez chassé ; j'accepte mon sort ; mais je crois devoir vous déclarer que je veux vous traiter comme une ville forte et faire le siège en règle de votre personne et de votre beauté. Ci-joint le premier projectile. La guerre est donc commencée. Il vous appartient, belle princesse, de me taire savoir si vous voulez me faire attendre bien longtemps la reddition de la place. »

Le Marquise

Et pas de signature ?...

Lisette

Aucune !...

Lisette s'assied devant la table et se dispose à écrire. La marquise dicte.

Le Marquise

Ah ! C'est trop fort ! C'est trop d'insolence et d'audace ! Assieds-toi là, Lisette ; je veux lui répondre à ce monsieur. Écris. « Monsieur, toutes les portes vous sont ouvertes. »

Lisette

Comment, Madame, la place capitule sans combattre ?...

Le Marquise

Oui, c'est le seul moyen d'en finir, qu'il vienne ; il va trouver à qui parler. Continue... « Toutes les portes vous sont ouvertes ; je désire capituler immédiatement. » Bien !... Attache maintenant le billet au bouquet de ce monsieur, et renvoie-le lui par le même chemin.

Elle jette le bouquet.

Elle se penche à la fenêtre.

Elle sort.

Lisette

C'est bien lui ! Le voici en effet sous vos fenêtres. Tenez, galant chevalier, voici vos fleurs et la réponse à votre poulet. Il le ramasse... Il lit le billet, te voici qui s'élance ; je vais le recevoir et lui ouvrir.

Scène 8

Le Marquise

Le Marquise

Ce que je fais là est bien grave, mais c'est le seul moyen de terminer une aussi sotte aventure.

Scène 9

Roger d'Entraigues, Le Marquise

Roger d'Entraigues

Madame, je vous remercie.

Le Marquise

Ne me remerciez pas, Monsieur ; je vous ai fait venir, non pour ce que votre fatuité peut vous faire croire, mais bien pour vous déclarer que si vous ne quittez à l'instant ma demeure, en abandonnant les projets d'agression dont vous m'avez fait part, je préviendrai Monsieur le lieutenant de police et le prierai de me protéger contre vous. Et sur ce, Lisette, reconduis une dernière fois, Monsieur.

Roger d'Entraigues

Madame.

Elle sort majestueusement.

Le Marquise

Une fois encore, je vous laisse la place, Monsieur.

Scène 10

Roger d'Entraigues, Lisette

Roger d'Entraigues

Eh bien, Lisette ?

Lisette

Eh bien, Monsieur ?...

Roger d'Entraigues

Comment, c'était pour me faire donner une algarade de cette sorte que tu m'as renvoyé mon bouquet et mon billet ?

Lisette

Hélas ! Oui, monsieur ; mais c'était l'ordre de madame ; je n'y suis pour rien et je n'y peux rien.

Roger d'Entraigues

Ah ! Lisette ! Sais-tu qu'elle est charmante, ta maîtresse ?... Quel air imposant elle avait et quelle noble colère ! Ah, ce n'est pas là une femme vulgaire. C'est une grande dame, Lisette ?

Lisette

Cela se peut, Monsieur... Mais vous avez entendu l'ordre de Madame ? Ainsi, pour la seconde fois, il faut déguerpir.

Roger d'Entraigues

Déguerpir ?

Lisette

Ah ! Mon Dieu, oui.

Roger d'Entraigues

Et sans la revoir, Lisette ?

Lisette

Sans la revoir. Allons, Monsieur, il n'y a que deux pas à faire, et vous connaissez déjà le chemin.

Roger d'Entraigues

Eh bien, Lisette, écoute-moi ; j'ai été un fou ; j'avais fait un bête, un stupide, un ridicule pari ; j'y renonce, je consens à le perdre; je l'ai perdu... Mais vois comme je suis rudement châtié, j'aime ta maîtresse.

Lisette

Ah, vous prenez bien votre temps, par exemple !

Roger d'Entraigues

Je l'aime, te dis-je, et je te somme de me dire si, vraiment, elle a un mari.

Lisette

Elle en a un, oui, Monsieur.

Roger d'Entraigues

Ah ! Douleur de ma vie !

Lisette

Mais il est mort...

Roger d'Entraigues

Ah ! Lisette, elle est libre ! Je la veux ; il me la faut ; dis-le lui va la trouver ; apaise-la ; qu'elle me pardonne et qu'elle me permette de lui faire oublier ma faute !...

Lisette

Tudieu, Monsieur, quel feu ! Quel enthousiasme! Les choses ne peuvent pas aller aussi vite, et Madame la Marquise.

Roger d'Entraigues

C'est une marquise ?

Lisette

Ne vous l'avais-je pas dit ? La Marquise d Entraigues.

Roger d'Entraigues

Comment ? Quel nom as-tu prononcé là ? La marquise d Entraigues la femme du vieux marquis Raoul d Entraigues !...

Lisette

Oui, monsieur, celui qui est mort en son château d Entraigues et dont Madame est veuve depuis bientôt quinze mois.

Roger d'Entraigues

Mais alors ta maîtresse est ma tante.

Lisette

Votre tante ? Quoi ! Vous seriez donc ?...

Roger d'Entraigues

Roger d Entraigues ! Mon père était le propre frère du mari de ta maîtresse.

Lisette

Ah grands dieux !... Eh bien, Monsieur, on peut dire sans se tromper que vous portez votre deuil un peu plus gaiement que nous !...

Roger d'Entraigues

Ah ! Lisette ! Je suis furieux. J'ai manqué de respect à ma tante, à celle que je brûlais tant de connaître, que j'aimais sans l'avoir vue ! Mais enfin, Lisette, ta maîtresse ne peut avoir le coeur impitoyable, elle me pardonnera une folie de jeune homme, de sot étourdi.

Lisette

Oh, pour cela, je n'en réponds pas !

Roger d'Entraigues

Voyons, laisse-moi t'implorer ; veux-tu que je tombe à tes genoux ?...

Lisette

Cela n'avancerait en rien vos affaires.

Roger d'Entraigues

Je t'en supplie, Lisette, va la trouver ; dis-lui que je l'aime, que je l'adore que je l'aimais depuis longtemps déjà, sur la seule réputation de sa beauté, et que je ne désire rien tant que d'obtenir mon pardon, de lui prouver mon repentir par ma soumission, et de lui offrir de réparer ma faute, en lui demandant sa main.

Lisette

Rien que cela, s'il vous plaît !

Roger d'Entraigues

Oui, Lisette ; dis-lui tout cela... Dis-lui encore que...

Scène 11

Le Marquise, Roger d'Entraigues, Lisette

Le Marquise

C'est assez, Monsieur.

Se reprenant vivement.

Roger d'Entraigues

Ah ! Ma tante. Ah ! Madame !

Roger m'incline très humblement, et se retire.

Le Marquise

Relevez-vous, Monsieur le Comte ; j'ai tout entendu. Vous pouvez vous retirer, je sais qui vous êtes, vous savez qui je suis. Vous m'avez gravement offensée, mais l'ignorance où vous étiez de mon nom n'est point une excuse de la conduite que vous avez tenue vis-à-vis de moi. Je ne puis oublier ce qui s'est passé aujourd'hui entre nous. Lisette, reconduisez encore une fois Monsieur le comte d Entraigues.

Lisette

Voyons, Monsieur le Comte, faites bonne contenance et revenez demain. J'aurai arrangé les choses, et que je perde mon nom si dans quinze jours vous n'avez pas gagné complètement, mais ce qui s'appelle complètement, votre pari !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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