Le Noeud d'Amour
Scène 1
Monsieur Bonhumain, La Mère Bazu
Monsieur Bonhumain
Enfin, ma chère Madame Bazu, c'est aujourd'hui que tout se termine. Vous serez débarrassé de la garde de votre petite nièce, et elle du soin de se garder elle-même.
La Mère Bazu
Assurément. Je n'ai aucun reproche à me faire. Son père et sa mère me l'ont confiée tour-à-tour en mourant, et j'ai pris autant de soin de son bien que de son honneur : car l'honneur....
Monsieur Bonhumain
Aussi Madame la Marquise, sa marraine, veut-elle s'acquitter de sa parole ; et en qualité de son intendant, elle m'a chargé de vous remettre cette bourse. Elle contient cent louis et cent écus.
La Mère Bazu
Et pourquoi cent louis et cent écus ?
Monsieur Bonhumain
Les cent louis sont le présent de naces qu'elle fait à celui qui aura le bonheur de l'épouser, et les cent écus sont destinés à régaler les convives : car elle pense à tout.
La Mère Bazu
Mais Madame la Marquise a mis une singulière condition à ses bienfaits ; pourquoi veut-elle que le choix d'un mari dépende d'un noeud de ruban ?
Monsieur Bonhumain
Que voulez-vous ? C'est une fantaisie. Vous savez qu'autrefois les Seigneurs de ce Village avaient bien un autre droit. La première nuit des noces leur appartenait.
La Mère Bazu
Aussi n'ai-je jamais voulu me marier ici.
Monsieur Bonhumain
Il est vrai que dans votre jeunesse le grand'père de la Marquise était déjà bien vieux, et qu'il ne laissa point d'héritier mâle.
La Mère Bazu
Madame la Marquise a donc aboli cette vilaine coutume ?
Monsieur Bonhumain
Oui. Elle a établi un usage tout contraire. Il porte qu'une jeune fille doit garder, depuis l'âge de sept ans jusques à quinze, un noeud de ruban, sans souffrir que personne puisse le dénouer; et à quinze ans accomplis, elle peut permettre à celui qu'elle aura choisi de risquer l'entreprise, et s'il réussit, il épouse la fille.
La Mère Bazu
Je jurerais bien, sans crainte de mentir, que le noeud de ma nièce est encore tel qu'elle l'a reçu des mains de sa mère.
Monsieur Bonhumain
C'est ce qu'il faudra voir. Or donc, comme elle est très jolie, tous les jeunes gens du Village prétendaient au noeud et à la jeune fille ; mais nous sommes parvenus à les fixer au nombre de trois.
La Mère Bazu
Je sais bien qui aura la préférence.
Monsieur Bonhumain
Le premier est le Chevalier Sandis, recommandé par la Marquise.
La Mère Bazu
Eh ! Pourquoi le protège-t-elle tant ? C'est un fat.
Monsieur Bonhumain
C'est qu'il est pauvre, et que votre nièce est riche.
La Mère Bazu
La belle raison !
Monsieur Bonhumain
Sa famille a été ruinée par un procès qu'a gagné celle de la Marquise, et pour l'acquit de sa conscience, elle désire l'établir avantageusement.
La Mère Bazu
Oui ; et à nos dépens.
Monsieur Bonhumain
Les Grands s'enrichissent souvent de cette manière, pour qu'il ne leur en coûte rien ; mais la Marquise est raisonnable, elle ne fait que le proposer. Votre nièce a la liberté de le refuser : ce sont ses affaires. Le second prétendant....
La Mère Bazu
C'est Monsieur Tamarin, un honnête apothicaire, que je protège, moi ; car je lui dois la vie.
Monsieur Bonhumain
C'est à-dire que vous voulez aussi acquitter votre conscience.
La Mère Bazu
Cela est bien différent ; et puis ma nièce est ma nièce.
Monsieur Bonhumain
C'est sans difficulté. Le troisième est le jeune Colin.
La Mère Bazu
Pourquoi cet étourdi?
Monsieur Bonhumain
Doucement, Mère Bazu ; si Babet est votre nièce, Colin est mon neveu.
La Mère Bazu
C'est-à-dire que vous le protégez à votre tour.
Monsieur Bonhumain
Je soupçonne qu'il est mieux protégé que les autres ; car je crois que c'est l'Amour qui le recommande à votre nièce.
La Mère Bazu
Bon ! L'Amour ! Babet ne connaît pas ça.
Marche dansante pour les Villageois et Villageoises.
Monsieur Bonhumain
Nous verrons si elle permet à tous les trois de tenter, l'aventure. Le sort va décider de la primauté. Mais, je les vois s'avancer avec toute la jeunesse du Village, que la nouveauté de ce spectacle attire.
Scène 2
Monsieur Bonhumain, Babet, Colin, Le Chevalier Sandis, Monsieur Tamarin
Monsieur Bonhumain
Approchez, belle Babet. Vous rougissez ! Cette pudeur vous sied à ravir. Voilà donc ce noeud si desiré, si précieux ! Oh ! Il est diablement serré. C'est bon signe. Eh bien ! Aimable petite, vous ne voulez donc point vous décider, et donner la préférence à l'un de ces poursuivants ?
Babet
Moi ! Je ne veux fâcher personne. Je désirerais pouvoir contenter tout le monde. Qu'ils tirent au sort, et nous verrons après.
Colin
Ah ! Babet !
Le Chevalier Sandis
Allons donc. Jé mé résigne au tirage.
Monsieur Tamarin
Et moi aussi, puisqu'il faut en passer par-là.
Colin
Mon cher oncle, je voudrais proposer un arrangement à ces Messieurs.
Monsieur Bonhumain
Voyons. Approchez, Messieurs.
Colin
Messieurs, j'aime Babet de tout mon coeur. Renoncez y, et gardez le présent de Madame la Marquise.
Monsieur Bonhumain
Voilà une proposition bien désintéressée. Que répond Monsieur le Chevalier ?
Le Chevalier Sandis
La fille est joulie, très-joulie ! J'ai lieu dé croire que jé lui plairai, et j'en suis sûr ; mais pour lé contenter lé jeune homme, si Babet y consent, j'accepte lé présent, et jé lui laisse la femme.
Monsieur Bonhumain
Cela est bien généreux ! Qu'en pense, Monsieur l'apothicaire ?
Monsieur Tamarin
Point d'accord. Tout ou rien, c'est mon dernier mot. Tout ou rien.
À Tamarin.
Tamarin tire un billet.
Monsieur Bonhumain
Vous me paraissez le plus facile à contenter, et vous aurez certainement l'un ou l'autre. C'est donc à la fortune à régler le rang. Le premier venu engraine, c'est comme à la Loterie. Voilà trois billets : un, deux et trois. Tenez, la jeune fille, remuez bien ce chapeau. Allons, Messieurs, tirez. Au plus heureux la balle. À vous, notre ancien, l'honneur vous appartient.
Monsieur Bonhumain
Numéro trois. Si vous n'êtes pas plus heureux en amour, je vous conseille de plier bagage.
Il tire.
Le Chevalier Sandis
C'est autant dé fait: j'en suis certain. À moi. Régardez bien ; jé suis sûr dé mon coup. Tenez, mon ami, annoncez mon bonheur.
Monsieur Bonhumain
Votre bonheur est le numéro deux.
Le Chevalier Sandis
Numéro deux ! C'est qué jé mé suis trompé. Recommençons.
Colin
Ah ! Babet, que je suis heureux !
Après la Pantomime.
Monsieur Bonhumain
Vous êtes le premier en date, Monsieur Colin. À vous le noeud, si vous pouvez l'obtenir, et si vous avez l'adresse de le dénouer. Voilà Babet ; tâchez d'avoir son consentement. Allons, c'est assez; reposez-vous tous deux. Reprends haleine, Colin.
Colin
Mon cher oncle, je demande du moins de l'entretenir un moment.
Monsieur Bonhumain
Ah ! C'est juste. Chacun aura son tour. Il faut bien laisser cette petite consolation aux malheureux.
Le Chevalier Sandis
Qu'il se dépêche donc, car j'ai hâte, moi ; mais jé sens que l'amour mé dédommagera des rigûrs dé la fortune.
Monsieur Tamarin
Il faut lui accorder trois minutes.
À Colin.
Bonhumain sort avec la Mère Bazu, le Chevalier et Tamarin.
Monsieur Bonhumain
Ah ! Papa Tamarin, il faut lui en accorder cinq. On vous en donnera trente quand votre tour viendra. Oh ! Le maladroit!
Scène 3
Babet, Colin
Babet
EH bien ! Qu'avez-vous à me dire?
Colin
Vous ne l'ignorez pas, méchante ; mais vous vous jouez de ma bonne-foi.
Babet
De quoi vous plaignez-vous donc ?
Colin
De quoi je me plains ?
Babet
Oui ; de quoi vous plaignez-vous ?
Colin
De la préférence que vous me refusez, et que vous réservez à d'autres.
Babet
Eh ! Qui vous a dit que je la leur réservais ?
Colin
Puisque vous ne voulez pas me l'accorder, n'est ce pas à eux que vous réservez votre noeud ?
Babet
Ils ont autant de droit que vous pour y prétendre ; mais ils ne le tiennent pas encore.
Colin
Eh ! Pourrez-vous résister à leurs efforts ?
Babet
Mais puisque vous me croyez si faible, pourquoi n'avez-vous pu réussir à le prendre ?
Colin
C'est que...
Babet
Eh bien ?
Colin
C'était la première fois que vous le défendiez ? Mais on se lasse à la fin.
Babet
Vous en avez bien donné des preuves ; mais j'ai bon courage, moi, et les filles ont toujours assez de force pour défendre... ce qu'elles ne veulent pas donner.
Colin
Eh ! Pourquoi me l'avez-vous refusé ?
Babet
En vérité !... Là... devant tout le monde, céder aux premières instances de Monsieur Colin !... C'était plus par vanité que par amour que vous vouliez triompher.
Colin
Eh bien ! Oui. Je t'avoue que j'aurais été bien aise d'obtenir la victoire en présence de mes rivaux, et que tout le Village eût été témoin de ma félicité.
Babet
Tout pour soi, n'est-ce pas ? La belle délicatesse ! Voilà les hommes !
Colin
J'ai eu tort, ma chère Babet ; je le sens bien. Oui, j'ai eu tort.
Babet
À la bonne heure ! Je pardonne à votre petite vanité, en faveur de votre franchise.
Colin
Tiens, ma chère Babet, tu sais combien je t'aime !
Babet
Après ?
Colin
Nous sommes seuls...
Babet
Eh bien ?
Colin
Donne-le moi, je t'en prie.
Babet
Quoi donc ?
Colin
Ce beau noeud qui doit faire mon bonheur.
Babet
Finissez, Monsieur Colin.
Colin
Les moments sont comptés, ils sont précieux ; laisse-le-moi dénouer, je t'en conjure.
Babet
Je vous vois venir. Raffinement d'amour-propre ! Vous voulez qu'on dise que c'est par fierté que je me suis défendu devant le monde, mais que je n'ai pu résister en particulier... Finissez, encore une fois, ou je me fâcherai.
Colin
Eh bien ! Mademoiselle, c'est fort bien fait ! Gardez votre Noeud. Je vois bien que vous ne m'aimez pas.
Babet
Est-ce que je vous ai jamais dit que je vous aimais, Monsieur ?
Il va et revient.
Colin
Non. Vous ne me l'avez pas dit ; mais vos manières, vos regards, tout me l'a fait croire jusqu'à ce moment. Eh bien ! Vous n'entendrez plus parler de Colin. Je m'en vais : oui, je m'en vais au bout du monde.... Adieu, perfide.
Babet
En vérité, c'est bien vilain à vous de me dire des injures ! Voilà donc comme vous m'aimez ! Je suis bien aise de vous connaître.
Colin
Ah ! Ma chère Babet ! Si je t'ai fâchée, je t'en demande pardon.
Babet
Non. Vous êtes indigne de mon amitié ; car je ne sais pas mentir, moi. Oui, j'avais de l'amitié pour vous ; mais....
Colin
N'achève pas. Pardonne-moi, ma chère Babet ; je t'en conjure.
Babet
Que je vous pardonne ! Et vous voulez partir?
Colin
Non ; je resterai toujours auprès de toi. Mais j'aurai le noeud, n'est-ce pas ?
Babet
Oh ! Je ne promets rien. Il faut de la persévérance en amour.
Colin
Mais, comment vas-tu faire avec ce vilain chevalier ? Il est vif, hardi ; il a appris à la ville bien des choses que nous ignorons.
Babet
Bon ! Quand, il le faut, les villageoises en savent autant que les autres.
Colin
Pour m'aider à prendre patience, accorde moi du moins...
Babet
Quoi donc ?
Colin
Un petit baiser.
Babet
Oui-dà !
Scène 4
Le Chevalier Sandis, Monsieur Bonhumain, Monsieur Tamarin, La Mère Bazu, Colin, Babet
Le Chevalier Sandis
Eh ! L'ami, tu chasses sur mes terres. Les cinq minutes sont passées. Ainsi va té consoler plus loin, et mé laissez lé champ libre.
Monsieur Bonhumain
Allons, Colin, il faut prendre ton parti de bonne grâce ; une autre fois, tu seras plus heureux. À vous, Monsieur le Chevalier ; entrez en danse.
Le Chevalier Sandis
Jé né sais qué coure lé lièvre ; Mademoiselle voltige comme une hirondelle. Jé vous cède lé pas, et vous attends à la conversation.
Monsieur Tamarin
J'espère que j'aurai mon tour.
La Mère Bazu
Soyez tranquille. Je craignais que ce fripon de Colin n'eut l'avantage ; mais puisqu'il a échoué, ma nièce se réserve pour vous, et j'en suis sûre, car je le lui ai bien recommandé.
Colin
Défends-toi bien, ma chère Babet ; tiens, je ne saurais souffrir ce vilain Chevalier. Si je pouvais rester !...
Babet
Ce sont mes affaires. Va-t-en.
Il sort avec la Mère Bazu, Tamarin et Colin.
Monsieur Bonhumain
Allons, belle Babet, vous avez affaire à forte partie ; mais je m'imagine que tout le courage de Monsieur le Chevalier est dans sa langue.
Scène 5
Le Chevalier Sandis, Babet
Le Chevalier Sandis
Ténez, ma belle enfant, jé né m'amusérai point à vous conter des balivernes. Vous êtes très gentille ; jé suis fort aimable. Eh donc ! À moi lé noeud qué jé lé dénoue.
Babet
Comment donc ! Vous n'y faites pas plus de façons que ça ?
Le Chevalier Sandis
Il y a plus dé dix ans qué jé né dispute plus avec les Dames, elles mé cèdent la victoire dès le premier coup-d'oeil.
Babet
Oh ! Je ne suis pas une Dame, moi. Je ne suis qu'une simple villageoise.
Le Chevalier Sandis
En cé cas, jé veux bien vous instruire. Approchez, vénez ça. Asseyez-vous auprès dé moi.
Babet
Bien obligée, Monsieur. Je ne suis pas lasse.
Le Chevalier Sandis
Vous êtes donc infatigable, cap-débious ! Mais, vénons au fait. Parlez-moi franchement: est-cé qué jé vous déplais ?
Babet
Je ne dis pas cela.
Le Chevalier Sandis
Oh ! J'en étais bien sûr. Eh bien donc ! Puisqué j'ai l'avantage dé vous plaire...
Babet
Je ne dis pas cela non plus.
Le Chevalier Sandis
Eh ! Qué dites-vous donc ?
Babet
Mais, je ne dis rien, Monsieur ; je vous écoute.
Le Chevalier Sandis
Mais, cé n'est point assez ; il faut mé répondre.
Babet
Eh bien ! Parlez ; je vous répondrai, si je puis.
Le Chevalier Sandis
À la bonne hûre ! Dites-moi un peu, la belle enfant ; voulez-vous mé donner votre noeud ?
Babet
Non, Monsieur.
Le Chevalier Sandis
Voulez-vous mé lé laisser prendre ?
Babet
Encore moins.
Le Chevalier Sandis
Et pourquoi ?
Babet
Parce qu'il n'est destiné qu'à celui qui sera mon époux.
Le Chevalier Sandis
C'est aussi pour être votre époux qué jé vous lé démande.
Babet
Oh ! Vous êtes un trop grand Monsieur pour moi !
Le Chevalier Sandis
Point du tout. Jé suis votré pétit servitûr. Allons, cédez à mes instances ; accordez-moi cé joli pétit noeud.
Babet
Doucement, Monsieur, doucement. Mais, mais vous êtes bien libre.
Le Chevalier Sandis
Jé vois qué vous exigez des façons, et j'en fais.
Babet
Mais vos façons ne me conviennent point du tout.
Le Chevalier Sandis
Mais si vous né voulez pas mé lé donner dé bonne grâce, il faut bien qué jé tâche dé l'avoir par finesse. En amour, comme en guerre, cé qu'on né peut prendre dé bonne amitié, on l'enlève dé force.
Babet
Je vous réponds qu'aucun de ces moyens-là ne vous réussira.
Le Chevalier Sandis
Eh ! Ventrebleu, qué faut-il donc qué jé fasse ?
Babet
Il faut vous en passer, s'il vous plaît ?
Le Chevalier Sandis
Comment ! Vous voulez qu'on dise qué lé Chevalier Sandis, la terreur du beau sexe, a échoué dans une entreprise amoureuse, et avec une villageoise, encore !
Babet
Le grand dommage ! Allez, Monsieur le Chevalier Sandis, ce n'est ni la première, ni la dernière fois que votre mérite aura manqué son coup.
Le Chevalier Sandis
Jé soussonne qué vous mé raillez ; mais jé suis bon, et jé vous lé passe. Dites-moi seulement et avec franchise si vous l'avez promis à quelqu'autre ?
Babet
Est-ce qu'à la ville on fait de pareilles confidences ?
Le Chevalier Sandis
Sans nulle difficulté.
Babet
Nous sommes plus discrètes au village. Nous aimons mieux donner que promettre.
Le Chevalier Sandis
Je vous parie cent louis qué vous mé lé donnerez.
Babet
Oh ! Je ne joue pas si gros jeu.
Le Chevalier Sandis
Il est très-joli cé pétit noeud ; laissez-lé-moi voir, dé grace.
Babet
Ne le voyez-vous pas ?
Le Chevalier Sandis
Non : pas à mon aise. Prêtez-lé-moi seulément. Jé vous lé rendrai, foi d'homme d'honneur. Jé vous en donne ma parole.
Babet
Toute fille qui se fie à la parole des hommes, veut être abusée ; et c'est vouloir l'être doublement, que de se fier à celle d'un Gascon.
Le Chevalier Sandis
Savez-vous bien qué jé sens qué jé m'échauffe ?
Babet
Eh bien ! Allez prendre l'air pour vous rafraîchir.
Le Chevalier Sandis
Uné fois, deux fois, vous ne voulez donc ni mé lé donner, ni mé lé prêter ?
Babet
Oh ! Non. Je vous jure.
Le Chevalier Sandis
Ô ! Je l'aurai, sandis !
Babet
Oh ! Sandis, vous ne l'aurez pas.
Scène 6
Colin, Le Chevalier Sandis, Monsieur Bonhumain, La Mère Bazu, Babet, Monsieur Tamarin
Colin
Doucement, Monsieur, doucement.
Le Chevalier Sandis
Eh ! Qué veut-il, cet autre ? Mon ami, ton affaire est faite, laisse-moi finir, la mienne.
Monsieur Bonhumain
Il ne faut pas oublier, Monsieur le Chevalier, que la plus forte condition est que Mademoiselle y consente de bonne grâce.
Le Chevalier Sandis
Eh ! Comment veux-tu qué jé dénoue son diable dé noeud, si elle né veut pas mé lé prêter une minute ?
Monsieur Bonhumain
Vous vous y prenez un peu rudement, à ce qu'il me paraît.
La Mère Bazu
Ce n'est qu'avec douceur qu'on obtient une faveur si précieuse, et dans ma jeunesse...
Le Chevalier Sandis
Jé crois qué vous me bernez, la mère. Né faut-il pas aider un peu à la lettre ? Mais c'est un moment d'humeur....
Monsieur Bonhumain
Ou d'obstination, car il n'est pas possible de vous résister.
Le Chevalier Sandis
J'attendrai qué lé vieux l'ait remise dans son sang froid. Alors, elle sentira la différence, et elle séra la prémière à mé prévénir. Elles sont toutes dé même. J'en ai fait cent fois l'expérience.
Babet
Il paraît que Monsieur le Chevalier n'a jamais fait de mauvais rêves, et je le laisse sur la bonne bouche.
Monsieur Bonhumain
Eh bien ! Papa Tamarin, tout cela vous encourage-t-il ?
Monsieur Tamarin
Sans doute.
Monsieur Bonhumain
Quoi ! Vous espérez réussir où cette jeunesse vient d'échouer ?
Monsieur Tamarin
Pourquoi non ? Babet est prudente comme sa défunte mère, qui disait que tous ces petits messieurs font plus de bruit que de besogne.
Le Chevalier Sandis
À l'ouvrage, père Rapapiole ; jé crois qué vous en férez dé belles !
Colin
Ce vieux m'inquiète. Il est riche, et rusé comme un démon.
Monsieur Bonhumain
Tais-toi, benêt. Eh ! Que veux-tu qu'il fasse ?
Monsieur Tamarin
Eh bien ! Finissons-nous?
Monsieur Bonhumain
Il faut que vous commenciez auparavant. Allons, gai, papa Tamarin. Si vous pouviez retourner en arrière d'une cinquantaine d'années, les fuseaux rouleraient mieux, n'est-ce pas ?
Bonhumain sort avec la Mère Bazu, le Chevalier et Colin.
Monsieur Tamarin
Allons, allons; laissez-nous, vous autres. Je veux employer le temps qu'ils ont perdu en sauts et en gambades, à jouir de son aimable conversation. Rira bien qui rira le dernier.
Scène 7
Monsieur Tamarin, Babet
Monsieur Tamarin
Asseyez-vous, belle Babet. Votre tante vous a parlé de moi. Elle vous a dit toutes les obligations qu'elle m'a ?
Babet
Oui. Je sais que vous avez fait beaucoup pour elle ; mais je ne crois pas que vous fassiez grand'chose pour moi.
Monsieur Tamarin
Ce doute m'offense : et quand vous serez ma petite femme, vous verrez quel soin je prendrai de votre santé.
Babet
Oh ! Oui. Je crois que je pourrais compter sur vous si j'étais malade, j'en suis bien sûre ; mais je me porte bien, et j'espère que cela durera.
Monsieur Tamarin
Je le souhaite aussi ; car vous êtes bien jolie. Mademoiselle Babet.
Babet
Vous êtes bien bon, Monsieur Tamarin.
Monsieur Tamarin
Bien douce, Mademoiselle Babet.
Babet
Bien poli, Monsieur Tamarin.
Monsieur Tamarin
Bien aimable, Mademoiselle Babet.
Babet
Bien honnête, Monsieur Tamarin.
Monsieur Tamarin
Toute charmante, Mademoiselle Babet.
Babet
Oh ! Cela vous plaît à dire, Monsieur Tamarin.
Monsieur Tamarin
N'auriez-vous pas bien de l'amitié pour un mari qui vous aimerait sincèrement ?
Babet
Mais oui.
Monsieur Tamarin
Qui aurait de bonnes façons pour vous ?
Babet
Sans doute.
Monsieur Tamarin
Qui redoublerait sans cesse d'attention ?
Babet
Assurément.
Monsieur Tamarin
Et qui irait au-devant de tout ce qui peut vous plaire ?
Babet
Sans contredit.
Monsieur Tamarin
Eh bien ! Vous trouverez toutes ces qualités réunies en moi, Mademoiselle Babet.
Babet
En vous, Monsieur Tamarin !
Monsieur Tamarin
Oui, ma belle enfant. Oh ! Je ne suis plus un étourdi.
Babet
Il y paraît.
Monsieur Tamarin
Je sais tout ce qu'il faut pour rendre une femme heureuse.
Babet
Vous avez eu le temps de l'apprendre.
Monsieur Tamarin
Je veux faire votre bonheur.
Babet
Et de quelle manière, je vous prie ?
Monsieur Tamarin
Oh ! Il faut que nous soyons mariés auparavant.
Babet
Mais comme on dit que tous les hommes sont trompeurs, ne pourriez-vous pas me l'apprendre d'avance, afin que je sache à quoi m'en tenir ?
Monsieur Tamarin
Vous l'apprendre.... Mais il faut du temps. Le temps est une belle chose !
Babet
C'est pour cela que vous en avez fait une si belle provision.
Monsieur Tamarin
Où donc est ce beau noeud qui fait l'envie de tout le village ?
Babet
Le voici. Mais attendez, ne vous dérangez pas.
Monsieur Tamarin
Est-ce que vous consentez à me le donner ?
Babet
Je ne dis pas cela.
Monsieur Tamarin
Et pourquoi, ma petite poulette ?
Babet
Parce qu'il vous serait inutile.
Monsieur Tamarin
Vous croyez. Mais vous vous trompez bien fort.
Babet
Eh ! Qu'en seriez-vous?
Monsieur Tamarin
Je le dénouerais.
Babet
Vous, Monsieur Tamarin ?
Monsieur Tamarin
Certainement.
Babet
Allons donc, vous voulez rire.
Monsieur Tamarin
Ayez la complaisance de me le confier. Songez que c'est au nom de votre tante que je vous en prie.
Babet
Je ne vous le donnerai pas ; mais je veux bien le placer à mon bras pour vous donner plus de facilité à le considérer. Tenez, Monsieur Tamarin.
Monsieur Tamarin
Ah ! Qu'il est joli ce petit noeud d'amour ! Attendez, que je prenne mes lunettes pour l'examiner avec plus d'attention.
Babet
Que faites-vous donc ?
Monsieur Tamarin
Je veux le dénouer, Mademoiselle Babet ; je veux le dénouer.
Babet
Comme vos mains tremblent ! Est-ce que vous avez froid, Monsieur Tamarin ?
Monsieur Tamarin
Non. C'est l'âge.... La joie.... Et puis, je n'ai plus quinze ans.
Babet
Oh ! Je m'en aperçois bien. Mais doucement donc ; vous me tordez le bras.
Monsieur Tamarin
Un peu de patience. J'en viendrai peut-être à bout.
Babet
Bon ! Voilà vos lunettes par terre. Reposez-vous, Monsieur Tamarin. Vous devez être las.
Monsieur Tamarin
C'est le noeud gordien. Le diable n'en viendrait pas à bout. Ma foi, j'y renonce.
Scène 8
Colin, Le Chevalier Sandis, Monsieur Bonhumain, La Mère Bazu, Monsieur Tamarin, Babet
Colin
Je suis perdu ! Elle n'a plus de noeud. Ah ! Le vieux singe ! Ah ! La traîtresse!
Le Chevalier Sandis
Quoi ! Cé vieux Barnabas a pu... C'est un prodige, c'est un phénomène.
Monsieur Bonhumain
Je vous félicite, papa Tamarin. Vous êtes encore un vert galant.
La Mère Bazu
J'en suis ravie. Vous voyez que je suis femme de parole. Embrassez-moi, mon cher petit neveu.
Monsieur Tamarin
Comment ! On ose.... Allez tous au diable, et laissez-moi tranquille.
Babet
Arrêtez, Monsieur Tamarin ; personne n'a droit de rire à vos dépens, puisque personne n'est plus heureux que vous.
Monsieur Bonhumain
Vous avez raison. Mais, adieu donc la noce, les cent louis et les cent écus, puisque vous ne vous décidez à rien.
Babet
Eh bien ! Écoutez. Vous avez accordé cinq minutes à chacun de ces Messieurs pour tâcher de me gagner, j'en demande quinze à mon tour pour me consulter toute seule, et je me déciderai ensuite.
Monsieur Bonhumain
À la bonne heure !
Colin
Babet, ma chère Babet, ne m'oubliez pas.
Le Chevalier Sandis
Jé vous vois vénir, et jé vous attends. Au ravoir, la belle.
Ils sortent tous, excepté Babet.
Monsieur Tamarin
Vous devez, en conscience, me venger de ces étourdis.
Scène 9
Babet
Elle s'assied sur un banc de gazon, et dort.
Babet
Que le Chevalier est ridicule ! Que le vieux Tamarin est fatiguant ! Que Colin !... Oh ! S'il peut s'échapper, je suis assurée qu'il va venir m'impatienter. J'entends du bruit. C'est peut-être lui. Feignons de dormir. C'est le vrai moyen de m'en débarrasser. Mais, s'il osait... S'il avait cette audace... Non, jamais je ne le reverrais.
Scène 10
Colin, Babet
Colin
La voilà ! Elle dort. Ah ! Si j'osais ! Qu'elle est belle ! Comme son sein est agité ! Que son haleine est douce ! Mon coeur en a tressailli. Elle s'éveille... Non, je m'abusais. Voilà le moment de lui ravir ce noeud ; ce noeud. Pourquoi la priver du plaisir de me le donner elle-même... Mais elle ne m'a rien promis et je me flatte peut-être d'une vaine espérance ! Ah ! Babet, si tu le réserves au plus fidèle, je suis sûr de le posséder. Mais les filles sont si capricieuses ! Que sais-je ! Quand une fois je l'aurai, je dirai.... que je le tiens d'elle.... Mentir ! Non, jamais je ne pourrais. Je veux qu'elle sache quel sacrifice je lui fais ; je veux lui prendre son collier, et elle sentira mieux combien j'ai respecté sa rosette. Mais le moment approche, elle va prononcer. Baisons du moins sa belle main avant de la quitter. Ô noeud, charmant noeud ! C'est de toi que dépend ma félicité. Ah, Babet ! Je tremble, non, je ne me connais plus. Ah, Babet ! Ma chère Babet !
Babet
Monsieur Colin, laissez ma main, ou je ne vous pardonnerai jamais.
Colin
Je le tiens. Babet, donne-le-moi.
Babet
Non, vous dis-je, Colin ; encore un coup, laissez-moi.
Colin
Il est à moi ; c'en est fait.
Babet
Oh, Ciel ! Colin, rendez-le-moi ; rendez-le-moi, je vous en conjure.
Colin
Quoi ! Tu serais assez cruelle?
Babet
Vous en êtes le maître, puisque vous l'avez. Mais si tu m'aimes....
Colin
Si je t'aime !...
Babet
Rends-le-moi ; j'exige cette preuve de ta tendresse.
Colin
Ah, Babet ! Tu le veux.... le voilà.
Babet
Et moi, je te le donne.
Scène 11
Le Chevalier Sandis, Monsieur Bonhumain, Monsieur Tamarin, Colin
Le Chevalier Sandis
Voilà les quinze minutes passées et perdues, je viens recevoir... Ah ! Jé suis au fait. Servitûr.
Monsieur Bonhumain
Oh ! Parbleu, le tour est bon. Nous le croyons perdu ; il s'est retrouvé, le compère.
Monsieur Tamarin
Mais, je ne comprends rien... Je ne vois pas....
Monsieur Bonhumain
Mettez vos lunettes, papa.
Monsieur Tamarin
Ah ! Voilà Colin et Babet ! Et le noeud, ma belle enfant, qu'en faites-vous ? Je viens....
Colin
Oh ! Vous venez trop tard.
Monsieur Tamarin
Ah ! J'entends. C'est lui qui a la préférence.
Monsieur Bonhumain
Voilà le noeud, papa Tamarin ; voilà le noeud.
Divertissement
Babet, Colin, La Mère Bazu, Monsieur Tamarin, Monsieur Bonhumain
VAUDEVILLE.
Babet
Jeunes amants qui voulez plaire, Brûlez d'une flamme sincère ; C'est beaucoup, mais encor trop peu. Il faut que la délicatesse Couvre votre amoureuse adresse : Voilà le noeud, voilà le noeud.
Colin
L'amante a l'air de se défendre À l'instant qu'elle veut se rendre ; Tous ses efforts ne sont qu'un jeu. Feignez de céder, et la belle Cesse aussitôt d'être cruelle: Voilà le noeud, voilà le noeud.
La Mère Bazu
Je me souviens qu'en mon jeune âge Il en coûtait bien davantage Pour obtenir un doux aveu ; Mais à présent, ah ! Qu'on se presse ! On veut jouir de sa jeunesse : Voilà le noeud, voilà le noeud.
Monsieur Tamarin
Près d'un objet tendre et sensible, Pour plaire on se croit tout possible ; L'esprit et le coeur sont en feu ; Mais d'amour la grande science Est de prouver ce qu'on avance : Voilà le noeud, voilà le noeud.
Monsieur Bonhumain
L'Auteur ne cherche qu'à vous plaire ; Nous, Messieurs, qu'à vous satisfaire : C'est son désir, c'est notre voeu ; Mais nos efforts et son ouvrage Obtiendront-ils votre suffrage ? Voilà le noeud, voilà le noeud.