Comédie · 1882

Le normand et la gascon

de Gabriel Liquier

Représentation
≈ 23 min
Distribution
1 femme, 1 homme
Répliques
135
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Arsène Ginginet H 67 ≈ 13 min 4
Céleste Jolival F 68 ≈ 10 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Un Amour Électrique
Arsène Ginginet absentabsent
Céleste Jolival absentabsent
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Un Amour Électrique

Scène 1

Arsène Ginginet

Au lever du rideau, la scène est déserte. On entend sonner au dehors. Arsène paraît à droite, une serviette au cou, un rasoir à la main.

Nouveau coup de sonnette.

Faisant le geste de se raser.

Nouveau coup de sonnette.

Allant regarder à la croisée.

Criant.

Parlé.

Au public.

Il se sauve par la droite.

Arsène Ginginet

Hein ? Vous n'avez pas entendu ?... Il me semble qu'on a sonné à la grille. Vlan ! Je le disais bien !... Une visite en ce moment... quand je suis sur un cratère... avec mon rasoir anglais !... Allons, bon ! Je me suis coupé ! Voilà ce que c'est que de se raser sur un cratère !... Encore !... Ça doit être un vieux sonneur... très sourd !... Une inconnue !... Madame ! Je ne reçois pas ! Je n'ai pas le temps ! Je me fais la barbe ! Elle ne me voit pas, ne m'entend pas... Elle pousse la grille... Elle monte ! Vous direz que je n'y suis pas !... Parce que... Non ! Je vous expliquerai une autre fois... je n'ai pas le temps. Dites que je n'y suis pas !

Scène Deuxième

Céleste Jolival

Plus fort.

Apercevant la sonnette.

Elle sonne en arpentant la scène.

Céleste Jolival

Monsieur Ginginet ?... Personne ! C'est pourtant bien ici. On m'a parfaitement renseignée au télégraphe. J'ai trouvé la grille ouverte, donc il est chez lui. Monsieur Arsène Ginginet ?... Pas de réponse ! Voilà un monsieur qui a l'oreille trop dure et le coeur trop tendre : deux infirmités dont je le corrigerai. Ah ! mais... je suis élevée à l'Américaine, moi !... Je suis l'élève et la pupille de miss Rébecca Merrimac, qui n'entend pas raillerie sur le chapitre de la dignité féminine ! Et quand on me mystifie, quand on me compromet comme ce loustic que je n'ai jamais vu, j'accours par l'express... poussée par une soif de vengeance... une soif de soixante kilomètres à l'heure ! Ah ! Je vais donc le voir, ce monsieur !... Je suis sûre qu'il est vieux et laid, et je commence à croire qu'il est sourd. Ce sera la seconde surdité dont j'aurai fait la connaissance à Vouzy le Sec, cet affreux pays... Mais il ne viendra donc pas ?... Si je cassais quelque chose ? Si je tirais le canon ?... Ah ! Le tocsin !...

Scène Troisième

Arsène Ginginet, Céleste Jolival

Arsène Ginginet

Sapristi ! Il faut en finir !... Madame...

Céleste Jolival

Monsieur Arsène Ginginet ?

Arsène Ginginet

Ce n'est pas moi. Je suis son nègre.

Céleste Jolival

Son nègre ?... Avec ce teint-là !...

Arsène Ginginet

C'est la poudre de riz ! Puisque je vous dis que je suis mon groom...

Céleste Jolival

Mon groom... Vous vous êtes coupé.

Arsène Ginginet

C'est vrai, madame,... avec un rasoir anglais. Ne vous servez jamais de rasoirs anglais !

Céleste Jolival

Allons au fait. Monsieur, je suis une vraie Américaine...

Arsène Ginginet

Grand peuple, Madame, grand peuple ! Rasoirs supérieurs !...

Céleste Jolival

Fille d'un capitaine au long cours, actuellement à Terre-Neuve... Et je viens causer avec vous. J'ai fait tout exprès le voyage de Vouzy le Sec... Trois heures en express.

Arsène Ginginet

Trois heures de chemin de fer pour venir d'Amérique ! De ce train-là, il ne vous faudra que vingt secondes pour m'expliquer votre visite : ça se trouve bien.

Céleste Jolival

Mais c'est vous qui vous expliquerez, Monsieur ! C'est à vous de vous justifier tout d'abord.

Arsène Ginginet

Mon Dieu, Madame...

Céleste Jolival

Mademoiselle.

À part.

Arsène Ginginet

Mon Dieu, mademoiselle, votre conversation est pleine de charmes... comme votre personne, du reste... C'est que c'est vrai !

Céleste Jolival

Moi qui le croyais vieux et vilain !

Arsène Ginginet

Mais je ne vous cacherai pas que j'ai à sortir.

Céleste Jolival

Et voilà comme vous me recevez, vous, mon adorateur !...

Arsène Ginginet

Moi, votre adorateur ?

Céleste Jolival

Vous qui, depuis un mois, me mitraillez de déclarations... électriques !

Arsène Ginginet

Moi, je vous mitraille ?...

Céleste Jolival

Vous enfin, qui venez de mettre mon mariage en tout petits morceaux !

Arsène Ginginet

Moi ? J'ai mis votre mariage... ?

Céleste Jolival

Et je viens vous sommer de le raccommoder.

Arsène Ginginet

Mais, sapristi ! Mademoiselle, c'est vous qui allez faire manquer le mien ! On m'attend à quatre heures pour la demande... et il est quatre heures dix !

Céleste Jolival

Vous avancez.

Prenant son chapeau.

Arsène Ginginet

Du tout ! Heure de la Bourse ! J'ai réglé ma montre... il y a dix-huit mois,... pendant un voyage à Paris... Et j'ai bien l'honneur...

Céleste Jolival

Un instant ! Je suis Américaine, Monsieur.

Arsène Ginginet

Oui !

Céleste Jolival

De Melun... Et je vous enjoins de m'y suivre à bref délai pour y déclarer publiquement...

Arsène Ginginet

Ah ! J'y suis !... Vous me fricotez un poisson d'avril ! Nous sommes le premier avril !

Céleste Jolival

Le trente et un mars, monsieur... Quand je vous dis que vous avancez !

Arsène Ginginet

Eh bien ! C'est du joli, les Américaines de Seine-et-Marne !... Mais votre nom, Mademoiselle ?... Votre nom ?...

Céleste Jolival

Mon nom ! Il me demande mon nom ! Un homme qui m'a offert le sien !... Que dis-je ! Qui m'offrait chaque matin son coeur et son âme... sur des tas de petits papiers bleus !

Arsène Ginginet

Du bleu ! Tout s'explique : elle a des papillons bleus !

Céleste Jolival

Un homme qui m'appelait son ange adoré... qui me baptisait : petit lapin rose !...

Arsène Ginginet

Lapin rose ! Halte-là, Mademoiselle ! Ce nom suave, je ne l'ai donné qu'à une femme au monde... et cette femme, ce n'est pas vous !

Céleste Jolival

Impertinent !

Fausse sortie.

Arsène Ginginet

Il n'y a pour moi sous le ciel, il n'y a pour moi dans la nature qu'un seul et unique lapin rose... et il s'appelle Célestine !... Et je cours demander sa patte... Non ! Je cours demander sa main !

Elle ferme la porte du fond et prend la clef.

Céleste Jolival

On ne passe pas !

Haut.

Arsène Ginginet

Saperlotte !... Mais je ne suis pas rassuré !... Ça sent le vitriol !... Ma clef, s'il vous plaît ?

Céleste Jolival

Pas avant que vous ne m'ayez dit comment il se fait que vous courtisiez à la fois des Célestine à Vouzy le Sec et des Céleste à Melun.

Arsène Ginginet

Puisque c'est la même personne !

Céleste Jolival

Je ne comprends pas.

Regardant à sa montre.

Arsène Ginginet

Qu'est-ce que ça peut bien vous faire ? Quatre heures vingt ! Je vais passer pour un indigne lâcheur !

Céleste Jolival

Eh bien ! Monsieur ? Vos explications ?... La clef est à ce prix !

Il prend une pose.

Arsène Ginginet

Au fait, un petit bout de récit... C'est peut-être le plus court !... Voici donc l'histoire. Depuis l'antiquité la plus reculée, la ville de Vouzy le Sec, ma patrie, était privée de télégraphe... Vous permettez que je passe aux temps modernes ?

Céleste Jolival

Je vous en prie.

Arsène Ginginet

Enfin, il y a deux mois, un télégraphe nous fut octroyé. Et comme les télégraphes de province, ça ne marche pas tout seul... généralement... le gouvernement, toujours paternel, nous expédia une employée... du sexe aimable.

Céleste Jolival

Une vieille dame... Je l'ai vue.

Arsène Ginginet

Pardon ! La vieille dame, c'est la maman ! Une duègne, une Cerbère !... Celle que j'aime, c'est la jeune, c'est Célestine, sa fille unique !... Une rose que personne encore n'a respirée qu'à travers son guichet !

Céleste Jolival

A-t-il l'air de l'aimer, mon Dieu !

Arsène Ginginet

La voir et l'idolâtrer fut pour moi l'affaire d'une secousse électrique. Connaissez-vous la secousse électrique ? Ça vous fait : bing ! Et ça vous casse les bras. C'est enivrant ! Voilà Célestine !... Ma clef, s'il vous plaît ?

Elle se lève, prend machinalement la sonnette et la secoue.

Céleste Jolival

Oh ! Être aimée ainsi !... Être aimée ainsi !...

Arsène Ginginet

Vous sonnez quelqu'un ?

Elle se rassied.

Céleste Jolival

La suite de l'histoire, Monsieur.

Regardant à sa montre.

Arsène Ginginet

J'adorais donc Célestine, mais comment le lui dire ? Elle ne sort jamais, et sa mère - une sainte femme... bien désagréable !... - monte la faction autour d'elle comme la vieille garde... aux barrières du Louvre ! Écrire par la poste, c'était tout compromettre. C'est alors que je fus ingénieux et hardi ! Quatre heures vingt-cinq !

Céleste Jolival

Si vous regardez encore votre montre, je jette la clef par la fenêtre ! Vous en étiez à : ingénieux et hardi.

Céleste Jolival

Je vais donc au bureau du télégraphe. Je prends un de ces petits papiers que le gouvernement, toujours paternel, met à la disposition du public, et j'écris bravement ceci : « Vous ai vue. Vous adore. Ai jamais aimé que vous. Dites qu'adoration déplaît pas. Signé : Arsène. » Puis, je m'approche du guichet, et, m'adressant à Célestine, je lui dis furtivement : « Amour et mystère ! Dépêche pour vous ! »

Elle reprend et agite la sonnette.

Céleste Jolival

Oh ! Dérision !... Dérision !...

Arsène Ginginet

Vous sonnez quelqu'un ?

Céleste Jolival

La suite, monsieur !... La suite !

Arsène Ginginet

Célestine se mit à sourire... d'un sourire d'ingénue qui comprend tout... et n'en a pas l'air ! Dame ! Sa mère était là, comme toujours ! Puis, elle me demande à voix très haute : - Pour qui cette dépêche ? - Vous le savez bien, répondis-je très bas. C'est pour vous ! - L'administration, dit-elle très haut, exige une adresse... en toutes lettres. - Ah ! Très bien, fis-je en la regardant finement. Et comme elle s'appelait Célestine Beauvallon, j'écrivis - pour la frime - cette adresse que je forgeai : « À Mademoiselle Céleste Jolival. » Céleste, c'était le synonyme de Célestine Jolival, c'était celui de Beauvallon. Céleste Jolival, c'était donc Célestine Beauvallon. Comme ça, je me faisais mieux comprendre et je ne la compromettais pas. Enfin, j'ajoutai un nom de ville au hasard, le premier venu : Melun... Alors, elle sourit plus que jamais, et me dit d'une voix séraphique : Monsieur, c'est vingt sous !

Céleste Jolival

Les regretteriez-vous ?

Arsène Ginginet

Jamais de la vie ! En amour, il y a toujours les faux frais ! De ce moment, la glace était rompue. Dès le lendemain, je retournais au télégraphe. Célestine s'épanouit en m'apercevant. Plus de doute : Adoration ne déplaisait pas ! Et je soupire ce télégramme numéro deux : « Dessèche sur ma tige. Abaissez regard de pitié sur adorateur ! » Elle en abaissa deux. J'eus deux regards pour un franc !

Céleste Jolival

Cinquante centimes pièce !

Arsène Ginginet

Et depuis, j'ai recommencé tous les jours. Une fois même, je lui ai fait un quatrain... - un quatrain de trois vers !

Céleste Jolival

Eh bien ! Et le quatrième ?

Arsène Ginginet

Le quatrième vers me donnait plus de vingt mots : j'ai trouvé qu'il faisait longueur. Bref, en prose et en poésie, ce fut une cour en règle ! Par exemple, la conversation était un peu bornée... à cause de la maman ! Je parlais avec mon papier, Célestine avec ses regards... Mais ses regards ont fini par devenir si encourageants... si encourageants, que ce matin j'ai brûlé mes vaisseaux en ces termes : « Aujourd'hui à quatre heures, quand télégraphe aura fermé... viendrai demander menotte à mémère. »

Céleste Jolival

Mémère ?

Se levant.

Arsène Ginginet

Oui... C'est un peu plus long que « mère », mais ça ne fait toujours qu'un mot. Et maintenant, il est quatre heures bien passées, le télégraphe est fermé, les chemins sont ouverts... ou demandent à l'être ! Clef, s'il vous plaît ?

Céleste Jolival

La voilà !

Arsène Ginginet

Enfin !

Céleste Jolival

Allez lui demander sa main, à votre Célestine !... Nous verrons après.

Il va ouvrir la porte.

Arsène Ginginet

Bonheur ! Ivresse ! Triomphe !

Céleste Jolival

Oh ! Ne chantez pas victoire ! Vous ne savez pas ce qui vous attend ici... Moi non plus, du reste... Mais ça sera dramatique. Je vais aviser.

Il s'enfuit par le fond.

Arsène Ginginet

Tout ce qu'il vous plaira ! Je ne songe qu'à Célestine. Je m'élance, je m'évapore ! La secousse électrique : bing !... Je vole demander menotte à mémère !...

Scène Quatrième

Céleste Jolival

Montrant la droite.

Elle entre à droite.

Céleste Jolival

Je n'avais pourtant qu'à me nommer pour le clouer en place... Mais non : rien ne l'aurait retenu. Il m'aurait dit simplement : « Mademoiselle, il y a mal donne... J'ai bien l'honneur de vous saluer... » Et je ne voulais pas de ce nouvel affront ! Oui, j'ai bien fait de ne pas me nommer encore ! Destinée bizarre ! Un étourdi invente un nom en l'air, et ce nom se trouve avoir une propriétaire... Et lui, l'écervelé, il n'a ni compris, ni cherché à comprendre... Oh ! Je lui mettrai les points sur les I... à moins que je ne me décide à l'abandonner à son sort ! Voilà donc l'homme qui a dérangé mon avenir ! C'est sa dépêche d'hier, tombée entre les mains de mon prétendu, qui m'a compromise et a rompu le mariage projeté de loin par mon père. Ça lui a porté un coup, h ce pauvre prétendu... le coup du lapin rose ! Et il a battu en retraite ! Pour moi, ce n'est pas le prétendu qui me touche... Mais ma réputation, mille téléphones !... Ma réputation !... Sur le conseil, de miss Rébecca, je suis partie... seule... - parce que je suis élevée à l'Américaine ! En arrivant, je cours au télégraphe. Je demande à l'employée,- une blonde fadasse, - l'adresse de cet Arsène, son client quotidien. Elle sourit et me répond un coq à l âne. - Pardon, me dit une vieille dame qui était là, ma fille est un peu dure d'oreille. Quant à Monsieur Arsène Ginginet, c'est l'archiviste de Vouzy le Sec... La maison d'en face !... Et j'accours ici pour dire à ce paltoquet : « Monsieur, vous allez me suivre à Melun, et certifier à qui de droit que je ne suis pas votre lapin rose ! » Mais voilà qu'au lieu d'un vieux plaisantin, je trouve un jeune... poète ! Comme il l'aime, sa Célestine ! Et moi, moi, Céleste Jolival, je n'inspire à Melun que des sentiments timorés... Mon caractère américain effraie nos petits gommeux... des faces-pâles ! Je n'ai de prétendus sérieux que ceux que m'expédie mon père... des loups de mer !... Il me prend des envies de me venger de tout le monde. Mon prétendu qui a douté de moi, je le laisse où il est. Mon mystificateur... Oh ! Celui-là... Celui-là qui a osé me dire en face sa passion pour une autre... Je veux lui jouer un tour qui vaudra le sien ! J'entrevois une idée de vengeance... Oh ! Mais, une idée ! Il a besoin d'être calmé, le jeune fou ! Et c'est un service à lui rendre que de jeter sur son électricité et sur son mariage un peu d'hydrothérapie ! On le relâchera après si l'on veut ! Voilà qui est dit. Où aurai-je de quoi écrire ? Dans cette chambre, peut-être... Oh ! Miss Rébecca ! Vous serez contente de moi !

Scène 101

Arsène Ginginet

Il tombe accablé sur une chaise.

Se relevant vivement.

Il prend dans le tiroir de la table un buvard et une écritoire.

- Ecrivant.

Parlé.

Il se remet à écrire.

Arsène Ginginet

Déception ! Damnation ! Démolition !... Refusé ! C'est atroce. Je trouve la maman de Célestine en train de lire l'Histoire des prix de vertu. Je prends mon courage à deux mains... et mes gants... et je fais ma demande. Elle ouvre d'abord de grands yeux... puis de grands bras... J'ai cru qu'elle allait m'embrasser. Pas du tout ! C'était pour me donner sa malédiction... La malédiction d'une mère ! Et quand j'ai demandé des raisons : - C'est indécent, s'est-elle écriée. Un célibataire qui reçoit des dames... genre américain ! - Plaît-il ? - Ne niez pas ! Une dame est chez vous ! Elle est venue demander votre adresse. Ma fille n'est pas pour des coureurs de votre sorte !... Et elle m'a fermé sa porte au nez ! Oh ! Mes rêves ! Mes rêves !... Et tout ça pour qui ? Pour cette yankee de Melun... Un article d'importation... que je ne connais pas !... Une folle, une vraie folle ! Elle n'est plus là : elle est partie... mais on peut la rattraper ! Il y a des gendarmes à Vouzy le Sec... C'est-à-dire, non... Il n'y a qu'un garde-champêtre ! Oh ! N'importe, mademoiselle !... Vous aurez des nouvelles d'Arsène... vous et vos papillons bleus ! « Monsieur le Procureur de la République... Une jeune personne, donnant les signes les plus évidents d'aliénation mentale... » Dans quarante-huit heures, elle sera dans une maison de santé. On la relâchera si elle guérit.

Scène Sixième

Céleste Jolival, Arsène Ginginet

Elle lit.

Parlé.

Céleste Jolival

C'est fait ! « Monsieur le Procureur de la République... Un jeune homme qui vient de faire à mes dépens ses preuves de folie, réclame les soins d'un aliéniste... » Demain, il sera à Charenton.

Arsène Ginginet

Elle !

Céleste Jolival

Lui !

Il va pousser la porte du fond.

Arsène Ginginet

Vengeance !

Céleste Jolival

Que faites-vous, Monsieur ?

Arsène Ginginet

Je nous emprisonne ! Chacun son tour !

Céleste Jolival

Ah ! Mon Dieu !...

Il prend fiévreusement la sonnette et l'agite avec menace.

Arsène Ginginet

Oh ! Il va se passer des choses... de l'Ambigu !

Céleste Jolival

C'est indigne, Monsieur ! Menacer une faible femme !

Arsène Ginginet

Une faible femme ? Allons donc !... Une Américaine... une émancipée... une conférencière peut-être !... Ah ! Si j'avais devant moi une pauvre enfant craintive et tremblante, je ne dis pas... Je ferais grâce à une vraie jeune fille n'ayant pour toute arme que sa faiblesse et ses petits rubans de papier bleu... comme Célestine ! Mais une lionne... qui vient compromettre des archivistes... sans dire seulement son nom !

Céleste Jolival

Mon nom ? Céleste Jolival.

Arsène Ginginet

A d'autres ! Céleste Jolival n'existe pas.

Céleste Jolival

C'est ce qui vous trompe.

Arsène Ginginet

Je sais bien à quoi m'en tenir peut-être ? C'est un produit de mon imagination.

Céleste Jolival

Vous l'avez devant vous.

Arsène Ginginet

Mazette ! Mon imagination ferait bien les choses !... Mais comment puis-je croire ?...

Céleste Jolival

Connaissez-vous ceci ?

En prenant un et lisant.

Parlé.

Arsène Ginginet

Des télégrammes ! « Vous ai vue. Vous adore. Ai jamais aimé que vous. Dites qu'adoration déplaît pas... » Mon style ! C'est mon style !...

Céleste Jolival

Et ceci : « Dessèche sur ma tige. Abaissez regard de pitié sur adorateur... »

Lisant un troisième télégramme.

Parlé.

Arsène Ginginet

« Vibrant comme appareil Morse, Quand votre regard m'amorce, Suis plein d'électricité !... » Elle m'a regardé !... Çà, c'est le quatrain... de trois vers.

Céleste Jolival

Et voici toute la collection.

Arsène Ginginet

Fatalité ! Fatalité ! Mais alors ?...

Céleste Jolival

Alors, la destinée a voulu qu'il existât bien réellement à Melun une Céleste Jolival. L'être que vous supposiez imaginaire recevait ponctuellement vos petits papiers... qui ont détraqué son mariage.

Arsène Ginginet

Mais, s'il en est ainsi... vous n'êtes pas folle !

Céleste Jolival

Folle ?... Par exemple !

Il déchire son papier.

Arsène Ginginet

Mais si vous n'êtes pas folle... Vous êtes adorable !...

Elle déchire le sien.

Céleste Jolival

Tiens ! Il revient à la raison.

Arsène Ginginet

Mais Célestine, saperlotte !... Comment se fait-il que Célestine vous envoyât les dépêches ?... Puisque je lui disais qu'elles étaient pour elle !...

Céleste Jolival

Célestine ? Elle est sourde.

Arsène Ginginet

Sourde ?

Céleste Jolival

Comme une potiche ! C'est sa mère qui me l'a avoué.

Il tombe accablé sur une chaise.

Arsène Ginginet

C'était donc pour cela qu'elle me parlait si fort ! Et moi qui lui parlais tout bas !... Oh ! Mes rêves ! Mes rêves !... Heu !

Elle lui tape dans une main.

Céleste Jolival

Ah ! Mon Dieu ! Il se trouve mal !.. Si j'appelais ? Mais appeler, c'est achever de me compromettre... Monsieur Arsène !.. Monsieur Arsène !...

Arsène Ginginet

Bing ! La secousse électrique !

Céleste Jolival

Il respire encore.

Arsène Ginginet

Oh ! Oui, je respire !... Je respire une atmosphère d'amour... Vous ai vue. Vous adore. Ai jamais aimé que vous. Dites qu'adoration déplaît pas... Tiens ! Je parle télégraphe.

Céleste Jolival

Mais, Monsieur... Un tel aveu...

Mettant ses gants.

Arsène Ginginet

Oui, c'est peut-être un peu américain !... Soyons plus calme. Mademoiselle... Je suis jeune encore... orphelin... mais rentier !

Céleste Jolival

Je vous croyais archiviste.

Arsène Ginginet

Je suis aussi archiviste. C'est un poste honorifique... que j'ai pris pour ne pas me croiser les bras. Il n'y a pas d'archives à Vouzy le Sec ; mais le gouvernement, toujours paternel, a créé le poste en attendant.... Il n'y a rien à faire.... mais ça occupe.

Céleste Jolival

Et vous êtes un homme d'action ?

Arsène Ginginet

Un tempérament... dévorant ! Vous comprenez que des archives... qui n'existent pas, ça ne suffit pas à remplir un coeur !

Céleste Jolival

Pauvre garçon ! Est-il passionné !..

Arsène Ginginet

Mademoiselle... J'ai l'honneur de vous demander votre main.

Céleste Jolival

Suis stupéfaite... Demande à réfléchir... Attendez semaine... Tiens ! Je parle nègre aussi !

Arsène Ginginet

Vous voyez bien que nos âmes parlent la même langue ! Vous voyez bien que la destinée a des vues sur nous, puisqu'elle fait pour nous rapprocher des choses invraisemblables !... Je vais télégraphier à monsieur votre père.

Céleste Jolival

Il est à Terre-Neuve.

Arsène Ginginet

Il y a le câble sous-marin ! Mon amour est capable de traverser l'Océan ! En attendant, vous me permettrez de vous accompagner à Melun ?...

Changeant de ton.

Céleste Jolival

Jamais, Monsieur !... Du moins, pas encore !...

Arsène Ginginet

Mais pour faire ma cour ?

Céleste Jolival

Il y a le télégraphe.

Arsène Ginginet

Mais pour nous marier ?... Sera-ce aussi par le télégraphe ?...

Lui tendant la main.

Céleste Jolival

Ah ! Dame, alors... nous verrons ! Au revoir, Monsieur Arsène.

Elle s'échappe et lui ferme la porte au nez. - Redescendant.

En sortant par la droite.

Arsène Ginginet

Un instant !.. Je vous suis au bout du monde... à la gare !... Je... Elle a failli me casser le nez ! C'est un ange !... Je suis le prétendu d'un ange... qui n'est pas sourd ! Ô félicité !... Je cours lui faire un quatrain... de quatre vers !.. Non, ce n'est pas assez !... D'une foule de vers !... Et voilà ce que c'est qu'un amour électrique !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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