Tragi-comédie · 1670 · 5 actes

Le nouveau festin de Pierre

de Jean-Baptiste du Mesnil dit Claude la Rose Rosimond

Représentation
≈ 1 h 33
Distribution
3 femmes, 9 hommes
Répliques
700
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Don Juan H 235 ≈ 33 min 9
Carrille H 223 ≈ 30 min 8
Don Lope H 29 ≈ 5 min 6
Don Felix H 31 ≈ 5 min 7
Léonor N 19 ≈ 3 min 2
L'Ombre de Don Pierre H 22 ≈ 3 min 2
Paquette F 37 ≈ 3 min 4
Thomasse F 43 ≈ 3 min 4
Ormin H 15 ≈ 2 min 1
Don Gaspard N 4 ≈ 2 min 1
Rollin H 16 ≈ 1 min 3
Amarille F 8 ≈ 1 min 1
Thomas H 7 ≈ 1 min 2
1ère Voix N 3 ≈ 1 min 1
2ème Voix N 3 ≈ 1 min 1
Le Prévot H 4 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Don Juan absentabsentabsentabsentabsentabsent
Carrille absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Don Lope absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Don Felix absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Léonor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
L'Ombre de Don Pierre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Paquette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Thomasse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Carrille, Léonor

Carrille

Oui, l'affaire est conclue, et moi-même j'enrage Qu'il me veut malgré moi forcer à ce voyage.

Léonor

Quoi ! Don Juan ainsi me manquerait de foi ?

Carrille

Oui.

Léonor

Mais quoi, les serments l'attachaient tout à moi.

Carrille

Ses serments ! Si c'est là que votre espoir s'arrête, Madame, votre hymen n'est pas encore chose prête, Il en prodigue assez, mais il n'en tient jamais.

Léonor

Tu le dis, mais...

Carrille

Je sais un peu trop de ses faits. Vous n'êtes pas la seule à qui même aventure A mis honneur et biens en mauvaise posture, Il prend de tous cotés ce qu'il peut attraper Et sans scrupule aucun fait gloire de tromper ; Tout pour son appétit est d'un égal usage, Il met impunément belle ou laide au pillage, Et saoul de leur honneur, il cherche en d'autres lieux S'il pourra rencontrer qui le contente mieux. En peu de mots voilà son portrait véritable, Jugez de quoi mon maître envers vous est capable.

Léonor

Qui l'eût pu croire, hélas ?

Carrille

Il fallait s'en douter. Peste, que votre sexe est facile à tenter ! Il ne faut pas toujours croire les apparences, Et l'on doit mûrement prévoir les conséquences, C'est trop facilement se laisser enflammer.

Léonor

Hélas ! que tu sais peu ce que c'est que d'aimer ; À voir mille transports d'une flamme assidue, Quelle fierté, dis-moi, ne se serait rendue ? Il est bien mal aisé dans ces empressements Qu'un coeur n'ait tôt ou tard de tendres sentiments, Et l'amour qu'on nous montre, en paraissant extrême, Fait que sans raisonner on y répond de même : Quelque doute qu'on ait de sa sincérité, L'amour malgré la crainte est toujours écouté, Et comme les soupçons semblent lui faire injure, On le flatte aisément d'une ardeur toute pure.

Carrille

Et c'est ce qui vous perd. En matière d'amour Il faut que la raison vous gouverne à son tour. Tant d'infidélités, dans le siècle où nous sommes, Ne déclarent que trop quelle est l'humeur des hommes ; Car pour un qui dit vrai, mille autres plus trompeurs Volent impunément les dernières faveurs. Pour peu que votre sexe écoute leurs promesses, Ils savent profiter de toutes vos faiblesses, Et faisant grand fracas de leur fidélité, Surprennent aisément votre crédulité. Et puisqu'il faut ici vous faire tout connaître, Pour ne vous rien celer de l'humeur de mon maître, C'est qu'il est mille fois plus perfide qu'eux tous.

Léonor

L'ingrat me promettait qu'il serait mon époux.

Carrille

Mon maître épouserait ma foi toute la terre.

Léonor

Mais quoi ! Ne craint-il pas les éclats du tonnerre, Et qu'il ne soit puni de son manque de foi ?

Carrille

Vous le connaissez mal, il n'a ni foi ni loi, Madame, et n'admet point de dieux que son caprice, Et sans cesse du Ciel il brave la justice.

Léonor

Tel qu'il soit, je prétends aujourd'hui lui parler ; Son ardeur envers moi pourra se réveiller, L'amour produit souvent des retours dans une âme.

Carrille

Vous ferez un grand coup s'il y consent, Madame.

Léonor

J'en veux être assurée, et s'il me quitte enfin, Pour laver cet affront j'ai le remède en main, Ma mort en éteindra la funeste mémoire.

Carrille

Toujours sur cet article il ne faut pas s'en croire : Quoique l'honneur soit cher, vivre est encore plus doux, Et loin de vous pleurer, on se rirait de vous. N'affectez point ici la vertu de Lucrèce ; Je sais que ce malheur cause de la tristesse, Mais en pareil sujet on n'agit pas fort bien Si l'on ne veut s'en taire et n'en témoigner rien. Mais puisque vous voulez en être plus certaine, Mettez-vous, s'il vous plaît, dans la chambre prochaine : Mon maître doit venir dans un moment ici, Et je vais lui parler de vous ; mais le voici.

Scène 2

Don Juan, Carrille

Don Juan

Ah, Carrille ! Sais-tu ce que je viens de faire ?

Carrille

Quelque malheur nouveau ?

Don Juan

Coquin.

Carrille

C'est l'ordinaire. Depuis que je vous sers, je ne vois pas un jour Qui se passe, Monsieur, sans crime et sans amour.

Don Juan

Quels crimes ai-je fait ?

Carrille

Faire mourir son père, Ce n'est rien ?

Don Juan

Son humeur était par trop sévère, Carrille, et pour son bien j'ai dû m'en dépêcher. Qui ne se fût lassé de l'entendre prêcher ? Contre mes moeurs sans cesse il armait sa censure, Sans cesse il me chantait quelque nouvelle injure, Et... mais n'en parlons plus, sache donc qu'aujourd'hui...

Carrille

Et Don Pierre, Monsieur, assassiné chez lui ? Ce Commandeur fameux qui gouvernait Séville, Et que pour ses vertus on pleure dans la ville, N'est-ce donc rien, Monsieur ?

Don Juan

J'en demeure d'accord, Mais de sa main aussi j'aurais reçu la mort ; Les beaux yeux de sa fille à mes yeux surent plaire, Et pour en mieux jouir il fallait s'en défaire ; L'obstacle était trop grand pour en venir à bout, Et pour l'objet aimé l'amant hasarde tout.

Carrille

Et de tous les côtés des filles abusées, Dont les familles sont partout scandalisées ? Bon, ce sont des chansons ; quels crimes a-t-il fait ? Monsieur, au grand galop vous courez au gibet, Et...

Don Juan

Quoi ! toujours parler, et sans vouloir m'entendre ? Sans craindre mon courroux oses-tu me reprendre ? Hé ! que t'importe-t-il si je fais bien ou mal ? L'un ou l'autre pour toi n'est-il pas [bien] égal ? Laisse-moi suivre en tout cette ardeur qui m'anime ; J'obéis à mes sens, il est vrai, mais quel crime ? La nature m'en fait une nécessité, Et notre corps n'agit que par sa volonté. C'est par les appétits qu'inspirent les caprices, Qu'on court différemment aux vertus comme aux vices. Pour moi, qui de l'amour fais mes plus chers plaisirs, J'ose tout ce qui peut contenter mes désirs, Je n'examine point si j'ai droit de le faire, Tout est utile pour moi quand l'objet me peut plaire, Et ne prenant des lois que de ma passion, J'attache tous mes soins à sa possession.

Carrille

Et sur le fondement de ces noires maximes, Vous n'avez point d'horreur de commettre des crimes ?

Don Juan

Apprends qu'il n'en est point pour un coeur généreux. La lâcheté de l'homme en fait le nom affreux. Si tous ces coeurs étaient et grands et magnanimes, Ces crimes qu'on nous peint ne seraient pas des crimes ; Mais ce n'est qu'un effet d'un courage abattu, Dont la timidité veut passer pour vertu. Il n'est rien qu'un grand coeur ne se doive permettre, Et le crime est vertu pour qui l'ose commettre. Juge donc...

Carrille

Oui, je crois que tout vous est permis ; Mais quittons-nous l'un l'autre, et soyons bons amis.

Don Juan

Pourquoi ?

Carrille

Pourquoi, Monsieur ? c'est que Dame Justice Me rendrait tôt ou tard quelque mauvais office : Sous prétexte qu'on dit tel maître, tel valet, Elle pourrait me faire une passe au collet.

Don Juan

Dois-tu craindre où je suis ? et peut-on...

Carrille

Tout peut être, Et souvent on punit le valet pour le maître.

Don Juan

Tu me suivras partout, ou la mort à l'instant T'est sûre.

Carrille

S'il vous plaît, ne vous pressez pas tant, Je veux vivre.

Don Juan

Suffit, parlons de ma conquête.

Carrille

De qui ? De Léonor ?

Don Juan

Ne m'en romps plus la tête. Faut-il te dire cent fois que je ne puis la voir ? J'ai joui d'un objet qui passait mon espoir, D'Oriane en un mot.

Carrille

D'Oriane !

Don Juan

Oui, Carrille.

Carrille

Quoi ! de ce rare objet l'honneur de sa famille ? Fille du Commandeur ?

Don Juan

Elle-même.

Carrille

Et comment ?

Don Juan

J'avais su m'introduire en son appartement, Et malgré ses efforts ma flamme est satisfaite, Et dans le même instant que je faisais retraite, Don Bernard son amant a péri par mes coups.

Carrille

Après tant de forfaits, où vous sauverez-vous ?

Don Juan

Tu sais que je devais abandonner Séville, Qu'aux pays étrangers j'allais chercher asile ; Mais avec mes amis ayant tout consulté, J'ai trouvé que sur mer j'ai plus de sûreté, Don Lope et Don Felix en ont pris la conduite, Et cherchent un vaisseau pour hâter notre fuite, Ainsi sans perdre temps allons nous préparer.

Carrille

J'aperçois Léonor.

Don Juan

Et qui l'a fait entrer ? Suis-moi.

Scène 3

Léonor, Don Juan, Carrille

Léonor

Quoi ! Don Juan évite ma présence ? D'où vient ce changement ? Est-ce votre inconstance ? Ne connaissez-vous plus ce qui vous sut charmer Et pour tout dire enfin, cessez-vous de m'aimer ? Après tant de serments...

Don Juan

Oui, j'avouerai, Madame, Que vos attraits ont eu du pouvoir sur mon âme, Mais...

Léonor

Achevez.

Carrille

Ce Mais ne promet rien de bon.

Don Juan

Je ne vous aime plus.

Léonor

Et par quelle raison ? Tu devais m'épouser, je n'ai ta foi pour gage, Ingrat...

Don Juan

N'en parlons pas, Madame, davantage. En vain vous faites fond sur le don de mon coeur. Le bien dont on jouit ne cause plus d'ardeur, Et la possession, plus elle a fait d'envie, Du plaisir de jouir est bientôt assouvie. J'ai prodigué des soins, j'ai fait mille serments Mais jusqu'où ne va pas l'audace des amants ? Dans l'espoir d'un bonheur leur transport autorise Les serments continus, les détours, la surprise, La plainte, les dédains, les pleurs et le courroux ; Bref, j'eusse encore plus fait pour avoir tout de vous, Mais que ces grands ressorts qu'anime l'espérance Fassent mouvoir mon âme après la jouissance, Ne l'espérez jamais : je veux me contenter, Et tout autre que vous a droit de me tenter.

Léonor

Et tu peux sans remords violer ta promesse ? Perfide, souviens-toi de toute ma tendresse, Songe que j'ai commis à ta mauvaise foi Le trésor qu'une fille a de plus cher en soi.

Carrille

Pauvre fille !

Léonor

Ah, cruel ! remets dans ta mémoire Les efforts que j'ai faits pour conserver ma gloire, Que le crime sur moi n'a pris aucun pouvoir, Que mes plaisirs ont eu pour règle mon devoir, Et que si ma vertu succomba sous tes charmes, Tout autre à tes serments leur eut rendu les armes : Mais las ! pour mon malheur, tu feignais de m'aimer, Quand à voir tant de feux je me laissai charmer ; Ta bouche me jurait une amitié sincère, Quand ton perfide coeur pensait tout le contraire ; Tes yeux par leur douceur me montraient ton amour, Les miens par leur langueur t'en marquaient à leur tour ; Et cependant ingrat, après tant de promesses, Qui m'ont tant arraché d'innocentes caresses, Après mille serments d'une immuable foi ; Tu dédaignes ma flamme et te moques de moi ?

Don Juan

Sans vous tant affliger ayez recours au change, C'est ainsi qu'aisément de l'un l'autre on se venge.

Carrille

Mais chacun comme vous n'en veut pas tant tâter, Et Léonor, Monsieur, devrait vous contenter ? Elle a beaucoup d'esprit, elle est noble, elle est belle, Et de moins dégoûtés s'accommoderaient d'elle. Après de si grands maux, faites un peu de bien.

Don Juan

Hé ! dois-je suivre ici ton avis ou le mien ?

Léonor

Don Juan, si mes pleurs...

Don Juan

Encore un coup, Madame, Vous espérez en vain du pouvoir sur mon âme.

Léonor

Après ta lâcheté le Ciel ni son courroux, Ne t'intimident point ?

Don Juan

Il songe bien à nous.

Léonor

Va, fuis l'emportement de ton âme infidèle, Les dieux embrasseront cette juste querelle, Et...

Don Juan

Ne les régler point suivant votre intérêt, Laissez-les, s'il en est, agir comme il leur plaît, Et sans les attacher à vos moindres caprices, Remettez-leur le soin de vous être propices.

Léonor

Ah ! Crains leur châtiment...

Don Juan

Vous m'en parlez en vain, J'en attends les effets pour en être certain.

Léonor

Ô vous qui prenez soin d'appuyer l'innocence, Accordez à mes pleurs une prompte vengeance !

Scène 4

Don Juan, Carrille

Don Juan

Enfin, m'en voilà quitte.

Don Juan fait signe de l'oeil que ce discours le choque.

Carrille

Et fort impunément : Belle commodité de fausser son serment ! Vous vous en acquittez assez bien, mon cher maître, Et ne rougissez point de passer pour un traître, Mais trêve à ce discours. Vos fidèles amis S'embarquent-ils aussi ?

Don Juan

Tous deux me l'ont promis.

Carrille

Ne vous voilà pas mal, vous allez faire rage, Trois débauchés en diable : ah, le bel assemblage !

Don Juan

Don Lope et Don Felix...

Carrille

Ma foi, ne valent rien, Et sans eux vous feriez un fort homme de bien, Vous n'auriez jamais eu tant d'habitude aux crimes, Si vous n'aviez suivi leurs coupables maximes ; Mais depuis qu'ils se sont attachés près de vous, Toujours on vous a vu faire de méchants coups. Mais je les vois venir.

Scène 5

Don Juan, Don Lope, Don Felix

Don Juan

Eh bien ?

Don Lope

L'affaire est faite, Nous avons un vaisseau prêt pour notre retraite.

Carille sort.

Don Juan

Va quérir notre argent, Carrille, et nos habits.

Don Lope

Nous pouvons nous sauver malgré nos ennemis ; Mais en quelqu'autre endroit que nous prenions asile, Il nous faut gouverner autrement qu'à Séville.

Don Felix

Ne nous contraignons point du tout dans nos plaisirs, Que chacun à son gré contente ses désirs, Goûtons diversement les plaisirs de la vie.

Don Lope

Ce n'est pas mon dessein de régler votre envie ; Mais pourquoi ces transports ? Pourquoi ces vanités ? On peut dans l'apparence être moins emporté Et donner à ses sens une pleine carrière ; Notre coeur en secret en a la joie entière, Et goûtant les plaisirs, on s'applaudit tout bas, De ce qu'on est content et qu'on ne le sait pas.

Don Felix

N'importe, je ne puis souffrir cette méthode ; Soit humeur ou raison, je la trouve incommode : Que seraient les plaisirs, s'ils ne font quelque bruit ? Le silence toujours est ce qui les détruit ; Comme de ces transports on aime à faire gloire, Il faut les faire voir pour les mieux faire croire ; C'est les désavouer que les cacher ainsi.

Don Lope

Mais regardons un peu comme on en use ici.

Don Juan

Il est vrai, Don Felix, qu'en ce siècle où nous sommes, Pour vivre il faut savoir l'art d'éblouir les hommes, Et sur un beau prétexte acquérir du crédit, Paraître plus qu'on n'est, faire plus qu'on ne dit, Couvrir ses actions d'une belle apparence, Se masquer de vertu pour perdre l'innocence, Être bon dans les yeux et méchant dans le coeur, Professer l'infamie et défendre l'honneur, D'un faux jour de vertu donner lustre à la vie, Se montrer fort content quand on crève d'envie, Et si l'on aime, enfin, parer toujours les feux Du prétexte brillant d'un sentiment pieux. C'est ainsi qu'aujourd'hui se gouverne le monde, Et pour n'en point mentir l'adresse est sans féconde, Je ne condamne point cette façon d'agir, Et je m'en trouve bien, quand je veux m'en servir.

Don Lope

Aussi risque-t-on moins, suivant cette manière : On a, dans les plaisirs, sûreté tout entière, Le vice continue en manquant de témoins, L'on vous croit innocent quand vous l'êtes le moins ; Dans le doute qu'on a, si quelqu'un vous accuse, Vingt autres plus dupés soutiendront qu'il s'abuse, Et l'affectation d'un mérite apparent Impose le silence à tel qui nous reprend.

Don Juan

Cependant que chacun se gouverne à sa mode Pour moi qui n'ai d'égard qu'a ce qui m'accommode, J'agis différemment suivant l'occasion, Et je ne suis jamais la même opinion ; Par force, ou par douceur, je sais me satisfaire, Et je crois que pour tout c'est le plus nécessaire.

Don Felix

J'approuve votre avis : mais Carrille paraît.

Scène 6

Carrille, Don Lope, Don Felix, Don Juan

Carrille

Vous n'avez qu'à partir votre équipage est prêt. Pour moi qui ne veux pas qu'un caprice d'Eole Me ballote à son gré de l'un à l'autre pôle, Trouvez bon, s'il vous plaît, que je demeure ici.

Don Lope

Quoi ! Carrille nous quitte ? Ah, tu viendras aussi !

Don Felix

Qui pourrait se passer du fidèle Carrille ?

Carrille

Il ne reste que moi de toute ma famille ! Si je viens à périr ma race manquera.

Don Lope

Au péril de ses jours chacun te sauvera.

Carrille

Chacun dans le danger ne songe qu'à sa vie.

Don Lope

Ne crains rien, viens Carrille.

Carrille

Hé ! Messieurs, je vous prie, Souffrez que, vous partis, je garde la maison.

Don Felix

Tous les refus ici ne sont pas de saison ; Nous voulons t'emmener.

Carrille

Songez un peu, de grâce, Qu'on n'est point assuré d'une pleine bonace, Que tantôt aux Enfers et tantôt dans les Cieux, On voit de tous cotés la mort devant les yeux, Qu'on est à la merci d'un vent impitoyable, Qu'un vaisseau peut périr sur quelque banc de sable, Qu'il peut crever encore par un autre danger, Et quel péril pour moi qui ne sais point nager. Non, je ne vous suis pas, Messieurs, si nécessaire, Et vous pouvez sans moi...

Don Juan

Voici bien du mystère. Résous-toi de me suivre et sans tant raisonner, Autrement...

Carrille

Ah, Carrille ! À quoi t'abandonner ? Suivre un maître taché de vices détestables, Voilà le grand chemin d'aller à tous les diables.

Acte II

Scène 1

Carrille, Paquette

L'acte s'ouvre par une mer agitée, Carrille, au milieu.

Carrille

Ah, ah !

Paquette

D'où vient ce bruit ?

Carrille

Hélas, je suis perdu !

Paquette

C'est quelqu'un qui se noie.

Carrille

Ah ! Je n'ai que trop bu Qu'on ne m'en donne plus ! Fantasque dieu de l'onde, C'est assez pour un coup.

Paquette

Ma peur est sans seconde ; Il pourrait bien se perdre.

Se mettant à genoux.

Carrille

À la fin m'y voilà. Sans ce morceau de mât je serais resté là, Je t'en rends grâce, ô Ciel ! Mais qui vois-je paraître ? N'auriez-vous point ici par hasard vu mon maître ? Quoiqu'à dire le vrai, c'est un coup de bonheur S'il a pu se sauver.

Paquette

Est-ce quelque seigneur ?

Carrille

Oui.

Paquette

L'on vient de sauver trois hommes du naufrage.

Carrille

Mais où sont-ils ?

Paquette

Chez nous.

Carrille

Quel en est l'équipage ?

Paquette

Ils sont fort bien vêtus.

Carrille

Et sont-ils loin d'ici ?

Paquette

Non dans cette maison ; mais vous voilà transi : Venez vous y sécher et savoir votre affaire, Et prendre un doigt de vin.

Carrille

Cela m'est nécessaire, Et je suis résolu pour me remettre enfin, Ayant bien bu de l'eau de boire bien du vin.

Scène 2

Ormin, Paquette, Thomasse

Ormin

Rentrez à la maison, vite.

Paquette

J'y vais mon père.

Ormin

D'où vient que vous sortez d'auprès de votre mère ? Vous n'aimez qu'à courir et c'est le vrai moyen, De vous perdre, ma fille, et de ne valoir rien.

Paquette

Les cris de ce garçon au fort de la tempête...

Ormin

Vous n'aurez jamais tort ; mais rentrez, bonne bête, Et qu'on n'approche point des gens qui sont chez nous, Car ces plumets de Cour font toujours de leurs coups.

Thomasse

Mon Dieu, qu'ils sont bien faits ! Et qu'ils ont bonne grâce !

Ormin

Que vous importe-t-il, notre fille Thomasse ? Vous jugez par l'habit et souvent ce n'est rien. Peut-être qu'aucun d'eux n'a pas cinq sols de bien, Et je ne suis pas mal s'ils payent leur dépense. Ces fanfarons pour nous sont fort petite chance, Pour du bruit ils en font assez passablement, Bonne mine toujours, mais point de paiement. On ronge cependant le pauvre hôte à bon compte, Et s'il veut de l'argent aussitôt on l'affronte : Avec un passager nous avons plus de gain, Et s'il dépense peu notre argent est certain.

Thomasse

Non, non, ne croyez pas que des gens de la sorte...

Ormin

Ouais ! D'où vient que pour eux ton estime est si forte ?

Thomasse

Je crois...

Ormin

N'en parlons plus, as-tu vu gros Lucas ?

Thomasse

Oui.

Ormin

Que t'en semble ?

Thomasse

Rien.

Ormin

Ne l'aimerais-tu pas !

Thomasse

Moi, l'aimer ! Et pourquoi ?

Ormin

Tu dois être sa femme.

Thomasse

Moi, sa femme ?

Ormin

Toi-même, il est fils de Pirame, Pour du bien il en a deux fois autant que toi, Et son père a conclu l'affaire avec moi.

Thomasse

Pourquoi me marier ?

Ormin

Pourquoi ? Belle demande ! À quoi sert un mari quand une fille est grande ?

Thomasse

Hélas ! Je n'en sais rien.

Ormin

Tu le sauras bientôt.

Thomasse

Mais qu'il est mal bâti !

Ormin

Mais, ma fille, il le faut ; C'est ton fait, je le veux.

Thomasse

Hélas ! Laissez-moi fille, Plutôt que...

Ormin

Non, j'ai trop de charge en ma famille, Vous êtes d'un gibier qui se gâte aisément, Et tout homme d'esprit s'en défait promptement : On risque à tant garder chose si chatouilleuse, Et tu peux te flatter sûrement d'être heureuse.

Thomasse

Mais ma soeur...

Ormin

Votre soeur a même sort que vous, Et je lui donnerai Philémon pour époux. Cependant va trouver ta tante Dorothée, Et lui dis que l'affaire est enfin arrêtée, Moi je vais convier nos parents, nos amis, Et ne tarderai pas à me rendre au logis.

Thomasse

Si c'était à mon choix... Mais qui vois-je paraître ? C'est un de ces Messieurs.

Scène 3

Carrille, Don Juan, Thomasse

Carrille

Eh bien ! Monsieur mon maître, Ce que je vous disais était mal raisonné ? Et c'était sans sujet que j'étais obstiné, Où, sans ce paysan, étiez-vous ?

Don Juan

Je l'avoue, Et sa réception mérite qu'on le loue : Mais encor que dis-tu de sa fille ?

Carrille

Qui, moi ? Qu'en dirais-je, Monsieur, elle est belle, ma foi, Et dans l'occasion que le sort vous envoie, Je ne vous crois pas homme à lâcher votre proie.

Don Juan

J'en suis content.

Carrille

Déjà ! C'est ne s'endormir pas. À peine être arrivé...

Don Juan

Mais que vois-je là-bas ? La personne est jolie ; où courez-vous, la belle ?

Carrille

Voici pour mon patron une dîme nouvelle.

Thomasse

Ah ! ne m'arrêtez pas.

L'ayant un peu regardée.

Don Juan

Laissez-vous admirer. Non, rien à vos beautés ne se peut comparer. Ah, Carrille !

Carrille

Monsieur, cela va bien, courage.

Don Juan

Vois ! Qui n'aimerait pas un si charmant visage ?

Carrille

Je vois plutôt un loup qui court une brebis.

Don Juan

Ah, que d'amour pour vous mon coeur se sent épris !

Thomasse

Quoi ! Vous pourriez songer aux filles de village ? Vous voulez me surprendre avec un tel langage, Adieu, Monsieur.

Don Juan

Un mot.

Thomasse

Non, je veux m'en aller, Monsieur, je ne dois pas me laisser cajoler. Vous autres, vous avez toujours tant de finesse, Qu'il faut se défier de toutes vos caresses. À qui voudra vous croire il ne manquera rien ; Mais on n'est pas si bête et l'on vous connaît bien.

Don Juan

Non, mon amour est juste et tend au mariage.

Thomasse

Ô Dieux ! s'il disait vrai, que j'aurais d'avantage ! Parlez-vous tout de bon ?

Don Juan

Sans doute.

Thomasse

Quel bonheur !

Carrille

Peste !

Don Juan

Et pour entre nous confirmer cette ardeur, Baisez-moi.

Thomasse

Fi, Monsieur ! Comment baiser les hommes ? C'est un péché mortel dans le siècle où nous sommes, Ma mère me l'a dit, je ne le ferai pas.

Carrille

Recule tout ton saoul, tu passeras le pas.

Don Juan

Quand vous avez ma foi, qu'avez-vous lieu de craindre ? Pouvez-vous soupçonner ?

Thomasse

Les hommes savent feindre, Vous pouvez me tromper.

Don Juan

Non, non, ne craignez rien.

Carrille

Mon maître vous tromper ! C'est un homme de bien. Oh, qu'il n'a garde, non.

Don Juan

Oui, ma belle, je jure...

Carrille

Monsieur, ne jurez pas, de peur d'être parjure.

Don Juan

Faquin, te tairas-tu.

Scène 4

Don Juan, Thomasse, Carrille, Paquette

Don Juan

Je jure et je promets De vous prendre pour femme.

Thomasse

Et quand ?

Carrille

Et quand ? Jamais.

Don Juan

Insolent !

Paquette

Il promet ! Fausse-t-il sa parole ?

Carrille

Monsieur, vous allez voir jouer un autre rôle.

Paquette

Quoi donc ! Après m'avoir engagé votre foi, Vous en voulez un[e] autre et vous moquer de moi ? Pouvez-vous lui promettre à moins qu'être infidèle ?

Thomasse

Que vous veut donc ma soeur ? Et de quoi se plaint-elle ?

Don Juan

Elle se plaint à moi que je ne l'aime point.

Thomasse

Et que n'apaisez-vous son esprit sur ce point ?

Don Juan

Je lui vais dire aussi que vous serez ma femme Et qu'elle espère en vain du pouvoir sur mon âme, Et pour mettre le calme à son esprit jaloux, Que je vous l'ai promis.

Paquette

Monsieur, que dites-vous ? Ma soeur a-t-elle lieu plus que moi d'y prétendre ?

Don Juan

Plus que vous, point du tout, je lui faisais entendre, Que c'était temps perdu de s'arrêter à moi, Et que vous avez seule et mon coeur et ma foi.

Thomasse

Que parlez-vous de foi ?

Don Juan

Je parlais de vous-même ! Je disais que vous seule étiez celle que j'aime, Que c'était temps perdu de s'arrêter à moi, Et que vous possédez et mon coeur et ma foi.

Paquette

Mais Thomasse, Monsieur, se rend bien importune.

Don Juan

Elle a lieu de pleurer sa mauvaise fortune, Et doit se plaindre au Ciel de n'avoir pas ces yeux, Qui font de mon bonheur les Maîtres et les Dieux, Elle aura du dépit de vous voir mon épouse.

Thomasse

Votre entretien a droit de me rendre jalouse.

Don Juan

Quoi ! Vous pourriez douter de l'ardeur de mes feux ?

Thomasse

Mais aussi sans façon prenez l'une des deux.

Don Juan

Et ne voyez-vous pas que je veux m'en défaire ? C'est en vain que ses soins s'attachent à me plaire, Vous seule me charmez, et malgré son dessein, Je prétends en un mot vous épouser demain.

Paquette

Mais, ma soeur, après tout ce n'est pas mal t'y prendre ? Tu penses donc l'avoir ?

Thomasse

Tu pourrais bien l'attendre, Car je l'aurai sans doute.

Paquette

Hé, s'il te plaît, pourquoi ?

Thomasse

Parce que je sais bien qu'il n'aime rien que moi.

Paquette

Tu te flattes beaucoup.

Thomasse

J'ai sujet de le faire.

Paquette

Ton extrême beauté sans doute a pu lui plaire ?

Thomasse

Ne raille point, j'en ai du moins autant que toi.

Paquette

Tu le dis, mais peux-tu te comparer à moi ? Ah, la rare beauté ! vaut-elle pas la mienne ?

Thomasse

Je ne changerais pas encore avec la tienne.

Paquette

Que chacun[e] se tienne avec le bien qu'elle a.

Thomasse

Mais tu dois sans façon me céder ce prix-là, Et je crois que Monsieur le sait bien reconnaître.

Paquette

Oui, me faisant sa femme.

Thomasse

Oui, si tu le peux être.

Don Juan

Oui, oui.

Paquette

Tu n'entends pas qu'il vient de dire oui.

Thomasse

Bon pour moi.

Paquette

Mais pour moi, car je l'ai bien ouï, Il lui faut demander : Monsieur, sans raillerie, De ma soeur ou de moi, dites nous, je vous prie, Qui sera votre femme ? Et détournez les yeux Sur celle de nous deux que vous aimez le mieux.

Don Juan serre la main à Paquette et regarde Thomasse en même temps.

Thomasse

Bon, il m'a regardée.

Paquette

Et moi, j'en suis contente.

Don Juan

Pour vous mettre d'accord chacune en votre attente, Je veux épouser celle à qui je l'ai promis. Toi, Carrille, attends-moi, je ne vais qu'au logis.

Scène 5

Carrille, Paquette, Thomasse

Carrille

Quel abominable homme ! Hélas, mes pauvres filles, À qui croyez-vous vendre à présent vos coquilles ? Connaissez-vous mon maître, et vous y fiez-vous ? Vous le croyez sincère, avec ces propos doux, Mais si je vous disais l'humeur du personnage, Vous verriez que son coeur...

Paquette

À quoi bon ce langage ? Et quel est son dessein ?

Carrille

De vous désabuser De ce que vous croyez qu'il veut vous épouser.

Thomasse

Que viens-tu nous conter et devons-nous te croire ? Tout ce que tu nous dis n'offense point sa gloire, Tel qu'il est je le veux.

Paquette

Oui, si tu peux l'avoir. Je ne t'empêche pas d'y faire ton pouvoir. Mais que t'importe-t-il, valet causeur et traître, S'il sera mon mari ? Parle mieux de ton maître, Je le crois honnête homme.

Carrille

Et c'est un scélérat, Un Loup, un Diable, un Chien, un Renard, un vrai Chat. Un Loup pour vous piller vos trésors, un vrai Diable Pour vous mettre en Enfer, un Chien insatiable, Qui n'applique ses soins qu'à mordre la pudeur, Un Chat qui met la patte aux quartiers de l'honneur, Un Renard qui ne tâche, avecque ses finesses, Qu'à vous accommoder, belles, de toutes pièces, Et sans vous ennuyer de noms jusqu'à demain, En un mot l'épouseur de tout le genre humain.

Paquette

Va, nous ne croyons point ce que tu viens de dire.

Carrille

Vous n'aurez pas, ma foi, toutes deux, lieu d'en rire ; Souvenez-vous qu'ici je dis la vérité.

Paquette

C'est plutôt un effet de ta méchanceté, Je suis sûre qu'il doit me tenir sa promesse.

Thomasse

Et je suis sûre aussi que je suis sa maîtresse.

Carrille

Croyez-le assurément, ce sera pour un jour. Que ce sexe est facile à prendre de l'amour ! Mais je vois Don Felix qui vient avec mon maître.

Scène 6

Don Felix, Don Juan

Il paraît un Temple.

Don Felix

Si vous m'aimez, il faut me le faire connaître. Vous savez que Dorinde avait su me charmer ?

Don Juan

Quoi ! celle que son père avait fait enfermer ?

Don Felix

Elle-même, et tantôt, examinant le temple Que l'on voit en ces lieux et qui n'a point d'exemple, J'ai su que cet objet qui fit naître mes feux Était prête demain d'y faire quelques voeux, Et je veux l'enlever par force ou par adresse. Voulez-vous seconder cette ardeur qui m'empresse ?

Don Juan

Vous me connaissez trop pour en pouvoir douter, Je fais pour un ami gloire de tout tenter, Je n'examine point quel péril y peut être, Dans les plus grands dangers l'amitié doit paraître, Et quand je serais sûr d'y trouver le trépas, La crainte de périr ne m'arrêterait pas : Jugez après cela si je veux l'entreprendre.

Don Felix

Comment me revenger d'une amitié si tendre ? Ah ! si l'occasion s'offre de vous servir, Vous verrez...

Don Juan

Regardons comme il nous faut agir.

Don Felix

À vous dire le vrai, la chose est difficile, Je ne sais quel moyen nous y peut être utile. Le temple est bien fermé, les murs sont élevés, Il n'est aucun endroit que je n'aie observé ; À moins que s'y glisser par quelque stratagème, Ou de forcer ce fort où l'on tient ce que j'aime, Nous ne pouvons (sic) jamais accomplir ce dessein.

Don Juan

Non, non, je sais pour vous un moyen plus certain. Je veux brûler ce temple, et cette main s'apprête À vous donner ainsi cette aimable conquête. Dans le désordre affreux que produira le feu, Vous y pourrez entrer et jouer votre jeu ; Feignant de secourir, vous prendrez cette belle, Et dans l'obscurité vous fuirez avec elle. Trouvez-vous ce moyen infaillible pour vous ?

Don Felix

J'en demeure d'accord, c'est le plus sûr de tous.

Don Juan

Le coup est fort hardi, mais ma plus forte envie C'est de voir, Don Felix, qu'on parle de ma vie. Dans Éphèse un grand coeur fit la même action, Et j'avais de tout temps pareille ambition ; Il s'immortalisa par ce trait de courage, Et puisque à vous servir l'occasion m'engage, Je veux sans différer l'entreprendre aujourd'hui, Et qu'on dise de moi ce que l'on dit de lui. La nuit semble déjà seconder notre envie, Allons, toi, reste ici.

Scène 7

Carrille, Une Voix Derrière Le Théâtre

Carrille

Que je crains pour ma vie ! À quelle extrémité mon maître me réduit ! Planté dans une rue, et sans armes, la nuit, Et par surcroît de mal, près des lieux où ce diable Fera dans un moment un vacarme effroyable ! Qui, dans un tel état, aurait assez de coeur Pour ne pas ressentir les effets de la peur ? Je ne puis m'exempter, si la justice passe, De dire à quel dessein je reste en cette place, Et me voyant surpris sans en rendre raison, On pourra m'ordonner un gîte à la prison, Et sachant qui je suis et le nom de mon maître, On pourra m'allonger d'un demi pied peut-être. La peste ! c'est le diable, et ce malheureux saut, À parler franchement, n'est pas ce qu'il me faut. J'aime mieux mourir seul qu'en bonne compagnie, Et ne suis pas pressé d'abandonner la vie. Mais pour nous dispenser de courir ce malheur, Il faut quitter mon maître et c'est là le meilleur, Aussi bien, tôt ou tard, ma perte est très certaine, Si je le sers toujours dans le beau train qu'il mène. Allons, fuyons. Mais Dieux ! Nous allons voir beau jeu, Quels cris de tous côtés ? Le temple est tout en feu.

Le Temple paraît en feu.

Une Voix Derrière Le Théâtre

À la force, au secours !

Carrille

Que je suis misérable ! Si j'avais quelque trou qui me fût favorable, Ce serait bien mon fait, mais restons dans ce coin, Et servons-nous ici de l'adresse au besoin.

Scène 8

Don Juan, Don Felix

Don Juan

Don Felix, au plus vite, emportez votre proie.

Don Felix

Ah ! Que dans ce moment mon coeur ressent de joie !

Don Juan

Ménagez bien le temps de ces transports si doux, Et nous trouvons tous trois demain au rendez-vous. Je vous ai dit le lieu.

Don Felix

J'aurai soin de m'y rendre.

Scène 9

Carrille, Don Juan

Carrille touche son maître et tombe.

Carrille

Marchons si doucement qu'on ne nous puisse entendre. Je n'entends plus de bruit.

Don Juan

Qui va là ?

Carrille

Je suis mort. Pauvre Carrille, où diable ai-je heurté si fort ? N'importe, quoiqu'ici ma crainte soit extrême, Tâchons.

Don Juan

Qui va là donc ?

Carrille

Et qui va là toi-même ?

Don Juan

Je crois que c'est Carrille.

Carrille

Eh ! oui vraiment c'est moi Qui tâchais de m'enfuir.

Don Juan

Toi, t'enfuir, et pourquoi ?

Carrille

Quelque jour à loisir vous en saurez la cause, Serviteur.

Don Juan

Sans façon, déclare-moi la chose, Qui t'oblige à t'enfuir ?

Carrille

Ne vous fâchez de rien.

Don Juan

Non.

Carrille

Je vois qu'avec vous je traîne mon lien, Et si j'y reste encor, je pourrai bien, je pense, Épouser avec vous une même potence.

Don Juan

Coquin.

Carrille

Ma foi, Monsieur, je crains trop les sergents, Si vous tombez un jour dans les mains de ces gens, N'êtes-vous pas perdu sans aucune ressource ? Encor dans certain temps on fait jouer la bourse, La plupart sont d'humeur à ne refuser rien, Et peu sans ces accords posséderaient du bien ; Mais jusqu'au moindre cas, chez vous tout est pendable, Et j'en pourrais pâtir autant que le coupable, Quand je serai grippé, jugez ce qui s'ensuit. La peste ! quelque sot ! bonsoir et bonne nuit.

Don Juan

Arrête.

Carrille

Mais à quoi vous suis-je nécessaire ?

Don Juan

Suffit que je le veuille, tu dois me satisfaire.

Carrille

Mais croyez-vous, Monsieur, qu'on ne vous cherche pas Et que vous n'ayez point d'ennemis sur les bras ?

Don Juan

De quelque grand péril qu'on menace ma tête, Tu me verras plus ferme au fort de la tempête, Affronter le danger sans craindre le trépas. La foudre peut tomber et ne m'écraser pas. Ce bras sait l'art de vaincre, et du moins si ma vie Est par mes ennemis ardemment poursuivie, Et qu'il faille céder aux caprices du sort, Carrille, j'ai du coeur pour me donner la mort. Mais pour te faire voir que ni peur ni menace Ne peuvent ébranler une si ferme audace, Je verrais maintenant et la terre et les Cieux Animer contre moi cent monstres furieux, Que d'un coeur intrépide et d'un bras indomptable, J'opposerais ma force à leur rage effroyable. Cependant au départ il nous faut préparer, Car dans peu de ces lieux je me veux retirer, Et si je ne te vois pas résolu de me suivre, Sois sûr qu'au même instant tu cesseras de vivre. Viendras-tu ?

Carrille

Malgré moi.

Don Juan

Réponds donc.

Carrille

Oui, vraiment. Ah ! qu'avec un tel maître on souffre de tourments.

Acte III

Scène 1

Carrille, Don Juan

Carrille

Dans l'état où je suis, Monsieur, je ferai rage.

Don Juan

Tu peux bien te défendre avec cet équipage : Mais du coeur, en as-tu ?

Carrille

Comme un diable, morbleu ! Ah, ventre ! Ah, tête ! Ah, mort !

Don Juan

Te voilà tout en feu. Réserve ces transports pour défendre ton maître, C'est dans l'occasion que l'on se fait connaître.

Il fait le brave, et se retournant, il a de la peur.

Carrille

Que ne vois-je quelqu'un qui voulût ? Euh...

Don Juan

Qu'as-tu, Carrille ?

Carrille

Rien, Monsieur. Ah, qu'il serait battu ! Plaît-il...

Don Juan

Que fais-tu donc ?

Carrille

Je ne sais quoi me gêne ; Ne nous suivrait-on point ?

Don Juan

Pourquoi t'en mettre en peine ? La chose est fort plausible.

Carrille

Ah ! Monsieur, s'il vous plaît...

Don Juan

Tu trembles.

Carrille

Point du tout, mon courage est tout prêt.

Don Juan

Regarder toujours là ! Quelle est cette manière ?

Fuyant.

Carrille

C'est pour voir si quelqu'un ne vient point par derrière Nous allonger un coup qui nous ôte d'état De pouvoir comme il faut nous ôter du combat : Dans ces occasions la surprise est à craindre. Encore se battant bien l'on ne doit pas se plaindre, Si malgré notre effort un autre est le vainqueur, Car ce peut être alors un effet du malheur, Mais sans se défier, mon maître, on se hasarde. J'entends du bruit.

Don Juan

Tu fuis.

Carrille

C'est pour me mettre en garde, Et prendre un terrain propre à pouvoir résister.

Don Juan

Poltron, ne vois-tu pas...

Carrille

Qu'on va nous en conter.

Scène 2

Don Juan, Thomasse, Paquette, Carrille

Dans le temps où Don Juan veut s'en aller, Thomasse l'arrête d'un côté et Paquette de l'autre.

Don Juan

Carrille, évitons-la.

Thomasse

Quoi ! Vous me quittez, traître ?

Paquette

Vous me fuyez ?

Carrille

À l'autre ! Apprêtez-vous, mon maître.

Paquette

Quoi, lâche ! à toutes deux avoir ravi l'honneur ?

Carrille

Hé ! vous en avez tant, Monsieur, rendez-le-leur.

Thomasse

Voyez, il nous contait les plus belles paroles.

Carrille

Je vous avais bien dit son humeur, pauvres folles ; Mais je n'étais qu'un traître, un méchant, un menteur. Il vous en cuit pourtant.

Paquette

Réponds-nous donc, trompeur.

Don Juan

Sans m'arrêter ici, quels desseins sont les vôtres ?

Thomasse

Tu devais m'épouser !

Carrille

Il l'a bien dit à d'autres.

Paquette

Tu m'as promis aussi ?

Don Juan

Mais je ne le puis plus, Et vos emportements sont ici superflus. Je ne puis être à vous sans lui faire une injure ; Voyez de plus l'horreur d'une telle aventure, Et que le Ciel aigri de l'amour des deux soeurs, Exercera sur moi les dernières rigueurs.

Carrille

La bonne âme !

Don Juan

Il faut donc, dans un profond silence, Étouffer entre nous cet amour qui l'offense, Et par un repentir éteindre dans nos coeurs, L'infâme souvenir de ces noires ardeurs. Mais puisque de ces maux je suis la seule cause, Il est juste pour vous de faire quelque chose ; J'ai du regret de voir que ma brutalité Vous ait fait consentir à cette lâcheté, Et je veux vous donner pour tant de bienveillance Une somme d'argent.

Carrille

L'homme de conscience !

Don Juan

Vous pourrez rencontrer quelque parti meilleur, Et l'argent en tout temps apporte de l'honneur.

Thomasse

Qu'en dites-vous, ma soeur ?

Paquette

Qu'en dites-vous vous-même ?

Thomasse

Je l'aimais.

Paquette

Et pour lui ma flamme était extrême, Mais puisque toutes deux nous n'avons plus d'espoir, Acceptons son argent.

Carrille

Si vous pouvez l'avoir.

Don Juan

Eh bien ! agréez-vous ce que je viens de dire ?

Paquette

J'en suis d'accord.

Don Juan

Et vous ?

Thomasse

Il y faut bien souscrire.

Don Juan

Je donne à toutes deux trois cents ducats.

Carrille

Croyez Que ces trois cents ducats vous seront bien payés, Car il reçoit bientôt une lettre de change, En bel et bon argent visible comme un ange.

Paquette

Mais parlez-vous, Monsieur, avec sincérité ? Pouvons-nous nous fier ?

Don Juan

C'est une vérité, Je veux vous les donner.

Carrille

La semaine prochaine.

Don Juan

Dès demain au plus tard, n'en soyez point en peine.

Paquette

N'y manquez pas au moins.

Carrille

Il n'a garde, vraiment.

Scène 3

Don Juan, Carrille

Don Juan

Mais quoi ! Tu prétends donc jaser incessamment, Et sans examiner que ton caquet m'offense, Tu ne peux un moment te résoudre au silence ?

Carrille

Mais est-ce sans raison ?

Don Juan

Mais sais-tu ce qu'on fait, Quand on a le dessein de punir un valet, Qui ne se peut tenir, quelque chose qu'on dise, Qu'il n'y mette son nez et qu'il n'en moralise ? Un maître au même instant, avec un bon bâton, Lui doit fermer la bouche et s'en faire raison : Voilà le sort qu'un jour ta langue te prépare.

Carrille

Il faut qu'ouvertement enfin je me déclare. Qui se tairait, Monsieur, en voyant ces beaux tours, Que sans crainte du Ciel vous faites tous les jours ?

Don Juan

Je fais ce que je veux, dois-je t'en rendre compte ? Si je commets un crime, en portes-tu la honte ? Ne m'en parle donc plus, ou tes rares avis De cent coups de bâton pourraient être punis.

Scène 4

Don Lope, Don Gaspard, Don Juan

Don Lope

Nous venons vous chercher, notre perte est jurée, Don Gaspard en a su la nouvelle assurée.

Don Gaspard

J'en ai reçu l'avis, et, vous sachant ici, J'ai voulu vous montrer la lettre que voici. Étant votre parent, je vous offre un asile.

À Don Lope et à Don Felix.

Don Juan

Ce soin m'oblige fort, mais il est inutile : Mes plus grands ennemis ne m'ont jamais fait peur, Et vous voyez un front exempt de la terreur. Pour vous, si vous m'aimez d'une amitié fidèle, J'attends dans ce péril l'effet de votre zèle ; Ayons même fortune, et s'il nous faut périr, Ne nous démentons point jusqu'au dernier soupir.

Don Gaspard

Hé quoi donc ! Don Juan sera toujours le même ? Toujours on le verra dans cette erreur extrême ? La terre ni le Ciel ne l'intimident pas, Et loin de fuir sa perte il y court à grands pas ! Songez qu'il est un temps où le crime prospère, Mais qu'il en est un autre ou le Ciel en colère, Irrité des refus qu'on fait à ses bontés, Se venge tôt ou tard de tant d'iniquité.

Don Juan

Hé ! quoi donc, Don Juan, se piquant de sagesse, À la correction s'attachera sans cesse, Et gênant les esprits par une vaine peur, Il voudra conformer chacun à son humeur ? Songez que la Nature est tout ce qui nous mène, Que malgré la raison son pouvoir nous entraîne, Que le crime n'est pas si grand qu'on nous le fait, Que tous ces châtiments dont vous prêchez l'effet Ne sont bons à prôner qu'à des âmes timides, Que l'on ne doit souffrir rien que ses sens pour guides, Qu'il les faut assouvir jusqu'aux moindres désirs, Et n'avoir point d'égard qu'à ses propres plaisirs.

Don Juan rit.

Don Gaspard

Je sais qu'il est des temps où l'âge nous convie De prendre avec honneur les plaisirs de la vie, Mais passer à l'excès de la brutalité Et n'avoir que les sens pour toute déité, Est-il rien ici bas qui soit plus condamnable ? Ah ! craignez que du Ciel le courroux redoutable... Vous riez... doutez-vous du pouvoir de nos dieux ?

Don Juan

Hé ! pour voir ce qu'ils sont, il ne faut que des yeux. L'adroite politique en masqua le caprice, La faiblesse de l'homme appuya l'artifice, Et sa timidité, s'en faisant un devoir, Sans aucune raison forgea ce grand pouvoir.

Don Gaspard

Si vous considérez l'ordre de la Nature, Vous verriez leur pouvoir dans chaque créature. Cet accord merveilleux dans les quatre éléments Doit confondre l'erreur de vos comportements ; La contrariété, qui fait leur concordance, Fait assez admirer leur suprême puissance, Et ce grand entretien dans les quatre saisons, Pour prouver leurs auteurs sont de bonnes raisons ; Ce composé de tout formé sur leur image, Ce petit monde entier, ce surprenant ouvrage. L'homme en ses fonctions ne porte-t-il pas de quoi Désabuser l'esprit de qui manque de foi ? Mais je connais qu'en vain je m'attache à vous dire Qu'il n'est rien ici bas qui par eux ne respire ; Il vaut mieux vous laisser dans votre aveuglement.

Scène 5

Don Lope, Don Juan, Don Felix, Carrille

Don Lope

Don Juan, vous deviez en agir autrement, Et devant lui du moins il fallait un peu feindre. On doit tout ménager quand on a tout à craindre, Sa maison est pour nous un lieu de sûreté, Nous y pouvions rester en toute liberté ; Mais qui sait à présent, vous ayant vu le même, S'il voudrait nous l'offrir dans un péril extrême ? On peut facilement faire l'homme de bien, Dire que l'on croit tout encor qu'il n'en soit rien, Et voilant ses discours d'une belle apparence, Se réserver en soi ce que le coeur en pense ; C'était là de quel air il lui fallait parler, Et ce peu de contrainte eût pu le rappeler.

Don Juan

Don Lope, je ne puis approuver ces maximes, Je nomme des plaisirs ce que vous nommez crimes, Tous ces déguisements ont trop de lâcheté, Je dis tout et fais tout avec impunité, Et si je ne savais quel est votre courage, Je douterais de vous, entendant ce langage. Mais comment avez-vous rencontré Don Gaspard ?

Don Felix

Vers notre rendez-vous il était à l'écart. Vous savez qu'il se plaît fort à la solitude Et que dans ces endroits il s'attache à l'étude. Surpris de nous trouver l'un et l'autre en ces lieux, Il nous a fait paraître un désir curieux De savoir quel dessein nous y pouvait conduire, Et nous n'avons pas fait scrupule de lui dire ; Mais comme en cet endroit vous ne vous rendiez pas, Son avis nous a fait retourner sur nos pas.

Don Juan

Je m'y serais rendu, mais Paquette et Thomasse...

Carrille

Monsieur, je viens de voir certaine ombre qui passe.

Don Juan

Poltron ! te tairas-tu ?

Carrille

Monsieur, les voilà deux, Trois, quatre, cinq, hélas !

Scène 6

Le Prévot, Carrille, Don Juan, Don Felix, Don Lope

Le Prévot

Sans doute ce sont eux. Comme on me l'a dépeint, c'est Don Juan.

Carrille

Mon maître, Et vite, sauvons-nous, nous voilà pris !

Don Juan

Ah , traître !

Tous l'épée à la main.

Le Prévot

Donnons, et que chacun fasse ici son devoir. Compagnons, mort ou vif, il nous les faut avoir.

Don Juan

Je saurais réprimer une telle insolence.

Le Prévot

Courage, mes amis.

Don Juan

Vous faites résistance ! Il faut lâcher le pied, traîtres !

Le Prévot

Retirons-nous.

Don Felix

Ils n'ont pu résister à l'effort de nos coups.

Don Lope

Il le faut avouer, tout nous est favorable

Don Juan

Rien de nous arrêter ne peut être capable ; Cependant, il nous faut abandonner ces lieux, Allons dans mon château pour nous divertir mieux.

Don Felix

J'en suis d'accord, allons sans tarder davantage.

Don Juan

Nous nous retrouverons dans ce prochain village, Je veux chercher Carrille, allez, je suis vos pas.

Don Felix

Mais sans tarder au moins.

Don Juan

Je ne m'arrête pas.

Scène 7

Don Juan, Carrille

Don Juan

Hé, Carrille !

Carrille

Monsieur.

Don Juan

Ô l'homme de courage ! Viendras-tu ?

Carrille

Me voilà.

Don Juan

Tu devais faire rage ! Cependant, dans le temps qu'il en était saison, Tu me quittes, Carrille, et fuis en vrai poltron ! As-tu pour te défendre une raison valable ?

Carrille

Sans la peur de la mort, j'étais pire qu'un diable ; Mais sur ce pas, Monsieur, faisant réflexion : J'ai cru qu'il valait mieux être un peu plus poltron. Peste ! c'est pour longtemps qu'on fait cette folie.

Don Juan

Lâche, dans les combats perd-on toujours la vie ?

Carrille

Ah, Monsieur ! tôt ou tard on ne peut l'éviter, Et c'est être bien fou de le vouloir tenter.

Don Juan

Mais sans coeur j'étais pris, il eût fallu me rendre.

Carrille

Il faut s'enfuir, Monsieur, au lieu de se défendre, C'est l'unique secret d'éviter le malheur.

Don Juan

Dans ces occasions il y va de l'honneur. Mais où donc étais-tu ?

Carrille

Moi ? j'étais là derrière, Où j'adressais au Ciel pour vous une prière.

Don Juan

Ou pour toi. Cependant il faut partir d'ici.

Carrille

C'est fort bien fait à vous, je le souhaite aussi, L'appétit dans mon ventre exerce la furie, Et je n'ai jamais eu tant de faim de ma vie.

On voit un tombeau accompagné de figures. Don Pierre sur un genou, une main sur un prie-Dieu.

Don Juan

Allons, Carrille, allons, mais quel est ce tombeau ? Carrille, le dessin m'en parait assez beau.

ÉPITAPHE.

Carrille

C'est votre Commandeur, c'est lui-même, mon maître. Don Pierre par la main d'un traître, Entendez-vous, Monsieur, on vous loue assez bien.

Don Juan

Quoi donc...

Carrille

Lisez plutôt, ma foi je n'y mets rien.

ÉPITAPHE.

Carrille

Qu'en dites-vous, Monsieur ?

Don Juan

Plaisante prophétie ! Je brûle du désir de la voir réussie, Et voudrais qu'il voulût lui-même l'annoncer.

Carrille

Quelle nécessité de s'en embarrasser ? Allons.

Don Juan

Non, de ma part va lui faire un message, Puisque j'ai résolu qu'un compliment engage Ce digne Commandeur à souper avec moi.

Carrille

Bon, prier une pierre à souper avec soi ! Rêvez-vous ?

Don Juan

Non, je veux contenter mon envie. Va donc.

Carrille

D'où vous provient ce beau trait de folie ! Eh morbleu ! cette pierre a-t-elle le pouvoir De parler, ni d'ouïr, d'aller, ni de mouvoir ? Où diantre prenez-vous un si plaisant caprice ?

Don Juan

Mais, quand j'ai commandé, je veux qu'on m'obéisse, Ou les coups de bâton...

Carrille

Peste, je vous entends, Mais, ma foi, vous raillez ou bien je perds le sens : Une pierre ! songez si la chose est plausible.

Don Juan

Je veux croire avec toi qu'elle n'est pas possible, Mais va.

Carrille

C'est être fou.

Il va trois fois à la statue et quand il en est près, il revient en riant vers son maître.

Don Juan

Quoi donc, tu n'iras pas ? Te moques-tu de moi ?

La statue baisse la tête. [Carrille] tombant sur les genoux et montrant avec la tête comme la figure a fait.

Carrille

Non, j'y cours à grands pas. J'en rirai comme il faut. Madame la statue, Pour qui je crois ici ma harangue perdue, Mon maître Don Juan m'oblige à vous parler, Et d'un souper exquis prétend vous régaler : Pour moi son Intendant, et valet ordinaire J'aurai soin, qu'on vous fasse une excellente chère, Qu'on tienne le vin frais et qu'il soit du meilleur, Et boirai quatre coups avec vous de bon coeur ; Au moins n'y manquez pas, car vous savez que l'homme N'est pas plutôt choqué, qu'aussitôt il assomme : Venez donc de bonne heure à notre rendez-vous, Ce n'est pas loin d'ici, car ce sera chez nous, Ah, Monsieur, la statue...

Don Juan

Eh bien donc, la statue ?

Carrille

La statue, Monsieur, la statue me tue, Avec un grand...

Don Juan

Quoi ! Parle ?

Carrille

Je ne puis pas. Je croyais qu'elle avait jeté la tête à bas ; Avec un mouvement dont le coeur me frissonne, Elle m'a répondu d'y venir en personne. C'est à vous qui priez de la bien recevoir, Car je m'exempterai, si je puis, de la voir.

Don Juan

Va, Carrille, ton coeur n'est ni ferme ni stable, Pour croire ton rapport fidèle et véritable, Et je n'impute rien de ce plaisant récit Qu'à la sotte faiblesse où tombe ton esprit. Qui peut imaginer qu'une vaine statue Puisse mouvoir la tête ou dessiller la vue ? Pour moi, je ne vois point de raisons pour prouver, Ni par qui, ni comment cela peut arriver ; Je n'y trouve pas même une ombre d'apparence, Et chez toi c'était peur ou bien extravagance.

Carrille

Peut-être la statue a le démon au corps, Ou l'on l'a fait agir par d'inconnus ressorts, Mais voyez-la, Monsieur, et vous pourrez connaître Si je rêvais alors, ou si cela peut être. Peste ! j'ai des bons yeux et quoique j'aie peur, Je ne me trompe point.

La statue fait signe de la tête.

Don Juan

Ombre du Commandeur, Viens souper avec moi, pour passer mon envie. Je t'attends, entends-tu ? C'est moi qui t'en convie.

Carrille

Eh bien, l'avez-vous vu ?

Don Juan

C'est une vérité.

Carrille

Ou plutôt n'est-ce pas une témérité ? À quoi bon s'exposer aux fureurs de cette ombre ? Vous courez au galop dans le royaume sombre.

Don Juan

Sans perdre ici de temps vient mettre le couvert.

Carrille

Ah, mon maître, ma foi vous voilà pris sans vert !

Acte IV

Scène 1

Don Juan, Don Lope, Don Felix, Carrille

Don Juan

Eh bien ! que dites-vous d'une telle aventure ?

Don Lope

Pour moi, je n'en crois rien.

Don Juan

C'est la vérité pure. Tantôt, sur le rapport que Carrille en a fait, J'ai douté comme vous, mais j'en ai vu l'effet.

Don Lope

Une masse de pierre ! Une vaine statue, Pouvoir baisser la tête et dessiller la vue ! Un corps que rien n'anime avoir du mouvement ! Cela choque le sens, à parler franchement, Mais qu'en dites-vous Don Felix ?

Don Felix

La chose est incroyable, C'est quelque vision.

Don Juan

Mais en suis-je capable ? C'est aux faibles esprits à s'en laisser frapper, La crainte, en cet état, les peut faire tromper, Mais moi que rien n'étonne, on ne peut pas me dire Que la peur sur mes sens avait pris de l'emprise, J'étais toujours le même, et sans étonnement J'ai reçu sa réponse et vu son mouvement.

Don Lope

J'en douterai toujours.

Don Felix

C'est une bagatelle.

Carrille

Il n'en faut point douter, Messieurs, la chose est telle.

Don Juan

Que nous importe-t-il qu'elle le soit ou non ? Le souper est-il prêt ?

Carrille

Oui.

Don Juan

Le vin est-il bon ?

Carrille

Oui, Monsieur, et la sève en est incomparable, Les ragoûts sont friands, le gibier admirable, Séville ne peut pas fournir de meilleurs mets, Et j'espère vous voir tous trois fort satisfaits. Mais à propos, Monsieur, en parlant de Séville, Croyez-vous que ce lieu nous soit un sûr asile, Que si près de la ville on ne nous prenne point ? La peste ! il ne faut pas s'endormir sur ce point, Vous savez que tantôt sans l'effort de courage...

Don Juan

Va, va, ce bras partout a le même avantage.

Carrille

Tant mieux : mais ce bonheur durera-t-il toujours ? La fortune, Monsieur, a d'étranges retours. Qui s'en flatte le plus, souvent n'en est pas maître ; L'on peut se voir vaincu, tout vaillant qu'on puisse être, Et fussiez-vous cent fois plus brave que César, Il faut céder au nombre aussi bien qu'au hasard. Outre que les archers savent si bien surprendre, Qu'ils donnent rarement le temps de se défendre, Par mille tours rusés, on tombe dans leurs mains.

Don Lope

La défiance ici peut rompre leurs desseins, Tout nous étant suspect, nous n'avons rien à plaindre.

Carrille

Vous savez qu'en ce cas, je suis le plus à craindre, Et si par un malheur...

Don Juan

Ne crains rien, fais servir.

Carrille

J'y cours. Ah, que je vais recevoir de plaisir !

Scène 2

Don Juan, Don Lope, Don Felix

Don Juan

Eh bien ! que dites-vous du cours de notre vie !

Don Lope

On ne peut jamais mieux contenter son envie.

Don Felix

Rien ne peut égaler notre félicité, Et le plaisir enfin suit notre volonté ; Je n'ai point de regret d'avoir quitté Séville.

Don Juan

Je goûte des plaisirs plus charmants qu'à la ville, Et ces soins, ces détours que demande l'amour, S'ils servent en ces lieux, ce n'est que pour un jour. Quelle douceur pour moi de voir une bergère Se rendre au même instant que je tâche à lui plaire, Et, joignant le respect à la simplicité, Me laisser un champ libre à ma témérité.

Don Lope

Mais l'amour veut pourtant un peu de résistance.

Don Juan

Mais l'amour est tout pur parmi cette innocence.

Don Lope

La fierté, Don Juan, augmente le désir, Et qui la peut dompter en a plus de plaisir ; Il est charmant de vaincre une beauté sévère.

Don Juan

Mais cette résistance est souvent un mystère : Sous le masque trompeur d'une adroite fierté, On cache les défauts de la fragilité, L'amour à ces froideurs augmente son estime, Et plus l'amour est grand, moins il connaît le crime. Vous connaissez Philis, elle est de cette humeur, Elle affecte toujours une grande pudeur, Au moindre mot d'amour cette prude tempête, Mais sitôt qu'avec elle on vient au tête-à-tête, Ce farouche dehors est bientôt adouci.

Don Lope

Mais faveur pour faveur je l'aime mieux ainsi.

Don Juan

Moi, Don Lope, mon goût n'est pas conforme au vôtre ; Quel charme trouvez-vous aux conquêtes d'un autre ? Les restes, en amour, ont toujours peu d'appâts, Et l'on doit les laisser à de moins délicats.

Don Lope

Je veux que vous trouviez ici quelque avantage Et que l'honneur soit joint aux attraits du visage : Mais quel plaisir a-t-on d'aimer une beauté Dont l'éclat est terni par la stupidité ? Peut-on trouver du goût à chérir une idole Sans aucun enjouement, sans esprit, sans parole, Et qui, répondant même à vos empressements, Ne saurait exprimer quels sont ses sentiments ? L'amour n'a rien de doux dans l'ardeur qu'il inspire, Si la bouche, Don Juan, ne prend soin de le dire. C'est peu que des soupirs, s'ils ne sont animés, Mais quand d'un feu pareil deux coeurs sont enflammés Et que l'esprit seconde une tendance extrême, Il n'est rien à l'égal de ce bonheur suprême.

Don Juan

Oui, je sais que l'esprit a de puissants appâts Et qu'en un lieu champêtre on n'en rencontre pas ; Mais aussi la plupart de nos spirituelles, Don Lope, ont le malheur de n'être pas fort belles, Et quand on leur verrait l'esprit et la beauté, Estimez-vous beaucoup leur sotte vanité, Ces affectations d'un savoir admirable, Dont par de longs discours sans cesse on nous accable, Tous ces raffinements en matière d'amour ? Témoin Daphné qui veut, quand on lui fait la cour, Que l'amant qui la sert, s'il lui rend un service, Ait toujours pour ses feux un exemple propice, Et prouve par romans que pour même action, Un amant autrefois eût satisfaction. Mais qu'en dit Don Felix ?

Don Felix

Je suis pour l'un et l'autre, Et tiens son sentiment aussi bon que le vôtre. En matière d'amour point de réflexion, Donnons-nous tous entiers à notre passion, Et soit qu'une beauté soit facile ou sévère, Spirituelle ou non, il faut se satisfaire ; C'est ce que nous devons tous les trois observer.

Scène 3

Carrille, Don Juan, Don Felix, Don Lope

On sert à souper et, au fond de la chambre, il paraît un buffet magnifique.

Carrille

Voilà le souper prêt.

Un valet donne à laver, et Carrille présente la serviette.

Don Juan

Qu'on nous donne à laver.

Carrille

Ah, que de tous ces mets, l'odeur est agréable ! Si je pouvais...

Don Felix

Ma foi, ce souper est passable.

Don Juan

Ce ragoût est friand.

Don Lope

Et ce dindon aussi.

Il prend de la viande et mange goulûment.

Carrille

Quoi ! je demeurerai les bras croisés ici ? Non, non, songeons à nous ! Quelque sot qui s'oublie !

Don Lope

Ah, l'excellent morceau ! Goûtez-en, je vous prie.

Don Juan

Il n'est rien de meilleur.

Don Felix

C'est un manger de roi, Et l'on ne peut pas mieux être traité chez soi.

Don Juan

Du vin, Carrille.

Carrille

Çà !

Don Juan

Quoi, n'as-tu point de honte ? Tu t'étrangles !

Après que Carrille lui a donné à boire et que les deux laquais en ont donné aux autres.

Carrille

Chacun doit faire ici son compte, Si je n'y prenais garde, il ne resterait rien, Mais j'en prends par avance et crois faire fort bien.

Don Juan

Mets-toi là.

Carrille

Volontiers.

Don Juan

Mais voyez comme il mange !

Carrille

Quand on a de la faim, est-ce une chose étrange ?

Don Lope

Tu crèveras.

Carrille

Point, point, je sais ce qu'il me faut.

Don Juan

Te défendras-tu mieux que tu n'as fait tantôt ?

Carrille

Oui, oui, Monsieur, oui, oui.

Don Juan

Tu promets tout à table, Mais dans l'occasion...

Carrille

Ma foi, c'est là le diable.

Don Lope

Mais quoi, tu ne bois point ?

Carrille

Chaque chose en son temps. À boire ! Il faut toujours faire les fondements. À boire !

Don Juan

Bon, Carrille !

Carrille

Il faut bien vous en croire. À boire !

Don Lope

Bon courage.

Carrille

À boire, à boire, à boire !

Don Felix

Fort bien.

Carrille

À boire, à boire !

Don Juan

Hé, tu n'es pas lassé !

Carrille

Moi, Monsieur, point du tout, je n'ai pas commencé. À boire !

Don Felix

Quel buveur ! Il crèvera sans doute.

Carrille

À boire !

Don Juan

C'est assez.

On frappe.

Carrille

Seulement une goutte.

On frappe.

Don Juan

Tu n'es pas satisfait. Mais on frappe, va voir.

Carrille

Qu'il attende.

Don Juan

Coquin, feras-tu ton devoir ?

On frappe.

Il va à la porte et, apercevant l'Ombre, il revient tout effrayé et fait des signes de la main et de la tête que c'est l'Ombre.

Carrille

Hé ! Que diable, j'y vais. Qui frappe de la sorte ? La peste ! ce frappeur n'y va pas de main morte. Ah, Monsieur, là, là, là...

Don Juan

Qu'as-tu donc ?

Carrille

Là, là, là.

Don Juan

Que veux-tu dire ? Parle.

Carrille

Eh !

Don Juan

Qu'est ce que cela ? T'expliqueras-tu donc ?

Carrille

Hé !

Don Juan

Quelle extravagance ! Mais voyons ce que c'est. Ah, ah, c'est l'Ombre ! Avance.

Don Felix

L'Ombre !

Don Juan

Oui, l'Ombre !

Don Lope

L'Ombre ! allons la recevoir.

Carrille

Que ne suis-je bien loin ?

Don Felix

La chose est rare à voir.

Scène 4

Don Juan, L'Ombre de Don Pierre, Don Felix, Don Lope, Carrille

Don Juan

Ombre, tu viens à temps, pour faire bonne chère, Et si tu veux manger, tu peux te satisfaire. Goûte de ce morceau. Quoi ! Tu ne manges pas ?

L'Ombre de Don Pierre

Je ne viens point ici pour faire un repas, Ces soutiens infinis de la terre et de l'onde, Dont le pouvoir tira d'un rien l'être du monde, Ces moteurs éternels du corps de l'univers, L'amour de tous les bons et l'effroi des prières, Les Dieux, justes censeurs de chaque créature, M'ont permis d'animer cette froide figure, Et je viens par leur ordre apprendre ici de toi Si tu veux persister dans ton manque de foi. Tes crimes sont si grands qu'on frémit à les dire, Le Ciel veut un remords : parle, y veux-tu souscrire ?

Don Juan

Que viens-tu nous conter ?

Don Felix

L'agréable entretien !

L'Ombre de Don Pierre

Et vous, ses chers amis, qui n'appréhendez rien, Vous dont il a suivi les damnables maximes, Craignez les châtiments qui sont dûs à vos crimes, Et par un repentir réparant vos forfaits, Méritez un bonheur qui ne finit jamais. Voyez qu'être ici-bas, ce n'est rien qu'un passage, Où selon qu'on y vit l'homme a de l'avantage...

Don Juan

Tu ne viens donc ici qu'à dessein de prêcher ? Va, va, tu perds ton temps à vouloir nous toucher, Laisse là tes avis, et parlons d'autre chose.

L'Ombre de Don Pierre

Songez, songez au choix qu'ici je vous propose, Changez tous trois de vie, et redoutez les dieux.

Don Felix

Quoi ! rabattre toujours ces discours ennuyeux ! Pourquoi tant censurer notre façon de vivre ? La Nature a marqué le chemin qu'on doit suivre, Elle seule a formé les plaisirs de nos sens, Et c'est sa faute enfin s'ils ne sont innocents.

Don Lope

Quoi ! Je me priverais des douceurs de la vie ! Non, n'espère jamais que j'aie cette envie ; La jeunesse est un fruit qui ne se garde pas, Et l'on doit sans remords jouir de ses appâts, Se servir du présent, et sans tant nous contraindre Pour l'avenir...

L'Ombre de Don Pierre

Et c'est ce que vous devez craindre.

Don Juan

Qui doit nous faire peur ? Le Ciel et son courroux ? De ce rare pouvoir, il est bien peu jaloux, Et si nos actions lui paraissent des crimes, Pourquoi de sa fureur n'être pas les victimes ? Pourquoi ne pas troubler le cours de nos projets ? Il tarde trop longtemps à punir nos forfaits, Non, non, ces châtiments sont de vaines chimères, Dont l'homme résolu ne s'épouvante guère, Et ce qu'il souffre en nous fait connaître en tous lieux La faiblesse de l'homme et l'abus de tes dieux.

L'Ombre de Don Pierre

Impie ! Ah, Don Juan ! songe à te reconnaître.

Don Juan

Non, non, il n'en sera que ce qu'il doit en être.

Don Felix

Il faut te dire aussi quel est mon sentiment : Jamais tu ne verras en moi de changement, Et je suis si content de ma façon de vivre Que, sans aucun remords, je prétends la poursuivre.

Don Lope

Tu sais déjà le mien, rien ne me changera, Et soit perte ou bonheur, arrive qui pourra.

L'Ombre de Don Pierre

Tremblez au nom des dieux, et craignez leur puissance ; Ils m'ont remis le soin de leur juste vengeance, Et le sort de tous trois se trouve en mon pouvoir.

Don Felix

Va, va, nous le croirons, si tu nous le fais voir.

L'Ombre de Don Pierre

Malheureux, songe à toi. Je puis dans cette place...

Don Felix

Ah ! C'est trop endurer, qu'une Ombre nous menace.

Don Juan demande à boire, et, ses amis périssant, il quitte son verre. Mais après le mot que l'Ombre dit : Qu'en dis-tu ? il boit.

Don Lope

Oui, voyons s'il lui reste encore quelque vigueur, Et délivrons nos yeux de ce fâcheux censeur.

L'Ombre de Don Pierre

Ah ! Périssez, méchants, et lui servez d'exemples. Voilà de ton destin une preuve assez ample.

Carrille

Je suis mort.

L'Ombre de Don Pierre

Qu'en dis-tu ?

Don Juan

C'est un coup du hasard.

L'Ombre de Don Pierre

Pour ton propre intérêt, tu dois y prendre part.

Don Juan

Va, si je dois songer à la fin de leur vie, Ce n'est que pour leur sort, qui doit me faire envie. Mourir dans les plaisirs est un destin si doux Qu'à ne rien te celer, Ombre, j'en suis jaloux.

L'Ombre de Don Pierre

Connais plutôt nos dieux, ce qu'ils ont fait paraître...

Don Juan

Bon. Carrille !

Carrille

Monsieur.

Don Juan

Donne à boire à ton maître.

Carrille

Dispensez-moi, Monsieur, d'approcher de l'Esprit.

Don Juan

Que crains-tu donc ?

Carrille

À moins, on serait interdit ; Ce que je viens de voir...

Don Juan

Chansons.

Carrille

À votre dire, Trouvez bon que d'ici, Monsieur, je me retire.

Don Juan

Demeure, je le veux, ou les coups de bâton...

Carrille

N'importe, adroitement, sortons de la maison.

Don Juan

Où vas-tu ?

Carrille

Je ne bouge.

Don Juan

Hé ! Ris.

Carrille

Quelle aventure ! Qui peut rire à deux doigts près de sa sépulture !

Don Juan

Mange.

Carrille

Je ne saurais, j'ai perdu l'appétit.

Don Juan

Bois donc.

Carrille

Ah, mon gosier, Monsieur, est trop petit.

Don Juan

Chante.

Carrille

Vous moquez-vous ? Hélas ! La chanterelle Est prête à se casser.

Don Juan

Danse.

Carrille

Point de nouvelle, Nous allons trop danser le branle de la mort.

L'Ombre de Don Pierre

Oui, Don Juan, dans peu tu finiras ton sort.

Carrille

Et ne serait-il point aussi pour moi prophète ?

Don Juan

Tu me suivras partout.

Carrille

Bon ma fortune est faite Sans aller en Hollande.

L'Ombre de Don Pierre

Enfin que résous-tu, Don Juan ?

Don Juan

De mourir ainsi que j'ai vécu.

L'Ombre de Don Pierre

Un exemple pareil devrait être capable...

Don Juan

Non, dans mes sentiments je suis inébranlable, Et je verrais ici tout prêt pour mon trépas, Que, malgré tes avis, je ne changerais pas.

L'Ombre de Don Pierre

C'est assez. Cependant leur justice offensée Te donne encore le temps de changer de pensée, Et pour savoir de moi quel sera ton destin, Je t'invite à manger.

Don Juan

Où sera ce festin ?

L'Ombre de Don Pierre

Sur mon tombeau.

Don Juan

Va, va, je m'y rendrai sans faute.

Carrille

Pour moi, je ne veux point manger chez un tel hôte ; Que promettez-vous là ?

Don Juan

Vous tairez-vous, maraud !

L'Ombre de Don Pierre

Amène ce valet.

Carrille

Voilà ce qu'il me faut ! Non, s'il vous plaît, je jeûne et je n'ai point d'envie D'aller avec un fou risquer ainsi ma vie.

Don Juan

Carrille, que dis-tu d'un tel événement ?

Carrille

Que vous extravaguez à parler franchement, Car n'est-ce pas folie à nulle autre seconde De chercher des moyens d'aller en l'autre monde ? Quelle nécessité de promettre aujourd'hui De revoir cet esprit et manger avec lui ? Par un exemple affreux instruit de sa puissance, Jusque sur son tombeau défier sa vengeance, C'est bien chercher sa perte avec empressement.

Don Juan

Ma parole...

Carrille

Eh, morbleu, manquez-en hardiment, Sur cet article-là ne soyez point sévère.

Don Juan

Puisque je l'ai donnée, il y faut satisfaire.

Carrille

Songez-y mûrement ; c'est beaucoup hasarder. Ce que vous avez vu doit vous intimider, La mort de vos amis est d'un mauvais présage, Ils vivaient comme vous dans le libertinage, Craignez un même sort.

Don Juan

Ne t'inquiète pas, Suffit que je veux voir quel sera ce repas.

Acte V

Scène 1

Thomas, Don Juan, Rollin

Thomas

On enlève ma fille ; ah ! Courons après elle.

Don Juan

Hé ! que pensez-vous faire ? Allons, marchez la belle.

Thomas

Donnons, Rollin, donnons.

Rollin

Oui da, je le veux bien.

Don Juan

Comment, vous oseriez...

Rollin

Non, nous n'en ferons rien.

Thomas

Dans cette occasion, tu manques de courage ; Laisser prendre ta femme et n'oser...

Rollin

J'en enrage. Je voudrais la sauver, mais je crains pour mon dos.

Thomas

Mourons pour empêcher...

Rollin

Ne soyons pas si sots, Vous savez ce qu'en dit son valet.

Thomas

Ah ! ma fille, Quel affront aujourd'hui recevra ta famille ! Quel gendre ai-je choisi ! Mais dussé-je y périr, C'est un point résolu, je veux te secourir.

Rollin

Arrêtez ! j'aperçois le valet de ce traître. Abordons-le et sachons où peut être son maître, Et prenant des archers que j'ai vus dans ce lieu, Nous saisirons l'infâme et nous verrons beau jeu.

Scène 2

Carrille, Rollin, Thomas

Carrille

Chercherai-je longtemps sans rencontrer mon maître ? Qu'a-t-il pu devenir ? Où diable peut-il être ? Si nous ne nous sauvons, ma foi nous sommes pris, Et l'on nous donnera notre dernier logis. La prison nous est hoc, les archers sont en quête, Et, suivant l'apparence, on fait pour nous la fête.

Rollin

Traître, nous te tenons.

Carrille

Que voulez-vous de moi, Messieurs ?

Rollin

Ah, scélérat !

Carrille

Qu'est-ce donc ?

Thomas

Coquin !

Carrille

Quoi ?

Rollin

Dis-nous, mais promptement, qu'est devenu ton maître ?

Carrille

Que sais-je, moi !

Rollin

Tu sais en quels lieux il peut être. Sus, mon beau-père ! Il faut le mettre en prison, Et quand il y sera, nous en aurons raison.

Carrille

En prison !

Rollin

En prison.

Carrille

Hélas ! Qu'a fait Carrille, Messieurs ?

Thomas

Ton maître vient de m'enlever ma fille.

Rollin

Et ma femme de plus.

Carrille

Est-ce ma faute à moi ? Tout crime est personnel, et chacun est pour soi. Si mon maître a failli, faut-il que j'en pâtisse ?

Rollin

Point de raisonnements, menons-le à Justice, Nous apprendrons du moins ce qu'il est devenu, Et complice du mal...

Carrille

Quoi !

Rollin

Tu seras pendu.

Carrille

Pendu ! Messieurs, hélas ! La chose est trop cruelle. Encore si j'avais eu des faveurs de la belle, Je me consolerais dans mon fort malheureux ; Mais sans avoir rien pris, faire un saut périlleux, Ah !

Rollin

Allons.

Carrille

Hé, Messieurs !

Rollin

Quoi ! Tu fais résistance ?

Carrille

Ah, Monsieur, au secours !

Scène 3

Don Juan, Rollin, Carrille

Don Juan

Quelle est cette insolence ? Attaquer mon valet.

Rollin

Beau-père, sauvons-nous.

Carrille

Ah, ah coquins ! Ma foi, j'étais perdu sans vous, L'on allait me coffrer.

Don Juan

Et pourquoi donc, Carrille ?

Carrille

L'on me faisait garant de l'honneur d'une fille Que vous avez dit-on...là...vous m'entendez bien ?

Don Juan

Sottise.

Carrille

Bon pour vous, qui n'appréhendez rien, Mais si j'eusse été pris, certaine cabriole, M'aurait pour mon malheur fait perdre la parole, Cependant savez-vous qu'il faut partir d'ici, Que les Archers y sont.

Don Juan

J'en ai peu de souci.

Carrille

Vous devez y songer et... mais, quelqu'un s'avance.

Scène 4

Amarille, Don Juan, Carrille

Amarille

Ah, donne-moi la mort après ta violence, Perfide !

Don Juan

Que veux-tu ? Je ne te connais pas.

Carrille

Est-ce celle, Monsieur, dont l'honneur est à bas ? Pour qui l'on me voulait gîter ?

Don Juan

Oui.

Amarille

Comment, traître ! Après un tel affront, tu m'oses méconnaître ?

Don Juan

Quel affront ? Qu'ai-je fait ?

Amarille

Ah ! Peux-tu l'ignorer, Et sans honte à tes yeux puis-je le déclarer ? Ne te souvient-il plus ? Hélas !

Don Juan

Tu me fais rire.

Carrille

Il n'a point de mémoire et vous devez lui dire, Qu'est-ce qu'il vous a fait ?

Amarille

Il m'a ravi l'honneur.

Carrille

L'honneur !

Amarille

Oui.

Carrille

C'est là ce grand malheur ! Là, là, consolez-vous.

Amarille

Quoi ! Que je me console.

Carrille

Que prétendez-vous donc ?

Don Juan

Va, va, c'est une folle.

Amarille

Pousse plus loin ton crime et ne m'épargne pas, Et pour finir mes maux donne-moi le trépas.

Carrille

Pour si peu de sujet vouloir cesser de vivre ! Ce dessein, croyez-moi, n'est point du tout à suivre, Quoiqu'avec violence, il vous ait pris l'honneur, La force ne fait point de tache à la pudeur, Et votre honnêteté n'en sera point perdue. Si de votre bon gré vous vous étiez rendue, Et qu'un consentement...

Don Juan

Allons, Carrille, allons, Et ne t'amuse point à ces réflexions.

Carrille

Croyez ce que je dis.

Amarille

Ah ! Déplorable fille, Comment te présenter encore à ta famille ? L'affront que tu lui fais se peut-il réparer ? Mais après ce malheur que puis-je que pleurer ? Pleurons donc et noyons dans un torrent de larmes, La source de mes maux, ces détestables charmes, Et par des voeux ardents sollicitons les Dieux, De punir les forfaits de ce monstre odieux.

Scène 5

Carrille, Don Juan

Carrille

Votre façon de vivre à tous moments m'étonne.

Don Juan

Pourquoi s'en étonner ? Elle est douce, elle est bonne, Et qui veut comme moi se divertir ici, Sans rien examiner doit en user ainsi.

Carrille

La méthode en est belle et digne qu'on l'admire !

Don Juan

Sans doute, et l'on ne peut y trouver à redire.

Carrille

Vous comptez donc pour rien ces détestables tours Dont le sexe est par vous abusé tous les jours ? Aux unes : «Il est vrai, je vous aimai, Madame, Mais mon coeur à présent n'a plus pour vous de flamme» ; Aux autres : «De l'argent peut réparer l'honneur, Et vous pourrez trouver quelque parti meilleur.» Aux unes, sans rien dire, et suivant son caprice, Surprendre leur honneur par un lâche artifice. Aux autres : «Que veux-tu ? Je ne te connais pas, Et n'ai jamais senti d'ardeur pour tes appâts.» Ce sont là les beaux coups de votre Seigneurie ; Comment doit-on nommer tout cela, je vous prie ?

Don Juan

Un plaisir sans pareil.

Carrille

Ou plutôt le moyen, Si vous continuez, de faire un saut sur rien.

Don Juan

J'impute ce discours à ton zèle sincère, Et veux bien pour ce coup retenir ma colère : Mais sache que j'ai bien encor d'autres desseins, Où, me suivant, tu peux espérer de grands gains.

Carrille

De grands gains ! À ce prix, j'ai peine à m'en défendre. Par quels moyens encor puis-je...

Don Juan

Tu vas l'apprendre. Je veux voler.

Carrille

Plaît-il ? C'est là ce grand dessein, Serviteur à la corde, et trêve à tant de gains. Si le désir vous tient, passez-en votre envie, J'aime mieux n'avoir rien le reste de ma vie ; Comment diable, voler ! Quel damnable désir.

Don Juan

Oui, dès demain, je veux voler pour mon plaisir, Je m'en fais dans mon âme un charme inconcevable, Et dans la vie, il faut être de tout capable.

Carrille

Ah, quel homme !

Don Juan

Aussi bien dans une extrémité, C'est un remède prompt pour la nécessité. Il ne faut pas grand temps pour vider notre bourse, Mes biens étant saisis, quelle est notre ressource ? Mais allons voir notre Ombre.

Carrille

Et vous voulez aller Voir l'Ombre ?

Don Juan

On a promis de nous y régaler.

Carrille

Mais à moins que changer votre perte est certaine, L'Ombre vous a prédit...

Don Juan

C'est là ce qui te gêne, Eh bien ! quand d'y mourir je courrais le hasard, C'est faire un peu plus tôt ce qu'on ferait plus tard, Puisque c'est un tribut que la Nature impose. Le trépas en tout temps est toujours même chose, Ce passage se doit regarder sans effroi Et n'offre rien d'affreux à des gens comme moi.

Carrille

Ma foi, Monsieur, pourtant, alors qu'on envisage Qu'il faille mourir, on tremble.

Don Juan

Oui, les gens sans courage : Mais aux coeurs dégagés de la timidité, La mort n'a rien d'étrange en la nécessité. Elle n'en vient pas moins, Carrille, pour la craindre ; Ainsi sur ce départ, pourquoi donc se contraindre ? Ce terme doit s'attendre, et s'il a quelque horreur, C'est l'accroître toujours, qu'entretenir la peur. Mille fameux guerriers, en exposant leur vie, Craignent-ils aux combats de se la voir ravie ? Et si l'on y faisait tant de réflexions, Verrait-on mettre au jour cent belles actions ? Non, sans s'inquiéter, si notre destinée Dans les plus grands périls peut être terminée, Entrés dans la carrière, allons jusques au bout, Et laissant faire au sort, affrontons toujours tout.

Carrille

Pour moi, je ne veux point suivre cette maxime : La vie a des douceurs pour qui j'ai de l'estime, Quoiqu'il faille mourir, le plus tard vaut le mieux.

Don Juan

Ô le plus grand poltron qui soit dessous les cieux !

Carrille

Je ne suis pas, Monsieur, seul de cette nature. Trêve à tant de bravoure, et faisons feu qui dure.

Don Juan

Quoi ! tu ne viendrais point voir l'Ombre avecque moi ?

Carrille

Non, s'il vous plaît, Monsieur.

Don Juan

Mais j'ai besoin de toi.

Carrille

À cela près, Monsieur, je suis prêt à tout faire

Don Juan

Mais quoi, pour me servir, n'es-tu pas nécessaire ?

Carrille

Les morts vous serviront.

Don Juan

Et tu crois t'esquiver ? Tu me suivras partout, quoi qu'il puisse arriver.

Carrille

Quittez, Monsieur, quittez cette maudite envie, Cette témérité vous coûtera la vie.

Don Juan

Non, non, je l'ai promis, et je prétends le voir.

Carrille

Avez-vous de la faim ? Je n'en saurais avoir.

Don Juan

Pourquoi non ? Le repas que l'Ombre nous prépare Nous doit être à tous deux quelque chose de rare.

Carrille

Courre qui le voudra pour cette nouveauté, Car je ne vois pas lieu d'en être trop tenté. Serviteur !

Don Juan

Suis-moi donc, ou bientôt ma colère Va...

Carrille

Votre testament, quand voulez-vous le faire ? Et mes gages, Monsieur, quand pourrai-je les avoir ? Le coeur me dit qu'ils sont pour moi perdus ce soir. Où sera mon recours, si vous allez au diable ? Payez-les, sans souffrir que je sois misérable.

Don Juan

Tu sais bien où les prendre, et n'ai-je pas du bien ?

Carrille

Ah ! Quand un homme est mort, on dit qu'il n'avait rien.

Scène 6

1ère Voix, Don Juan, 2ème Voix, Carrille

1ère Voix

Don Juan !

Don Juan

Quelle voix ?

2ème Voix

Don Juan !

Don Juan

Qui m'appelle ?

Carrille

L'Ombre vient vous quérir, allez vite après elle.

1ère Voix

Don Juan ton heure s'approche, C'est moi qui t'en viens avertir, Laisse toucher d'un repentir, Ton coeur aussi dur qu'une roche. Tremble, ou la Justice des Dieux, Va te foudroyer en ces lieux.

Carrille

Avec votre esprit fort, voyez où vous en êtes. Tout ce que je vous disais n'était que des sornettes ; Vous voyez cependant quelle prédiction...

Don Juan

Rien ne m'étonne encore en cette occasion.

Carrille

On tremblerait à moins, et si vous vouliez croire...

Don Juan

Je n'en démordrai point, il y va de ma gloire ; En quoi suis-je donc tant nécessaire à ces Dieux ? Ô toi ! Qui que tu sois qui me prêche pour eux, Ne t'imagine pas que je change de vie.

2ème Voix

De tourments infinis, tu la verras suivie.

Don Juan

Autre donneur d'avis.

2ème Voix

Ah ! Don Juan, tu te perds, Pour avoir pratiqué tant de noires maximes. Nous souffrons des tourments divers, Même peine est due à tes crimes, Et ta fin doit servir d'exemple à l'Univers. ........................................

Don Juan

Sont-ce nos deux amis qui parlent de la sorte, Je les ai vus périr, Dieux !

1ère Voix

Leur puissance est forte, Les nommant tu les crois.

Don Juan

C'est façon de parler, Et pour de tels discours, je ne dois point trembler.

Carrille

Quoi ! malgré ces avis de très méchant augure, Vous allez défier l'Ombre à sa sépulture ? Fuyons plutôt, Monsieur.

Le tombeau paraît comme au troisième acte.

Don Juan

Non, non, nous y voici.

Scène Dernière

Carrille, L'Ombre de Don Pierre, Don Juan

Carrille

Ah ! Que pour mon profit ne suis-je loin d'ici !

L'Ombre de Don Pierre

Don Juan, songe à toi, tu vas cesser de vivre, Si tu ne veux tenir le chemin qu'on doit suivre.

Don Juan

Est-ce là le repas que tu veux me donner, Et par ces vaines peurs prétends-tu m'étonner ? Ne t'avais-je pas dit quelle était ma pensée ? Quoi ! de ton souvenir serait-elle effacée ? Faut-il te répéter qu'un coeur comme le mien S'affranchit des remords et ne redoute rien ?

L'Ombre de Don Pierre

Non, mais ces mêmes dieux que ta fureur offense Toujours vers les mortels penchent à la clémence. Le délai de ta perte augmentait leur bonté, Ils voulaient un remords pour tes impiétés, Et c'était pour savoir quelle était ton envie, Que jusqu'à ce moment ils t'ont laissé la vie. Voilà pour quel sujet je t'avais invité. Déclare promptement quelle est ta volonté.

Don Juan

Ombre, tu perds ton temps à des discours frivoles ; Tu crois toucher mon coeur, je ris de tes paroles, Et pour te détourner d'y prétendre plus rien, Apprends mon sentiment, mais écoute-moi bien, Car la redite ici ne m'est pas nécessaire : Je n'ai rien fait encor que je ne veuille faire, Je fus ton assassin et si l'occasion Faisait naître à ce prix ma satisfaction, Je remplirais d'horreur et de deuil ta famille, Et ferais périr tout pour jouir de ta fille. Les forfaits les plus noirs ont des charmes pour moi, Et loin que tes avis me donnent de l'effroi, Je prétends dès demain dans l'ardeur qui m'anime, Entasser mort sur mort et crime sur le crime. Oui, malgré tes avis...

L'Ombre de Don Pierre

Redoute mon pouvoir.

Don Juan

Va, va, je n'en crois rien si tu ne le fais voir.

Carrille

Taisez-vous, méchant homme, ou souffrez que je sorte.

L'Ombre de Don Pierre

Ah ! Cesse, Don Juan, la fureur qui t'emporte ! Repens-toi, repens-toi.

Don Juan

Qui, moi, me repentir ? Quand la terre sous moi fondrait pour m'engloutir, Que chaque pas serait un précipice, un gouffre, Qu'il pleuvrait sur moi de la flamme et du soufre Mon coeur ferme et constant ne pourrait s'ébranler, Et je saurais mourir plutôt que d'en parler ; Et pour te faire voir qu'on ne peut m'y résoudre Tonne quand il voudra, j'attends le coup de foudre.

On entend un coup de tonnerre qui fait abîmer Don Juan et le théâtre paraît en feu.

L'Ombre de Don Pierre

Va, méchant, expier tes crimes dans les fers Et connaître les Dieux par l'horreur des Enfers.

à genoux

Carrille

Madame l'Ombre, hélas ! faites payer mes gages ! Voilà quelle est la fin de ces grands personnages, Libertins comme lui, qui n'appréhendez rien, Après un tel exemple, hélas ! pensez-y bien.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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