Acte I
Scène 1
Carrille, Léonor
Carrille
Oui, l'affaire est conclue, et moi-même j'enrage Qu'il me veut malgré moi forcer à ce voyage.
Léonor
Quoi ! Don Juan ainsi me manquerait de foi ?
Carrille
Oui.
Léonor
Mais quoi, les serments l'attachaient tout à moi.
Carrille
Ses serments ! Si c'est là que votre espoir s'arrête, Madame, votre hymen n'est pas encore chose prête, Il en prodigue assez, mais il n'en tient jamais.
Léonor
Tu le dis, mais...
Carrille
Je sais un peu trop de ses faits. Vous n'êtes pas la seule à qui même aventure A mis honneur et biens en mauvaise posture, Il prend de tous cotés ce qu'il peut attraper Et sans scrupule aucun fait gloire de tromper ; Tout pour son appétit est d'un égal usage, Il met impunément belle ou laide au pillage, Et saoul de leur honneur, il cherche en d'autres lieux S'il pourra rencontrer qui le contente mieux. En peu de mots voilà son portrait véritable, Jugez de quoi mon maître envers vous est capable.
Léonor
Qui l'eût pu croire, hélas ?
Carrille
Il fallait s'en douter. Peste, que votre sexe est facile à tenter ! Il ne faut pas toujours croire les apparences, Et l'on doit mûrement prévoir les conséquences, C'est trop facilement se laisser enflammer.
Léonor
Hélas ! que tu sais peu ce que c'est que d'aimer ; À voir mille transports d'une flamme assidue, Quelle fierté, dis-moi, ne se serait rendue ? Il est bien mal aisé dans ces empressements Qu'un coeur n'ait tôt ou tard de tendres sentiments, Et l'amour qu'on nous montre, en paraissant extrême, Fait que sans raisonner on y répond de même : Quelque doute qu'on ait de sa sincérité, L'amour malgré la crainte est toujours écouté, Et comme les soupçons semblent lui faire injure, On le flatte aisément d'une ardeur toute pure.
Carrille
Et c'est ce qui vous perd. En matière d'amour Il faut que la raison vous gouverne à son tour. Tant d'infidélités, dans le siècle où nous sommes, Ne déclarent que trop quelle est l'humeur des hommes ; Car pour un qui dit vrai, mille autres plus trompeurs Volent impunément les dernières faveurs. Pour peu que votre sexe écoute leurs promesses, Ils savent profiter de toutes vos faiblesses, Et faisant grand fracas de leur fidélité, Surprennent aisément votre crédulité. Et puisqu'il faut ici vous faire tout connaître, Pour ne vous rien celer de l'humeur de mon maître, C'est qu'il est mille fois plus perfide qu'eux tous.
Léonor
L'ingrat me promettait qu'il serait mon époux.
Carrille
Mon maître épouserait ma foi toute la terre.
Léonor
Mais quoi ! Ne craint-il pas les éclats du tonnerre, Et qu'il ne soit puni de son manque de foi ?
Carrille
Vous le connaissez mal, il n'a ni foi ni loi, Madame, et n'admet point de dieux que son caprice, Et sans cesse du Ciel il brave la justice.
Léonor
Tel qu'il soit, je prétends aujourd'hui lui parler ; Son ardeur envers moi pourra se réveiller, L'amour produit souvent des retours dans une âme.
Carrille
Vous ferez un grand coup s'il y consent, Madame.
Léonor
J'en veux être assurée, et s'il me quitte enfin, Pour laver cet affront j'ai le remède en main, Ma mort en éteindra la funeste mémoire.
Carrille
Toujours sur cet article il ne faut pas s'en croire : Quoique l'honneur soit cher, vivre est encore plus doux, Et loin de vous pleurer, on se rirait de vous. N'affectez point ici la vertu de Lucrèce ; Je sais que ce malheur cause de la tristesse, Mais en pareil sujet on n'agit pas fort bien Si l'on ne veut s'en taire et n'en témoigner rien. Mais puisque vous voulez en être plus certaine, Mettez-vous, s'il vous plaît, dans la chambre prochaine : Mon maître doit venir dans un moment ici, Et je vais lui parler de vous ; mais le voici.
Scène 2
Don Juan, Carrille
Don Juan
Ah, Carrille ! Sais-tu ce que je viens de faire ?
Carrille
Quelque malheur nouveau ?
Don Juan
Coquin.
Carrille
C'est l'ordinaire. Depuis que je vous sers, je ne vois pas un jour Qui se passe, Monsieur, sans crime et sans amour.
Don Juan
Quels crimes ai-je fait ?
Carrille
Faire mourir son père, Ce n'est rien ?
Don Juan
Son humeur était par trop sévère, Carrille, et pour son bien j'ai dû m'en dépêcher. Qui ne se fût lassé de l'entendre prêcher ? Contre mes moeurs sans cesse il armait sa censure, Sans cesse il me chantait quelque nouvelle injure, Et... mais n'en parlons plus, sache donc qu'aujourd'hui...
Carrille
Et Don Pierre, Monsieur, assassiné chez lui ? Ce Commandeur fameux qui gouvernait Séville, Et que pour ses vertus on pleure dans la ville, N'est-ce donc rien, Monsieur ?
Don Juan
J'en demeure d'accord, Mais de sa main aussi j'aurais reçu la mort ; Les beaux yeux de sa fille à mes yeux surent plaire, Et pour en mieux jouir il fallait s'en défaire ; L'obstacle était trop grand pour en venir à bout, Et pour l'objet aimé l'amant hasarde tout.
Carrille
Et de tous les côtés des filles abusées, Dont les familles sont partout scandalisées ? Bon, ce sont des chansons ; quels crimes a-t-il fait ? Monsieur, au grand galop vous courez au gibet, Et...
Don Juan
Quoi ! toujours parler, et sans vouloir m'entendre ? Sans craindre mon courroux oses-tu me reprendre ? Hé ! que t'importe-t-il si je fais bien ou mal ? L'un ou l'autre pour toi n'est-il pas [bien] égal ? Laisse-moi suivre en tout cette ardeur qui m'anime ; J'obéis à mes sens, il est vrai, mais quel crime ? La nature m'en fait une nécessité, Et notre corps n'agit que par sa volonté. C'est par les appétits qu'inspirent les caprices, Qu'on court différemment aux vertus comme aux vices. Pour moi, qui de l'amour fais mes plus chers plaisirs, J'ose tout ce qui peut contenter mes désirs, Je n'examine point si j'ai droit de le faire, Tout est utile pour moi quand l'objet me peut plaire, Et ne prenant des lois que de ma passion, J'attache tous mes soins à sa possession.
Carrille
Et sur le fondement de ces noires maximes, Vous n'avez point d'horreur de commettre des crimes ?
Don Juan
Apprends qu'il n'en est point pour un coeur généreux. La lâcheté de l'homme en fait le nom affreux. Si tous ces coeurs étaient et grands et magnanimes, Ces crimes qu'on nous peint ne seraient pas des crimes ; Mais ce n'est qu'un effet d'un courage abattu, Dont la timidité veut passer pour vertu. Il n'est rien qu'un grand coeur ne se doive permettre, Et le crime est vertu pour qui l'ose commettre. Juge donc...
Carrille
Oui, je crois que tout vous est permis ; Mais quittons-nous l'un l'autre, et soyons bons amis.
Don Juan
Pourquoi ?
Carrille
Pourquoi, Monsieur ? c'est que Dame Justice Me rendrait tôt ou tard quelque mauvais office : Sous prétexte qu'on dit tel maître, tel valet, Elle pourrait me faire une passe au collet.
Don Juan
Dois-tu craindre où je suis ? et peut-on...
Carrille
Tout peut être, Et souvent on punit le valet pour le maître.
Don Juan
Tu me suivras partout, ou la mort à l'instant T'est sûre.
Carrille
S'il vous plaît, ne vous pressez pas tant, Je veux vivre.
Don Juan
Suffit, parlons de ma conquête.
Carrille
De qui ? De Léonor ?
Don Juan
Ne m'en romps plus la tête. Faut-il te dire cent fois que je ne puis la voir ? J'ai joui d'un objet qui passait mon espoir, D'Oriane en un mot.
Carrille
D'Oriane !
Don Juan
Oui, Carrille.
Carrille
Quoi ! de ce rare objet l'honneur de sa famille ? Fille du Commandeur ?
Don Juan
Elle-même.
Carrille
Et comment ?
Don Juan
J'avais su m'introduire en son appartement, Et malgré ses efforts ma flamme est satisfaite, Et dans le même instant que je faisais retraite, Don Bernard son amant a péri par mes coups.
Carrille
Après tant de forfaits, où vous sauverez-vous ?
Don Juan
Tu sais que je devais abandonner Séville, Qu'aux pays étrangers j'allais chercher asile ; Mais avec mes amis ayant tout consulté, J'ai trouvé que sur mer j'ai plus de sûreté, Don Lope et Don Felix en ont pris la conduite, Et cherchent un vaisseau pour hâter notre fuite, Ainsi sans perdre temps allons nous préparer.
Carrille
J'aperçois Léonor.
Don Juan
Et qui l'a fait entrer ? Suis-moi.
Scène 3
Léonor, Don Juan, Carrille
Léonor
Quoi ! Don Juan évite ma présence ? D'où vient ce changement ? Est-ce votre inconstance ? Ne connaissez-vous plus ce qui vous sut charmer Et pour tout dire enfin, cessez-vous de m'aimer ? Après tant de serments...
Don Juan
Oui, j'avouerai, Madame, Que vos attraits ont eu du pouvoir sur mon âme, Mais...
Léonor
Achevez.
Carrille
Ce Mais ne promet rien de bon.
Don Juan
Je ne vous aime plus.
Léonor
Et par quelle raison ? Tu devais m'épouser, je n'ai ta foi pour gage, Ingrat...
Don Juan
N'en parlons pas, Madame, davantage. En vain vous faites fond sur le don de mon coeur. Le bien dont on jouit ne cause plus d'ardeur, Et la possession, plus elle a fait d'envie, Du plaisir de jouir est bientôt assouvie. J'ai prodigué des soins, j'ai fait mille serments Mais jusqu'où ne va pas l'audace des amants ? Dans l'espoir d'un bonheur leur transport autorise Les serments continus, les détours, la surprise, La plainte, les dédains, les pleurs et le courroux ; Bref, j'eusse encore plus fait pour avoir tout de vous, Mais que ces grands ressorts qu'anime l'espérance Fassent mouvoir mon âme après la jouissance, Ne l'espérez jamais : je veux me contenter, Et tout autre que vous a droit de me tenter.
Léonor
Et tu peux sans remords violer ta promesse ? Perfide, souviens-toi de toute ma tendresse, Songe que j'ai commis à ta mauvaise foi Le trésor qu'une fille a de plus cher en soi.
Carrille
Pauvre fille !
Léonor
Ah, cruel ! remets dans ta mémoire Les efforts que j'ai faits pour conserver ma gloire, Que le crime sur moi n'a pris aucun pouvoir, Que mes plaisirs ont eu pour règle mon devoir, Et que si ma vertu succomba sous tes charmes, Tout autre à tes serments leur eut rendu les armes : Mais las ! pour mon malheur, tu feignais de m'aimer, Quand à voir tant de feux je me laissai charmer ; Ta bouche me jurait une amitié sincère, Quand ton perfide coeur pensait tout le contraire ; Tes yeux par leur douceur me montraient ton amour, Les miens par leur langueur t'en marquaient à leur tour ; Et cependant ingrat, après tant de promesses, Qui m'ont tant arraché d'innocentes caresses, Après mille serments d'une immuable foi ; Tu dédaignes ma flamme et te moques de moi ?
Don Juan
Sans vous tant affliger ayez recours au change, C'est ainsi qu'aisément de l'un l'autre on se venge.
Carrille
Mais chacun comme vous n'en veut pas tant tâter, Et Léonor, Monsieur, devrait vous contenter ? Elle a beaucoup d'esprit, elle est noble, elle est belle, Et de moins dégoûtés s'accommoderaient d'elle. Après de si grands maux, faites un peu de bien.
Don Juan
Hé ! dois-je suivre ici ton avis ou le mien ?
Léonor
Don Juan, si mes pleurs...
Don Juan
Encore un coup, Madame, Vous espérez en vain du pouvoir sur mon âme.
Léonor
Après ta lâcheté le Ciel ni son courroux, Ne t'intimident point ?
Don Juan
Il songe bien à nous.
Léonor
Va, fuis l'emportement de ton âme infidèle, Les dieux embrasseront cette juste querelle, Et...
Don Juan
Ne les régler point suivant votre intérêt, Laissez-les, s'il en est, agir comme il leur plaît, Et sans les attacher à vos moindres caprices, Remettez-leur le soin de vous être propices.
Léonor
Ah ! Crains leur châtiment...
Don Juan
Vous m'en parlez en vain, J'en attends les effets pour en être certain.
Léonor
Ô vous qui prenez soin d'appuyer l'innocence, Accordez à mes pleurs une prompte vengeance !
Scène 4
Don Juan, Carrille
Don Juan
Enfin, m'en voilà quitte.
Don Juan fait signe de l'oeil que ce discours le choque.
Carrille
Et fort impunément : Belle commodité de fausser son serment ! Vous vous en acquittez assez bien, mon cher maître, Et ne rougissez point de passer pour un traître, Mais trêve à ce discours. Vos fidèles amis S'embarquent-ils aussi ?
Don Juan
Tous deux me l'ont promis.
Carrille
Ne vous voilà pas mal, vous allez faire rage, Trois débauchés en diable : ah, le bel assemblage !
Don Juan
Don Lope et Don Felix...
Carrille
Ma foi, ne valent rien, Et sans eux vous feriez un fort homme de bien, Vous n'auriez jamais eu tant d'habitude aux crimes, Si vous n'aviez suivi leurs coupables maximes ; Mais depuis qu'ils se sont attachés près de vous, Toujours on vous a vu faire de méchants coups. Mais je les vois venir.
Scène 5
Don Juan, Don Lope, Don Felix
Don Juan
Eh bien ?
Don Lope
L'affaire est faite, Nous avons un vaisseau prêt pour notre retraite.
Carille sort.
Don Juan
Va quérir notre argent, Carrille, et nos habits.
Don Lope
Nous pouvons nous sauver malgré nos ennemis ; Mais en quelqu'autre endroit que nous prenions asile, Il nous faut gouverner autrement qu'à Séville.
Don Felix
Ne nous contraignons point du tout dans nos plaisirs, Que chacun à son gré contente ses désirs, Goûtons diversement les plaisirs de la vie.
Don Lope
Ce n'est pas mon dessein de régler votre envie ; Mais pourquoi ces transports ? Pourquoi ces vanités ? On peut dans l'apparence être moins emporté Et donner à ses sens une pleine carrière ; Notre coeur en secret en a la joie entière, Et goûtant les plaisirs, on s'applaudit tout bas, De ce qu'on est content et qu'on ne le sait pas.
Don Felix
N'importe, je ne puis souffrir cette méthode ; Soit humeur ou raison, je la trouve incommode : Que seraient les plaisirs, s'ils ne font quelque bruit ? Le silence toujours est ce qui les détruit ; Comme de ces transports on aime à faire gloire, Il faut les faire voir pour les mieux faire croire ; C'est les désavouer que les cacher ainsi.
Don Lope
Mais regardons un peu comme on en use ici.
Don Juan
Il est vrai, Don Felix, qu'en ce siècle où nous sommes, Pour vivre il faut savoir l'art d'éblouir les hommes, Et sur un beau prétexte acquérir du crédit, Paraître plus qu'on n'est, faire plus qu'on ne dit, Couvrir ses actions d'une belle apparence, Se masquer de vertu pour perdre l'innocence, Être bon dans les yeux et méchant dans le coeur, Professer l'infamie et défendre l'honneur, D'un faux jour de vertu donner lustre à la vie, Se montrer fort content quand on crève d'envie, Et si l'on aime, enfin, parer toujours les feux Du prétexte brillant d'un sentiment pieux. C'est ainsi qu'aujourd'hui se gouverne le monde, Et pour n'en point mentir l'adresse est sans féconde, Je ne condamne point cette façon d'agir, Et je m'en trouve bien, quand je veux m'en servir.
Don Lope
Aussi risque-t-on moins, suivant cette manière : On a, dans les plaisirs, sûreté tout entière, Le vice continue en manquant de témoins, L'on vous croit innocent quand vous l'êtes le moins ; Dans le doute qu'on a, si quelqu'un vous accuse, Vingt autres plus dupés soutiendront qu'il s'abuse, Et l'affectation d'un mérite apparent Impose le silence à tel qui nous reprend.
Don Juan
Cependant que chacun se gouverne à sa mode Pour moi qui n'ai d'égard qu'a ce qui m'accommode, J'agis différemment suivant l'occasion, Et je ne suis jamais la même opinion ; Par force, ou par douceur, je sais me satisfaire, Et je crois que pour tout c'est le plus nécessaire.
Don Felix
J'approuve votre avis : mais Carrille paraît.
Scène 6
Carrille, Don Lope, Don Felix, Don Juan
Carrille
Vous n'avez qu'à partir votre équipage est prêt. Pour moi qui ne veux pas qu'un caprice d'Eole Me ballote à son gré de l'un à l'autre pôle, Trouvez bon, s'il vous plaît, que je demeure ici.
Don Lope
Quoi ! Carrille nous quitte ? Ah, tu viendras aussi !
Don Felix
Qui pourrait se passer du fidèle Carrille ?
Carrille
Il ne reste que moi de toute ma famille ! Si je viens à périr ma race manquera.
Don Lope
Au péril de ses jours chacun te sauvera.
Carrille
Chacun dans le danger ne songe qu'à sa vie.
Don Lope
Ne crains rien, viens Carrille.
Carrille
Hé ! Messieurs, je vous prie, Souffrez que, vous partis, je garde la maison.
Don Felix
Tous les refus ici ne sont pas de saison ; Nous voulons t'emmener.
Carrille
Songez un peu, de grâce, Qu'on n'est point assuré d'une pleine bonace, Que tantôt aux Enfers et tantôt dans les Cieux, On voit de tous cotés la mort devant les yeux, Qu'on est à la merci d'un vent impitoyable, Qu'un vaisseau peut périr sur quelque banc de sable, Qu'il peut crever encore par un autre danger, Et quel péril pour moi qui ne sais point nager. Non, je ne vous suis pas, Messieurs, si nécessaire, Et vous pouvez sans moi...
Don Juan
Voici bien du mystère. Résous-toi de me suivre et sans tant raisonner, Autrement...
Carrille
Ah, Carrille ! À quoi t'abandonner ? Suivre un maître taché de vices détestables, Voilà le grand chemin d'aller à tous les diables.
Acte II
Scène 1
Carrille, Paquette
L'acte s'ouvre par une mer agitée, Carrille, au milieu.
Carrille
Ah, ah !
Paquette
D'où vient ce bruit ?
Carrille
Hélas, je suis perdu !
Paquette
C'est quelqu'un qui se noie.
Carrille
Ah ! Je n'ai que trop bu Qu'on ne m'en donne plus ! Fantasque dieu de l'onde, C'est assez pour un coup.
Paquette
Ma peur est sans seconde ; Il pourrait bien se perdre.
Se mettant à genoux.
Carrille
À la fin m'y voilà. Sans ce morceau de mât je serais resté là, Je t'en rends grâce, ô Ciel ! Mais qui vois-je paraître ? N'auriez-vous point ici par hasard vu mon maître ? Quoiqu'à dire le vrai, c'est un coup de bonheur S'il a pu se sauver.
Paquette
Est-ce quelque seigneur ?
Carrille
Oui.
Paquette
L'on vient de sauver trois hommes du naufrage.
Carrille
Mais où sont-ils ?
Paquette
Chez nous.
Carrille
Quel en est l'équipage ?
Paquette
Ils sont fort bien vêtus.
Carrille
Et sont-ils loin d'ici ?
Paquette
Non dans cette maison ; mais vous voilà transi : Venez vous y sécher et savoir votre affaire, Et prendre un doigt de vin.
Carrille
Cela m'est nécessaire, Et je suis résolu pour me remettre enfin, Ayant bien bu de l'eau de boire bien du vin.
Scène 2
Ormin, Paquette, Thomasse
Ormin
Rentrez à la maison, vite.
Paquette
J'y vais mon père.
Ormin
D'où vient que vous sortez d'auprès de votre mère ? Vous n'aimez qu'à courir et c'est le vrai moyen, De vous perdre, ma fille, et de ne valoir rien.
Paquette
Les cris de ce garçon au fort de la tempête...
Ormin
Vous n'aurez jamais tort ; mais rentrez, bonne bête, Et qu'on n'approche point des gens qui sont chez nous, Car ces plumets de Cour font toujours de leurs coups.
Thomasse
Mon Dieu, qu'ils sont bien faits ! Et qu'ils ont bonne grâce !
Ormin
Que vous importe-t-il, notre fille Thomasse ? Vous jugez par l'habit et souvent ce n'est rien. Peut-être qu'aucun d'eux n'a pas cinq sols de bien, Et je ne suis pas mal s'ils payent leur dépense. Ces fanfarons pour nous sont fort petite chance, Pour du bruit ils en font assez passablement, Bonne mine toujours, mais point de paiement. On ronge cependant le pauvre hôte à bon compte, Et s'il veut de l'argent aussitôt on l'affronte : Avec un passager nous avons plus de gain, Et s'il dépense peu notre argent est certain.
Thomasse
Non, non, ne croyez pas que des gens de la sorte...
Ormin
Ouais ! D'où vient que pour eux ton estime est si forte ?
Thomasse
Je crois...
Ormin
N'en parlons plus, as-tu vu gros Lucas ?
Thomasse
Oui.
Ormin
Que t'en semble ?
Thomasse
Rien.
Ormin
Ne l'aimerais-tu pas !
Thomasse
Moi, l'aimer ! Et pourquoi ?
Ormin
Tu dois être sa femme.
Thomasse
Moi, sa femme ?
Ormin
Toi-même, il est fils de Pirame, Pour du bien il en a deux fois autant que toi, Et son père a conclu l'affaire avec moi.
Thomasse
Pourquoi me marier ?
Ormin
Pourquoi ? Belle demande ! À quoi sert un mari quand une fille est grande ?
Thomasse
Hélas ! Je n'en sais rien.
Ormin
Tu le sauras bientôt.
Thomasse
Mais qu'il est mal bâti !
Ormin
Mais, ma fille, il le faut ; C'est ton fait, je le veux.
Thomasse
Hélas ! Laissez-moi fille, Plutôt que...
Ormin
Non, j'ai trop de charge en ma famille, Vous êtes d'un gibier qui se gâte aisément, Et tout homme d'esprit s'en défait promptement : On risque à tant garder chose si chatouilleuse, Et tu peux te flatter sûrement d'être heureuse.
Thomasse
Mais ma soeur...
Ormin
Votre soeur a même sort que vous, Et je lui donnerai Philémon pour époux. Cependant va trouver ta tante Dorothée, Et lui dis que l'affaire est enfin arrêtée, Moi je vais convier nos parents, nos amis, Et ne tarderai pas à me rendre au logis.
Thomasse
Si c'était à mon choix... Mais qui vois-je paraître ? C'est un de ces Messieurs.
Scène 3
Carrille, Don Juan, Thomasse
Carrille
Eh bien ! Monsieur mon maître, Ce que je vous disais était mal raisonné ? Et c'était sans sujet que j'étais obstiné, Où, sans ce paysan, étiez-vous ?
Don Juan
Je l'avoue, Et sa réception mérite qu'on le loue : Mais encor que dis-tu de sa fille ?
Carrille
Qui, moi ? Qu'en dirais-je, Monsieur, elle est belle, ma foi, Et dans l'occasion que le sort vous envoie, Je ne vous crois pas homme à lâcher votre proie.
Don Juan
J'en suis content.
Carrille
Déjà ! C'est ne s'endormir pas. À peine être arrivé...
Don Juan
Mais que vois-je là-bas ? La personne est jolie ; où courez-vous, la belle ?
Carrille
Voici pour mon patron une dîme nouvelle.
Thomasse
Ah ! ne m'arrêtez pas.
L'ayant un peu regardée.
Don Juan
Laissez-vous admirer. Non, rien à vos beautés ne se peut comparer. Ah, Carrille !
Carrille
Monsieur, cela va bien, courage.
Don Juan
Vois ! Qui n'aimerait pas un si charmant visage ?
Carrille
Je vois plutôt un loup qui court une brebis.
Don Juan
Ah, que d'amour pour vous mon coeur se sent épris !
Thomasse
Quoi ! Vous pourriez songer aux filles de village ? Vous voulez me surprendre avec un tel langage, Adieu, Monsieur.
Don Juan
Un mot.
Thomasse
Non, je veux m'en aller, Monsieur, je ne dois pas me laisser cajoler. Vous autres, vous avez toujours tant de finesse, Qu'il faut se défier de toutes vos caresses. À qui voudra vous croire il ne manquera rien ; Mais on n'est pas si bête et l'on vous connaît bien.
Don Juan
Non, mon amour est juste et tend au mariage.
Thomasse
Ô Dieux ! s'il disait vrai, que j'aurais d'avantage ! Parlez-vous tout de bon ?
Don Juan
Sans doute.
Thomasse
Quel bonheur !
Carrille
Peste !
Don Juan
Et pour entre nous confirmer cette ardeur, Baisez-moi.
Thomasse
Fi, Monsieur ! Comment baiser les hommes ? C'est un péché mortel dans le siècle où nous sommes, Ma mère me l'a dit, je ne le ferai pas.
Carrille
Recule tout ton saoul, tu passeras le pas.
Don Juan
Quand vous avez ma foi, qu'avez-vous lieu de craindre ? Pouvez-vous soupçonner ?
Thomasse
Les hommes savent feindre, Vous pouvez me tromper.
Don Juan
Non, non, ne craignez rien.
Carrille
Mon maître vous tromper ! C'est un homme de bien. Oh, qu'il n'a garde, non.
Don Juan
Oui, ma belle, je jure...
Carrille
Monsieur, ne jurez pas, de peur d'être parjure.
Don Juan
Faquin, te tairas-tu.
Scène 4
Don Juan, Thomasse, Carrille, Paquette
Don Juan
Je jure et je promets De vous prendre pour femme.
Thomasse
Et quand ?
Carrille
Et quand ? Jamais.
Don Juan
Insolent !
Paquette
Il promet ! Fausse-t-il sa parole ?
Carrille
Monsieur, vous allez voir jouer un autre rôle.
Paquette
Quoi donc ! Après m'avoir engagé votre foi, Vous en voulez un[e] autre et vous moquer de moi ? Pouvez-vous lui promettre à moins qu'être infidèle ?
Thomasse
Que vous veut donc ma soeur ? Et de quoi se plaint-elle ?
Don Juan
Elle se plaint à moi que je ne l'aime point.
Thomasse
Et que n'apaisez-vous son esprit sur ce point ?
Don Juan
Je lui vais dire aussi que vous serez ma femme Et qu'elle espère en vain du pouvoir sur mon âme, Et pour mettre le calme à son esprit jaloux, Que je vous l'ai promis.
Paquette
Monsieur, que dites-vous ? Ma soeur a-t-elle lieu plus que moi d'y prétendre ?
Don Juan
Plus que vous, point du tout, je lui faisais entendre, Que c'était temps perdu de s'arrêter à moi, Et que vous avez seule et mon coeur et ma foi.
Thomasse
Que parlez-vous de foi ?
Don Juan
Je parlais de vous-même ! Je disais que vous seule étiez celle que j'aime, Que c'était temps perdu de s'arrêter à moi, Et que vous possédez et mon coeur et ma foi.
Paquette
Mais Thomasse, Monsieur, se rend bien importune.
Don Juan
Elle a lieu de pleurer sa mauvaise fortune, Et doit se plaindre au Ciel de n'avoir pas ces yeux, Qui font de mon bonheur les Maîtres et les Dieux, Elle aura du dépit de vous voir mon épouse.
Thomasse
Votre entretien a droit de me rendre jalouse.
Don Juan
Quoi ! Vous pourriez douter de l'ardeur de mes feux ?
Thomasse
Mais aussi sans façon prenez l'une des deux.
Don Juan
Et ne voyez-vous pas que je veux m'en défaire ? C'est en vain que ses soins s'attachent à me plaire, Vous seule me charmez, et malgré son dessein, Je prétends en un mot vous épouser demain.
Paquette
Mais, ma soeur, après tout ce n'est pas mal t'y prendre ? Tu penses donc l'avoir ?
Thomasse
Tu pourrais bien l'attendre, Car je l'aurai sans doute.
Paquette
Hé, s'il te plaît, pourquoi ?
Thomasse
Parce que je sais bien qu'il n'aime rien que moi.
Paquette
Tu te flattes beaucoup.
Thomasse
J'ai sujet de le faire.
Paquette
Ton extrême beauté sans doute a pu lui plaire ?
Thomasse
Ne raille point, j'en ai du moins autant que toi.
Paquette
Tu le dis, mais peux-tu te comparer à moi ? Ah, la rare beauté ! vaut-elle pas la mienne ?
Thomasse
Je ne changerais pas encore avec la tienne.
Paquette
Que chacun[e] se tienne avec le bien qu'elle a.
Thomasse
Mais tu dois sans façon me céder ce prix-là, Et je crois que Monsieur le sait bien reconnaître.
Paquette
Oui, me faisant sa femme.
Thomasse
Oui, si tu le peux être.
Don Juan
Oui, oui.
Paquette
Tu n'entends pas qu'il vient de dire oui.
Thomasse
Bon pour moi.
Paquette
Mais pour moi, car je l'ai bien ouï, Il lui faut demander : Monsieur, sans raillerie, De ma soeur ou de moi, dites nous, je vous prie, Qui sera votre femme ? Et détournez les yeux Sur celle de nous deux que vous aimez le mieux.
Don Juan serre la main à Paquette et regarde Thomasse en même temps.
Thomasse
Bon, il m'a regardée.
Paquette
Et moi, j'en suis contente.
Don Juan
Pour vous mettre d'accord chacune en votre attente, Je veux épouser celle à qui je l'ai promis. Toi, Carrille, attends-moi, je ne vais qu'au logis.
Scène 5
Carrille, Paquette, Thomasse
Carrille
Quel abominable homme ! Hélas, mes pauvres filles, À qui croyez-vous vendre à présent vos coquilles ? Connaissez-vous mon maître, et vous y fiez-vous ? Vous le croyez sincère, avec ces propos doux, Mais si je vous disais l'humeur du personnage, Vous verriez que son coeur...
Paquette
À quoi bon ce langage ? Et quel est son dessein ?
Carrille
De vous désabuser De ce que vous croyez qu'il veut vous épouser.
Thomasse
Que viens-tu nous conter et devons-nous te croire ? Tout ce que tu nous dis n'offense point sa gloire, Tel qu'il est je le veux.
Paquette
Oui, si tu peux l'avoir. Je ne t'empêche pas d'y faire ton pouvoir. Mais que t'importe-t-il, valet causeur et traître, S'il sera mon mari ? Parle mieux de ton maître, Je le crois honnête homme.
Carrille
Et c'est un scélérat, Un Loup, un Diable, un Chien, un Renard, un vrai Chat. Un Loup pour vous piller vos trésors, un vrai Diable Pour vous mettre en Enfer, un Chien insatiable, Qui n'applique ses soins qu'à mordre la pudeur, Un Chat qui met la patte aux quartiers de l'honneur, Un Renard qui ne tâche, avecque ses finesses, Qu'à vous accommoder, belles, de toutes pièces, Et sans vous ennuyer de noms jusqu'à demain, En un mot l'épouseur de tout le genre humain.
Paquette
Va, nous ne croyons point ce que tu viens de dire.
Carrille
Vous n'aurez pas, ma foi, toutes deux, lieu d'en rire ; Souvenez-vous qu'ici je dis la vérité.
Paquette
C'est plutôt un effet de ta méchanceté, Je suis sûre qu'il doit me tenir sa promesse.
Thomasse
Et je suis sûre aussi que je suis sa maîtresse.
Carrille
Croyez-le assurément, ce sera pour un jour. Que ce sexe est facile à prendre de l'amour ! Mais je vois Don Felix qui vient avec mon maître.
Scène 6
Don Felix, Don Juan
Il paraît un Temple.
Don Felix
Si vous m'aimez, il faut me le faire connaître. Vous savez que Dorinde avait su me charmer ?
Don Juan
Quoi ! celle que son père avait fait enfermer ?
Don Felix
Elle-même, et tantôt, examinant le temple Que l'on voit en ces lieux et qui n'a point d'exemple, J'ai su que cet objet qui fit naître mes feux Était prête demain d'y faire quelques voeux, Et je veux l'enlever par force ou par adresse. Voulez-vous seconder cette ardeur qui m'empresse ?
Don Juan
Vous me connaissez trop pour en pouvoir douter, Je fais pour un ami gloire de tout tenter, Je n'examine point quel péril y peut être, Dans les plus grands dangers l'amitié doit paraître, Et quand je serais sûr d'y trouver le trépas, La crainte de périr ne m'arrêterait pas : Jugez après cela si je veux l'entreprendre.
Don Felix
Comment me revenger d'une amitié si tendre ? Ah ! si l'occasion s'offre de vous servir, Vous verrez...
Don Juan
Regardons comme il nous faut agir.
Don Felix
À vous dire le vrai, la chose est difficile, Je ne sais quel moyen nous y peut être utile. Le temple est bien fermé, les murs sont élevés, Il n'est aucun endroit que je n'aie observé ; À moins que s'y glisser par quelque stratagème, Ou de forcer ce fort où l'on tient ce que j'aime, Nous ne pouvons (sic) jamais accomplir ce dessein.
Don Juan
Non, non, je sais pour vous un moyen plus certain. Je veux brûler ce temple, et cette main s'apprête À vous donner ainsi cette aimable conquête. Dans le désordre affreux que produira le feu, Vous y pourrez entrer et jouer votre jeu ; Feignant de secourir, vous prendrez cette belle, Et dans l'obscurité vous fuirez avec elle. Trouvez-vous ce moyen infaillible pour vous ?
Don Felix
J'en demeure d'accord, c'est le plus sûr de tous.
Don Juan
Le coup est fort hardi, mais ma plus forte envie C'est de voir, Don Felix, qu'on parle de ma vie. Dans Éphèse un grand coeur fit la même action, Et j'avais de tout temps pareille ambition ; Il s'immortalisa par ce trait de courage, Et puisque à vous servir l'occasion m'engage, Je veux sans différer l'entreprendre aujourd'hui, Et qu'on dise de moi ce que l'on dit de lui. La nuit semble déjà seconder notre envie, Allons, toi, reste ici.
Scène 7
Carrille, Une Voix Derrière Le Théâtre
Carrille
Que je crains pour ma vie ! À quelle extrémité mon maître me réduit ! Planté dans une rue, et sans armes, la nuit, Et par surcroît de mal, près des lieux où ce diable Fera dans un moment un vacarme effroyable ! Qui, dans un tel état, aurait assez de coeur Pour ne pas ressentir les effets de la peur ? Je ne puis m'exempter, si la justice passe, De dire à quel dessein je reste en cette place, Et me voyant surpris sans en rendre raison, On pourra m'ordonner un gîte à la prison, Et sachant qui je suis et le nom de mon maître, On pourra m'allonger d'un demi pied peut-être. La peste ! c'est le diable, et ce malheureux saut, À parler franchement, n'est pas ce qu'il me faut. J'aime mieux mourir seul qu'en bonne compagnie, Et ne suis pas pressé d'abandonner la vie. Mais pour nous dispenser de courir ce malheur, Il faut quitter mon maître et c'est là le meilleur, Aussi bien, tôt ou tard, ma perte est très certaine, Si je le sers toujours dans le beau train qu'il mène. Allons, fuyons. Mais Dieux ! Nous allons voir beau jeu, Quels cris de tous côtés ? Le temple est tout en feu.
Le Temple paraît en feu.
Une Voix Derrière Le Théâtre
À la force, au secours !
Carrille
Que je suis misérable ! Si j'avais quelque trou qui me fût favorable, Ce serait bien mon fait, mais restons dans ce coin, Et servons-nous ici de l'adresse au besoin.
Scène 8
Don Juan, Don Felix
Don Juan
Don Felix, au plus vite, emportez votre proie.
Don Felix
Ah ! Que dans ce moment mon coeur ressent de joie !
Don Juan
Ménagez bien le temps de ces transports si doux, Et nous trouvons tous trois demain au rendez-vous. Je vous ai dit le lieu.
Don Felix
J'aurai soin de m'y rendre.
Scène 9
Carrille, Don Juan
Carrille touche son maître et tombe.
Carrille
Marchons si doucement qu'on ne nous puisse entendre. Je n'entends plus de bruit.
Don Juan
Qui va là ?
Carrille
Je suis mort. Pauvre Carrille, où diable ai-je heurté si fort ? N'importe, quoiqu'ici ma crainte soit extrême, Tâchons.
Don Juan
Qui va là donc ?
Carrille
Et qui va là toi-même ?
Don Juan
Je crois que c'est Carrille.
Carrille
Eh ! oui vraiment c'est moi Qui tâchais de m'enfuir.
Don Juan
Toi, t'enfuir, et pourquoi ?
Carrille
Quelque jour à loisir vous en saurez la cause, Serviteur.
Don Juan
Sans façon, déclare-moi la chose, Qui t'oblige à t'enfuir ?
Carrille
Ne vous fâchez de rien.
Don Juan
Non.
Carrille
Je vois qu'avec vous je traîne mon lien, Et si j'y reste encor, je pourrai bien, je pense, Épouser avec vous une même potence.
Don Juan
Coquin.
Carrille
Ma foi, Monsieur, je crains trop les sergents, Si vous tombez un jour dans les mains de ces gens, N'êtes-vous pas perdu sans aucune ressource ? Encor dans certain temps on fait jouer la bourse, La plupart sont d'humeur à ne refuser rien, Et peu sans ces accords posséderaient du bien ; Mais jusqu'au moindre cas, chez vous tout est pendable, Et j'en pourrais pâtir autant que le coupable, Quand je serai grippé, jugez ce qui s'ensuit. La peste ! quelque sot ! bonsoir et bonne nuit.
Don Juan
Arrête.
Carrille
Mais à quoi vous suis-je nécessaire ?
Don Juan
Suffit que je le veuille, tu dois me satisfaire.
Carrille
Mais croyez-vous, Monsieur, qu'on ne vous cherche pas Et que vous n'ayez point d'ennemis sur les bras ?
Don Juan
De quelque grand péril qu'on menace ma tête, Tu me verras plus ferme au fort de la tempête, Affronter le danger sans craindre le trépas. La foudre peut tomber et ne m'écraser pas. Ce bras sait l'art de vaincre, et du moins si ma vie Est par mes ennemis ardemment poursuivie, Et qu'il faille céder aux caprices du sort, Carrille, j'ai du coeur pour me donner la mort. Mais pour te faire voir que ni peur ni menace Ne peuvent ébranler une si ferme audace, Je verrais maintenant et la terre et les Cieux Animer contre moi cent monstres furieux, Que d'un coeur intrépide et d'un bras indomptable, J'opposerais ma force à leur rage effroyable. Cependant au départ il nous faut préparer, Car dans peu de ces lieux je me veux retirer, Et si je ne te vois pas résolu de me suivre, Sois sûr qu'au même instant tu cesseras de vivre. Viendras-tu ?
Carrille
Malgré moi.
Don Juan
Réponds donc.
Carrille
Oui, vraiment. Ah ! qu'avec un tel maître on souffre de tourments.
Acte III
Scène 1
Carrille, Don Juan
Carrille
Dans l'état où je suis, Monsieur, je ferai rage.
Don Juan
Tu peux bien te défendre avec cet équipage : Mais du coeur, en as-tu ?
Carrille
Comme un diable, morbleu ! Ah, ventre ! Ah, tête ! Ah, mort !
Don Juan
Te voilà tout en feu. Réserve ces transports pour défendre ton maître, C'est dans l'occasion que l'on se fait connaître.
Il fait le brave, et se retournant, il a de la peur.
Carrille
Que ne vois-je quelqu'un qui voulût ? Euh...
Don Juan
Qu'as-tu, Carrille ?
Carrille
Rien, Monsieur. Ah, qu'il serait battu ! Plaît-il...
Don Juan
Que fais-tu donc ?
Carrille
Je ne sais quoi me gêne ; Ne nous suivrait-on point ?
Don Juan
Pourquoi t'en mettre en peine ? La chose est fort plausible.
Carrille
Ah ! Monsieur, s'il vous plaît...
Don Juan
Tu trembles.
Carrille
Point du tout, mon courage est tout prêt.
Don Juan
Regarder toujours là ! Quelle est cette manière ?
Fuyant.
Carrille
C'est pour voir si quelqu'un ne vient point par derrière Nous allonger un coup qui nous ôte d'état De pouvoir comme il faut nous ôter du combat : Dans ces occasions la surprise est à craindre. Encore se battant bien l'on ne doit pas se plaindre, Si malgré notre effort un autre est le vainqueur, Car ce peut être alors un effet du malheur, Mais sans se défier, mon maître, on se hasarde. J'entends du bruit.
Don Juan
Tu fuis.
Carrille
C'est pour me mettre en garde, Et prendre un terrain propre à pouvoir résister.
Don Juan
Poltron, ne vois-tu pas...
Carrille
Qu'on va nous en conter.
Scène 2
Don Juan, Thomasse, Paquette, Carrille
Dans le temps où Don Juan veut s'en aller, Thomasse l'arrête d'un côté et Paquette de l'autre.
Don Juan
Carrille, évitons-la.
Thomasse
Quoi ! Vous me quittez, traître ?
Paquette
Vous me fuyez ?
Carrille
À l'autre ! Apprêtez-vous, mon maître.
Paquette
Quoi, lâche ! à toutes deux avoir ravi l'honneur ?
Carrille
Hé ! vous en avez tant, Monsieur, rendez-le-leur.
Thomasse
Voyez, il nous contait les plus belles paroles.
Carrille
Je vous avais bien dit son humeur, pauvres folles ; Mais je n'étais qu'un traître, un méchant, un menteur. Il vous en cuit pourtant.
Paquette
Réponds-nous donc, trompeur.
Don Juan
Sans m'arrêter ici, quels desseins sont les vôtres ?
Thomasse
Tu devais m'épouser !
Carrille
Il l'a bien dit à d'autres.
Paquette
Tu m'as promis aussi ?
Don Juan
Mais je ne le puis plus, Et vos emportements sont ici superflus. Je ne puis être à vous sans lui faire une injure ; Voyez de plus l'horreur d'une telle aventure, Et que le Ciel aigri de l'amour des deux soeurs, Exercera sur moi les dernières rigueurs.
Carrille
La bonne âme !
Don Juan
Il faut donc, dans un profond silence, Étouffer entre nous cet amour qui l'offense, Et par un repentir éteindre dans nos coeurs, L'infâme souvenir de ces noires ardeurs. Mais puisque de ces maux je suis la seule cause, Il est juste pour vous de faire quelque chose ; J'ai du regret de voir que ma brutalité Vous ait fait consentir à cette lâcheté, Et je veux vous donner pour tant de bienveillance Une somme d'argent.
Carrille
L'homme de conscience !
Don Juan
Vous pourrez rencontrer quelque parti meilleur, Et l'argent en tout temps apporte de l'honneur.
Thomasse
Qu'en dites-vous, ma soeur ?
Paquette
Qu'en dites-vous vous-même ?
Thomasse
Je l'aimais.
Paquette
Et pour lui ma flamme était extrême, Mais puisque toutes deux nous n'avons plus d'espoir, Acceptons son argent.
Carrille
Si vous pouvez l'avoir.
Don Juan
Eh bien ! agréez-vous ce que je viens de dire ?
Paquette
J'en suis d'accord.
Don Juan
Et vous ?
Thomasse
Il y faut bien souscrire.
Don Juan
Je donne à toutes deux trois cents ducats.
Carrille
Croyez Que ces trois cents ducats vous seront bien payés, Car il reçoit bientôt une lettre de change, En bel et bon argent visible comme un ange.
Paquette
Mais parlez-vous, Monsieur, avec sincérité ? Pouvons-nous nous fier ?
Don Juan
C'est une vérité, Je veux vous les donner.
Carrille
La semaine prochaine.
Don Juan
Dès demain au plus tard, n'en soyez point en peine.
Paquette
N'y manquez pas au moins.
Carrille
Il n'a garde, vraiment.
Scène 3
Don Juan, Carrille
Don Juan
Mais quoi ! Tu prétends donc jaser incessamment, Et sans examiner que ton caquet m'offense, Tu ne peux un moment te résoudre au silence ?
Carrille
Mais est-ce sans raison ?
Don Juan
Mais sais-tu ce qu'on fait, Quand on a le dessein de punir un valet, Qui ne se peut tenir, quelque chose qu'on dise, Qu'il n'y mette son nez et qu'il n'en moralise ? Un maître au même instant, avec un bon bâton, Lui doit fermer la bouche et s'en faire raison : Voilà le sort qu'un jour ta langue te prépare.
Carrille
Il faut qu'ouvertement enfin je me déclare. Qui se tairait, Monsieur, en voyant ces beaux tours, Que sans crainte du Ciel vous faites tous les jours ?
Don Juan
Je fais ce que je veux, dois-je t'en rendre compte ? Si je commets un crime, en portes-tu la honte ? Ne m'en parle donc plus, ou tes rares avis De cent coups de bâton pourraient être punis.
Scène 4
Don Lope, Don Gaspard, Don Juan
Don Lope
Nous venons vous chercher, notre perte est jurée, Don Gaspard en a su la nouvelle assurée.
Don Gaspard
J'en ai reçu l'avis, et, vous sachant ici, J'ai voulu vous montrer la lettre que voici. Étant votre parent, je vous offre un asile.
À Don Lope et à Don Felix.
Don Juan
Ce soin m'oblige fort, mais il est inutile : Mes plus grands ennemis ne m'ont jamais fait peur, Et vous voyez un front exempt de la terreur. Pour vous, si vous m'aimez d'une amitié fidèle, J'attends dans ce péril l'effet de votre zèle ; Ayons même fortune, et s'il nous faut périr, Ne nous démentons point jusqu'au dernier soupir.
Don Gaspard
Hé quoi donc ! Don Juan sera toujours le même ? Toujours on le verra dans cette erreur extrême ? La terre ni le Ciel ne l'intimident pas, Et loin de fuir sa perte il y court à grands pas ! Songez qu'il est un temps où le crime prospère, Mais qu'il en est un autre ou le Ciel en colère, Irrité des refus qu'on fait à ses bontés, Se venge tôt ou tard de tant d'iniquité.
Don Juan
Hé ! quoi donc, Don Juan, se piquant de sagesse, À la correction s'attachera sans cesse, Et gênant les esprits par une vaine peur, Il voudra conformer chacun à son humeur ? Songez que la Nature est tout ce qui nous mène, Que malgré la raison son pouvoir nous entraîne, Que le crime n'est pas si grand qu'on nous le fait, Que tous ces châtiments dont vous prêchez l'effet Ne sont bons à prôner qu'à des âmes timides, Que l'on ne doit souffrir rien que ses sens pour guides, Qu'il les faut assouvir jusqu'aux moindres désirs, Et n'avoir point d'égard qu'à ses propres plaisirs.
Don Juan rit.
Don Gaspard
Je sais qu'il est des temps où l'âge nous convie De prendre avec honneur les plaisirs de la vie, Mais passer à l'excès de la brutalité Et n'avoir que les sens pour toute déité, Est-il rien ici bas qui soit plus condamnable ? Ah ! craignez que du Ciel le courroux redoutable... Vous riez... doutez-vous du pouvoir de nos dieux ?
Don Juan
Hé ! pour voir ce qu'ils sont, il ne faut que des yeux. L'adroite politique en masqua le caprice, La faiblesse de l'homme appuya l'artifice, Et sa timidité, s'en faisant un devoir, Sans aucune raison forgea ce grand pouvoir.
Don Gaspard
Si vous considérez l'ordre de la Nature, Vous verriez leur pouvoir dans chaque créature. Cet accord merveilleux dans les quatre éléments Doit confondre l'erreur de vos comportements ; La contrariété, qui fait leur concordance, Fait assez admirer leur suprême puissance, Et ce grand entretien dans les quatre saisons, Pour prouver leurs auteurs sont de bonnes raisons ; Ce composé de tout formé sur leur image, Ce petit monde entier, ce surprenant ouvrage. L'homme en ses fonctions ne porte-t-il pas de quoi Désabuser l'esprit de qui manque de foi ? Mais je connais qu'en vain je m'attache à vous dire Qu'il n'est rien ici bas qui par eux ne respire ; Il vaut mieux vous laisser dans votre aveuglement.
Scène 5
Don Lope, Don Juan, Don Felix, Carrille
Don Lope
Don Juan, vous deviez en agir autrement, Et devant lui du moins il fallait un peu feindre. On doit tout ménager quand on a tout à craindre, Sa maison est pour nous un lieu de sûreté, Nous y pouvions rester en toute liberté ; Mais qui sait à présent, vous ayant vu le même, S'il voudrait nous l'offrir dans un péril extrême ? On peut facilement faire l'homme de bien, Dire que l'on croit tout encor qu'il n'en soit rien, Et voilant ses discours d'une belle apparence, Se réserver en soi ce que le coeur en pense ; C'était là de quel air il lui fallait parler, Et ce peu de contrainte eût pu le rappeler.
Don Juan
Don Lope, je ne puis approuver ces maximes, Je nomme des plaisirs ce que vous nommez crimes, Tous ces déguisements ont trop de lâcheté, Je dis tout et fais tout avec impunité, Et si je ne savais quel est votre courage, Je douterais de vous, entendant ce langage. Mais comment avez-vous rencontré Don Gaspard ?
Don Felix
Vers notre rendez-vous il était à l'écart. Vous savez qu'il se plaît fort à la solitude Et que dans ces endroits il s'attache à l'étude. Surpris de nous trouver l'un et l'autre en ces lieux, Il nous a fait paraître un désir curieux De savoir quel dessein nous y pouvait conduire, Et nous n'avons pas fait scrupule de lui dire ; Mais comme en cet endroit vous ne vous rendiez pas, Son avis nous a fait retourner sur nos pas.
Don Juan
Je m'y serais rendu, mais Paquette et Thomasse...
Carrille
Monsieur, je viens de voir certaine ombre qui passe.
Don Juan
Poltron ! te tairas-tu ?
Carrille
Monsieur, les voilà deux, Trois, quatre, cinq, hélas !
Scène 6
Le Prévot, Carrille, Don Juan, Don Felix, Don Lope
Le Prévot
Sans doute ce sont eux. Comme on me l'a dépeint, c'est Don Juan.
Carrille
Mon maître, Et vite, sauvons-nous, nous voilà pris !
Don Juan
Ah , traître !
Tous l'épée à la main.
Le Prévot
Donnons, et que chacun fasse ici son devoir. Compagnons, mort ou vif, il nous les faut avoir.
Don Juan
Je saurais réprimer une telle insolence.
Le Prévot
Courage, mes amis.
Don Juan
Vous faites résistance ! Il faut lâcher le pied, traîtres !
Le Prévot
Retirons-nous.
Don Felix
Ils n'ont pu résister à l'effort de nos coups.
Don Lope
Il le faut avouer, tout nous est favorable
Don Juan
Rien de nous arrêter ne peut être capable ; Cependant, il nous faut abandonner ces lieux, Allons dans mon château pour nous divertir mieux.
Don Felix
J'en suis d'accord, allons sans tarder davantage.
Don Juan
Nous nous retrouverons dans ce prochain village, Je veux chercher Carrille, allez, je suis vos pas.
Don Felix
Mais sans tarder au moins.
Don Juan
Je ne m'arrête pas.
Scène 7
Don Juan, Carrille
Don Juan
Hé, Carrille !
Carrille
Monsieur.
Don Juan
Ô l'homme de courage ! Viendras-tu ?
Carrille
Me voilà.
Don Juan
Tu devais faire rage ! Cependant, dans le temps qu'il en était saison, Tu me quittes, Carrille, et fuis en vrai poltron ! As-tu pour te défendre une raison valable ?
Carrille
Sans la peur de la mort, j'étais pire qu'un diable ; Mais sur ce pas, Monsieur, faisant réflexion : J'ai cru qu'il valait mieux être un peu plus poltron. Peste ! c'est pour longtemps qu'on fait cette folie.
Don Juan
Lâche, dans les combats perd-on toujours la vie ?
Carrille
Ah, Monsieur ! tôt ou tard on ne peut l'éviter, Et c'est être bien fou de le vouloir tenter.
Don Juan
Mais sans coeur j'étais pris, il eût fallu me rendre.
Carrille
Il faut s'enfuir, Monsieur, au lieu de se défendre, C'est l'unique secret d'éviter le malheur.
Don Juan
Dans ces occasions il y va de l'honneur. Mais où donc étais-tu ?
Carrille
Moi ? j'étais là derrière, Où j'adressais au Ciel pour vous une prière.
Don Juan
Ou pour toi. Cependant il faut partir d'ici.
Carrille
C'est fort bien fait à vous, je le souhaite aussi, L'appétit dans mon ventre exerce la furie, Et je n'ai jamais eu tant de faim de ma vie.
On voit un tombeau accompagné de figures. Don Pierre sur un genou, une main sur un prie-Dieu.
Don Juan
Allons, Carrille, allons, mais quel est ce tombeau ? Carrille, le dessin m'en parait assez beau.
ÉPITAPHE.
Carrille
C'est votre Commandeur, c'est lui-même, mon maître. Don Pierre par la main d'un traître, Entendez-vous, Monsieur, on vous loue assez bien.
Don Juan
Quoi donc...
Carrille
Lisez plutôt, ma foi je n'y mets rien.
ÉPITAPHE.
Carrille
Qu'en dites-vous, Monsieur ?
Don Juan
Plaisante prophétie ! Je brûle du désir de la voir réussie, Et voudrais qu'il voulût lui-même l'annoncer.
Carrille
Quelle nécessité de s'en embarrasser ? Allons.
Don Juan
Non, de ma part va lui faire un message, Puisque j'ai résolu qu'un compliment engage Ce digne Commandeur à souper avec moi.
Carrille
Bon, prier une pierre à souper avec soi ! Rêvez-vous ?
Don Juan
Non, je veux contenter mon envie. Va donc.
Carrille
D'où vous provient ce beau trait de folie ! Eh morbleu ! cette pierre a-t-elle le pouvoir De parler, ni d'ouïr, d'aller, ni de mouvoir ? Où diantre prenez-vous un si plaisant caprice ?
Don Juan
Mais, quand j'ai commandé, je veux qu'on m'obéisse, Ou les coups de bâton...
Carrille
Peste, je vous entends, Mais, ma foi, vous raillez ou bien je perds le sens : Une pierre ! songez si la chose est plausible.
Don Juan
Je veux croire avec toi qu'elle n'est pas possible, Mais va.
Carrille
C'est être fou.
Il va trois fois à la statue et quand il en est près, il revient en riant vers son maître.
Don Juan
Quoi donc, tu n'iras pas ? Te moques-tu de moi ?
La statue baisse la tête. [Carrille] tombant sur les genoux et montrant avec la tête comme la figure a fait.
Carrille
Non, j'y cours à grands pas. J'en rirai comme il faut. Madame la statue, Pour qui je crois ici ma harangue perdue, Mon maître Don Juan m'oblige à vous parler, Et d'un souper exquis prétend vous régaler : Pour moi son Intendant, et valet ordinaire J'aurai soin, qu'on vous fasse une excellente chère, Qu'on tienne le vin frais et qu'il soit du meilleur, Et boirai quatre coups avec vous de bon coeur ; Au moins n'y manquez pas, car vous savez que l'homme N'est pas plutôt choqué, qu'aussitôt il assomme : Venez donc de bonne heure à notre rendez-vous, Ce n'est pas loin d'ici, car ce sera chez nous, Ah, Monsieur, la statue...
Don Juan
Eh bien donc, la statue ?
Carrille
La statue, Monsieur, la statue me tue, Avec un grand...
Don Juan
Quoi ! Parle ?
Carrille
Je ne puis pas. Je croyais qu'elle avait jeté la tête à bas ; Avec un mouvement dont le coeur me frissonne, Elle m'a répondu d'y venir en personne. C'est à vous qui priez de la bien recevoir, Car je m'exempterai, si je puis, de la voir.
Don Juan
Va, Carrille, ton coeur n'est ni ferme ni stable, Pour croire ton rapport fidèle et véritable, Et je n'impute rien de ce plaisant récit Qu'à la sotte faiblesse où tombe ton esprit. Qui peut imaginer qu'une vaine statue Puisse mouvoir la tête ou dessiller la vue ? Pour moi, je ne vois point de raisons pour prouver, Ni par qui, ni comment cela peut arriver ; Je n'y trouve pas même une ombre d'apparence, Et chez toi c'était peur ou bien extravagance.
Carrille
Peut-être la statue a le démon au corps, Ou l'on l'a fait agir par d'inconnus ressorts, Mais voyez-la, Monsieur, et vous pourrez connaître Si je rêvais alors, ou si cela peut être. Peste ! j'ai des bons yeux et quoique j'aie peur, Je ne me trompe point.
La statue fait signe de la tête.
Don Juan
Ombre du Commandeur, Viens souper avec moi, pour passer mon envie. Je t'attends, entends-tu ? C'est moi qui t'en convie.
Carrille
Eh bien, l'avez-vous vu ?
Don Juan
C'est une vérité.
Carrille
Ou plutôt n'est-ce pas une témérité ? À quoi bon s'exposer aux fureurs de cette ombre ? Vous courez au galop dans le royaume sombre.
Don Juan
Sans perdre ici de temps vient mettre le couvert.
Carrille
Ah, mon maître, ma foi vous voilà pris sans vert !
Acte IV
Scène 1
Don Juan, Don Lope, Don Felix, Carrille
Don Juan
Eh bien ! que dites-vous d'une telle aventure ?
Don Lope
Pour moi, je n'en crois rien.
Don Juan
C'est la vérité pure. Tantôt, sur le rapport que Carrille en a fait, J'ai douté comme vous, mais j'en ai vu l'effet.
Don Lope
Une masse de pierre ! Une vaine statue, Pouvoir baisser la tête et dessiller la vue ! Un corps que rien n'anime avoir du mouvement ! Cela choque le sens, à parler franchement, Mais qu'en dites-vous Don Felix ?
Don Felix
La chose est incroyable, C'est quelque vision.
Don Juan
Mais en suis-je capable ? C'est aux faibles esprits à s'en laisser frapper, La crainte, en cet état, les peut faire tromper, Mais moi que rien n'étonne, on ne peut pas me dire Que la peur sur mes sens avait pris de l'emprise, J'étais toujours le même, et sans étonnement J'ai reçu sa réponse et vu son mouvement.
Don Lope
J'en douterai toujours.
Don Felix
C'est une bagatelle.
Carrille
Il n'en faut point douter, Messieurs, la chose est telle.
Don Juan
Que nous importe-t-il qu'elle le soit ou non ? Le souper est-il prêt ?
Carrille
Oui.
Don Juan
Le vin est-il bon ?
Carrille
Oui, Monsieur, et la sève en est incomparable, Les ragoûts sont friands, le gibier admirable, Séville ne peut pas fournir de meilleurs mets, Et j'espère vous voir tous trois fort satisfaits. Mais à propos, Monsieur, en parlant de Séville, Croyez-vous que ce lieu nous soit un sûr asile, Que si près de la ville on ne nous prenne point ? La peste ! il ne faut pas s'endormir sur ce point, Vous savez que tantôt sans l'effort de courage...
Don Juan
Va, va, ce bras partout a le même avantage.
Carrille
Tant mieux : mais ce bonheur durera-t-il toujours ? La fortune, Monsieur, a d'étranges retours. Qui s'en flatte le plus, souvent n'en est pas maître ; L'on peut se voir vaincu, tout vaillant qu'on puisse être, Et fussiez-vous cent fois plus brave que César, Il faut céder au nombre aussi bien qu'au hasard. Outre que les archers savent si bien surprendre, Qu'ils donnent rarement le temps de se défendre, Par mille tours rusés, on tombe dans leurs mains.
Don Lope
La défiance ici peut rompre leurs desseins, Tout nous étant suspect, nous n'avons rien à plaindre.
Carrille
Vous savez qu'en ce cas, je suis le plus à craindre, Et si par un malheur...
Don Juan
Ne crains rien, fais servir.
Carrille
J'y cours. Ah, que je vais recevoir de plaisir !
Scène 2
Don Juan, Don Lope, Don Felix
Don Juan
Eh bien ! que dites-vous du cours de notre vie !
Don Lope
On ne peut jamais mieux contenter son envie.
Don Felix
Rien ne peut égaler notre félicité, Et le plaisir enfin suit notre volonté ; Je n'ai point de regret d'avoir quitté Séville.
Don Juan
Je goûte des plaisirs plus charmants qu'à la ville, Et ces soins, ces détours que demande l'amour, S'ils servent en ces lieux, ce n'est que pour un jour. Quelle douceur pour moi de voir une bergère Se rendre au même instant que je tâche à lui plaire, Et, joignant le respect à la simplicité, Me laisser un champ libre à ma témérité.
Don Lope
Mais l'amour veut pourtant un peu de résistance.
Don Juan
Mais l'amour est tout pur parmi cette innocence.
Don Lope
La fierté, Don Juan, augmente le désir, Et qui la peut dompter en a plus de plaisir ; Il est charmant de vaincre une beauté sévère.
Don Juan
Mais cette résistance est souvent un mystère : Sous le masque trompeur d'une adroite fierté, On cache les défauts de la fragilité, L'amour à ces froideurs augmente son estime, Et plus l'amour est grand, moins il connaît le crime. Vous connaissez Philis, elle est de cette humeur, Elle affecte toujours une grande pudeur, Au moindre mot d'amour cette prude tempête, Mais sitôt qu'avec elle on vient au tête-à-tête, Ce farouche dehors est bientôt adouci.
Don Lope
Mais faveur pour faveur je l'aime mieux ainsi.
Don Juan
Moi, Don Lope, mon goût n'est pas conforme au vôtre ; Quel charme trouvez-vous aux conquêtes d'un autre ? Les restes, en amour, ont toujours peu d'appâts, Et l'on doit les laisser à de moins délicats.
Don Lope
Je veux que vous trouviez ici quelque avantage Et que l'honneur soit joint aux attraits du visage : Mais quel plaisir a-t-on d'aimer une beauté Dont l'éclat est terni par la stupidité ? Peut-on trouver du goût à chérir une idole Sans aucun enjouement, sans esprit, sans parole, Et qui, répondant même à vos empressements, Ne saurait exprimer quels sont ses sentiments ? L'amour n'a rien de doux dans l'ardeur qu'il inspire, Si la bouche, Don Juan, ne prend soin de le dire. C'est peu que des soupirs, s'ils ne sont animés, Mais quand d'un feu pareil deux coeurs sont enflammés Et que l'esprit seconde une tendance extrême, Il n'est rien à l'égal de ce bonheur suprême.
Don Juan
Oui, je sais que l'esprit a de puissants appâts Et qu'en un lieu champêtre on n'en rencontre pas ; Mais aussi la plupart de nos spirituelles, Don Lope, ont le malheur de n'être pas fort belles, Et quand on leur verrait l'esprit et la beauté, Estimez-vous beaucoup leur sotte vanité, Ces affectations d'un savoir admirable, Dont par de longs discours sans cesse on nous accable, Tous ces raffinements en matière d'amour ? Témoin Daphné qui veut, quand on lui fait la cour, Que l'amant qui la sert, s'il lui rend un service, Ait toujours pour ses feux un exemple propice, Et prouve par romans que pour même action, Un amant autrefois eût satisfaction. Mais qu'en dit Don Felix ?
Don Felix
Je suis pour l'un et l'autre, Et tiens son sentiment aussi bon que le vôtre. En matière d'amour point de réflexion, Donnons-nous tous entiers à notre passion, Et soit qu'une beauté soit facile ou sévère, Spirituelle ou non, il faut se satisfaire ; C'est ce que nous devons tous les trois observer.
Scène 3
Carrille, Don Juan, Don Felix, Don Lope
On sert à souper et, au fond de la chambre, il paraît un buffet magnifique.
Carrille
Voilà le souper prêt.
Un valet donne à laver, et Carrille présente la serviette.
Don Juan
Qu'on nous donne à laver.
Carrille
Ah, que de tous ces mets, l'odeur est agréable ! Si je pouvais...
Don Felix
Ma foi, ce souper est passable.
Don Juan
Ce ragoût est friand.
Don Lope
Et ce dindon aussi.
Il prend de la viande et mange goulûment.
Carrille
Quoi ! je demeurerai les bras croisés ici ? Non, non, songeons à nous ! Quelque sot qui s'oublie !
Don Lope
Ah, l'excellent morceau ! Goûtez-en, je vous prie.
Don Juan
Il n'est rien de meilleur.
Don Felix
C'est un manger de roi, Et l'on ne peut pas mieux être traité chez soi.
Don Juan
Du vin, Carrille.
Carrille
Çà !
Don Juan
Quoi, n'as-tu point de honte ? Tu t'étrangles !
Après que Carrille lui a donné à boire et que les deux laquais en ont donné aux autres.
Carrille
Chacun doit faire ici son compte, Si je n'y prenais garde, il ne resterait rien, Mais j'en prends par avance et crois faire fort bien.
Don Juan
Mets-toi là.
Carrille
Volontiers.
Don Juan
Mais voyez comme il mange !
Carrille
Quand on a de la faim, est-ce une chose étrange ?
Don Lope
Tu crèveras.
Carrille
Point, point, je sais ce qu'il me faut.
Don Juan
Te défendras-tu mieux que tu n'as fait tantôt ?
Carrille
Oui, oui, Monsieur, oui, oui.
Don Juan
Tu promets tout à table, Mais dans l'occasion...
Carrille
Ma foi, c'est là le diable.
Don Lope
Mais quoi, tu ne bois point ?
Carrille
Chaque chose en son temps. À boire ! Il faut toujours faire les fondements. À boire !
Don Juan
Bon, Carrille !
Carrille
Il faut bien vous en croire. À boire !
Don Lope
Bon courage.
Carrille
À boire, à boire, à boire !
Don Felix
Fort bien.
Carrille
À boire, à boire !
Don Juan
Hé, tu n'es pas lassé !
Carrille
Moi, Monsieur, point du tout, je n'ai pas commencé. À boire !
Don Felix
Quel buveur ! Il crèvera sans doute.
Carrille
À boire !
Don Juan
C'est assez.
On frappe.
Carrille
Seulement une goutte.
On frappe.
Don Juan
Tu n'es pas satisfait. Mais on frappe, va voir.
Carrille
Qu'il attende.
Don Juan
Coquin, feras-tu ton devoir ?
On frappe.
Il va à la porte et, apercevant l'Ombre, il revient tout effrayé et fait des signes de la main et de la tête que c'est l'Ombre.
Carrille
Hé ! Que diable, j'y vais. Qui frappe de la sorte ? La peste ! ce frappeur n'y va pas de main morte. Ah, Monsieur, là, là, là...
Don Juan
Qu'as-tu donc ?
Carrille
Là, là, là.
Don Juan
Que veux-tu dire ? Parle.
Carrille
Eh !
Don Juan
Qu'est ce que cela ? T'expliqueras-tu donc ?
Carrille
Hé !
Don Juan
Quelle extravagance ! Mais voyons ce que c'est. Ah, ah, c'est l'Ombre ! Avance.
Don Felix
L'Ombre !
Don Juan
Oui, l'Ombre !
Don Lope
L'Ombre ! allons la recevoir.
Carrille
Que ne suis-je bien loin ?
Don Felix
La chose est rare à voir.
Scène 4
Don Juan, L'Ombre de Don Pierre, Don Felix, Don Lope, Carrille
Don Juan
Ombre, tu viens à temps, pour faire bonne chère, Et si tu veux manger, tu peux te satisfaire. Goûte de ce morceau. Quoi ! Tu ne manges pas ?
L'Ombre de Don Pierre
Je ne viens point ici pour faire un repas, Ces soutiens infinis de la terre et de l'onde, Dont le pouvoir tira d'un rien l'être du monde, Ces moteurs éternels du corps de l'univers, L'amour de tous les bons et l'effroi des prières, Les Dieux, justes censeurs de chaque créature, M'ont permis d'animer cette froide figure, Et je viens par leur ordre apprendre ici de toi Si tu veux persister dans ton manque de foi. Tes crimes sont si grands qu'on frémit à les dire, Le Ciel veut un remords : parle, y veux-tu souscrire ?
Don Juan
Que viens-tu nous conter ?
Don Felix
L'agréable entretien !
L'Ombre de Don Pierre
Et vous, ses chers amis, qui n'appréhendez rien, Vous dont il a suivi les damnables maximes, Craignez les châtiments qui sont dûs à vos crimes, Et par un repentir réparant vos forfaits, Méritez un bonheur qui ne finit jamais. Voyez qu'être ici-bas, ce n'est rien qu'un passage, Où selon qu'on y vit l'homme a de l'avantage...
Don Juan
Tu ne viens donc ici qu'à dessein de prêcher ? Va, va, tu perds ton temps à vouloir nous toucher, Laisse là tes avis, et parlons d'autre chose.
L'Ombre de Don Pierre
Songez, songez au choix qu'ici je vous propose, Changez tous trois de vie, et redoutez les dieux.
Don Felix
Quoi ! rabattre toujours ces discours ennuyeux ! Pourquoi tant censurer notre façon de vivre ? La Nature a marqué le chemin qu'on doit suivre, Elle seule a formé les plaisirs de nos sens, Et c'est sa faute enfin s'ils ne sont innocents.
Don Lope
Quoi ! Je me priverais des douceurs de la vie ! Non, n'espère jamais que j'aie cette envie ; La jeunesse est un fruit qui ne se garde pas, Et l'on doit sans remords jouir de ses appâts, Se servir du présent, et sans tant nous contraindre Pour l'avenir...
L'Ombre de Don Pierre
Et c'est ce que vous devez craindre.
Don Juan
Qui doit nous faire peur ? Le Ciel et son courroux ? De ce rare pouvoir, il est bien peu jaloux, Et si nos actions lui paraissent des crimes, Pourquoi de sa fureur n'être pas les victimes ? Pourquoi ne pas troubler le cours de nos projets ? Il tarde trop longtemps à punir nos forfaits, Non, non, ces châtiments sont de vaines chimères, Dont l'homme résolu ne s'épouvante guère, Et ce qu'il souffre en nous fait connaître en tous lieux La faiblesse de l'homme et l'abus de tes dieux.
L'Ombre de Don Pierre
Impie ! Ah, Don Juan ! songe à te reconnaître.
Don Juan
Non, non, il n'en sera que ce qu'il doit en être.
Don Felix
Il faut te dire aussi quel est mon sentiment : Jamais tu ne verras en moi de changement, Et je suis si content de ma façon de vivre Que, sans aucun remords, je prétends la poursuivre.
Don Lope
Tu sais déjà le mien, rien ne me changera, Et soit perte ou bonheur, arrive qui pourra.
L'Ombre de Don Pierre
Tremblez au nom des dieux, et craignez leur puissance ; Ils m'ont remis le soin de leur juste vengeance, Et le sort de tous trois se trouve en mon pouvoir.
Don Felix
Va, va, nous le croirons, si tu nous le fais voir.
L'Ombre de Don Pierre
Malheureux, songe à toi. Je puis dans cette place...
Don Felix
Ah ! C'est trop endurer, qu'une Ombre nous menace.
Don Juan demande à boire, et, ses amis périssant, il quitte son verre. Mais après le mot que l'Ombre dit : Qu'en dis-tu ? il boit.
Don Lope
Oui, voyons s'il lui reste encore quelque vigueur, Et délivrons nos yeux de ce fâcheux censeur.
L'Ombre de Don Pierre
Ah ! Périssez, méchants, et lui servez d'exemples. Voilà de ton destin une preuve assez ample.
Carrille
Je suis mort.
L'Ombre de Don Pierre
Qu'en dis-tu ?
Don Juan
C'est un coup du hasard.
L'Ombre de Don Pierre
Pour ton propre intérêt, tu dois y prendre part.
Don Juan
Va, si je dois songer à la fin de leur vie, Ce n'est que pour leur sort, qui doit me faire envie. Mourir dans les plaisirs est un destin si doux Qu'à ne rien te celer, Ombre, j'en suis jaloux.
L'Ombre de Don Pierre
Connais plutôt nos dieux, ce qu'ils ont fait paraître...
Don Juan
Bon. Carrille !
Carrille
Monsieur.
Don Juan
Donne à boire à ton maître.
Carrille
Dispensez-moi, Monsieur, d'approcher de l'Esprit.
Don Juan
Que crains-tu donc ?
Carrille
À moins, on serait interdit ; Ce que je viens de voir...
Don Juan
Chansons.
Carrille
À votre dire, Trouvez bon que d'ici, Monsieur, je me retire.
Don Juan
Demeure, je le veux, ou les coups de bâton...
Carrille
N'importe, adroitement, sortons de la maison.
Don Juan
Où vas-tu ?
Carrille
Je ne bouge.
Don Juan
Hé ! Ris.
Carrille
Quelle aventure ! Qui peut rire à deux doigts près de sa sépulture !
Don Juan
Mange.
Carrille
Je ne saurais, j'ai perdu l'appétit.
Don Juan
Bois donc.
Carrille
Ah, mon gosier, Monsieur, est trop petit.
Don Juan
Chante.
Carrille
Vous moquez-vous ? Hélas ! La chanterelle Est prête à se casser.
Don Juan
Danse.
Carrille
Point de nouvelle, Nous allons trop danser le branle de la mort.
L'Ombre de Don Pierre
Oui, Don Juan, dans peu tu finiras ton sort.
Carrille
Et ne serait-il point aussi pour moi prophète ?
Don Juan
Tu me suivras partout.
Carrille
Bon ma fortune est faite Sans aller en Hollande.
L'Ombre de Don Pierre
Enfin que résous-tu, Don Juan ?
Don Juan
De mourir ainsi que j'ai vécu.
L'Ombre de Don Pierre
Un exemple pareil devrait être capable...
Don Juan
Non, dans mes sentiments je suis inébranlable, Et je verrais ici tout prêt pour mon trépas, Que, malgré tes avis, je ne changerais pas.
L'Ombre de Don Pierre
C'est assez. Cependant leur justice offensée Te donne encore le temps de changer de pensée, Et pour savoir de moi quel sera ton destin, Je t'invite à manger.
Don Juan
Où sera ce festin ?
L'Ombre de Don Pierre
Sur mon tombeau.
Don Juan
Va, va, je m'y rendrai sans faute.
Carrille
Pour moi, je ne veux point manger chez un tel hôte ; Que promettez-vous là ?
Don Juan
Vous tairez-vous, maraud !
L'Ombre de Don Pierre
Amène ce valet.
Carrille
Voilà ce qu'il me faut ! Non, s'il vous plaît, je jeûne et je n'ai point d'envie D'aller avec un fou risquer ainsi ma vie.
Don Juan
Carrille, que dis-tu d'un tel événement ?
Carrille
Que vous extravaguez à parler franchement, Car n'est-ce pas folie à nulle autre seconde De chercher des moyens d'aller en l'autre monde ? Quelle nécessité de promettre aujourd'hui De revoir cet esprit et manger avec lui ? Par un exemple affreux instruit de sa puissance, Jusque sur son tombeau défier sa vengeance, C'est bien chercher sa perte avec empressement.
Don Juan
Ma parole...
Carrille
Eh, morbleu, manquez-en hardiment, Sur cet article-là ne soyez point sévère.
Don Juan
Puisque je l'ai donnée, il y faut satisfaire.
Carrille
Songez-y mûrement ; c'est beaucoup hasarder. Ce que vous avez vu doit vous intimider, La mort de vos amis est d'un mauvais présage, Ils vivaient comme vous dans le libertinage, Craignez un même sort.
Don Juan
Ne t'inquiète pas, Suffit que je veux voir quel sera ce repas.
Acte V
Scène 1
Thomas, Don Juan, Rollin
Thomas
On enlève ma fille ; ah ! Courons après elle.
Don Juan
Hé ! que pensez-vous faire ? Allons, marchez la belle.
Thomas
Donnons, Rollin, donnons.
Rollin
Oui da, je le veux bien.
Don Juan
Comment, vous oseriez...
Rollin
Non, nous n'en ferons rien.
Thomas
Dans cette occasion, tu manques de courage ; Laisser prendre ta femme et n'oser...
Rollin
J'en enrage. Je voudrais la sauver, mais je crains pour mon dos.
Thomas
Mourons pour empêcher...
Rollin
Ne soyons pas si sots, Vous savez ce qu'en dit son valet.
Thomas
Ah ! ma fille, Quel affront aujourd'hui recevra ta famille ! Quel gendre ai-je choisi ! Mais dussé-je y périr, C'est un point résolu, je veux te secourir.
Rollin
Arrêtez ! j'aperçois le valet de ce traître. Abordons-le et sachons où peut être son maître, Et prenant des archers que j'ai vus dans ce lieu, Nous saisirons l'infâme et nous verrons beau jeu.
Scène 2
Carrille, Rollin, Thomas
Carrille
Chercherai-je longtemps sans rencontrer mon maître ? Qu'a-t-il pu devenir ? Où diable peut-il être ? Si nous ne nous sauvons, ma foi nous sommes pris, Et l'on nous donnera notre dernier logis. La prison nous est hoc, les archers sont en quête, Et, suivant l'apparence, on fait pour nous la fête.
Rollin
Traître, nous te tenons.
Carrille
Que voulez-vous de moi, Messieurs ?
Rollin
Ah, scélérat !
Carrille
Qu'est-ce donc ?
Thomas
Coquin !
Carrille
Quoi ?
Rollin
Dis-nous, mais promptement, qu'est devenu ton maître ?
Carrille
Que sais-je, moi !
Rollin
Tu sais en quels lieux il peut être. Sus, mon beau-père ! Il faut le mettre en prison, Et quand il y sera, nous en aurons raison.
Carrille
En prison !
Rollin
En prison.
Carrille
Hélas ! Qu'a fait Carrille, Messieurs ?
Thomas
Ton maître vient de m'enlever ma fille.
Rollin
Et ma femme de plus.
Carrille
Est-ce ma faute à moi ? Tout crime est personnel, et chacun est pour soi. Si mon maître a failli, faut-il que j'en pâtisse ?
Rollin
Point de raisonnements, menons-le à Justice, Nous apprendrons du moins ce qu'il est devenu, Et complice du mal...
Carrille
Quoi !
Rollin
Tu seras pendu.
Carrille
Pendu ! Messieurs, hélas ! La chose est trop cruelle. Encore si j'avais eu des faveurs de la belle, Je me consolerais dans mon fort malheureux ; Mais sans avoir rien pris, faire un saut périlleux, Ah !
Rollin
Allons.
Carrille
Hé, Messieurs !
Rollin
Quoi ! Tu fais résistance ?
Carrille
Ah, Monsieur, au secours !
Scène 3
Don Juan, Rollin, Carrille
Don Juan
Quelle est cette insolence ? Attaquer mon valet.
Rollin
Beau-père, sauvons-nous.
Carrille
Ah, ah coquins ! Ma foi, j'étais perdu sans vous, L'on allait me coffrer.
Don Juan
Et pourquoi donc, Carrille ?
Carrille
L'on me faisait garant de l'honneur d'une fille Que vous avez dit-on...là...vous m'entendez bien ?
Don Juan
Sottise.
Carrille
Bon pour vous, qui n'appréhendez rien, Mais si j'eusse été pris, certaine cabriole, M'aurait pour mon malheur fait perdre la parole, Cependant savez-vous qu'il faut partir d'ici, Que les Archers y sont.
Don Juan
J'en ai peu de souci.
Carrille
Vous devez y songer et... mais, quelqu'un s'avance.
Scène 4
Amarille, Don Juan, Carrille
Amarille
Ah, donne-moi la mort après ta violence, Perfide !
Don Juan
Que veux-tu ? Je ne te connais pas.
Carrille
Est-ce celle, Monsieur, dont l'honneur est à bas ? Pour qui l'on me voulait gîter ?
Don Juan
Oui.
Amarille
Comment, traître ! Après un tel affront, tu m'oses méconnaître ?
Don Juan
Quel affront ? Qu'ai-je fait ?
Amarille
Ah ! Peux-tu l'ignorer, Et sans honte à tes yeux puis-je le déclarer ? Ne te souvient-il plus ? Hélas !
Don Juan
Tu me fais rire.
Carrille
Il n'a point de mémoire et vous devez lui dire, Qu'est-ce qu'il vous a fait ?
Amarille
Il m'a ravi l'honneur.
Carrille
L'honneur !
Amarille
Oui.
Carrille
C'est là ce grand malheur ! Là, là, consolez-vous.
Amarille
Quoi ! Que je me console.
Carrille
Que prétendez-vous donc ?
Don Juan
Va, va, c'est une folle.
Amarille
Pousse plus loin ton crime et ne m'épargne pas, Et pour finir mes maux donne-moi le trépas.
Carrille
Pour si peu de sujet vouloir cesser de vivre ! Ce dessein, croyez-moi, n'est point du tout à suivre, Quoiqu'avec violence, il vous ait pris l'honneur, La force ne fait point de tache à la pudeur, Et votre honnêteté n'en sera point perdue. Si de votre bon gré vous vous étiez rendue, Et qu'un consentement...
Don Juan
Allons, Carrille, allons, Et ne t'amuse point à ces réflexions.
Carrille
Croyez ce que je dis.
Amarille
Ah ! Déplorable fille, Comment te présenter encore à ta famille ? L'affront que tu lui fais se peut-il réparer ? Mais après ce malheur que puis-je que pleurer ? Pleurons donc et noyons dans un torrent de larmes, La source de mes maux, ces détestables charmes, Et par des voeux ardents sollicitons les Dieux, De punir les forfaits de ce monstre odieux.
Scène 5
Carrille, Don Juan
Carrille
Votre façon de vivre à tous moments m'étonne.
Don Juan
Pourquoi s'en étonner ? Elle est douce, elle est bonne, Et qui veut comme moi se divertir ici, Sans rien examiner doit en user ainsi.
Carrille
La méthode en est belle et digne qu'on l'admire !
Don Juan
Sans doute, et l'on ne peut y trouver à redire.
Carrille
Vous comptez donc pour rien ces détestables tours Dont le sexe est par vous abusé tous les jours ? Aux unes : «Il est vrai, je vous aimai, Madame, Mais mon coeur à présent n'a plus pour vous de flamme» ; Aux autres : «De l'argent peut réparer l'honneur, Et vous pourrez trouver quelque parti meilleur.» Aux unes, sans rien dire, et suivant son caprice, Surprendre leur honneur par un lâche artifice. Aux autres : «Que veux-tu ? Je ne te connais pas, Et n'ai jamais senti d'ardeur pour tes appâts.» Ce sont là les beaux coups de votre Seigneurie ; Comment doit-on nommer tout cela, je vous prie ?
Don Juan
Un plaisir sans pareil.
Carrille
Ou plutôt le moyen, Si vous continuez, de faire un saut sur rien.
Don Juan
J'impute ce discours à ton zèle sincère, Et veux bien pour ce coup retenir ma colère : Mais sache que j'ai bien encor d'autres desseins, Où, me suivant, tu peux espérer de grands gains.
Carrille
De grands gains ! À ce prix, j'ai peine à m'en défendre. Par quels moyens encor puis-je...
Don Juan
Tu vas l'apprendre. Je veux voler.
Carrille
Plaît-il ? C'est là ce grand dessein, Serviteur à la corde, et trêve à tant de gains. Si le désir vous tient, passez-en votre envie, J'aime mieux n'avoir rien le reste de ma vie ; Comment diable, voler ! Quel damnable désir.
Don Juan
Oui, dès demain, je veux voler pour mon plaisir, Je m'en fais dans mon âme un charme inconcevable, Et dans la vie, il faut être de tout capable.
Carrille
Ah, quel homme !
Don Juan
Aussi bien dans une extrémité, C'est un remède prompt pour la nécessité. Il ne faut pas grand temps pour vider notre bourse, Mes biens étant saisis, quelle est notre ressource ? Mais allons voir notre Ombre.
Carrille
Et vous voulez aller Voir l'Ombre ?
Don Juan
On a promis de nous y régaler.
Carrille
Mais à moins que changer votre perte est certaine, L'Ombre vous a prédit...
Don Juan
C'est là ce qui te gêne, Eh bien ! quand d'y mourir je courrais le hasard, C'est faire un peu plus tôt ce qu'on ferait plus tard, Puisque c'est un tribut que la Nature impose. Le trépas en tout temps est toujours même chose, Ce passage se doit regarder sans effroi Et n'offre rien d'affreux à des gens comme moi.
Carrille
Ma foi, Monsieur, pourtant, alors qu'on envisage Qu'il faille mourir, on tremble.
Don Juan
Oui, les gens sans courage : Mais aux coeurs dégagés de la timidité, La mort n'a rien d'étrange en la nécessité. Elle n'en vient pas moins, Carrille, pour la craindre ; Ainsi sur ce départ, pourquoi donc se contraindre ? Ce terme doit s'attendre, et s'il a quelque horreur, C'est l'accroître toujours, qu'entretenir la peur. Mille fameux guerriers, en exposant leur vie, Craignent-ils aux combats de se la voir ravie ? Et si l'on y faisait tant de réflexions, Verrait-on mettre au jour cent belles actions ? Non, sans s'inquiéter, si notre destinée Dans les plus grands périls peut être terminée, Entrés dans la carrière, allons jusques au bout, Et laissant faire au sort, affrontons toujours tout.
Carrille
Pour moi, je ne veux point suivre cette maxime : La vie a des douceurs pour qui j'ai de l'estime, Quoiqu'il faille mourir, le plus tard vaut le mieux.
Don Juan
Ô le plus grand poltron qui soit dessous les cieux !
Carrille
Je ne suis pas, Monsieur, seul de cette nature. Trêve à tant de bravoure, et faisons feu qui dure.
Don Juan
Quoi ! tu ne viendrais point voir l'Ombre avecque moi ?
Carrille
Non, s'il vous plaît, Monsieur.
Don Juan
Mais j'ai besoin de toi.
Carrille
À cela près, Monsieur, je suis prêt à tout faire
Don Juan
Mais quoi, pour me servir, n'es-tu pas nécessaire ?
Carrille
Les morts vous serviront.
Don Juan
Et tu crois t'esquiver ? Tu me suivras partout, quoi qu'il puisse arriver.
Carrille
Quittez, Monsieur, quittez cette maudite envie, Cette témérité vous coûtera la vie.
Don Juan
Non, non, je l'ai promis, et je prétends le voir.
Carrille
Avez-vous de la faim ? Je n'en saurais avoir.
Don Juan
Pourquoi non ? Le repas que l'Ombre nous prépare Nous doit être à tous deux quelque chose de rare.
Carrille
Courre qui le voudra pour cette nouveauté, Car je ne vois pas lieu d'en être trop tenté. Serviteur !
Don Juan
Suis-moi donc, ou bientôt ma colère Va...
Carrille
Votre testament, quand voulez-vous le faire ? Et mes gages, Monsieur, quand pourrai-je les avoir ? Le coeur me dit qu'ils sont pour moi perdus ce soir. Où sera mon recours, si vous allez au diable ? Payez-les, sans souffrir que je sois misérable.
Don Juan
Tu sais bien où les prendre, et n'ai-je pas du bien ?
Carrille
Ah ! Quand un homme est mort, on dit qu'il n'avait rien.
Scène 6
1ère Voix, Don Juan, 2ème Voix, Carrille
1ère Voix
Don Juan !
Don Juan
Quelle voix ?
2ème Voix
Don Juan !
Don Juan
Qui m'appelle ?
Carrille
L'Ombre vient vous quérir, allez vite après elle.
1ère Voix
Don Juan ton heure s'approche, C'est moi qui t'en viens avertir, Laisse toucher d'un repentir, Ton coeur aussi dur qu'une roche. Tremble, ou la Justice des Dieux, Va te foudroyer en ces lieux.
Carrille
Avec votre esprit fort, voyez où vous en êtes. Tout ce que je vous disais n'était que des sornettes ; Vous voyez cependant quelle prédiction...
Don Juan
Rien ne m'étonne encore en cette occasion.
Carrille
On tremblerait à moins, et si vous vouliez croire...
Don Juan
Je n'en démordrai point, il y va de ma gloire ; En quoi suis-je donc tant nécessaire à ces Dieux ? Ô toi ! Qui que tu sois qui me prêche pour eux, Ne t'imagine pas que je change de vie.
2ème Voix
De tourments infinis, tu la verras suivie.
Don Juan
Autre donneur d'avis.
2ème Voix
Ah ! Don Juan, tu te perds, Pour avoir pratiqué tant de noires maximes. Nous souffrons des tourments divers, Même peine est due à tes crimes, Et ta fin doit servir d'exemple à l'Univers. ........................................
Don Juan
Sont-ce nos deux amis qui parlent de la sorte, Je les ai vus périr, Dieux !
1ère Voix
Leur puissance est forte, Les nommant tu les crois.
Don Juan
C'est façon de parler, Et pour de tels discours, je ne dois point trembler.
Carrille
Quoi ! malgré ces avis de très méchant augure, Vous allez défier l'Ombre à sa sépulture ? Fuyons plutôt, Monsieur.
Le tombeau paraît comme au troisième acte.
Don Juan
Non, non, nous y voici.
Scène Dernière
Carrille, L'Ombre de Don Pierre, Don Juan
Carrille
Ah ! Que pour mon profit ne suis-je loin d'ici !
L'Ombre de Don Pierre
Don Juan, songe à toi, tu vas cesser de vivre, Si tu ne veux tenir le chemin qu'on doit suivre.
Don Juan
Est-ce là le repas que tu veux me donner, Et par ces vaines peurs prétends-tu m'étonner ? Ne t'avais-je pas dit quelle était ma pensée ? Quoi ! de ton souvenir serait-elle effacée ? Faut-il te répéter qu'un coeur comme le mien S'affranchit des remords et ne redoute rien ?
L'Ombre de Don Pierre
Non, mais ces mêmes dieux que ta fureur offense Toujours vers les mortels penchent à la clémence. Le délai de ta perte augmentait leur bonté, Ils voulaient un remords pour tes impiétés, Et c'était pour savoir quelle était ton envie, Que jusqu'à ce moment ils t'ont laissé la vie. Voilà pour quel sujet je t'avais invité. Déclare promptement quelle est ta volonté.
Don Juan
Ombre, tu perds ton temps à des discours frivoles ; Tu crois toucher mon coeur, je ris de tes paroles, Et pour te détourner d'y prétendre plus rien, Apprends mon sentiment, mais écoute-moi bien, Car la redite ici ne m'est pas nécessaire : Je n'ai rien fait encor que je ne veuille faire, Je fus ton assassin et si l'occasion Faisait naître à ce prix ma satisfaction, Je remplirais d'horreur et de deuil ta famille, Et ferais périr tout pour jouir de ta fille. Les forfaits les plus noirs ont des charmes pour moi, Et loin que tes avis me donnent de l'effroi, Je prétends dès demain dans l'ardeur qui m'anime, Entasser mort sur mort et crime sur le crime. Oui, malgré tes avis...
L'Ombre de Don Pierre
Redoute mon pouvoir.
Don Juan
Va, va, je n'en crois rien si tu ne le fais voir.
Carrille
Taisez-vous, méchant homme, ou souffrez que je sorte.
L'Ombre de Don Pierre
Ah ! Cesse, Don Juan, la fureur qui t'emporte ! Repens-toi, repens-toi.
Don Juan
Qui, moi, me repentir ? Quand la terre sous moi fondrait pour m'engloutir, Que chaque pas serait un précipice, un gouffre, Qu'il pleuvrait sur moi de la flamme et du soufre Mon coeur ferme et constant ne pourrait s'ébranler, Et je saurais mourir plutôt que d'en parler ; Et pour te faire voir qu'on ne peut m'y résoudre Tonne quand il voudra, j'attends le coup de foudre.
On entend un coup de tonnerre qui fait abîmer Don Juan et le théâtre paraît en feu.
L'Ombre de Don Pierre
Va, méchant, expier tes crimes dans les fers Et connaître les Dieux par l'horreur des Enfers.
à genoux
Carrille
Madame l'Ombre, hélas ! faites payer mes gages ! Voilà quelle est la fin de ces grands personnages, Libertins comme lui, qui n'appréhendez rien, Après un tel exemple, hélas ! pensez-y bien.