Comédie · 1749

Le Plaisir

d’Abbé Marchadier

Représentation
≈ 26 min
Distribution
4 femmes, 2 hommes
Répliques
141
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Plaisir H 50 ≈ 8 min 5
Un Français H 35 ≈ 8 min 3
Une Italienne F 21 ≈ 4 min 1
L'Espérance F 11 ≈ 3 min 2
Une Anglaise F 14 ≈ 2 min 2
Une Enfant F 10 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Le Plaisir absentabsentabsent
Un Français absentabsentabsentabsentabsent
Une Italienne absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
L'Espérance absentabsentabsentabsentabsentabsent
Une Anglaise absentabsentabsentabsentabsentabsent
Une Enfant absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

L'Espérance

L'Espérance

Il est un Dieu, qu'on adore à tout âge, Qu'on chérit à la Ville, et qu'on fête à la Cour : Il est plus vif, plus piquant que l'Amour ; Le Plaisir est son nom : le Bonheur son ouvrage. Tout l'Univers est son séjour. Dans cette salle-ci, quelquefois il folâtre ; Il doit même en ce jour y paraître un moment : Plus d'un adorateur viendra sur ce théâtre Pour implorer ce Dieu charmant : Mais sachez le connaître : on s'y trompe aisément ; Il est un Plaisir faux, nommé par l'Imposture, Qui prend du vrai Plaisir et l'air et la figure, Cachant un noir poison sous d'aimables dehors ; Enfant de la licence et père des remords : Le vrai plaisir, le seul, Messieurs, qui peut vous plaire, Le seul aussi qu'on attend dans ces lieux, Jamais à la Pudeur n'a fait baisser les yeux ; C'est ce Plaisir décent que la Sagesse éclaire ; Ce Plaisir de l'esprit que produit le talent, Ou ce Plaisir du coeur, qui naît du sentiment. Partout où je parais j'annonce sa présence, Et je marche toujours très longtemps avant lui : Je trompe quelquefois, car je suis l'Espérance, Je souhaite, Messieurs, être vraie aujourd'hui... Mais, déjà dans ces lieux il aurait dû se rendre, Ce fripon de Plaisir se fait toujours attendre ! Le Spectateur lui-même à chaque instant Est obligé d'essuyer ses caprices ; Tandis qu'au Théâtre on l'attend, Il s'arrête dans les coulisses. Mais, je le vois.....

Scène 2

Le Plaisir, L'Espérance

Le Plaisir

Ah ! ah ! ah je ris de bon coeur !

L'Espérance

Peut-on savoir de quoi ?

Le Plaisir

Je m'en vais t'en instruire. Pour me rendre en ces lieux.... Ah ! ah...

L'Espérance

Eh bien, Seigneur ?

Le Plaisir

Oh ! Donne moi du moins le temps de rire....

L'Espérance

Vous, qui sur ce Théâtre êtes un Dieu pleureur ?...

Le Plaisir

Pleureur !

L'Espérance

Tous les jours.

Le Plaisir

Fi ! Le larmoyant m'assomme. Pleureur ! ce n'est pas moi, ce n'est que mon fantôme ; Et le Plaisir doit être un Dieu de bonne humeur.

L'Espérance

Vous l'êtes aujourd'hui.

Le Plaisir

La cause en est burlesque. Comme l'on court après un enfant tel que moi ! Que les hommes sont fous ! Par leur foule, ma foi, Je viens d'être en chemin assiégé, bloqué presque : Parmi les importuns qui retardent mes pas, J'en vois de tous les rangs, et de tous les états ; J'y vois la Prude austère et le Marquis, folâtre, J'y vois de graves Magistrats, Des Héroïnes de Théâtre, Des Coiffes, des Plumets, et jusqu'à des Rabats.

L'Espérance

Vous voici par bonheur tiré de l'embarras ; Et vous venez enfin dégager ma parole.

Le Plaisir

Votre parole ! Êtes-vous folle ?

L'Espérance

Assez souvent.

Le Plaisir

Parlez, qu'auriez-vous donc promis ?

L'Espérance

Votre présence.

Le Plaisir

Mais tant pis. Voilà qui suffit seul pour gâter un ouvrage. En croyant me servir au fond vous m'avez nui : Quand on ne m'attend point, je plais bien davantage. Le Plaisir annoncé n'est souvent que l'ennui.

L'Espérance

Ne le soyez pas aujourd'hui. Ce mot pourrait bien être un malheureux présage.

Le Plaisir

L'Espérance tremble !

L'Espérance

Mais, oui : Le plus hardi craint dans un jour de guerre. Adieu, pour rassurer le jeune auteur tremblant, Je m'en vais avec lui m'enfermer un moment ; Pour vous, charmant Plaisir, descendez au Parterre ; Vous y serez bien reçu sûrement

Scène 3

Le Plaisir, Une Enfant

Le Plaisir

Quelle enfant porte ici sa démarche incertaine ? L'instinct auprès de moi semble guider ses pas. La vieillesse me cherche et ne me trouve pas ; L'enfance me trouve sans peine. Approchez-vous, ma belle enfant, Quoi, vous m'abordez en tremblant ? Je suis donc bien terrible !

Une Enfant

Eh ! mais, je le soupçonne ; Et vous me paraissez un fripon dangereux.

Le Plaisir

Vous-même, vous serez dans un Printems ou deux, Une forte aimable friponne.

Une Enfant

Vous me trouvez donc bien ?

Le Plaisir

Comment, bien ! à ravir !

Une Enfant

Mais, qui donc êtes vous, je brûle de l'apprendre !

Le Plaisir

Je suis un Dieu, qu'on ne peut définir. L'esprit ne saurait me comprendre ; Et c'est au coeur à me sentir.

Une Enfant

Ah ! je vous sens ! vous êtes le Plaisir.

Le Plaisir

De la raison encor elle ignore l'usage ; Elle connaît déjà le sentiment ! Ah ! le Plaisir est de tout âge, Et le coeur n'est jamais Enfant.

Une Enfant

Je vous avoue ingénument, Que je vous cherchais.

Le Plaisir

Moi !

Une Enfant

Vous même. Le Plaisir est le Dieu d'une fille à talent : Vous m'aimerez un jour autant que je vous aime.

Le Plaisir

Ah ! Datez d'aujourd'hui pour mon affection.

Une Enfant

Ce n'est là qu'un à compte au moins....

Le Plaisir

Elle m'enchante !

Une Enfant

J'ai quelques droits sur vous par ma profession.

Le Plaisir

Quel est donc votre état ?

Une Enfant

D'Actrice débutante. Dans peu de temps, au Théâtre Français, Je prétends me voir applaudie. J'y jouais autrefois les enfants, dans Inès, Dans Médée, et dans Athalie. Mais je suis appelée à de plus hauts succès ; Je veux au premier jour entrer dans la carrière : J'ai déjà plusieurs bons amis, Qui me prônent d'avance, et qui m'ont bien promis De me claquer de la bonne manière.

Le Plaisir

Vous ne vous pouviez mieux adresser qu'au Plaisir. Les deux premiers devoirs d'un art comme le vôtre, Sont, l'un, de m'inspirer, l'autre, de me sentir.

Une Enfant

Répondez-moi de l'un ; je vous réponds de l'autre.

Scène 4

Un Français, Le Plaisir

Un Français

Pour le coup le voici : je n'en saurais douter ; Je le sens au transport qu'en mon âme il fait naître : Le Plaisir seul peut l'exciter. Ah ! Dieu charmant, mon idole, mon maître ! Souffrez qu'à vos genoux je vienne me jeter.

Le Plaisir

Quel étourdi ! Quel petit maître ! Qui vous a dit mon nom ?

Un Français

En vous voyant paraître ; Pouvais-je un moment hésiter ? Mon coeur n'a pu vous méconnaître ; Et l'instinct seul vous a nommé.

Le Plaisir

Le mien ne m'a rien dit, ou s'est mal exprimé ; J'ignore gui vous pouvez être.

Un Français

Votre plus zélé Sectateur, Un Français : à ce trouble extrême Qui s'est, à votre abord, emparé de mon coeur, À cette impétueuse ardeur, Vous deviez me nommer vous-même ; Le François seul sait vous sentir.

Le Plaisir

Il sent avec transport l'approche du Plaisir ; Mais ce grand feu bientôt n'est plus qu'une étincelle ; Un instant le voit naître et le voit s'assoupir. Et le Français, malgré son ardeur naturelle ; Trop prompt à s'allumer, plus prompt à s'amortir, Est fait pour désirer, et non pas pour jouir.

Un Français

Votre pinceau n'est pas fidèle ; Nous peindre ainsi, c'est....

Le Plaisir

C'est vous définir ; Et vous êtes tous faits, Messieurs, sur ce modèle.

Un Français

Oh ! Vous nous jugez tous avec trop de rigueur. Vous devez pour ce peuple avoir plus d'indulgence ; Vous le devez pour votre honneur, Entre ce peuple et vous, il n'est qu'une nuance : Sur le rapport de goûts, de sentiments, d'humeur, On pourrait y fonder un peu de ressemblance.

Le Plaisir

Monsieur, le parallèle est galant et flatteur.

Un Français

Ami de l'enjouement, père du badinage, Malin, ainsi que vous, sans fiel et sans noirceur, Le Français, toujours vrai, jamais dur, ni sauvage, Critique sans envie, et raille sans aigreur : Comme vous gai, brillant, aimable ; mais volage ; Mais inconstant, léger, et même un peu trompeur, Malgré tous ses défauts, il est toujours vainqueur. Séduire est son talent ; et plaire est son partage : Et du Dieu qu'adore son coeur, Il est une vivante image.

Le Plaisir

Permettez que j'ajoute un seul trait seulement Pour achever le parallèle. Tant qu'il est vu de loin, le Plaisir est charmant : Mais sa beauté trop peu réelle, Dès qu'on le voit de près, s'éclipse promptement ; Et ce Dieu, qui ravit dans le premier instant, Dès le second déjà ne bat plus que d'une aile ; Au troisième il devient d'une fadeur mortelle ; Le Français du Plaisir est le portrait vivant Mais du Plaisir du troisième moment.

Un Français

Ah ! C'est à bout portant ! l'épigramme est cruelle ! Convenez du moins, Dieu fripon, Que les François vous connaissent à fond ; Que du Plaisir notre France est l'école : Et qu'il n'est point de nation, De Paris à Goa, de l'un à l'autre pôle, Qui rende un culte si profond, A votre Déité frivole. Sans cesse les Jeux et les Ris, Et le folâtre essain des Amours et des Graces, Vous promene en triomphe au milieu de Paris ; On n'y peut faire un pas sans rencontrer vos traces : L'hôtel du Financier, le Palais du Seigneur, Les spectacles, les bals, nos jardins magnifiques, Sont autant de temples magiques, Par la main du Plaisir, consacrés au bonheur. Ou plutôt tout Paris n'est qu'un seul Temple immense Où vous dispensez vos faveurs : Une foule d'adorateurs Des bouts de l'Univers y vient en affluence.

Le Plaisir

Vous outrez, pour le coup ; vous chargez la peinture : C'est Paris dans son beau !

Un Français

Dans son vrai je vous jure.

Le Plaisir

Quoique Monsieur dise aujourd'hui, Ce beau Temple est souvent le Temple de l'Ennui.

Un Français

Il l'est toujours en votre absence. Pour en faire à jamais le Temple du Plaisir, Soyez moins inconstant, et venez établir Pour toujours à Paris votre aimable présence.

Il danse.

Il s'enfuit.

Le Plaisir

Mais rien n'est mieux conçu que ce petit plan-là ; Voilà tout le dessein d'un nouvel Opéra : Vous-même jugez-en : je vous en fais l'arbitre. Le Temple du Plaisir : Voilà d'abord le titre : Et ce Temple-là, c'est Paris, Où je viens pour jamais établir mon empire. L'approche du plaisir en chasse les ennuis : Il entre précédé des Amours et des Ris ; Après quelque entrechat, leur troupe se retire ; Moi-même avec eux je m'enfuis.

Un Français

Ah !

Le Plaisir

Le Français m'arrête, il se trouble, il soupire... Le Plaisir le rassure avec un doux sourire....

Un Français

Ah ! Le Français sent tout le prix...

Le Plaisir

Que faites vous ?

Un Français

C'est un jeu de théâtre ; À l'Opéra, surtout, il doit être permis ; Le nôtre, j'en suis sûr, sera des plus jolis ; Répétons-en ici quelque scène folâtre.

Le Plaisir

Si les François et moi sommes les seuls acteurs, Tous les autres peuples du monde, Que vont-ils devenir ?

Un Français

Ils seront.... Spectateurs. C'est encor beaucoup.

Le Plaisir

Oui, la grâce est sans seconde.

Scène 5

Une Anglaise, Le Plaisir, Un Français

Une Anglaise

Toutes les Anglaises, Monsieur, Vous rendent par ma voix grâce d'un tel honneur.

Le Plaisir

Vous avez trop d'appas pour être spectatrice !

Un Français

Vous n'êtes point comprise dans l'arrêt ; Le Plaisir vous excepte : et c'est son intérêt, Car vous pouvez, je crois, faire une aimable actrice ; Voulez-vous avec moi répéter....

Une Anglaise

Avec vous !

Un Français

Oui : nous jouerons ensemble une scène charmante. Pour la rendre encor plus piquante, Permettez au Plaisir d'être en tiers avec nous.

Au Plaisir.

Une Anglaise

Il y serait de trop : Du sein de l'Angleterre, Pour vous chercher j'arrive exprès : Ah ! Laissez à l'ennui le reste de la terre, Et venez vous fixer....

Un Français

Chez Messieurs les Anglais !

Une Anglaise

Vous riez ?

Un Français

Oui, je ris d'une folle entreprise. Nous enlever ce Dieu ! L'avez-vous espéré ? Ah ! Le Plaisir a toujours préféré L'aimable Seine à l'altière Tamise.

Une Anglaise

PouRriez-vous balancer entre Londres et Paris ? Les Grecs et les Romains furent vos favoris. Nous avons droit à la même tendresse ; Dans l'enceinte de nos remparts, Nous avons réunis l'Italie et la Grèce ; Et Londres ainsi que vous connaît tous les beaux Arts.

Un Français

Nous pouvons disputer ce titre à la Tamise. Le François des beaux Arts est le restaurateur ; En lui le talent trouve un père, un protecteur, Qui l'aime, l'applaudit, le loue...

Une Anglaise

Et le méprise. Ce protecteur, ce père des talents, Hait, déchire, flétrit l'auteur des vers qu'il aime : Il accueillit, caresse, embrasse les enfants ; Et poignarde le père même. Moins durs, moins injustes que vous, Nous savons estimer tout ce qui sait nous plaire ; En aimant les enfants nous révérons le père ; Tout, dès qu'il est Plaisir, devient sacré pour nous. Un grand Prince, une actrice aimable, Le peintre et le héros, sont sur le même autel : Nous ne connaissons point le préjugé cruel, Qui flétrit un art estimable. Un Anglais peut avoir des talents sans rougir ; Il peut les afficher sans crainte et sans scrupule ; Amuser le Public, veiller à son plaisir, C'est une gloire à Londres, en France un ridicule.

Le Plaisir

Le Français il est vrai veut trop être charmant, Il s'en pique trop, même à table : L'Angloise réfléchie comme un homme savant, Et le Français agit comme une femme aimable.

Un Français

Mais vous commencez un tableau, Et vous restez au milieu de l'ouvrage ? Je m'en vais le finir : je prends votre pinceau. D'une femme aimable, oui le Français est l'image ; Mais je soutiens que c'est pour les seuls agréments, Et point du tout pour le frivole ; Et jusqu'aux riens enchanteurs d'un sexe son idole, Il fait associer les solides talents. Oui, quoique vous disiez, rien n'est plus véritable : Ce Français si léger, si vain dans ses désirs, À son tour, quand il faut, sait être raisonnable ; Il ne se borne pas à savoir être aimable, Il sait penser : l'étude occupe ses loisirs : Tous les goûts, tous les arts sont pour lui des plaisirs : Si son coeur sait sentir avec délicatesse, Son esprit sait lever le bandeau de l'erreur : Et si le solide bonheur, Si la véritable sagesse, Consiste à savoir réunir Au grand art de penser, l'art heureux de jouir, Comme on l'a cru dans tous les âges, Nous sommes les heureux, nous sommes les vrais sages.

Le Plaisir

Hom ! le portrait n'est pas ressemblant tout-à-fait ; Vous avez su d'un vernis infidèle Voiler adroitement les défauts de l'objet : Mais faut-il pour si peu vous faire une querelle ? Lorsque l'on fait soi-même son portrait, Il doit être permis d'embellir le modèle.

Une Anglaise

Fut-il ressemblant trait pour trait, Il ne fixerait point sur vous la préférence : Nos talents....

Un Français

Près de lui, ne seront rien, je pense ? Madame, le burin, l'équerre, le compas, Vis-à-vis du Plaisir, qui ne les connaît pas, Ne doivent point fournir un grain dans la balance. Moi, je ne plaide point à titre de savant ; Voici mes droits : à Londres, on pense fortement ; On sent avec transport en France : Et le Plaisir n'est point un Dieu qui pense, Il est le Dieu du sentiment.

Une Anglaise

Quand on sait le sentir, on aime à le connaître : Le Français dédaignant même ce qui lui plaît, Et goûtant le plaisir, ignore ce qu'il est, Ce qui l'éteint, ou ce qui le fait naître.

Un Français

L'Anglaise le raisonne, au lieu de le sentir ; Et la réflexion égorge le Plaisir.

Le Plaisir

Mais quel objet vois-je paraître ? Quels accords ? Quel gosier brillant !

Scène 6

Un Français, Le Plaisir, Une Italienne, Une Anglaise

Elle entre et s'approche du Plaisir en fredonnant quelques mots Italiens.

Un Français

Ah ! C'est vous aborder gaiement !

Le Plaisir

Qui vous conduit, Madame, en ces lieux ?

Une Italienne

La Folie. Je viens pour vous chercher du fond de l'Italie

Le Plaisir

Par tout où vous serez, vous devez me trouver.

Une Italienne

De tous vos amateurs je suis la plus zélée, Seigneur, et pour vous le prouver, Par un projet nouveau je me suis signalée : J'ai consacré ma voix et mes talents, À vous faire des partisans ; J'enseigne du Plaisir, la science charmante : J'apprends à vous aimer, j'apprends à vous sentir : Les airs que je compose, et les vers que je chante, Sont tous des leçons de plaisir.

Un Français

Ah ! Vous devez Madame, avoir beaucoup de presse ! Moi je brûle déjà d'être votre écolier ; Et je serais ravi qu'une telle maîtresse, Daignât m'apprendre à solfier.

Une Italienne

Mon art n'est pas, Monsieur, si facile qu'on pense : Le plaisir que je chante est soumis aux égards ; Dans ses plus folâtres écarts, En badinant il sait se retenir Il respecte la bienséance : Auprès des Grâces qu'il attire ; Il les fait quelquefois sourire ; Sans les faire jamais rougir.

Un Français

Madame vous rendez le plaisir respectable !

Une Anglaise

C'est le rendre encore plus aimable.

Une Italienne

Volez de toute parts, accourez à mes sons ; Je suis en même temps, je suis décente et folle : C'est l'aimable gaieté qui dicte mes leçons ; Et la sagesse apprend à rire à mon école.

Un Français

Vous êtes faites en tout pour donner des leçons, Mais le plaisir n'est point un talent qui s'apprenne.

Le Plaisir

Pour me sentir, et m'inspirer sans peine, Savoir plaire : voilà tout ce qu'il faut savoir,

Un Français

Ou plutôt le grand Art de n'en point avoir.

Elle chante.

Une Italienne

Il est pourtant, il est un art très nécessaire Pour arriver au Plaisir sûrement ; C'est la science du moment, L'art de choisir une heure, un instant salutaire ; Dans l'Univers tout dépend de l'instant ; À la guerre, en amour, c'est l'instant qui décide ; Mais cet instant heureux s'enfuit d'un vol rapide ; Qui le laisse échapper le revoit rarement. Le ruisseau qui serpente, et le torrent qui roule, L'impétueux Borée et l'inconstant Zéphir Sont moins légers encor que le Plaisir : Il va prendre l'essor ; l'heure fuit, le temps coule : Profitez du moment où l'on peut le saisir.

Le Plaisir

Ah ! Leur coeur mieux que vous sait les en avertir !

Une Italienne

Un autre grand secret, mais que je ne révèle Qu'à mes disciples favoris, C'est l'art de réveiller les plaisirs assoupis ; De leur donner une pointe nouvelle. Fuyez, amants, fuyez le bonheur apparent D'une trop facile conquête, Le Plaisir, s'il n'a point d'obstacle qui l'arrête, S'endort sans volupté, s'éteint sans sentiment ; Accablez-le de fers, donnez lui des entraves : Les Plaisirs les plus vifs, sont les Plaisirs esclaves.

Un Français

Ce ne sont pas les miens : vive la Volupté, Que suit toujours la douce liberté.

Elle chante.

Une Italienne

Écoutez, tous les trois : voici la quintessence, Le sublime de l'art, la fleur de la science. Le Papillon léger voltige au même instant Des buissons aux jardins, des jardins sur la treille : L'Abeille quitte une rose vermeille, Pour caresser un lys naissant : Suivez leur exemple en aimant ; Volez en papillon, effleurez en abeille.

Un Français

Pour ce précepte-là, je le suis à merveille !

Le Plaisir

Allez, enseignez l'art de me bien effleurer ; En chantant le Plaisir, vous savez l'inspirer.

Une Italienne

Du Plaisir, j'ai donc le suffrage !

Le Plaisir

Je l'accorde aux talents.

Une Italienne

C'est leur plus doux partage ! Mais, si dans mes projets vous daignez m'approuver, C'est en m'accompagnant, qu'il faut me le prouver.

Un Français

En vous accompagnant ! Où ?

Une Italienne

Mais dans ma patrie ; Vous plaidez pour la France, et moi pour l'Italie.

Une Anglaise

À quel titre sur nous pensez-vous l'emporter !

Une Italienne

Je vois en vous deux rivaux redoutables : Mais le Plaisir chérit les Arts aimables. Et quel autre art pourrait le disputer À l'art que je professe, à l'aimable harmonie ? C'est des talents, c'est le plus séducteur ; Le compas, le pinceau, l'Art de la poésie, Sont les Arts de l'esprit ; elle est celui du coeur.

Le Plaisir

On ne peut mieux louer un art que j'aime !

Un Français

Mais il est peint en beau !

Le Plaisir

Mais sans être flatté.

Une Anglaise

Vous prenez sa défense avec vivacité !

Le Plaisir

Je le dois : le louer, c'est m'exalter moi-même : L'Univers tient de moi ce trésor précieux : L'Art des accords, et tous les Arts peut-être, Sans moi seraient encor inconnus sous les Cieux. C'est le Plaisir qui les fît naître : Le premier qui chanta fût un amant heureux. Les oiseaux étonnés et ravis de l'entendre De ses admirateurs, devinrent ses rivaux ; Leur bec s'ouvrît, et leur voix tendre Par des sons ignorés enchanta les échos : Par le succès devenus téméraires, Leur flexible gosier essaya des accords : Bâtit distinctement ses cadences légères..., Ils trouvèrent des sons pour peindre leurs transporte Sur leurs ailes bientôt, la touchante harmonie Vole aux deux bouts de l'univers ; Elle devient un art, on l'aime, on l'étudie ; Mais elle consacra ses airs À célébrer le Dieu dont elle reçut l'être, Et fille du Plaisir, elle le fît renaître.

Une Italienne

Vous devez donc me préférer ; L'Italie est son centre unique.

Une Anglaise

Mais la même raison doit chez nous l'attirer ; Nous y chantons votre musique.

Une Italienne

Vous la défigurez par vos sons peu flatteurs : Étrangère partout ailleurs, On ne la reconnaît qu'au sein de sa patrie.

Un Français

Mais la nôtre a des droits plus puissants sur les coeurs !

Une Italienne

La vôtre ! Elle m'endort : en France on psalmodie : En Angleterre on siffle : on chante en Italie.

Un Français

En France on psalmodie ! Ah ! Que dites-vous là ? Demain, Madame, allez à l'Opéra ; Vous entendrez quelle est nôtre harmonie : Depuis quinze ans, en France, un sublime génie La porte jusqu'aux Cieux par ses puissants efforts : C'est le Dieu de son Art ; il est pour les accords, Ce que notre Corneille est pour la poésie : Il fait voir...

Une Italienne

Arrêtez, Monsieur : C'est une exception : en lui donnant la vie, La nature a fait une erreur ; Rome ou Milan dût être sa patrie, C'est un vol que la France à fait à l'Italie.

Un Français

C'est trop laisser nos esprits en suspens : Entre nous trois, il faut que le Plaisir prononce.

Une Italienne

Pour mon triomphe, j'y consens.

Une Anglaise

Moi, j'attends tout de sa réponse ; Le Plaisir va me suivre, et je vais l'emmener En Angleterre...

Un Français

En France...

Une Italienne

En Italie...

Un Français

Aimable Dieu, vous devez couronner. Le sentiment...

Une Anglaise

La raison...

Une Italienne

La Folie...

À l'Italienne.

Le Plaisir

Je m'en vais prononcer... Madame, je vous suis À Rome...

Une Italienne

Eh bien ! L'Arrêt les pétrifie !

Le Plaisir

Vous à Londres...

Une Italienne

Comment ! Comment !

Le Plaisir

Vous à Paris...

Une Italienne

Encore !

On vend la Musique de la pièce séparément.

Le Plaisir

La Plaisir est e tous les pays. Je suis un Enchanteur aimable : Je sais me transporter partour au même instant : Mais je me cache aux yeux sous un déguisement : Partout divers, et partout agréable : Selon les lieux, selon les temps, Tout est Plaisir, et tout est peine : Je suis en mille lieux, mille objets différents ; Ici, je suis l'Amour, et là je suis la haine.... M'accommodant aux lieux, aux tems, au goût, aux moeurs, Nouveau Caméleon, quand je change de terre, Je sais me transformer, et changer de couleur, Je suis peut-être, en Angleterre, Sérieux, sombre, un peu trop refléchi : En France, moins pensé ; peut-être mieux senti : En Italie, un peu moins raisonnable, Plus gai, plus enjoué, peut-être plus aimable : Mais quelqu'habit enfin qui puisse me couvrir, Je suis par tout charmant, et toujours le Plaisir.

Divertissement

Vaudeville

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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