Scène 1
L'Espérance
L'Espérance
Il est un Dieu, qu'on adore à tout âge, Qu'on chérit à la Ville, et qu'on fête à la Cour : Il est plus vif, plus piquant que l'Amour ; Le Plaisir est son nom : le Bonheur son ouvrage. Tout l'Univers est son séjour. Dans cette salle-ci, quelquefois il folâtre ; Il doit même en ce jour y paraître un moment : Plus d'un adorateur viendra sur ce théâtre Pour implorer ce Dieu charmant : Mais sachez le connaître : on s'y trompe aisément ; Il est un Plaisir faux, nommé par l'Imposture, Qui prend du vrai Plaisir et l'air et la figure, Cachant un noir poison sous d'aimables dehors ; Enfant de la licence et père des remords : Le vrai plaisir, le seul, Messieurs, qui peut vous plaire, Le seul aussi qu'on attend dans ces lieux, Jamais à la Pudeur n'a fait baisser les yeux ; C'est ce Plaisir décent que la Sagesse éclaire ; Ce Plaisir de l'esprit que produit le talent, Ou ce Plaisir du coeur, qui naît du sentiment. Partout où je parais j'annonce sa présence, Et je marche toujours très longtemps avant lui : Je trompe quelquefois, car je suis l'Espérance, Je souhaite, Messieurs, être vraie aujourd'hui... Mais, déjà dans ces lieux il aurait dû se rendre, Ce fripon de Plaisir se fait toujours attendre ! Le Spectateur lui-même à chaque instant Est obligé d'essuyer ses caprices ; Tandis qu'au Théâtre on l'attend, Il s'arrête dans les coulisses. Mais, je le vois.....
Scène 2
Le Plaisir, L'Espérance
Le Plaisir
Ah ! ah ! ah je ris de bon coeur !
L'Espérance
Peut-on savoir de quoi ?
Le Plaisir
Je m'en vais t'en instruire. Pour me rendre en ces lieux.... Ah ! ah...
L'Espérance
Eh bien, Seigneur ?
Le Plaisir
Oh ! Donne moi du moins le temps de rire....
L'Espérance
Vous, qui sur ce Théâtre êtes un Dieu pleureur ?...
Le Plaisir
Pleureur !
L'Espérance
Tous les jours.
Le Plaisir
Fi ! Le larmoyant m'assomme. Pleureur ! ce n'est pas moi, ce n'est que mon fantôme ; Et le Plaisir doit être un Dieu de bonne humeur.
L'Espérance
Vous l'êtes aujourd'hui.
Le Plaisir
La cause en est burlesque. Comme l'on court après un enfant tel que moi ! Que les hommes sont fous ! Par leur foule, ma foi, Je viens d'être en chemin assiégé, bloqué presque : Parmi les importuns qui retardent mes pas, J'en vois de tous les rangs, et de tous les états ; J'y vois la Prude austère et le Marquis, folâtre, J'y vois de graves Magistrats, Des Héroïnes de Théâtre, Des Coiffes, des Plumets, et jusqu'à des Rabats.
L'Espérance
Vous voici par bonheur tiré de l'embarras ; Et vous venez enfin dégager ma parole.
Le Plaisir
Votre parole ! Êtes-vous folle ?
L'Espérance
Assez souvent.
Le Plaisir
Parlez, qu'auriez-vous donc promis ?
L'Espérance
Votre présence.
Le Plaisir
Mais tant pis. Voilà qui suffit seul pour gâter un ouvrage. En croyant me servir au fond vous m'avez nui : Quand on ne m'attend point, je plais bien davantage. Le Plaisir annoncé n'est souvent que l'ennui.
L'Espérance
Ne le soyez pas aujourd'hui. Ce mot pourrait bien être un malheureux présage.
Le Plaisir
L'Espérance tremble !
L'Espérance
Mais, oui : Le plus hardi craint dans un jour de guerre. Adieu, pour rassurer le jeune auteur tremblant, Je m'en vais avec lui m'enfermer un moment ; Pour vous, charmant Plaisir, descendez au Parterre ; Vous y serez bien reçu sûrement
Scène 3
Le Plaisir, Une Enfant
Le Plaisir
Quelle enfant porte ici sa démarche incertaine ? L'instinct auprès de moi semble guider ses pas. La vieillesse me cherche et ne me trouve pas ; L'enfance me trouve sans peine. Approchez-vous, ma belle enfant, Quoi, vous m'abordez en tremblant ? Je suis donc bien terrible !
Une Enfant
Eh ! mais, je le soupçonne ; Et vous me paraissez un fripon dangereux.
Le Plaisir
Vous-même, vous serez dans un Printems ou deux, Une forte aimable friponne.
Une Enfant
Vous me trouvez donc bien ?
Le Plaisir
Comment, bien ! à ravir !
Une Enfant
Mais, qui donc êtes vous, je brûle de l'apprendre !
Le Plaisir
Je suis un Dieu, qu'on ne peut définir. L'esprit ne saurait me comprendre ; Et c'est au coeur à me sentir.
Une Enfant
Ah ! je vous sens ! vous êtes le Plaisir.
Le Plaisir
De la raison encor elle ignore l'usage ; Elle connaît déjà le sentiment ! Ah ! le Plaisir est de tout âge, Et le coeur n'est jamais Enfant.
Une Enfant
Je vous avoue ingénument, Que je vous cherchais.
Le Plaisir
Moi !
Une Enfant
Vous même. Le Plaisir est le Dieu d'une fille à talent : Vous m'aimerez un jour autant que je vous aime.
Le Plaisir
Ah ! Datez d'aujourd'hui pour mon affection.
Une Enfant
Ce n'est là qu'un à compte au moins....
Le Plaisir
Elle m'enchante !
Une Enfant
J'ai quelques droits sur vous par ma profession.
Le Plaisir
Quel est donc votre état ?
Une Enfant
D'Actrice débutante. Dans peu de temps, au Théâtre Français, Je prétends me voir applaudie. J'y jouais autrefois les enfants, dans Inès, Dans Médée, et dans Athalie. Mais je suis appelée à de plus hauts succès ; Je veux au premier jour entrer dans la carrière : J'ai déjà plusieurs bons amis, Qui me prônent d'avance, et qui m'ont bien promis De me claquer de la bonne manière.
Le Plaisir
Vous ne vous pouviez mieux adresser qu'au Plaisir. Les deux premiers devoirs d'un art comme le vôtre, Sont, l'un, de m'inspirer, l'autre, de me sentir.
Une Enfant
Répondez-moi de l'un ; je vous réponds de l'autre.
Scène 4
Un Français, Le Plaisir
Un Français
Pour le coup le voici : je n'en saurais douter ; Je le sens au transport qu'en mon âme il fait naître : Le Plaisir seul peut l'exciter. Ah ! Dieu charmant, mon idole, mon maître ! Souffrez qu'à vos genoux je vienne me jeter.
Le Plaisir
Quel étourdi ! Quel petit maître ! Qui vous a dit mon nom ?
Un Français
En vous voyant paraître ; Pouvais-je un moment hésiter ? Mon coeur n'a pu vous méconnaître ; Et l'instinct seul vous a nommé.
Le Plaisir
Le mien ne m'a rien dit, ou s'est mal exprimé ; J'ignore gui vous pouvez être.
Un Français
Votre plus zélé Sectateur, Un Français : à ce trouble extrême Qui s'est, à votre abord, emparé de mon coeur, À cette impétueuse ardeur, Vous deviez me nommer vous-même ; Le François seul sait vous sentir.
Le Plaisir
Il sent avec transport l'approche du Plaisir ; Mais ce grand feu bientôt n'est plus qu'une étincelle ; Un instant le voit naître et le voit s'assoupir. Et le Français, malgré son ardeur naturelle ; Trop prompt à s'allumer, plus prompt à s'amortir, Est fait pour désirer, et non pas pour jouir.
Un Français
Votre pinceau n'est pas fidèle ; Nous peindre ainsi, c'est....
Le Plaisir
C'est vous définir ; Et vous êtes tous faits, Messieurs, sur ce modèle.
Un Français
Oh ! Vous nous jugez tous avec trop de rigueur. Vous devez pour ce peuple avoir plus d'indulgence ; Vous le devez pour votre honneur, Entre ce peuple et vous, il n'est qu'une nuance : Sur le rapport de goûts, de sentiments, d'humeur, On pourrait y fonder un peu de ressemblance.
Le Plaisir
Monsieur, le parallèle est galant et flatteur.
Un Français
Ami de l'enjouement, père du badinage, Malin, ainsi que vous, sans fiel et sans noirceur, Le Français, toujours vrai, jamais dur, ni sauvage, Critique sans envie, et raille sans aigreur : Comme vous gai, brillant, aimable ; mais volage ; Mais inconstant, léger, et même un peu trompeur, Malgré tous ses défauts, il est toujours vainqueur. Séduire est son talent ; et plaire est son partage : Et du Dieu qu'adore son coeur, Il est une vivante image.
Le Plaisir
Permettez que j'ajoute un seul trait seulement Pour achever le parallèle. Tant qu'il est vu de loin, le Plaisir est charmant : Mais sa beauté trop peu réelle, Dès qu'on le voit de près, s'éclipse promptement ; Et ce Dieu, qui ravit dans le premier instant, Dès le second déjà ne bat plus que d'une aile ; Au troisième il devient d'une fadeur mortelle ; Le Français du Plaisir est le portrait vivant Mais du Plaisir du troisième moment.
Un Français
Ah ! C'est à bout portant ! l'épigramme est cruelle ! Convenez du moins, Dieu fripon, Que les François vous connaissent à fond ; Que du Plaisir notre France est l'école : Et qu'il n'est point de nation, De Paris à Goa, de l'un à l'autre pôle, Qui rende un culte si profond, A votre Déité frivole. Sans cesse les Jeux et les Ris, Et le folâtre essain des Amours et des Graces, Vous promene en triomphe au milieu de Paris ; On n'y peut faire un pas sans rencontrer vos traces : L'hôtel du Financier, le Palais du Seigneur, Les spectacles, les bals, nos jardins magnifiques, Sont autant de temples magiques, Par la main du Plaisir, consacrés au bonheur. Ou plutôt tout Paris n'est qu'un seul Temple immense Où vous dispensez vos faveurs : Une foule d'adorateurs Des bouts de l'Univers y vient en affluence.
Le Plaisir
Vous outrez, pour le coup ; vous chargez la peinture : C'est Paris dans son beau !
Un Français
Dans son vrai je vous jure.
Le Plaisir
Quoique Monsieur dise aujourd'hui, Ce beau Temple est souvent le Temple de l'Ennui.
Un Français
Il l'est toujours en votre absence. Pour en faire à jamais le Temple du Plaisir, Soyez moins inconstant, et venez établir Pour toujours à Paris votre aimable présence.
Il danse.
Il s'enfuit.
Le Plaisir
Mais rien n'est mieux conçu que ce petit plan-là ; Voilà tout le dessein d'un nouvel Opéra : Vous-même jugez-en : je vous en fais l'arbitre. Le Temple du Plaisir : Voilà d'abord le titre : Et ce Temple-là, c'est Paris, Où je viens pour jamais établir mon empire. L'approche du plaisir en chasse les ennuis : Il entre précédé des Amours et des Ris ; Après quelque entrechat, leur troupe se retire ; Moi-même avec eux je m'enfuis.
Un Français
Ah !
Le Plaisir
Le Français m'arrête, il se trouble, il soupire... Le Plaisir le rassure avec un doux sourire....
Un Français
Ah ! Le Français sent tout le prix...
Le Plaisir
Que faites vous ?
Un Français
C'est un jeu de théâtre ; À l'Opéra, surtout, il doit être permis ; Le nôtre, j'en suis sûr, sera des plus jolis ; Répétons-en ici quelque scène folâtre.
Le Plaisir
Si les François et moi sommes les seuls acteurs, Tous les autres peuples du monde, Que vont-ils devenir ?
Un Français
Ils seront.... Spectateurs. C'est encor beaucoup.
Le Plaisir
Oui, la grâce est sans seconde.
Scène 5
Une Anglaise, Le Plaisir, Un Français
Une Anglaise
Toutes les Anglaises, Monsieur, Vous rendent par ma voix grâce d'un tel honneur.
Le Plaisir
Vous avez trop d'appas pour être spectatrice !
Un Français
Vous n'êtes point comprise dans l'arrêt ; Le Plaisir vous excepte : et c'est son intérêt, Car vous pouvez, je crois, faire une aimable actrice ; Voulez-vous avec moi répéter....
Une Anglaise
Avec vous !
Un Français
Oui : nous jouerons ensemble une scène charmante. Pour la rendre encor plus piquante, Permettez au Plaisir d'être en tiers avec nous.
Au Plaisir.
Une Anglaise
Il y serait de trop : Du sein de l'Angleterre, Pour vous chercher j'arrive exprès : Ah ! Laissez à l'ennui le reste de la terre, Et venez vous fixer....
Un Français
Chez Messieurs les Anglais !
Une Anglaise
Vous riez ?
Un Français
Oui, je ris d'une folle entreprise. Nous enlever ce Dieu ! L'avez-vous espéré ? Ah ! Le Plaisir a toujours préféré L'aimable Seine à l'altière Tamise.
Une Anglaise
PouRriez-vous balancer entre Londres et Paris ? Les Grecs et les Romains furent vos favoris. Nous avons droit à la même tendresse ; Dans l'enceinte de nos remparts, Nous avons réunis l'Italie et la Grèce ; Et Londres ainsi que vous connaît tous les beaux Arts.
Un Français
Nous pouvons disputer ce titre à la Tamise. Le François des beaux Arts est le restaurateur ; En lui le talent trouve un père, un protecteur, Qui l'aime, l'applaudit, le loue...
Une Anglaise
Et le méprise. Ce protecteur, ce père des talents, Hait, déchire, flétrit l'auteur des vers qu'il aime : Il accueillit, caresse, embrasse les enfants ; Et poignarde le père même. Moins durs, moins injustes que vous, Nous savons estimer tout ce qui sait nous plaire ; En aimant les enfants nous révérons le père ; Tout, dès qu'il est Plaisir, devient sacré pour nous. Un grand Prince, une actrice aimable, Le peintre et le héros, sont sur le même autel : Nous ne connaissons point le préjugé cruel, Qui flétrit un art estimable. Un Anglais peut avoir des talents sans rougir ; Il peut les afficher sans crainte et sans scrupule ; Amuser le Public, veiller à son plaisir, C'est une gloire à Londres, en France un ridicule.
Le Plaisir
Le Français il est vrai veut trop être charmant, Il s'en pique trop, même à table : L'Angloise réfléchie comme un homme savant, Et le Français agit comme une femme aimable.
Un Français
Mais vous commencez un tableau, Et vous restez au milieu de l'ouvrage ? Je m'en vais le finir : je prends votre pinceau. D'une femme aimable, oui le Français est l'image ; Mais je soutiens que c'est pour les seuls agréments, Et point du tout pour le frivole ; Et jusqu'aux riens enchanteurs d'un sexe son idole, Il fait associer les solides talents. Oui, quoique vous disiez, rien n'est plus véritable : Ce Français si léger, si vain dans ses désirs, À son tour, quand il faut, sait être raisonnable ; Il ne se borne pas à savoir être aimable, Il sait penser : l'étude occupe ses loisirs : Tous les goûts, tous les arts sont pour lui des plaisirs : Si son coeur sait sentir avec délicatesse, Son esprit sait lever le bandeau de l'erreur : Et si le solide bonheur, Si la véritable sagesse, Consiste à savoir réunir Au grand art de penser, l'art heureux de jouir, Comme on l'a cru dans tous les âges, Nous sommes les heureux, nous sommes les vrais sages.
Le Plaisir
Hom ! le portrait n'est pas ressemblant tout-à-fait ; Vous avez su d'un vernis infidèle Voiler adroitement les défauts de l'objet : Mais faut-il pour si peu vous faire une querelle ? Lorsque l'on fait soi-même son portrait, Il doit être permis d'embellir le modèle.
Une Anglaise
Fut-il ressemblant trait pour trait, Il ne fixerait point sur vous la préférence : Nos talents....
Un Français
Près de lui, ne seront rien, je pense ? Madame, le burin, l'équerre, le compas, Vis-à-vis du Plaisir, qui ne les connaît pas, Ne doivent point fournir un grain dans la balance. Moi, je ne plaide point à titre de savant ; Voici mes droits : à Londres, on pense fortement ; On sent avec transport en France : Et le Plaisir n'est point un Dieu qui pense, Il est le Dieu du sentiment.
Une Anglaise
Quand on sait le sentir, on aime à le connaître : Le Français dédaignant même ce qui lui plaît, Et goûtant le plaisir, ignore ce qu'il est, Ce qui l'éteint, ou ce qui le fait naître.
Un Français
L'Anglaise le raisonne, au lieu de le sentir ; Et la réflexion égorge le Plaisir.
Le Plaisir
Mais quel objet vois-je paraître ? Quels accords ? Quel gosier brillant !
Scène 6
Un Français, Le Plaisir, Une Italienne, Une Anglaise
Elle entre et s'approche du Plaisir en fredonnant quelques mots Italiens.
Un Français
Ah ! C'est vous aborder gaiement !
Le Plaisir
Qui vous conduit, Madame, en ces lieux ?
Une Italienne
La Folie. Je viens pour vous chercher du fond de l'Italie
Le Plaisir
Par tout où vous serez, vous devez me trouver.
Une Italienne
De tous vos amateurs je suis la plus zélée, Seigneur, et pour vous le prouver, Par un projet nouveau je me suis signalée : J'ai consacré ma voix et mes talents, À vous faire des partisans ; J'enseigne du Plaisir, la science charmante : J'apprends à vous aimer, j'apprends à vous sentir : Les airs que je compose, et les vers que je chante, Sont tous des leçons de plaisir.
Un Français
Ah ! Vous devez Madame, avoir beaucoup de presse ! Moi je brûle déjà d'être votre écolier ; Et je serais ravi qu'une telle maîtresse, Daignât m'apprendre à solfier.
Une Italienne
Mon art n'est pas, Monsieur, si facile qu'on pense : Le plaisir que je chante est soumis aux égards ; Dans ses plus folâtres écarts, En badinant il sait se retenir Il respecte la bienséance : Auprès des Grâces qu'il attire ; Il les fait quelquefois sourire ; Sans les faire jamais rougir.
Un Français
Madame vous rendez le plaisir respectable !
Une Anglaise
C'est le rendre encore plus aimable.
Une Italienne
Volez de toute parts, accourez à mes sons ; Je suis en même temps, je suis décente et folle : C'est l'aimable gaieté qui dicte mes leçons ; Et la sagesse apprend à rire à mon école.
Un Français
Vous êtes faites en tout pour donner des leçons, Mais le plaisir n'est point un talent qui s'apprenne.
Le Plaisir
Pour me sentir, et m'inspirer sans peine, Savoir plaire : voilà tout ce qu'il faut savoir,
Un Français
Ou plutôt le grand Art de n'en point avoir.
Elle chante.
Une Italienne
Il est pourtant, il est un art très nécessaire Pour arriver au Plaisir sûrement ; C'est la science du moment, L'art de choisir une heure, un instant salutaire ; Dans l'Univers tout dépend de l'instant ; À la guerre, en amour, c'est l'instant qui décide ; Mais cet instant heureux s'enfuit d'un vol rapide ; Qui le laisse échapper le revoit rarement. Le ruisseau qui serpente, et le torrent qui roule, L'impétueux Borée et l'inconstant Zéphir Sont moins légers encor que le Plaisir : Il va prendre l'essor ; l'heure fuit, le temps coule : Profitez du moment où l'on peut le saisir.
Le Plaisir
Ah ! Leur coeur mieux que vous sait les en avertir !
Une Italienne
Un autre grand secret, mais que je ne révèle Qu'à mes disciples favoris, C'est l'art de réveiller les plaisirs assoupis ; De leur donner une pointe nouvelle. Fuyez, amants, fuyez le bonheur apparent D'une trop facile conquête, Le Plaisir, s'il n'a point d'obstacle qui l'arrête, S'endort sans volupté, s'éteint sans sentiment ; Accablez-le de fers, donnez lui des entraves : Les Plaisirs les plus vifs, sont les Plaisirs esclaves.
Un Français
Ce ne sont pas les miens : vive la Volupté, Que suit toujours la douce liberté.
Elle chante.
Une Italienne
Écoutez, tous les trois : voici la quintessence, Le sublime de l'art, la fleur de la science. Le Papillon léger voltige au même instant Des buissons aux jardins, des jardins sur la treille : L'Abeille quitte une rose vermeille, Pour caresser un lys naissant : Suivez leur exemple en aimant ; Volez en papillon, effleurez en abeille.
Un Français
Pour ce précepte-là, je le suis à merveille !
Le Plaisir
Allez, enseignez l'art de me bien effleurer ; En chantant le Plaisir, vous savez l'inspirer.
Une Italienne
Du Plaisir, j'ai donc le suffrage !
Le Plaisir
Je l'accorde aux talents.
Une Italienne
C'est leur plus doux partage ! Mais, si dans mes projets vous daignez m'approuver, C'est en m'accompagnant, qu'il faut me le prouver.
Un Français
En vous accompagnant ! Où ?
Une Italienne
Mais dans ma patrie ; Vous plaidez pour la France, et moi pour l'Italie.
Une Anglaise
À quel titre sur nous pensez-vous l'emporter !
Une Italienne
Je vois en vous deux rivaux redoutables : Mais le Plaisir chérit les Arts aimables. Et quel autre art pourrait le disputer À l'art que je professe, à l'aimable harmonie ? C'est des talents, c'est le plus séducteur ; Le compas, le pinceau, l'Art de la poésie, Sont les Arts de l'esprit ; elle est celui du coeur.
Le Plaisir
On ne peut mieux louer un art que j'aime !
Un Français
Mais il est peint en beau !
Le Plaisir
Mais sans être flatté.
Une Anglaise
Vous prenez sa défense avec vivacité !
Le Plaisir
Je le dois : le louer, c'est m'exalter moi-même : L'Univers tient de moi ce trésor précieux : L'Art des accords, et tous les Arts peut-être, Sans moi seraient encor inconnus sous les Cieux. C'est le Plaisir qui les fît naître : Le premier qui chanta fût un amant heureux. Les oiseaux étonnés et ravis de l'entendre De ses admirateurs, devinrent ses rivaux ; Leur bec s'ouvrît, et leur voix tendre Par des sons ignorés enchanta les échos : Par le succès devenus téméraires, Leur flexible gosier essaya des accords : Bâtit distinctement ses cadences légères..., Ils trouvèrent des sons pour peindre leurs transporte Sur leurs ailes bientôt, la touchante harmonie Vole aux deux bouts de l'univers ; Elle devient un art, on l'aime, on l'étudie ; Mais elle consacra ses airs À célébrer le Dieu dont elle reçut l'être, Et fille du Plaisir, elle le fît renaître.
Une Italienne
Vous devez donc me préférer ; L'Italie est son centre unique.
Une Anglaise
Mais la même raison doit chez nous l'attirer ; Nous y chantons votre musique.
Une Italienne
Vous la défigurez par vos sons peu flatteurs : Étrangère partout ailleurs, On ne la reconnaît qu'au sein de sa patrie.
Un Français
Mais la nôtre a des droits plus puissants sur les coeurs !
Une Italienne
La vôtre ! Elle m'endort : en France on psalmodie : En Angleterre on siffle : on chante en Italie.
Un Français
En France on psalmodie ! Ah ! Que dites-vous là ? Demain, Madame, allez à l'Opéra ; Vous entendrez quelle est nôtre harmonie : Depuis quinze ans, en France, un sublime génie La porte jusqu'aux Cieux par ses puissants efforts : C'est le Dieu de son Art ; il est pour les accords, Ce que notre Corneille est pour la poésie : Il fait voir...
Une Italienne
Arrêtez, Monsieur : C'est une exception : en lui donnant la vie, La nature a fait une erreur ; Rome ou Milan dût être sa patrie, C'est un vol que la France à fait à l'Italie.
Un Français
C'est trop laisser nos esprits en suspens : Entre nous trois, il faut que le Plaisir prononce.
Une Italienne
Pour mon triomphe, j'y consens.
Une Anglaise
Moi, j'attends tout de sa réponse ; Le Plaisir va me suivre, et je vais l'emmener En Angleterre...
Un Français
En France...
Une Italienne
En Italie...
Un Français
Aimable Dieu, vous devez couronner. Le sentiment...
Une Anglaise
La raison...
Une Italienne
La Folie...
À l'Italienne.
Le Plaisir
Je m'en vais prononcer... Madame, je vous suis À Rome...
Une Italienne
Eh bien ! L'Arrêt les pétrifie !
Le Plaisir
Vous à Londres...
Une Italienne
Comment ! Comment !
Le Plaisir
Vous à Paris...
Une Italienne
Encore !
On vend la Musique de la pièce séparément.
Le Plaisir
La Plaisir est e tous les pays. Je suis un Enchanteur aimable : Je sais me transporter partour au même instant : Mais je me cache aux yeux sous un déguisement : Partout divers, et partout agréable : Selon les lieux, selon les temps, Tout est Plaisir, et tout est peine : Je suis en mille lieux, mille objets différents ; Ici, je suis l'Amour, et là je suis la haine.... M'accommodant aux lieux, aux tems, au goût, aux moeurs, Nouveau Caméleon, quand je change de terre, Je sais me transformer, et changer de couleur, Je suis peut-être, en Angleterre, Sérieux, sombre, un peu trop refléchi : En France, moins pensé ; peut-être mieux senti : En Italie, un peu moins raisonnable, Plus gai, plus enjoué, peut-être plus aimable : Mais quelqu'habit enfin qui puisse me couvrir, Je suis par tout charmant, et toujours le Plaisir.