Comédie · 1779

Le pleureur malgré lui

d’Edme Billard-Demonceau

Représentation
≈ 48 min
Distribution
2 femmes, 6 hommes
Répliques
324
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Monsieur Jovial H 146 ≈ 25 min 11
Madame Jovial F 32 ≈ 7 min 2
Héraclite H 33 ≈ 3 min 2
Madame Loge F 24 ≈ 3 min 2
Catafalcus H 24 ≈ 3 min 1
Cascaret H 28 ≈ 3 min 2
Monsieur Parterre H 14 ≈ 2 min 2
Monsieur Balcon H 23 ≈ 2 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Pleureur Malgré Lui
Monsieur Jovial
Madame Jovial absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Héraclite absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Loge absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Catafalcus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cascaret absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Parterre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Balcon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Pleureur Malgré Lui

Scène 1

Monsieur Jovial, Monsieur Parterre, Madame Loge, Monsieur Balcon

Monsieur Jovial

Rhabillons, croyez-moi, le Théâtre à l'antique, Qu'il prenne un ton moins dogmatique Las de subtiliser le subtil Marivaux, Des Rieurs plus naïfs devenons les rivaux ; Dérobons au marasme un peuple d'hypocondres, Aujourd'hui plus nombreux dans Paris que dans Londres ; Laissons Milord en scène arriver tout exprès Pour y broyer du noir, y planter des cyprès : Moi, j'entends que de fleurs mes planches soient jonchées. Mon Dialogue alerte, et mes pièces brochées : Celle-ci, par exemple, aura ses partisans, Si je dois être absous des sarcasmes plaisants : Je puis tomber de haut, mais non point jusqu'à terre, Attendu que pour moi j'aurai Monsieur Parterre.

Monsieur Parterre

Oui, Monsieur Jovial, comptez sur votre ami ; Je ne rends que pour vous mon sifflet endormi ; Mais n'enguenillez point quelque farce grotesque, Renvoyez, Don-Japhet avec la soldatesque ; Suivez L'Enfant-Prodigue, Euphémon dans Cognac, Et laissez dans Limoge un Monsieur Pourceaugnac ; Donnez-moi, vous savez, là, du comi-tragique, Chaussez, à mes souhaits, le Cothurne magique ; J'aime en la Comédie Alecton, ses flambeaux, La lampe sépulcrale et le spectre en lambeaux.

Monsieur Jovial

Pour l'honneur de Momus j'avais juré d'écrire ; Mais si vous décidez qu'il faille le proscrire, Chassons-le du Théâtre, à coups de brodequin, Dressons le catafalque au nez du Sieur Pasquin.

Monsieur Parterre

C'est ainsi que vous seul gagnerez mon suffrage, Que vous garantirez vos planches du naufrage ; Songez que le Public, cet animal changeant, Veut, pour se divertir, un spectacle affligeant : Il faudra désormais que la journée entière Vous hantiez avec moi.

Monsieur Jovial

Quelque beau cimetière ! Là, dégoûté du monde, affamé du trépas, D'avance avec les morts, quels régals n'a-t-on pas ? Qu'en dit Monsieur Balcon ? Madame, on vous néglige !

Madame Loge

Eh bien ! Concluriez-vous que l'on me désoblige, Lorsqu'on veut me prouver que les derniers avis Restent les plus présents et font les mieux suivis ?

Monsieur Jovial

Je déchiffre à-peu-près le nom des personnages Qui surprennent chez vous d'insignes patronages !

Madame Loge

Ce sont gens à la mode, et qu'elle a du fêter : Plus d'un ciseau dateur s'obstine à les sculpter.

Monsieur Jovial

Grand bien leur fasse ! À moi, ni marbres, ni statues, Que par le zéphir même on verrait abattues : Qu'un plâtre me figure et meuble un cabinet, Mon buste affrontera celui de Poinsinet. Et vous, Monsieur Balcon, quel charme vous attire ? Est-ce un Auteur célèbre, égayant la satyre, Francaleu, Baliveau, Courez-vous Patelin, Palaprat, Dufresny, Régnard et Poquelin ?

Monsieur Balcon

Je ne les connais point.

Monsieur Jovial

Iriez-vous d'ordinaire Courir l'enterrement, le sombre luminaire, Le lugubre Morphile ?

Monsieur Balcon

Avec lui j'ai soupé, J'aime à le voir plaintif, d'un crêpe enveloppé.

Monsieur Jovial

Vous fréquentez d'ailleurs la dolente Artemise ! Nous verrons vos chagrins noyés dans la Tamise !

Monsieur Balcon

J'incline en suicide.

Monsieur Jovial

Il est divertissant !

Monsieur Balcon

De la Tamise au Styx franchir le pas glissant, C'est un jeu.

Monsieur Jovial

Qui perd gagne ! Après la sépulture, On dort, couché gratis, rien pour la couverture !

Monsieur Balcon

Donnez-moi pour spectacle un amant ténébreux ; Perdez-le en la forêt sur quelque mont scabreux ; Faites qu'il soit jaloux, qu'il peine et se dépite, Que du haut d'un rocher l'amour le précipite !

Monsieur Jovial

Et son Iris témoin, retombe en pâmoison, Recouvre ses esprits pour sabler du poison !

Monsieur Balcon

L'arsenic.

Monsieur Jovial

J'ai sur moi la drogue salutaire Pour vous conduire en poste au trépas volontaire ; Et s'il ne faut ici vous rien dissimuler, Le mal qu'il vous plaira je puis l'inoculer : Je veux que ma soubrette à votre choix finisse Par le hoquet, la toux, le spleen, ou la jaunisse.

Monsieur Balcon

Vous en déciderez. L'on s'évanouira !

Monsieur Jovial

Sans secours, et fans rate, on s'épanouira !

Monsieur Balcon

Point de rire impromptu !

Monsieur Jovial

Fi donc ! Le rire ignoble N'est bon que pour Grégoire, ivre de son vignoble !

Monsieur Balcon

Des hélas, des soupirs, des cris, des hurlements !

Monsieur Jovial

Calculons : du métier voilà quatre éléments !

Monsieur Balcon

Des poignards, des fureurs.

Monsieur Jovial

Oui, sans miséricorde, J'évoque, à vos périls, les Enfers, la Discorde. Et vous, Madame Loge, il faut vous contenter ! Je vous garde un valet prompt à se lamenter, Qui tirant de sa poche un mouchoir pathétique, Beugle jusqu'à rougir son col apoplectique : On le phlébotomise, au plus vite, et Frontin Débile et moribond, vous semble calotin !

Madame Loge

II touche, il intéresse !

Monsieur Jovial

On pourrait, quoiqu'on die, Accoutumer au sang l'aimable Comédie : Qu'en pensez-vous ?

Madame Loge

Ma foi, l'Anglais à cet égard Nous donne un bel exemple, et son joueur hagard, Outrant sa passion, sa fougue Britannique, Sur la carte, ou le dé, perdrait son fils unique ! Le brelandier qu'en France adopta le tréteau, Risque, pour tout potage, argent, bijou, manteau ; Aussi dans un malheur n'attendez point qu'il forge Le gentil coutelas dont lui même il s'égorge !

Monsieur Jovial

Il lit Sénèque !

Madame Loge

Eh oui ! Mais revenons ; plaisez.

Monsieur Jovial

C'est le point difficile !

Madame Loge

À vous des plus aisés : Il suffit d'un roman, dont le héros timide Ait toujours le coeur tendre et l'oeil toujours humide ; Imaginez un Duc, au village amoureux, J'obtiens de Nanette un soupir langoureux.

Monsieur Jovial

Du corset d'étamine aussitôt dépouillée, Voilà notre Duchesse en velours habillée !

Madame Loge

Blaise, ou quelqu'autre sot, l'admire en son pourpris.

Monsieur Jovial

Le noble Gentilhomme eu devient plus épris !

Madame Loge

Dabord il l'épousait : une dame importante Veut bisser le contrat, c'est sa mère, où sa tante.

Monsieur Jovial

Grande altercation !

Madame Loge

Monseigneur triomphant Dresse un lit nuptial pour la bénigne enfant : Incidentez le fait, beaucoup de jalousie, De furieux soupçons, une épitre saisie, Un rival que Nanette aura bien mitonné, Et c'est, par quiproquo, son père époumoné.

Monsieur Jovial

Pour mettre en action si commune aventure, Faut-il à son esprit donner la tablature ?

Madame Loge

Non !

Monsieur Jovial

Mais que de la scène on usurpe l'accès, Sans être un beau rieur, on accroche un succès !

Madame Loge

Il n'est plus temps de rire, et votre Sganarelle Avec nos Beverleys peut vider sa querelle.

Monsieur Balcon

Quand le Théâtre change, il faut changer aussi !

Monsieur Parterre

Vous le dites, Monsieur, nous le pensons ainsi.

Madame Loge

Nous voilà tous d'accord, preuve que nos idées, N'en déplaise aux gloseurs, sont assez bien fondées ; Preuve qu'il faut bannir le Mercure histrion, Qui couche Jupiter au lit d'Amphitrion, Et flatter, caresser le masque élégiaque, Qui ferait de Panurge un hypocondriaque.

Monsieur Jovial

[M]adame enfin m'éclaiie, et je dois à son goût, En Cuisinier moderne, apprêter le ragoût ; Vous, Messieurs, trouvez bon que dans la solitude, Entouré de tombeaux, rongé d'inquiétude, Abîmé dans les pleurs, je songe à vous offrir Un comique, en long deuil, que vous puissiez souffrir.

Monsieur Balcon

Égorgez.

Monsieur Parterre

Enterrez.

Madame Loge

Larmoyez.

Monsieur Jovial

Belle affaire !

Monsieur Parterre

Nous reviendrons savoir ce que vous savez faire.

Scène 2

Monsieur Jovial

Monsieur Jovial

Pleurez, pleurez mes yeux, et fondez-vous en eau : Ah ! Venez, Templiers, coulez-bas mon tonneau ; J'ai du vin, du nectar ! Mais qu'il m'en reste goutte, Je la savoure et puis, voyez ce qu'il m'en coûte ! Dans le vin, la gaieté, j'éclate, et mes acteurs S'en vont communiquant leur joie aux spectateurs ! Que deviens-je ? Un Pasquin ! Gare à Monsieur Parterre ! On entend le sifflet de Paris à Nanterre. Et vous, Monsieur Balcon, vous, la fleur des Marquis, Amourachez du titre a menus frais acquis. Pourriez-vous l'heure entière, assez mal employée, Rire avec la canaille à gorge déployée ! Et vous, Madame Loge, aux Petites-Maisons Vous m'installez sans doute, et pour juste raisons ! C'est une archifolie, en nos jours lamentables, Que tenir vieux propos, tant soit peu délectables ; Et si d'un grain de sel ils sont assaisonnés, Il faudra qu'un gourmet les juge empoisonnés ! Tel qui des Romanciers fait son plus cher délice, Le Public s'écriera que j'ose avec malice Pleurer à ses dépens, et qu'à moi n'appartient D'apostropher ainsi les Drames qu'il soutient ; L'Écossaise et Freeport, d'autres, ce La Chaussée, Dont la muse oratoire en chaire est exhaussée ; Tandis qu'on va branchant nos habiles coquins, Nos Daves, qui vendraient Chremès pour deux sequins ; Tandis que ces matois... On frappe, qu'est-ce ? J'ouvre.

Scène 3

Monsieur Jovial, Héraclite

Monsieur Jovial

Qu'on entre, avec respect ! Mon logis est un Louvre.

Héraclite

Jovial, votre nom !

Monsieur Jovial

Oui, fort gai, Dieu merci : Mai sauriez-vous, Monsieur, où l'on vend du souci ? J'en aurais grand besoin pour l'oeuvre dramatique, Qu'en dépit du Crispin je rendrai chromatique : Je ménage aux Rieurs un coup inattendu, Ils verront sur ma scène un massacre étendu.

Héraclite

Fort bien, vous êtes mime ?

Monsieur Jovial

Oui, Monsieur, dont j'enrage.

Héraclite

Qu'au métier mon exemple au moins vous encourage : Je débute.

Monsieur Jovial

Et quel jour ?

Héraclite

Je viens m'en informer.

Monsieur Jovial

Le jour qu'en la semaine il vous plaira nommer : Dimanche.

Héraclite

Volontiers.

Monsieur Jovial

Joueriez-vous d'habitude Les rôles douloureux ?

Héraclite

J'en fais ma seule étude.

Monsieur Jovial

Bon, vous amolliriez, par vos cris déchirants, Le roc, le léopard, l'hydre et tous les tyrans !

Héraclite

Je vous le dis, croyez ; dans le Pathos j'excelle, Et la gaieté chez mol n'a que pâle étincelle.

Monsieur Jovial

Bon, vous n'irez donc point rire avec des Scapins, Tandis qu'il faut, chez nous, quitter leurs escarpins!

Héraclite

Moi, rire, à votre avis, le monde est-il risible ? Le vice, à vos regards, serait-il invisible, Ou bien dans fa laideur si vous l'envisagez, N'en souhaitez-vous point voir les hommes purgés ? L'orgueil nous ravala, l'intérêt nous domine ; Pour s'engraisser le monstre entretient la famine, Partout les usuriers infestent l'Univers, Qui n'est, comme un cachot, peuplé que de pervers.

Monsieur Jovial

M'en voudrait-il ?

Tirant un ample mouchoir.

Héraclite

Combien la vertu périclite ! J'en pleure avec raison. Je m'appelle Héraclite.

Monsieur Jovial

Héraclite ! Ô fortune ! Heureux événement ! C'est vous, c'est vous, Monsieur, du siècle l'ornement 1 Apprenez-moi, de grâce, à contrister la France, À laisser mon Théâtre abattu de souffrance Et que Monsieur Parterre, actif à m'applaudir, Me claque et me reclaque, au point de m'assourdir.

Héraclite

Je vous réponds de lui.

Monsieur Jovial

Serait-il vraisemblable Qu'il méconnut en vous son féal, son semblable, Son oracle, son Dieu ?

Héraclite

Tant qu'il fut baladin, Qu'il poussa Mascarille à leurrer Trufaldin Nous fûmes peu d'accord : aujourd'hui moins folâtre, C'est de moi, seulement, qu'il paraît idolâtre ; Ou s'il peut m'oublier, c'est pour mes sectateurs, Du pauvre genre humain, tristes consolateurs, Toujours lui remontrant, à l'instar d'un vrai sage, Que la gloire est un songé, et la vie un passage.

Monsieur Jovial

Vous prêchez comme un ange ! Avec votré talent Je ferais, sans Minerve, un ouvrage excellent ; Et je vois qu'à Momus Jovial infidèle, Aurait dû vous choisir pour unique modèle.

Héraclite

Je vous en garde un autre.

Monsieur Jovial

Encor plus soucieux ?

Héraclite

Jamais on n'a vu d'homme aussi noir sous les cieux : Toujours sur l'avenir promenant qa pensée, Fuyant des jeux, des bals, l'allégresse insensée, Mort avant le trépas, il vit dans les tombeaux, Appréhende l'aspect des jardins les plus beaux, Jette un sombre coup d'oeil sur les fleurs printanières Et la Parque voulut qu'il portât ses bannières.

Monsieur Jovial

Voilà mon homme ! Oh, oui ! Chacun l'estimera, Surtout nos Anglicans ! Son nom ?

Héraclite

Vous charmera.

Monsieur Jovial

Dites.

Héraclite

Catafalcus.

Monsieur Jovial

À ce nom seul j'expire : Qu'on me plaque au cercueil, à mes voeux tout conspire ! Catafalcus ! Tel gnome engourdissait soudain Le volatile esprit du plus léger mondain ! Mais parlons, s'il vous plaît : ce rare personnage, Qui plus que vous, Monsieur, répugne au badinage, Il est de vos amis !

Héraclite

Mon intime.

Héraclite s'incline.

Héraclite s'incline.

Monsieur Jovial

Écoutez, L'instinct m'appelle encor vers les joyeusetés ; Je compte infiniment sur vous pour le détruire ; Mais la riante école où j'eus coeur à m'instruire, Arnolphe et son Agnès, mes inclinations, Reviennent faire obstacle aux lamentations : Vous êtes, par état, fort propre à les contraindre, Mais de moi-même enfin, que ne dois-je pas craindre, Si dans Catafalcus je ne trouve un secours Lui renforce, à mon gré, vos larmoyants discours !

Héraclite

Vous serez satisfait, il me rejoint fur l'heure ; Nous allons, à l'écart, marchander la demeure Que tous deux, ce n'est qu'un, nous comptons habiter, Si l'endroit taciturne invite à méditer, Plus qu'à rire.

Monsieur Jovial

Étouffons tous ces ris dont MOLIÈRE Entrecoupe , au hasard, sa maxime écolière ! D'ineptes raisonneurs, en sa coulisse admis, À ses enseignements, à ses dogmes soumis, Perdent la gravité qui les caractérise Et, toujours en éveil leur grelot martyrise !

Héraclite

Croyez un Charlatan , Philosophe ancien ; C'était, je me rappelle, Horace ou Lucien.

Monsieur Jovial

L'un vaut l'autre, passons.

Héraclite

Le couple, assez futile, S'attache beaucoup plus au plaisant qu'à l'utile ; Présente, en belle humeur, la morale aux humains. Lui met la castagnette et la marotte en mains !

Monsieur Jovial

Même avec la sagesse il badine, il gambade ! Il apprête à sa guise un banquet, une aubade ! Plutarque, singulier, l'affole au bal masqué Épanche le vin grec dans son chef détraqué, Déconcerte à la fois sa démarche, son flegme, Et de la bouche d'or enivre l'apophtegme !

Héraclite

Il mêle à son air grave un bizarre enjouement, Un charme inconcevable, un étrange agrément...

Monsieur Jovial

Qui déplaît ! Et partout la rendrait haïssable !

Héraclite

La défigure au point qu'elle est méconnaissable !

Héraclìus s'incline.

Monsieur Jovial

Votre ennemi juté ; Démocrite odieux,. Eut beau la revêtir d'un éclat radieux, En faire, avec licence, un patron de peinture, La montrér en Venus, détacher sa ceinture, Elle allait, malgré lui, perdre tous ses attraits, Si vous n'eussiez ridé sa face et ses portraits ! C'est à vous, Héraclite, à vous, que je révère, Qu'il sied de l'embellir, avec un front sévère ; Et dans Catafalcus, puissai-je encor la voir Sous une image...

Héraclite

Il vient.

Monsieur Jovial

Je cours, le recevoir.

Scène 4

Monsieur Jovial, Catafalcus, Héraclite

Monsieur Jovial

Ah, Monsieur ! Agréez que dans cette embrassade, Marqué d'une amitié franche, et non de passade, J'accueille un des supports du poudreux monument, Où je compte avec vous être gîté dûment.

Catafalcus

Tout passe, et le soleil disparaîtra : les mondes Crouleront.

Monsieur Jovial

Tôt ou tard !

Catafalcus

Leurs citoyens immondes, Les uns à demi-nus, les autres surdoués, Dans le vague des airs seront évaporés. Comme un souffle !

Catafalcus

La nuit épaissira ses voiles, Et l'Astrologue aux cieux cherchera des étoiles.

Monsieur Jovial

Éclipse universelle ?

Catafalcus

À quoi tient l'univers ?

Monsieur Jovial

À des fils !

Catafalcus

La nature, et mille objets divers, Les rosiers, leurs boutons, les gentes bergerettes, Les bocages discrets, témoins des amourettes, Le rossignol, ses chants, Silvandre, ses troupeaux, Corneille et ses Romains, Turenne et ses Drapeaux....

Monsieur Jovial

Tout périrai !

Catafalcus

Le temps, divinité première, Abat d'un même coup le Louvre et la chaumière.

Monsieur Jovial

Les pâtres et les rois !

Catafalcus

Le plus fidèle ami Contre tous les assauts tint mon coeur affermi ; Ensemble nous vivions comme Oreste et Pylade, J'étais sur le grabat pour peu qu'il fut malade.

Monsieur Jovial

Aurait-il rendu l'âme ?

Catafalcus

Hélas ! J'ai vu tomber Le sépulcral Hervey je faillis succomber.

Monsieur Jovial

Pressante occasion !

Catafalcus

Dans ma douleur aiguë, Dans un beau désespoir j'avalai la ciguë ; Mais tandis qu'opérait le poison végétal Mon factotum m'amène un médecin fatal, Il rétablit chez moi l'équilibre organique.

Monsieur Jovial

Vous déviez assommer le frater galehique !

Catafalcus

La mort nous est propice, ôte à l'humanité Les maux, les passions, l'erreur, la vanité ; Et des plus érudits bornant la connaissance, Nous replonge au limon qui nous prêta naissance.

Héraclite

Eh bien ! Qu'en dites-vous ? Est-ce un homme ?

Monsieur Jovial

Étonnant !

Héraclite

Toujours près de sa fosse !

Monsieur Jovial

Et jamais ricanant !

Héraclite

Voyez comme en lui-même il se plaît à descendre !

Monsieur Jovial

Il songe que nous trois sommes poussière et cendre ! Reviendra-t-il à nous votre intime ?

Héraclite

Distrait, Il voyage, isolé dans le pays abstrait ; Mais son retour approche !

Monsieur Jovial

Il faudra qu'il arrive, À moins que de Caron il n'ait franchi la rive !

Catafalcus

Serviteur, Héraclite : en moi-même absorbé, Je croyais au cercueíl être déjà plombé : Je m'éveille et vous cherche. Eh bien ! Le domicile ?

Monsieur Jovial

À trouver, dès ce soir, sera peu difficile.

Catafalcus

II nous en faudrait un éloigné du quartier, Où les filles d'amour vaquent à leur métier.

Héraclite

Quelque morne Chartteusc où l'on puisse en silence Vaincre un désir brutal, malgré sa violence.

Catafalcus

Surmonter l'avarice et la soif des honneurs, Pour lés Socrates même appas empoisonneurs.

Héraclite

Où trouver sur la terre un bois, un habitacle, Qui ne serve aux brigands d'odieux réceptacle ?

Monsieur Jovial

Loin des Cartouchiens je possède un réduit, Palais d'où le soleil fut par sombre éconduit ; Qu'on entre dans la chambre, on frissonne, on recule, Le jour qu'on y reçoit n'est qu'un faux crépuscule : Des plus ternes couleurs les lambris vernissés Présentent, pour tableaux, deux visages plissés, Un triste Philosophe imbibé de ses larmes, Dont le flux renaissant provoque les alarmes ; Un autre solitaire, aux tombes retranché, Sur le crâne du mort tient son oeil attaché. Estimez-vous, Messieurs, que le manoir convienne, Et que la chambre, obscure en sa faveur prévienne, Je la livre à bon prix.

Héraclite

Je l'accepte

Catafalcus

Attendons.

Héraclite

Excusez, Jovial, grâces, si nous tardons.

Catafalcus

Où suis-je ? Jovial ! Quoi ! C'est l'Acteur en masque Qui double incongrument Arlequin bergamasque !

Monsieur Jovial

Non.

Catafalcus

Quoi ! C'est le pilier des Théâtres gaillards Fléaux pour la jeunesse et pour les béquillards !

Monsieur Jovial

Non.

Catafalcus

Quoi ! C'est le valet suivant la Comédie, Où le Tartuffe a su blanchir la perfidie !

Monsieur Jovial

Non ! C'est le romancier, de vapeurs consumé ; C'est l'homme qui tout vif voudrait être inhumé ; C'est le Malade enfin , non pas imaginaire, Qui pour guérir ses maux postule un luminaire, Un catafalque.

Catafalcus

Bon ! Vous voilà converti ! Vous quittez des rieurs le malheureux parti !

Monsieur Jovial

Loin de suivre ardemment la nouveauté comique, Je cours, tous les matins, l'école anatomique : Sans répugnance aucune, avec facilité, J'apprends combien la fibre a de fragilité ; J'observe, en curieux, du cerveau la structure ; Du corps en désarroi, j'assiste à l'ouverture, Et, pour les disséqueurs j'ai tant d'affection, Que j'offre mon viscère à la dissection.

Catafalcus

Je vous en félicite, et mon âme étonnée Que la vôtre, Monsieur, au scalpel, soit tournée, Vous jure amitié, foi, touchez-là, Jovial.

Monsieur Jovial

Taisez mon nom, Falot, burlesque, trivial.

Héraclite

Mais plus vous connaîtrez ses proches, sa personne Moins vous soupçonnerez qu'à rire on les façonne.

Monsieur Jovial

Ailleurs qu'en ma famille on peut chercher des gens Pour qui les quolibets soient des besoins urgents ; Qui s'endorment repus de farce, de parades, De jeux, de carnavals, de folles mascarades ! J'y renonce, et me cloître.

Héraclite

Il ira, sans mentir, Creuser en Thébaïde un trou pour s'y blottir.

Monsieur Jovial

Oui, Messieurs, la tanière est mon dernier refuge, Mon plus doux reposoir : que des cités transfuge, Que souche des forêts, j'aille, loin des humains, Faire amicalement aux ours mes baisemains !

Héraclite s'incline.

Ils sortent se tenant embrassés.

Catafalcus

Approuvez, en ce cas, que suivi d'Héraclite, Précepteur éploré du monde hétéroclite, J'aille avec doléance habiter les tombeaux.

Monsieur Jovial

Courez, courez, Messieurs, des spectacles si beaux.

Catafalcus

S'il vous plaisait, ce soir, écorner mon fromage.

Monsieur Jovial

Je soupe, à la guinguette.

Héraclite

Ah ! Monsieur, quel dommage!

Catafalcus

Vous veniez, de bon oeil, dans ma salle à manger, La momie...

Monsieur Jovial

Avec elle on pourra me ranger : Au carême prenant, donnez-moi la poularde ; Que votre factotum ait soin qu'on l'entre-larde !

Catafalcus

Nous aurons pour convive un squelette.

Monsieur Jovial

Au revoir.

Catafalcus

Songeons que la mort vient, et sachons la prévoir.

Scène 5

Monsieur Jovial

Monsieur Jovial

Encore, par accident, deux rencontres pareilles, Encor deux trépassés pendus à mes oreilles, J'ose ici garantir mon succès théâtral, Prendre avec mes égaux le verbe magistral, Démontrer que ma piété, en pleurs épidémiques, Exige, à tout le moins, vingt prix académiques, Et qu'il me faut, à moi, des bronzes, des sculpteurs, L'encens, l'apothéose , et mille adorateurs : Fort bien, mais si je veux que l'on m'exalte aux nues, Grossissons le torrent des larmes continues, Enfantons un prodige, un sujet merveilleux, Qui terrasse un critique amer ou vétilleux ; Y suis-je ? En doutez-vous ? Voyez comme on sanglote, On risque diablement d'obstruer l'épiglotte ! Pour ce, j'ai des moyens. Ho-là, hé, Cascaret.

Scène 6

Monsieur Jovial, Cascaret

Monsieur Jovial

Divorce, une minute, avec le cabaret.

Cascaret

Je ne bois qu'à ma soif.

Monsieur Jovial

Quittons les railleries ; Des lieux, par trop suspects, tu fais tes galeries; Mais brisons là dessus. Il te faut prestement M'apporter un habit couleur d'enterrement, Je figure au convoi du Pantagruéliste.

Cascaret

Lui ! défunt ! Ah !

Monsieur Jovial

Je tiens le fait d'un nouvelliste Plus sûr qu'un prognostic. Allons, pars donc, lourdaud, Vite y tu restes là, planté comme un badaud.

Cascaret

Moi ! Je suis de Falaise, issu de la basoche ; J'ai quelque sens commun épars dans ma caboche.

Monsieur Jovial

Un crêpe à mon castor, très-long crêpe, entends-tu ?

Cascaret

Un autre, pour le deuil, aurait moins de vertu !

Monsieur Jovial

Oui, mon cher, tu me plais, tu préviens mon idée : Trouve-moi Frétillon, ma servante affidée.

Cascaret

Fille alerte !

Monsieur Jovial

Et demande un juste-au-corps de veuf, Des pleureuses, surtout.

Cascaret

Le drap plus vieux que neuf ; La gueuserie attriste.

Monsieur Jovial

En effet, ton costume Pourra de mes chagrins accroître l'amertume.

Cascaret

Vous prenez donc plaisir à vous désespérer !

Monsieur Jovial

Pars, te dis-je, ou bientôt j'en prends à t'atterrer.

Cascaret

Dussiez-vous d'un revers m'étendre sur la planche, Déboîter ma rotule, ou disloquer ma hanche, Je ne comprendrai point qu'aux désolations Vous n'entremêliez pas les dissipations.

Monsieur Jovial

Dieu m'en préserve ! Il faut que la douleur m'accable.

Cascaret

Vous le voulez, Monsieur, tenez-y par un câble.

Monsieur Jovial

Las du monde insipide, il faut qu'à chaque instant Je n'éprouve qu'ennui, que dégoût révoltant, Que mon humeur fâcheuse, aigre, mélancolique, Tourne en bile ma lymphe et tout mon hydraulique.

Cascaret

Aubaine à Diafoirus.

Monsieur Jovial

Que mon coeur ulcéré Soit, comme avec l'étau, par des spasmes serré, Que de moi-même enfui l'Anglicisme s'empare, Que j'abhorre mon être et que je m'en sépare.

Cascaret

À votre aise, employez le fer, le pistolet, Coulez le plomb fondu dans votre cervelet, Ou si vous l'aimez mieux, empestez la pilule, Empêchez qu'ici bas votre engeance pullule : J'oubliais la rivière, où par amusement, Vous pouvez, eu belle eau, vous noyer proprement, À moins qu'en la fureur dont l'accès vous emporte, Vous n'alliez, haut et court, vous pendre à votre porte ! J'ai d'autres soins, je veille à vous bien décorer Du fatal guenillon qu'il vous faut arborer.

Scène 7

Monsieur Jovial

Monsieur Jovial

Si j'enterrais ma femme ! Oh, oui ! La catastrophe M'entrave à son caveau, du mien fort limitrophe, Et je demeure en proie aux méditations Qui peuvent m'affranchir des jubilations ! C'en est fait : tu péris, ma chère et digne épouse, Toi, qui ne fus jamais criarde ni jalouse ; Toi, qui toujours fidèle à mes déloyautés, Idolâtrais l'époux félon à tes beautés ; Toi, qui dans mon veuvage, à mes yeux survivante, M'étouffe de plaisir, de douleur, d'épouvante : Hélas ! J'ai tout perdu !... Bon, voici les tourments, Les hélas, les soupirs, les cris, les hurlements : Que ma salle en frémisse et que le ceintre en croule ! Qu'au milieu des plâtras l'un sur l'autre se roule, Et sous les madriers que moi-même englouti J'en sorte, sein et sauf, comme latte aplati !... Mais tandis que j'englobe, avec grand tintamarre, Le camail, le plumet, la jupe et la simarre, Cascaret côte à côte avec ma Frétillon, N'insulterait-il pas son chaste cotillon ?

Scène 8

Cascaret, Monsieur Jovial

Cascaret

Monsieur, j'ai peu tardé, voici tout l'équipage.

Cascaret l'habille en pleureuse, et le coiffe d'un feutre à long crêpe.

Monsieur Jovial

Endossons-le, et bien vite, allons, sers-moi de page,

Cascaret

À mon regret.

Monsieur Jovial

D'où vient ?

Cascaret

Vous savez !

Monsieur Jovial

Tel habit Te semble donc pour moi d'un sinistre acabit !

Cascaret

Si j'en étais porteur, chamarré de tristesse, Tenez, j'aurais demain Lachésis pour hôtesse.

Monsieur Jovial

Poltron !

Cascaret

En disconviens-je ? Ai-je un coeur de héros ? Voit-on mon effigie, en marbre de Paros, Reluire au piédestal ?

Monsieur Jovial

Au gibet, en planchette, On pourra bien la voir !

Cascaret

Si l'or ne la rachète ! J'ai du comptant, Monsieur!

Monsieur Jovial

Grâce à plus d'un méchef !

Montrant sa bague.

Cascaret

J'ai l'escarboucle au doigt, Les parfums sur le chef, Le brocard au pourpoint, au côté la flamberge, Les draps blancs chez Catin, le Bourgogne à l'auberge, La bisque sur ma table, un parasite au bout, Derrière et devant moi les échansons debout, Les fluteurs sur l'estrade, un groupé symphoniste Que je vous donne ici pour sublime harmoniste.

Monsieur Jovial

Congédions l'orchestre. Ajuste mon collet, Il me gêne.

Cascaret

Admirez votre attirail follet !

Monsieur Jovial

Ta railles !

Cascaret

Se peut-il ?

Monsieur Jovial

Voudrais-tu qu'en paillettes, L'omoplate ennoblie avec des aiguillettes, J'allasse à des convois, paré comme un Seigneur ?

Cascaret

Oui.

Monsieur Jovial

Lâche mes cheveux.

Cascaret

Qu'en dira le baigneur ?

Monsieur Jovial

Obéis.

Il l'empoche.

Cascaret

Aux cordons la bourse est accrochée, Mais un tour de poignet, je rassure empochée.

Monsieur Jovial

Tu m'arraches les crins ! Ahi.

Cascaret

J'y vais doucement.

Monsieur Jovial

Comme un Palefrenier qui peigne sa jument.

Cascaret

Aussi pourquoi vouloir m'astreindre à tel office, Sans privilège aucun, et sans nul bénéfice ?

Monsieur Jovial

Choisis dans mes haras trois pégases nerveux.

Cascaret

À leur intention j'allonge vos cheveux : Les voilà jusqu'à terre ; ils outrent la coutume ! Et vous poussez trop loin le funèbre costume.

Monsieur Jovial

Dépêche.

Cascaret

Patience.

Monsieur Jovial

As-tu fini ?

Cascaret

D'abord : Vous cherchez votre fosse, et je vous laisse au bord.

Scène 9

Monsieur Jovial

Il tombe mollement dans un fauteuil.

Il fait, à la manière des Comédiens trois profondes révérences, l'une du côté du Roi, l'autre du coté de la Reine, la troisième au Parterre.

Monsieur Jovial

Ah ! Moitié de ma vie, idole de mon âme, Tu n'est donc plus ! Quel coup ! Je sens que je me pâme, Mon coeur débilité... Bon, je m'évanouis : Quels battements de mains ! Quels fracas inouïs ! L'auteur, l'auteur !... Et toi, compagne de ma couche, Pour crier un bravo, tu n'ouvres plus la bouche ! Tu quittes l'air infect, l'égout parisien, Pour les sentiers fleuris du val Élyséen ! [S]on ombre bocagère élague quelque arbuste Que la castration doit rendre plus robuste ! [L]'auteur, l'auteur ! Tu vas sous le vivace ormeau, Parmi les flageolets, t'asseoir avec Rameau, [A]ttirer par tes chants les cygnes, les Virgiles, Affleurer le gazon par tes danses agiles ! [L]'auteur, l'auteur! Messieurs, il est chez lui reclus, Il traîne en sa cellule un pied demi-perclus, Comme il a pressenti que selon votre usage Vous pourriez ordonner qu'il montrât son visage, N'ayez aucun regret, s'il échappe à vos yeux, Le comique, en long deuil, n'a point l'air trop joyeux, Dans sa propre maison, de pleurards obsédée, On n'entend que des cris, sa femme est décédée.

Scène 10

Madame Jovial, Monsieur Jovial

Madame Jovial

Comptez sur Jovial.

Monsieur Jovial

Oh ! C'est elle !

Madame Jovial

Au festin Mon homme assistera chez l'ami Fagotin : Point de façon, surtout, entre gens de revue, Il suffit que la cave en tokay soit pourvue.

Monsieur Jovial

Hélas !

Madame Jovial

Que de langueur ! Pourquoi tant soupirer ? Te voilà défaillant, blême, prêt d'expirer ! Des crêpes ! Quel défunt nous laisse un héritage ? Quel bien, à mon insu, nous échoit en partage ? Est-ce un riche terroir ? Remplis-tu nos celliers ? Nous faudra-t-il gager nombre de sommeliers ? Les vins sont-ils brûlants du feu qui réconforte ?

Monsieur Jovial

Hélas ! Tu ne fais point ! Ma pauvre femme est morte.

Madame Jovial

Rêves-tu ?

Monsieur Jovial

Samedi, tous deux, en liberté, Nous soupâmes ; pour tiers nous eûmes la gaieté, Nul docteur, nul bavard, point de métaphysique, La mousse du champagne animait la musique ; Tu me rossignolais l'Opéra par fragment. Un frisson te survient, j'éprouve un tremblement ; J'appelle, on reste coi ; je prie, on s'humanise ; Accourez donc, je meurs, voilà qu'elle agonise ! Colique d'estomac, lourde indigestion, Le ventre boursouflé par la réplétion : Ces pâtes d'abricots, friande nourriture, N'apprêtaient, à mon dam, que sa déconfiture ! Vous riez ! Eh ! Morbleu ! Croyez-vous que son mal Ne soit pas d'une force à tuer l'animal ? Oui, oui, c'est une crise, un trouble, des symptômes Qui vous écraseraient ainsi que des atomes ; Vite, apportez des eaux, de[s] sels, des Médecins! Tandis qu'on galopait ces siestes assassins, Ton oeil faiblit, ton pouls manque, tu m'es ravie, Et j'ai perdu mes soins à rappeler ta vie.

Le Suborneur, Comédie en cinq Actes et en vers, je l'imprime incessamment.

Madame Jovial

Te moques-tu de moi ? Perds-tu sens et raison ? Avec quel tavernier as-tu fait liaison ? Ivre, ou fou, si quelqu'un, les miens, ta parentelle, Tes amis te voyaient dans ta douleur mortelle, Eux-mêmes, les premiers, t'enverraient me pleurer Dans la loge, où longtemps, on t'a vu demeurer ! Souviens-toi du beau jour où ta langue enhardie Piqua des Roscius, la race abâtardie ! Leur ligue, concertée au chevet de Marton, Conduisit, poings liés, ta muse à Charenton ! Tu le méritais bien ! Tu voulais sur la scène Ôter sa belle écorce au Suborneur obscène, Tandis qu'à son service il fallait t'engager, Devenir, en public, son galant messager !

Monsieur Jovial

Hélas !

Madame Jovial

Plus de complainte, ou je cours de pied ferme Supplier qu'en lieu sûr derechef on t'enferme. J'aime un extravagant, mais gai, récréatif ; Qui tient à son narré l'auditoire attentif, Broche l'épithalame aux noces des fillettes, Trinque et va de Pomard épuiser les feuillettes : Pour toi, fou sérieux, léthargique, glacé ; Toi, parmi les vivants, te voilà déplacé !

Monsieur Jovial

Hélas ! Viens, Héraclite, et que mes yeux périssent Si mes pleurs suspendus dans leurs canaux tarissent !

Madame Jovial

Héraclite ! Où peut-il hanter cet égrillard Qui jette autour de nous le vaporeux brouillard ? Voudrais-tu m'enseigner quelle est la coterie Où ce Monsieur s'annonce avec plaisanterie, Déride un Sénateur, désarme un officier, Discipline un abbé, dégraisse un financier ? Parle donc, Jovial.... Ta parole est coupée ! Que fais-tu d'Héraclite ? Un joujou, ta poupée ! Dis, réponds... Il délire ! Il ne m'écoute pas !

Monsieur Jovial

Et toi, Catafalcus, apôtre du trépas, Précipite mes jours, creuse ma sépulture, Et que des vers, à jeun, mon corps soit la pâture !

Madame Jovial

Catafalcus, où diantre a t-il pu rencontrer L'homme qui veut qu'en terre on s'acharne à rentrer ? Oh ! Pareils fossoyeurs, nourris des funérailles, S'en viendraient d'ossements tapisser nos murailles, Et le fantôme Young, ici même apparu, Timbra mon cher époux, de requiems féru ! Dis-moi donc, mon amour, reconnais ta femelle, Regarde ! En quel sépulcre en verrais-tu comme elle ? Sèche tes pleurs.

Monsieur Jovial

Le dois-je ? Ah !

Madame Jovial

Tu me fais pitié !

Monsieur Jovial

Quel veuf peut sans regret enterrer sa moitié ?

Madame Jovial

Tu la vois, tu l'entends, tâte, je suis vivante, Je suis avec respect ta très humble servante ; J'étayai ton castel, j'ornai ton vêtement, Je conviai ta meule à moudre ton froment ; C'est moi qu'avec raison tu choisis pour compagne, Je t'escorte à la ville, en Cour, à la campagne ; C'est mot qui par ton aide, engendrai, sans effort, Cinq ou six marmousets qui te ressemblent fort.

Monsieur Jovial

Qu'on me laisse !

À part.

Elle se retire et le guette.

Madame Jovial

À loisir, dans la mélancolie Enfoncez-vous, Monsieur. Épions sa folie.

Monsieur Jovial

Voyez les jeux du sort ! Moi, qui dès le berceau Maniai dextrement le comique pinceau ; Moi, qui fus appelé, je ne sais par quel astre, Pour être du théâtre un solide pilastre ; Moi, cet original ! L'on me force à gémir ! Je gémis ; dans les pleurs je cherche à m'affermir : Héraclite survient, Catafalcus ensuite ; Moi, leur singe apprentif, je grimace à leur suite, Le chagrin me gagnait, ma femme a tout gâté : Que je m'égaye un peu, net, mon drame est raté, Ma banquette déserte ! Ou si le monde afflue, S'il avance en tumulte, et qu'en preste il reflue...

Madame Jovial

Il me jouait, le drôle, et jouera, je le vois, Nos lugubres Français qu'il mène à mon convoi.

Monsieur Jovial

Si ma toile baissée étale pour devise... Veut-on se réjouir, céans, qu'on se ravise ! Pour m'y rendre fameux j'en bannis les hochets.

Madame Jovial

II va sur l'Acheron glisser des ricochets.

Monsieur Jovial

Si ma scène imprévue offre à mon assemblée La charmante Atropos, d'un linceul affublée...

Madame Jovial

Je frémis du spectacle ! Il plaira néanmoins ! IL aura, j'en réponds, nos quakers pour témoins.

Monsieur Jovial

Si j'accouche d'une oeuvre où mes Aristophanes Plongent le fer tragique en leurs flancs diaphanes, Ils criaillent, je braille, on rit, je reste mort.

Madame Jovial

Catafalcus l'emporte et le Rieur a tort.

Monsieur Jovial

Tu m'épiais !

Madame Jovial

Ah, ah ! Toute chaude on m'enterre !

Monsieur Jovial

Rentre dans ton caveau, j'attends Monsieur Parterre, Il ne te connaît point ! Il faut nous divertir À lamenter ta perte ; y veux-tu consentir ?

Madame Jovial

Volontiers : moquons-nous des Romans qu'il accueille, Et du choix malheureux des pièces qu'il recueille.

Monsieur Jovial

Tu sais son crime énorme !

Madame Jovial

II étrangla les ris.

Monsieur Jovial

Avec le noeud coulant que serra tout Paris.

Madame Jovial

Je sais que le pendard a saisi l'occurrence, Pour exterminer Plaute et juguler Térence !

Monsieur Jovial

Tandis qu'il complimente, un froid dialogueur S'enroue à lui prôner son actrice en langueur, Et me soutient, à moi, que Nanine, ou Cénie, Sont les derniers efforts du comique génie !

Madame Jovial

Pour voir là du MOLIÈRE, il faut être aveuglé ! Mais l'ouvrage est-il plat, mal conçu, mal réglé, Le Dave y met du sien ; le vieux renard finasse, Accrédite un auteur, embryon du Parnasse ! Dans les doctes papiers le nabot agrandi, Au fauteuil des Quarante arrive tout brandi, Et des Contemporains les neuf Muses prisées, N'ont des siècles futurs que nargués et risées.

Monsieur Jovial

Comment ! Ces Vaugelas dont l'oeil grammatical Découvre dans le Cid un vice radical, Ces Bourgeois d'Hélicon, glosent la Melpomène, Qui trèfle son laurier pour en coiffer Chìmène, Et de Monsieur Parterre, en butte au correctif, Il faudra consacrer l'arrêt définitif !

Madame Jovial

Je récuse le juge, et ma fin qui s'approche Va lui coûter des pleurs, fut-il plus dur que roche ! II s'en faut ! Le bonhomme, aussi mou qu'un chiffon, Cède aux piteux bémols d'un Opéra bouffon, Et sa voix monotone assoupit la Romance, Que l'écho, fatigué, répète et recommence. Quel triste chansonnier !

Tous deux tirent le mouchoir.

Monsieur Jovial

II vient, paix, le voilà ! Courage, larmoyons.

Scène Dernière

Monsieur Jovial, Monsieur Parterre, Madame Loge, Monsieur Balcon, Madame Jovial

Montrant son coeur.

Monsieur Jovial

Quel coup me frappe là !

Monsieur Parterre

Je vous retrouve en deuil !

Monsieur Jovial

Pour les uns déplorable ! Oh l'a vu, bien souvent, pour d'autres favorable.

Madame Loge

À peine en nos foyers, où l'on grelotte ici, Avons-nous pu phraser un discours raccourci...

Monsieur Balcon

Et dans cet intervalle arrive une nouvelle....

Madame Jovial

À casser contre un mur la plus forte cervelle ! Figurez-vous la femme en sa pleine vigueur, Affrontant les hivers, la bise et sa rigueur, C'était ma jovial, allaigre, sémillante. L'image de santé, la jeunesse brillante : J'aurais mis sur sa tête un lingot du Pérou ! Elle était mal au point d'abbattre un loup-garou, Toutefois gracieuse, aussi douce qu'hermine : La friponne en avait la finesse et la mine.

Monsieur Jovial

Quel démon put flétrir les roses, la fraîcheur, L'éclat qui de son teint relevaient la blancheur ? Quel Artiste éminent, peintre de la nature, N'échouerait à vous rendre au vif sa miniature ?

Montrant son bracelet, que considèrent les Acteurs et que baise et rebaise Jovial.

Madame Jovial

La voici : Peu fidèle, en proie au vermillon ; Mais... c'est-là... c'est bien là... son oeil d'émerillon ! Sans Lapidaire aucun, sens nulles girandoles, La Dame eut éclipsé [les] Chinoises idoles I Et la voilà perdue au fabuleux séjour Dont, par un trait jaloux, la nuit chassa le jour ! La pauvre créature, agréable, follette, Le miroir devant elle, expire à sa toilette.

Madame Loge

Encor si dans son lit elle eut trouvé sa fin !

Madame Jovial

Je m'en consolerais !

Madame Loge

Je le crois, mais enfin, Que l'on souffre à mourir en robe à preétintaille !

Madame Jovial

Avec le busque habile à raffiner la taille !

Monsieur Jovial

Quel Négromatien espéra vainement, Conjurer par son art, tourner l'événement, Et subjuguer le sort dont l'arbitraire empire Voulut de tous les maux me réserver le pire ? Je suis veuf : l'apos[t]ème enleva cet objet Qui sera de mes pleurs un éternel sujet ; J'en verse à flots, Messieurs, et je m'en félicite, Ma femme, en falbalas, vogue sur le Cocyte : Sa mort, toujours vivante en mes esprits troublés, Les retient, à plaisir, sous la tombe accablés.

Monsieur Parterre

N'en sortez point, songez que plus on nous afflige, Moins on craint les lardons, châtiments que j'inflige À l'insensible époux qui perdrait sa moitié, Sans lui faire un adieu surchargé d'amitié.

Monsieur Balcon

Oh ! Monsieur Jovial n'aura plus d'autre envie Que de sacrifier les restes de sa vie...

Madame Loge

Pour rejoindre sa dame en beaux accoutrement Qu'elle a quitté si jeune...

Madame Jovial

Et pour quels ornements !

Monsieur Jovial

Moi, vivre, et je la perds ! qu'on m'effile une épée !

Madame Jovial

Vous détruire !

Monsieur Jovial

Qu'au Styx la rouillarde trempée M'arrache à mes douleurs, m'immole à ma Philis, Dont la faux désastreuse a pu trancher les lys, La voilà... Qu'on me dise... Où ?

Madame Jovial

Chez toi.

Ils s'en fait une de sa tabatière.

Monsieur Jovial

Je l'ignore ; Mais que l'urne, Enfermant sa cendre que j'honore, M'excite à conserver le mortel souvenir D'une épouse qui part...

Madame Jovial

Pour ne plus revenir !

Monsieur Jovial

Rapprochons-là de moi, quoique fort reculée ; Oui, j'annonce aux Français la pièce intitulée, Le Veuf inconsolable.

Monsieur Parterre

Oh ! Je vous garantis Que contre un tel chef-d'oeuvre il n'est point de partis, De cabales, sans frein, que votre acteur n'écrase !

Monsieur Jovial

Monsieur...

Il tire de dessous sa veste, et pose sur la tête de Jovial le cyprès dont il se défend.

Monsieur Parterre

D'yeux qu'il ne mouille, et d'âmes qu'il n'embrase ! Sur vos dignes tréteaux, je ne reviens exprès Que pour vous couronner du comique cyprès.

Madame Loge

Et moi, je vous ménage une heureuse élégie, Dont le vers gémissant fait votre apologie.

Monsieur Jovial

Madame...

Madame Loge

Oh plaint ce veuf, éperdu, désolé, Que l'on verra plutôt défunt que consolé. À vous, Monsieur Balcon.

Monsieur Balcon

Pour moi, Madame Loge, J'ai toujours réussi dans le funèbre éloge, J'en garde à Jovial un qui n'est point menteur.

Monsieur Jovial

Monsieur.

Monsieur Balcon

Point doucereux, et d'autant plus flatteur.

Jovial s'humilie.

Madame Loge

Que pour vous, mon Thespis, en casaque drapée, La médaille en bel or au bon coin soit frappée !

Jovial s'humilie.

Monsieur Balcon

Qu'exempte d'alliage, aucun temps ne la fouille, Qu'elle échappe aux affronts que lui ferait la rouille !

Monsieur Parterre

Le ciseau vous réclame, un Pigal se réveille Pour montrer sous vos traits la huitième merveille, Aux yeux du monde entier vous produire en granit, Et porter votre nom du Nadir au Zénith.

Monsieur Jovial

Triomphez, écrivains, dont la plume émoussée, Fut par un vent contraire au théâtre poussée : Du savoir et du goût, en Gaule anéantis, Naquirent les succès dont vous fûtes nantis ; Qu'ils rongent l'envieux ! Qu'ils s'accroissent encore ! Que Midas Oreillard, comme lui, vous décore,; Qu'il vous donne la palme, à vous, plats romanciers, Les bourreaux de Momus, des ris les justiciers !

Madame Jovial

Éclate, mon époux, ta splendeur m'environne : Pleuvent sur toi les vers, l'éloge et la couronne, Et si ce n'est assez pour te rendre immortel, Opérons un miracle, il te vaudra l'autel : Que ton chef blanchissant tout-à-coup refleurisse, Et s'il se peut, l'ami, qu'à ton âge il meurisse !

Monsieur Jovial

Tu vois que mon travail, à moi-même suspect, Usurpe un médaillon, des honneurs et du respect ! Tu vois bien qu'en granit aux places l'on m'installe Pour avoir renfrogné la sombre Capitale ! Ma somme... Qu'en dis-tu ?

Monsieur Parterre

Sa femme ! Il nous bernait !

Le jetant, par mégarde, dans le Parterre.

Monsieur Jovial

Tandis que de sa main Monsieur me couronnait. Allez, cyprès maudit, Allez au cimetière, Servir à nos Youngs de béguin, de têtière : Pour moi, loin des Anglais, je marche panaché Des pampres, que PIRON du cep a détaché.

Monsieur Parterre

Le farceur !

Madame Loge

L'impudent !

Monsieur Balcon

Le maroufle !

Monsieur Parterre

Débute : À plat sur ton parquet ma clique te culbute.

Madame Loge

Présente à mon courroux tes Gilles contournés, Je leur jette aussitôt mon éventail au nez.

Monsieur Balcon

Sollicite un appui pour tes pièces véreuses, J'envoie à Nicolet ton crêpe et tes pleureuses.

Madame Loge

Ose arrondir la fraise au col de ton Crispin, Ma cassolette ira masquer le Turlupin.

Monsieur Balcon

Tremble pour ta séquelle ! Oui, j'incague, à ta barbe Toinette, Argan, Purgon, sa toque et sa rhubarbe.

Madame Loge

Je livre à nos rimeurs, les plus fastidieux, L'Olympe où Métromane, habite avec lés Dieux.

Monsieur Balcon

Gémis sur mes exploits, je cours, armé d'un ceste, Étendre Célimène aux pieds du fauve Alceste, Et de tous les humains le frondeur abjuré, Sent de mon gantelet le poids démesuré.

Monsieur Jovial

Frappez d'un coup de foudre Elmire, Orgon, Dorine Complétez la victoire, et qu'on la tambourine.

Monsieur Balcon

Vous me raillez, je pense !

Monsieur Jovial

Innocemment !

Monsieur Balcon

D'un ton [Qui] semble sur vos reins appeler le bâton !

Monsieur Jovial

[Halte]-là ; Jovial, valet de comédie, Pourrait changer, Monsieur, la scène en Tragédie I

Il tire un long sifflet, siffle à outrance, et sort avec Loge et Balcon.

Monsieur Parterre

C'est un double maraud, suivant le Trivelin, Palaprat, Dufresny, Regnard et Poquelin ; C'est un drôle avoué du rieur Démocrite : Sortons, que sa mémoire en ces lieux soit proscrite !

Monsieur Jovial

Nargue à Monsieur Parterre, il siffle, il applaudit...

Madame Jovial

Il ne sait ce qu'il fait, car il se contredit.

Monsieur Jovial

Il suffit, une fois, montrer sa turpitude.

Madame Jovial

Pour lui tu sanglotais, n'en prends point l'habitude.

AU PARTERRE.

Monsieur Jovial

Allons, ma toute belle, allons rire au festin Qu'assaisonne en bons mots notre amé Fagotin, Et d'un Catafalcus fuyons l'itinéraire Qui nous mène, avant terme, au dortoir funéraire. Refoulons la vendange avec mon Rabelais, Réintégrons Thalie en son joyeux Palais. Monsieur, quelque pitié, grâce, si l'on vous joue, Je vous applique ici le soufflet sur ma joue ! Ma pièce est misérable ! et mes chétifs acteurs Seront jusqu'à la mort vos zélés.... détracteurs.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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