Acte I
Scène 1
Damon, Constance
Damon
Ah ! Constance, est-ce à vous à prendre ma défense, Et celle de l'hymen, vous ?...
Constance
Ce doute m'offense ; Vous me connaissez peu, si vous me soupçonnez De penser autrement.
À part.
Damon
Madame, pardonnez... Épouse vertueuse autant qu'infortunée !
Constance
Si je fais quelques voeux, c'est pour votre hyménée : Damon, soyez-en sûr ; croyez qu'il m'est bien doux De servir un ami si cher à mon époux.
Damon
C'est l'étroite amitié dont votre époux m'honore, Qui me perd dans l'esprit de celle que j'adore.
Constance
Quoi ! Votre liaison ?...
Damon
M'expose à son courroux. Tout le monde n'est pas aussi juste que vous.
Constance
Je ne reconnais point Sophie à ce caprice ; Vous m'étonnez. D'où vient cette extrême injustice ? Elle ne vous hait point.
Damon
Inutile bonheur ! Peut-être elle me rend justice au fond du coeur, Mais j'y vois encor plus de frayeurs et d'alarmes. Elle outrage à la fois mon amour et ses charmes. On se trompe, en jugeant trop généralement. Elle croit que l'hymen est un engagement, Dont son sexe est toujours l'innocente victime : Tel est son sentiment, qu'elle croit légitime. Je ne sais quel exemple, ou plutôt quelle erreur, Autorise encor plus son injuste terreur. Vous ferai-je un aveu, peut-être inexcusable ? Elle vous trouve à plaindre, et m'en rend responsable. Enfin, elle me croit complice d'un époux...
Constance
Monsieur, elle se trompe, et nous offense tous.
Damon
Aux chagrins les plus grands elle vous croit en proie.
Constance
Damon, il n'en est rien.
Damon
Vous voulez qu'on vous croie.
Constance
Brisons là, je vous prie. Avant notre départ, Sophie à mes conseils aura peut-être égard ; Fiez-vous-en à moi.
Damon
C'est en vous que j'espère ; Vous savez que son sort dépend de votre père.
Constance
J'attends Argant ; je vais hâter votre bonheur.
Damon
Je suis confus...
Constance
Allez, je me fais un honneur De la faire changer d'idée et de langage. Surtout, que mon époux ignore cet outrage.
Damon
Quelle épouse peut rendre un époux plus heureux ? Que Durval devrait bien y borner tous ses voeux !
Scène 2
Constance
Constance
Faut-il que mon époux ne fasse aucun usage Des conseils d'un ami si fidèle et si sage ? Me verrai-je toujours dans l'embarras cruel D'affecter un bonheur qui n'a rien de réel ?... Oui, je dois m'imposer cette loi rigoureuse ; Le devoir d'une épouse est de paraître heureuse. L'éclat ne servirait encor qu'à me trahir ; D'un ingrat qui m'est cher, je me ferais haïr : Du moins, n'ajoutons pas ce supplice à ma peine ; Son inconstance est moins affreuse que sa haine.
Scène 3
Constance, Argant
Constance
Vous m'avez ordonné de vous attendre ici, Sans quoi je vous aurais prévenu.
Argant
Me voici.
Constance
Vous paraissez ému !
Argant
Je suis même en colère. Je sors de chez Sophie ; elle tient de sa mère. L'entretien que je viens d'avoir à soutenir, Me fait prévoir celui que vous m'allez tenir ; Je vais de point en point y répondre d'avance.
Constance
Quoi ! Vous savez ?...
Argant
Ma fille, un peu de complaisance ; Que je parle d'abord à mon tour.
Constance
J'obéis.
Argant
Durval est à peu près ce que je fus jadis ; Ce temps n'est pas si loin, que je ne m'en souvienne : Ma jeunesse fut vive encor plus que la sienne. On me maria donc, et me voilà rangé, Si bien qu'on me trouva totalement changé : Et véritablement une union si belle, Si ma femme eût voulu, devait être éternelle. Bien du temps se passa, mais beaucoup, presque un an, Sans que rien de ma part troublât notre roman ; Mais auprès d'une femme on a beau se contraindre : Bon ! Naturellement le sexe aime à se plaindre. Or, comme enfin l'amour se change en amitié... C'est justement de quoi se fâcha ma moitié. Elle ne savait pas, ni vous non plus, madame, Que sans amour on peut très bien aimer sa femme Elle crut perdre au change ; elle dissimula, Peut-être près d'un mois, après cet effort-là, Il survint entre nous un terrible grabuge ; Madame se plaignit, et mon père en fut juge. Le bonhomme autrefois fut dans le même cas. Mon fils a tort, dit-il, je ne l'excuse pas. Puisqu'il ne veut pas prendre un autre train de vie, Je vois bien qu'il faudra que je me remarie... Je répondrais de même, et j'irais en avant.
Constance
Quand on croit deviner, on se trompe souvent.
Argant
La contradiction me ravit et m'enchante... Eh ! Bien, madame, soit ; vous êtes très contente... Oui... très heureuse... très...
Constance
Monsieur, en doutez-vous ?
Argant
Et vous dites par-tout du bien de votre époux...
Constance
Puis-je faire autrement ?
Argant
Et que le mariage N'est pas toujours un triste et cruel esclavage...
Constance
Je l'imagine.
Argant
Et que... J'enrage de bon coeur... Mais, de grâce, achevez de me tirer d'erreur ; Ma nièce est votre amie, et je lui sers de père.
Constance
Elle mérite bien de nous être aussi chère.
Argant
Oui ; mais on a pris soin de lui gâter l'esprit. Damon et votre époux en sont dans un dépit... Qui peut donc avoir mis dans son coeur trop crédule Cet effroi mal fondé, ce dégoût ridicule, Cette aversion folle, et ces airs de mépris Qu'elle a pour l'hyménée ? Où les a-t-elle pris ? À son âge on n'a point de chimères pareilles À celles dont elle a fatigué mes oreilles. Au contraire, une Agnès se fait illusion, Et savoure à longs traits la douce impression Que son coeur enchanté reçoit de la nature ; Elle ne voit l'hymen que sous une figure, Qui, loin de l'effrayer, irrite ses désirs ; Et ce portrait est fait par la main des plaisirs. Mais toutefois Sophie en est intimidée. Madame, si ma nièce en prend une autre idée, C'est l'effet des sujets de chagrin et d'ennui Que vous lui débitez contre votre mari.
Haut.
Constance
Mon malheur ne m'épargne aucune circonstance. Apprenez donc, monsieur, la façon dont je pense, Et vous persisterez après, si vous l'osez, Dans l'accusation que vous me supposez. Je n'ai qu'à me louer d'un heureux hyménée ; Je ne méritais pas d'être si fortunée : Mais enfin, si mon sort cessait d'être aussi doux, Si j'avais à pleurer le coeur de mon époux, Je cacherais ma honte, en me rendant justice, Et je me garderais d'augmenter mon supplice. Un éclat indiscret ne fait qu'aliéner Un coeur que la douceur aurait pu ramener. Si quelque occasion peut mieux faire connaître, Et sentir de quel prix une épouse peut être, Si quelque épreuve sert à le mieux découvrir, C'est lorsqu'elle est à plaindre, et qu'elle sait souffrir. Voilà mes sentiments, tirez la conséquence.
Argant
On n'agit pas toujours aussi bien que l'on pense : Un beau raisonnement ne détruit pas un fait. Enfin, si vous voulez me convaincre en effet, Concourez avec moi pour marier ma nièce ; Ôtez-lui de l'esprit ce travers qui me blesse ; Et que bientôt Damon...
Constance
C'est justement de quoi J'avais à vous parler.
Argant
Il me convient, à moi.
Constance
Je n'imagine pas qu'il déplaise à Sophie.
Argant
Ma nièce l'aimerait ?
Constance
Du moins je m'en défie. Oui, je crois qu'en secret elle y prend intérêt.
Argant
Pourquoi refuse-t-elle un homme qui lui plaît ?
Constance
Ce n'est point un refus ; c'est de l'incertitude. On ne s'engage point sans quelque inquiétude. En cela j'aurais tort de la désapprouver : Peut-être auparavant elle veut s'éprouver ; Peut-être qu'elle cherche, autant qu'il est possible, À s'assurer du coeur qu'elle a rendu sensible.
Sophie paraît.
Argant
Voilà bien des façons qui ne servent à rien. Bon. La voici, je vais commencer l'entretien.
Scène 4
Argant, Sophie, Constance
Argant
Ma nièce, comment donc entendez-vous la chose ?
Sophie
Vous a-t-on dit vrai ?
Argant
Mais, ma foi, je le suppose.
Sophie
Après ce que madame a dû vous confier, Votre dessein n'est plus de me sacrifier.
Argant
Moi, te sacrifier ! Quand je veux au contraire Te donner pour époux quelqu'un qui t'a su plaire ; Damon ?
Sophie
Qui vous a fait ces confidences-là ?
Argant
Hé ! C'est apparemment madame que voilà, Qui t'approuve, et qui croit qu'une fille à ton âge Doit commencer d'abord par un bon mariage.
Sophie
Oui, s'il en était un.
Argant
Parbleu, c'est pour ton bien, Pour te faire jouir d'un sort pareil au sien.
En montrant Constance.
Sophie
Quoi ! Vous me souhaitez un semblable partage ! Madame est donc heureuse ?
Argant
On ne peut davantage.
Sophie
Est-ce elle qui le dit ?
Constance
Je dois en convenir.
Sophie
Voilà des nouveautés qu'on ne peut prévenir. Ma crainte cependant n'est pas moins légitime. Je veux bien pour Damon avoir un peu d'estime, Plus que je n'en avoue, et que je ne m'en crois : Peut-être, si mon sexe abusé tant de fois, Pouvait espérer d'être heureux en mariage, Je choisirais Damon... l'exemple me rend sage : Madame, j'ai des yeux, et je vois assez clair. Je remarque aujourd'hui qu'il n'est plus du bon air D'aimer une compagne à qui l'on s'associe. Cet usage n'est plus que chez la bourgeoisie : Mais ailleurs on a fait de l'amour conjugal Un parfait ridicule, un travers sans égal. Un époux à présent n'ose plus le paraître ; On lui reprocherait tout ce qu'il voudrait être. Il faut qu'il sacrifie au préjugé cruel Les plaisirs d'un amour permis et mutuel. En vain il est épris d'une épouse qui l'aime ; La mode le subjugue en dépit de lui-même ; Et le réduit bientôt à la nécessité De passer de la honte à l'infidélité.
Argant
Où peut-elle avoir pris une idée aussi creuse ?
Sophie
Sur tout ce que je vois.
Argant
Elle se dit heureuse.
Sophie
Constance ! Heureuse, elle.
Constance
Oui, Madame, je le suis.
Sophie
Non, vous ne l'êtes pas.
Constance
Madame, je vous dis... Avec tant de douceur, de charmes et de grâces, Deviez-vous éprouver de pareilles disgrâces ? Elle a dit mon secret ; je vais dire le sien.
Argant
Qui croire des deux ?
Sophie
Moi.
Argant
Je n'y connais plus rien.
Constance
Me suis-je jamais plainte ?
Sophie
En rien, et je vous blâme.
Constance
M'avez-vous jamais vue ?...
Sophie
Oui, malgré vous, Madame, J'ai vu... j'ai reconnu les traces de vos pleurs ; Au fond de votre coeur j'ai surpris vos douleurs. Mais que dis-je ? J'y vois, malgré sa violence, Le désespoir réduit à garder le silence.
Il sort.
Argant
L'une se dit heureuse, et l'autre la dément : Celle-ci ne veut pas épouser son amant. Constance... mais qui diable y pourrait rien comprendre ? En attendant, je sais le parti qu'il faut prendre. Vous m'avez entendu, madame, heureuse ou non. Quant à vous, je m'en vais remercier Damon... Mesdames, à votre aise ; il ne faut point se rendre : Ferme, continuez à ne vous pas entendre.
Scène 5
Constance, Sophie
Constance
Qu'avez-vous fait ?
Sophie
Damon n'osera s'en aller.
Constance
Ah ! Sophie, on croira que je vous fais parler. Une épouse plaintive est encor moins aimable ; Je le disais.
Sophie
En quoi suis-je donc si coupable ? Oui, ma chère Constance, il est vrai, je n'ai pu Me contraindre. Quel tort fais-je à votre vertu ? Vous êtes à vous-même un peu trop rigoureuse ; Tant de délicatesse est fausse ou dangereuse. Quoi ! Parce qu'un perfide aura le nom d'époux, Il pourra me porter les plus sensibles coups, Violer tous les jours le serment qui nous lie, M'ôter impunément le bonheur de ma vie, Sans qu'il me soit permis de réclamer des droits Qui devraient être égaux !... mais ils ont fait les lois. Il faut que je ménage un cruel qui me brave ! Sa femme est sa compagne, et non pas son esclave. Je vais dire encor plus : tant de tranquillité Peut vous faire accuser d'insensibilité.
Constance
M'en soupçonneriez-vous ?
Sophie
Non, je vous rends justice ; Je sais que vous souffrez le plus cruel supplice ; Mais vous autorisez un injuste soupçon. On peut interpréter d'une étrange façon, Tous vos soins de paraître heureuse en apparence ; On les peut imputer à votre indifférence, Au dépit, au mépris, à la haine, au dégoût, Que nous donne un ingrat, quand il nous pousse à bout.
Constance
Ah ! Sophie, épargnez du moins votre victime.
Sophie
On peut aller plus loin.
Constance
Non, mon époux m'estime.
Sophie
Vous vous contentez là d'un bien faible retour ; L'estime d'un époux doit être de l'amour : Oui, ce sentiment-là renferme tous les autres. Quoi ! Les hommes ont-ils d'autres droits que les nôtres ? Se contenteraient-ils de n'être qu'estimés ? Tout perfides qu'ils sont, ils veulent être aimés. Quant à moi, je suis née et trop tendre, et trop vive, Pour oser m'exposer à ce qui vous arrive : J'aimerais trop Damon ; j'en ferais un ingrat, Et j'en mourrais, après le plus terrible éclat.
Constance
Sur le coeur de Damon prenez plus d'assurance.
Sophie
Non, la fidélité n'est pas en leur puissance.
Constance
Comptez sur son amour et sur sa probité.
Sophie
Sur les mêmes garants n'aviez-vous pas compté ? Que sont-ils devenus ? Qu'est-ce qui vous en reste ? Ce n'était qu'une embûche et qu'un piège funeste, Couverts de quelques fleurs qui ne durent qu'un jour. L'hymen n'acquitte plus les dettes de l'amour.
Scène 6
Florine, Constance, Sophie
Florine
Madame, je vous cherche. On vient...
Constance
Que me veut-elle ?
Florine
Souffrez que je respire.
Constance
Eh ! Bien, quelle nouvelle ?
Florine
Tenez, j'en suis encor dans un enchantement !... Venez, vous trouverez dans votre appartement.
Constance
Mon époux ?
Florine
Votre époux !... Lui !... La demande est bonne ! Est-ce jamais par-là que son chemin s'adonne ? Il est vrai que ceci serait assez nouveau, Vous logez l'un et l'autre aux deux bouts du château.
Constance
Florine, sachez mieux respecter votre maître.
Florine
Je me tais... mais...
Sophie
Sachons ce que ce pourrait être.
Florine
Vous ne devinez pas ?... C'est votre habit.
Constance
Comment ?
Florine
Que l'on vient d'apporter, Madame ; il est charmant.
Constance
Cette fille extravague.
Florine
Écoutez-moi, de grâce ; Ou plutôt, venez voir : c'est un habit de chasse ; Mais d'un air, mais d'un goût : venez vous habiller. Sous cet ajustement que vous allez briller ! Vous allez ajouter conquête sur conquête. Mais quelle vision lui passe par la tête ? D'où me vient cet habit ?
Florine
Je ne sais point cela.
Constance
Je n'ai point commandé cet habillement-là.
Florine
Ah ! Ah ! Mais ceci passe un peu la raillerie. Quoi ! Madame, serait-ce une galanterie ?
Constance
Une galanterie, et qui s'adresse à moi !
Florine
À qui voulez-vous donc qu'on ait fait cet envoi ?
Constance
Mais n'est-ce point à vous que ce présent s'adresse ? Damon, de qui votre oncle approuve la tendresse...
Sophie
Oui, j'aimerais assez qu'il prît ces libertés.
Constance
Dois-je être plus en bute à des témérités ?... Mais voici mon époux : dans cette conjoncture, Dois-je lui confier cette étrange aventure ?
Scène 7
Durval, Constance, Sophie, Florine
Haut.
Durval
Voyons un peu l'effet qu'ont produit mes présents. Madame éclate enfin en regrets offensants.
Constance
Durval, vous m'étonnez.
Durval
On vient de me l'apprendre ; Cet éclat, je l'avoue, a lieu de me surprendre : Je ne l'aurais pas cru, malgré tous mes soupçons ; Vous m'avez procuré d'assez belles leçons, Qui ne sortiront pas si-tôt de ma mémoire.
Constance
Je l'avais bien prévu... Monsieur, pouvez-vous croire... Hélas ! C'est un excès où je n'ai point de part... Mais à mon désaveu vous n'avez point d'égard. Vous allez me haïr... ah ! Cruelle Sophie !
À Durval.
Sophie
J'en suis la cause ; il faut que je la justifie. Je n'imaginais pas qu'on eût la cruauté De joindre l'injustice à l'infidélité.
Durval
Ce temps n'est plus.
Sophie
Ingrat.
Constance
Épargnez...
Florine
Point de grâce. Ah ! Si pour un moment j'étais en votre place.
Sophie
Sur quel droit pouvez-vous ici vous retrancher ? Vous voulez empêcher un coeur de s'épancher ; Quand vous le remplissez de fiel et d'amertume, Au plus grand des malheurs il faut qu'il s'accoutume, Et qu'il expire enfin sans pousser un soupir.
Constance
Vous me perdez, madame.
Durval
Il faut lui découvrir...
Sophie
Prenez-vous-en à moi, c'est moi qui me suis plainte.
Durval
Vous ?
Sophie
Oui, je souffrais trop de la voir si contrainte ; Je n'ai pu la laisser dans un si triste état, Sans faire, en dépit d'elle, un nécessaire éclat : J'ai vengé sa vertu.
Durval
Madame est bonne amie.
Sophie
De grâce, épargnez-nous cette froide ironie.
Florine
Quand même vous seriez encor mieux son époux, C'est que vous devriez filer un peu plus doux, Et baiser tous les pas par où madame passe ; Mais vous n'en ferez rien.
Constance
Florine, je vous chasse ; Sortez.
Florine
Moi ?
À Florine.
Durval
Révoquez un arrêt si cruel ; Cette fille vous aime, il est bien naturel. Viens, cet avis mérite une autre récompense ; Tiens, prends...
Florine
Je n'ai pas cru vous induire en dépense.
Durval
Madame, faites grâce à ses vivacités.
Durval la lui donne.
Florine
Ah ! Puisque vous payez si bien vos vérités, Une autre fois j'aurai le reste de la bourse.
Sophie
La plaisanterie est d'une grande ressource.
Durval
C'est assez... Savez-vous l'étiquette du jour ? Car il faut amuser ceux qui vous font leur cour.
Florine
Oui ! C'est bien là de quoi madame s'embarrasse !
En la regardant.
Durval
Vous avez aujourd'hui le plaisir de la chasse, Grande musique ensuite, et bal toute la nuit. Ne déconcertez point le plaisir qui vous suit, Madame, on partira lorsque vous serez prête... Vous avez un habit convenable à la fête...
Constance
Monsieur...
Constance se trouble, et paraît interdite.
Durval
Le rendez-vous est au milieu du bois ; De-là vous pourrez être au lancer, aux abois, Avec cette calèche et ce double attelage, Dont vous avez refait enfin votre équipage. Votre écuyer laissait dépérir votre train ; Même il vous manque encor quelques chevaux de main... Madame, ce discours semble vous interdire ! À ces dépenses-là je ne vois rien à dire : Dépensez hardiment, et vous aurez raison.
Florine
Cet époux a pourtant quelque chose de bon.
Constance
Ce que vous m'apprenez a lieu de me surprendre... Il m'est bien douloureux d'avoir à vous apprendre Le trop juste sujet de ma confusion. Que je suis malheureuse !
Durval
À quelle occasion ?
Constance
Ah ! Je n'aurais jamais prévu, lorsque j'y pense, Que l'on pût avec moi prendre tant de licence.
Durval
Vous parlez de licence ! En quoi donc, s'il vous plaît ?
Constance
J'ignore absolument... je ne sais ce que c'est... En un mot...
Durval
Achevez... mais qui vous en empêche ?
Constance
Cet habit... ces chevaux, avec cette calèche...
Durval
Eh ! Bien ?
Constance
S'ils sont chez moi...
Durval
C'est une vérité. Quelqu'un aura sans doute eu la témérité... Mais c'est assez, je crois que vous devez m'entendre.
Durval
Oui, madame, il n'est pas difficile à comprendre Que ce sont des présents qui vous ont été faits.
Constance
J'ignore à qui je dois ces indignes bienfaits.
Durval
Et vous ne daignez pas chercher à le connaître ?...
Florine
J'aurais déjà tout fait sauter par la fenêtre.
Durval
Mais sur qui vos soupçons pourraient-ils s'arrêter ?
Constance
Je laisse dans l'oubli ce qui doit y rester.
Durval
Se peut-il que je sois si loin de sa pensée ?
Constance
Je voudrais ignorer que je suis offensée.
Haut.
Il sort.
Durval
N'importe, donnons-lui de violents soupçons. Madame, cependant j'ai de fortes raisons Pour oser vous presser, et même avec instance, D'éclaircir ce mystère... il nous est d'importance, Plus que je n'ose dire... et que vous ne croyez ; Je vous en saurai gré, si vous me l'octroyez. Voyez, examinez... découvrez... je vous prie, Qui peut avoir risqué cette galanterie... De plus... présents ou non... madame... vous pouvez... Oui, vous m'obligerez, si vous vous en servez.
Scène 8
Sophie, Florine, Constance
Sophie
Eh ! Bien, que dites-vous de cette complaisance ?
Florine
Cet époux dans la vie apporte assez d'aisance.
Constance
N'est-ce point mon époux qui m'a fait ces présents ?
Florine
Des époux ne font pas des tours aussi plaisants ; Pour qui les prenez-vous ? Ne croyez point, madame, Qu'un mari soit jamais prodigue envers sa femme ; Il lui donne à regret, toujours moins qu'il ne faut, Et lui fait tout valoir cent fois plus qu'il ne vaut. Mais nous avons ici Damis avec Clitandre, Galants déterminés, prêts à tout entreprendre ; Je crois qu'on en pourrait accuser ces messieurs.
Sophie
As-tu quelque soupçon ?
Florine
J'en ai même plusieurs.
Sophie
Je ne puis rien comprendre à cette indifférence. Se peut-il qu'un époux ait tant de tolérance ?
À Sophie.
Constance
Eh ! N'empoisonnez pas encore mes douleurs. Hélas ! Je sens assez le poids de mes malheurs : Daignez au moins cacher ma nouvelle disgrâce. Je vais me renfermer... Allez, suivez la chasse.
Sophie
Je ne vous quitte point.
Elle sort.
Constance
Vous prenez trop de part À l'état où je suis... laissez-moi, par égard. Profitez du plaisir que l'on offre à vos charmes, Je n'ai plus que celui de répandre des larmes.
Sophie
Quel état ! Et l'on veut que je prenne un époux ? Qu'on ne m'en parle plus ; ils se ressemblent tous.
Acte II
Scène 1
Durval, Damon
Durval
Notre cerf n'a pas fait assez de résistance.
Damon
Il est vrai : mais entrons un moment chez Constance.
Durval
Mon équipage est bon : j'imagine qu'ailleurs Il serait malaisé d'en trouver de meilleurs.
Damon
Constance en devait être ; elle n'est point venue.
Durval
Je devine à peu près ce qui l'a retenue.
Damon
Entrons chez elle... allons ; c'est une attention Dont elle vous aura de l'obligation.
Durval
Oui ; mais je ne vais guère en visite chez elle. On y peut envoyer.
Damon
Quelle excuse cruelle ! Du sort de ton épouse adoucis la rigueur ; L'esprit doit réparer les caprices du coeur. C'est trop d'y joindre encore un mépris manifeste ; Souvent les procédés font excuser le reste.
Il soupire.
Durval
Je crois tous nos chasseurs dans son appartement... Pour nous entretenir, choisissons ce moment. Cher ami, qu'envers toi je me trouve coupable ! Je t'ai fait un secret dont la charge m'accable ; Je t'ai craint ; j'ai prévu tes conseils, des discours, Que ma faible raison me rappelle toujours. Quand j'ai voulu parler, la honte m'a fait taire ; Et je crains qu'entre nous l'amitié ne s'altère.
Damon
Durval, j'ai des défauts, et même des plus grands ; Mais je n'ai pas celui d'être de ces tyrans Qui font de leurs amis de malheureux esclaves ; Leur pénible amitié n'est que fers et qu'entraves ; Toujours jaloux, et prêts à se formaliser, Il leur faut des sujets qu'ils puissent maîtriser. Mais la vraie amitié n'est point impérieuse ; C'est une liaison libre et délicieuse, Dont le coeur et l'esprit, la raison et le temps, Ont ensemble formé les noeuds toujours charmants ; Et sa chaîne, au besoin, plus souple et plus liante, Doit prêter de concert, sans qu'on la violente. Voilà ce qu'avec vous jusqu'ici j'ai trouvé, Et qu'avec moi, je crois, vous avez éprouvé.
Durval
Eh ! Bien, sois donc enfin le seul dépositaire D'un secret dont je vais t'avouer le mystère ; Que du fond de mon coeur, il passe au fond du tien ; Qu'il y reste caché, comme il l'est dans le mien. Mes inclinations, ami, sont bien changées ; Mes infidélités vont être bien vengées... J'aime... hélas ! Que ce terme exprime faiblement Un feu... qui n'est pourtant qu'un renouvellement, Qu'un retour de tendresse imprévue, inouïe, Mais qui va décider du reste de ma vie !
Damon
Quoi ! Ton volage coeur se livrera toujours À des feux étrangers, à de folles amours ! Ces ardeurs autrefois si pures et si tendres, Ne pourront-elles plus renaître de leurs cendres ? Tu perds tous les plaisirs que tu cherches ailleurs ; L'inconstance est souvent un des plus grands malheurs.
Durval
Apprends quel est l'objet qui cause mon supplice.
Damon
Non ; je suis ton ami, mais non pas ton complice.
Durval
Ne m'abandonne pas dans mes plus grands besoins ; Permets-moi d'achever : je compte sur tes soins.
Damon
Je ne veux point entrer dans cette confidence.
Durval
Je puis t'en informer sans aucune imprudence. Cet objet si charmant dont je reprends les lois, Mais que je crois aimer pour la première fois ; Cette femme adorable à qui je rends les armes, Qui du moins à mes yeux a repris tant de charmes... C'est la mienne.
Damon
Constance !
Durval
Elle-même.
Damon
Ah ! Durval, À mon ravissement rien ne peut être égal... N'est-ce point un dépit, un goût faible et volage, Un accès peu durable, un retour de passage ?
Durval
Tu le crains, et Constance en pourra craindre autant. Qu'il est triste d'avoir été trop inconstant !... Le véritable amour se prouve de lui-même. Déjà, pour l'assurer de ma tendresse extrême, J'ai, par mille moyens qu'invente mon amour, Rassemblé les plaisirs dans cet heureux séjour. Apprends donc que je suis cet amant qu'on ignore, Qui procure sans cesse à l'objet que j'adore Tous ces amusements imprévus et nouveaux, dont tout le monde ici soupçonne des rivaux, assez vains pour nourrir une erreur si grossière. Je lui fais des présents de la même manière... On s'attache encor plus par ses propres bienfaits ; Je le sens, je l'en veux accabler désormais. On s'enrichit du bien qu'on fait à ce qu'on aime.
Damon
Mais tu dois lui causer un embarras extrême. Que peut-elle penser ?... Durval, y songes-tu ?
Durval
Oui, je viens de jouir de toute sa vertu. J'ai vu le trouble affreux dont son âme est atteinte ; Cependant je feignais, en écoutant sa plainte ; J'affectais un air libre, et vingt fois j'ai pensé Me déclarer... tu vas me traiter d'insensé. Malgré tout cet amour dont je t'ai rendu compte, Je me sens retenu par une fausse honte. Un préjugé fatal au bonheur des époux, Me force à lui cacher un triomphe si doux. Je sens le ridicule où cet amour m'expose.
Damon
Comment ! Du ridicule !... et quelle en est la cause ? Quoi ! D'aimer sa femme ?
Durval
Oui, le point est délicat : Pour plus d'une raison, je ne veux point d'éclat ; Je n'ai déjà donné sur moi que trop de prise... Ce raccommodement devient une entreprise... J'avais imaginé d'obtenir de la cour Un congé pour passer deux mois dans ce séjour, Sous prétexte de faire ici ton mariage. Damon, voilà pourquoi Constance est du voyage : J'y croyais être libre et seul avec les miens, Je comptais y trouver en secret des moyens Pour pouvoir sans éclat renouer notre chaîne ; Mais pour les malheureux la prévoyance est vaine. Ma maison est ouverte à tous les survenants, Mon rang m'attire ici mille respects gênants... Clitandre avec Damis, sans que je les en prie, Ne se sont-ils pas mis aussi de la partie ? Tu les connais, ce sont d'assez mauvais railleurs ; Alors contre moi seuls ils deviendront meilleurs. Ainsi des autres ; c'est à quoi je dois m'attendre... Je ne pourrai jamais soutenir cette esclandre ; Il faudra tout quitter : j'irai me séquestrer, Ou, pour mieux dire, ici je viendrai m'enterrer Avec des campagnards dont tu connais l'espèce, Sans que dans mon désert un seul ami paroisse. Et véritablement, quelle société Que celle d'un mari de sa femme entêté, Qui n'a des yeux, des soins, des égards que pour elle, Et que, pour ainsi dire, elle tient en tutelle ?
Damon
Tout bien examiné, vous verrez qu'un mari Ne doit jamais aimer que la femme d'autrui.
Durval
Tu ris. Suis-je venu pour mettre la réforme ?
Vivement.
Tendrement.
Damon
Le serment de s'aimer n'est donc que pour la forme ? L'intérêt le fait taire ; il ne tient qu'un moment... Dis-moi, trahirais-tu tout autre engagement ? Oserais-tu produire une excuse aussi folle ? Au dernier des humains tu tiendrais ta parole ; Il saurait t'y forcer, aussi-bien que les lois. Mais une femme n'a pour soutenir ses droits, Que sa fidélité, sa faiblesse et ses larmes ; Un époux ne craint point de si fragiles armes. Ah ! Peut-on faire ainsi, sans le moindre remord, Un abus si cruel de la loi du plus fort ?
Durval
Je suis désespéré ; mais je cède à l'usage. Suis-je le seul ?... Tu sais que l'homme le plus sage Doit s'en rendre l'esclave.
Damon
Oui, lorsqu'il ne s'agit Que d'un goût passager, d'un meuble ou d'un habit : Mais la vertu n'est point sujette à ses caprices ; La mode n'a point droit de nous donner des vices, Ou de légitimer le crime au fond des coeurs. Il suffit qu'un usage intéresse les moeurs, Pour qu'on ne doive plus en être la victime ; L'exemple ne peut pas autoriser un crime. Faisons ce qu'on doit faire, et non pas ce qu'on fait.
Durval
Mais enfin je me sens assez fort en effet, Pour sacrifier tout, sans que je le regrette, Pour aller vivre ensemble au fond d'une retraite.
Damon
Mais voilà le parti d'un vrai désespéré.
Durval
Et c'est pourtant le seul que j'aurais préféré. Un inconvénient, sans doute inévitable, M'imprime une terreur encor plus véritable. Si j'apprends à Constance un triomphe si doux, Si ma femme me voit tomber à ses genoux, Comment daignera-t-elle user de sa victoire ? Je crains de lui donner moins d'amour que de gloire ; Je crains que sa fierté ne surcharge mes fers. On en voit tous les jours mille exemples divers.
Damon
On en trouve toujours de toutes les espèces, Surtout lorsque l'on cherche à flatter ses faiblesses. Ce soupçon pour Constance est trop injurieux.
Durval
Tu ne le connais pas, ce sexe impérieux : Dans notre abaissement il met son bien suprême ; Il veut régner, il veut maîtriser ce qu'il aime, Et ne croit point jouir du plaisir d'être aimé, S'il n'est pas le tyran du coeur qu'il a charmé.
Damon
Ce reproche convient à l'un tout comme à l'autre. Eh ! Pourquoi voulons-nous qu'il soit soumis au nôtre ? Mais le traitons-nous mieux, quand nous l'avons séduit ? Notre empire commence où le sien est détruit. Nous plaindrons-nous toujours, injustes que nous sommes, De ce sexe qui n'a que le défaut des hommes ? Quel ridicule orgueil nous fait mésestimer Ce que nous ne pouvons nous empêcher d'aimer ?
Il rêve.
Durval
Constance aura de plus à punir mes parjures, À redouter encor de nouvelles injures, À craindre une rechute, un nouvel abandon ; Constance doit me faire acheter mon pardon. Que de soins, de soupirs, de regrets et de larmes, Faudra-t-il que j'oppose à ses justes alarmes ! Plus je vais employer de faiblesse et d'amour, Et plus son ascendant croîtra de jour en jour. Ah ! C'en est trop, il faut suivre ma destinée, La résolution en est déterminée...
Damon
Ah ! Cher ami, reçois le prix de ta vertu. Que ce retour heureux va causer !...
Durval
Que dis-tu ? Quelle méprise !
Damon
Aux pieds d'une épouse adorable, Ne vas-tu pas reprendre une chaîne durable ?
Durval
Au contraire.
Damon
Quoi donc ?
Durval
Je vais me dérober Au danger évident où j'allais succomber. Je renonce aux projets dont je viens de t'instruire. Laisse-moi, tes conseils ont pensé me séduire.
Damon
Mais songe donc aux biens où tu vas renoncer. Sais-tu bien quel arrêt tu viens de prononcer ? Il faut donc que Constance expire dans les larmes, Lorsqu'elle eût pu te faire un sort si plein de charmes ? Que d'attraits, que d'amour, que de plaisirs perdus ! Si tu la haïssais, que ferais-tu de plus ?
Il fait quelques pas pour sortir, Constance arrive, il se trouble.
Il veut s'en aller, Damon le retient.
Durval
Hélas ! Il faut se rendre, et lui sauver la vie. C'en est fait, pour jamais ma honte est asservie... Sois content, mon coeur cède, et se rend à l'amour. Viens être le témoin du plus tendre retour. Quelle rencontre, ô ciel ! C'est elle qui s'avance... Ne ferai-je pas mieux d'éviter sa présence ?
Scène 2
Durval, Constance, Damon
Durval
Je retenais Damon qui voulait s'en aller : Je crois que devant lui nous pouvons nous parler ?
Constance
Il n'est jamais de trop.
Durval
On vous a demandée.
Damon
L'on a dit que madame était incommodée.
Constance
Je l'ai feint, et je viens vous en rendre raison.
Durval
Vous ne m'en devez rendre en aucune façon.
Constance
Hélas ! J'avais besoin d'un peu de solitude. Vous savez le sujet de mon inquiétude ; Elle augmente sans cesse, et je crains tous les yeux. Depuis que l'on m'a fait ces dons injurieux, Je n'en puis sans douleur envisager la suite ; Je crains d'autoriser une indigne poursuite...
Durval
Est-ce pour ces présents ? On saura vos refus.
Constance
Ah ! J'étais respectée, et je ne le suis plus.
Durval
Rassurez-vous, c'est moi... qui... me charge du blâme.
Constance
J'en mourrai de douleur.
À Damon.
Durval
Cela suffit, Madame... Je ne sais où j'en suis.
Damon
Il faut t'aider un peu.
Durval
Cher ami, n'en fais rien, ou crains mon désaveu.
Constance
Qu'avez-vous ?
Durval
Ce n'est rien. J'ai peine à le réduire... C'est à votre sujet... il faut vous en instruire... Sachez donc un secret... vous ne le croirez pas... Vous voyez devant vous...
Constance
Eh ! Bien ?
Durval
Notre embarras... Oui, vous voyez... quelqu'un qui n'ose plus attendre... Qui craint de compromettre un amour aussi tendre... Mais... que ne pouvez-vous lire au fond de son coeur... Vous parlez de Damon ?
Durval
Justement.
Damon
Quelle erreur ! En vérité, madame, il parle de lui-même.
Durval
Non, il me fait parler... voyez son trouble extrême... Il est timide, il craint de vous trop rabaisser... Il n'ose vous prier de vous intéresser À son bonheur.
Damon
Bourreau !
Constance
Sa crainte est indiscrète.
Durval
Je le disais.
Constance
Il sait combien je le souhaite.
Durval
Ah ! Vous me ravissez : prêtez-lui votre appui.
Constance
Damon y peut compter.
Durval
Moi, je réponds pour lui ; Je me rends le garant d'une flamme si belle.
Damon
Morbleu, parlez pour vous.
Constance
Quel garant infidèle !
Durval
Ôtez donc à Sophie un préjugé fatal Qu'elle a contre l'hymen. Ah ! Qu'elle en juge mal ! Qu'au contraire leur sort sera digne d'envie ! Non, il n'est point d'état plus heureux dans la vie, Pour ceux que la raison et l'amour ont unis. L'hymen seul peut donner des plaisirs infinis ; On en jouit sans peine et sans inquiétude : On se fait l'un pour l'autre une heureuse habitude D'égards, de complaisance, et de soins les plus doux. S'il est un sort heureux, c'est celui d'un époux, Qui rencontre à la fois dans l'objet qui l'enchante, Une épouse chérie, une amie, une amante. Quel moyen de n'y pas fixer tous ses désirs ! Il trouve son devoir dans le sein des plaisirs.
Constance
Je sens que ce portrait devrait être fidèle.
Durval
Madame, on en pourrait trouver plus d'un modèle.
Scène 3
Clitandre, Durval, Argant, Damon, Constance, Damis, Tous
Clitandre
Voilà ce que jamais on n'aurait attendu.
Durval
C'est Clitandre et Damis ; m'auraient-ils entendu ?
Il rit.
Clitandre
Venez, rassemblons-nous, la scène est impayable... Si risible, en un mot, qu'elle en est incroyable. Laisse-m'en rire encore.
Argant
Allons, rions. De quoi ?
Clitandre
On m'écrit... tu riras.
Durval
Peut-être.
Clitandre
Oh ! Par ma foi, Nous ne le craindrons plus, cet aimable volage, Ce célèbre coquet, ce galant de notre âge, Qui fut le plus heureux de tous les inconstants ; Nous le connaissons tous, et même à nos dépens : Sainfar.
Argant
Je le connais : son père fut de même ; Il était en amour d'une fortune extrême. Il faut qu'à son sujet je vous... non, poursuivez ; Voyons quels contretemps lui sont donc arrivés.
Damon
Peut-être quelque époux d'humeur moins pacifique, En a fait le héros d'une histoire tragique ?
Argant
Est-ce que pour si peu l'on traite ainsi les gens ?
Clitandre
Non, il n'en a jamais trouvé que d'indulgents.
Constance
Aurait-il fait au jeu quelque dette importune ?
Clitandre
Non, le jeu n'a jamais dérangé sa fortune.
Durval
Se serait-il battu ?
Damis
Ce n'est pas son défaut.
Damon
Est-il disgracié ?
Clitandre
Bien pis.
Argant
Mort ?
Clitandre
Autant vaut ; Il est amoureux fou.
c'est-à-dire, Durval, Argant, Damon
Tous
De qui ?
Clitandre
C'est lettres closes. Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses : Je vous le donne en cent. Qui l'aurait jamais cru ?
Durval
Il est audacieux.
Clitandre
Il en a rabattu.
Damon
Une franche coquette a-t-elle su lui plaire ?
Clitandre
Eh ! Mais, une coquette est un choix ordinaire.
Argant
Est-ce cette marquise assez bien en appas, Mais qui ne plaît qu'alors qu'elle n'y pense pas ?
Clitandre
Non.
Argant
A-t-il entrepris le coeur de quelque prude ? En tout cas, je le plains ; l'esclavage en est rude ; Il faut trop les aimer, et trop correctement.
Clitandre
Non.
Argant
C'est donc cette actrice ?
Clitandre
Eh ! Non, aucunement.
Constance
Mais ne serait-ce point son épouse qu'il aime ?
Argant
Sa femme !
Clitandre
Et vraiment oui, c'est sa femme, elle-même...
Argant
Ce sont contes en l'air qu'il vient vous faire ici.
Clitandre
Pardonnez-moi.
Durval
Sainfar aime sa femme aussi.
Damis
On vous en avait dit quelque mot à l'oreille ; On ne devine pas une énigme pareille.
Constance
Pour peu qu'on soit sensé, l'on devine le bien... Mais vous vous étonnez fort à propos de rien : C'est un coeur égaré que le devoir ramène, Que l'amour fait rentrer dans sa première chaîne, Qui n'a jamais trouvé de vrais plaisirs ailleurs, Et qui veut être heureux en dépit des railleurs. Je crains que ma présence ici ne vous déplaise, Je vous laisse railler et médire à votre aise.
Scène 4
Clitandre, Argant, Damon, Durval, Damis
Clitandre
Constance prend la chose affirmativement.
Argant
Bon ! Bon ! C'est pour la forme.
Damon
Elle a grand tort, vraiment.
Argant
Je suis sûr qu'elle en rit dans le fond de son âme... Eh ! Bien, notre galant aime jusqu'à sa femme ? C'est avoir pour le sexe un furieux penchant.
Durval
Et que dit-on par-tout d'un retour si touchant ?
Damis
À ton avis, Durval ? L'enquête me fait rire.
Clitandre
Parbleu, cette sottise en a fait beaucoup dire. À la cour, à la ville, on l'a tant blasonné, Hué, sifflé, berné, brocardé, chansonné, Qu'enfin, ne pouvant plus tenir tête à l'orage, Avec sa Pénélope il a plié bagage : En fin fond de province, il l'a contrainte à fuir ; Ils sont allés s'aimer, et bientôt se haïr.
Argant
C'est un enlèvement.
Damis
Qui n'est pas fort d'usage.
Argant
Ce n'est point là le but que le sexe envisage ; Lorsqu'au nôtre il veut bien se laisser assortir, C'est d'entrer dans le monde, et non pas d'en sortir.
Durval
Ils jouissent, sans doute, au fond de leur retraite, D'une félicité qui doit être parfaite.
Clitandre
Sainfar n'a de ses jours été si malheureux ; Il adore en esclave un tyran dédaigneux, Un maître dont il est le premier domestique, Qui trop sûr à présent d'un pouvoir despotique, Le punit du passé, se venge de l'ennui De se voir enterré de la sorte avec lui.
Damis
Sa femme l'a remis à son apprentissage.
Clitandre
C'est à recommencer.
Argant
Sans doute, c'est l'usage... Cet homme est possédé du démon conjugal.
Clitandre
Possédé de sa femme... Eh ! Ris-en donc, Durval.
Durval
Oui... Rien n'est plus plaisant... Quelle épreuve !... J'enrage.
Clitandre
C'est un homme perdu, noyé dans son ménage.
Argant
Abîmé.
Clitandre
Confisqué.
Damis
Nul.
Durval
Ami, quels propos !
Damis
Depuis quand n'oses-tu rire aux dépens des sots ?
Durval
Moi ? Point du tout ; j'en ris autant qu'il m'est possible.
Damon
Pour qui donc cette histoire est-elle si risible ? Pour des évaporés, des gens avantageux, Qui croiraient composer tout le public entre eux, Et qui ne sont pour lui qu'un sujet de scandale. Mais je vous crois, messieurs, un peu plus de morale : Non, vous ne pensez pas ce que vous avancez. À tous autres qu'à vous, à des gens moins sensés, Je dirais, indigné de tout ce badinage, Si l'amour du devoir n'est pas à votre usage, Laissez-le pratiquer, sans y prendre intérêt ; Oui, laissez la vertu du moins pour ce qu'elle est.
Damis
Je n'ai jamais douté de ta philosophie ; Nous en ferons ta cour à l'aimable Sophie.
Damon
Que ceux à qui je parle en fassent leur profit ; Du reste, je vous suis obligé.
Damis
C'est bien dit. Moi, je crois qu'on peut rire, et même sans scrupule, D'un amour que le monde a jugé ridicule. Sainfar est dans le cas ; on en est convenu. Il a pris un travers assez bien reconnu, Puisque son aventure est mise en comédie.
Argant
Tout de bon ?
Damis
J'ai la pièce ; on l'a fort applaudie : Nous sommes dans le goût d'en jouer entre nous ; Nous jouerons celle-ci... messieurs, qu'en dites-vous ?
Argant
Volontiers.
Durval
Si l'on veut.
Damon
C'est une farce infâme.
Damis
On la nomme l'époux amoureux de sa femme.
Argant
Bon ! C'est un des travers qu'on doit moins épargner : Il n'est pas fort commun : mais il pourrait gagner ; Et la société n'y ferait pas son compte. Combien il est d'époux retenus par la honte ! Tant mieux... aurai-je un rôle ?
Damis
Oui, sans doute.
Argant
Fort bien.
À Clitandre.
Damis
Les dames y joueront : Constance aura le sien, Elle sera l'épouse aimée à toute outrance : Durval contrefera l'amoureux de Constance : Damon aura tout juste un rôle de Caton ; Toi, celui d'étourdi.
Argant
L'arrangement est bon.
À Durval.
Damis
Il nous faut un valet : qui pourrait bien le faire ?... Ah ! Ton valet-de-chambre, Henri ; c'est notre affaire. Ainsi du reste.
Damon
Oui ; mais ne comptez pas sur moi. Durval, tu te fais fort apparemment ?
Durval
De quoi ?
Damis
C'est d'engager Constance à jouer dans la pièce.
Il sort.
Argant
Je vais la prévenir, aussi-bien que ma nièce.
Ils sortent.
Damis
Détermine Damon : quant à toi, tu sais bien Que l'on doit se prêter ; tu ne risqueras rien.
Scène 5
Durval, Damon
Durval
En est-ce assez ? Dis-moi, que pourras-tu répondre ? Il fallait cet exemple, afin de te confondre. Où m'allais-je embarquer ?... ne me presse donc plus ; Tes conseils désormais deviendraient superflus.
Damon
Vous permettez qu'on joue une farce indiscrète, Et vous y prenez même un rôle.
Durval
Oui, je m'y prête. À ma femme du moins je parlerai d'amour ; Je verrai ses beaux yeux y répondre à leur tour ; J'en jouirai sans risque, et sans me compromettre. Hélas ! C'est un plaisir qu'on doit bien me permettre... J'aurais dû refuser... oui, je me trahirai : On verra que je sens tout ce que je dirai. Je mettrai, malgré moi, trop d'amour dans mon rôle ; Je me perdrais : je vais retirer ma parole.
À part.
Damon
Est-il temps ? Il fallait ne pas tant s'avancer. Constance est prévenue, elle pourra penser Que tu n'as refusé que par mépris pour elle. Il le faut embarquer.
Il va pour sortir, et revient.
Durval
Ta remarque est cruelle... Je ferai beaucoup mieux de tout abandonner ; De prétexter un ordre, et de m'en retourner ; Je le vais annoncer, et partir tout de suite.
Damon
Quelle faiblesse !
Durval
Écoute : avant que je les quitte, J'ai fait peindre Constance en secret, et je crois Que son portrait est fait ; car c'est depuis un mois Qu'on est après. Le peintre est dans le voisinage, Vois si par aventure il a fini l'ouvrage : C'est un soulagement dont mes yeux ont besoin, Je voudrais l'emporter.
Damon
Va, je prendrai ce soin. Mais tu ne partiras peut-être pas si vite ?
Il sort.
Durval
Dès ce soir même.
Damon
Il faut que j'empêche sa fuite. Si la mode empoisonne un naturel heureux, À quoi sert le bonheur d'être né vertueux ?
Acte III
Scène 1
Damon
Damon
Enfin Durval nous reste, et j'en ai sa parole ; Je crois avoir détruit son préjugé frivole. C'est un retour heureux qui n'est dû qu'à mes soins ; Sophie a contre moi ce prétexte de moins. Sachons s'il est le seul qui me reste à détruire... Mais devrais-je chercher à vouloir m'en instruire ?...
Scène 2
Sophie, Damon
Sophie
Ah ! Vous voici, monsieur ! Entrez-vous au concert ?
Damon
Je vous suis.
Sophie
À propos, est-il vrai qu'on vous perd ?
Damon
Ce terme est trop flatteur ; mais je sais le réduire À sa juste valeur.
Sophie
Eh ! Tâchez de m'instruire.
Damon
Durval devait partir, un contre-ordre est venu ; C'est par ce contre-temps que je suis retenu.
Sophie
Un contre-temps, Monsieur !
Damon
Qui fait que j'offre encore Un objet qui déplaît à celui que j'adore. Mais, par votre ordre enfin, j'ai reçu mon arrêt ; Je l'exécuterai, tout injuste qu'il est... Pardonnez ce murmure, il est bien légitime Au malheureux à qui l'on va chercher un crime Au fond d'un avenir qui n'est pas fait pour lui : On me punit de ceux dont on soupçonne autrui.
Sophie
Je vois qu'on vous a fait un rapport trop fidèle ; On pouvait l'adoucir.
Damon
Il est donc vrai, cruelle ? Un autre plus heureux, plus digne apparemment...
Sophie
Me ferait encor moins changer de sentiment.
Damon
Ai-je pu m'attirer un refus légitime ? J'aurais eu votre coeur, si j'avais votre estime.
Sophie
Puisque vous en tirez cette conclusion, Je n'ai rien à répondre en cette occasion. Quoi ! Faut-il vous aimer pour vous rendre justice ?
Damon
C'est exiger de vous un trop grand sacrifice. Vous aimez votre erreur.
Sophie
Non... j'en voudrais guérir.
Damon
Mais enfin, si celui qui sert à la nourrir, Si Durval...
Sophie
Je connais jusqu'où va votre zèle ; Que vous justifiez cet époux infidèle.
Damon
Madame, supposons qu'il soit...
Sophie
Oui, tel qu'il est.
Damon
Eh ! Bien, en convenant de tout ce qui vous plaît...
Sophie
Vous aurez tort ; et moi, j'ai de justes alarmes... Vous m'allez opposer des discours pleins de charmes, Me jurer un amour qui durera toujours. Constance fut séduite avec ces beaux discours. Qu'elle en a fait depuis une épreuve cruelle ! Vous la voyez : elle est étrangère chez elle ; Une personne à charge, et sans autorité ; Exposée au mépris, à la témérité ; Réduite, pour tout bien, au nom qu'elle partage Avec un infidèle : inutile avantage ! Sans l'amour d'un époux, nous sommes sans éclat : Son coeur fait notre titre, et nous donne un état.
Damon
Mais cet homme, en un mot, que vous jugez coupable, D'un généreux retour est-il donc incapable ?
Sophie
Il est accoutumé ; cela ne se peut pas.
Damon
Quand on s'égare, on peut revenir sur ses pas.
Sophie
Il ne reviendra point, j'en suis trop assurée : Son humeur inconstante est trop bien avérée : Son exemple, en un mot... Eh ! Croyez-vous ?... Mais non.
Damon
Quoi !...
Sophie
Ce que je voulais dire est hors de saison.
Damon
Je suis trop malheureux pour avoir rien à craindre. Parlez, de grâce.
Sophie
Il est inutile de feindre. Écoutez : je suis franche, et vous l'allez bien voir. Oui, je sens tout le prix que vous pouvez valoir ; Je crois connaître à fond votre heureux caractère ; Autant que votre amour, votre vertu m'est chère : Peut-être l'on pourrait vivre heureuse avec vous, Si la constance était au pouvoir d'un époux : Mais la fatalité que l'hyménée entraîne... Durval vous ressemblait.
Damon
Mais s'il reprend sa chaîne...
Sophie
Lorsque l'on craint pour vous, vous répondez d'autrui. Damon, vous me perdrez, si vous comptez sur lui.
Damon
Mais du moins laissez-moi cette unique espérance : Promettez de vous rendre à ma persévérance, Si Durval...
Sophie
En ce cas...
Damon
Achevez, prononcez... Eh ! Quoi, vous hésitez ?
Sophie
Mais vous m'embarrassez.
Damon
Quel risque courez-vous, si vous êtes si sûre Que Durval, dites-vous, sera toujours parjure ?
Tendrement.
Sophie
À quoi servira-t-il de nourrir votre amour ?... Le croyez-vous bien sûr, ce prétendu retour ?
Damon
On pourrait l'espérer.
Sophie
Eh ! Bien, il faut l'attendre.
Damon
Comment ?
Sophie
Jusqu'à ce temps je ne veux rien entendre Qui puisse m'exposer en aucune façon.
Damon
Vous exposer !
Sophie
Suffit.
Damon
En quoi ?
Sophie
J'ai mes raisons. En un mot, je prétends...
Damon
Imposez sans réserve, il n'est point de traité qu'avec vous je n'observe.
Sophie
Je ne m'engage à rien.
Damon
Moi, je m'engage à tout.
Sophie
Peut-être.
Damon
En doutez-vous ?
Sophie
Écoutez jusqu'au bout. J'exige... Vous m'aimez ?
Damon
Ah ! Si je vous adore ?
Sophie
Eh ! Bien, je vous défends de m'en parler encore. Supprimez désormais ces discours séducteurs, Ces soupirs, ces regards, et ces soins enchanteurs, Dont toute autre que moi se laisserait surprendre. Enfin, je ne veux plus avoir à me défendre.
Damon
De quel soulagement voulez-vous me priver ?
Sophie
Ce bienheureux retour peut ne pas arriver.
Damon
Je vous adorerais sans pouvoir vous le dire !
Sophie
Vous n'avez que trop pris le soin de m'en instruire.
Damon
Vous voulez l'oublier ; dois-je vous obéir ?
Elle veut sortir.
Sophie
Damon, vous voulez donc me contraindre à vous fuir ?
Damon
Mon malheureux amour se fera violence ; Je vais le condamner au plus cruel silence.
Sophie
De plus, je vous défends jusques au mot d'amour.
Il lui prend la main.
Il se jette à ses genoux. Il lui baise la main.
Il continue à lui baiser la main.
Damon
Il faut s'y conformer jusques à ce retour. Oui, cruelle, malgré tout l'amour qui me presse, Comptez sur un respect égal à ma tendresse... Je vous promets bien plus que je ne puis tenir. Oui, ma bouche et mes yeux sauront se contenir. J'en jure à vos genoux : si jamais je m'oublie...
Sophie
Damon, est-ce donc là le serment qui vous lie ?
Il recommence.
Damon
Me serais-je échappé ?
Elle sort.
Sophie
Je le crois... au surplus... Encore... une autre fois ne nous oublions plus.
Scène 3
Damon
Damon
Je serai donc heureux, et je le suis d'avance : Je jouis des plaisirs que donne l'espérance. Durval m'a tout promis, allons le retrouver ; Dans le bosquet prochain il s'occupe à rêver.
Scène 4
Damis, Damon
Damis
Damon, voilà ton rôle.
Il sort.
Damon
Oh ! Faites-moi la grâce De ne pas m'en charger ; que quelqu'autre le fasse.
Scène 5
Damis, Clitandre
Damis
On le lui fera prendre... ah ! Je te cherche aussi. C'était pour te donner ton rôle ; le voici. Tu sors de chez Constance ?
Clitandre
Oui, j'étais chez les dames, Où je viens d'obliger au moins cinq ou six femmes.
Damis
Peut-on savoir comment ?
Clitandre
J'ai joué, j'ai perdu.
Damis
C'est bien faire ta cour.
Clitandre
N'est-ce pas ? Qu'en dis-tu ?
Damis
Voilà le vrai moyen d'être un homme adorable. Je n'ai pas, comme toi, ce secret admirable.
Clitandre
Marquis, tu n'es pas moins un homme merveilleux.
Damis
Ah ! Merveilleux toi-même.
Clitandre
Ami, j'ai de bons yeux : Et celle à qui l'on donne ici toutes ces fêtes, Sera-t-elle bientôt au rang de tes conquêtes ?
Damis
C'est de toi qu'il faudrait avoir pris des leçons.
Clitandre
Quoi ! Tu voudrais sur moi détourner les soupçons !
Damis
Tant de discrétion m'alarme et m'épouvante.
Clitandre
Jamais je ne me vante.
Damis
Eh ! Qui diable se vante ? Des sots.
Clitandre
Sans contredit.
Damis
Des têtes à l'évent. Quand j'en trouve, (cela m'arrive assez souvent) Mon plus grand plaisir est de leur rompre en visière.
Clitandre
Je les traite à peu près de la même manière... À propos, sais-tu bien ?...
Damis
Non.
Clitandre
Que sans y songer...
Damis
Quoi ?
Clitandre
Nous pourrions nous nuire : il faudrait s'arranger, Et nous concilier dans certaine occurrence, Pour ne nous pas trouver tous deux en concurrence.
À part.
Damis
Je t'entends. C'est un fat que je veux dérouter. Nous sommes l'un pour l'autre assez à redouter.
Clitandre
Oui, c'est le mot. Ainsi, dans nos galanteries, Entendons-nous ; sur-tout point de supercheries : Entre nous seulement soyons honnêtes gens : Nous sommes en amour assez intelligents ; Nous avons sous la main vingt conquêtes pour une.
Damis
Il est vrai.
Clitandre
Partageons entre nous la fortune : Établis ton quartier.
Damis
Le mien sera partout.
Clitandre
Tu ris. Ne cherchons point à nous pousser à bout : Il faut rouler, il faut avancer : le temps passe ; Nous en perdrions trop devant la même place... D'ailleurs, certain égard nous convient à tous deux. Si la même maîtresse est l'objet de nos voeux, L'embarras de choisir la rendra trop perplexe. Ma foi, marquis, il faut avoir pitié du sexe, Et lui faciliter sa gloire et ses plaisirs ; C'est pourquoi convenons.
Damis
Je cède à tes désirs.
Clitandre
Eh ! Bien, quel est le coeur où tu veux t'introduire ?
Damis
Et toi, quel est celui que tu voudrais séduire ?
Clitandre
Quant à moi, c'en est un de difficile accès.
Damis
Mon choix n'annonçait pas un facile succès. Es-tu bien avancé ?
Clitandre
J'espère.
Damis
Et moi, de même...
Clitandre
Nous espérons tous deux, ma joie en est extrême ; Nous ne nous croisons pas.
Damis
Je t'en fais compliment.
Il sort.
Clitandre
Ma concurrence eût pu te nuire également. Je vais pousser ma chance, et toi songe à la tienne. Dans peu je te rendrai bon compte de la mienne.
Scène 6
Damis
Il tire un portrait.
Damis
Va, c'est où je t'attends. Je rabattrai les airs Du fat le plus parfait qui soit dans l'univers. Oh ! Parbleu, nous verrons qui s'en fait plus accroire : Je ne puis être aimé ; mais j'en aurai la gloire. Il en veut à Constance indubitablement ; C'est, aussi bien que moi, fort inutilement. Nous nous sommes joués, il trouvera son maître : On n'est heureux qu'autant qu'on se donne pour l'être. Je sais me fabriquer des preuves de bonheur : J'ai là certain portrait qui doit me faire honneur...
Scène 7
Damis, Durval
Damis
Durval, voilà ton rôle et celui de Constance. Pour Damon, je n'ai pu vaincre sa résistance : Je te laisse ce soin.
Durval
Donne, il le voudra bien.
Il sort.
Damis
Je vais chercher Argant, et lui donner le sien.
Scène 8
Damon, Durval
Durval a les yeux fixés sur les rôles qu'il tient à la main.
Damon
À quoi t'amuses-tu ? Vas-tu lire ces rôles ? Eh ! Morbleu ! Laisse-là des choses aussi folles.
Durval
Je regardais sans voir : mon esprit occupé Du pas que je vais faire, est encore frappé. De toutes mes terreurs, il m'en reste encore une, Qui malheureusement est la plus importune. Me garantiras-tu ?... mais tu ne le peux pas... En renouant des noeuds pour moi si pleins d'appas, Retrouverai-je encor sa première tendresse, Cette conformité, cette même faiblesse, Ce penchant naturel, ce rapport enchanteur, Que le ciel pour moi seul avait mis dans son coeur, Et que je trouve encor dans le fond de mon âme ? J'ai cessé trop longtemps d'entretenir sa flamme. Eh ! De quoi son amour se serait-il nourri ? Dans le fond de son coeur il doit avoir péri. Ce soupçon est fondé sur trop de circonstances. Vois comme elle a souffert toutes mes instances. Non, de si grands chagrins ne sont point si secrets ; Ils s'exhalent en pleurs, en soupirs, en regrets. M'a-t-elle seulement honoré de ses larmes ? En a-t-elle perdu le moindre de ses charmes ?
Damon
Ah ! Ne t'y trompe pas ; c'est un calme apparent, Et d'un coeur vertueux c'est l'effort le plus grand. On ménage un ingrat qu'on trouve encore aimable. Peut-être que d'ailleurs cette épouse estimable, Ne sait pas à quel point ses malheurs ont été : Tous tes égarements n'ont point trop éclaté. Une femme sensée est fort peu curieuse De ce qui peut la rendre encor plus malheureuse. En tout cas, sa vertu te répond...
Durval
Quel espoir ! Quel amour, que celui qu'on ne doit qu'au devoir ! N'importe. Va trouver ton aimable Sophie ; Annonce-lui qu'enfin je me réconcilie ; Vante-lui mon amour, pour avancer le tien... Mais non ; attends encore, ami ; ne lui dis rien. Je crois qu'il vaudrait mieux que Constance lui dise... Va, je vais achever cette grande entreprise.
Damon
Pour la dernière fois je puis donc y compter ?
Damon sort.
Durval
Cher ami, tu me fais injure d'en douter.
Scène 9
Durval, Henri
Durval
Ai-je là quelqu'un ?... Hé !... Va-t-en et reviens vite.
Henri
Lequel des deux ? De quoi faut-il que je m'acquitte ?
Henri reste.
Durval
Va voir si quelqu'un est dans son appartement : Va, cours, vole, et reviens le dire promptement. Que fais-tu là, planté contre cette muraille ?
Henri
À quel appartement, monsieur, faut-il que j'aille ?
Durval
Plaît-il ? Une autre fois tâchez de m'écouter.
Henri
Ce que l'on n'a point dit, peut bien se répéter.
Durval
Qu'on sache si madame a du monde chez elle.
Henri
Chez madame ! Ma foi, l'ambassade est nouvelle.
Scène 10
Durval
Durval
Pourvu qu'elle soit seule... aurai-je ce bonheur ? Pourrai-je, sans témoins, débarrasser mon coeur D'un secret, dont le poids sans cesse se redouble ?... Mais il ne revient point... le voici... je me trouble... Que va-t-il m'annoncer ?
Scène 11
Henri, Durval
Henri
Monsieur, présentement Clitandre et Damis.
Durval
Sont chez elle apparemment. Que je suis malheureux ! Remettons la partie. Oui ; mais la compagnie à l'instant est sortie ; En sorte que madame est seule en ce moment.
Durval
Comment ! Madame est seule ?
Henri
Oui, seule, absolument.
Durval
Est-il sûr ? L'as-tu vu ?
Il s'éloigne.
Henri
Le rapport est fidèle. Oui, Monsieur, elle n'a que Florine avec elle.
À Henri.
Il se met à écrire.
Durval
Florine, me dis-tu ? Mais... c'est toujours quelqu'un... Je pourrai renvoyer ce témoin importun... Allons... il faut aller... puisque tout me seconde. Mais je ne songe pas qu'il peut entrer du monde. Je suis trop obsédé... ne pourrai-je jamais Disposer d'un moment au gré de mes souhaits ?... Quel contretemps s'oppose à ce que je désire !... Oui ; car pour expliquer ce qui me reste à dire, Il me faut... je n'aurai qu'un entretien en l'air... Irai-je commencer, et fuir comme un éclair ? Je ne puis m'enfermer sans que l'on en raisonne... Que faire... aussi, d'où vient que Damon m'abandonne ?... Je ne puis le risquer... il faut y renoncer... Il me vient dans l'esprit... oui, c'est bien mieux penser. Assurément... sans doute... aussi-bien sa présence... Ses charmes... ses regards, dont je sais la puissance... Mes remords... mon amour, dans ce terrible instant, Causeraient dans mes sens un désordre trop grand. Ah ! Qu'il est malaisé, quand l'amour est extrême, De parler aussi-bien qu'on pense à ce qu'on aime !... Approche cette table... un fauteuil... est-ce fait ?... Ai-je là ce qu'il faut ?... une lettre, en effet, Préparera bien mieux ma première visite. Le plus fort sera fait ; le reste ira de suite.
Henri
C'est affaire de coeur. Parbleu, depuis longtemps, Le patron reprenait haleine à mes dépens... Tant mieux : plus un maître aime, et plus un valet gagne. Allons, apprêtons-nous à battre la campagne. J'ai bien l'air de coucher hors d'ici.
Il continue d'écrire.
Durval
Sûrement, Je n'aurai de ma vie écrit si tendrement. Je prépare à Constance une aimable surprise.
Il feuillette et retourne son rôle de tous côtés.
Henri
J'ai là certains papiers, il faut que je les lise. Voyons, tandis qu'il fait éclore son poulet, Quel est mon rôle. à moi, le rôle de valet ! Mais cela ne va point avec mon ministère : Je suis homme de chambre, et presque secrétaire : À quelqu'un de nos gens il pourrait convenir... Sachons donc à qui j'ai l'honneur d'appartenir... Je veux être pendu, si j'entends cette gamme... Ah ! Je sers un époux amoureux de sa femme. Ventrebleu, le sot maître à qui l'on m'a donné ! Oui-dà, le personnage est bien imaginé.
Durval
Ce maraud me distrait. C'est son rôle, je gage.
Il lit.
Henri
Monsieur, je m'entretiens avec mon personnage... Peste ! En voici bien long tout d'un article écrit ! Voyons : c'est moi qui parle ; aurai-je de l'esprit ? Oui, Nérine, je suis à l'imbécile maître, Qui s'est acoquiné, dans ce taudis champêtre, À la triste moitié, dont il s'est empêtré ; Son ridicule amour ici l'a séquestré : C'est un oison bridé, tapi dans sa retraite, Qui n'a plus que l'instinct que sa femme lui prête. Le bel équivalent, au lieu du sens commun !
À Henri.
Durval
Faquin... Contenons-nous... Chassons cet importun. Vous plairait-il d'aller un peu plus loin attendre ? Aurais-je dû le dire ? Ayez soin de m'entendre, Lorsque j'appellerai ; que l'on se tienne prêt.
Il sort.
Henri
Allons ; hé ! Qu'on me selle un coureur vif et frais.
Scène 12
Durval
Il se lève.
Il se remet.
Il écrit.
Il lit.
Il lit bas.
En signant.
Il tire un écrin.
Durval
Le parti que je prends est donc bien ridicule, Si jusqu'à des valets... étouffons ce scrupule... Ce coquin sortira... je ne sais où j'en suis... Continuons pourtant... achevons, si je puis. Puissé-je en voir l'effet que j'ose m'en promettre ! Hola... Henri... voyons, relisons cette lettre. C'est trop entretenir vos mortelles douleurs ; L'ingrat que vous pleurez, ne fait plus vos malheurs... Je la puis envoyer... mettons ma signature... Je voudrais me pouvoir trouver à la lecture. Ah ! J'oubliais d'y joindre aussi ces diamants. Constance est peu sensible à ces vains ornements ; Mais je me satisfais, j'embellis ce que j'aime. Henri !... Les valets sont d'une lenteur extrême.
Scène 13
Henri, Durval
Henri
Monsieur, me voilà prêt ; vous n'avez qu'à parler.
Durval
Quel est cet équipage ? Où crois-tu donc aller ?
Henri
À Paris... c'est, je crois, vers certaine duchesse... Vous vous reprenez donc pour elle de tendresse ?
Durval
Tu n'iras pas si loin.
Henri
Ma foi, monsieur, tant pis. Elle se vengera, je vous en avertis. La duchesse se plaint que, pour rompre avec elle, Et lui mieux déguiser une intrigue nouvelle, Avec madame vous... feignez de renouer. Je ne sais pas quel tour elle veut vous jouer ; Mais... tout franc, convenez que votre amour la traite Comme je traiterais une simple soubrette.
Durval
Va chercher la réponse, et donne cet écrin.
Henri
Et des bijoux aussi ! L'affaire ira grand train.
Henri sort.
Durval
Finissons ces discours ; va-t-en où je t'envoie : Je t'attends ; que sur-tout personne ne te voie.
Scène 14
Durval
Durval
D'un terrible fardeau me voilà soulagé... ne me serai-je pas un peu trop engagé ? Je le crains : cependant l'affaire est embarquée. Oui, mon impatience est un peu trop marquée... Il est bien dangereux de montrer tant d'amour. Mais qu'y faire à présent... te voilà de retour ?
Scène 15
Durval, Henri
Durval
Eh ! Bien, quelle réponse ?
Henri
Elle est encore à faire. Un petit mot d'adresse eût été nécessaire.
Durval
Étourdi.
Henri
Regardez... parmi tant de beautés Que le bal nous attire ici de tous côtés, Je n'ai pu démêler quelle est la favorite.
Durval
N'ai-je pas dit l'adresse ?
Henri
Ah ! Si vous l'aviez dite.
Il reprend l'écrin, et met la lettre dans sa poche.
À Henri.
Il sort.
Durval
Non ? Tant mieux ; ce coquin ignore mon secret. Cette lettre est de trop ; j'en avais du regret. Cet écrin peut suffire ; il faut que je le mette Moi-même adroitement tantôt sur sa toilette. Constance, avec raison, viendra me confier Cette insulte nouvelle, et s'en justifier : Notre explication sera plus naturelle, Et je serai bien moins compromis avec elle. C'est bien dit ; je m'en tiens à ce dernier moyen : Damon l'approuverait. Je n'ai besoin de rien.
Scène 16
Henri
Henri
Je suis perdu, s'il fait lui-même ses affaires. Diable ! Ceci m'aurait donné des honoraires... Dans le premier mémoire il faudra les compter. Item, pour un présent que j'aurais dû porter, Qui m'aurait dû valoir en espèce courante, Combien ? Dix, vingt louis ; ma foi, mettons-en trente.
Acte IV
Scène 1
Constance, Florine
Constance
Durval n'est point ici : va, ne perds point de temps ; Tâche de le trouver, dis-lui que je l'attends ; Mais ne lui parle point du sujet qui m'agite ; Il ne daignerait pas me rendre une visite. Fais en sorte, en un mot, que je puisse le voir.
Florine
J'y cours ; mais je ne sais si j'aurai ce pouvoir.
Scène 2
Constance
En montrant un paquet de lettres.
En montrant l'écrin.
Constance
Eh ! Quoi ! De tous côtés la fortune ennemie S'obstine à traverser ma déplorable vie ! Au moment que je prends un trop crédule espoir, On vient me l'arracher par le trait le plus noir. Un inconnu m'apporte une preuve trop sûre Des mépris d'un ingrat, et d'un nouveau parjure. Une rivale indigne, et barbare à la fois, M'avertit que Durval, qui vivait sous ses lois, La quitte, la trahit pour prendre d'autres chaînes... Est-ce elle qu'il trahit ? Et pour surcroît de peines, Il semble qu'on se plaise encore à redoubler Ces indignes présents, dont on veut m'accabler.
Scène 3
Constance, Florine
Constance
As-tu trouvé Durval ?
Florine
Non, ma recherche est vaine.
Constance
Quel fâcheux contretemps !
Florine
On dit qu'il se promène.
Constance
Je l'attendrai. Je veux m'expliquer avec lui : Je ne puis plus souffrir l'excès de mon ennui.
Florine
Oui, madame, éclatez, cessez de vous contraindre : Quand on n'est plus aimée, il faut se faire craindre.
Constance
Quand on n'est plus aimée !
Florine
On peut le mener loin. Moi, je déposerais, s'il en était besoin.
Constance
Je ne veux employer que mes uniques armes.
Florine
Eh ! Qui sont-elles donc ?
Constance
Les soupirs et les larmes.
Florine
Bon ! Il Vous laissera gémir et soupirer. On croit nous faire grâce, en nous faisant pleurer : On ne convient jamais des chagrins qu'on nous donne : On croit que dans nos coeurs le plaisir s'empoisonne ; Que le sexe se fait lui-même son tourment, Et qu'il n'a pas l'esprit d'être jamais content. Servez-vous contre lui de ces lettres fatales, Que vous a fait remettre une de vos rivales. Que j'aurais de plaisir à confondre un ingrat !
Constance
Je me garderai bien de faire cet éclat. Il ne saura jamais, si j'en suis la maîtresse, Que je sais à quel point il trahit ma tendresse. Je ne veux point aigrir son coeur et son esprit, Ni détruire un espoir que mon amour nourrit. En feignant d'ignorer, et de vivre tranquille, J'assure à mon volage un retour plus facile : Je lui donne un moyen de me mieux abuser, Et, quand il le voudra, de se mieux excuser. Je veux lui demander ce qu'il faut que je fasse Des présents qu'on m'a faits, et qu'il m'en débarrasse : Je veux entre ses mains remettre cet écrin.
Florine
Vous en aurez, madame, encore du chagrin ; Ce ne sera, pour lui, que des galanteries : Il vous éconduira par des plaisanteries, Comme il a déjà fait : vous aurez la douleur De ne le pas trouver sensible à son honneur.
Constance
Tu le crois ?... Il est vrai... J'y serais trop sensible ; Mon coeur, que je contiens dans un calme pénible, Pour la première fois ne m'obéirait plus, Et j'en aurais après des regrets superflus. Fuyons l'occasion, peut-être inévitable, De trouver mon époux encore plus coupable. Je ne le verrai point... je m'en prive à regret... Et toi, prends cet écrin ; tu connais l'indiscret... Que je le hais !
Florine
Lequel ?
Constance
Ah ! Tu me désespères !
Florine
Je vous l'ai dit, madame, ils sont deux téméraires.
Elle sort.
Constance
Que ce soit l'un ou l'autre, il n'importe. Au surplus Fais comme tu voudras ; mais ne m'en parle plus. Que cette indignité ne blesse plus ma vue.
Florine
Allons, madame, quitte à faire une bévue.
Scène 4
Florine
Elle voit Clitandre et Damis.
Florine
Voyons pourtant. à qui remettrai-je l'écrin ? Entre nos deux marquis le choix est incertain ; Gens de même acabit, personnages frivoles, Fiers d'avoir peut-être eu le coeur de quelques folles, Étourdis par instinct et par réflexion, Effrontés sans succès et sans confusion, Impudents, toujours pleins d'un espoir téméraire, Qu'on éconduit toujours, sans pouvoir s'en défaire, Satisfaits sans sujet, indiscrets sans faveurs, Jaloux de nos vertus, ravis de nos malheurs, Scélérats en amour, dont les langues traîtresses Nous font bien plus de tort que toutes nos faiblesses : Voilà les compagnons, dont le couple indiscret M'a vingt fois confié leur risible secret. Quel est celui des deux qui s'est mis en dépense ?... Comment le démêler ?... c'est en vain que j'y pense. C'est l'un ou l'autre ; mais de quel côté pencher ?... Il faut pourtant résoudre... attendez : pour trancher, Si j'empochais l'écrin... j'en aurais pour ma vie... Ce n'est pas l'intérêt qui m'en donne l'envie : Oh ! Non ; c'est seulement pour finir ce tracas, Et tirer ma maîtresse avec moi d'embarras... Ne nous y jouons point : l'intention est pure ; On y pourrait donner toute une autre tournure. Mais la fortune ici les amène tous deux Fort à propos. Partez, bijoux trop dangereux.
Scène 5
Florine
Elle sort.
Florine
Reprenez votre enjeu, la boëte est complète ; Ma maîtresse, à ce prix, ne veut point faire emplette. Consolez-vous, une autre en fera plus d'état : Vous savez ce que c'est : entre vous le débat.
Scène 6
Damis, Clitandre
Damis
Eh ! C'est à toi, marquis, que tes présents reviennent ?
Clitandre
À moi ! C'est bien à toi, parbleu, qu'ils appartiennent.
Damis
Tu veux par vanité me les abandonner.
Clitandre
Le change me paraît difficile à donner.
Damis
La gloire...
Clitandre
Le dépit...
Damis
Prends toujours, à bon compte ; Je m'engage au secret.
Clitandre
Je cacherai ta honte.
Damis
Que ne me disais-tu ?...
Clitandre
Tu devais m'avouer...
Il ouvre l'écrin.
Damis
Je t'aurais, à coup sûr, empêché d'échouer. Voyons donc à quel prix tu mettais ta conquête. Comment, diable ! Ah ! Marquis... le présent est honnête.
Clitandre
Une cruelle est rare ; on en trouve si peu, Qu'elle n'a point de prix. Retire ton enjeu.
Damis
C'est le tien. L'art de plaire épargne bien la bourse.
Clitandre
Auprès du sexe aussi c'est toute ma ressource. Te voilà bien piqué.
Damis
Te voilà bien confus De ce qu'en ma présence on te les a rendus. On avait ses raisons.
Clitandre
Finis ce badinage.
Damis
Va, je te trouve encor bien plus heureux que sage.
Clitandre
Voici Durval.
Damis
Qu'importe ? Il peut être présent, En ne nommant personne.
Clitandre
Oui. Le tour est plaisant !
Scène 7
Durval, Clitandre, Damis
Durval
Que vois-je ! Mon écrin !
Clitandre
Nous disputons ensemble.
Damis
En voici le sujet.
À part.
Durval
Oui, c'est ce qu'il me semble. Constance aura pensé qu'il venait de l'un d'eux.
Damis
Clitandre est mon rival.
Durval
C'est être courageux.
Clitandre
À peu près comme lui.
En lui montrant l'écrin.
Damis
Passons, je te l'accorde. Durval, je te remets la pomme de discorde.
Durval
Vous ne pouviez la mettre en de plus sûres mains.
Damis
Mais ce n'est qu'un dépôt.
Durval
Soyez-en bien certains.
Damis
Ce n'est que pour le rendre à son propriétaire.
Durval
C'est comme s'il l'avait.
Damis
Apprends donc ce mystère.
Clitandre
Nous ne nommerons pas.
Durval
Il n'en est pas besoin.
Damis
Certaine dame, à qui nous rendons quelque soin, Nous a fait, de sa part, sans désigner personne, Renvoyer cet écrin.
Durval
C'est ce que je soupçonne.
Damis
Un de nous l'a donné.
Clitandre
Oui, rien n'est plus constant.
Damis
Mais aucun n'en convient.
Durval
J'en ferais bien autant.
Clitandre
Damis, par vanité, n'ose le reconnaître.
Damis
Il aime mieux le perdre.
Durval
Eh ! Mais vous pourriez être Bien plus honnêtes gens que vous ne vous croyez.
Damis
Durval, à qui crois-tu qu'on les ait renvoyés ?
Durval
Messieurs, en supposant, mais sans que je le croie, Que, pour plaire, un de vous ait tenté cette voie, Qu'il ait donné l'écrin, de grâce, dites-moi, Quelle conclusion tirez-vous du renvoi ?
Damis
On ne refuse rien de quelqu'un qui sait plaire.
Clitandre
Ce n'est donc point de moi ? La conséquence est claire.
Damis
Si je l'avais donné, crois qu'on l'aurait gardé.
Durval
Tiens, marquis, cet espoir lui paraît hasardé. Son désaveu peut être aussi vrai que le vôtre ; Vous pourriez n'être pas plus heureux l'un que l'autre. Qui sait si quelque tiers, qu'on n'imagine pas, n'a point secrètement causé cet embarras ? Quelqu'autre pourrait être épris des mêmes charmes. Bornez-vous sur vous seuls la force de leurs armes ?
Damis
Oh ! Qu'il paroisse donc, ce rival ténébreux. En tout cas, que celui qui fait le généreux Cherche quelqu'autre objet ailleurs qui le console. Quand je le dis, on peut m'en croire à ma parole.
Durval
Clitandre veut encore une autre caution.
Clitandre
Oui.
Damis
Ne me fais point faire une indiscrétion.
Clitandre
De grâce, fais-en une ; il y va de ta gloire ; Sans quoi, Durval et moi, nous n'osons pas te croire.
Damis
Il faut vous satisfaire.
Durval
En puis-je être témoin ?
Il le place au fond du théâtre. à Clitandre, à demi-bas.
Il tire un portrait. Clitandre se trouble. À D'Urval
À Clitandre.
Damis
En t'éloignant un peu ; car il n'est pas besoin Que tu sois plus avant dans cette confidence. Te voilà bien... et toi, surtout, point d'imprudence. Tiens, considère un peu... Vois sa confusion. Est-ce là le portrait de celle... en question... De la dame à l'écrin... eh ! Bien ?
Il sort.
Clitandre
Ah ! L'infidèle !
Scène 8
Damis
À Durval.
Damis
Infidèle !... Est-ce ainsi qu'on nomme une cruelle ? Mais c'est encore un trait de vanité. Pour toi, Durval, une autre fois, pense un peu mieux de moi.
Scène 9
Durval
Durval
Est-ce une illusion ?... Est-ce un songe funeste ?... Quel rapport !... Ah ! Cruels, achevez donc le reste. La vie, après les biens que vous m'avez ôtés... Je ne saurais forcer mes esprits révoltés... Le doute... La fureur... Ô ciel !... Ah ! Malheureuse... Est-ce à moi qu'ils ont fait leur confidence affreuse ?... Constance, est-il possible ?... ai-je bien entendu ? Ton faible coeur s'est-il lassé de sa vertu ? Que dis-je ? Elle n'en eut jamais que l'apparence. Était-ce à moi d'y prendre une folle assurance ? Mais ma crédulité se laisse empoisonner Par des convictions que je dois soupçonner. Rejetons loin de nous... le puis-je ? Quand j'y songe ! Quoi !... D'une vérité puis-je faire un mensonge ?... Douce sécurité, préjugé si flatteur, Que sa fausse vertu nourrissait dans mon coeur ! Ah ! Pourquoi n'ai-je plus ton voile salutaire ? L'affreuse vérité découvre ce mystère... Voilà donc le sujet de sa tranquillité, De ce calme trop vrai, que je crus affecté. Elle ne se faisait aucune violence. Tout ce que je croyais le fruit de sa prudence, L'effet de son amour, l'effort de sa raison, Ne l'a jamais été que de sa trahison.
Scène 10
Damon, Durval
Damon
Sans doute que l'écrin aura fait des merveilles ? De ce récit charmant enchante mes oreilles.
Durval
Il a bien réussi.
Damon
Je m'en étais douté : Tu ne te repens plus de m'avoir écouté ?
Durval
Constance a surpassé ton attente et la mienne.
Damon
Tant mieux.
Durval
Hola... Quelqu'un... Ma femme, qu'elle vienne.
Damon
Tu ne l'as donc pas vue ?
Durval
Ami, je vais la voir.
Damon
Je ne sais que penser, je ne sais que prévoir Du trouble où je te vois.
Durval
Sa cause est imprévue. Tu vas être témoin d'une étrange entrevue. Quel aveu différent de celui !...
Damon
Quel courroux !
Durval
Je suis désespéré.
Damon
Quoi ! Serais-tu jaloux ?
Durval
Je ne le fus jamais ; j'estimais trop Constance : Je serais trop heureux dans cette circonstance... Estime, amour, il faut tout changer en fureur. Ah ! Quel supplice entraîne après lui plus d'horreur, Que de se voir forcé de haïr ce qu'on aime ?
Damon
On soupçonne aisément, on accuse de même.
Durval
J'ai des rivaux heureux... l'un d'eux a son portrait, Et l'autre avait son coeur : c'est l'aveu qu'on m'a fait... C'est un mystère affreux.
Damon
Que je ne saurais croire. Constance absolument n'a point trahi sa gloire.
Durval
Ne prends plus sa défense ; il n'est aucun moyen. Que fera l'amitié, quand l'amour ne peut rien ?
Damon
Modérez-vous du moins ; la voilà qui s'approche.
Scène 11
Durval, Constance, Damon
Durval
Madame, épargnons-nous la plainte et le reproche : Il faut nous séparer pour ne nous voir jamais. Voyez où vous voulez vous fixer désormais, Jusqu'à ce que le ciel, au gré de votre envie, Termine, mais trop tard, ma déplorable vie. Vivez, et reprenez ce que je tiens de vous : Je n'excepte qu'un bien, que je préfère à tous, Ce fruit de mon amour, si cher à ma tendresse, C'est, de tous vos bienfaits, le seul qui m'intéresse.
Constance
Disposez de mon sort au gré de vos souhaits ; Je n'examine rien, puisque je vous déplais. Daignez déterminer ma dernière demeure : Où faut-il que je vive, ou plutôt que je meure ?
Durval
Eh ! Madame, vivez.
Constance
Vous ne le voulez plus ; Mais vous serez bientôt satisfait. Au surplus, Jouissez de ces biens que vous voulez me rendre ; De vos seules bontés je veux toujours dépendre. À l'égard de ma fille... il m'eût été bien doux De garder le seul bien qui me reste de vous. Puisse-t-elle éviter les malheurs de sa mère, N'être pas moins fidèle, et vous être plus chère !
Durval
Je ne puis supporter cette témérité ; Perfide ! Il vous sied bien, ce langage affecté !
Constance
Ah ! Quel titre odieux ! Est-ce à moi qu'il s'adresse ?
Durval
Oui, madame.
Constance
Est-ce là le prix de ma tendresse ? Eh ! Quoi ! De quels transports êtes-vous enflammé ? Doit-on déshonorer ce qu'on a tant aimé ?
Durval
Il fallait savoir mieux conserver mon estime.
Constance
Pourquoi ne l'ai-je plus ? Apprenez-moi mon crime. Qu'ai-je fait ?
Durval
Vous osez encor me défier ;
Constance
Hélas ! Dois-je mourir sans me justifier ! Que je sache du moins ce qui m'ôte la vie... J'y succombe... je meurs...
Constance se laisse aller dans un fauteuil ; et en tirant son mouchoir, elle laisse tomber un paquet de lettres, que Damon veut ramasser furtivement ; mais il est aperçu par Durval, qui les saisit.
Damon
Elle est évanouie.
Durval
Donne, donne. à quoi sert tant de discrétion ? Sans doute ce sera quelque conviction Des affronts que m'a faits une épouse infidèle.
Il sort.
Damon
Il faut la secourir ; permettez que j'appelle.
Scène 12
Durval, Constance
Durval
Que m'importe le soin de ses jours et des miens ? Je vais donc la convaincre ; en voici les moyens. Ah ! Ciel ! Quelle ressource accablante et funeste ! L'espoir de la confondre est tout ce qui me reste.
Constance
Ah ! Que tenez-vous là ? Je voulais les brûler.
Durval
S'ils ne vous chargent point, pourquoi tant vous troubler ? Ils s'adressent à vous.
Constance
Hélas ! Qu'allez-vous faire ?
Durval
Plus vous craignez, et plus je veux me satisfaire.
Constance
Sur ces tristes écrits ne portez point vos yeux ; Durval... ce n'est qu'à moi qu'ils sont injurieux. De grâce... écoutez-moi.
Durval
Je ne veux rien entendre.
Constance
Puisque nous sommes seuls, je vais...
Durval
Il faut attendre. À des discours sans preuve on aurait répondu ; Mais je prétends qu'ici chacun soit confondu.
Constance
Je me jette à vos pieds ; souffrez que je vous presse.
Durval
Vous vous justifierez.
Scène 13
Florine, Sophie, Durval, Argant, Constance, Damon
Florine
Ah ! Ma chère maîtresse, Dans quel abaissement...
Ils la relèvent, et la mettent dans un fauteuil.
Sophie
Constance à vos genoux ?
À Argant.
Durval
Reconnaissez l'erreur qui vous prévenait tous En faveur d'une femme instruite en l'art de feindre : Jugez qui de nous deux était le plus à plaindre. Damon vous aura dit ce qui se passe ici ?
Argant
C'est un fait important qui doit être éclairci.
Durval
Il va l'être à l'instant ; je vous en fais arbitre.
Argant
Outre ce qu'on m'a dit, vous avez quelque titre ?
Durval
En voici ; lisez donc ces coupables écrits. Que je me trouve heureux de les avoir surpris !
Sophie
Moi, je les soutiens faux.
Durval
Je vois ce qu'elles craignent : Je la veux accabler devant ceux qui la plaignent.
Constance
Je vous conjure encore en cette occasion... Monsieur, épargnez-vous cette confusion.
Argant
Diable ! Allons doucement ; ceci change la thèse. Ce billet-là...
Durval
Quoi donc ?
Argant
Eh ! Mais, par parenthèse ; Il est de votre main.
Sophie
Le mien en est aussi.
Durval
De mon écriture ?
Argant
Oui.
Durval
Que veut dire ceci ?
Argant
Mais voyez.
Durval
Juste ciel !
Argant
Parbleu, c'est de vous-même.
Florine
Et celui-ci, monsieur ?
Sophie
Ma joie en est extrême.
Argant
N'allons pas plus avant ; le reste est superflu.
Elle lit.
Sophie
Nous lirons, s'il vous plaît ; c'est lui qui l'a voulu. « Que je suis offensé de toutes vos alarmes ! S'il est vrai qu'à mes yeux Constance ait eu des charmes, Ils ont fait, dans leur temps, leur effet sur mon coeur. Vous allumez des feux qui ne peuvent s'éteindre : Une épouse n'est point une rivale à craindre. Puis-je vous préférer un semblable vainqueur ? Madame, en vérité, c'est trop d'être incrédule, Et de me soupçonner d'un si grand ridicule.» Le style est obligeant.
Argant
Ne nous épargnez pas : Nos fautes ont pour vous de furieux appas. Vous nous ressemblez peu, vous triomphez des nôtres, Et nous ne demandons qu'à partager les vôtres.
Sophie
Fort bien.
Elle rend ou brûle le billet.
Damon reprend les billets.
Florine
Autre lecture... Enfin... Oh ! Par ma foi, Celui-ci me paraît un peu trop fort pour moi. Monsieur, en vérité, l'on ne peut mieux écrire ; C'est dommage pourtant qu'on ne puisse vous lire.
Durval
Mais enfin le portrait...
Sophie
Quoi ! Vous récriminez ?
Florine
C'est une trahison que vous imaginez.
Sophie
Vous voulez joindre encor l'insulte à la blessure ? C'est être trop cruel.
Florine
C'est un traître, un parjure, Qu'une autre traiterait de la bonne façon.
Elles enlèvent Constance.
Sophie
Venez ; pour vous venger, laissez-lui son soupçon.
Constance
Je ne puis... Permettez... Quoi ! Ne pourrai-je apprendre...
Sophie
Non. Ce n'est plus à vous, madame, à vous défendre.
Florine
Il ne mérite pas ce que vous demandez.
Elles sortent.
Sophie
Voilà ce beau retour... Damon, vous m'entendez.
Damon
Ô ciel !
Scène 14
Argant
Il sort.
Argant
Vous avez fait une rude entreprise ; Vous n'y reviendrez plus, votre bisque est mal prise. Pour convaincre une femme, il faut bien du bonheur ; Rarement un époux en vient à son honneur. Quand on veut s'embarquer dans ces sortes d'affaires, On ne saurait avoir des preuves assez claires ; Et par malheur pour vous, vous ne les avez point. Les femmes sont d'ailleurs terribles sur ce point : Elles ne s'aiment pas ; mais accusez-en une, L'émeute est générale, et la cause est commune. Vous verrez aussi-tôt le peuple féminin S'élever à grands cris, et sonner le tocsin ; Protéger l'accusée, et s'enflammer pour elle ; Se prendre aveuglément de tendresse et de zèle ; Passer de la pitié jusques à la fureur, Et traiter un époux de calomniateur... Tenez, voilà pourquoi, sans accuser la vôtre, J'ai toujours crû ma femme aussi sage qu'une autre. Je vous plains ; mais que faire ? Elle a barre sur vous : Il faut, en attendant, se taire et filer doux.
Scène 15
Durval, Damon
Durval
Tu me vois pénétré de douleur et de rage. Je ne m'attendais pas à ce nouvel orage... Quelle vengeance affreuse exerce contre moi Cet objet étranger dont j'ai quitté la loi !... Que m'importe, après tout, qu'une épouse volage Sache de sa rivale à quel point je l'outrage ?... Cependant je l'accuse, et je suis confondu.
Damon
N'es-tu pas plus heureux, que d'être convaincu ?
Durval
En suis-je moins certain ? L'injure est manifeste. Va, je ne cherchais plus que le plaisir funeste De la rendre odieuse autant que je la hais ; Mais sa fausse vertu couvre tous ses forfaits.
Damon
J'ignore les détails de cette perfidie ; Mais je connais Constance, et je mettrais ma vie...
Durval
Tu la perdrais... Constance... ô regret superflu ! J'ai creusé cet abîme où son coeur s'est perdu ; Mon exemple a causé la chute qui m'accable. Est-ce une autorité qu'un exemple coupable ?
Damon
Ne le suivez donc plus, comme vous avez fait, Puisque vous convenez d'un si funeste effet. Si tu voulais pourtant m'instruire davantage, Ton repos deviendrait peut-être mon ouvrage : Tu n'as que trop suivi ton premier mouvement.
Durval
Je le paye assez cher, hélas ! En ce moment. J'avais beau m'enflammer et m'irriter contre elle, J'ai frémi du danger où j'ai mis l'infidèle ; Et je mourais du coup que j'allais lui porter.
Damon
J'ai des pressentiments que je ne puis m'ôter.
Durval
Ils sont faux ; mais enfin je cède à ta prière : Suis-moi, je t'en ferai la confidence entière. Mais ce n'est point l'espoir d'être désabusé Qui m'arrache un récit que j'aurais refusé. Je te veux inspirer la fureur qui m'anime : Tu sens que j'ai besoin de plus d'une victime ; Puisque j'ai des rivaux, je dois compter sur toi, Et tu vas t'engager à te perdre avec moi.
Acte V
Scène 1
Durval, Damon
Il paraît dans le fond du théâtre des girandoles allumées.
Durval
Viens ; tandis que le bal, dans cette galerie, Occupe tout le monde, achève, je te prie. Que veut dire ce peintre ?
Damon
À l'égard du portrait, C'est un vol ; et voici comme on te l'a soustrait. Damis a chez ce peintre été par aventure ; Il l'a vu travaillant à cette miniature ; Alors notre marquis a formé le dessein De se l'approprier, et d'en faire un larcin. Un de ses gens, qu'il a couvert de ta livrée, L'est allé demander : le peintre l'a livrée, Croyant que ce portrait devait t'être remis. C'est ce que j'en ai su, sans t'avoir compromis ; Car je viens de trouver ce peintre chez Constance : J'ignore à quel sujet, je n'ai point fait d'instance.
Durval
Quelle scélératesse !... ah ! Permets, cher ami...
En lui donnant le portrait.
Damon
Attends ; je ne sais pas les choses à demi. Dans un endroit du parc j'ai détourné mes traîtres ; D'abord ils ont voulu faire les petits-maîtres ; Mais je leur ai serré de si près le bouton, Qu'il a fallu, morbleu, qu'ils changeassent de ton. J'en ai tiré l'aveu de leurs forfanteries : Ils s'étaient fait tous deux autant de menteries. Le renvoi de l'écrin leur a fait inventer le bonheur dont ces fats ont osé se vanter. Après leur avoir fait la leçon assez forte, J'ai repris le portrait, et je te le rapporte. Je n'imagine pas qu'ils en osent parler ; Et même tous les deux viennent de s'en aller.
Durval
Dans quel excès m'a fait tomber leur imprudence ! Et d'un autre côté, quelle affreuse vengeance !
Damon
Mais tu me parais peu sensible à ce succès.
Durval
Hélas ! Reproche-moi plutôt un autre excès. Je me trouve au milieu de mon bonheur extrême, Un traître, un malheureux en horreur à lui-même, Indigne désormais de ma félicité ; Et l'on m'accuse encor d'insensibilité, Lorsque je vais périr accablé sous la honte Où m'a plongé l'accès d'une fureur trop prompte.
Damon
Je vois à tes regrets...
Durval
Dis à mon désespoir.
Damon
Mais au sort de Constance il est temps de pourvoir.
Durval
Que fait-elle à présent... que faut-il que j'espère ? Dis-moi... qu'est devenue une épouse si chère ?... Ah ! Je suis son bourreau plutôt que son époux. Pourra-t-elle survivre à de si rudes coups ? Sa blessure est mortelle, et j'en mourrai moi-même.
Damon
Rien n'est désespéré dans ce malheur extrême. Constance t'a sauvé la honte de l'éclat : Elle en impose à tous, et cache son état ; Son courage surpasse encor son infortune ; Elle fait les honneurs d'une fête importune, Dont elle ne croit pas être l'objet secret. Il est vrai qu'en passant, mais sans être indiscret, Je l'ai calmée un peu ; j'ai caché tout le reste. Viens, un plus long délai lui deviendrait funeste. Son courage est peut-être à son dernier effort.
Durval
Cher ami, je te rends le maître de mon sort. Sois mon unique appui, ma ressource auprès d'elle ; Peins-lui mon désespoir. Ah ! Quel que soit ton zèle, Tu ne pourras jamais en peindre la moitié : Ne me ménage plus, implore sa pitié.
Damon
Tu sauras mieux que moi persuader Constance : Je lui serais suspect dans cette circonstance. Pourquoi te refuser ce plaisir si flatteur, D'aller à ses genoux lui reporter ton coeur ?
Durval
Me refuserais-tu d'achever ton ouvrage ?
Damon
Tu n'es impétueux que pour faire un outrage.
Durval
Tu veux qu'un furieux qui sort de son accès, Qui vient de se porter au plus coupable excès, Qui vient d'accumuler blessure sur blessure, Opprobre sur opprobre, injure sur injure, Aille aussi-tôt braver l'objet de sa fureur ; Et s'offrir à des yeux qu'il a remplis d'horreur : La honte me retient...
Damon
Durval, elle t'abuse : La honte est dans l'offense, et non pas dans l'excuse !
Durval
Puis-je désavouer ces malheureux écrits, Où je jure à Constance un éternel mépris ? Peut-elle désormais prendre aucune assurance, Compter sur des serments que j'ai détruits d'avance ?
Damon
L'amour pardonne tout : mais je t'ouvre un moyen ; Je dois avec Constance avoir un entretien ; C'est sans doute au sujet de tout ce qui se passe : C'est elle qui m'a fait demander cette grâce ; Pendant le bal, j'espère en trouver le moment. Nous sommes convenus de ce déguisement ; Je dois rester masqué.
Durval
Si je prenais ta place ?
Damon
Durval, tu me préviens.
Durval
En parlant à voix basse, Je pourrai la tromper ; j'éclaircirai mon sort, Je lirai dans son coeur.
Damon
Je parlerai d'abord, Afin de lui donner une pleine assurance ; Tu nous observeras alors avec prudence, Et tu pourras bientôt trouver l'heureux moment De te substituer près d'elle adroitement.
Durval
Ma curiosité me fait trop entreprendre.
Damon
J'aurai tout préparé, tu n'auras qu'à l'entendre.
Durval
J'aurais trop à souffrir... en croyant te parler, Constance contre moi peut et doit exhaler Ces reproches qu'elle a condamnés au silence : Ce serait essuyer toute leur violence ; Ce serait m'exposer à ses premiers transports ; Et j'ai, pour en mourir, assez de mes remords.
Damon
Ce qui vient d'arriver te prouve le contraire ; La douceur de Constance a dû te satisfaire. Quel autre aurait ainsi ménagé son époux ? Je suis sûr que vos coeurs s'entendent mieux que vous.
Durval
Trop de timidité me punit et la venge.
Damon
C'est une cruauté...
Il sort.
Durval
Ma faiblesse est étrange : Mais enfin... quelqu'un vient. C'est Florine, je crois ? Je te laisse ; sers-moi pour la dernière fois.
Scène 2
Damon, Florine
Damon
Que l'amour-propre abonde en mauvaises défaites, Quand il faut réparer les fautes qu'on a faites !... S'il me désavouait ?... Ah ! Trop cruel ami !... N'importe, il faut encor faire un effort pour lui.
Florine
Madame vous attend, lui tiendrez-vous parole ? Elle est impatiente.
Damon
Oui, Florine, j'y vole.
Scène 3
Florine
Florine
Quelle sera la fin de cet événement ? Gare le cloître, il fait un triste dénouement. S'aller claquemurer, c'est ce qui m'inquiète ; Car enfin je n'ai pas le goût de la retraite : Prendre congé du siècle à l'âge de vingt ans ; Il nous quitte assez tôt, sans prévenir ce temps. Passe, quand jusqu'au bout on a joué son rôle ; Du moins le souvenir du passé vous console ; On l'emporte avec soi, cela sert de soutien : Mais pour moi, dieu merci, je suis réduite à rien ; Car ce que j'ai vécu ne s'appelle pas vivre. Que faire dans l'exil où je m'en vais la suivre ? Me plaindre que le temps coule trop lentement ; N'avoir que mon ennui pour tout amusement. Le monde a ses chagrins : eh ! Bien, on les essuie ; On s'accoutume, on roule, et l'on pousse la vie ; On va, l'on vient, on voit, on babille, on se plaint, On s'agite, on se flatte, on espère, et l'on craint ; Il vient un bon moment, car il faut qu'il en vienne, On en fait son profit, afin qu'on s'en souvienne.
Scène 4
Constance
Constance
Damon suivait mes pas... et je ne le vois plus ; Mais il ne peut tarder. Nous sommes convenus De nous réfugier dans ce lieu plus tranquille ; Notre entretien sera plus sûr et plus facile.
Scène 5
Constance, Masque, Durval
Elle essuie ses yeux.
Constance
Vous voici... reprenons le fil de ce discours, Dont on nous empêchait de poursuivre le cours. Damon, permettez-moi de répandre des larmes Dans le sein d'un ami sensible à mes alarmes ; Aux yeux de tout le monde elles m'allaient trahir : C'est encor un motif qui m'a contrainte à fuir. Je rappelais un temps bien cher à ma mémoire : Quand Durval commença mon bonheur et ma gloire, Mon coeur sembla pour lui prévenir sa saison. Aurais-je mieux choisi dans l'âge de raison ? Notre hymen se conclut. Aurais-je dû m'attendre, Pouvais-je imaginer qu'un coeur déjà si tendre, Le serait encor plus ? Je vis, de jour en jour, Qu'on ne saurait donner de bornes à l'amour. Quel que fût le progrès de ma tendresse extrême, Mon bonheur fut plus grand, puisqu'on m'aima de même. Qu'est devenu ce temps ? Vous ne croirez jamais D'où vint le changement d'un sort si pleins d'attraits. Un revers imprévu détruisit ma fortune ; Ma tendresse bientôt lui devint importune ; L'excès de mon amour lui parut indiscret : Je le vis ; il fallut le rendre plus secret. Le refroidissement, bien plus terrible encore, Vint éteindre l'amour d'un époux que j'adore, Et bientôt loin de moi l'entraîna tour à tour. Je crus perdre la vie en perdant son amour. J'eusse été trop heureuse ! En ce malheur extrême, Je sentis qu'on ne vit que par l'objet qu'on aime ; Qu'on perd tout en perdant ces transports mutuels, Ces égards si flatteurs, ces soins continuels, Cet ascendant si cher, et cette complaisance, Cet intérêt si tendre, et cette confiance, Qu'on trouve dans un coeur que l'on tient sous ses lois. Cependant je vécus pour mourir mille fois. Je joignis à mes maux celui de me contraindre. Je me suis toujours fait un crime de me plaindre. C'est la première fois, dans l'état où je suis, Je ne vous aurais pas parlé de mes ennuis ; Je m'épanche avec vous, je ne dois rien vous taire, Puisque je vous demande un conseil salutaire. Je ne prétends point faire un détail superflu, Ni rappeler ici ce que vous avez vu. Vous êtes le témoin de ce dernier orage... Vous vous attendrissez... est-ce un heureux présage ? Enfin, est-il bien vrai que Durval ait rendu Justice à son épouse ? Ai-je bien entendu ? C'est beaucoup. N'avait-il rien de plus à me rendre ? Vous-même n'avez-vous rien de plus à m'apprendre ? Mais comment puis-je avoir révolté mon époux ? Un coeur indifférent peut-il être jaloux ?... Je m'y perds... cependant je lis dans sa pensée. Se pardonnera-t-il de m'avoir offensée ? Je souffre, plus que lui, du juste repentir Que sans doute à présent il en doit ressentir. Je crains (s'il ne m'estime autant que je l'adore) Que sa confusion ne l'aliène encore ; Que sa honte offensante et cruelle pour moi, Ne l'empêche à jamais de me rendre sa foi. Ah ! Peut-être j'étais dans cette conjoncture ; Ce qui m'est revenu flattait ma conjecture. Je le désire trop pour ne pas l'espérer... Vous ne me dites mot ?... que dois-je en augurer ? Mais si je n'ai point pris une fausse espérance, Si son heureux retour avait quelque apparence, Qui peut le retarder ?... si mes jours lui sont chers, qu'il vienne en sûreté... mes bras lui sont ouverts... S'il voyait les transports que mon coeur vous déploie... Ah ! Qu'il ne craigne rien, que l'excès de ma joie... Que dis-je ! S'il le faut, j'irai le prévenir : C'est sur quoi je cherchais à vous entretenir. Je ne puis à présent être trop circonspecte ; Un pardon trop aisé doit me rendre suspecte. Que pourra-t-il penser de ma facilité ?... Mais n'importe, malgré cette fatalité, Autant que mon amour, mon devoir m'y convie ; Il faut que j'aille perdre ou reprendre la vie... Ah ! Daignez par pitié... vous soupirez tout bas... Je ne puis donc m'aller jeter entre ses bras ?... J'entends ce que veut dire un si cruel silence ; Vous n'osez...
à part
Masque
Ah ! C'est trop me faire violence !
Elle voit un portrait entre ses mains.
Constance
Qu'avez-vous dit ?... parlez... quel funeste regret ?... Mais... qu'ai-je vu? Comment ?... D'où vous vient mon portrait ? Vous n'en êtes chargé que pour me le remettre.
Masque
Il faut...
Constance
Que m'offrez-vous ?...
Masque
Voyez...
Elle ouvre le billet.
Elle lit.
Constance
C'est une lettre. Vous tremblez... je frémis... on ne veut plus me voir. C'est le coup de la mort que je vais recevoir... De la main de Durval ces lignes sont tracées. Mais que vois-je ? Des pleurs les ont presque effacées. « C'est trop entretenir vos mortelles douleurs ; L'ingrat que vous pleurez, ne fait plus vos malheurs. Chère épouse, il n'est rien que votre époux ne fasse, Pour tarir à jamais la source de vos pleurs. Vous avez rallumé ses premières ardeurs ; Trop heureux s'il expire en obtenant sa grâce !... » Ah ! Pourquoi n'ai-je pas prévenu mon époux ? Conduisez-moi, courons...
Durval
Il est à vos genoux... C'est où je dois mourir... laissez-moi dans les larmes, Expier mes excès et venger tous vos charmes.
Constance
Cher époux, lève-toi. Va, je reçois ton coeur : Je reprends avec lui ma vie et mon bonheur.
Durval
Quoi ! Vous me pardonnez l'outrage et le parjure ?
Constance
Oui ; laisse-moi goûter une joie aussi pure.
Durval
Vengez-vous.
Constance
Eh ! De qui ? C'est un songe passé ; Ton retour me suffit.
Durval
Il n'a rien effacé.
Constance
Si tu veux me prouver combien je te suis chère, Oublions qu'autrefois j'ai cessé de te plaire.
On entend du monde ; Constance paraît inquiète.
Durval
Je veux m'en souvenir pour le mieux réparer. Devant tout l'univers je vais me déclarer...
Scène 6
Argant, Florine, Sophie, Durval, Damon
Argant
Comment, diable ! La scène a bien changé de face. Ah ! Ah ! Mon gendre en conte à sa femme... il l'embrasse ! Mais, est-ce tout de bon ?
Florine
Certes, l'effort est grand.
Sophie
Monsieur a du bonheur dans ce qu'il entreprend.
Durval
Oui, je ne prétends plus que personne l'ignore ; C'est ma femme, en un mot, c'est elle que j'adore. Que l'on m'approuve ou non, mon bonheur me suffit. Peut-être mon exemple aura plus de crédit : On pourra m'imiter. Non, il n'est pas possible Qu'un préjugé si faux soit toujours invincible.
Argant
Ce n'est pas que je trouve à redire à cela ; Mais c'est qu'on n'est pas fait à ces incidents-là. Lorsqu'une femme plaît, quoiqu'elle soit la nôtre, Je crois qu'on peut l'aimer, même encor mieux qu'une autre.
Damon
Oserais-je à mon tour, sans indiscrétion, Vous faire souvenir d'une convention ?
Elle l'embrasse.
Sophie
Damon, je m'en souviens. Ah ! Ma chère Constance... Mais conseillez-moi donc dans cette circonstance...
Argant
Oui, conseillez un coeur déjà déterminé... Le conseil en est pris, quand l'amour l'a donné.