Acte I
Scène 1
Alfred de Malzen, Georgette, Ensemble
Il sonne.
Alfred de Malzen
Ah ! Ça, mais on ne peut donc parler à personne dans cette auberge ?... Pas une servante qui veuille entendre deux paroles... Tous les gens que j'appelle se sauvent sans me répondre.
Georgette
Dam', Monsieur, aussi vous arrivez justement un jour de remue-ménage ; monsieur le bourgmestre a loué tous les salons pour un bal, on est à table dans ce moment-ci, et...
Alfred de Malzen
Je vais le payer, son bal, et trois autres avec, si l'on veut ; mais qu'on me serve, ou du moins qu'on m'écoute !
Georgette
Eh bien ! Je vais vous écouter, moi, Monsieur, mais ne vous fâchez plus.
Alfred de Malzen
Non, vous êtes trop gentille pour ça, ma petite, et vraiment, je ne me plaindrais plus de l'abandon auquel on me condamne, si vous vouliez le partager un moment.
Georgette
Tous les messieurs qui, comme vous, viennent en chaise de poste, me disent de ces choses là, mais je n'y fais pas attention, parce que, voyez-vous, Georgette Franck n'écoutera les compliments que de celui qui voudra l'épouser, et comme vous êtes comte, d'après ce que disent vos domestiques, que vous êtes riche, à en juger par votre voiture et votre dépense, vous n'avez pas, sans doute, l'intention de me demander en mariage.
Alfred de Malzen
Ma foi, je vous assure qu'il n'y aurait rien là de bien impossible depuis trois ans que je cherche une femme sans me décider, je n'en ai pas vu de plus jolie, et j'en ai vu beaucoup qui n'étaient pas de si bonne humeur...
Georgette
Comment, voilà trois ans que vous cherchez, et vous n'avez pas encore trouvé ?... Il faut que monsieur soit bien difficile !
Alfred de Malzen
Mais, pas trop... Je me suis dit, en commençant mes voyages, il est temps de me marier ; qu'est-ce qu'il faut pour être heureux ?... Une femme jeune, riche, belle, musicienne , spirituelle et vaccinée... Eh bien ! Je n'ai jamais pu mettre la main dessus... et cette idée m'a déjà coûté bien des frais de poste.
Georgette
Ah ! Tenez, monsieur, vous me faites rire, et pendant ce temps là...
Alfred de Malzen
Un moment, vous m'avez promis de m'écouter... Dites-moi donc un peu ce que je pourrais faire dans cette petite ville pendant qu'on raccommode ma calèche, car les routes de votre duché de Berg sont aussi mauvaises que ses auberges sont incommodes... les jours de bal, s'entend ; il n'y a pas moyen de lire avec le tapage de vos convives, qui va se renforcer tout à l heure de celui de vos musiciens... Voyons, indiquez-moi quelque curiosité.
Georgette
Mais il fait déjà nuit.
Alfred de Malzen
C'est, ma foi, vrai, et je n'aurai pas même la ressource du sommeil.
Haut.
Georgette
Mais, au fait... Eh ! Oui, c'est un moyen de m'en débarrasser. Nous allons chercher bien loin ce qui peut vous distraire, quand vous en avez ici même l'occasion... Venez au bal...
Alfred de Malzen
Sans invitation... Vous plaisantez ?...
Georgette
Rien n'est plus simple, mon père est autorisé par Monsieur Pétersthal, le bourgmestre, à faire entrer les voyageurs dont il pourrait répondre, les gens comme il faut, et je crois qu'à cet égard là...
Alfred de Malzen
Oh ! Je ne déparerais pas la société ; vous avez raison... C'est original de faire un tour de valse entre deux relais... Mais il faudrait une toilette.
Georgette
Votre malle a été détachée...
Alfred de Malzen
Et puis, d'ailleurs, s'habiller, c'est un un moyen comme un autre de passer le temps, il y a des gens qui n'ont pas d'autre occupation...
Georgette
Allons, Monsieur, dépêchez-vous !
AIR : Mes amis, partons bien vite. (Semaine des Amours.)
Alfred de Malzen
Vous avez d'excellentes idées.
Il s'approche pour l'embrasser.
Ensemble
Vite Il faut que je profite Du plaisir Qui vient s'offrir En vérité, ma petite, Vous conseillez à ravir.
Georgette
Ah ! Dispensez-vous, de grâce, D'empressements superflus, Pour des conseils, encor passe... Mais je n' donn' jamais rien d' plus.
Alfred de Malzen
Vite Il faut que je profite Du plaisir Qui vient s'offrir En vérité, ma petite, Vous conseillez à ravir.
Alfred sort.
Georgette
Allons, que monsieur profite Du plaisir Qui vient s'offrir. Son doux attrait vous invite, Sachez vite Le saisir.
Georgette
Il voulait m'embrasser, ce monsieur !... Ces étrangers, qui ne connaissent pas nos lois, sont tous de même... Moi, qui ai été élevée dans la crainte des baisers, je ne sais pas où je me sauverais pour en éviter un.
Scène 2
Michel, Georgette
Il descend la scène.
Michel
Ne faites pas attention à moi, mangez toujours, je vais voir si les violons sont arrivés. Il faut se multiplier, ici... Ah ! Georgette, te voilà, eh ! bien, et le bal ?
En ce moment on entend crier : À la santé de Monsieur Pétersthal.
Georgette
L'auberge est illuminée du haut en bas ! les tables de jeu, les buffets, le punch et les musiciens, tout est prêt.
Nouveaux cris.
Michel
Voilà encore qu'ils boivent à la santé du nouveau bourgmestre il leur donne là une fameuse fête pour son installation ! Quel tapage ! Ils finiront par étourdir mon pauvre oncle, et en sa qualité de protecteur de la tranquillité publique, il sera forcé de se condamner à l'amende.
Georgette
Aujourd'hui, c'est un extraordinaire ; aussi faut-il espérer qu'il fermera les yeux là-dessus.
Michel
Fermer les yeux ! Mon oncle fermer les yeux sur un délit ! Georgette, vous êtes bien jeune !.. Nous avons des lois ! Nous en avons même une jolie collection de lois ! et d'uniques encore ! Aussi le nouveau bourgmestre doit mettre gloire à les maintenir !... En attendant, avertissez l'orchestre de donner le premier coup d archet ; moi je retourne au festin, lancer un dernier coup d oeil à ma fiancée.
Georgette
Mam'zelle Mina... Hein ! Comme elle est jolie ce soir... Dam', elle est riche celle-là... Vous ferez-là un bon mariage.
Michel
Mais je ne crois pas qu'elle en fasse un mauvais.
Il va pour sortir.
Georgette
Dites donc, Monsieur Michel, que je vous dise... Vous aurez ce soir un danseur étranger... Oh ! Mais qui fera honneur à votre bal...
Michel
Quelque voyageur sans doute, je ne sais pas où mon oncle a eu l'idée de permettre qu'on en laissât entrer ! Si on m'avait cru...
Georgette
Soyez tranquille, ce n'est pas un aventurier celui-là ; d'abord c'est un comte.
Michel
Un comte ? C'est un conte... et puis on ne voit que cela dans ce pays-ci.
Georgette
Il a une voiture fort distinguée, et une tournure qui l'est encore davantage.
Michel
Allons, c'est bon, va-t-en, car je crois que l'on sort de table ; justement voici mon oncle.
Scène 3
Madame Romarin, Pétersthal, Mina, Michel
Georgette sort.
Madame Romarin
Venez par ici, ma nièce, il fait une chaleur là-dedans.
Pétersthal
Ah ! Oui, respirons un peu, j'étouffe de joie !.. Les compliments de mes administrés et le vin du Rhin m'ont porté à la tête... Fait elle un bruit ma nomination !
Madame Romarin
Maintenant, cousin, que j'ai fait les honneurs de votre table, vous me permettrez de me retirer avec ma nièce.
Mina
Mais, ma tante, on parle d'un bal.
AIR : Ah ! Si madame me voyait !
Madame Romarin
Les coeurs purs restent étrangers À cet enivrement perfide. C'est justement pourquoi nous ne pouvons pas rester ici, mon enfant.
Mina
Pour qu'avec raison je me guide, De ces plaisirs si passagers Je dois connaître les dangers. On pêche bien moins, je le pense, Quand on voit l'exemple du mal. Pour m'empêcher d'aimer la danse, Il faut donc me conduire au bal.
Madame Romarin
Eh bien, voilà de jolies idées.
Pétersthal
Cela m'arrangerait assez, cousine, car je ne pourrai jamais, seul, répondre à tout le monde.
Madame Romarin
Y pensez-vous, quand il y a tant de jeunes gens ici, et lorsque nos moeurs sont si sévères sur l'innocence des demoiselles ; un baiser pris équivaut chez nous à une promesse de mariage ; il faut, vous le savez, que la jeune fille qui se laisse dérober une telle faveur, épouse l'audacieux, où elle est déshonorée ; vous voyez bien que je ne peux pas exposer ma nièce...
Michel
C'est juste, la cousine Romain a raison ; il y a même des exemples de procès pour des baisers pris sans conséquence, au bal, par des étrangers qui ne connaissaient pas les usages du pays... Leur ignorance ne les a pas sauvés, ils ont perdu.
Mina
C'est-à-dire, ils ont épousé.
Michel
Eh bien ! Qu'est- ce que je dis donc ?... C'est la même chose.
Madame Romarin
Oui, ma nièce ; ainsi, vois à quoi une action légère peut nous entraîner.
AIR : Restez, restez troupe jolie.
bis.
bis.
Michel
Pour son honneur, aucune belle Ne craint ici de sort fatal ; Elle a, pour lui rester fidèle, Sa sagesse et le tribunal, Et l'on a peur du tribunal. Cette loi, qui sait la défendre, Dit, à qui veut se hasarder : Vous êtes libre de la prendre, Mais je vous force à la garder. Cela peut avoir des suites terribles pour les délinquants... car, grâce à cette bonne vieille loi sur le respect dû aux fiancées, les jeunes filles du duché de Berg sont toujours certaines d'avoir des maris.
Pétersthal
Un moment... J'ai une idée : vous restez au bal toutes deux, j'ai trouvé un danseur pour Mina.
Mina
Vraiment !
Madame Romarin
Mais...
Pétersthal
Oh ! Celui-là ne compromettra pas la fiancée de Michel ; c'est mon greffier, Monsieur Stylmann !
Mina
Il est bien vieux !
Pétersthal
Soixante-deux ans, tout au plus ; c'est un homme qui m'est tout dévoué.
Il rentre dans la salle.
Michel
Je vais l'avertir.
Madame Romarin
Pourvu que je ne m'en repente pas !
Pétersthal
Il n'est pas dangereux.
AIR : Vos maris en Palestine.
Madame Romarin
Son grand âge me rassure ; Tenez, je n'en voudrais pas ; Je craindrais trop, je vous jure, Pour elle quelque faux pas.
Mina
Mais vous ne raisonnez pas. Pour le danger que j'ignore, Si l'on redoute en dansant Un cavalier turbulent, On doit bien plus craindre encore Celui qui marche en tremblant.
À la cantonnade.
Pétersthal
On se lève de table... On vient par ici, Dieu me pardonne, il y a encore plus de monde que tout à l heure... Par ici, messieurs, par ici, mesdames.
Elles vont s'asseoir à gauche.
Madame Romarin
Asseyons nous là.
Scène 4
Choeur Des Invités, Madame Romarin, Pétersthal, Un Domestique, Un Invité
AIR : Contredanse de la Dame blanche!
Pendant le choeur, les dames viennent s'asseoir sur la banquette à gauche ; les hommes se tiennent debout au fond et à droite.
Choeur Des Invités
De la cour jusqu'à vos salons On se marche sur les talons ; On se foule, on se porte De la cour jusqu'à vos salons. L'homme en place, il faut y songer, Afin d'éviter maint danger, Doit élargir sa porte Et sa salle à manger.
Madame Romarin
Baissez les yeux, petite fille ; ne voyez-vous pas que les hommes nous regardent ?
Pétersthal
Allons, messieurs, invitez vos dames, le bal va commencer.
Un Domestique
On demande encore une table de jeu, l'aubergiste dit qu'il n'a plus de meubles à disposer.
Il sort. Les hommes invitent des dames et sortent tour-à-tour, tandis que l'orchestre exécute une contredanse qui continue en sourdine jusqu'à la fin de la cinquième scène.
Pétersthal
Je vais voir cela, servez des rafraîchissements ici.
Un Invité
Voulez-vous permettre, Madame ?
Madame Romarin
Monsieur, je ne danse pas sans ma nièce.
Un Invité
Je vous demande si vous voulez me permettre d'avoir l'honneur de danser avec mademoiselle votre nièce ?
Madame Romarin
Ma nièce ne danse pas sans moi, et mon cavalier est sorti.
Les hommes sortent.
Un Invité
Venez avec moi, les jolies sont de l'autre coté.
Scène 5
Michel, Mina, Madame Romarin, Dames, Dame Invitée
Michel
Je fais la huitième avec la cousine Romarin, ne prenez pas ma place.
Mina
Eh bien votre greffier ?
Michel
Il viendra dès qu'il sera décavé...
Madame Romarin
Il est à la bouillotte ?
Michel
Il a pris le jeu de sa femme parce qu'il prétend quelle se carre toujours.
Madame Romarin
Tu vois, ma chère amie, que ce n'est pas ma faute si nous ne dansons pas.
Michel
Un moment... Vous dansez, vous, cousine, et avec moi encore.
Madame Romarin
Du tout.
Michel
Il n'y a pas de du tout... Votre place est retenue, j'ai promis que vous la rempliriez, et on y compte.
Mina
Allez, ma tante, puisqu'il vous en prie.
Madame Romarin
Te laisser, mon enfant, je ne le veux pas.
Michel
Ces dames veilleront sur ma jolie fiancée.
Dames
Certainement... Avec plaisir.
Michel
Venez... On commence ; le président des assises demande à être de votre quadrille.
Madame Romarin
Monsieur le président des assises veut danser à mon quadrille ? Ah ! Mon Dieu ! Si j'étais sûre que ces dames voulussent bien...
Dame Invitée
Nous ne la quitterons pas.
Il vient lui prendre la main.
Michel
Là ! Le premier avant-deux est fini, et voilà monsieur président qui n'a point de vis à vis.
Madame Romarin
Nous n'en danserons qu'une, par exemple.
En sortant il s'écrie :
Les dames causent entre elles.
Michel
Allons donc, nous n'arriverons qu'au chassez. Nous voilà ! Nous voilà !
Pendant l'aparté de Mina, des messieurs sont entrés ; l'un d'eux invite une dame, qui accepte et se retourne vers la voisine en disant : Je vous recommande la jeune personne, ainsi de suite, jusqu'à la dernière dame qui se retourne du côté de Mina.
Mina
Elle va danser ; ah ça ! Il n'y a donc pas autant de danger qu'elle me le disait... ou peut-être n'y en a-t-il plus à son âge... C'est étonnant, on a beau me faire peur du plaisir, jamais l'harmonie d'une contredanse n'a pu m'effrayer.
Dame Invitée
Je vous recomman...
Mina
Plaît-il, madame ?
Elle sort avec son cavalier.
Dame Invitée
Pardon, Mademoiselle, je ne peux pas refuser... mais je reviens à l'instant.
Scène 6
Mina
Elle va au fond.
AIR : Ah ! qu'ils sont heureux de danser (de Panseron).
Mina
C'est bien ainsi que l'on se place ; Un cavalier vient sur vos pas, On semble fuir, il vous enlace ; Mais moi, l'on ne me poursuit pas ! Écoutons bien, faisons silence, Et retenons cette cadence : C'est ainsi qu'on doit traverser ; Mais c'est à deux que l'on balance... Ah ! qu'ils sont heureux de danser. Si je l'osais ! ah ! sur leurs traces Combien j'aimerais à valser : Alors, pour admirer mes grâces, En foule on viendrait se presser ; Mais, écoutons, faisons silence, Oui, l'on redit cette cadence : Je suis prête à m'élancer ; Mais, seule, il faut que je balance... Ah ! Qu'ils sont heureux de danser. Eh bien ! On me laisse seule... Au fait, j'aime autant cela... du moins, je pourrai voir... Dieu ! Que c'est joli, un bal ! Les belles toilettes ! Quelles lumières éblouissantes !... Que ces danses légères ont de charmes pour moi !... Si j'osais... Personne ne peut me voir, répétons les pas que je leur vois faire.
Scène 7
Alfred de Malzen, Mina, Ensemble
À Mina.
Alfred de Malzen
Mademoiselle, si vous n'êtes pas invitée.
Elle va s'asseoir sur le banc.
Mina
Ah ! Mon Dieu, Monsieur, laissez-moi, vous vous trompez.
Alfred de Malzen
Remettez-vous, mademoiselle ; je ne croyais pas vous causer tant d'effroi... Mais quand on entre dans un bal, et que la première danseuse libre se trouve être si jolie...
Mina
Monsieur !
AIR : De l'innocence la plus pure ( la Marraine).
À part.
Alfred de Malzen
Ah ! Pardonnez si j'ai pu vous surprendre ; Remettez-vous un peu de votre effroi, Et croyez bien que lorsque j'osai prendre La blanche main que vous tendiez vers moi, C'était autant un plaisir qu'une loi. Ainsi que moi, chacun ici l'eût prise ; Eût-on d'ailleurs craint de vous irriter, En regrettant d'obtenir par surprise Ce qu'il serait si doux de mériter. Si je l'obtins un instant par surprise, Oui, je voudrais un jour la mériter. On peut dire de ces choses là ; c'est poli, et cela n'engage à rien.
Mina
C'est à ma tante, monsieur, que s'adressent ces sortes de demandes.
Alfred de Malzen
Elle doit avoir souvent à répondre, car, jolie comme vous l'êtes...
Haut.
Mina
Il s'exprime bien, ce monsieur. Je vous en prie, si vous la voyez, ma tante, ne lui dites pas que vous m'avez trouvé... occupée à danser, car elle se fâcherait.
Alfred de Malzen
Voudrais-je vous causer même une peine légère ? Et puis comment pourrais-je parler à madame votre tante ? Étranger dans cette ville que je ne voulais que traverser, un accident arrivé à ma calèche m'y retient quelques heures ; l'aubergiste m'a offert, comme moyen de passer le temps, d'entrer dans le bal, et je cherchais la personne qui le donne pour prendre sa permission et lui adresser mes remerciements.
Mina
Vous aurez beaucoup de peine à parler à monsieur Pétersthal, car il est si occupé aujourd'hui.
Alfred de Malzen
Il paraît que les danseurs sont en grand nombre, car j'ai vu des quadrilles se former au rez-de-chaussée.
Mina
Comment ! On danse en bas aussi...
Alfred de Malzen
On danse partout, Mademoiselle, on valse même, et si j'osais...
Mina
Oh ! Non, ma tante ne voudrait pas ; elle est si sévère sur cet article-là.
Alfred de Malzen
Dites-moi où je pourrai la trouver, et je suis certain quelle permettra...
Haut.
Mina
Pourtant si elle le voulait bien... Monsieur, ma tante est dans la salle voisine.
Revenant sur ses pas.
Alfred de Malzen
Veuillez me la montrer, et je vais... Mais il n'y a que des personnes qui dansent.
Mina
Ma tante est une de ces personnes-là.
Alfred de Malzen
Comment, cette tante sévère !...
Mina
Oh ! C'est quelle n'a pas comme moi des dangers à éviter.
Alfred de Malzen
Quels dangers ?
AIR : Pour le trouver je vais en Allemagne.
Mina
Chacun ici, comme moi, la contemple. Elle a nos respects, notre amour. C'est ce que je voulais lui demander, mais avec elle j'obéis et ne raisonne pas, car c'est la sagesse même.
Alfred de Malzen
Raison de plus pour suivre enfin l'exemple Qu'elle vous donne dans ce jour. Pourquoi tenir compte de sa défense En l'imitant pourriez-vous l'offenser ! Mais puisque la sagesse danse, L'innocence peut bien valser.
Mina
Au fait, je n'avais jamais examiné la question sous ce point de vue.
Alfred de Malzen
Vous voyez donc bien que vous ne pouvez pas vous dispenser, et puis, que pouvez-vous craindre ? Je pars dans quelques minutes... La valse terminée, je monte en voiture pour continuer mon tour d'Europe.
Mina
Si j'étais bien certaine de votre départ après la valse.
Alfred de Malzen
Voyez la voiture... et mon domestique qui attache les malles... Germain, tu vas envoyer chercher les chevaux... Êtes-vous convaincue, Mademoiselle ?...
Mina
Ainsi, ma tante pourrait ne rien savoir ?
Alfred de Malzen
Et lorsqu'elle vous parlerait des dangers du bal, vous sauriez au moins à quoi vous en tenir. L'heure m'appelle, mademoiselle, n'aurais-je pas l'honneur de vous donner la main ?... Eh bien ?
À part.
AIR : Allons, viens au bal (de l'Orpheline).
Mina
Il faut nous presser De danser. Que je suis contente ! Mais quand mon désir Va s'accomplir, Je suis tremblante. Eh bien ! J'accepte... parce que vous me l'avez dit : ce que fait ma tante ne peut être mal. Et puis, il va partir.
bis.
Montrant sa droite.
Alfred de Malzen
Partons-nous ? Mais, dites-vous, Quoi ! votre tante Par-là Danse aussi ?
Mina
Oui, monsieur ; venez par ici.
Elle l'entraîne à gauche.
Ensemble
Il faut nous presser De danser. Que je suis contente ! Mais quand mon désir Va s'accomplir, Je suis tremblante.
Ils sortent.
Alfred de Malzen
Oui, courons danser. Je vais presser Sa main tremblante. Pour moi, quel plaisir Vient de s'offrir ! Elle est charmante !
Scène 8
Pétersthal
Le domestique sort.
Pétersthal
Comment, le gouverneur de la province qui arrive, il veut être de la fête aussi... Dieu ! Que ça coûte cher les honneurs ! C'est fini, j'écris au ministre de ne plus penser à moi, car s'il m'accordait une faveur nouvelle, je serais un homme ruiné...
Scène 9
Madame Romarin, Michel, Pétersthal
Madame Romarin
C'est charmant ! C'est charmant ! J'ai retrouvé mes jambes de vingt ans.
Michel
Celles-là reviennent de loin !
Madame Romarin
Ah ! Ma nièce, si tu avais été là !... Eh bien ! Où est-elle donc ?
Pétersthal
La petite cousine Mina ? Je ne l'ai pas vue.
Michel
La ! Je vous le disais bien, Madame ! Romarin, en voilà assez, mais vous aviez le président pour vis à vis, et il n'y avait pas moyen de vous arrêter.
Madame Romarin
J'espère que vous allez m'aider à la trouver.
Il sort.
Pétersthal
Sitôt que j'aurai reçu le gouverneur de la province qui vient me visiter.
Madame Romarin
Au moins, je compte sur vous, Michel.
Il sort.
Michel
Certainement que vous pouvez y compter, mais je ne peux pas me dispenser d'aller danser celle-ci, je suis engagé...
Madame Romarin
Quel sang-froid ! Quelle indifférence !... Comme les jeunes gens d'autrefois sont changés... Mais ma nièce, cherchons-là !
Scène 10
Choeur, Mina, Alfred de Malzen
On voit au fond passer des valseurs. Quand le choeur est fini, Mina et Alfred se séparent de la chaîne qui se continue encore quelques instants.
AIR de la valse de Léocadie
Choeur
Passons, Valsons. Le plaisir rapide Nous guide Encor. Prenons notre essor.
S'asseyant.
Mina
En voilà assez... en voilà assez... Je n'y vois plus, ma tête se trouble... mes yeux sont éblouis... et mon coeur bat avec une rapidité. Ah ! Je n'ai plus la force de me soutenir.
Alfred de Malzen
Vous valsez comme un ange.
Mina
Adieu, monsieur, je vous remercie, adieu.
Alfred de Malzen
Comment, vous me renvoyez ?
Mina
Mais ne deviez-vous pas partir après la valse ?... J'y comptais... c'est à cette condition que j'ai accepté... Ma tante n'aurait qu'à venir... j'ai besoin d'être seule pour rappeler mes idées... C'est étonnant, j'ai souvent valsé avec mes jeunes amies, mais jamais...
Alfred de Malzen
Êtes-vous indisposée ? Dois-je appeler quelqu'un ?
Mina
Oh ! Non... non... Cela va se passer, surtout quand vous ne serez plus là.
Alfred de Malzen
Puisque vous l'exigez, je me retire, en emportant un bien doux souvenir du bonheur que je dus au hasard.
Mina
Et moi aussi, je me le rappellerai longtemps.
Alfred de Malzen
Elle est d'une ingénuité charmante.
Mina
Eh bien ! Monsieur, vous restez auprès de moi ? Ah ! Tenez, éloignez -vous : ma tante avait raison, le bal a des dangers.
Alfred de Malzen
Ainsi, vous regrettez d'avoir satisfait un innocent désir ?...
Mina
Pas autant que je le devrais...
Alfred de Malzen
On ne peut être ni plus naïve, ni plus jolie !
Scène 11
Michel, Alfred de Malzen
Michel
Qu'est-ce que je viens d'entendre ?
Alfred de Malzen
Ah ! Bon Dieu ! Du scandale pour mon début ! Sauvons-nous.
Scène 12
Michel, Mina
Il sort.
À Mina.
Michel
Monsieur, monsieur... Il descend les escaliers quatre à quatre. C'est très bien, Mademoiselle... nous le retrouverons... Je suis arrivé tout à point, j'espère.
Mina
Mais, mon cousin...
Michel
Cousin, tant que vous voudrez ; ce titre-là ne peut pas se ordre : quant à celui de futur, c'est une autre affaire.
Scène 13
Madame Romarin, Michel
À Michel.
Madame Romarin
Ma nièce !... Est- elle ici ? Pauvre enfant ! Je t'ai bien cherchée. Vous lui teniez compagnie ? Je suis tranquille, à présent.
Michel
Ah ! Vous êtes tranquille, Madame Romarin ? C'est à merveille ; mais il y avait là quelqu'un qui ne l'était guère tout à l heure.
Madame Romarin
Que voulez-vous dire ?
Michel
C'est bien assez d'avoir vu la chose sans être obligé de la raconter ; à mon oncle à la bonne heure, et je cours le chercher pour qu'il vienne vous retirer sa parole.
Scène 14
Madame Romarin, Mina
Madame Romarin
Qu'ai-je entendu, Mina ?
Mina
Hélas ! Excusez moi ; un étranger... ma tante, il était si aimable !
Madame Romarin
Ah ! Bon Dieu ! Qu'est-ce que cela m'annonce !... Eh bien ! Cet étranger...
Mina
M'a suppliée de faire un tour de valse, et ses manières étaient si distinguées, si pressantes, que je n'ai pu refuser.
Madame Romarin
Je respire !... C'est une légèreté, sans doute, de ta part, mais je trouve que Monsieur Michel a pris bien vivement cette étourderie.
Mina
Il est arrivé pendant que ce monsieur prenait congé de moi...
Madame Romarin
C'est un petit mouvement de jalousie, cela se passera.
Mina
Mais, ma tante, comme il arrivait, l'étranger... Je ne sais comment cela s'est fait... m'a embrassée.
Madame Romarin
Ah ! Qu'allons-nous devenir ! Comment, Mademoiselle, vous vous exposez à de pareilles aventures !... Un inconnu !
AIR : À l'âge heureux de quatorze ans.
Mina
Je sais quel tort fait un baiser, Je sais que l'honneur nous commande, Ma tante, de le refuser Lorsqu'un étranger le demande. Mais aujourd'hui vous voyez bien Que son audace est mon excuse. Quand on ne nous demande rien, Comment voulez-vous qu'on refuse ? En vérité, il n'y a pas de ma faute.
Madame Romarin
Vraiment, je ne sais que lui dire... impossible de la gronder... C'est ma faute, si je ne l'avais pas quittée !...
Scène 15
Pétersthal, Madame Romarin, Michel
Pétersthal
Il ne manquait vraiment plus que cela pour compléter ma mauvaise humeur.
Madame Romarin
Ah ! Monsieur Pétersthal, pourquoi me suis-je avisée de venir à votre fête !
Pétersthal
Ah ! Madame Romarin, pourquoi me suis-je avisé d'en donner une !
Madame Romarin
Pourquoi aussi recevoir des gens dont on n'est pas sûr ?
Pétersthal
Pourquoi aussi danser quand on a votre âge ?
Michel
Mon oncle, la chose est connue je l'ai confiée à une vingtaine de personnes, sous le secret, il est vrai, mais je suis bien sûr que cela va se répandre.
Madame Romarin
Vous aviez bien besoin de faire tant de bruit ! Puisque vous étiez seul, cela se passait en famille.
Michel
Bien obligé.
Pétersthal
Enfin, cela te fait manquer un mariage très avantageux... Une femme que tu aimes.
Michel
Mon oncle, on n'est pas maître de ces mouvements-là... et puis je ne veux pas qu'on me montre au doigt.
Madame Romarin
Allons, puisque le mal est fait, il faut le réparer... Qu'on cherche à l'instant le coupable et qu'il épouse.
Pétersthal
Je cesse d'être oncle pour devenir magistrat ; mademoiselle reconnaîtra sans doute cet étranger... Va-t'en, Michel, dire dans le bal qu'on a dérobé quelque chose : comme je ne reçois que d'honnêtes gens, tout le monde viendra pour se justifier, et Mina pourra nous désigner l'audacieux.
Michel
Vous me faites jouer là un singulier rôle... Mais enfin, si j'y perds une dot, je ne veux pas y gagner un ridicule.
Madame Romarin
Monsieur Pétersthal, si on ne le trouve pas, voilà ma nièce déshonorée !... Aidez -moi, je vous en supplie ; qu'on le trouve, qu'il se marie, sauf à divorcer après.
Pétersthal
Reposez-vous sur moi, Madame Romarin.
Scène 16
Choeur, Pétersthal, Mina, Madame Romarin, Hommes, Femmes, Michel, Tous, Georgette
ENSEMBLE.
ENSEMBLE.
AIR :
Choeur
Ah ! c'est vraiment abominable. De nous voudrait- on s'amuser ? Nous dénonçons comme coupable Celui qui vient les accuser.
Pétersthal
Quel est celui qui fut coupable De lui dérober un baiser ? Quand on ignore le coupable, La règle est de tout accuser.
Mina
Grand Dieu ! quel tapage effroyable. Fait-on du bruit pour un baiser. Je n'aperçois pas le capable Parmi ceux qu'on vient d'accuser.
Madame Romarin
À ma nièce, veuillez m'entendre, Un baiser, messieurs, fut surpris.
Hommes
Nous sommes tous prêts à le rendre,
Mina
Ce n'est aucun d'eux qui l'a pris.
Hommes
Chacun de nous, du crime aimable Dont on vient de nous accuser, Voudrait bien être le coupable, Quitte à reprendre son baiser.
Femmes
Oui, chacun d'eux, du crime aimable Dont on vient de les accuser, Voudrait bien être le coupable, Quitte à reprendre son baiser.
Madame Romarin
Je vous demande pardon, Mina ne reconnaît pas parmi vous l'insolent.
Michel
Cependant, ça ne peut pas en rester là ; ce n'est pas pour le baiser, mais pour les conséquences et les suites...
Pétersthal
Qu'on me mette sur les traces du ravisseur, et je réponds du succès de l'affaire.
Mina
Je ne demanderais pas mieux.
Madame Romarin
Songez qu'il y va de l'honneur de toutes les demoiselles de la ville qui peuvent se trouver dans le même cas.
Tous
Certainement.
Madame Romarin
Il faut que ma nièce soit vengée !...
Michel
Et elle le sera, car je connais le monsieur.
Tous
Vous le connaissez ?
À part.
Il appelle par la fenêtre.
Michel
Oui, c'est un inconnu... Je ne sais qui il est, mais Georgette nous le dira. Pas de doute, c'est l'étranger quelle m'a annoncé. Georgette !
Pétersthal
Alors, consolez-vous, mon enfant, vous aurez un mari par arrêt de justice.
Georgette
Monsieur !
Michel
Cet étranger dont tu m'as parlé et qui habite l'auberge... Il est venu au bal ?
Georgette
Oui, Monsieur, et il l'a trouvé charmant.
Pétersthal
Nous le tenons.
Madame Romarin
A-t-il un nom ?... Une naissance ?
Georgette
Je crois bien ; c'est monsieur le comte Alfred de Malzen.
Madame Romarin
C'est un comte !
Mina
Il se nomme Alfred.
Michel
Va vite le chercher.
Georgette
Monsieur, il monte en voiture pour partir.
On entend le fouet des postillons et le roulement d'une voiture.
Madame Romarin
Courez vite, au nom du ciel.
Georgette
Il n'est plus temps !
FINAL.
AIR du premier acte de la Lune de miel.
Michel
Postillon !... Quatre chevaux qui vont comme le vent.
Michel
Arrêtez... Il ne peut m'entendre.
Pétersthal
Courez tous.
Madame Romarin
Il faut s'empresser.
Georgette
Que j'ai bien fait de me défendre Quand il a voulu m'embrasser.
Michel
Il a dépassé l'avenue. Nos efforts seraient superflus.
Mina
Ah ! Ma tante, je suis perdue, Car nous ne le reverrons plus.
Pétersthal
Nous saurons punir son audace, Grâce au bon arrêt qu'on rendra. Oui, ce mari nous reviendra. En attendant ce moment-là, Condamnons-le par contumace.
Mina
Non, c'en est fait, je perds courage. Eh ! Que m'importe le succès S'il faut, malgré lui, qu'on l'engage ; C'est moi qui perdrai le procès.
Madame Romarin
Ma pauvre enfant, reprends courage ; On nous promet un prompt succès. Si nous manquons un mariage, Du moins il perdra son procès.
Georgette
Je montrerais plus de courage, Lorsqu'on lui promet le succès. C'est si gentil, un mariage, Le dût-on même à des procès.
Pétersthal
Ma chère enfant, prenez courage, Je vous promets un prompt succès. Si vous manquez un mariage, Du moins il perdra son procès.
Michel
Allons, Mina, plus de courage, Songez bien à votre succès. Vous manquez notre mariage, Et vous gagnerez un procès.
Choeur
Consolez-vous de cet outrage ; Chacun vous promet le succès. Si vous manquez un mariage, Du moins il perdra son procès.
Acte Second
Scène 1
Mina
AIR : Polonaise de Panseron.
bis.
bis.
bis.
bis.
etc.
Mina
Pour moi plus de bal, plus de fête ! Non, rien ne peut plus me toucher ! Il n'est pas là ! Pourquoi chercher L'éclat brillant de la toilette ? Me confiant à l'avenir, Chaque matin, au retour de l'aurore Je me dis : Il va revenir. Et le soir je le dis encore. Oui, tous les jours ainsi j'attends. L'espoir encor soutient ma vie... Reviendra-t-il à son amie ? L'espoir encor soutient ma vie. Reviendra-t-il à son amie. S'il veut la retrouver jolie, Pourquoi tarde-t-il si longtemps ? Ah ! ah ! Pour moi plus de bal, Seule ! Toujours seule ! Que le temps est long ! Il est parti, celui que je n'ai vu qu'un moment... Voilà près d'une année. C'était un éclair de bonheur !
Scène 2
Michel, Mina, Pétersthal, Tous, Madame Romarin, Ensemble
Michel
Non, non ! Je ne vous dirai la nouvelle que devant ma cousine !... Ça l'intéresse encore plus que vous, car il y va de son bonheur et du mien.
Mina
Me voilà !... Expliquez-vous.
Pétersthal
Oui, parle !
À Mina.
Michel
La famille est-elle au complet ?... Oui ! M'aimez-vous beaucoup ? Oui... Voulez-vous être ma femme ! Oui.
Pétersthal
Tu fais les demandes et les réponses.
À Mina.
Michel
C'est pour que ça aille plus vite... Soyez heureuse... Je serai votre mari... Figurez-vous que je viens de l'auberge du Grand-Canard... Vous savez, cette malheureuse auberge du bal et du baiser... Tout-à-coup une chaise de poste entre dans la cour, et j'en vois descendre un jeune homme... fort bien ma foi... Manteau écossais, col noir, barbe de sapeur, chemise bleue... Jolie tenue de voyage... Il demande avec empressement la demeure du major de Muldorff... Je m'avance pour lui répondre... Que vois-je ! Le Comte de Malzen !
Tous
Grand Dieu !
Mina
Se peut-il ?
Michel
Je ne sais pas si ça se peut, mais ça est... À cette vue je ne peux pas me retenir... Je suis nerveux... Je lui mets la main sur le collet.
Pétersthal
Tu l'as arrêté ?
Michel
Oui... Mais il a cru que je voulais lui ôter son manteau, et il me l'a jeté sur le bras en disant : « Tiens, mon ami. »་་
Pétersthal
Il t'a pris pour un domestique ?
Michel
J'en ai peur... Alors, avec ma présence d'esprit naturelle, je lui ai dit poliment : « Monsieur, je sais où demeure le major que vous demandez, et, si vous voulez, je vais vous y conduire. Non, répond-il, il faut que je m'habille ; mais donne-moi l'adresse. » Et moi, savez-vous l'adresse que je lui ai donnée ?... La vôtre, madame Romarin, et dans un quart d heure il sera ici.
Pétersthal
Ah ! Nous le tenons, enfin !
Mina
Je vais donc le revoir !
Madame Romarin
Quel air de joie quand on te parle de l'homme qui t'a offensée !
AIR : J'en guette un petit de mon âge.
Mina
Vous le savez, pendant un an d'attente, Gardant pour lui le plus juste courroux, Combien de fois vous m'avez dit, ma tante, Que la vengeance est un plaisir bien doux. Sur le plaisir de punir une offense Assez longtemps, si j'ai pu m'abuser, Quand il revient pour m'épouser, Je sens que j'aime la vengeance.
Pétersthal
Grâce au jugement, il ne peut plus sortir du duché sans avoir épousé... Aujourd'hui même la noce.
Madame Romarin
Et demain, le divorce.
Michel
Et huit jours après, mon mariage... Voilà l'ordre et la marche !
Pétersthal
Michel, cours bien vite chez nos parents et amis, pour qu'ils aient à se rendre ici.
Madame Romarin
Allons, ma nièce, allons, ma chère Mina, sèche tes pleurs, va t'habiller, reçois-le avec un air sévère, et tâche que rien ne manque à ta toilette.
Pétersthal
Voici le moment du triomphe.
AIR : Mon coeur à l'espoir s'abandonne.
Ensemble
Enfin, malgré sa longue absence, Pour notre barreau quel succès. Il va, dans cette circonstance, Payer les frais du procès.
Madame Romarin
Bientôt chacun te nommera madame. Songe au maintien qu'il faut te composer.
Mina
Enfin je vais être sa femme !
À part.
Michel
Alors vous pourrez m'épouser ! Aspire-t-elle à m'épouser !
etc.
Pétersthal
Enfin, malgré sa résistance,
Madame Romarin entraîne sa nièce par la porte de côté. Michel va pour sortir par la porte du fond.
Ensemble
Ah ! Si, malgré sa résistance, Mon coeur eût plaidé ce procès, Nous remportions tous deux, je pense, Un plus prompt et plus doux succès.
Scène 3
Pétersthal, Michel
Lui donnant le papier.
Michel va pour sortir.
Michel revient.
Pétersthal
Ah ! Michel ! Michel !... Un instant !... Il ne faut pas perdre la tête ici !... Porte cet ordre au poste voisin. Michel ! Il est arrivé seul ?
Michel
Seul...
Pétersthal
Que l'on tienne cinquante hommes à ma disposition, et que la maison soit cernée dès que monsieur le comte y sera entré.
Michel
C'est bon !
Pétersthal
Ah !
Michel
Quoi ?
Pétersthal
Rien !
Il sort en courant.
Michel
Ça sera exécuté.
Scène 4
Pétersthal, Michel
Pétersthal
Toutes mes dispositions sont faites, l'ennemi peut paraître.
Michel
Le voilà qui monte l'escalier !
Michel sort par la porte à gauche.
Pétersthal
Diable ! Tu me laisses surprendre ! sors bien vite par cette porte, et sois prompt.
Pétersthal
Du sang-froid, Pétersthal, du sang-froid !
Scène 5
Alfred de Malzen, Pétersthal
Alfred de Malzen
Le major Muldorf, Monsieur ?
Haut.
Il va fermer la porte du fond.
Pétersthal
C'est bien lui ! Monsieur le comte, votre présence était vivement désirée dans cette maison.
Voyant le bourgmestre fermer la porte.
Alfred de Malzen
On m'attendait. Que faites-vous donc, Monsieur ?
Pétersthal
Ne faites pas attention, c'est une petite formalité.
Alfred de Malzen
Veuillez avertir Monsieur de Muldorf.
Pétersthal
Monsieur, vous souvenez-vous d'un bal auquel vous avez assisté, il y a un an, à l'auberge du Grand-Canard ?
À part.
Haut.
Alfred de Malzen
Oui, monsieur, il était fort bien composé. Quel original est-ce là ? Le major Muldorf est chez lui ?
Pétersthal
Monsieur, à ce bal se trouvait une jeune et jolie personne que vous avez embrassée.
Alfred de Malzen
Comment, on en parle encore depuis ce temps ?... Mais permettez, je ne suis pas venu ici pour subir un interrogatoire.
Pétersthal
Ce n'est pas non plus un interrogatoire, c'est un arrêt que vous allez écouter.
Alfred de Malzen
Un arrêt ! Ah ! Je suis fatigué enfin !...
Pétersthal
Donnez-vous la peine de vous asseoir... Monsieur le Comte ne connaît pas notre pays ?
Alfred de Malzen
Je sais qu'on y trouve des routes détestables et des personnages très fâcheux.
Il tire un livre de sa poche.
Pétersthal
On y trouve aussi une loi qui condamne tout célibataire, convaincu d'avoir fait manquer le mariage d'une jeune fille en l'embrassant publiquement, à épouser sa victime. Voyez, article 215 ; et comme vous êtes précisément dans ce cas, un arrêt du tribunal suprême vous enjoint d'épouser, en bonne et due forme, Mademoiselle Mina Romarin, sous peine de prison.
Alfred de Malzen
Qui, moi, le Comte de Malzen ?
Pétersthal
Est-ce que le Comte de Malzen ne se marierait pas comme les autres ? Je vous ferai remarquer que vous parlez ici à un bourgmestre qui n'est pas un sot.
Alfred de Malzen
C'est incroyable !
Pétersthal
J'ai pris toutes les précautions, et vous ne pouvez éviter le mariage.
Alfred de Malzen
Mais c'est un guet-apens !
Pétersthal
Du reste, vous n'aurez pas le temps de faire mauvais ménage, car vous divorcez demain.
Alfred de Malzen
Je divorce demain ?... Mais c'est bien différent alors, et vous dites Mademoiselle... Comment appelez-vous ma femme ?
Pétersthal
Mina Romarin.
Alfred de Malzen
Que Mademoiselle Mina Romarin est jeune et jolie !... Parbleu ! Je l'épouserai. Vingt-quatre heures de mariage !... C'est très piquant, et puisque je dois jouer bientôt au sérieux le rôle de mari, cette noce me servira de répétition.
Pétersthal
Ah ! Monsieur le Comte a des projets de mariage ?
Alfred de Malzen
Je vous avouerai même que je venais dans ce pays pour les réaliser ; je dois épouser la soeur du major Muldorf : c'est une dette sacrée qu'il faut que j'acquitte.
Revenant au Comte.
Pétersthal
Il paraît que Monsieur le Comte a beaucoup de créanciers de ce genre... Mais nous devons être les premiers payés, ainsi pressons la cérémonie, et dépêchez-vous de prendre un engagement pour être plutôt libre... La maison du pasteur est ici près... Je vais hâter l'exécution. Je dois vous prévenir que cette maison est entourée par la force armée.
Alfred de Malzen
Allez au diable !
Il sort.
Pétersthal
Au revoir, Monsieur le Comte.
Scène 6
Alfred de Malzen
Il sort.
AIR : Notre armée était bien malade.
Bis.
Alfred de Malzen
C'est au tribunal qu'on désigne Ici les tendres rendez -vous ; Car je reçois, de celle qui m'assigne, Un jugement au lieu d'un billet doux. Contre moi l'on requiert la force ; J'aime par arrêt de la cour. J'ai pour contrat un projet de divorce, Et des huissiers pour messagers d'amour. Où me suis-je fourré ?... L'aventure est piquante !... Je vais donc être marié... marié jusqu'à demain !... C'est tout au plus si je reconnaîtrai ma femme !... à peine si je l'ai vue à ce bal !... et depuis un an... Je crois pourtant qu'elle n'était pas mal... J'ai une idée confuse... Obéissons à la loi qui fait faire de si singuliers mariages.
Scène 7
Michel, Alfred de Malzen, Choeur, Pétersthal, Mina, Madame Romarin
À part.
Au comte.
Il s'enfuit chez Madame Romarin.
Michel
Entrez tous, le futur condamné est ici. Je vais chercher la mariée. C'est votre noce.
Il l'appelle.
Alfred de Malzen
Mais, c'est le monsieur qui m'a donné cette adresse. Monsieur ! Monsieur !
AIR : Final de Simple Histoire.
Choeur
Chantons le jour propice Où l'Hymen, à son tour, Va faire enfin justice Des torts faits à l'Amour.
À part.
Haut.
Alfred de Malzen
Impossible de la reconnaître ! Laquelle de vous, Mesdames, dois-je épouser ?
Michel donne la main à Madame Romarin, qui est parée. Ces quatre personnages entrent sur une ritournelle du Muletier.
Pétersthal
La voilà !
Alfred de Malzen
Serait-ce vous, Mademoiselle, qui devez être ma femme ?
À part.
Mina
Je crois qu'oui, Monsieur. Il ne se rappelle pas mes traits !... Moi, je l'ai bien reconnu.
Madame Romarin
Oui, Monsieur le Comte, voilà l'épouse que le tribunal vous a destinée.
Alfred de Malzen
Le tribunal a fait pour moi un choix bien flatteur.
Michel
Merci, cousin.
Alfred de Malzen
Comment, cousin ?
Michel
Dame ! Je suis le cousin de votre femme ; et, comme c'est moi qui épouse après vous, je suis flatté que ma fiancée vous flatte.
Pétersthal
Monsieur le Comte veut-il qu'avant de partir, je lui donne lecture du jugement ?
Alfred de Malzen
Je vous en dispense.... On m'attend, je suis pressé de terminer.
Mina
Il ne m'aime pas.
Alfred de Malzen
Voulez-vous me permettre, Mademoiselle, de vous donner la main ?
Mina
Monsieur...
Alfred de Malzen
C'est pour si peu de temps.
Mina
La voilà, Monsieur !
CHOEUR d'Adam.
Pétersthal
Pour un jour qu'Hymen les engage, Leur sort sera plein de douceur ! Il faut ici, selon l'usage, Chanter l'Amour et leur bonheur. Partons ! Partons !
Alfred de Malzen
Ce jour va vous rendre comtesse, Et cet anneau vous le rappellera.
Mina
Ah ! Je m'en souviendrai sens cesse !
Michel
Le diamant est assez beau pour ça.
Tout le monde sort comme dans une cérémonie de mariage. Michel reste le dernier.
Choeur
Pour un jour qu'hymen les engage, etc.
Scène 8
Michel, Un Domestique
Il a été jusqu'à la porte et revient vivement.
AIR : J'ai d'l'argent.
bis.
Etc., etc.
bis.
Michel
Ça va bien ! Après ce lien, Le mien ! Ça va bien ! Je vois bien Que tout se fait pour mon bien. Mina ne peut refuser De se laisser épouser, Et ce jeune homme, après tout, Ne s'y prend pas mal du tout... Ça va bien ! Eh bien ! Qu'est-ce qui me prend donc ? C'est plus fort que moi, je ne puis pas assister à la cérémonie !... J'ai beau me dire que je ne pouvais pas épouser ma cousine avant qu'on ne lui ait fait une réparation... Quand j'ai vu mon rival prendre sa main, ça m'a donné un coup.... Bah ! Bah ! Il faut s'étourdir là-dessus !
Un Domestique
Monsieur, c'est une lettre pour Monsieur le Comte Alfred de Malzen.
Michel
Pour mon cousin le Comte !.. Donnez.
Un Domestique
Monsieur, je ne puis la remettre qu'à lui-même.
Michel
Je suis un autre lui-même ! Que diable, dans ce moment, il épouse ma femme, et je ne souffrirai pas qu'on le dérange.
À part en sortant.
On entend un grand bruit en dehors.
Un Domestique
C'est différent ! C'est drôle !
Michel
Je crois que je les entends !.. Oui, ce sont eux !
Scène 9
Pétersthal, Alfred de Malzen, Madame Romarin, Michel, Mina
Pétersthal entre le premier, Madame Romarin ensuite. Alfred donne la main à Mina.
Pétersthal
Victoire ! Victoire ! Mina est vengée !
Alfred de Malzen
Il ne me reste plus qu'à signer un acte nécessaire au bonheur de Madame la Comtesse de Malzen.
Pétersthal
Oui, le consentement au divorce.
Madame Romarin
Je suis pourtant la tante d'une comtesse !
Michel
Et moi je serai son mari...
Pétersthal
Voici cet acte.
Michel
Ah !.. Et voici une lettre.
Il lit.
Alfred de Malzen
De Mademoiselle de Muldorf !
Mina
De celle qui doit être sa femme !
Michel
Mais j'y pense... Nous sommes là comme des ignorants... Tranchons le mot, comme des imbéciles, à faire et à casser des mariages.
Madame Romarin
Eh ! Bien... après.
Alfred de Malzen
Ah ! Diable, voilà qui change bien les choses.
Michel
Vous êtes des femmes, vous croyez que cela se pratique comme ça ; mais mon oncle, qu'on n'a pas mis en place pour faire des bêtises, à ce que je présume du moins, doit savoir qu'on ne séparera pas les époux s'ils n'ont pas des torts graves à se reprocher mutuellement.
Pétersthal
C'est juste.
Alfred de Malzen
Oui, Monsieur Michel a raison, on nous demandera des torts.
Mina
Il ne vous coûtera pas beaucoup d'en avoir de nouveaux envers moi.
Il va à la table.
Pétersthal
Allons, allons, quand on est convenu de se détester, et qu'on est marié, ça va tout seul, je vais verbaliser.
Madame Romarin
Qu'est-ce qui va avoir le premier tort ?
Michel
Un homme galant doit céder le pas aux dames.
Alfred de Malzen
Alors, Madame la Comtesse...
Mina
Non... Je préfère qu'ils viennent tous de vous.
Madame Romarin
Cette douceur est très déplacée, ma nièce ; on vous a réunis pour une séparation.
Michel
Ah ! Une idée ! Que mon cousin, monsieur le comte, réponde à la lettre de Mademoiselle de Muldorf... Cela donnera de la jalousie à sa femme... Aussitôt, brouille dans le ménage, incompatibilité d'humeur, et coetera, et coetera.
Alfred de Malzen
Il est inutile que j'écrive... On sait tout ce qu'on peut à une femme...
Mina
Qu'on aime !... Je m'en rapporte à vous !
Madame Romarin
Et ma nièce vous avouera à son tour qu'elle aime son cousin Michel.
Michel
Présent !
Alfred de Malzen
Je le savais !... Et je m'en félicite !
Michel
Et moi aussi, je m'en félicite.
Pétersthal
La dispute va venir !
Alfred de Malzen
Je ne demande plus qu'une chose : c'est d'entendre ma femme me répéter qu'elle aime Monsieur Michel.
Regardant Mina.
Madame Romarin
Répète ! Répète ! Ma chère comtesse. Ah ! Mon Dieu ! Ma nièce est tout en larmes !
Alfred de Malzen
Il se pourrait ?
Mina
Ah ! Ma tante, ne lui dites rien !...
Alfred de Malzen
Je vois ce qui cause sa peine... Monsieur le bourgmestre et vous surtout, Monsieur Michel, votre présence l'intimide, et je ne puis devant vous la contraindre.
Pétersthal
Quoi ! Monsieur le Comte !...
Alfred de Malzen
Ici près, vous serez à même de paraître quand il en sera temps.
Michel
C'est juste... Nous paraîtrons quand la querelle sera bien en train.
Mina
Que fait-il donc ?
Madame Romarin
Comment, vous les renvoyez ?
Michel et Pétersthal entrent chez Madame Romarin.
Alfred de Malzen
Non, je les prie de s'éloigner...
Madame Romarin
Dans le fait, pourvu que je reste...
Alfred de Malzen
Et quant à vous, Madame, je compte sur votre complaisance....
Madame Romarin
Plaît-il ?
Mina
Est-ce qu'il va mettre ma tante à la porte, à présent ?...
Alfred de Malzen
Elle est ma femme, et c'est le seul moyen d'en finir.
Madame Romarin
Eh bien ! C'est à ma nièce à décider si je dois me retirer.
Mina
Ma bonne tante, si c'est le seul moyen ?
Elle montre sa chambre.
Madame Romarin
Tu le veux ? Mais songe qu'il y va de ton honneur !... Une bonne querelle... À ta place, j'irais jusqu'au geste.
Il la conduit à la porte.
Alfred de Malzen
Pardon, de vous interrompre.
Madame Romarin
À sa place, quel soufflet!...
Madame Romarin entre.
Alfred de Malzen
Donnez-vous la peine d'entrer.
Scène 10
Alfred de Malzen, Mina, Michel
Alfred de Malzen
Ah ! L'on veut que je fasse le mari !
Mina
Me voilà seul avec lui !...
Alfred de Malzen
Vous voyez, Madame la Comtesse, que notre séparation marche bien ?
Mina
Vous lui avez fait faire un chemin si rapide en si temps !
Alfred de Malzen
Oh ! Vous m'avez bien aidé un peu.
Mina
Moi, monsieur... Je vous ai laissé faire...
Alfred de Malzen
Avec joie, sans doute ?
Mina
Vous y preniez tant de plaisir !... Tout nous a prouvé votre peu de indifférence !
Alfred de Malzen
Vous vous trompez !... En exécutant mon arrêt, il y avait dans mon coeur de la colère, de l'indignation... et ce n'est pas la même chose que de l'indifférence.
AIR : Anglais.
Mina
Ils plaidaient ; et moi, sans cesse, Toute à la tristesse, Je disais, Dans mes regrets : « Ah ! qu'on le laisse ! » Toute à la tristesse, Je disais, Dans mes regrets : « Ah ! qu'on le laisse ! » « Il vaut mieux un jour, S'il est de retour, Le devoir à sa tendresse. » Ils parlaient d'honneur! Moi, d'après mon coeur, Je pleurais, priais sans cesse, Je disais : « Ah ! Qu'on le laisse Puisqu'il me délaisse ! Je ne veux, quelque jour, Oui, son retour Qu'à sa tendresse. » Et pourquoi de la colère, de l'indignation contre moi ?... Est-ce ma faute ?
Alfred de Malzen
Comment, votre coeur me défendait ?
Mina
Oui, alors... Mais à présent votre cause est perdue... Je ne veux... Je ne dois plus vous entendre... Vos paroles...
Alfred de Malzen
Elles vous déplaisent... Ah ! Il faut me le dire.
Il sort par la porte du fond.
Michel
Ça va bien ; allons chercher les témoins.
Alfred de Malzen
Entre mari et femme on ne se gêne pas ; quand ce que l'un déplaît à l'autre, on parle tous les deux en même temps... Oh ! Il y a en ménage une foule de petits moyens très variés pour ne pas s'entendre.
Mina
Et vous considérez cette entrevue comme un ménage ?
Alfred de Malzen
Parfaitement établi ; il n'y manque rien : d'abord, un couple bien d'accord...
Mina
Pour se désunir !
Alfred de Malzen
N'importe pourquoi ! L'accord y est, c'est le principal... Ensuite une parente un peu vive qui donne des conseils...
Mina
Monsieur, ma tante ne veut que me voir heureuse !
Alfred de Malzen
Eh ! Ne vous conseillait-elle pas de cacher vos chagrins ? Ne me faisait-elle pas le plus grand tort en vous obligeant de déguiser, sous des dehors peu favorables, un caractère dont, malgré vous, j'ai deviné toute la bonté.
Mina
Mais, monsieur, vous ne m'avez jamais parlé ainsi !
Alfred de Malzen
C'est que ces choses-là se disent en petit comité. Quand il n'y a plus là un tiers fâcheux qui force un mari comme je le suis, par arrêt du tribunal, qui le force, dis-je, d'être impoli, sous peine de passer pour un sot... Comme j'avais à choisir, j'ai pris le parti de l'impolitesse, aimant mieux blesser le coeur de celle qui recevait mon nom, que la faire rougir pour moi.
Mina
Ce mari-là me rend très malheureuse, il faudra le quitter.
Alfred de Malzen
En agissant ainsi, d'ailleurs, je ménageais l'amour-propre de Monsieur Michel.
Mina
De Monsieur Michel !
Alfred de Malzen
Il doit vous épouser... Vous l'aimez, je le sais, on me l'a dit ; et vous allez me le confirmer, parce qu'entre époux on ne doit rien se cacher.
Mina
Voilà pourquoi vous m'avez si bien déclaré votre tendresse pour mademoiselle de Muldorf.
Alfred de Malzen
On me tyrannisait pour que j'eusse un premier tort avec vous, j'ai fait choix du plus facile.
Mina
C'est vrai, il vous a été bien facile d'avouer cet amour.
Alfred de Malzen
Parce qu'il ne m'engageait à rien auprès de Mademoiselle de Muldorf.
Mina
Comment cela ?
Alfred de Malzen
Elle est engagée à tout envers un autre.
Mina
Elle est mariée ?
Alfred de Malzen
Secrètement ; je viens de l'apprendre par cette lettre.
Mina
Comment, monsieur, vous voulez vous séparer de moi quand vous ne devez épouser personne ?
Alfred de Malzen
Au moins, vous n'êtes pas dans le même embarras.
Mina
Mais, pour me parler ainsi, vous ne savez donc pas que mon cousin Michel est un imbécile !
Alfred de Malzen
Si fait... Je m'en suis aperçu, mais je n'en disais rien... Il a de ces vérités...
Mina
Apprenez qu'il l'est encore plus que vous ne croyez...
Alfred de Malzen
C'est beaucoup trop, alors...
Mina
Oui, de croire que j'ai pu l'aimer après vous avoir connu !
Alfred de Malzen
Mais c'est une déclaration.
Mina
Dame ! Vous me l'avez dit, entre époux on ne doit rien se cacher ! Vous le voyez, Mina est toujours la même : petite fille... Elle suivait les leçons de sa tante... Grande dame, elle profite des leçons de son mari.
Alfred de Malzen
Ah ! Puisqu'un baiser a fait le procès, qu'un baiser le termine.
Mina
Plus de procès !
Il tape dans ses mains.
Alfred de Malzen
Ah ! Je suis le plus heureux des hommes. Monsieur le bourgmestre !
Mina
Ma tante ! Ma tante !
Scène 11
Choeur, Pétersthal, Madame Romarin, Mina, Alfred de Malzen, Tous, Michel
AIR Honneur et Gloire.
Choeur
Ah! bravo ! quelle Querelle. Un soufflet a fait cette fois Triompher la plus belle Et la meilleure de nos lois.
Pétersthal
Bravo ! Bravo ! Quelle dispute !
Madame Romarin
Oui, monsieur, je déclare avoir entendu le bruit du soufflet ; il a été bien donné !
Mina
Oui, ma tante, oui, ma tante, et celui-là m'a fait un plaisir...
Pétersthal
Alors, je vais lire le procès-verbal.
Alfred de Malzen
Vous nous le lirez demain, au château de Malzen, où Madame la Comtesse vous invite à déjeuner.
Tous
Est-il possible !
Madame Romarin
Ma nièce !
Mina
Mon mari le permet.
Pétersthal
Monsieur, est-ce une mystification ?
Alfred de Malzen
Je me suis trouvé trop bien d'avoir fait le mari, pour ne pas continuer.
Michel
Mon mariage est manqué !
Madame Romarin
Tu lui pardonnes... Tu n'as pas de caractère !
À Alfred.
AIR : Vaudeville d'Elle et Lui.
Mina
À vous punir, avec courage En vain j'ai voulu m'obstiner. Au moment de venger l'outrage, Un doux baiser me l'a fait pardonner. C'est un baiser qui m'a fait pardonner. Ma tante, j'ai de l'amour.
Alfred de Malzen
Loin de regretter son audace, Lorsqu'une offense aura pu vous blesser, Par un baiser si l'on obtient sa grâce, Chacun voudra vous offenser.
AIR du Coureur de Veuves.
bis.
Choeur
Que l'Hymen paraisse, On voit la tendresse À son dernier jour. Mais, contre l'usage, Oui, leur mariage Oui, notre mariage Finit par l'amour.