Comédie · 1822

Le procès, ou Racine conciliateur

d’Émile Vander-Burch

Représentation
≈ 30 min
Distribution
1 femme, 6 hommes
Répliques
229
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Patafflard H 50 ≈ 8 min 9
Mathurin H 59 ≈ 6 min 8
Racine H 22 ≈ 5 min 3
Thomas H 66 ≈ 5 min 10
Nicolas H 17 ≈ 3 min 6
Mimi H 4 ≈ 2 min 1
Nicette F 4 ≈ 1 min 2
Choeur N 4 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Procès, Racine Conciliateur
Patafflard absentabsentabsentabsentabsent
Mathurin absentabsentabsentabsentabsentabsent
Racine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Thomas absentabsentabsentabsent
Nicolas absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mimi absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Nicette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Choeur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Procès, Racine Conciliateur

Scène 1

Nicolas

Nicolas

Enfin, la paix est donc faite ! Voilà tout le monde d'accord ; le père Mathurin a embrassé le père Thomas, le père Thomas a embrassé le père Mathurin ; le passé est oublié, ils ne plaideront point, et au lieu de vider un méchant procès, ils videront une bonne bouteille de vin ; car ils sont convenus de déjeuner ensemble. Moi qui suis le neveu de l'un et le filleul de l'autre, j'aime bien mieux les voir en bonne intelligence que de les voir se chamailler, parce que leurs disputes ne m'amusent guères, et puis que quelquefois je me ressens de leur mauvaise humeur, et je n'y gagne rien de bon ; paf !... Un soufflet par ci... Pan ! Un coup de pied par là, et je vais me coucher par là dessus... Ah ! Voilà monsieur Patafflard le greffier du village.

Scène 2

Patafflard, Nicolas, Thomas

Il voit Nicolas.

Patafflard

C'est aujourd'hui que Monsieur Racine, ce poète célèbre, doit venir prendre possession de ce beau domaine... Je veux le complimenter de main de maître, et ma harangue ne commence pas mal. Sublime auteur du Cid, de la Jérusalem délivrée et du Misanthrope... Bonjour, mon ami Nicolas.

Nicolas

Votre serviteur, monsieur Patafflard.

Patafflard

Eh, bien, mon garçon, j'ai appris que Thomas et Mathurin s'étaient réconciliés.

Nicolas

Oui, vraiment ; ils ont renoncé à plaider et se sont embrassés.

Patafflard

J'en suis enchanté.

Nicolas

C'est ce que tout le monde dit, parce que, voyez-vous, on les aime dans le village, et on n'était pas bien aise de voir deux braves et honnêtes fermiers se quereller comme çà à propos de hotte.

Patafflard

Verum est.

Nicolas

Ah ! C'est du latin, çà, qu'est-ce ça veut dire, Monsieur Patafflard ?

Patafflard

Cela veut dire, il n'y a pas de doute.

Nicolas

Enfin, les voilà de bon accord, et ils vont déjeuner ce matin ensemble. C'est charmant, pourvu que ça dure.

Patafflard

Utinam ut.

Nicolas

Tutina, quoi ?

Patafflard

Ut, cela veut dire, je le souhaite de tout mon coeur.

Nicolas

Ah ! Mon Dieu que c'est beau, le latin ; Monsieur Patafflard ; quand je serai plus grand, vous me l'apprendrez ; je veux devenir savant comme vous.

Patafflard

Cela ne sera pas long, dès que tu liras un peu currente calamo, nous commencerons musa la musique.

Thomas

Nicolas !... Nicolas !...

Il court çà et là.

Il sort.

Nicolas

Les voilà qui m'appellent. Me Voilà, mon oncle, me voilà, mon parrain ? Je ne sais auquel entendre !... C'est égal, adieu Monsieur Patafflard.

Scène 3

Patafflard

Patafflard

Diable ! Cette réconciliation-là ne fait pas mon compte ; Thomas et Mathurin sont deux bonnes vaches à lait dont j'espérais tirer quelques émis ; tout en ayant l'air de les apaiser, je soufflais le feu ; c'est bien le moins que ce procès-là m'eût pu rapporter une douzaine d'assignations, six ou sept protestations, autant de contraintes, sans compter les requêtes, les consultations, les expéditions, l'enregistrement et la condamnation d'une des parties... Oh !... Oh !... C'est une perte que cette affaire-là ; je vais mettre bon ordre au raccommodement... Ils vont déjeuner, je m'invite, et, tout en buvant leur vin, je ferai si bien, qu'au lieu d'un procès il y en aura trois. Unus et plurimum, abondance de biens ne nuit pas.

Scène 4

Mathurin, Patafflard

Mathurin

Voyez, ce coquin de Nicolas, je l'appelle à tue-tête ; c'est comme si je chantais.

Patafflard

C'est que le père Thomas l'a appelé aussi.

Mathurin

Et il aime mieux obéir à son parrain qu'à son oncle ; voilà qui est merveilleux ; la jeunesse aujourd'hui est par ma foi bien indiquée ?

Patafflard

Allons, père Mathurin, puisque la paix est faite, n'allez pas, avec votre vivacité ordinaire, déranger un accommodement tout aimable.

Mathurin

Ouais !... C'est que ce vaurien de Thomas cherche toujours à me faire quelques pièces.

À part.

Patafflard

Fi donc ! Ne croyez pas cela. La paix n'est pas tellement solide qu'on ne puisse la rompre.

Mathurin

Ah çà, quel motif vous amène donc d'aussi bonne heure par chez nous ?

Patafflard

J'ai quelques affaires de mon emploi de ce côté.

Mathurin

Sans doute une saisie, une assignation ou une contrainte. Savez-vous que vous êtes bienheureux, Monsieur Patafflard d'avoir comme ça plusieurs cordes à votre arc, et de manger ainsi à cinq ou six râteliers ; vous êtes en même temps greffier, huissier, procureur, magister, écrivain, apothicaire, dentiste, syndic et barbier ; voilà que je crois assez de métiers pour faire bouillir une marmite.

Patafflard

Oui, oui, mais, mon cher Mathurin, tout n'est pas profit, j'ai des pertes aussi dans mes charges. Fortuna prodit spem.

Mathurin

Ça veut dire que...

Patafflard

Que ce n'est pas tous les jours fête.

Mathurin

C'est une admirable chose que le latin... Mais dites-moi, pensez-vous que j'aie agi sagement en me réconciliant avec le gros Thomas.

Patafflard

Oui..., oui..., mais ça fait jaser...; vous savez qu'il y a toujours des mauvaises langues, et l'on dit que c'est vous qui avez cédé.

Mathurin

Ah ! L'on dit cela..., jarni ! Si je le savais je me refâcherais tout à l'heure, et de la bonne sorte !

Patafflard

Vous entendez bien que ce n'est pas moi qui dis cela, je n'aime pas les cancans..., et puis je sais trop bien que vous aviez raison.

Mathurin

Oh ! Ça j'avais raison, et si nous en fassions venus à plaider...

Patafflard

Il aurait perdu, cela n'est pas douteux.

Mathurin

Et le benêt soutient qu'il aurait gagné...

Patafflard

C'est un extravagant, mais de grâce, modérez-vous ; on pourrait croire que je réveille votre animosité, tandis qu'au contraire, j'ai toujours été neutre dans cette affaire ; vous savez d'ailleurs combien je déteste les querelles.

Mathurin

À la bonne heure ? Mais palsambleu, aussi bien il faut que je vous quitte ; j'ai un boeuf qui a mal aux dents.

Patafflard

Ah ! Ah ! C'est une dent oeillaire ou molaire ?

Mathurin

Ma foi tout ce que je sais, c'est que c'est une dent de la bouche, et qu'elle lui fait grand mal.

Mathurin sort.

Patafflard

Voyez comme il se trouve actuellement, et s'il y avait péril dans la demeure, periculum in fabula vous me préviendriez.

Scène 5

Patafflard

Patafflard

En voilà un qui fera tout ce que je voudrai... Bon, voici l'autre ; il n'est pas aussi prompt, mais item, il est plus bonasse.

Scène 6

Thomas, Patafflard

Thomas

Bonjour donc, Monsieur Patafflard.

Patafflard

Eh ! C'est vous, mon cher Thomas ? Quelle figure de Santé ; on n'a pas besoin de vous demander comment ça va.

Thomas

C'est vrai, jarni ! Je me porte comme un charme ; je mange et bois bien ; je dors mieux encore ; mes petites affaires ne se portent pas mal non plus, et je suis sans inquiétudes.

Patafflard

O fortunatos nimiùm, sua si bona norint agricolas ! Ce qui veut dire en français : les paysans sont plus heureux que des rois quand l'année est bonne.

Thomas

Vous savez que je suis raccommodé avec Mathurin ?

Patafflard

Oui, je sais cela.

Thomas

Qu'en dites-vous ?

Patafflard

Ma foi... rien... vous savez bien que... je n'ai jamais voulu... d'ailleurs... ce n'est pas que je m'intéresse beaucoup à ... mais au résumé... voyez-vous, père Thomas... moi... je suis toujours le même, et voilà ce que je pense.

Thomas

Ma fine, tout ce que vous me dites là, c'est comme quand vous parlez latin, je n'y comprends rien du tout ?

Patafflard

Voyez, voilà comme vous êtes père Thomas ; j'ai beau m'en défendre, vous voulez absolument me faire parler.

Thomas

Qu'est-ce qu'il y a donc ?

Patafflard

Certainement cela me chagrine, car, enfin, faut-il vous dire que Mathurin est à la joie de son coeur... et que tout le village se moque de vous ?

Thomas

Bah !

Patafflard

Vous sentez bien que moi, je suis neutre là-dedans... Je ne sais que penser de tout cela ; Mathurin est un écervelé qui voulait vous chicaner, et il avait tort...

Thomas

Oui, certes, il avait tort et j'avais raison, et s'il s'avisait de prétendre dire le contraire, nous lui ferions bien voir qu'il n'est qu'un sot z'en toutes lettres.

Patafflard

Comme vous le dites fort élégamment !

Thomas

C'est que nous ne sommes pas de la Saint-Jean, et l'on n'est pas aussi bête qu'on veut... bien le paraître.

À part.

Patafflard

C'est juste. Les choses vont à souhait.

Thomas

C'est qu'il ne faut pas que Monsieur Mathurin ait l'air de faire le...

Patafflard

Eh !... là !... là !... Père Thomas, voyez dans quel état vous vous mettez, et l'on pourrait croire cependant que je vous excite à cela ; ah ! Je vous en conjure, pas de scène ! Pas de scène !

Thomas

Je voudrais parbleu bien qu'il osât me dire en face, qu'il avait raison.

Patafflard

Encore une fois, modérez-vous, père Thomas.

Thomas

Je ne veux pas me modérer, moi, et je veux être courroucé tout autant qu'il me plaira.

Scène 7

Mathurin, Thomas, Patafflard

Mathurin

La peste soit de l'animal.

Thomas

Qu'est-ce à dire, maître Mathurin ?

Mathurin

C'est une pitié que cette mâchoire !

Thomas

Et morguenne, mâchoire toi-même.

Mathurin

Et à qui en a donc ce vieux fou ?

Thomas

Par là, corbleu, c'est à toi, double sot.

Mathurin

Ah ! C'est trop fort, et si tu veux recommencer les querelles, je te donnerai si bien sur le bec que tu resteras coi pour un temps.

Thomas

C'est ce que nous verrons.

Mathurin

Veux-tu le voir tout de suite.

À Thomas.

À Mathurin.

Haut.

À part.

Haut.

Il sort.

Patafflard

Quoi ? Injures, menaces, voies de fait... Ah bon dieu... Mais c'est un scandale public. Courage ! Mettez le au pied du mur ; c'est un fou, mettez-moi cela à la raison. Eh ! De grâce, messieurs, cessez un pareil démêlé. Vit-on jamais deux amis s'entreprendre de la sorte... Par ma foi je quitte la partie ; je ne saurais voir plus longtemps un tel désordre. On me rappellera pour recevoir les dépositions ; Bellum sit vobiscumm ; que la paix soit avec vous.

Scène 8

Mathurin, Thomas

Mathurin

Mais, enfin, à qui diable en as-tu ? Et que t'ai-je fait ?

Thomas

Belle demande, ne m'as-tu pas appelé animal à mâchoire ?

Il rit.

Mathurin

Oh ! Le tour est plaisant. Ah ! La bonne drôlerie.

Thomas

Je ne vois pas qu'il y ait tant à rire à cela.

Mathurin

Eh ! Mon pauvre Thomas, je ne pensais pas plus à toi... ; c'est mon pauvre boeuf qui a mal aux dents...

Thomas

Quoi ! Vraiment!

Mathurin

D'honneur, je disais que sa mâchoire me tourmente !

Thomas

Jarni ! Cela étant , je ne t'en veux plus;

Mathurin

Voilà comme tu prends la mouche sans raison.

Thomas

Dam ! Je ne savais pas cela.

Scène 9

Nicolas, Mathurin, Thomas

Nicolas

Faut-il que je prépare le déjeuner pour qu'on déjeune ?

Nicolas dresse une table.

Mathurin

Oui da, ce sera bien fait ; la paix se fera à table ; je me sens un gros appétit qui ne demande que cela.

Thomas

Jarni, ce serait grand dommage de demeurer en querelle quand un déjeuner nous attend ; ce serait, palsambleu, bouder contre son ventre.

Ils se mettent à table.

Mathurin

Et ça ne vaut rien ; moi je ne boude jamais à table ; j'aime mieux une indigestion.

Thomas

Je te la souhaite.

Mathurin

Je te rends la pareille.

Thomas

Comment trouves-tu le vin ?

Mathurin

Hum !... Pas méchant... ; il n'est pas vieux.

Thomas

C'est du vin d'Yerres.

Mathurin

Comment d'hier.

Thomas

Eh ! Oui, du village d'Yerres ; il me vient d'Ignace Finot.

Mathurin

Bah ! Tu te trompes : c'est du vin de Sceaux.

Thomas

Ah ! C'est bien d'Yerres.

Mathurin

Parbleu non.

Thomas

Parbleu si.

Mathurin

Par ma foi, tu veux me faire croire...

Thomas

Et toi tu veux me soutenir...

Mathurin

Vas-tu recommencer la dispute ?

Thomas

Tu commences le premier, et mon vin est du vin d'Hièrres.

Mathurin

T'es une bête, et ton vin est du vin de Sceaux.

Thomas

Non.

Mathurin

Si.

Thomas

Non, non, non, non, non, non!

ENSEMBLE.

Mathurin

Si, si, si, si, si, si, si, si !

Thomas

C'est du vin d'Yerres, et certes Ignace ne m'a pas trompé et tu n'es qu'un entêté, un bavard et un méchant.

Mathurin

C'est du vin de Sceaux, on t'a attrapé comme un benêt, et tu n'ess qu'un nigaud, un querelleur et un sournois.

Scène 10

Patafflard, Thomas, Mathurin, Nicolas

Patafflard

Eh bien ! Qu'est-ce ? On se querelle encore ; mais c'est un enfer que cela. Je croyais que tout allait se rarranger, et que cela se terminerait par un déjeuner.

Thomas

C'était bien ainsi, Monsieur Patafflard ; mais ce brouillon de Mathurin me veut soutenir que mon vin n'est pas d'Yerres.

Mathurin

Non, c'est du vin de Sceaux.

Thomas

Je m'en rapporte à Monsieur Patafflard.

Patafflard

Voyons, où est ce vin ; je vais vous dire cela de la première main.

Nicolas

En voilà, Monsieur Patafflard... C'est-il pas guignolant de voir des choses comme ça ; qu'est-ce que ça fait qu'il soit de Sceaux ou de Mistenflûte, pourvu qu'on le boive.

Mathurin

Tais-toi.

Thomas

Paix ! Bavard.

Nicolas

On s'y conforme la...

Patafflard

M'si , m'si !... C'est... ma foi je ne sais pas trop... Nicolas, verse, mon garçon, je veux m'assurer, c'est du Suresnes, oui, bien sûr... bien sûr...

Mathurin

Je ne le crois pas ; mais, enfin, ça n'est toujours pas du vin d'Yerres...

Thomas

Va pour le Suresnes ; mais ce n'est toujours pas du vin de Sceaux.

Patafflard

Allons, mes amis, quand nous devrions nous disputer après ; déjeunons.

Mathurin

Oui, ventregué , déjeunons.

Thomas

Allons , voyons, déjeunons.

Nicolas

Bon, c'est le meilleur... ça, déjeunons.

Thomas

Mettez-vous la, Monsieur Patafflard, à vous la place d'honneur.

Patafflard

Vous êtes trop honnête annuo libenter ; entre amis, point de cérémonie.

Nicolas

Ah ! Mon oncle, mon parrain... Voilà un beau monsieur qui vient par ici ; ça a l'air d'un Parisien de Paris.

Scène 11

Racine, Thomas, Mathurin, Patafflard, Nicolas, Tous Buvant, Ensemble

À part.

Racine

Ne vous dérangez pas, mes bons amis, indiquez-moi seulement si je suis bien dans la direction d'Auteuil ; je crains de m'être égaré sur la route. Gardons l'incognito.

Thomas

Oui da, mon bon monsieur, vous vous êtes écarté au moins d'une grande lieue.

Racine

Cela me contrarie beaucoup ; j'espérais y être rendu sur les midi.

Mathurin

Jarni, vous n'y serez pas à deux heures, et si vous êtes à jeûn, et que notre déjeuner vous puisse être agréable...

Thomas

Dam, c'est bien à votre service, monsieur...

À part. Pendant que tous s'empressent à le placer.

Il s'assied.

Racine

« Oubliant les grandeurs et leur pompe imposante, Le bon Roi visitant la chaumière indigente, Chez l'honnête Michaut paraît libre et content, Racine près d'Auteuil en peut bien faire autant. » J'accepte volontiers, mes amis ; un repas fruga1 offert d'aussi bon coeur a un double prix, et quand l'appétit ne manque pas, il augmente encore de valeur.

Patafflard

Monsieur se rend sans doute à Auteuil pour voir Monsieur Boileau.

Racine

Justement, c'est un de mes grands amis.

Nicolas

Ah ! Bon, c'est signe que vous n'êtes pas une bête, car on dit comme ça qu'il fait la guerre aux sots, et qu'il n'est l'ami que des gens d'esprit ?

Racine

Je suis flatté de votre remarque... mais vous connaissez donc Boileau.

Thomas

Eh ! Jarni, qui est-ce qui ne le connaît pas ? Un si brave et honnête monsieur ; d'ailleurs, j'avons-t-il pas not' grand fieux Antoine qui est son jardinier.

Patafflard

J'ai en souvent le plaisir de voir Monsieur Boileau ; j'ai l'honneur d'être son collègue ; je suis homme de lettres.

Racine

Ah ! Vous êtes homme de lettres... Je vous plains... De quel genre sont vos productions ?... Chantez-vous les bergers, les dieux, les exploits...

Patafflard

Je suis pour les exploits... ; c'est-à-dire je ne les chante pas, je les dresse.

Racine

Ah ! J'entends... et comme homme de lettres...

Nicolas

Monsieur Patafflard nous montre à lire et à écrire.

Racine

Fort bien.

Patafflard

Connaissez-vous Monsieur Racine aussi ?

Racine

Mais oui, un peu ?

Mathurin

C'est celui-là, qui est un fameux savant pour toutes les écritures.

Patafflard

Nous l'attendons aujourd'hui, et j'ai mis quelqu'un en faction pour guetter ses équipages.

Racine

Ses équipages... il n'en a pas ; un poète ne roule jamais carrosse.

Thomas

En attendant qu'il arrive... Jarni ! Buvons à sa santé.

Tous Buvant

À la santé de Monsieur Racine.

Mathurin

Eh bien, Monsieur, si vous étiez venu un petit moment plutôt, vous nous auriez trouvés en querelle.

Thomas

Et hier nous étions en procès.

Racine

En procès... Fi donc !

Mathurin

C'est ce gros Thomas qui m'avait cherché noise.

Thomas

Ah ! Tu diras peut-être que j'avais tort ?

Mathurin

Oui, certes ! Et grandement tort.

Thomas

Çà n'est jarni pas vrai ; la raison était bien de mon côté.

Mathurin

Enfin, Monsieur, je vous en fais juge. Thomas a un grand prunier dont les branches tombent dans mon enclos ; les prunes qui tombent chez moi sont à moi, je le soutiens, parce que...

Thomas

Parce que tu es un fripon et un malhonnête homme.

Mathurin

Ah ! C'est trop fort, vous l'entendez, j'espère, eh bien ! Je n'en démorderai pas ; corbleu, nous plaiderons.

Thomas

Oui. Nous plaiderons... et puisqu'il m'échauffe les oreilles...

Mathurin

On te les lavera pour te les rafraîchir.

Thomas

Nous verrons !

Mathurin

J'aurai cent fois raison.

Thomas

La justice est là.

Mathurin

Nous plaiderons.

Thomas

Nous plaiderons !

Ensemble

Nous plaiderons !

Patafflard

C'est un vacarme à ne pas s'entendre.

Racine

Comment, mes enfants, vous voudriez, pour un moment que je passe avec vous, me laisser partir avec le regret de vous voir en mauvaise intelligence ?

Mathurin

Oh ! C'est un parti pris, nous plaiderons.

Thomas

C'est bien décidé ; je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit...

Mathurin

Quand il devrait m'en coûter trois cents francs...

Thomas

Quand je devrais y perdre cent écus.

Thomas

Là, voyez si ce n'est pas terrible de se quereller comme ça pour des prunes.

À part.

Haut.

Racine

« Voici le fait : depuis quinze ou vingt ans en çà, Au travers d'un mien pré certain ânon passa, S'y vautra, non sans faire un notable dommage, Dont je formai ma plainte au juge du village. Je fais saisir l'ânon. Un expert est nommé ; À deux bottes de foin le dégât estimé. Enfin, au bout d'un an, sentence par laquelle » Nous sommes renvoyés hors de cour. J'en appelle. Pendant qu'à l'audience on poursuit un arrêt ; Remarquez bien ceci, mes amis, s'il vous plaît, Notre ami Drolichon, qui n'est pas une bête, Obtient pour quelque argent un arrêt sur requête ; Et je gagne ma cause. À cela que fait-on ? Mon chicaneur s'oppose à l'exécution. Autre incident : tandis qu'au procès on travaille, Ma partie en mon pré laisse aller sa volaille. Ordonné qu'il sera fait rapport à la Cour Du foin que peut manger une poule en un jour : Le tout joint au procès. Enfin, et toute chose Demeurant en état, on appointe la cause Le cinquième ou sixième avril cinquante-six. J'écris sur nouveaux frais. Je produis, je fournis De dits, de contredits, enquêtes, compulsoires, Rapports d'experts, transports, trois interlocutoires, Griefs et faits nouveaux, baux et procès-verbaux, J'obtiens lettres royaux, et je m'inscris en faux. Quatorze appointements, trente exploits, six instances, Six-vingts productions, vingt arrêts de défenses, Arrêt enfin. Je perds ma cause avec dépens, Estimés environ cinq à six mille francs. Est-ce là faire droit ? Est-ce là comme on juge ? Après quinze ou vingt ans, je n'ai pas un refuge.» Vous voulez plaider, vous ne savez donc pas ce que peut coûter un procès ? Ah ! Mes amis, la maudite chose que la chicane. Il serait plaisant de les réconcilier avec une scène des Plaideurs ; Tenez, je vais vous conter ce qui m'est arrivé à moi, et si, après l'exemple que je vais vous citer, vous persistez dans votre projet ridicule, je vous tiens pour les plus entêtés et les plus fous de tout le canton.

Thomas

Ah ! Bon dieu, c'est-il possible ?

Patafflard

Qu'est-ce qu'il leur conte donc là, avec son ami Drolichon ?

Mathurin

Mais, c'est effrayant çà, Monsieur ?

Thomas

Ah ! Ça, il faut donc se laisser manger la laine sur le dos.

Mathurin

On aura donc le droit d'insolence ; et les battus paieront l'amende par dessus le marché.

Thomas

Enfin, je m'en rapporte à Monsieur Patafflard, est-ce moi qui ai tort ?

Patafflard

Non, non, père Thomas... mais...

Mathurin

Mais ; c'est peut-être moi, corbleu, le tour est des meilleurs ; ne m'avez-vous pas dit que c'était moi qui avais raison ?

Patafflard

Eh bien, oui, oui, père Mathurin ; mais que diable, vous vous emportez là... Entendons-nous d'abord, la colère n'est bonne à rien, in culpa ducit ira ; la modération est la plus belle des vertus... et... vous savez comme moi ; que... du reste... ma foi, je n'ai rien à vous dire !

Racine

Monsieur Patafflard joue son rôle à merveille ! Je vais tâcher de finir le mien à l'avantage de ces bonnes gens.

Thomas

Comment, six mille francs de frais pour deux-bottes de foin !

Mathurin

La justice a une balance qui n'a pas été vue au contrôle.

Thomas

Si je savais en être pour le quart de cela, j'aimerais mieux ne plaider de ma vie.

Mathurin

Mais conviens donc, au moins, que tu as tort.

Thomas

Si... j'ai un peu raison.

Il rit.

Racine

JE VAIS DÉCIDER CELA EN DEUX MOTS : « Oui, deux mots, mes amis, vont vous mettre d'accord, Mathurin a raison et Thomas n'a pas tort. » Voilà ce que vous dirait le juge le plus habile. Croyez-moi, faites la paix ; elle a bien plus de charmes qu'une guerre, même juste en apparence.

Thomas

Ma foi, si Mathurin veut, je nous baillons la main.

Mathurin

Morgué ! Je ne caponne pas, et vilain celui qui nous désunira.

Patafflard

Cela va mal... Je suis fait.

Racine

À la bonne heure, voilà ce que j'aime à voir. Bien, mes enfants, soyez toujours de bon accord , vous vous en porterez mieux et vos granges aussi ; il n'y a que l'envie et la chicane qui n'y trouveront pas leur compte.

Scène 12

Choeur, Nicette, Racine, Tous, Mimi, Thomas, Patafflard

Air : Mais bientôt après l'orage. (du tableau parlant)

Choeur

Oui, portons ces fleurs nouvelles À not' bienfaiteur chéri, Les plus fraîches et les plus belles, Sont les plus dignes de lui.

Air : Du vaudeville de Madame Scarron.

Elle montre Racine.

Nicette

Oui, ce bon monsieur Racine, Que nous attendions là-bas, Incognito j'imagine, Ici, vient d'porter ses pas ; Il a déjà dans l'village Fait du bien dès qu'il y est venu, En faut-il davantage, Tous nos coeurs l'ont r'connu.

Choeur

Oui , portons , etc.

Haut.

Il embrasse Nicette et Mimi.

Racine

Je suis découvert. Oui, mes enfants, je me nomme Racine.

Patafflard commence sa harangue, on le retient.

Tous

Vive Monsieur Racine !

Racine

Quel est ce joli petit garçon ?

Nicette

C'est mon frère, Monsieur.

Mimi

Oui, Monsieur, je suis le frère de ma soeur ; je m'appelle Mimi, pour vous servir si j'en étais capable.

Racine

Il est charmant !

Nicette

Il est bien savant pour son âge au moins ; il lit déjà dans la civilité puérile.

Mimi

Et honnête, Monsieur Racine ; je sais aussi par coeur des fables de La Fontaine.

Racine

Ô grand homme, quel triomphe pour toi !

Mimi

La dernière que j'ai apprise, c'est l'huître et les plaideurs.

Racine

Bravo ! Récites-nous-la, mon petit ami ; elle est de circonstance aujourd'hui. Profitez de la leçon de cette fable, Thomas ; elle est le meilleur code du village.

Il récite la fable.

Mimi

Un jour, deux pèlerins sur le sable rencontrent Une huître que le flot y venait d'apporter, Ils l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent À l'égard de la dent il fallut contester. L'un se baissait déjà pour ramasser la proie, L'autre le pousse, et dit : il est bon de savoir Qui de nous en aura la joie ; Celui qui le premier a pu l'apercevoir, En sera le gobeur, l'autre le verra faire. Si par là l'on juge l'affaire, Reprit son compagnon, j'ai l'oeil bon, Dieu merci; Je ne l'ai pas mauvais aussi, Dit l'autre, et je l'ai vue avant vous sur ma vie ; Eh bien, vous l'avez vue, et moi je l'ai sentie. Pendant tout ce bel incident, Perrin Dandin arrive ; ils le prennent pour juge, Perrin fort gravement ouvre l'huître et la gruge. Nos deux Messieurs le regardant. Ce repas fait, il dit, d'un ton de président : Tenez, la Cour vous donne à chacun une écaille Sans dépens, et qu'en paix chacun chez soi s'en aille. M'y voilà. L'HUÎTRE ET LES PLAIDEURS.

Thomas

Et ça nous fait voir que nous n'étions que des imbéciles.

Patafflard

Ce Monsieur Racine est un impertinent ! Qu'il vienne tous les jours un Parisien comme celui-là, chez nous, et je suis ruiné.

Scène 13

Nicolas, Thomas, Mathurin, Choeur

Nicolas

Eh bien, il est honnête, Monsieur Patafflard.

Thomas

On dirait qu'il se sent.....

Mathurin

C'est pour ça qu'il se mouche.

Thomas

Jarnigai, Monsieur Racine, vous nous avez réconciliés ; nous sommes bien persuadés à présent de tout ce que vous nous avez dit, jarni ! Un méchant accommodement vaut mieux que le meilleur procès.

Air : De la Maille de sincérité.

Choeur

Suivons l'Adage, Il est fort sage, Chacun chez nous vivons en paix, Fuyons à jamais Les procès.

Vaudeville Final

Mathurin, Thomas, Racine, Nicette, Choeur

Air nouveau, de M. MALPERTUIS, ou du Vaudeville de Jadis et Aujourd'hui.

Les deux derniers vers en choeur.

Mathurin

Thomas aime à parler en maître, Moi je suis dans le même cas ; Pour se ressembler trop peut être, Nos têtes ne s'accordent pas. Mais nos coeurs sont d'intelligence, Si l'un de nous a quelque tort, Consultons-les toujours d'avance, Et nous serons toujours d'accord.

Thomas

Renonçons aux folles querelles Qui nous ont par trop désunis ; Éloignons jusqu'aux étincelles Des procès qui brouillent les amis. Mon cher Mathurin que t'en semble, Si la saison est d'bon rapport, Gn'y a qu'à manger nos prunes ensemble? Et nous serons toujours d'accord.

Racine

Chez plus d'un auteur que l'on cite, Souvent la rime et la raison Malgré leur apparent mérite, Semblent être en division. Chez les Pradon , chez les Linière, Elles auront le même sort ; Mais chez Lafontaine et Molière, On les verra toujours d'accord.

Nicette

Malgré nos efforts pour vous plaire, Contre nous prenant leurs ébats ; Si les sifflets nous font la guerre, Messieurs ne vous accordez pas. Mais si par un effet contraire Notre zèle vous plut d'abord ; Pour applaudir loges, parterre, Que tout le monde soit d'accord.

Choeur

Suivons l'Adage , etc.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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