Comédie · 1848

Le protégé de Molière

de Saint-Ives Lesguillon

Représentation
≈ 57 min
Distribution
2 femmes, 4 hommes
Répliques
386
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Racine H 53 ≈ 18 min 12
Molière H 74 ≈ 16 min 7
Mademoiselle Béjart F 108 ≈ 12 min 12
Leclerc H 64 ≈ 5 min 7
Coras H 55 ≈ 3 min 6
Laforêt F 32 ≈ 3 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Protégé de Molière
Racine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Molière absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mademoiselle Béjart absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Leclerc absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Coras absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Laforêt absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Protégé de Molière

Scène 1

Mademoiselle Béjart, Laforêt

Mademoiselle Béjart

La répétition est enfin terminée ! Me voilà du loisir pour toute ma journée. Écoute, Laforêt ! Tu sais qu'au premier jour Je dois avec éclat jouer devant la cour, Le roi, les grands seigneurs et les plus hautes dames.... Tu viens de m'écouter dans l'École des femmes... Comment m'y trouves-tu ? Jouerai-je mal Agnès ? Je crois que j'y suis bien ; et puis..... tu t'y connais.

Laforêt

Il faut un grand talent pour bien rendre ce rôle : Il est, en le chargeant, fort aisé d'être drôle.

Mademoiselle Béjart

Toi qui sais distinguer le naturel du faux, Tu pourras de mon jeu m'indiquer les défauts.

Laforêt

Madame, vous savez que ma franchise est grande.

Mademoiselle Béjart

Mais c'est de la franchise aussi que je demande : Ton avis, quel qu'il soit, voilà tout mon désir, Et savoir te charmer, c'est déjà réussir. Eh bien ?

Laforêt

Hum !

Mademoiselle Béjart

Que t'en semble ? Ai-je assez l'air novice ?

Laforêt

Vous négligez le rôle, et vous montrez l'actrice.

Mademoiselle Béjart

Ah ! j'aurais dû prévoir un reproche pareil !

Laforêt

Vouliez-vous un éloge en place d'un conseil ?

Mademoiselle Béjart

Rien ne peut désarmer ta rudesse caustique.

Laforêt

On ne s'y connaît plus dès que l'on vous critique.

Mademoiselle Béjart

Les spectateurs gratis sont les moins indulgents.

Laforêt

Me plaire est le moyen de plaire aux bonnes gens.

Mademoiselle Béjart

On sait ton sens exquis pour la littérature.

Laforêt

J'ai le meilleur : celui que donne la nature.

Haut.

Mademoiselle Béjart

Elle a raison. Allons ! J'adopte tes avis.

Laforêt

Monsieur s'est bien trouvé de les avoir suivis. Cette rigueur pour vous deviendra salutaire ; Mon jugement toujours fut celui du parterre.

Mademoiselle Béjart

C'est décidé, toujours tu me régenteras. Qu'est ceci ?

Laforêt

Des billets de visite.

Mademoiselle Béjart

Ah ! Coras ! Leclerc ! Couple rimeur dont l'orgueil m'assassine !

Laforêt

Ils reviendront...

Mademoiselle Béjart

Tant pis... Ah! ah ! Monsieur Racine ! Le jeune auteur des vers à la reine adressés, Du suffrage royal si bien récompensés ! Aussitôt qu'il viendra, tu pourras l'introduire.

Laforêt

S'il n'était pas jeune homme, il faudrait l'éconduire.

Mademoiselle Béjart

Vas-tu prêcher encor ? C'est de trop bon matin... Je dors à tout sermon, même à ceux de Cotin.

Laforêt

Toujours ce ton léger, qui, bravant la satire, Au meilleur des époux fait souffrir le martyre ! Mes sermons là-dessus vous semblent ennuyeux ; Mais si vous m'écoutiez, tout n'en irait que mieux.

Mademoiselle Béjart

Comment donc ?

Laforêt

Je voudrais qu'en épouse exemplaire, À mon maître tout seul vous cherchassiez à plaire.

Mademoiselle Béjart

Ne pourrai-je accorder des regards innocents, Faire un pas, dire un mot, sans lui troubler les sens ? Mais un pareil amour deviendrait frénésie.

Laforêt

Faut-il vous étonner d'un peu de jalousie ? Si parfois en secret il nourrit un soupçon, De bonne foi, Madame, est-ce bien sans raison ?

Mademoiselle Béjart

Qu'est-ce à dire ? Parlez !

Laforêt

Si je voulais....

Mademoiselle Béjart

Encore ! Voyons !...

Laforêt

Vous m'y forcez... À Monsieur qui l'ignore Si j'allais raconter que vous ne boudez pas Le Marquis de Lauzun, épris de vos appas ?

Mademoiselle Béjart

À quoi bon le bouder ? J'aurais l'air de le craindre.

Laforêt

Et l'abbé Richelieu, vous semblez fort le plaindre ?

Mademoiselle Béjart

Oh! lui, je le plains fort.... de n'être pas aimé.

Laforêt

Et Monsieur de Guiche... oui, ce galant renommé...

Mademoiselle Béjart

Qui ? Lui, ce vieux seigneur flairant le musc et l'ambre ? C'est un bouquet d'hiver qui parfume ma chambre.

Laforêt

Ah !...

Mademoiselle Béjart

Que faut-il encore, et que veux-tu ?

Laforêt

Je veux Que mon maître avec vous ne soit pas malheureux ! C'est peu que d'être honnête : il faut être encor fière Quand on porte le nom de Madame Molière !

Mademoiselle Béjart

Tais-toi... j'entends quelqu'un.

Laforêt

Voulez-vous recevoir ?

Mademoiselle Béjart

Comment, en négligé... Je suis horrible à voir !

Laforêt

La vaniteuse !,..

Elle sort.

Mademoiselle Béjart

Allons, voyons ! pas de colère.... Sans prétendre charmer, faut-il vouloir déplaire ?

Scène 2

Laforêt, Racine

À Racine, qu'elle introduit.

Laforêt

Oui, malgré tant de soins, d'hommages empressés, Une actrice jamais ne dira : C'est assez.... Elle a du bon pourtant, et, quoique un peu mutine, Elle est... À qui, Monsieur, ai-je l'honneur....

Racine

Racine.

Laforêt

Monsieur....

Racine

À peine ici j'ose faire un seul pas.

À part.

Laforêt

Entrez... les comédiens ne vous mangeront pas. Que veut ce freluquet de si douce manière ?

Racine

Ne pourrai-je parler à Madame Molière [?]

Laforêt

Je vais la prévenir... Si Monsieur un instant Veut s'asseoir...

Laforêt sort.

Racine

Il suffit... Allez ; je vous attend.

Scène 3

Racine

Racine

Le premier pas est fait : me voilà donc chez elle ! Du courage ! Elle va venir, et je chancelle ! Ce bonheur, qui longtemps fut un rêve pour moi, Quand je vais l'obtenir, me cause de l'effroi ! Depuis que je l'ai vue enlever au théâtre Les applaudissements d'une cour idolâtre, Son regard, ses attraits, ses gestes, son souris, Enchantent ma pensée et charment mes esprits. Grâce à la passion dont mon âme est saisie, Je sens d'un nouveau feu brûler la poésie ; Pour arriver près d'elle, et gagner son accueil, Je m'inspire d'amour plus encor que d'orgueil, L'espérance m'anime, et ma muse enhardie En moins de quatre mois a fait sa tragédie ! Ah ! puisse chaque élan de mon coeur échappé Lui donner tout l'amour dont le mien est frappé ! Aux voeux que j'ai formés sera-t-elle rebelle ? La voici... Tous mes sens frissonnent. Qu'elle est belle !

Scène 4

Racine, Mademoiselle Béjart

Racine

Madame... pardonnez... à la témérité... À l'audace....

Mademoiselle Béjart

Monsieur... Cette timidité Dans l'homme de talent n'a rien qui me surprenne, Et pourtant le succès de votre ode à la reine Vers un noble avenir semble vous appeler, Et c'est à vos rivaux qu'il convient de trembler.

Racine

Comment mes vers seraient, j'ose à peine le croire, Présents à votre esprit !...

Mademoiselle Béjart

Bien plus, à ma mémoire.

Racine

C'est un honneur pour eux, pour moi c'est un bonheur.

Mademoiselle Béjart

Ils m'ont semblé si beaux que je les sais par coeur.

Racine

Ah ! Vous mettez à tout cette grâce divine, Qui nous charme au théâtre et qui...

Mademoiselle Béjart

Monsieur Racine, Vous êtes un flatteur...

Racine

Ah ! Madame, pourtant Le public, chaque soir, vous en dit tout autant.

Mademoiselle Béjart

C'est que son indulgence...

Racine

Indulgent ! Lui ! Madame ! Ah ! Lorsque, comme vous, on agit, on déclame, Quand on a ce jeu fin, piquant, ingénieux, Qui charme tout ensemble et l'oreille et les yeux, Il écoute, il adore, il jouit en silence, Et l'admiration n'est pas de l'indulgence.

Haut.

Mademoiselle Béjart

Quels termes ! Quels accents ! Monsieur, puis-je savoir À quel motif je dois le plaisir de vous voir ?

Racine

Madame...

Mademoiselle Béjart

Mon mari peut-il vous être utile ? Il a quelque crédit à la Cour, à la ville, Au théâtre...

Racine

Au théâtre... Ah ! Madame, comment Vous dire...

Mademoiselle Béjart

Allons! voyons ! parlez-moi franchement.

Racine

Je venais... je venais soumettre à sa critique Un essai... mon premier dans le genre tragique.

Mademoiselle Béjart

Vous, si jeune ! Aborder ce périlleux terrain, Semé de tant d'écueils, si fécond en chagrin !...

Racine

Oh ! Je le sais, Madame, aujourd'hui le théâtre Lasserait les efforts du plus opiniâtre. On y rencontre au seuil ces seigneurs suzerains Qui sur tous ses accès veillent en souverains. Chacun d'eux, enivré de l'amour qu'il s'inspire, Voudrait dominer seul dans cet immense empire. Nul n'en a le pouvoir, et nul n'en a le droit ; Leur taille de pygmée y végète à l'étroit ; Leur sceptre, trop pesant pour ces tyrans débiles, Échappe à chaque instant de leurs mains inhabiles ; Et pourtant qu'un jeune homme audacieux, ardent, Suivant de son instinct l'essor indépendant, Vienne un jour plein d'espoir frapper à la barrière, Leurs voix vont lui crier avec courroux : Arrière ! La scène est notre proie, à nous seuls, sans retour ! Dût-il ne pas venir, jeune homme ! Attends ton tour ! . Jusque là, sois muet... Non, non, point de partage ! Tu n'auras de talent que par droit d'héritage. À ces luttes, hélas ! L'âme se sent fléchir ; Devant ce mur d'airain qu'il ne pourra franchir, Le poète abattu s'assied ; de son beau rêve, Au sein du désespoir, l'illusion s'achève ; Il brise enfin sa plume, et de la gloire exclus, Meurt, et vole à son siècle un grand homme de plus.

Mademoiselle Béjart

Rassurez-vous... Celui qui régit notre scène Sait ce qu'une oeuvre coûte et de soins et de peine ; De tout penser hardi partisan assidu, Fruit, ou germe à venir, pour lui rien n'est perdu ; Et, juste pour les deux, sans repousser l'ancienne, De toute jeune gloire il veut faire la sienne.

Il veut se jeter à ses genoux.

Racine

Mais qui voudra donner à mes faibles essais Le secours du talent qui force le succès ? Où trouver cette belle et magique interpr7te Qui double avec le sien les élans qu'on lui prête ? Oh ! De quel souvenir éternel et puissant Vous environnerait mon coeur reconnaissant ! Quel délice d'entendre une actrice charmante Répéter nos accords dont le pouvoir s'augmente, Par le sublime écho de ses divins accents, Subjuguer la pensée et dominer les sens, Leur attacher encor la grâce du sourire, Et réciter les vers comme on veut les écrire ! Oh ! C'est qu'avec son art, mystérieux secret, Même à la poésie elle ajoute un attrait ; Le mot le plus obscur par elle s'illumine, Le rhythme en est plus pur, la forme plus divine ; À la foule qui pleure elle impose ses lois, - Et lorsque son regard, sa démarche, sa voix Émeut tout un parterre animé de sa flamme, Quel bonheur de se dire : Oh oui ! Voilà mon âme ! Ah ! C'est qu'en cet instant délicieux et doux, On sent que devant elle on courbe les genoux, Et l'on voudrait, rempli d'une ivresse suprême, Avec tout le public lui dire : Je vous aime !

Mademoiselle Béjart

Monsieur... que faites-vous ?

À part.

Racine

Pardon. Ah ! Qu'ai-je dit ?

À part.

Mademoiselle Béjart

Monsieur... Pauvre jeune homme ! il est tout interdit... C'est la première fois qu'il m'arrive d'entendre Un aveu si touchant, fait d'une voix si tendre !

Racine

Ah ! Son courroux fatal dans ses yeux est écrit !

Mademoiselle Béjart

Monsieur Racine ! Où donc est votre manuscrit ?

Racine

Quoi ! Vous daignez encor... !

Mademoiselle Béjart

Mais pour qu'on l'encourage, Il faut bien qu'un auteur présente son ouvrage.

Racine

Ah ! Madame... Ô bonheur !

Mademoiselle Béjart

Molière est à la Cour... Mais il va revenir... Prévenez son retour... En écolier soumis qui s'en réfère au maître, Vous même entre ses mains vous pourrez le remettre, Et Molière, ce juge infaillible et discret, Comme en dernier ressort prononcera l'arrêt. Allez donc...

Béjart lui offre sa main : Racine y dépose un baiser et sort en lui disant avec expression.

Racine

Quel espoir !... Ah mon âme ravie... Vous tenez en vos mains et ma gloire... Et ma vie !

Scène 5

Mademoiselle Béjart

Elle se met à réciter devant sa glace.

Elle se reprend.

Elle s'arrête en rêvant.

Mademoiselle Béjart

Quel air noble et charmant ! que de grâce et d'esprit !... S'il s'exprime si bien, comme est ce qu'il écrit ? De répondre à ses voeux qui pourrait se défendre ? Je sentais malgré moi du plaisir à l'entendre... Oui, sans doute ! Au théâtre il doit briller un jour... Comme il réussira quand il peindra l'amour ! Oh ! Mais laissons cela... Songeons à la soirée Qui bientôt... Ce matin j'étais plus assurée... J'éprouve maintenant je ne sais quel effroi... Jouer devant la cour, parler devant le roi ! Et puis, qui sait ? Racine ! Il y sera peut-être !.... Étudions, grand Dieu !... J'étais à ma fenêtre... Non, Non... À mon balcon, à travailler au frais, Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès Un jeune homme... Un jeune homme !... Oh oui ! Dont la venue...

Scène 6

Molière, Mademoiselle Béjart

Molière

Bien, très bien !

Mademoiselle Béjart

Ah ! C'est vous... je jouais l'ingénue.

Molière

Je vois avec plaisir que toute à vos travaux, Heureuse d'arracher au public ses bravos, Mais plus calme que moi, vous trouviez dans l'étude Un remède puissant contre l'inquiétude.

Mademoiselle Béjart

Auriez-vous, à la Cour, reçu mauvais accueil?

Molière

Oh ! Non... comme le roi m'y voit d'un très bon oeil, Tout pour moi s'y confond en offres de services ; Ceux mêmes dont j'ai dû stigmatiser les vices, N'en sont pas moins pour moi gracieux, révérends ; Car ce sont des messieurs bien petits que les grands... Mais je suis peu crédule à leur trompeuse mine : Lames à deux tranchants, que le venin termine, Leurs langues sur mes jours distillent un poison Que ne peuvent guérir la force ou la raison.

Mademoiselle Béjart

Est-ce là, mon ami, ce qui vous indispose ?

Molière

Je ne m'afflige pas pour aussi peu de chose ; Car l'envie, à la Cour, est un fruit du terroir : Il faut s'y résigner ou cesser de la voir.

Mademoiselle Béjart

D'où vient donc votre humeur ?

Molière

À l'hôtel de Bourgogne, Auteurs et comédiens se sont mis en besogne, Pour donner au public, après-demain, je crois, Une pièce nouvelle où l'on se rit de moi.

Mademoiselle Béjart

De vous, Molière ?... Mais c'est une grave injure !

Molière

Que voulez-vous ? Maintien, gestes, débit, figure, Dans le fond de son coeur dût-il même en souffrir, À la critique, hélas ! L'acteur doit tout offrir. Le public, par nature enclin à la satire, Croit qu'en un comédien tout doit le faire rire, Sans songer que souvent, grâce à plus d'un ennui, Qui fait rire au théâtre est bien triste chez lui.

Mademoiselle Béjart

Eh bien ! Guerre pour guerre à cette sotte engeance !

Molière

Pensent-ils sans danger affronter ma vengeance, Quand je puis, sur la scène exposant les pervers, Clouer leur infamie au carcan de mes vers ?

Mademoiselle Béjart

Que ne le faites-vous ?

Molière

L'occasion est belle. Le roi, dont la bonté grandit encor mon zèle, Veut que dans la huitaine, à partir de ce jour, Je leur donne en réponse une pièce à la Cour.

Mademoiselle Béjart

Dans leur méchanceté vous pourrez les confondre.

Molière

Mais sur le même ton je ne puis leur répondre.

Mademoiselle Béjart

Quelles armes ont-ils que vous ne trouveriez ?

Molière

C'est que tous ces gens-là ne sont pas mariés !

Mademoiselle Béjart

Comment ?

Molière

Leur lâcheté n'en est que plus infâme.

Mademoiselle Béjart

Et qu'attaquent-ils donc ?

Molière

Mais, votre honneur, Madame !

Mademoiselle Béjart

La critique à la fin outrepasse ses droits... Ils ont la calomnie, et vous avez les lois.

Molière

Contre un tel ridicule ont-elles des refuges ? Allez donc fulminer et vous plaindre à des juges ! Allez, de vos douleurs divulguant le secret, Contre un mot outrageant invoquer un arrêt, Pour qu'avec un souris de pitié mensongère, On vous réponde : Eh ! eh ! Votre femme est légère ; Elle aime des galants le frivole entretien ; Que personne n'en parle, et l'on n'en dira rien !

Mademoiselle Béjart

Des sots et des méchants serai-je la victime ? Ai-je cessé jamais de mériter l'estime ? Ma vie est toujours pure, et personne, je crois, Comme de mon honneur ne doute de ma foi. Qui m'accuse est un fourbe, et c'est bassesse pure Que se rendre l'écho d'une telle imposture. Voilà, voilà le fruit de vos soupçons jaloux !

Molière

Jaloux ! Si je le suis, eh bien ! C'est grâce à vous ! Croyez-vous que je puisse, affrontant l'épigramme, Voir rire autour de moi des travers de ma femme ? J'accuse en vous le coeur moins que la vanité ; Mais vos airs indiscrets, votre légèreté, Votre orgueil, triomphant que, même en ma présence, Un cercle de flatteurs vous suive et vous encense, Tout cela m'épouvante, et franchement, je crains Non le sort des époux, mais au moins leurs chagrins.

Mademoiselle Béjart

Quand vous avez dépeint la terreur débonnaire De ce pauvre mari, martyr imaginaire ; Lorsque dans ce tableau, qui fait rire aux éclats, Vous avez retracé ses plaintes, ses hélas, Je ne sais pas sur qui vous prîtes ce modèle : Mais je n'ai point posé pour l'épouse infidèle.

Molière

Le doute du public suffit pour m'irriter.

Mademoiselle Béjart

C'est vous seul qui de moi semblez toujours douter ! De manquer à l'honneur me croyez-vous capable ?

Tout à coup il s'arrête.

Molière

Qui se plaît au danger devient bientôt coupable ! Malheureux, qu'ai-je dit ?... Fatal emportement ! Ne puis-je donc cacher cet horrible tourment ? Mais quand souffre le coeur, comment pourrait-on feindre? Jaloux ! Jaloux ! Mieux vaut mourir que de me plaindre.

Mademoiselle Béjart

Voyons : plaignez-vous bien de mon coeur, de ma foi, Grondez ; et puis après vous reviendrez à moi.

Molière

Qui ? Moi ! Moi ! Revenir, quand vous osez vous-même... !

Mademoiselle Béjart

Oui, oui ; car vous savez, après tout, qu'on vous aime.

Molière

Est-il vrai ? Répétez ce mot plein de douceur ! Oh ! Que vous savez bien le chemin de mon coeur ! Un sourire de vous, dissipant tout nuage, Ramène en mon esprit le calme après l'orage. J'étais fou ! Mais qui peut, au bruit de trahison, Redouter de vous perdre et garder sa raison ?

Mademoiselle Béjart

Eh bien! De vos soupçons bannissez donc la trace, Et baisez à genoux la main qui vous fait grâce.

Molière

Oh oui ! Que ce baiser qui me tient sous ta loi, Aille jusqu'à ce coeur, qui soit toujours à moi !

Mademoiselle Béjart

Avec beaucoup d'amour un peu d'adresse unie, On fait tout ce qu'on veut d'un homme de génie.

Molière

Quelqu'un en mon absence est-il venu me voir ?

Mademoiselle Béjart

Monsieur Racine.

Molière

Eh bien ?

Mademoiselle Béjart

Il venait dans l'espoir De vous communiquer un ouvrage...

Molière

Tragique ?

Mademoiselle Béjart

Eh oui !

Molière

Je m'en doutais. Son style est énergique ; Il promet.

Mademoiselle Béjart

Il fait mieux... car il tient... Son talent.....

Molière

Oh! oh !

Mademoiselle Béjart

Je parierais son ouvrage excellent... Sa voix est éloquente et ses yeux pleins de flamme.

Molière

Si vous jouiez toujours avec ce feu, Madame !

Mademoiselle Béjart

Je vous y prends encor !

Molière

C'est la dernière fois.

Mademoiselle Béjart

Il va venir...

Molière

Quand donc ?

Mademoiselle Béjart

Mais je l'entends, je crois... Oui, c'est lui ; le front pâle et le coeur en alarmes...

Molière

Et manuscrit en main, comme un soldat en armes.

Mademoiselle Béjart

Je vous laisse.

Molière

Pourquoi partir ?...

Mademoiselle Béjart

Pourquoi ?...

Molière

Mais oui...

Mademoiselle Béjart

Peut-être aimez-vous mieux rester seul avec lui.

Scène 7

Racine, Mademoiselle Béjart

Racine

Monsieur...

Elle sort.

Mademoiselle Béjart

Monsieur Racine, à votre confiance J'avais de mon mari promis l'expérience. Puisse votre début, c'est mon voeu le plus doux, Être pour vous la gloire, et la vogue pour nous !

Scène 8

Molière, Racine

Molière

Eh bien, mon jeune ami ?

Racine

Monsieur, ce nom...

Molière

Vous l'êtes... Pour nous apprécier, sommes-nous pas poëtes? Ayons donc ces vertus qu'en vain l'on cherche ailleurs ; Car Dieu nous a faits grands pour nous rendre meilleurs.

Racine

Ah! sous tant de bonté le talent qui s'efface De votre accueil touchant double encore la grâce... Mais, tandis que vers moi vous étendez la main, Comme au voyageur pauvre errant sur le chemin, Moi qui, loin du sommet où la Muse vous place, Essaie, inaperçu, l'approche du Parnasse , Jeune aiglon, de mon aire avec peine échappé, Timide encor de l'aile, et du soleil frappé, J'ose à peine élever ma tremblante paupière Vers ce front glorieux où nous lisons : Molière !

Molière

Oh ! mon Dieu ! cet accueil, dont vous êtes flatté, N'est que de la justice et non de la bonté !

Racine

Mais...

Molière

C'est assez !... Causons... Eh bien ! votre courage Prétend donc sur la scène aller chercher l'orage ! Pour braver du public le sourire moqueur, Vous sentez donc aussi battre dans votre coeur Ces nobles mouvements, influence secrète Que notre ami Boileau demande au vrai poète ? Il vous apparaît donc ce fantôme enchanté Qui parle d'avenir et d'immortalité ?

Racine

Avant que ma raison eût percé le nuage, La sainte poésie enivra mon jeune âge : Poète par instinct, je tournais poliment Pour les grands jours de fête un pompeux compliment : Mon vers, insouciant de règle et de mesure, Faussait parfois la rime et forçait la césure : Mais sur ce, Port-Royal ne disait rien de clair : Je croyais qu'on rimait comme on respire l'air. Bientôt ce germe obscur s'agrandit par l'étude ; Amant de la lecture et de la solitude, Sur le bord des ruisseaux, sur le riant chemin, J'allais m'égarer seul, un livre grec en main ; C'est Longus qui raconte en prose harmonieuse De Daphnis, de Cloé l'enfance gracieuse, Et retrace avec art, dans sa simplicité, De leurs pures amours la chaste nudité. C'est Sophocle nerveux et fort ! c'est Euripide Qui laisse s'écouler de sa source limpide Ces nobles vers empreints de grâce et de vigueur, Et qu'on relit toujours quand on les sait par coeur... Sauvé par ces loisirs de l'orage des vices, De mon enchantement je goûtais les délices : Une belle nature appelle les beaux vers Et l'inspiration plane sur l'univers. En vain de mes parents l'importune tendresse Des auteurs malheureux m'opposait la détresse, Et, traitant mon penchant de crime capital, Pour terme à mes travaux promettait l'hôpital : Leur tendre tyrannie, en glissant sur mon âme, Du feu qui m'embrasait a ranimé la flamme ; Du courroux maternel déplorant la rigueur, Je me réfugiais dans le fond de mon coeur : Là, seul avec mes voeux, sans accuser ma mère, Mon esprit tout le jour caressait sa chimère, Et des songes brillants, chassés par le réveil, De triomphes menteurs agitaient mon sommeil !

Molière

Heureux, heureux enfant, de qui la fantaisie, Chez les maîtres de l'art puisait la poésie ! Quels songes gracieux ! Quels loisirs enchantés ! La Grèce souriait à vos sens transportés. Elle faisait reluire, au sein des heures sombres, Ces chantres inspirés, majestueuses ombres, Ces ouvrages divins, éclatants, radieux, Dans la lumière éclos sous le souffle des cieux, Et qui, de l'univers recueillant les hommages, Arrivent jusqu'à nous sur l'océan des âges... Moi, pendant ce temps-là luttant contre le sort, De la muse comique affranchissant l'essor, Bravant l'hypocrisie et confondant la haine, Je semais la pensée et je brisais sa chaîne : Cherchant partout le vrai, car lui seul est le beau, Sur l'abîme des coeurs je portais le flambeau : Et déchiffrant l'énigme en études féconde, Vous lisiez dans le grec, je lisais dans le monde.

Racine

Molière, c'est ainsi que ton esprit puissant, Fut plein à son aurore et complet en naissant ! Guettant l'âme inconstante en ses métamorphoses, Tu peins en traits vivants les hommes et les choses. Philosophe profond, ta brusque vérité Corrige avec un mot la pauvre humanité : Tu fais rire au reflet de ton miroir suprême Le type du portrait et l'homme de lui-même : Dévoilant l'imposteur d'un masque revêtu, Tu fais même aux méchants respecter la vertu, Et tes oeuvres et nous, tu nous mets en présence Pour nous épouvanter de notre ressemblance. Grâce t'en soit rendue à toi, Louis, à toi, Chez qui l'homme lui-même est plus grand que le roi ! C'est toi qui, sur la France appelant la lumière, Au rang des nations la places la première ! C'est toi qui, protégeant ses sublimes travaux, Sauvas l'auteur chrétien du bûcher des dévôts ! En vain pour l'étouffer, pour écraser ses oeuvres, Tartuffe redoubla les noeuds de ses couleuvres !... En vain prudes, bigots, seigneurs et charlatans, Fripons de tous les lieux, fourbes de tous les temps, De l'enfer à tes yeux faisant luire la flamme, D'un cercle de terreurs entourèrent ton âme ! Jéhova créateur, ta voix qu'on respecta, Dit : Que Molière soit, et Molière exista !

Molière

Assez, assez, mon Dieu ! Vous m'arrachez des larmes ! Travail, voilà ton prix ! Gloire, voilà tes charmes ! Oh ! Comment refuser de te donner un jour À qui t'aime si bien et d'un si pur amour !...

Racine

Eh quoi !... de mon orgueil pardonnez l'assurance ! Vous ne tromperiez pas ma fragile espérance... Oh oui ! c'est en vous seul que j'espère aujourd'hui ! C'est vous seul qui serez mon soutien, mon appui ! On ne me verra pas d'une main caressante Encenser à genoux la bassesse puissante ! Demanderai-je aux grands qu'ils soutiennent mes pas Dans la lice des arts qu'ils ne connaissent pas, Ou qu'un fat galonné sur ma jeunesse obscure De sa protection laisse tomber l'injure : Je suis fils d'Apollon, et je connais mes droits ! Je m'adresse au génie, il est le roi des rois !

Molière

Et vous avez raison... raison, mon cher Racine ; Comme s'il m'entendait, votre esprit me devine... Oui, j'aime cet élan, instinct victorieux ; Oui, vous réussirez en écoutant des yeux Un glorieux exemple à suivre, un grand modèle ! Corneille.

Racine

Et vous !...

Molière

Songez à sa gloire immortelle ! Marchez à sa lumière, et, si vous l'imitez, Il vous garde une place à prendre à ses côtés !

Racine

Qui ? Moi ! Moi ! Dites-vous ? Cinna, le Cid, Horace, Trop haut dans la splendeur ont assigné sa place !

Molière

Eh bien ! De sa hauteur vous vous épouvantez ? Corneille vous attend, et je vous dis : Montez !

Racine

Ô noble modestie ! Humilité suprême ! Molière en admirant s'oublie encor lui-même...

Molière

Voilà donc un contrat que je signe aujourd'hui... Allons, c'est convenu, vous avez mon appui. Les arts gardent pour nous, quand le coeur les seconde, De pures voluptés une source féconde. Mais un amour obscur ne fait que peu d'honneur ; La Muse est orgueilleuse ; il faut pour son bonheur Que de son favori la vanité coquette Fasse part au public de sa faveur secrète ; Femme sur tout le reste, excepté sur ce point, Elle fait des heureux, et ne s'en cache point ! Voyons ce manuscrit qui vient là si timide... Le titre...

Racine

Le titre est...

Mouvement de Racine.

Molière

Comment ? la Thébaïde !... Épisode fameux ; longtemps j'en ai rêvé... Sans y toucher Pour vous il était réservé. Des frères ennemis prêtent au vers tragique ; Mais ils convenaient mal à ma plume comique. Ne sortons point du genre où Dieu nous a mis tous : Si vous l'avez bien fait, mieux vaut que ce soit vous. Nos coeurs ne sont-ils pas déjà d'intelligence ?

Racine

Ce n'est qu'au vrai talent qu'appartient l'indulgence.

Molière

« Ah ! que ne puis-je, hélas! ainsi vous protéger Près du grand tribunal qui vient tous nous juger ! »

Racine

« Oui, pour juge j'aurai cette jeunesse immense Qui, de notre pays studieuse espérance, De l'étude au plaisir s'élançant tour à tour, Sont enfants aujourd'hui pour être hommes un jour ! Du faible qu'on opprime arborant la défense, Les uns protégeront la vieillesse et l'enfance ; Contre la perfidie et ses pièges adroits, De la veuve timide assureront les droits , Et portés par l'honneur à la magistrature, Garderont de Thémis l'austère dictature. Les autres, embrassant avec activité La cause des douleurs et de l'humanité, À toute heure, en tous lieux, dans la nuit, dès l'aurore, Prodiguant au malheur le secours qu'il implore, Dans le sein du malade à leurs soins présenté Versent les sucs puissants qui donnent la santé. Lorsqu'à l'homme expiré la lumière est ravie, Ils puisent dans la mort les secrets de la vie, Et soumettant la tombe à leurs scalpels savants, Cherchent dans ces débris le salut des vivants. De leur sort et du mien l'heureuse ressemblance, Bien loin de l'affaiblir, double ma confiance. Naguères on me vit mêlé parmi leurs rangs, Forçat jurisconsulte enchaîné sur les bancs, Savourer à longs traits, auditeur malévole, La gaîté de Cujas et l'esprit de Barthole, Et d'Accurse épluchant le style délicat, Gagner à prix d'ennui mes degrés d'avocat... Mais la coutume est lourde et sa prose indigeste : 'La scène me charmait bien plus que le Digeste ; Et je laissai moisir, dans mes bouquins gaulois, Et le Jus romanum, et le fatras des lois. Mais ce que je quittai, parfois je le regrette ; Je serais avocat, si je n'étais poète. Si donc de ce barreau dramatique apostat, Pour un métier plus dur je fuis un noble état, Pourront-ils oublier nos jeunes destinées Par les mêmes travaux si longtemps enchaînées ? Nous nous retrouverons sur ce terrain nouveau, Ainsi que des enfants sortis d'un seul berceau. Et pourquoi me troubler par des terreurs frivoles ? Les plus nobles succès nous viennent des écoles ; Public chaud par son âme et vif par son esprit, S'il frappe rudement les oeuvres qu'il proscrit, Lui seul subsiste encore en tribunal suprême, Et s'il siffle avec force, il applaudit de même. Loin de fuir leurs arrêts, moi ! je leur dis à tous : Venez, amis, venez ! car vous êtes chez vous. Dérober la victoire est un triste système, Et je ne vous crains pas, parce que je vous aime ! Nos coeurs indépendants ensemble ont palpité Au même élan de gloire et de célébrité : Vos amours sont les miens, et je n'en veux pas d'autre ; Frères, applaudissez, mon triomphe est le vôtre! »

Scène 9

Mademoiselle Béjart, Racine, Molière

Haut à Molière.

Mademoiselle Béjart

Quel est le résultat de l'entrevue ?... Eh bien !

Racine

Ah !

Molière

Votre protégé va devenir le mien.

Mademoiselle Béjart

Molière a donc tenu ma promesse...

À part.

Haut.

Racine

Ah madame !.. Quel prodige soudain s'est passé dans mon âme?.. Cet espoir.... cet amour.... je ne sais où j'en sui[s] !... J'avais oublié tout en causant avec lui ! Ah ! Madame, quel nom glorieux que le vôtre !

À Molière.

Mademoiselle Béjart

Si j'avais à choisir, je n'en voudrais pas d'autre. Eh bien... et le sujet !

Molière

Sujet grec...

Racine

Et touchant...

Mademoiselle Béjart

Des pleurs... Ah ! Si j'avais mon rôle ! Sur le champ...

Molière

C'est dans l'ouvrage entier qu'on peut, avec justesse...

Mademoiselle Béjart

J'ai besoin de mon rôle, et non pas de la pièce.

Racine

Ah ! Par hasard déjà le vôtre était transcrit.

Montrant Béjart.

Molière

Fort bien... Je m'en vais seul lire le manuscrit. Vous, pendant qu'en secret je le lis, le contrôle, À la jeune première allez chercher son rôle.

Racine

Ah ! Ce jour est pour moi le plus beau de mes jours. Lisez, monsieur Molière, et moi...

Mademoiselle Béjart

Courez...

Il sort d'un côté, tandis que Molière entre de l'autre dans son cabinet.

Racine

J'y cours.

Scène 10

Mademoiselle Béjart

Mademoiselle Béjart

Il s'en va le coeur plein de joie et d'espérance ! Allons ! Tout ira bien, j'en suis sûre d'avance... Molière a tant de goût... L'ouvrage lui plaira... Racine m'apprendra mon rôle... Il me dira Ce qu'il faut y jeter de passion, de flamme ! Je le ferai valoir avec toute mon âme ! Molière peut le mettre à l'étude aujourd'hui... Et je ne veux jouer aucun autre avant lui.

Scène 11

Laforêt, Mademoiselle Béjart

Laforêt

Madame, deux auteurs désireraient...

Mademoiselle Béjart

Ma bonne, Mon mari n'a le temps de recevoir personne.

Laforêt

Mais... c'est Monsieur Leclerc et son ami Coras. Je leur ai dit d'entrer...

Mademoiselle Béjart

Tu les congédieras ! Ils m'ont déjà donné, dans leur dernier ouvrage, Un rôle qui m'a fait siffler ; c'est un outrage ! S'ils pensent que pour eux je vais encore ainsi M'exposer. Oh ! non pas...

Elle sort.

Laforêt

Madame, les voici.

Scène 12

Mademoiselle Béjart, Coras, Leclerc

Mademoiselle Béjart

Je les attends !

Coras

Salut à l'actrice charmante, Dont le regard séduit...

Leclerc

Aussi bien qu'il tourmente !

Mademoiselle Béjart

Racine sait mieux qu'eux tourner des compliments.

Coras

Comment vont le théâtre et les amusements ?

Mademoiselle Béjart

Ah ! Je suis lasse encor des travaux de la veille !

Leclerc

De la scène, toujours, vous êtes la merveille !

Coras

L'ornement le plus beau !

Mademoiselle Béjart

Messieurs, en vérité, C'est beaucoup trop d'honneur... pour mon indignité.

Bas à Coras.

Leclerc

Mais.... En notre faveur l'éloge la dispose.

Coras

Le talent est modeste.

Mademoiselle Béjart

Oh ! Parlons d'autre chose.

Coras

Soit... Molière, madame, a dû vous annoncer Que nous vous préparions de quoi vous surpasser.

Mademoiselle Béjart

Il ne m'a rien appris.

Coras

Comment ! Est-ce possible ?

Leclerc

Pareille négligence est incompréhensible.

Mademoiselle Béjart

Eh bien ! Messieurs, quel est ?...

Coras

Un sujet merveilleux !

Leclerc

Des détails ravissants !

Coras

Des traits prodigieux ! Notre littérature à nulle autre est pareille !

Leclerc

Et nous ne faisons pas les vers comme Corneille.

Mademoiselle Béjart

Je le crois bien.

Coras

Sa vogue est chose de hasard.

Leclerc

Nous voulons ramener la langue de Ronsard.

Mademoiselle Béjart

Et le nom, s'il vous plaît, de cet...

Coras

Iphigénie.

Mademoiselle Béjart

Ah ! ah !

Leclerc

Donnée antique.

Coras

Ouvrage de génie !

Leclerc

Qu'à l'hôtel de Bourgogne on aurait bien voulu....

Coras

Que Molière doit lire...

Leclerc

Et quand il l'aura lu !

Coras

De l'art moderne en nous est la science infuse.

Leclerc

Nos drames ne sont pas des oeuvres qu'on refuse,

Mademoiselle Béjart

Vrai !

Coras

Votre personnage est un bijou parfait,

Leclerc

Rêveur... échevelé... !

Coras

Vous ferez un effet !..

Leclerc

Dans les scènes d'amour vous êtes adorable.

Coras

Et dans le dénoûment vous serez admirable. v

Leclerc

C'est un succès, madame, allez... des plus complets.

Mademoiselle Béjart

Vous ne redoutez pas encore les sifflets ?

Leclerc

Les sifflets ?...

Coras

Avec vous ?...

Leclerc

Mais n'êtes-vous pas sûre Des bravos ?...

Haut.

Mademoiselle Béjart

Avec eux ? Oh! non, je vous assure !

Coras

Un beau triomphe est là...

Leclerc

Bien fait pour vous tenter.

Mademoiselle Béjart

Je suis au désespoir de vous mécontenter ; Mais sans vous abuser, et sans vous éconduire, D'un petit incident je m'en vais vous instruire.

Leclerc

Serait-il quelque obstacle ?

Mademoiselle Béjart

Oh! le plus grand de tous ! Je pourrais bien jouer, messieurs, même avant vous, Dans un nouvel ouvrage, un rôle qu'un jeune homme Me destine aujourd'hui.

Coras

Ce jeune homme se nomme ?

Mademoiselle Béjart

Racine.

Leclerc

Ah ! Oui, je sais ! Un de ces élégants, Aux cheveux parfumés, aux canons élégants, Qui parce qu'ils ont fait des stances à Clélie, Osent jusqu'au théâtre élever leur folie. Racine !

Coras

Qu'à rimer une ode encouragea.

Mademoiselle Béjart

N'en riez pas, messieurs, c'est un maître déjà. Il saura se frayer une route nouvelle. Ce qu'on doit être un jour le public le révèle.

Coras

Le public est un sot qui voit tout de travers.

Leclerc

Il ne s'y connaît pas, puisqu'il siffle mes vers. Je doute que Racine un jour fasse merveille, Car je trouve à son style un faux air de Corneille.

Mademoiselle Béjart

Messieurs, dans vos arrêts prouvez un meilleur goût. Racine a ce talent...

Leclerc

Je n'y crois pas du tout.

Coras

Ni moi.

Leclerc

Ni vous non plus.

Mademoiselle Béjart

J'y crois, et suis prophète. Sous ce petit auteur se cache un grand poète.

Coras

De sa galanterie on voit là les effets : Ce ne sont pas ses vers que vous trouvez bien faits....

Elle sort.

Mademoiselle Béjart

Oui, l'auteur et les vers ont conquis mon suffrage, Messieurs, et je jouerai dans son premier ouvrage, Ainsi que je jouerais le vôtre, sans ennui, Si vous saviez écrire et parler comme lui !

Scène 13

Leclerc, Coras

Leclerc

Eh bien ! Peut-on agir d'une façon plus leste ?

Coras

Il est aisé de voir comme elle nous déteste.

Leclerc

Elle mériterait une bonne leçon. Que n'êtes-vous, Coras, un jeune et beau garçon !

Coras

Mais je me crois très bien....

Leclerc

Si nous avions son âge, Elle aurait avec nous pris un autre visage.

Coras

Je suis tout ébahi ! Je n'en puis revenir !

Leclerc

Et moi, je ne puis plus, Coras, me contenir ! Je ne sais quel démon me conseille et me pousse ! Sentez-vous comme moi que la vengeance est douce ?... Croyez-vous que Molière, oubliant à la fois Nos intérêts communs, notre honneur et nos droits, Laisse un Grec pénétrer dans les remparts de Troie, Qui va nous détrôner, nous voler notre proie ! Du public inconstant les goûts sont absolus : Dès qu'on jouera Racine, on ne nous jouera plus.

Scène 14

Racine, Leclerc, Coras

Il entre d'un air préoccupé.

Racine

Messieurs....

Leclerc

Monsieur....

Racine

Monsieur....

Coras

Quel hasard vous amène ?

Leclerc

Nous parlions à l'instant de vous, de Melpomène....

Coras

De votre goût naissant...

Leclerc

De votre passion.

Racine

Ma passion....

Leclerc

Eh ! Oui, votre vocation, Veux je dire....

Coras

La scène est chose dangereuse...

Leclerc

Et puis femme... c'est dire un peu capricieuse.

Coras

Jeune homme, redoutez le poids d'un tel fardeau.

À part.

Leclerc

L'orgueil nous met parfois sur les yeux un bandeau. Orgueilleux !

Coras

Ainsi donc votre jeunesse folle Sous les lois de Phébus étourdiment s'enrôle.

Leclerc

Votre nom jusqu'à moi n'est pas encor venu ! Pourquoi débutez-vous avant d'être connu ?

Coras

On peut rimer sans peine un madrigal, une ode...

Leclerc

Mais une tragédie... Oh ! oh ! C'est moins commode.

Coras

Pour parfaire un travail si difficile en soi, Ce n'est pas trop de deux comme Leclerc et moi.

Leclerc

Eh! mais qu'avez-vous donc ? Plus je vous examine... D'un poète reçu vous n'avez pas la mine : L'auteur dont on accueille un poétique enfant A le regard plus fier et l'oeil plus triomphant. Moi, quand je crois qu'on va s'occuper de ma pièce, J'ai l'esprit tout joyeux, le coeur plein d'allégresse ; D'avance je me vois vanté, claqué, loué, Et je n'ai de chagrin que lorsqu'on m'a joué.

Avec triomphe.

Coras

Il ne nous répond pas... Mon cher, prenons courage ! Molière a refusé sans doute son ouvrage... Et quant au rôle heureux dont il veut la charger, Sa femme le vantait pour nous faire enrager.

Scène 15

Mademoiselle Béjart, Racine, Leclerc

Mademoiselle Béjart

Eh bien ! Je vous attends !

Racine

Ah ! Madame...

Mademoiselle Béjart

Et mon rôle ?

Racine

Le voici...

Mademoiselle Béjart

Venez donc.

Racine

Au revoir !

Leclerc

Petit drôle !

Scène 16

Coras, Leclerc

Coras

Ainsi ce débutant va passer devant nous !

Leclerc

Il est beau ! Qu'en dira Molière le jaloux ?

Coras

Dame !

Leclerc

Ah ! mon cher, quel mot et quel trait de lumière !

Coras

Je ne la vois pas bien.

Leclerc

Quoi ! Le nom de Molière Ne vous rappelle pas...

Coras

Il ne rappelle rien.

Leclerc

Que vous comprenez peu !

Coras

Vous expliquez si bien !

Haut.

Leclerc

Quel cerveau lent et lourd ! Quel esprit léthargique ! Il était vraiment né pour être auteur tragique. J'ai trouvé....

Coras

Quoi ?

Leclerc

Qu'il faut, d'une ou d'autre façon, Dans l'esprit de Molière éveiller le soupçon ; Notre jaloux se fâche, il tempête, il s'emporte, Met la pièce au néant, et Racine à la porte.

Coras

Tiens ! tiens ! Ce n'est pas sot... Ah ! j'entends !....

Leclerc

Par nos soins Le théâtre aujourd'hui compte un auteur de moins. Nous pouvons, exploitant les terreurs de Molière, De la scène à jamais lui fermer la carrière.

Coras

D'arrêter l'intrigant peut-on venir à bout ?

Leclerc

Quand on gagne du temps, Coras, on gagne tout.

Scène 17

Molière, Coras, Leclerc

Il met le manuscrit sur une table.

Molière

Et c'est là son début ! Quel art ! Quelle science ! Déjà du coeur humain il a l'expérience : D'amour, de passion quels sublimes éclairs ! Des mots sortis de l'âme, et d'admirables vers Où se mêlent toujours la force et l'harmonie, Promettent au théâtre un homme de génie. Si Corneille lisait, il lui dirait : Bravo !

Coras

Voici donc, à la fin, un chef-d'oeuvre nouveau ! Quoi ! Vous auriez, avec un courage suprême, Lu ses cinq actes ?

Molière

Non, il reste le cinquième ; Mais ce que j'en ai lu prouve un vaste avenir. Qui commence si bien ne peut pas mal finir.

Leclerc

Ah ! vous ne craignez rien ?

Molière

Rien. Sans inquiétude, Je mettrai dès demain son ouvrage à l'étude.

Leclerc

Il paraît que chez vous il a plus d'un appui.

Coras

Plus d'un soutien...

Leclerc

Sans doute on peut compter sur lui : On doit trouver sans peine et la chaleur et l'âme Lorsqu'on sait comme lui captiver une femme !

Molière

Dans quel but....

Coras

Du beau sexe aimable serviteur, Il ne devra jamais manquer de protecteur.

Leclerc

Et surtout quand on sait gagner la protectrice.

Coras

C'est un moyen certain quand la femme est actrice.

Molière

Que dit-il ?

À Molière.

Leclerc

Il est jeune... et quand le coeur épris... Vous avez fait, je crois, l'École des maris...

Molière

Quoi ! Quel soupçon, grand Dieu !

Bas, à Coras.

Leclerc

Comédie éternelle ! Ce que j'aime de vous, surtout, c'est Sganarelle. Nous le tenons !

Molière

Messieurs, c'est trop vous occuper...

Leclerc

Certes, ce n'est pas vous que l'on voudrait tromper ; Et pour récompenser votre sollicitude, On ne descendrait pas à tant d'ingratitude.

Coras

Le siècle est bien pervers.

Molière

Je ne vous comprends pas ; Expliquez-vous, messieurs !

Leclerc

Parlons un peu plus bas !

Molière

Et pourquoi donc cela ? Ce mystère m'étonne : Qui dit la vérité ne redoute personne. Parlerez-vous enfin ?

À Coras, avec une négligence feinte.

Leclerc

Mon Dieu ! De tout ceci Je ne souffle plus mot, si je vous fâche ainsi. Trouvez-vous pas, Coras, que Madame Molière Avec lui tout à l'heure était bien familière ?

Molière

Tout à l'heure ! Comment ?

Leclerc

Sans vouloir la blâmer, Avait-elle avec lui besoin de s'enfermer ?

Molière

S'enfermer ! Avec qui ?

Leclerc

Mais ce jeune poète !... Pourquoi ? Je ne sais ; mais l'audience est secrète.

Molière

Dites-vous vrai ?

Coras

Parbleu !

Leclerc

Mon cher monsieur, je suis Homme d'honneur... Enfin, elle est seule avec lui !

Molière

Misérables ! Sortez, sortez de ma présence ! De ma part, en effet, c'est trop de complaisance ! Qui ! Moi ? Croire un moment vos rapports odieux ? Sortez ! Ne paraissez jamais devant mes yeux !

Leclerc

Nous sortons !

Coras

Nous partons !

Haut.

Ils sortent.

Leclerc

L'idée était divine. Mon pauvre Poquelin, prenez garde à Racine !

Scène 18

Molière, Racine

Il écoute à la porte de Béjart : on entend au dedans Racine dire d'une voix haute et avec énergie.

Molière

Serait-il vrai, grand Dieu ? Mais non ! Cet impudent M'a fait un odieux mensonge... Cependant Ils sont là, tous les deux tête à tête ! Ah ! sans doute, Ils ne soupçonnent pas qu'ici je les écoute... Écoutons ! Il faut donc, en secret embusqué, Imiter les maris dont je me suis moqué.

Racine

Qu'avant de vous quitter, je vous contemple encore ! Vous ne haïssez pas celui qui vous adore, Et vous lui permettez d'emporter loin de vous Ce souvenir d'un jour si pénible et si doux. Jamais, le sort pour moi devînt-il favorable, Je n'oublierai cette âme à mes maux exorable ; Et je veux, à vos pieds enchaîné sans retour, Redire le serment d'un éternel amour.

Regardant le manuscrit.

Molière

C'en est fait ; mon arrêt est sorti de sa bouche, Et ma femme répond à l'amour qui le touche ! Ainsi donc il venait, son ouvrage à la main, De la séduction se frayer le chemin ! Cherchant près d'une femme une pauvre victoire, Il rêve mon malheur quand je pense à sa gloire ! Mais il espère en vain, trompant ma bonne foi, Abuser sa faiblesse et se jouer de moi. Alors qu'ils sont d'accord pour me jeter l'outrage, Moi , j'irais à Racine accorder mon suffrage, Et, plaçant à ma table un lâche empoisonneur, Donner la renommée à qui m'ôte l'honneur ! À ce talent si vrai tant d'imposture unie ! Que par l'obscurité sa faute soit punie ! La honte et le mépris sont faits pour les ingrats ! Mieux vaut jouer cent fois et Leclerc et Coras, Pitoyables auteurs, sans esprit et sans âme, Sots tous deux... Mais du moins ils n'aiment pas ma femme ! Pourtant dans cet essai brille un germe divin ! Ce style est d'un po7te et d'un grand écrivain, Et de Corneille éteint la muse rajeunie Semble se rallumer au feu de son génie ! Moi, pour qui le talent est un objet sacré, C'est donc sur son écrit que je me vengerai ! Pourtant l'anéantir serait vraiment un crime. Son affront est réel, mon courroux légitime : Mais son oeuvre à la France appartient plus qu'à moi ! C'est un dépôt sacré que Dieu met sous ma foi ! La justice a dicté l'arrêt que je dois suivre. Puisqu'il est immortel, son ouvrage doit vivre ! En face d'un outrage horrible, douloureux, Restons toujours poète, et soyons généreux ! Ouvrons-lui le théâtre, et lorsque la couronne Brillera sur son nom, que l'estime environne, Je veux dire à l'ingrat que j'aurais pu frapper : Voilà, voilà celui que vous vouliez tromper ! J'aurais pu d'un seul mot tuer votre mémoire : Je me venge de vous en vous donnant la gloire ! Il vient ! Avec quel art le cruel m'outragea ! Faut-il donc le haïr ? Je l'aimais tant déjà !...

Scène 19

Mademoiselle Béjart, Racine

Mademoiselle Béjart

À ce brusque retour j'étais loin de m'attendre ! Quel est ce changement que je ne puis comprendre ? Après m'avoir charmée à ces accords brûlants, Où je saurai puiser de si tendres élans, Après me l'avoir lu, me l'avoir fait entendre, Quand ce rôle me plaît, vous voulez le reprendre ?

Racine

Oui ! Je le juge faible et peu digne de vous ! Je me livrais sans doute à des rêves trop doux ! Un instant m'a suffi pour bien me reconnaître; Je veux fuir une chute, et la honte peut-être,

Elle sort.

Mademoiselle Béjart

Quel affront ! Quoi ! Monsieur, quand votre empressement.... Mais vous avez le droit de penser autrement ; On peut toujours à temps ressaisir sa parole ; Je renonce à la pièce, et voici votre rôle,

Scéne Xx

Molière, Racine, Laforêt

Molière

Je m'y perds !

Il prend son manuscrit sur la table.

Il va pour déchirer son manuscrit.

Racine

Vous avez daigné me protéger ! Merci, mon Dieu! merci! car j'échappe au danger ! J'ai besoin, je le sens, de force et de courage ! Une mauvaise idée inspira cet ouvrage. Mais lorsque méditant ma lâche trahison, J'ai du noble Molière abordé la maison, Quand j'ai vu dans celui que le monde renomme Et l'homme le meilleur, et le plus honnête homme, J'ai senti qu'aux tourments condamnant son esprit, Je venais étouffer quelque immortel écrit, Et faisant au travail succéder la souffrance , De chefs-d'oeuvre à venir déshériter la France. J'ai frissonné de honte, et de l'amour vainqueur, Le remords tout-puissant est entré dans mon coeur. Qu'aux genoux d'une femme, aux fleurettes facile, On abuse en riant un époux imbécile, Misérable orgueilleux, dont l'inutilité S'endort dans sa stupide et lourde vanité, Le ridicule est fait pour leur foule insensée ! Mais un homme que Dieu nourrit de sa pensée, L'homme qui parle au monde un langage divin l Le génie immortel, sacré, Molière, enfin ! Oh ! Ce serait affreux ! Moi qui l'admire et l'aime ! Moi, qui le reconnais comme mon chef suprême ! Moi, qui du haut du ciel dois, m'adressant aux rois, De la sainte vertu faire parler la voix, Moi, dont la poésie est l'auguste domaine, J'irais prendre ma part de la bassesse humaine ! Non ! laissons aux mortels formés à s'avilir, Le charme de tromper, la gloire de trahir ! D'après nos actions montrons ce que nous sommes Et les grands sentiments conviennent aux grands hommes ! Reprenons cet ouvrage, en me vengeant sur lui ! Complice de mes torts, qu'il l'expie aujourd'hui ! Un triomphe pareil pèserait sur mon âme ! Plutôt perdre un succès que de l'avoir infâme !

Molière

Arrêtez !

Racine

Ah !... C'est vous !

En prononçant ces mots, il ouvre le manuscrit et ses yeux tombent sur une page.

Il lit.

À lui-même.

Haut et serrant vivement la main de Racine.

Il appelle.

Molière

Oui, moi ! J'ai tout compris ! Vous avez le coeur pur autant que vos écrits ! Quoi ! Lorsqu'en leur faveur je pardonnais moi-même, Vous iriez sur vos vers prononcer l'anathème ! Condamner à l'oubli d'un néant absolu Ce travail... Juste ciel! que vois-je ? Qu'ai-je lu? Qu'avant de vous quitter je vous contemple encore ! Vous ne haïssez pas celui qui vous adore, Et vous lui permettez d'emporter loin de vous Ce souvenir d'un jour si pénible et si doux ! Jamais, le sort pour moi devînt-il favorable, Je n'oublîrai cette âme à mes maux exorable, Et je veux, à vos pieds enchaîné sans retour, Redire le serment d'un éternel amour! Ces mots, qui de terreur frappaient ma jalousie, Ce n'est pas un aveu, c'est de la poésie ! Tout est resté couvert d'un mystère discret, Et ma femme elle-même ignore son secret ! Mon ami ! Quelqu'un...

Laforêt

Quoi ?

Molière

Venez tous, qu'on s'empresse !

Scène 21

Mademoiselle Béjart, Molière, Leclerc, Coras, Racine, Laforêt

Mademoiselle Béjart

Que voulez-vous, Monsieur ?

Molière

Approchez !...

Ici on voit Leclerc et Coras entr'ouvrir la porte et montrer leur visage.

Mademoiselle Béjart

Eh bien ! Qu'est-ce ?

Leclerc

On querelle !

Coras

Je vais jouir de l'embarras...

Molière

Ah ! Leclerc, c'est rentrer à propos... Ah! Coras... Venez donc...

Leclerc

Cela marche !

Coras

Ah ! Le pauvre poète ! Je vois cela d'ici... Sa ruine est complète.

Molière

Accourez, grands auteurs, sublimes auteurs, mais Que trop d'humilité n'étouffera jamais, D'un Pilade sifflé malencontreux Oreste, Recevoir des leçons d'un jeune homme modeste !

Leclerc

Ah !

Coras

Ah !

Molière

Ce manuscrit qu'il m'est venu porter Et que demain matin je voulais répéter,...

Racine

Quoi ! Vous alliez....

Leclerc

Vraiment !

Coras

Sa pâleur est extrême !

Molière

Il veut le retirer, et cela de lui-même ! En feriez-vous autant ?

Leclerc

Qui, moi ?

Coras

Jamais, grand Dieu ! Il renonce au théâtre....

À Racine.

À tous.

À Racine.

Molière

Y renoncer, morbleu ! Avec tant d'avenir, lui ! Quitter la partie ! Oh ! que non pas, messieurs ! Par peur, par modestie, Sur la scène à vingt ans n'osant se hasarder, Il voulait le reprendre.... et je veux le garder !... Sous mes auspices, moi, je prétends qu'il commence ! Car c'est le premier pas d'une carrière immense... Si Corneille vieillit, vous lui succéderez... Il fera des chefs-d'oeuvre.... Eh, oui! vous en ferez.

Coras

Notre position me semble ici peu drôle....

Molière

Vous, madame, à l'instant reprenez votre rôle.

Mademoiselle Béjart

Quand j'avais parié qu'il me l'aurait rendu !

Leclerc

Je crois Iphigénie un chef-d'oeuvre perdu.

Molière

Puisse votre triomphe être franc, légitime ! J'ai beaucoup de mépris pour les succès d'estime. Racine, c'est trop peu d'un succès contesté : Il vous faut un éclat par la foule attesté ! Qu'une salle déserte horriblement résonne ! Et qu'un théâtre est grand quand on n'y voit personne !...

Laforêt

Sans juger ce qu'un jour votre talent vaudra, Faites-moi du Molière, et le public viendra !

Racine

Ah ! mon ami, comment m'acquitter ?

Molière

En poète ! Votre immortalité, Racine, est votre dette... Lorsque dans l'avenir votre nom grandira, Un souvenir m'attend peut-être, et l'on dira : Malgré les envieux qui fermaient la carrière, Racine est immortel : on le doit à Molière !

Racine

Oui, la postérité le dira; mais aussi - De vous, de vous, Molière, elle dira ceci : . Tout le bien qu'il a fait ajoute à sa mémoire ! La vertu nous honore encor plus que la gloire !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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