Le Souper de Molière
Scène 1
Laforêt, Antoine
Laforêt
Allons, Antoine, laisse-moi ; nous avons du monde ce soir, et je n'ai pas plus de temps qu'il ne m'en faut...
Antoine
Pourquoi me faire languir ; par pitié dites-moi si je puis espérer d'obtenir ma chère Madelon.
Laforêt
Je vois bien qu'il me faut débarrasser de toi... Eh bien ! Oui, mon garçon ; tout est arrangé, et j'en ai la parole ; mais il faut te le dire : j'ai bien eu de la peine. Sans mon maître, qui a promis de fouiller à l'escarcelle, et de payer la dot de Madelon, ma foi je n'obtenais rien.
Antoine
De payer la dot de Madelon ? Quel bienfait ! Allez, allez, mamzelle Laforêt, je l'en remercierai bien, ce bon Monsieur Molière... Madelon aussi... Si bien donc que son père ne voulait pas...
Laforêt
Son père ! Oh ! Si fait. Mathurin n'est pas un... Harpagon. C'était sa mère qui refusait, parce que tu n'as pas beaucoup de ce qui se compte ; mais son mari lui a fait entendre raison ; car comme dit notre maitre : La poule ne doit pas chanter plus haut que le coq.
AIR : Anette à l'âge de 15 ans.
Antoine
Madelon est sans ornements : Nature a fait ses agréments. La fleur que chaque jour fait voir Est sa parure, Et l'onde pure Est son miroir. Enfin Madelon sera ma femme ! Quelle joie !... Elle est bien aimable, Madelon, n'est-ce pas ?
Laforêt
Elle doit être bien contente ?
Antoine
Sans doute, car je l'aime bien.
AIR : Du haut en bas.
Laforêt
Tiens, c'est un fait : Veut-on savoir ce qu'est un maître, Par son valet On juge, dit-on, ce qu'il est. Et puis, épouser le jardinier de Monsieur Boileau ; dame, c'est bien flatteur !
Scène 2
Mignard, Laforêt, Lulli
Mignard
Allons, mon ami, mettons-nous à l'ouvrage... Ah ! Bonjour, Laforêt.
Laforêt
Bonjour, Monsieur Mignard.
Lulli
Qu'as-tu donc ? Tu parais animée.
Laforêt
C'est que, voyez-vous, nous disputions nous deux, Antoine, pour savoir qu'est-ce qui était le plus habile de Monsieur Molière ou de Monsieur Despreaux, et nous sommes convenus de nous en rapporter à vous.
Mignard
La question n'est pas aisée à résoudre.
AIR : En revenant de la ville.
Lulli
Sur le sommet du Parnasse, Ou siège le dieu des arts, La gloire a plus d'une place ; Elle offre d'égales parts. Dans le gente satyrique Despréaux est sans rival, Et sur la scène comique Molière n'a point d'égal. Pourquoi ?
Laforêt
Eh bien ! Nous voilà d'accord. Je vais voir Madelon, et nous reviendrons ensemble remercier votre maître... Sans adieu.
Scène 3
Lulli, Mignard, Laforêt
Laforest range dans le fond du théátre ; Mignard prend ses pinceaux, et Lulli se met au clavecin.
Lulli
Te troublerai-je en faisant de la musique ?
À part, en travaillant.
AIR : Les adieux de la mère républicaine, par le C. Piis,
Mignard
Ce fut de la main d'une femme Que naquit cet art enchanteur ; L'amour avait mis dans son âme Un rayon de feu créateur. Si cet enfant de la tendresse Quelque jour était oublié, Ah ! Je sens à ma douce ivresse Qu'il renaîtrait par l'amitié. Au contraire, tu m'animeras... Les arts sont frères, et ne peuvent se nuire. Quel avantage de peindre un homme célèbre !... Un jour ceux qui n'auront pas eu le bonheur de connaître Molière, me sauront gré de leur avoir transmis son image : peut-être ils m'associeront à sa gloire, et ne diront pas : Voilà Molière !... Sans ajouter, c'est Mignard qui l'a peint... Le bel art !
AIR : De la marche du Malade imaginaire.
Lulli
Dignus, dignus est intrare In nostro, in nostro In nostro docto corporo. Oui, l'air doit être grave... la mesure bien marquée.... Ces médecins dans leur épaisse fourrure ; ces apothicaires dans leur figure blême, enterrée dans une perruque noire.... tout cela marche à pas comptés, et la musique doit avoir une cadence bien prononcée.... Sol, mi, sol, ut, ut, re, sol, fa.... C'est cela.
Mignard
Bien, Lulli, très bien.
Lulli
Ma foi, mon ami, soit dit sans vanité, je crois que nous ne nous sommes pas trompés sur notre vocation.
Mignard
J'ai mieux connu la mienne que ma famille.
Lulli
Qui voulait te faire médecin ?
Laforêt
Comment donc ? Médecin ! Ah ! Mon Dieu.
Lulli
Oui, Laforest : ne l'ai-je pas vu, pendant trois ans, suivre tous les pas d'un fameux docteur.... en us, et faire avec lui toutes les visites, le pauvre garçon!
AIR : Vaudeville des Chasseurs.
Mignard
Il me dictait une ordonnance Près du lit d'un vieux moribond ; Il nommait cent drogues, je pense, Afin de paraître profond, Quand il eut assez fait parade De ses grands mots, de son savoir, Il prend mon papier pour le voir.... C'était le portrait du malade. Ajoutes que j'emportais mes crayons avec moi... Un jour... Ah ! L'aventure est digne d'être rapportée... Un jour...
Lulli
Ta vocation t'entraînait.
Mignard
Toi qui parles tant de vocation, tu as fait à la tienne une petite infidélité.
Lulli
Qui t'a dit cela ?
Laforêt s'approche.
Mignard
Je le tiens de bonne part, et je vais le confier à Laforêt. ... afin que tout le monde le sache.
Laforêt
Vous me croyez donc bien indiscrète.
AIR : Alain était indifférent.
Mignard
Un adroit et saint confesseur, Ennemi de la comédie, Vint lui conter que tout auteur Brûle à jamais dans l'autre vie. Lulli, pén2tré, soupira, Et, dans une frayeur extrême, Il a brûlé son opéra Pour n'être pas brûlé lui-même. Sois-le pour ceci. Dans sa dernière maladie, il a sacrifié, par dévotion, son nouvel ouvrage.
Laforêt
C'est-il bien possible !
Même air.
Il tire un cahier de sa poche.
Lulli
Oui, mes amis, je l'avouerai : Voyez jusqu'où la peur nous mène ; À mon confesseur je livrai Mon opéra de Polixène : Me croyant certain de mourir, Je craignais de paraître impie ; Mais espérant bien en guérir, J'en avais gardé la copie.
Mignard
Bravo ! Lulli ; je te pardonne, mon ami, je te pardonne, et ce soir a souper je veux te réhabiliter.
Lulli
À souper... ? Mais à propos, Laforêt, pourquoi tous les apprêts que j'ai vus aujourd'hui ? Notre ami donnerait-il une fête ?
Laforêt
Sans doute, et vous l'approuverez.
Lulli
Que ne me disais-tu cela, j'aurais préparé quelque chose... Nous allons célébrer sa convalescence ?
Laforêt
Nous allons à la noce.
Mignard
Comment à la noce ?
Laforêt
Molière veut marier Madelon, sa petite jardinière, à Antoine, jardinier de Monsieur Despréaux, notre voisin ; les parents y consentent, et ça sera pour demain.
Lulli
Ainsi donc, dans tous les temps, malade ou non, Molière fait toujours des mariages.
AIR : Ainsi jadis un grand prophête.
Mignard
À ses amants, sur le théâtre, Pour dot il donne de l'esprit, Et de son talent idolâtre L'esprit du public applaudit ; Mais quand sa rare bienveillance Enrichit deux coeurs bien épris, Le sien trouve sa récompense Dans le coeur de ses vrais amis. Oui ; mais celui-ci ne ressemble pas aux autres.
Lulli
Ne vois-je point les deux futurs ?
Laforêt
Justement.
Scène 4
Mignard, Madelon, Lulli, Antoine, Laforêt, Tous
Antoine et Madelon portent des corbeilles de fleurs.
Mignard
Gentille Madelon, recevez mon compliment.
Madelon
Grand merci, Monsieur.
Lulli
C'est aujourd'hui le jour du bonheur !...
Madelon
Oui. J'venons en témoigner notre reconnaissance à qui nous l'devons.
Lulli
Et lui présenter des fleurs, tribut ordinaire d'un jardinier.
AIR : Ce mouchoir, belle Raimonde.
Il prend un bouquet.
Antoine
Jardinier n'est pas mon titre, Le mien m'fais bien plus d'honneur : Mon maître, dans une épître, M'appelle son gouverneur. Et pour que chacun y pense, Aux plus bell' roses d'Auteuil, J'mêle toujours d'préférence Le p'tit brin de chèvrefeuille. Dites mieux, Monsieur Lulli.
Mignard
Comment diable, Antoine, tu lis ton maître ?
Antoine
Sans doute, puisqu'il m'écrit.
Madelon
Monsieur Molière est sûrement dans sa chambre... Viens ?
Laforêt
Mes bons amis, Molière repose.... Vous ne voudriez pas....
Antoine
Oh ! Non : Dieu nous garde de le troubler ! Un homme qui fait tant de bien quand il veille, doit être tranquille quand il dort.
Mignard
Antoine est digne d'un bienfait, puisqu'il sait le sentir. Qu'il serait à souhaiter que tout le monde connût Molière comme nous le connaissons.
AIR : Vaudeville de l'Officier de fortune.
Laforêt
L'un prétend qu'il n'a pas de mérite, L'autre dit qu'il a mauvaises moeurs, Un autre cont'lui sollicite Pour soutenir de plats auteurs ; Mais se moquant d'la calomnie, À tous leurs cris i'n répond rien : Molièr', qui s'montre aux coups de l'envie, Se cache pour faire le bien. Eh ! Comment voulez-vous qu'on le connaisse ? On invente tant de choses contre lui.
Lulli
Cette semaine il a encore fait une belle action, que vous ignorez, j'en suis sûr.
Madelon
Ah ! De grâce, racontez-nous-là.
Lulli
Bien volontiers. - Un pauvre comédien, ancien camarade de Molière, vint, il y a trois jours, demander des secours pour gagner sa province... Baron était ici. - Combien, dit Molière, faut-il lui donner ? - Mais, répond Baron, quatre pistoles suffiront. — Quatre pistoles.... soit ; tenez, vous les lui remettrez pour moi ; mais en voici vingt que vous lui donnerez pour vous, et il joignit à ce présent un habit magnifique.
Antoine
Que de générosité !
Mignard
Quelle sublime leçon !
Laforêt
Vous ne savez que cela, Monsieur Lully ? Bon ! Le lendemain ce fut bien autre chose. Un jeune homme de dix-neuf ans, nommé Racine, avait remis a Molière un poème pour avoir son avis. L'ouvrage était mauvais... Il me l'a lu. — Mais Molière vit que le jeune homme pouvait mieux faire... Aussi, en rendant le poème, il y cacha cent louis, et le plan d'une tragédie.
Mignard
Si Racine est célèbre un jour, et cela pourrait bien être, il se rappellera sans doute que c'est à Molière qu'il doit ses premiers encouragements.
Il parle bas à Madelon.
Antoine
Madelon, il me vient une idée. Ne déposons pas ces fleurs dans son cabinet, comme c'était notre intention : faisons mieux.
Ils tressent des fleurs.
Madelon
Tu as raison, mon ami....
AIR : Il est, il est, il est toujours le même.
Mignard
C'est lui ! C'est lui ! Dites-moi, mes enfants, ai-je bien réussi ?
Antoine
Vraiment c'est bien lui-même : Joyeuse humeur.
Madelon
Et c'tair plein de douceur.
Antoine
On devine son coeur, Ce coeur que chacun aime.
Madelon
Sa bouche me sourit.
Lulli
Ses yeux sont pleins d'esprit.
Tous
C'est lui ! C'est lui ! Vraiment c'est bien lui-même !
Lulli
Il n'y a rien à désirer ; vérité, chaleur, dessin pur... Mignard ! Tu me prouves par-là qu'on ne devrait donner qu'au vrai talent le droit de peindre le génie.
Laforêt
On dirait qu'il va parler.
Madelon
En voyant son image, je sens mieux encore ma reconnaissance, et je voudrais avoir un peu de son esprit pour la lui exprimer.
Lulli
Le grand écrivain !
Antoine
Quelle bienfaisance !
Il prend une couronne dans le panier d'Antoine.
Ils se groupent autour du portrait, le couronnent et y attachent des guirlandes.
AIR : Jeunes amants, cueillez des fleurs.
Mignard
Reçois le prix mérité Qu'aujourd'hui l'amitié te donne. Quelle réunion de tous les talents ! De toutes les vertus ! Ah ! Je le vois ! L'admiration, l'amitié, la reconnaissance n'ont ici qu'une même pensée...
Lulli
Prévenons la postérité Qui déjà tresse sa couronne.
Pendant le couplet, Molière, en robe de chambre, entre en rêvant. Il s'arrête dans le fond du théâtre, et contemple cette scène avec sensibilité.
Tous
Couvrons des plus aimables fleurs, Ornons son image chérie : Puisse le sort, par ses faveurs, En répandre ainsi sur sa vie.
Scène 5
Molière, Antoine, Lulli, Madelon, Mignard, Laforêt
Avec satisfaction.
Molière
Mes amis ! Mes enfants ! Votre attachement vous égare. Est-ce ainsi qu'on doit idolâtrer les hommes ? Quelle erreur ! Mais elle est douce pour moi. J'ai reçu les faveurs de la fortune, quelquefois celles de la gloire... Elles ne valent pas celles de l'amitié. — Eh bien! Antoine, le jour de ton bonheur est-il enfin fixé ? Pourrais-je....
Antoine
Pour que vous en soyez le témoin, le père de Madelon consent à ce que la cérémonie ait lieu demain, et nous venons vous prier d'assister au serment mutuel que nous avons tant de plaisir à faire.
Lulli
Dis donc à renouveler, car vous vous aimez depuis longtemps.
AIR : On dit que le mariage.
Madelon
Oui, messieurs, de sa tendresse J'ai reçu le doux serment ; Mais cette aimable promesse Peut s'entendre à tout moment.
Lulli
Sans qu'ici je te l'expose, Tu sauras, bientôt, je crois, Qu'amour fait plus d'une chose Qu'il aime à faire deux fois.
Antoine
Votre présence sera bien agréable pour nous.
Molière
J'espère bien aussi présider à votre noce ; mais, mon ami, ne compte pas sur moi pour l'église.
Antoine
Comment!
Madelon
Et... pourquoi ?
Molière
Ignorez-vous, mes enfanTs, que je suis excommunié ?
Antoine
Excommunié !
Madelon
Qu'est-ce que c'est que ça.
Mignard
Ce que c'est !... Tous les ans, ma chère, le pape défend l'entrée de l'église aux rats, aux sorciers, aux sauterelles, au diable et aux comédiens.... à lui surtout.
Madelon
Quel mal avez-vous donc fait ?
Lulli
Quel mal ! Quel mal ! Il a dit.... la vérité.
AIR : Avec les jeux dans le village.
Molière
Partout l'auteur de la nature Reçoit notre encens et nos voeux, Et par une conduite pure Nous saurons bien nous venger d'eux. Donnons toujours, donnons l'exemple, Bientôt, plus aimés, mieux connus, Nous ferons du théâtre un temple Et de talents et de vertus. Laissons-là les imprécations des prêtres.
Antoine
Ce n'est pas Dieu, je le vois bien, ce sort les prêtres qui repoussent les comédiens.
Laforêt
Oui.... par jalousie de métier.
Molière
Ce mot là ne sera pas perdu.
Molière
Demain la noce se fera ici ; mais ce soir venez me retrouver avec le tabellion ; nous avons une petite affaire à terminer, et je vous promets d'assister aux fiançailles, si elles se font assez tard pour que j'y paraisse.... sans scandaliser. Adieu, mes enfants... À ce soir.
Scène 6
Laforêt, Molière, Lulli, Mignard
À Laforêt.
Laforêt
Mes bons amis, vous n'êtes guère curieux ; vous savez que je reçois du monde ce soir, et vous ne me demandez pas les noms des convives !... Remerciez-moi. J'ai écrit à Chapelle, à La Fontaine, et ils viendront souper avec nous. Il y a longtemps que nous ne nous somme réunis, et je veux, puisque je suis un peu rétabli, égayer notre soirée. Boileau viendra, je crois, aussi, quoiqu'il ne me l'ait pas assuré. Et toi ; songes à nous bien traiter.
Laforêt
Vous voulez faire grande chère ?
Molière
Sans doute.
Avec intérêt.
Laforêt
Et votre régime! Ah ! Mon maître souvenez-vous que Monsieur Fleurant vous a défendu de voir beaucoup de monde.
Molière
Oui : eh bien ?
Laforêt
Vous n'avez pas un médecin pour marcher comme ça sur ses ordonnances.
AIR de Joconde.
Molière
J'ai pris un savant médecin, Je hais la médecine. Mon docteur a le coup d'oeil fin, L'humeur vive et badine. Nous causons ensemble, et je ris Des remèdes qu'il cite : Je n'en prends aucuns, je guéris.... Fleurant se félicite.
Lulli
Il ne faut rien faire qui nuise à ta santé ; songes que depuis plus de quinze jours le théâtre te redemande.
Molière
Oui ; mais voilà plus de quinze scènes que j'ai faites depuis, et mon médecin m'en a fourni plus d'une.
Mignard
C'est ainsi que Molière tire parti de tout, et fait des habits à toutes les tailles.
Lulli
Cela n'est pas étonnant, il est fils d'un tailleur.
Molière
Ah !... Lulli ! Trève pour les pointes... jusqu'au dessert
Laforêt
Je vois bien que le souper aura lieu, au moins promettez-moi que vous ne prendrez que du lait.
AIR : Tout roule aujourd'hui dans le monde.
Molière
Hélas! dans le siècle où nous sommes, On doit farder la vérité : Que ne suis-je au temps où les homme. Parleront avec liberté! S'il m'etait permis de tout dire, Que de vices seraient proscrits ? Mais ce que je ne puis écrire, Je le pense avec mes amis. Je te le promets ; mais j'ai besoin de voir mes amis, et de rire avec eux des ridicules que ma plume, déjà trop hardie, n'ose pas encore mettre sur la scène.
Lulli
La Fontaine viendra sans doute par le bois de Boulogne ; je vais au devant de lui.
Scène 7
Molière, Mignard, Laforêt
Mignard travaille, et Laforest, appuyée sur un balai, l'examine.
Molière
Combien j'ai de choses en arrière !... Voici des lettres que je n'ai pas encore lues... Voyons.... De la Thorillière ? Que me mande-t-il ? Un nouveau succès... Bravo !... Écoutez, écoutez... Voici du comique. Je te préviens, mon ami, que les Poquelins, pour assurer leur nouvelle noblesse, viennent de faire de faire dresser leur généalogie.
Mignard
Bon ! Quelle sottise !
AIR : Vaudeville de l'Isle des femmes.
Molière
Si j'obtiens des succès nombreux, Si la gloire m'est favorable, Par son mépris injurieux En vain ma famille m'accable. Dans un art par-tout estimé, C'est sur-tout, c'est l'homme qui brille ; Les grands hommes qui l'ont formé Sont ses aÎeux, sont sa famille. .... Je l'ai vue chez ton oncle Bartholomé, le seul qui ait voulu accepter ses entées à notre théâtre ; mais en vain j'y ai cherché ton nom : ton père, y est-il dit, est mort sans enfants. — Ah! ah! .... ainsi donc ma famille me renie ? N'importe, Molière, travaille toujours, travaille pour ton siècle, et s'il se peut, pour la postérité.
AIR : Nous sommes précepteurs d'amour.
Laforêt
Tous vos parens sont bien malins ; Mais ils auront beau dir', beau faire, On oubliera les Poquelins, On n'oubliera jamais Molière. Je ne me connais point en généalogie ; mais ce que je sais, je le sais bien, et tenez....
Molière
Je ne travaille que pour cela. — Je crois que j'aurai le temps avant le souper de te lire une scène de mon Bourgeois gentilhomme..... Il y a dans cette pièce une certaine Nicole, qui t'est, je crois, un peu parente... Mets-toi là : écoute-moi sérieusement.
Elle s'assied.
Laforêt
Le moyen ! Vous me faites toujours rire.
Molière
Tant mieux !... C'est le moment où Monsieur Jourdain reçoit son tailleur. Monsieur Jourdain, Ah ! Vous voila! je m'allais mettre en colère contre vous ; vous m'avez envoyé des bas de soie si étroits que j'ai en.... Mais quelqu'un vient, ce me semble, vois qui ce peut être.
Laforêt
C'est Monsieur Boileau.
Il enlève et cache son tableau.
Mignard
Boileau ! Gare la critique! Ne laissons pas voir un ouvrage qui n'est pas terminé.
Il jette son manuscrit dans un tiroir.
Molière
C'est lui, vraiment. Vite, vite, mettons mon plan à l'ombre ; ce n'est qu'une esquisse.
Scène 8
Molière, Boileau, Chapelle, Mignard
Molière
Tu viens de bonne heure, et c'est me faire plaisir : on m'avait fait craindre de ne pas te voir ce soir.
Boileau
Oui, mon ami, j'étais dans un de ces accès de misanthropie où mon oeil ne cherche et ne voit que des ridicules, où mon esprit se plaît à les peindre ; et comme on n'en trouve pas chez toi, j'avais peine à perdre ma journée.
Molière
Ne dirait-on pas à tes regrets que c'est la journée de Titus ! Va, mon pauvre Despreaux, Chapelle et Lulli sauront dissiper tes sombres idées.
Boileau
Chapelle !
Chapelle
N'en dites pas de mal ?
Boileau
Si j'avais su qu'il soupât ici, je me serais rendu plus difficile encore.
Chapelle
Quoi ! Toujours de la rancune ? Ah ! ah ! ah !
Molière
Chapelle t'aurait-il offensé ? Il en est incapable... à jeun.
Boileau
Laissons, laissons cela.
Mignard
Non pas, il faut nous mettre au fait. Chapelle, on t'accuse.
AIR : Vaudeville des Visitandines.
Chapelle
Pour soustraire au vent, à l'orage, Un moraliste aussi parfait, Mon amitié prudente et sage L'abrita dans un cabaret. Là, son énergique éloquence Contre le vin se déchaîna, Et puis enfin il s'enivra En me vantant la tempérance. Mignard a raison, je dois me justifier. Vous saurez donc, mes bons amis, qu'il y a peu de jours je rencontrai Boileau ; il m'accosta, et soupçonnant que je n'étais pas... à jeun, comme vient de dire Molière, il se mit à me faire l'éloge le plus pompeux sur la sobriété. Aristote écrivit... Socrate a dit... Pline pensait... que sais-je ? Pendant cette belle érudition, il vint à pleuvoir à verse ; moi...
Molière
Quoi ! Tout de bon ?
Boileau
Le traître dit vrai.
Molière
C'est une scène !
Boileau
La belle gloire ! S'enivrer pour m'étourdir : c'est Guénaud qui s'éclabousse de la tête au pied pour tacher l'habit de son voisin.
Chapelle
Je fus obligé de le reconduire, moi ! Et ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que nous fûmes rencontrés par Cottin et par Chapelain.
Boileau
Le père des douze fois douze cents vers de La Pucelle !
Mignard
Comme ils vont se venger !
Molière
Je ne vois, mon cher Despreaux, qu'un seul moyen de le punir ; c'est de l'enivrer ce soir.
Chapelle
J'accepte la revanche. Mais à propos, savez-vous bien que j'ai refusé pour vous la plus belle fête ! Un souper délicieux, offert par un prince.
Molière
Et tu nous as préféré ?
Chapelle
Je choisis toujours le meilleur, mon ami ; tiens, vois la réponse que j'ai faite.
Molière
En vers !
Chapelle
En chanson même. Quand on dit des vérités un peu dures, il faut les dire gaîment.
Il prend le papier.
AIR : Vaudeville d'Epicure.
Boileau
Voyons. Le trait est hardi.... mais il est juste.
Mignard
Il blessera, j'en suis sûr, et il faut avoir des ménagements avec les grands.
Boileau
Combien peu de ces hommes si grands, seront un jour de grands hommes ! Chapelle a bien fait, cela me racommode avec lui.
Chapelle
Lorsque la réunion des Auteurs s'intitule la République des Lettres, c'est pour que tous soient libres d'écrire ce qu'ils pensent.
Mignard
Mes amis, je vois La Fontaine.
Molière
Comme il a l'air occupé !
Chapelle
Il ne nous voit pas, j'en suis sûr.
Molière
Taisons-nous.
Scène 9
La Fontaine, Mignard, Boileau, Molière, Chapelle
La Fontaine passe au milieu de ses amis sans les voir, et vient s'asseoir dans un fauteuil au-devant de la scène.
La Fontaine
Cela n'est point malheureux, j'arrive au moment où je trouve mes deux derniers vers... Répétons-les tous.
Mignard
Il a quelque grande affaire ?
Boileau
Oui, un renard, une fourmi l'occupe.
Molière
Le grand homme !
AIR : De la Baronne.
Chapelle
Pour une fable, Sans cesse on le voit arrêté.
Boileau
Et par un goût inconcevable Il laisse la réalité Pour une fable.
La Fontaine
Oui, mes amis, c'est une fable que je viens d'achever, et c'est le plaisir de souper chez Molière qui me l'a inspirée.
Molière
En ce cas, nous pouvons te la demander.
La Fontaine
La voici, à peu près.
Chapelle
Mais cela est bon.... fort bon.
La Fontaine
Je le crois.
Molière
Je te sais gré d'avoir pensé à nous en faisant cet apologue.
Boileau
Ce n'est pas une fable.... Mais c'est l'ouvrage d'un poète exercé.
Mignard
Le bonhomme n'a ni la rusticité d'Esope, ni la recherche de Phèdre ; mais il plaît à l'esprit, fait au coeur la leçon, et conte comme la nature.
Pendant la fin de cette scène et la suivante, on apporte des bougies et l'on prépare la table.
Molière
Messieurs ! Messieurs ! Le bonhomme ira plus loin que nous.
Scène 10
Lulli, La Fontaine, Molière, Chapelle, Boileau
Apercevant La Fontaine.
Lulli
Ouf ! Je crois, mes amis, qu'il ne faut pas compter sur La Fontaine : il ne... Par où diable est-il arrivé !
La Fontaine
Par la galiote.
Molière
Comment la galiote ?
La Fontaine
Oui.
Chapelle
Mais elle passe ici vers midi, et tu n'es arrivé qu'à sept heures.
AIR : La plus belle promenade.
Boileau
Aurais-tu donc fait naufrage ? Ce malheur serait nouveau, Car jamais aucun orage N'a retardé ce vaisseau.
La Fontaine
Cela paraît incroyable : Je vois qu'il faut dire tout. Eh bien ! mes bons amis, Je suis, en faisant une fable, Descendu.... jusqu'à Saint-Cloud.
Molière
Quand tu viens chez moi, tu prends donc le plus long ?
Boileau
Comme quand tu vas à l'Académie.
Lulli
Tout cela est fort bien ; mais, pour me dédommager de ma course, il nous récitera un de ses contes.
Molière
Il te récitera la fable qu'il vient de faire... Elle vaut bien un conte.
Scène 11
Laforêt, Molière, Lulli, Boileau, Chapelle, La Fontaine, Tous, Mignard
Laforêt
Peut-on vous servir ?
Molière
À l'instant.
Laforêt
De quel vin vous donnerai-je ?
Lulli
De celui que tu voudras.
Laforêt
Du rouge ou du blanc.
Laforêt sort.
Boileau
Cela nous est parfaitement égal.
Récitatif.
Chapelle
Pardon, sage Lulli, pardon, sage Boileau ; Je suis, mes bons amis, plus difficile à table, Et je crois au vin blanc le rouge préférable, Puisqu'il approche moins de la couleur de l'eau.
La Fontaine
Eh bien ! De tous les deux.
Laforêt
Quand il vous plaira.
Molière
Allons, mes amis, à table.
Chapelle
Laforêt, mets le vin près de Despréaux ; c'est lui qui doit m'enivrer ce soir.
Boileau
T'enivrer ? Il suffit, pour cela, de te laisser à ta discrétion. Mais quoi ! Point d'eau sur la table ?
AIR : On compterait les diamants.
Lulli
En vérité, mon cher Boileau, Ta demande est fort indiscrète ; Jamais je ne cherche de l'eau Sur la table d'un bon poète : Le vin est excellent chez lui, Buvons-le pur, à tasse pleine ; Mais si tu le crains aujourd'hui, Mets Boileau près de La Fontaine.
Chapelle
Encore une turlupinade.
Il se mettent à table.
Il prend du lait.
Molière
Et nous ne sommes pas au dessert ? Allons, servez-vous et ne ménagez rien ; pour moi, vous le voyez, je suis au régime.
La Fontaine
Nous allons boire à ta meilleure santé.
AIR : Une fille est un oiseau.
Laforêt
Au milieu de l'univers, Sur un mont, dit notre maître, Les auteurs vont pour connaître Quel est le prix de leurs vers. Ce mont s'appelle.... Parnasse. Chacun y cherche une place ; Mais souvent, quoi que l'on fasse, On n'y trouve point accès : Ce mont me semble une fable ; Mais je vois à cette table Le vrai Parnasse Français. On dit que les auteurs ne peuvent pas vivre ensemble, il me semble cependant que l'on est ici de fort bonne intelligence... Que cet accord fait plaisir ! Un souper d'amis comme ceux-là n'est pas facile à trouver.
Molière
Pour nous mettre en train, Lulli... Fais-nous rire.
Chapelle
Ah ! Laisse-le souper.
Il prend le violon.
Lulli
Je vous rattraperai bien.
Boileau
N'as-tu pas contre La Serre ou Colletet quelque chanson nouvelle ?
À Boileau.
À Lulli.
Chapelle
Ils ont assez de tes satires. Chantes-nous un de tes vaudevilles.
La Fontaine
Oui, oui ; point de satyre.
Il monte sur une chaise.
Lulli
Volontiers.
Chapelle
Le chanteur public.
Tous
Oui.
Il prélude du ton le plus faux, et dit, comme un chanteur public :
Il imite la voix d'un vieillard.
Il imite la voix d'une jeune fille.
Ils rient tous.
Lulli
Dans la vigne à Clau-di-ne, Les vendan-geurs y vont, On choi-sit à la mi-ne, Ceux qui ven-dan-ge-ront ; Aux vendangeurs qui bril-lent, On y don-ne le pas, Les autres y gra-pillent, Et ne vendan-gent pas, Et ne vendangent pas. Sur la fin de l'automne Vint un rusé vieillard : Si la vendange est bonne, J'en veux avoir ma part. Cette prudente fille Lui répondit tout bas : Vieux vendangeur grapille, Mais ne vendange pas. Aux vignes de Cythère, Parmi les raisins doux, Est mainte grappe amère : N'en cueillez point pour vous. Ce choix pour une fille Est un grand embarras : La plus sage grapille, Et ne vendange pas. Soit. Avec tous ses agréments ? Approchez-vous ? C'est une chanson nouvelle, faite par un écrivain... Qui est auteur... littéraire.... et qui fait des airs... en couplets.... lyriques. Attention ! Vous allez voir comme quoi une fille doit toujours être sur ses gardes. Voilà la morale retenez-la bien.
La Fontaine
Allons, allons : trêve à la folie... Parlons raison.
Chapelle
Parlons du plaisir de nous voir tous réunis et bien portants.
Mignard
Avouons-le ; ce n'est qu'entre nous, ce n'est qu'ici, que nous sommes à notre place et que nous pouvons jouir d'une liberté que n'empoisonne point l'envie ou la sottise des hommes.
Boileau
Mignard a raison. La société n'offre qu'un plaisir, c'est celui d'y saisir des ridicules à censurer, ou des vices à combattre.
Molière
Je puis vous consulter, à ce que je vois, pour retoucher mon Misanthrope.
Chapelle
Il faut en convenir, les hommes sont plus traîtres... que le vin.
La Fontaine
Il y a des moments de folie où l'on maudit son existence.
Il verse à boire.
Chapelle
Dis plutôt des moments de raison ; car c'est quand le vin me fait perdre la mienne, que je puis seulement supporter la vie... Buvons.
Boileau
Lorsque l'amour, la table, le vin, le jeu, la gloire, satisfont nos passions, nous appelons cela des plaisirs, et ce ne sont que des erreurs. L'amour enfante la jalousie.
La Fontaine
Le vin, l'ivresse.
Mignard
Le jeu, la ruine.
Depuis ce moment, l'ivresse et l'exaltation augmentent par degrés.
Boileau
La gloire, l'envie.
Laforêt
Voilà pour des gens gais une bien singulière conversation !
Chapelle
Avec nos talents et notre réputation on nous croit fort heureux, et il s'en faut que nous le soyons... Nous venons de bien rire ? Nous venons de bien rire ? Eh bien ! Je vous le demande, savons-nous pourquoi ?
Mignard
Nous heureux ! Qui peut dire cela ?
Chapelle
Par exemple, toi, je ne sais pas comment tu peux exister, oui, toi, Boileau... On promet une pension à un poète, tout Paris te nomme, et c'est Chapelain qui l'obtient.
Boileau
Bien pis que ça : Je vois la foule entrer dans un temple.... Je la suis.... et c'est Cotin qui prêche.
Molière
Vous n'y pensez pas avec vos idées sombres... La veille d'une noce !
La Fontaine
Allons, Molière, tu n'es pas plus heureux qu'un autre.
Tous
Non... certainement.
AIR : La comédie est un miroir.
Molière
S'attendre à tout est le moyen D'alléger le poids de sa vie ; N'espérer ou ne craindre rien, Est la saine philosophie. Oui, pour être heureux en effet, Ma méthode est très salutaire : Jugeons le mal que l'on nous fait Par le mal qu'on pouvait nous faire. Que dites-vous ? J'aime fort mon état ; j'ai, d'ailleurs, des principes qui vous seraient, je crois, fort nécessaires.
Chapelle
Tu ne disais pas cela quand on arrêtait le Tartuffe, quand on n'allait qu'avec peine au Misanthrope, tandis que tout Paris courait aux pièces de Pradon.
Boileau
Et Pradon, et Chapelain, et Brebeuf, sont de l'Académie ! C'est un enfer!
Lulli
Pourquoi travaillons-nous ? Pour être dénigrés par des sots.
La Fontaine
Pillés par des plagiaires.
Mignard
Méprisés par des grands.
Chapelle
Déchirés par les journalistes.
Molière
Que penser des hommes, si les plus sages, les plus éclairés peuvent s'oublier ainsi ?
Boileau
Il n'y a plus de goût.
La Fontaine
Plus de probité.
Mignard
Mes amis... Il n'y a plus d'amis.
Après avoir bu.
Chapelle
De tout temps la vie est un fléau... et nous la supporterions !... Non.... Mes amis, nous sommes des lâches ; le bonheur, le repos ne sont pas de ce monde...
Boileau
Il faut le chercher dans le fond d'un cloître.
Mignard
Dans un désert !
Tous
Dans un désert.
La Fontaine
Oui, dans un désert, où nous irons tous ensemble.
Lulli
Non pas, s'il vous plaît, chacun le sien.
AIR : Du haut en bas.
Chapelle
Quel embarras ! Un cloître pour moi, je vous jure, Est sans appas : Un désert ne nous convient pas. Vers ce pont allons en droiture, Et prenons-en tous la mesure Du haut en bas. Bah ! Bah ! Bah ! Vous ne savez pas ce qu'il vous faut. Mais parbleu ! Je pense que nous ne sommes pas loin du pont... Eh bien ! Mes amis,
Tous
Bravo ! Bravo ! Oui, le pont.... du haut en bas.
Molière
Voyons jusqu'où l'enthousiasme ira.
Chapelle
Allons !
Laforêt
Ah ! Mon Dieu !
Lulli
Cette idée est grande, elle peut nous immortaliser.
AIR : Sans le savoir.
Il se lève.
Mignard
Pour nous quel bonheur ! Quelle gloire! Notre mort un jour dans l'histoire Fixera l'admiration. Le besoin d'un prompt suicide A guidé Brutus et Caton ; Mais nous, nous ne prenons pour guide Que la raison.
Boileau
Enfin je n'entendrai plus parler de la Serre, ni de l'abbé de Pure.
Mignard
Je ne verrai plus de croutes.
Chapelle
Toi, plus de Tartuffes.
Lulli
Je n'entendrai plus la musique de Colasse ni de Cambert.
La Fontaine
Partons !
Molière
Un moment. Ô mes amis ! Que faisons nous ? N'abandonnons point une résolution si belle aux fausses interprétations qu'on peut lui donner. On saura qu'à la suite d'un long souper nous aurons fait le sacrifice de notre existence, et la calomie, avide de tout dénigrer, répandra le bruit que l'ivresse nous a plus inspirés que la philosophie. Amis, sauvons notre sagesse, attendons le retour prochain du soleil ; alors, aux yeux de tout le monde, nous donnerons cette leçon publique du mépris de la vie.
Boileau
Il a raison ; c'est pour notre gloire que nous travaillons : il nous faut des témoins. Eh bien ! Jurons que demain, à la pointe du jour...
Tous
Nous le jurons !
Molière
Laforêt ?
Molière parle bas.
Elle sort.
Laforêt
Plaît-il ? J'entends, j'entends.
Chapelle
Sa réflexion est de bon sens : notre sagesse n'en sera que plus éclatante.
Il prend deux bouteilles que lui donne Laforest.
Molière
Je lais-s ais vieil-lir ce vin, A-mis, c'est de l'Hermitage, Gou-tons-le, puisque de-main, Nous fai-sons le grand voy-a-ge, Feignons de prendre part à leurs folies, puisque je ne puis les ramener à la raison.
Lulli
Buvons, trinquons sans quar-tier, Sa-vou-rons-en tous les charmes ; Qu'après nous, notre héritier N'ait à ver-ser que des lar-mes.
Molière
Enfin les voilà tous endormis... Au réveil. On vient : ce sont nos jeunes gens.
Scène 12
Antoine, Madelon, Molière
Antoine
Tout est prêt, nous n'attendons que notre bienfaiteur.
Madelon
Le village entier nous a suivi, et vous comble de bénédictions ; mais nous n'avons pas voulu qu'on entrât de peur de vous interrompre.
Aux villageois.
Pendant que les villageois entrent avec précaution, l'orchestre joue le prélude du sommeil d'Atys.
Molière
Pourquoi donc ? Approchez, approchez : oh ! Ne craignez pas de les réveiller ; ils dorment bien.
Scène 13
Mathurin, Molière, Madelon, Antoine, Laforêt, Choeur, Tous, Lulli, Boileau, La Fontaine, Chapelle, Mignard
Mathurin
Voilà le contrat de nos enfants ; nous venons vous prier d'y bailler un mot de vot' signature.
Au Tabellion.
Molière
Ce m'est un grand plaisir ; mais il y manque encore une clause, père Mathurin. Mettez que Madelon a deux cents écus de dot.
Madelon
Comment puis-je reconnaître...
Molière
C'est un plaisir...
Mathurin
Nous nous souviendrons toujours...
Molière
Cela ne vaut pas...
Antoine
Ah ! Croyez que notre coeur...
Il signe le contrat, et prenant une bourse dans son secrétaire.
AIR : Des portraits à la mode.
Molière
Il me vient d'un Tartuffe amoureux, D'un Misanthrope sombre, quinteux, D'un Étourdi, de quelques Fâcheux, Et d'un Malade bizarre. Ces gens-là peuvent bien se gêner ; Mais ce qui va tous vous étonner, Mes enfants, j'ai, pour vous le donner, Fait contribuer un Avare. Eh ! Mes amis, point de remerciements ; vous me faites un plus grand cadeau, vous autres ! Vous me donnez votre amitié... Le coeur des honnêtes gens est sans prix. Cet argent me vient de gens fort singuliers... et que vous ne connaissez pas.
Mathurin
Mais vraiment, cela est fort extraordinaire.
Madelon
Nous n'avons jamais vu chez vous ces hommes-là.
Laforêt
Je les ai vus, moi, et je vous mettrai au fait.
Mathurin
Vous allez venir avec nous ?
Molière
À l'instant je vous rejoins, je vais passer un habit ; retournez au jardin, et vous rentrerez quand je vous le dirai.
Antoine
Oh ! De bien bon coeur.
AIR : Frère Jacques.
Antoine
Du silence.
Choeur
Du silence.
Molière
Laissons-les.
Choeur
Laissons les.
Tous
Marchons avec prudence, Marchons avec prudence.
Antoine
Paix !
Madelon
Paix !
Choeur
Paix !
Molière
Paix !
Mathurin
Paix !
Choeur
Paix !
Lulli
Ah !... Mais où suis-je ? Chapelle, Mignard, Boileau.... Ah ! Dieu ! J'avais oublié qu'hier... Ô funeste résolution ! J'étais ivre sans doute... Oui, j'étais ivre, et ce qu'on promet dans l'ivresse... Si je pouvais m'échapper... Quelle lâcheté ! Quel opprobre !... Boileau s'éveille... Feignons de dormir encore.
AIR : On vit sortir d'une grotte profonde.
Boileau
Oui, je rêvais qu'une main ennemie Dans le tombeau m'avait précipite, Et que Cottin, en pleine academie, Sur mon fauteuil avait été porte. Combien le soleil enfante de bizarrerie ! Je rêvais ; mais, non, je ne rêvais pas.... Cette table, ces convives me rappellent.... Allons, c'est une folie.... Ce serait un crime... Si je pouvais savoir ce que pensent.... Bon ! La Fontaine, Chapelle et Mignard ne dorment plus : écoutons.
La Fontaine
Avons-nous sommeillé longtemps ?
Chapelle
Il n'est pas jour encore.
Mignard
Non, mais bientôt il faudra....
À part.
Haut.
Chapelle
Ahi ! Ahi ! Il ne l'a pas oublié. Des affaires qui me rappellent à Paris.
La Fontaine
Des affaires ? Eh bien ! Il faut partir.
Chapelle
Des affaires pour lesquelles je voudrais que Molière.... Où donc est-il ?
Mignard
Sa santé lui aura fait craindre de veiller.
La Fontaine
Dans peu de temps sa guérison sera parfaite.
À part.
Chapelle
Je le crois. Oh Dieu ! La mémoire lui revient-elle ?
Mignard
Si nous éveillons nos camarades ?
Chapelle
Non... Non... Pourquoi ? Il n'est pas encore temps.
La Fontaine
Les voilà qui s'éveillent eux-mêmes.
À part.
Chapelle
Ah ! Je tremble.
À part.
Mignard
Je ne sais où j'en suis.
Scène 15
Choeur, Molière, Villageois d'Auteuil, Antoine, Chapelle, Madelon, Lulli, Mignard, Mathurin, Boileau, Laforêt, La Fontaine
Pendant le choeur tous les convives se lèvent avec étonnement, et se rangent dans un angle du théâtre.
AIR : Habitants de ce village.
Choeur
Mes amis, le temps nous presse, Profitons de cet instant ; Livrons nos coeurs à l'ivresse Qu'inspire un si doux moment : Croyons tous à la promesse Du bonheur qui nous attend. Mes amis, le temps nous presse, Profitons de cet instant.
Molière
Allons, plus de retard, remplissons notre engagement : voici tout le village, qui est dé à prévenu, et qui se fait un plaisir de nous accompagner.
Villageois d'Auteuil
Oui.... sans doute.... assurément.
Molière
Comment ! Vous ne répondez rien ? Ne vous souvient-il plus de votre résolution ? Faut-il vous la répéter ?
AIR : Amusez-vous, jeunes fillettes.
Antoine
Ne point accepter la partie, C'est vouloir nuire à not' bonheur. A tout l'village qui vous prie Ne refusez pas cet honneur....
À part.
Chapelle
Certainement. Quel chien d'honneur !
Madelon
Vous avez fait une promesse : Vous coûterait-elle à remplir ? Voyez la foule qui vous presse, Ne la privez pas d'un plaisir.
À part.
Lulli
C'est très honnête assurément. Où ces gens-là mettent-ils leur plaisir ?
Antoine
La cérémonie ne sera pas longue.
Chapelle
La cérémonie !
Lulli
Comptez maintenant sur vos amis.
Mignard
Comme il est content, radieux !
Mathurin
Il jouit du plaisir de faire une bonne action.
Boileau
Une belle action !
Laforêt
Mais je ne vois pas qu'il faille tant se faire prier ; pendant que vous rêvez à je ne sais quoi, il passe de l'eau sous le pont....
Lulli
Ne crains-tu pas qu'elle s'arrête ?
Molière
L'heure avance, et Monsieur le curé....
À Molière.
Boileau
Un curé ! Ah ! Ah ! Tu es un homme de précautions, et tu penses qu'on doit faire la chose en bons Chrétiens.
Madelon
Comment ! Mais nous ne voulons pas autrement ; nous ne sommes pas excommuniés nous autres.
On donne des bouquets.
Molière
Allons, mes amis, distribuez-nous des fleurs.
La Fontaine
Je ne sais ce que tout cela veut dire.
Lulli
C'est ainsi que chez les Grecs....
Chapelle
Oui, et chez les Cannibales on orne les victimes.
Molière et Laforest rient.
Mignard
Des bouquets ! Madelon parée ! Antoine avec des rubans ! Ah ! Molière, nous ne sommes pas ta dupe.
Chapelle
Comment !
Lulli
Ainh !
Boileau
Qu'est-ce donc ?
Mignard
La noce d'Antoine et de Madelon.
Boileau
Ouf ! Nous l'avons échappé belle.
Il prend le violon.
Lulli
La noce ! Je veux en être le ménétrier.
Molière
Avouez, Messieurs les esprits forts, que votre frayeur a été complète. Apprenez une autre fois à vous défier de votre imagination, et croyez que l'homme le plus malheureux tient à ce monde plus qu'il ne pense.
Chapelle
Plutôt souffrir que de mourir, C'est la devise des hommes. Ma foi, comme dit La Fontaine.
AIR : Dans un des bosquets de sa mère. (Laborde.)
Laforêt
En comptant les maux de la vie, Chacun dit : je veux en sortir. Ce projet insensé s'oublie Sitôt que s'offre le plaisir. Tel on voit près de sa maîtresse Un amant outré de courroux, Au premier regard de tendresse ; Rire et tomber à ses genoux.
Molière
Amis, la véritable gloire Dépend toujours de l'avenir ; Pour vivre au temple de mémoire, Il faut commencer par mourir : Tout écrivain prétend sans doute Passer à la postérité ; Mais, comme vous, chacun redoute Ce pas vers l'immortalité.
Lulli
Allons, amis, prenons courage, Et rappelons notre gaîté ? L'homme joyeux, quand il est sage, Possède la félicité : Qu'Epicure soit notre maître ; Il a dit dans certain endroit : On est heureux quand on croit l'être, Et quand on le veut, on le croit.
Boileau
Le vin, en troublant ma cervelle, A mis le feu dans tous mes sens ; Je sens que l'ivresse avec elle Peut entraîner trop d'accidents. À ces dangers pour me soustraire, Quand je serai dans un festin, Je prétends lire, à chaque verre,
La Fontaine
Un peintre avait perdu son ami le plus tendre, Jour et nuit il versait des pleurs : Son élève le voit. Touché de ses malheurs, Il cherche à le distraire, et même ose entreprendre D'adoucir ses chagrins, de calmer ses douleurs ; Il saisit un charbon ; il le coupe, il le taille, Il en fait un crayon parfait, Et dessine sur la muraille Le profil de l'ami.... que l'ami reconnaît L'ouvrage était grossier, méritait réprimande, Si l'on eût jugé le dessin ; Mais le motif le recommande, Et le peintre applaudit au coeur qui fait l'offrande, Quoique le vrai talent n'ait pas conduit la main. Dans cette juste allégorie, L'auteur de la pièce vous dit : Citoyens, voyez, je vous prie, L'intention, et non l'esprit. Vous êtes le peintre équitable, Molière l'ami regretté ; Je suis l'élève de la fable : Puissai-je être aussi bien traité !