Comédie · 1778

Le taciturne

de Pierre-Nicolas Poulhariez

Représentation
≈ 35 min
Distribution
3 femmes, 4 hommes
Répliques
156
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Jean H 47 ≈ 12 min 6
Madame Argante F 32 ≈ 8 min 6
Monsieur Argante H 18 ≈ 5 min 3
Valère H 12 ≈ 3 min 6
Marton F 20 ≈ 3 min 3
Angélique F 10 ≈ 3 min 5
Ariste H 17 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Taciturne
Jean absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Argante absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Argante absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Valère absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marton absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Angélique absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ariste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Taciturne

Scène 1

Jean, Marton

Jean

Ah, Marton ! Quel sujet t'amène en ce lieu ?

Marton

Mais quel motif, dis-moi, peut t'y conduire aussi ?

Jean

Je sors de chez Madame, et viens de lui remettre. Fidèle messager...

Marton

Quoi donc Jean ?

Jean

Une lettre.

Marton

Une lettre !... Ah, vraiment !... Depuis près de deux mois Qu'Ariste est au Château, ne peut-il une fois, Se résoudre à parler au lieu de nous écrire !

Jean

Mon maître aimerait mieux, (puisqu'il faut t'en instruire,) Envoyer vingt billets que de répondre un mot.

Marton

Ma foi, je l'avouerai, ton maître est un grand sot De ne pas s'expliquer, s'il adore Angélique. Mais veux-tu qu'avec toi librement je m'explique ? Elle n'est plus déjà maîtresse de son coeur ; Et pour tout dire enfin, Valère est son vainqueur.

Jean

Cela nous est égal : n'avons-nous pas sa mère ? Angélique obéit ?...

Marton

Oui, mais elle est sincère ; Et lui fera l'aveu qu'elle, ne l'aime point.

Jean

Va, nous sommes, Marton, tranquilles sur ce point ; Et nous l'épouserons malgré Monsieur Argante : D'ailleurs il est bon homme, et sa femme est méchante, Il la craint, et ne fait ni plus haut, ni plus bas, Que ce qu'elle délire ; ainsi n'en parlons pas. Quand notre rival, j'en fais seul mon affaire ; Et saurai l'expulser en parlant à sa mère Car, soit dit entre nous, c'est un diseur de rien, Qui n'a que du caquet, mais qui n'a pas de bien ; Et l'or fait tout, Marton, dans le siècle où nous sommes.

Marton

Tu dis vrai ; mais enfin, je vois les autres hommes Qui s'explique, du moins, quand ils sont amoureux Ton maître apparemment , ne pense pas comme eux, Car jamais il ne dit une seule parole. En vérité, je crois qu'il faudrait être folle, Pour accepter la main homme tel que lui, Qui vous ferait mourir de tristesse et d'ennui. Pour moi, si je voulais tâter du mariage, (Ce qui, ne sera pas, tant que je serai sage ) Je voudrais un mari qui fût, fort à propos ; Dissiper mes chagrins par des joyeux propos ; Je voudrais qui fut doux, généreux, et docile ; Et s'il venait un jour à m'échauffer la bile, J'exigerais, surtout, qu'il vint de bonne foi S'excuser.

Jean

Tu voudrais... quelqu'un fait comme moi. Qui t'aImât à la rage, et qui fût assez bête, Pour se laisser toujours gouverner à ta tête ?

Marton

Quoi, vous m'épouseriez !... Vous Monsieur ?

À part.

Haut.

Jean

Oui, Marton. J'étais sûr de la voir bientôt changer de ton. Si ton coeur est touché de ma brûlante flamme, Je t'offre dès ce soir, de te prendre pour femme.

Marton

Tu veux donc que j'épouse un ivrogne, un joueur, Un médisant, un traître, un fripon, un coureur.

Jean

Halte-là, Marton ? Quelle mouche te pique ! Ne pousse pas ce beau panégyrique.

Marton

Enfin Jean, là-dessus s'il faut te parler net, un homme tel que toi, n'est point du tout mon fait.

Jean

Viens ça, ma belle enfant, que je te récompense Par cinq à six baisers ?...

Marton

Va, va, je t'en dispense ; J'exige seulement que tu sois circonspect.

D'un ton piqué, et se couvrant.

Jean

Madame, une autre fois j'aurais plus de respect, Tu fais la renchérie à présent mais peut-être Tu me regretteras. Revenons à mon maître. Tiens, depuis quelque temps, Marton, je m'aperçois Qu'Ariste n'est plus tel qu'il était autrefois ; Je ne le connais plus et je tombe des nues, L'amour par son pouvoir anime les statues, Car mon maître aujourd'hui m'a fait son confident : Il vient me demander (en deux mots cependant) « Si je pense qu'il plaise à la belle Angélique ! » Je ne lui réponds rien ; mon silence le pique ; Il se promène alors d'un air peu satisfait : Mais quand de m'évader je forme le projet, Il m'arrête à la porte en dépit de moi-même ; « Et veut enfin savoir si ta maîtresse l'aime ? » Motus encor...

Marton

Tant pis. Réponds lui hardiment, Qu'Angélique a choisi Valère pour amant, Que son heureux Rival adore ma maîtresse ; Et qu'ils ont l'un pour l'autre une égale tendresse ; Que leurs coeurs pour jamais...

Posément.

Jean

Je m'en garderais bien : Ne vois-tu pas qu'alors il ne me dirait rien ? Et reprenant bientôt toute son humeur sombre, Je serais obligé de parler à mon ombre. Il me souvient toujours qu'entrant dans sa maison, Ariste débuta par me changer de nom ; Il trouva que le mien était long d'une toise, Et me fit nommer Jean, quoiqu'on m'appelle Ambroise. Croirais-tu bien, Marton, que les six premiers mois, Il ne m'a pas parlé plus de deux ou trois fois ?

Marton

Cet homme est singulier.

Jean

À son air, à sa mine, À son geste surtout il veut qu'on le devine ; Et la moitié du temps je suis content de lui, Quand j'en puis arracher soit un non, soit un oui Bien plus, si je disais plus de deux mots de suite Il me force au troisième à me taire bien vite.

Marton

Il te croit babillard ? Ce n'est pas sans raison. Profite de l'avis, je pense qu'il est bon.

Lui faisant signe de s'en aller.

Jean

Que veux-tu ? Faut-il bien que je me dédommage Du temps, où, devant lui, je mets ma langue en cage ? Tiens, Marton, quelquefois je me contrains si fort, Que je crains de crever de ce pénible effort... Mais chut, Ariste vient, si tu voulais permettre...

Marton

Je t'entends. Adieu Jean.

Jean

Adieu donc.

Scène 2

Ariste, Jean

Le commencement de cette scène doit être récité fort lentement, laissant toujours un intervalle entre les deux interlocuteurs.

Ariste

Et ma lettre ?

Jean

Je l'ai remise.

Ariste

À qui ?

Jean

Mais à Madame.

Ariste

Hé bien ? L'a-t-elle ouverte ?

Jean

Oui.

Ariste

Que répond elle ?

Jean

Rien.

Ariste

Argante était il là ?

Jean

Non Monsieur.

Ariste

Et Valère ?

Jean

Non plus.

Ariste

Mais Angélique !...

Jean

Était avec sa mère.

Ariste

Angélique ?...

Jean

Vous aime.

Ariste

Ah, qu'entends-je ?

Jean

Marton.

Ariste

Comment ?

Jean

Le dit ainsi.

Ariste

Le crois-tu ?

Ariste fait signe à Jean de lui apporter tout ce qu'il faut pour écrire. Jean le lui apporte, et Ariste écrit.

À part.

Ariste le regarde pour le faite taire.

À part.

Ariste le regarde encore.

À part.

La contrefaisant.

Jean

Pourquoi non. Voilà, sur ma parole, un bien hardi mensonge ! Si l'on vient à savoir... Parbleu ! Puisque j'y songe, Soutenons à Marton qu'elle-même l'a dit... Fort bien Jean... Ce que c'est que d'avoir de l'esprit !... Oui, j'approuve cela : mon idée est charmante ! Je vais bien me venger de cette impertinente, Et du beau compliment, surtout, qu'elle m'a fait. « Un homme tel que toi n'est point du tout mon fait, Un ivrogne, un coureur... »

Ariste

Te plaît-il de te taire ?

Ariste se lève et va le prendre au collet.

Jean

Tu voudrais, affectant une sagesse austère, Qu'on te crût une Agnès ? Mais Poitevin, Hector, Lafleur, Dubois, Champagne, et tant d'autres encor Dont je n'ai pas les noms présents à la mémoire, Et qui m'ont autrefois raconté ton histoire, Disent tous, que souvent, près d'eux en certain cas, Ton austère vertu ne s'effarouchait pas ; Avec moi, cependant, tu fais la ridicule, Le tout, pour me dorer encor mieux la pilule, Et te faire épouser, si j'étais assez sot... Haï, haï, pardon Monsieur, je ne dirai plus mot.

Il se remet à écrire et après un moment de silence, il fait signe à Jean de s'avancer ; et il lui dit en pliant sa lettre, et y mettant l'adresse.

Se relevant, et ne s'asseyant qu'au moment que Jean lui répond.

Ariste

Tu feras sagement. Parle moi d'Angélique !... Tu prétends qu'elle m'aime !... Hé bien !.... Point de réplique !...

Jean

Je ne fais plus, Monsieur, comment faire avec vous ; Si je parle, aussitôt l'on vous voit en courroux ; Et si, par pur hagard, je m'obstine à me taire, Je trouve le secret de vous mettre en colère. Voudriez-vous enfin m'expliquer en deux mots ?...

Ariste

Il faut savoir parler, et se taire à propos.

Jean

Si vous preniez, Monsieur, ce conseil pour vous-même ?...

Ariste

Que dis-tu ?...

Jean

Je vous dis qu'Angélique vous aime : La voici justement qui s'approche de nous.

Scène 3

Madame Argante, Angélique, Marton, Jean

D'un air de confiance.

Ariste baise la main de Madame Argante en signe de remerciement, puis il va se présenter sa lettre à Angélique. Elle la reçoit, et regarde sa mère pour savoir si elle doit la lire. Sa mère le lui permet.

Madame Argante

Il vous sied bien, Monsieur, d'écrire, un billet doux ; Votre style, sur tout, est précis, laconique !... Mais au fait : vous voulez épouser Angélique ; Et vous n'attendez plus que son consentement ? N'avez-vous pas le mien ? Vous êtes bon vraiment De consulter son coeur dans cette conjoncture : C'est moi qui vous le dis : dès ce soir, je vous jure, Vous serez son époux, si vous le voulez bien. Quant au bonhomme Argante, il n'est compté pour rien.

Elle regarde Marton d'un air courroucé.

Angélique

« Charmante Angélique ; c'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie ; Marton m'a fait la confidence que vous m'aimiez... »

Avec impatience.

Marton

J'ai tenu ce propos !... Parlez donc, je vous prie ?

Jean

Quoi ! Ne m'as-tu pas dit à moi-même, ma mie, « Que ta maîtresse aimait Ariste à la fureur, Et qu'elle détestait Valère. »

Marton

L'imposteur ! Le traître !... Voyez donc ?... J'ai dit tout le contraire.

Jean

Je voulais retrancher, pour ne point te déplaire La moitié des propos , que tu m'avais tenus : Mais puisque, par tes soins, ils me font bien connus, Je vais en régaler ta maîtresse, et mon maître Qui tous deux ignorant ce que tu vaux peut-être, Pourraient...

Marton

De tes discours je fais très peu de cas, On te connaît menteur, on ne te croira pas.

À Madame Argante.

Jean

On ne me croira pas !... Réponds moi donc friponne ? Penses-tu mesurer tout le monde à ton aune ? Madame ; obligez la, s'il vous plaît, de finir, Car déjà ma fureur ne se peut retenir ?

Madame Argante

Marton, retirez-vous, et fuyez ma présence, Demain vous payerez cher une telle insolence.

Marton

Si je te puis jamais trouver hors de ces lieux, Sois sûr que, tout au moins, je t'arrache les yeux,

Jean

Ce n'est pas tout, Madame : elle soutient encore, « Qu'Argante a fait l'hymen que votre fille abhorre ; Mais que si l'on poussait la chose plus avant, Elle préfèrerait d'entrer dans un couvent. Pour mon maître, elle dit, que c'est une autre affaire, Et qu'Angélique veut tout ce que veut sa mère. »

Madame Argante

Vraiment je le crois bien. Relisez cet écrit,

Elle pleure.

Angélique

« Charmante Angélique : c'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie ; Marton m'a fait la confidence que vous m'aimiez : daignez me le confirmer de votre belle bouche, si vous voulez mettre le comble à mon bonheur. Je n'attends que cet heureux moment, pour vous offrir ma fortune et mon coeur : croyez que tant que je vivrai, je serai le plus reconnaissant, et le plus tendre des époux. ARISTE.

Madame Argante

Monsieur, excusez la, c'est un petit esprit : D'ailleurs elle est timide et l'on sait qu'à son âge, Une fille rougit au mot de mariage... C'en est assez, venez, et me donnez la main ; Nous irons tous les deux faire un tour de jardin.

Scène 4

Angélique

Angélique

Il le faut avouer, mon état est bien triste ! J'aimerais mieux mourir que d'épouser Ariste ; Et l'on veut me forcer à lui donner ma foi, Mais cet effort cruel est au dessus de moi, Car je ne puis aimer nul autre que Valère. Il est jeune, bienfait, complaisant, doux, sincère ; Que lui manque-t-il donc ?... Hélas je le vois bien ; Son crime est sûrement, de n'avoir pas de bien : Comme si le bonheur était dans la richesse ! On ne compte pour rien l'amitié, la tendresse, On ne consulte plus que le seul intérêt, C'est là... Valère vient, mon tendre coeur renaît.

Scène 5

Valère, Angélique

Valère

Eh, quoi ! vous oubliez si tôt votre promesse, Vous, Angélique, vous, qui me juriez sans cesse, Que votre main jamais n'appartiendrait qu'à moi ! Ingrate ! Cependant vous me manquez de foi. Mes cris, mon désespoir, en pleurs, rien ne vous touche ; Mon rival est heureux, et c'est de votre bouche, Qu'il fait, que dans ce jour vous faîtes son bonheur : Mais qu'il redoute tout de ma juste fureur !...

Angélique

Écoutez-moi, Valère...

Valère

En vain par votre adresse, Chercheriez vous encore à tromper ma tendresse ! Que ne disiez-vous, sans user de détour, Qu'Ariste fut toujours l'objet de votre amour ? J'aurais quitté ces lieux, et loin de votre vue, J'aurais pu détourner le poison qui me tue ; Mais non : votre triomphe était plus glorieux, En me rendant témoin d'un hymen odieux ; Êtes-vous satisfaite ? Eh bien Mademoiselle, Je saurai mettre un terme à ma douleur cruelle ; Et puisqu'il est trop vrai que vous voulez ma mort, Adieu, perfide, adieu, je vais remplir mon sort.

Angélique

Ah, Valère arrêtez. Gardez de jamais croire Que je pusse tramer une action si noire ; Moi, qui vous ai choisi , pour être mon époux, Qui ne peut vivre heureuse, un seul instant sans vous ? Que vous connaissez mal le coeur de votre amante ! Vous le possédez seul : en vain Madame Argante Voudrait m'assujettir à cet effort cruel ; Je sais jusqu'où s'étend le pouvoir maternel ; Et je résisterais aux ordres de ma mère, S'il fallait épouser tout autre que Valère.

Il lui baise la main à plusieurs reprises.

Valère

Qu'entends-je ? Ah, quel bonheur !... Au comble de mes voeux, Quel mortel plus que moi, pourrait se croire heureux !

Scène 6

Monsieur Argante, Angélique, Valère

Monsieur Argante

Bravo !... je suis charmé de vous trouver ensemble ; Et puisque, le hasard en ces lieux nous rassemble, Je viens vous annoncer qu'avant la fin du jour, Vous ailes voir tous deux couronner votre amour.

Angélique

Ô mon père ! Le Ciel, dans cette circonstance, En exauçant mes voeux, comble mon espérance. Puisqu'il me fait enfin éprouver la douceur De m'unir à celui qui possède mon coeur. Mais daignez m'expliquer, par quel bonheur ma mère Veut permettre aujourd'hui que j'épouse Valère ?

Monsieur Argante

Tiens, je me suis servi, pour cela d'un moyen... C'est de vous marier sans qu'elle en sache rien. Il paraît qu'elle fait en tout sa fantaisie ; Je veux avoir mon tour une fois dans ma vie. Je suis là à la fin de me laisser mener ; Je lui conteste donc de ne pas s'obstiner, Car je lui ferais voir que je suis le seul maître ; Et que ce n'est qu'à moi qu'il appartient de l'être.

Angélique

Ma mère ne fait rien !... Hélas !... Que dites-vous ?... Ah, Valère jamais ne sera mon époux !

Monsieur Argante

Je te l'ai déjà dit et je te le répète ? Regarde maintenant la chose, comme faite.

Valère

Vous ne sauriez montrer assez de fermeté, Lorsqu'il s'agit, Monsieur, de la félicité De celle dont le coeur vous chérira sans cesse, Et dans qui le respect égale la tendresse.

À Angélique.

Monsieur Argante

Soyez sûrs, mes enfants, que je n'oublierai rien, Faisant voue bonheur, je crois faire le mien. Mais sais-tu la raison que peut avoir ta mère, Pour accepter Ariste, et refuser Valère ?

Angélique

Oui : la difficulté consiste dans un point ; Ariste est opulent, Valère ne l'est point.

Posément.

Plus vite.

Monsieur Argante

Tu crois donc que c'est là le motif qui l'engage ; À vouloir s'opposer à notre mariage ? Sois tranquille à présent. J'imagine un projet... Qui pourra réussir... s'il est tenu secret. J'ai de l'autorité sur l'esprit de mon frère ; Il est goûteux, fiévreux, de plus sexagénaire ; Il m'a dit plusieurs fois qu'il aimait ton amant ; Je vais le décider à faire un testament, Où le seul héritier... Suffit, tu dois m'entendre ; Mais j'ai besoin de toi... Viens donc ?... Adieu mon gendre.

Scène 7

Valère

Valère

Monsieur Argante en vain cherche à me rassurer : Dans cet état cruel je ne puis demeurer ; Et quoiqu'il soit porté, de même que son frère, À voir en ma faveur terminer cette affaire, J'appréhende toujours qu'en dépit de mes feux, Sa femme ne préfère un rival odieux. Je l'aperçois ?... Il faut qu'à l'instant je punisse Celui qui dans ce jour cause tout mon supplice, Puisque le hasard seul a su me l'amener.

Scène 8

Valère, Jean

Valère

Peut-on savoir, Monsieur, sans vous importuner, Si vous aimez toujours l'adorable Angélique !

Jean

Oui, Monsieur.

À part.

Haut.

Valère

Taisez vous. Son silence me pique, On assure qu'enfin l'on remplit votre espoir ; Et que tout se dispose aux noces pour ce soir ?

Jean

Oui, Monsieur.

Valère

Je ne [sais], si vous savez encore, Que vous voyez en mot le rival qui l'adore ?

Jean

Oui, Monsieur.

Il met son chapeau, et tire son épée : Ariste en fait autant de son côté.

Valère

Que de plus, je ne souffrirai pas Que tout autre que moi, possède tant d'appas ? Mais si le destin veut qu'elle me soit ravie, Il faut qu'auparavant vous m'arrachiez la vie.

Se jetant à ses genoux.

À Ariste.

Ariste le fait relever en lui donnant un soufflet.

Ils se portent quelques bottes.

Jean

Ah ! Monsieur, arrêtez ? Ô Ciel ! Que faites vous ? Quoi ! Pour si peu de chose on vous voit en courroux ! Mon maître est amoureux, et son amour l'abuse. Souffrez dans ce moment que pour lui je m'excuse : Sur le coeur d'Angélique il vous cède ses droits : Et vous pouvez, Monsieur, libre dans votre choix, Couper, trancher, rogner, à votre fantaisie ; Car mon maître, plutôt que de perdre la vie, Veut vous céder l'honneur d'être un jour son époux. N'est-ce pas ?... Allons donc ?... Mettez-vous à genoux ? Comme, sans se gêner, votre main s'évertue ! Le tout, pour empêcher, Monsieur, qu'on ne vous tue : Mais puisque ici mes soins paraissent superflus, Battez-vous, tuez-vous, je ne m'en mêle plus ; Et je vais de ce pas m'asseoir sur cette chaise : Je vous contemplerai de là plus à mon aise.

Scène 9

Madame Argante, Valère

Au commencement de cette scène, Ariste et Valère entendant parler Madame Argante, ôtent leurs chapeaux, et baissent la pointe de leurs épées.

Toujours en s'avancant.

Apercevant leurs épées nues.

Madame Argante

Eh, bien ! Qui peut ici causer tant de fracas ?... En vérité, Messieurs, je ne vous conçois pas, Car vous semez partout la crainte, et les alarmes. Prenez-vous ma maison pour une salle d'armes ? Ou bien est-ce un duel ? Je veux savoir pourquoi Vous prétendez tous deux, vous égorger chez moi ?

Valère

Ah, Madame! de vous obtiendrai-je ma grâce ? Le motif doit sans doute excuser mon audace ; J'adore votre fille, et ne puis sans courroux, Voir un autre que moi devenir son époux.

Madame Argante

Quoi ! Ne pourrai-je pas, Monsieur, dans ma famille, Sans prendre votre avis, disposer de ma fille ? Je suis au désespoir d'augmenter votre ennui, Mais, Ariste est l'amant qu'elle épouse aujourd'hui.

À Ariste en sortant.

Valère

Vous voulez cet hymen, je n'ai plus rien à dire. Avant qu'il s'accomplisse il faudra que j'expire.

Scène 10

Madame Argante, Jean, Ariste

Madame Argante

Puisque nous sommes seuls, je puis donc m'expliquer. Mais il faut, s'il vous plaît, Monsieur ; me répliquer ; Car je ne puis savoir ce que vous voulez dire, Si vous n'avez enfin la bonté de m'instruire.

Jean paraît étonné de ce qu'on l'interrompe.

Jean

Je suis le confident de mon maître aujourd'hui Madame : permettez que je parle pour lui. Je vous ferai savoir ses capitaux, ses rentes, L'argent qui lui revient de la mort de deux tantes. De plus, si vous voulez, je puis vous mettre au fait De ce que peut valoir la terre d'Auvilet, Où n'ayant nul besoin de langue, ni d'oreilles Tout notre temps se passe à béer aux corneilles, Mais commençons. D'abord nous avons deux châteaux. Dont l'un est dans la Guyenne, à deux pas de Bordeaux, L'autre...

Madame Argante

Puisqu'il vous plaît d'entrer dans ma famille ; Quel avantage ici faites-vous à ma fille ?

Jean

Il lui reconnaîtra cent mille écus comptant, Si ce n'est pas assez, encore tout autant. Il ne s'Informe pas de la dot qu'on lui donne : Content de posséder cette aimable personne, Mon maître ne désire à coup sûr, rien de plus. Il a, je crois, raison : car c'est un grand abus De donner de l'argent pour marier ses filles ; Or, pour le reformer, il faut avec des grilles, Contenir le beau sexe : alors les jeunes gens Viendront tous demander des femmes aux parents, Qui se faisant prier plus de six mois de suite, Répondront à la fin, lassés de leur poursuite : « Nos filles sont à vous ; si vous le désirez, Mais de la dot, Messieurs, vous vous en passerez. »

Madame Argante

Vos autres capitaux sont-ils en fonds de terre ?

Il demande à son maître la clé de sa cassette. Il sort.

Jean

Non pas tous, s'il vous plaît : un porte-feuille enserre Quarante mille écus de billets au porteur, Que nous faisons valoir en tout bien, tout honneur ; Je vais vous le chercher, si vous daignez m'attendre.

Ariste, pour toute réponse, s'avance d'une table qui doit être au fond du théâtre, et se met à écrire.

Madame Argante

Dois-je croire, Monsieur, ce que je viens d'entendre ; Et faut-il me fier à ce qu'il me dit là ?... Vous ne répondez rien !...

À part, à Madame Argante.

Après avoir regardé de tous cotés.

En riant.

Jean

Madame, le voilà. J'ai, ma foi, très bien fait de revenir bien vite, Car vous auriez parlé plus d'une heure de suite, Que mon maître jamais n'aurait dit un seul mot. Pour moi qui le connais, je ne suis pas si tôt, De vous laisser ici trop longtemps vous morfondre. C'est pourquoi j'ai couru, pour plutôt vous répondre. Où diable a-t-il passé !... Je crois le voir là bas... Oui, sans doute, c'est lui, je ne me trompe pas. Assis près d'une table, il aime mieux écrire À l'univers entier, plutôt que de rien dire. À cela près, je suis assez content de lui, Et j'approuve le choix qu'il a fait aujourd'hui... Mais je le vois venir... Tenez, je vous annonce, Qu'il vient vous apporter lui-même sa réponse.

Jean fait un signe de remerciement à son maître.

Jean s'applaudit lui-même.

Madame Argante

« Madame, mon valet est un faquin qui se mêle toujours de ce gui ne le regarde point, et qui a la rage de parler à tout propos... » « Je lui aurais déjà donné son congé, s'il n'avait le rare talent de deviner mes pensées... » « Je vous confirme donc tout ce qu'il vous a dit ici, et j'ajoute seulement, que je vous prie de garder le porte-feuille, c'est le présent de noce que je destine à Mademoiselle Angélique. »

Ariste sort.

Croyant être seule.

Posément.

Apercevant Jean.

Ariste

Je vous suis redevable, et je vais à présent Apporter à ma fille un si riche présent. Allons, il me paraît que je ne puis mieux faire De tâcher au plutôt de finir cette affaire ; Et ma fille est, je crois, fort heureuse aujourd'hui D'avoir, sans y songer, un époux comme lui. Mais si malgré l'appât d'une pareille somme, Elle s'obstine enfin à refuser cet homme, Alors... Que fais-tu là planté comme un piquet ?

Jean

Madame, j'attendais, s'il faut vous parler net, Que vous eussiez encor quelque chose à me dire ?

Madame Argante

Non, tu peux t'en aller.

Jean

Suffit, je me retire.

Scène 11

Madame Argante

Madame Argante

Ariste est taciturne, il le faut avouer ! On a beau le flatter, le prôner, le louer, Ne pouvant se résoudre à dire une parole, Il fait à son valet jouer ici son rôle. Mais est-ce un si grand mal d'être comme cela ? Si Messieurs les maris imitaient celui-là, On n'entendrait jamais du bruit dans le ménage. Il me souvient encore qu'à notre mariage, Argante s'avisa de prendre le haut ton ; Mais je le réduisis bientôt à la raison ; Il m'aimait, et je fis si bien par mon adresse Que je sus dans un mois me rendre la maîtresse. Aujourd'hui ; cependant, à ce que je puis voir, Il croit impunément manquer à son devoir, Car il refuse Ariste ; et protège Valère, Qui, pour unique bien, n'a que le don de plaire, Tandis que son rival est un riche parti... Bon homme, assurément vous en aurez menti ; Et si vous m'en croyez, vous resterez tranquille, Ou s'il vous arrivait de m'échauffer la bile, Je vous ferais sentir l'effet de mon courroux... J'entends quelqu'un... c'est lui... bon homme avancez vous !

Scène 12

Madame Argante, Monsieur Argante

Madame Argante

Il est temps aujourd'hui qu'avec vous je m'explique. On dit que vous voulez marier Angélique ; Et que Monsieur Valère est cet heureux amant Que vous lui destinez sans mon consentement ) Pour moi qui vous connais, je suis sûre au contraire, Que vous ne ferez pas ce qui peut me déplaire.

Monsieur Argante

Non ma femme sans doute, et mon intention...

Madame Argante

Quel peut être l'auteur de cette invention ? Si je parviens jamais à découvrir ce traître, Je le fais sûrement, sauter par la fenêtre. Je ne sais qui me tient, tant je suis en courroux, D'y jeter tout le monde, en commençant par vous.

Monsieur Argante

Mais ma femme, écoutez ?...

Madame Argante

Je ne veux rien entendre. Marier Angélique, et me donner un gendre, Sans me dire un seul mot, sans que j'en sache rien !

Monsieur Argante

On a tort : si pourtant vous m'écoutiez...

Madame Argante

Je vous entends, voyons, qu'avez-vous à me dire !

Monsieur Argante

Je m'en vais, en deux mots, sur ce point vous instruire, Mais il faut, s'il vous plaît, m'écouter jusqu'au bout, Sans quoi je ne pourrai jamais vous dire tout.

Madame Argante

Au fait bon homme, au fait, sans tant de préambule !

Madame Argante

Peut-on circonvenir, sans être ridicule, Que Valère ne compte un grand nombre d'aïeux De noble extraction.

Madame Argante

Soit, il est noble... et gueux.

Madame Argante

Sans doute vous savez qu'il adore Angélique, Et qu'ils s'aiment tous deux ?

Madame Argante

C'est là ce qui me pique.

Monsieur Argante

Tout le monde convient qu'il est homme de bien. Qu'il a beaucoup d'esprit ?

Madame Argante

D'accord, mais il n'a rien ; Et vous n'ignorez pas qu'on ne peut dans la vie Rien faire sans argent ?...

Monsieur Argante

Écoutez, je vous prie. N'est-il pas vrai qu'Ariste est de méchante humeur, Qu'il ne dit pas un mot, qu'il est sombre et rêveur ?

Madame Argante

Sa Taciturnité le rend mélancolique, J'en conviens avec vous ; et je fais qu'Angélique Ne trouvera dans lui qu'un époux ennuyeux : Mais il est riche enfin, c'est tout ce que je veux.

Monsieur Argante

Fort bien : vous croyez donc que dans le mariage ; Il suffit de jouir d'un très gros héritage Pour goûter à la fois le plus parfait bonheur ? Soit dit sans vous fâcher, vous êtes dans l'erreur ; Et je vous soutiens, moi, que le plus nécessaire Est d'assortir d'abord l'âge et le caractère. En agissant ainsi, tous les époux entre eux, Béniraient le moment qui couronna leurs feux. Mais un point qui n'est pas à négliger, je pense, C'est d'être, s'il se peut, d'une égale naissance. Il me parait encore qu'il est bon de s'aimer ; Mais je crois qu'avant tout, il faudrait s'estimer. Ou je me trompe fort, ou voilà, ce me semble Ce qu'on doit observer, quand on s'unit ensemble : Pour l'intérêt, on peut le consulter après.

À part.

Haut.

Madame Argante

L'on vous fabriquera des maris tout exprès. J'enrage. Savez-vous, Monsieur le Philosophe, Que votre sot discours depuis longtemps m'échauffe ; Et que je saurai bien vous faire filer doux ?

Monsieur Argante

Si vous vous échauffez, ma foi, tant pis pour vous ; Car enfin, il est temps que je fasse connaître, Qui de nous deux a droit de commander en maître. J'ai crû qu'il convenait de vous parler raison : Mais je vois à présent qu'il faut changer de ton ; Et vous avez, Madame, et beau dire, et beau faire ; Dès ce soir Angélique épousera Valère.

Madame Argante

Moi, je vous jure ici, Monsieur, que malgré vous : Ariste, dès ce soir deviendra son époux.

Monsieur Argante

Cela ne sera pas.

Madame Argante

Cela sera, vous dis-je ?

Monsieur Argante

Pour finir en un mot, Madame : je l'exige.

Madame Argante

Vous l'exigez Monsieur. Pour finir en un mot, Je saurai vous prouver que vous n'êtes qu'un sot.

À part.

Haut.

Monsieur Argante

Point de faiblesse ; allons. Pour vous, Madame Argante ; Vous n'êtes qu'une folle, et qu'une extravagante, Qui ne méritez plus qu'on daigne vous aimer.

Haut et d'un ton tragique.

Après une petite pause, qu'elle emploie à regarder Monsieur Argante, qui s'attendrit par degrés.

Madame Argante

Feignons, car ce propos commence à m'alarmer. Non, je ne reviens point de ma surprise extrême ! Ah ! Mon fils, je le vois, vous n'êtes plus le même. Ne vous souvient-il plus du jour, de l'heureux jour, Où votre jeune coeur, sensible à mon amour, Brûlait à chaque instant de m'en donner des marques, Vous eussiez dédaigné le trône des Monarques, Si l'on vous eût forcé de trahir votre foi, En acceptant la main de toute autre que moi. Mais pourquoi rappelles en vain à ma mémoire, Ce qui fit autrefois, mon bonheur et ma gloire ? Hélas ! Tous mes discours sont ici superflus, [Quand] vous m'aimiez alors, et vous ne m'aimez plus... Si cependant mes soins ont paru vous déplaire, Lorsque j'ai mis obstacle à l'hymen de Valère; Pour tâcher de fléchir votre juste courroux, Vous me voyez, mon fils, embrasser vos genoux.

Haut.

Monsieur Argante

Je me sens attendri jusques au fond de l'âme ; Et mes pleurs malgré moi... Va, ma petite femme, Je ferai désormais tout ce que tu voudras...

Madame Argante

Que vois-je !... Elle se meurt !... Ô Ciel, quel embarras !... Et si j'ai pu t'offenser, excuse mon audace, Tiens, je tombe à tes pieds, pour obtenir ma grâce,

Scène Dernière

Angélique, Marton, Madame Argante, Valère, Jean, Monsieur Argante, Ariste

Monsieur et Madame Argante se relève précipitamment.

Angélique

Ah, Madame !... Mon oncle, en ce même moment, En faveur de Valère a fait son testament ; Et pour clause il y met qu'à notre mariage, On procède aujourd'hui, sans tarder davantage : Mais quoique cet hymen remplisse mon espoir, Je connais envers vous jusqu'où va mon devoir, Et d'avance s'il faut renoncer à Valère. Parlez : je ferai tout, pour ne vous pas déplaire.

Marton

On ne peut pas agir, je crois, plus finement, Pour venir à son but.

Après avoir lu.

Madame Argante

Voyons ce testament. Puisque vous êtes riche, allons, sans plus attendre ; Je vous donne ma fille, et vous nomme mon gendre.

Valère

Madame je ressens autant que je le dois Les marques de bonté que vous avez pour moi.

Angélique

Vous connaissez mon coeur, je ne fuis point ingrate.

Jean reçoit le portefeuille.

Madame Argante

Ma fille ne veut pas d'un époux automate, Monsieur: voilà de vous tous les papiers que j'ai ; Je suis votre servante, adieu , prenez congé.

Ariste le regarde d'un air de colère.

Jean

Si vous avez, Monsieur, quelque chose à lui dire ; J'irai vite chercher ce qu'il faut pour écrire,

À Angélique et Valère.

Ils sortent tous, excepté Jean, et Ariste.

Monsieur Argante

Je ne me sens pas d'aise !... Ah, comme mon coeur bat ! Venez, dépêchons nous de signer le contrat : Mais avant tout, allons remercier mon frère, De ce que pour vous deux il a bien voulu faire.

Jean

Un moment donc Marton ?... Je veux t'épouser, moi.

Elle sort.

Marton

S'il me fallait choisir ou Lucifer, ou toi, Traître, n'en doute pas, dans un malheur semblable, Mon choix serait tout fait ; j'épouserais le Diable.

Jean

Tous nos projets ; Monsieur, ont si bien réussi, Qu'il ne nous reste plus, qu'à décamper d'ici... Mais vous rêvez, je crois ? Eh, fi donc ! À votre âge, Vous convient-il, morbleu ! De manquer de courage ? Tenez, imitez moi, je suis tout consolé.

Ariste

Je n'ai qu'un seul regret... c'est d'avoir trop parlé.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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