Tragi-parade · 1756

Le tempérament

de Charles-François Racot de Grandval

Représentation
≈ 34 min
Distribution
2 femmes, 2 hommes
Répliques
92
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Ratanphor H 25 ≈ 9 min 4
Fessaride F 22 ≈ 9 min 4
Impias H 21 ≈ 8 min 3
Bélendraps F 22 ≈ 8 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Tempérament
Ratanphor absentabsentabsentabsent
Fessaride absentabsentabsentabsent
Impias absentabsentabsentabsentabsent
Bélendraps absentabsentabsentabsentabsent
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Le Tempérament

Scène Premièbe

Ratanphor, Bélendraps

Ratanphor

Arrêtez, Bellendraps !

Bélendraps

Ratanphor, laissez-moi. À vos propos d'amour je n'ajoute plus foi, Je suis trop courroucée, et j'ai sujet de l'être. Mariée avec vous par les mains du Grand-Prêtre, Je suis, depuis huit jours, brûlante de désir, Sans éprouver par vous ce que c'est que plaisir ? Vos mains avec ardeur me parcourent sans cesse ; Mais vous en restez-là ; votre faible tendresse, Quand vous venez au lit près de moi vous coucher, Se contente avec moi simplement du toucher. N'est-ce donc que pour ça que l'amour nous rassemble ? N'est-ce donc que pour ça que l'on se couche ensemble ? Je suis fort ignorante en amour, en hymen ; Mais de tout votre corps quand j'ai fait l'examen, J'ai vu, quand vous dormiez, la forme singulière Dont un homme partout d'une femme diffère ; Et j'ai dit, en voyant votre sexe et le mien, La nature n'a pas mis tout ça là pour rien. Quoique j'en sois encore à mon apprentissage, Je sais bien qu'il s'agit d'un étroit assemblage Qui nous cause un plaisir qui n'est pas assez long, Et se répand en nous de la tête au talon.

Ratanphor

Vous, que j'ai toujours vue aussi simple que sage, Vous en savez beaucoup, Madame, pour votre âge.

Bélendraps

Si cela vous surprend, n'en soyez plus surpris ; Apprenez a présent qui m'en a tant appris. 'Dans les bois consacrés à la chaste Diane, Me promenant un jour, j'aperçus un grand âne, Une docile ânesse auprès de lui paissait ; Quand l'âne nous montra bientôt ce qu'il portait. Je me plaisais à voir sa brillante structure : Dans ses productions j'admirais la nature, Je sentis en mon coeur naître un certain désir, Qui me fit frissonner tout le corps de plaisir. Neuf fois de ses talents l'âne faisant usage, Consomma devant moi neuf fois son mariage. J'enviais le bonheur de ce couple amoureux ; Je désirais tout bas d'être au moins l'un des deux ; De l'ânesse en secret je me sentais jalouse, Quand je fus destinée à me voir votre épouse. À vos ambassadeurs le Conseil m'accorda, Je consentis à tout en victime d'État ; Mais lorsque je te vis, ton aimable présence Effaça de mon coeur et l'âne et sa puissance ; Et pour la force, au moins, te croyant son égal, Je te sacrifiai mon goût pour ce rival. Juge si c'est à tort que je fais la grimace ; Je suis toute de feu, tu n'es jamais que glace. J'ai beau tout employer ; ma violente ardeur Ne te peut faire naître une ombre de chaleur. Croyant te mettre en train, je me mets toute nue, Et de tous mes appas je régale ta vue. De cent mille façons je te prodigue au lit Et ma bouche, et ma gorge, et tout ce qui s'ensuit ; Rien ne paraît en toi ; toujours lâche, immobile, Tout ce que tu as vu te devient inutile ; Trop insipide époux, quelqu'un me vengera ; Ce que tu ne fais pas, un âne le fera.

Ratanphor

Oui ; vous avez raison de me faire la moue ; Mais que votre courroux un moment s'amadoue, Et ne me faites pas le chagrin sans égal De vous voir me donner un âne pour rival. Des plaisirs de Cythère effrénément avide, Soir, matin, jour et nuit vous abhorrez le vide. Auprès de votre corps blanc, poli, fait au tour, Je suis sans mouvement, mais non pas sans amour. Se peut-il qu'à vingt ans, à la fleur de mon âge, Je laisse à mes côtés bailler un pucelage ? Je vois un crocheteur, un moine, un savetier, Travailler, sans relâche, à ce joli métier ; Mon peuple se repeuple ; à la cour, à la ville, C'est à qui se pourra montrer le plus habile À ce jeu qui servit à nous créer tous deux, Et moi, Roi, je ne puis faire cela comme eux ! Ah ! Que de tout mon coeur je couperais la langue Au premier Orateur, qui crachant sa harangue, Me dira trente fois, « Roi puissant, puissant Roi », En croyant m'honorer, on se moque de moi. Je ne fus pas toujours dans l'état malhonnête Qui malgré mon ardeur, me donna sur la crête. De l'amour, à douze ans, je sentis les désirs ; Et bientôt j'en connus les plus secrets plaisirs. La gouvernante, hélas ! que me donna ma mère, M'apprit à me servir du sceptre de Cythère ; Je fus en deux leçons un élève excellent, Et tout enfant enfin, je lui fis un enfant. Mais que me sert ici de vanter ma prouesse ? Quand je n'ai près de vous que honte et que faiblesse. Il n'en faut point douter, on m'a joué d'un tour. Quelque ennemi secret, plus méchant qu'un vautour, M'empêche de jouir de vous et de vos charmes ; J'en ai déjà versé plus de cent vingt-cinq larmes. Oui, c'est un maléfice, un sort, un guet-à-pens. On ne veut pas me voir sur vous un seul instant, Vous faire ce qu'on fit lorsqu'on vous a faite ; Et quelqu'un sûrement m'a noué l'aiguillette. J'ai fait secrètement venir Cucufécien, Fameux apothicaire, excellent pharmacien, Il n'a jamais trouvé qu'obstacle sur obstacle. De Priape, à la fin, j'ai consulté l'oracle J'ai retenu ces mots, et j'en suis confondu ; Écoutez, car voici ce qu'il m'a répondu : Quel sens puis-je donner à pareille réplique ? L'oracle nettement en commençant s'explique, Et je comprends très bien qu'en cet obscur tableau, C'est moi qui suis l'épée, et c'est vous le fourreau ; Mais je ne puis, Madame, interpréter le reste. Ce tombeau.... ce cadavre... ô doute trop funeste ! Dieux ! Qui croyez avoir bien plus d'esprit que nous, Donnez-nous donc celui de vous deviner tous !

Elle sort.

Bélendraps

Un oracle toujours a fait son thème double, Et vouloir l'éclaircir, c'est pêcher en eau trouble. Mais je vous vais, pour moi, dire mon sentiment Franchement, clairement, intelligiblement. Me voici votre femme, et je suis encore fille ; Mais de cesser de l'être en un mot je pétille. Si dans un heure au plus vous ne terminez pas L'anéantissement qui fait tous nos débats, Je vous ferai bien voir, qu'au point où nous en sommes, On fait cocus les Rois comme les autres hommes. Je vous laisse y penser. Grenadiers, suivez-moi.

Scène 2

Ratanphor

Il se cache.

Ratanphor

Ciel ! Que va-t-elle faire ? Et qu'ai-je entendu ! Quoi ? J'aurais donc le destin dont elle me menace ? De me faire cocu la Reine aura l'audace ? Belendraps recevra mille gens dans ses bras ; Et seul, malgré mes droits, je n'en tâterai pas ? Le ciel, l'injuste ciel, ne me fait dans sa rage, Rassembler aux humains que par le cocuage ? Mais Impias paraît ; Fessaride le suit ; J'ai tout à redouter de leur méchant esprit. Ma belle-mère et lui dans ce lieu vont se rendre, Caché dans mon boudoir, je pourrai les entendre. Ils ignorent tous deux ce petit cabinet, Que j'ai fait, dans ce mur, pratiquer en secret ; J'ai trop besoin d'être homme, et j'en ai trop d'envie, Pour ne pas épier ceux dont je me défie.

Scène 3

Fessaride, Impias

Fessaride

Vous, qui faites fumer l'encens sur les autels De ce Dieu secourable aux malheureux mortels, Vous, prêtre de Priape, et son plus cher ministre, Organe de sa voix favorable ou sinistre, Impias, vous savez que mes besoins pressants Ne peuvent plus souffrir aucuns retardements. Dans mon coeur, à quinze ans, Cupidon se fit brèche ; Il avait son flambeau, le feu prit à la mèche. Depuis, aucun mortel n'a pu jusqu'à présent Éteindre les ardeurs de cet embrasement. Plus on cherche à calmer le feu qui me dévore, Plus j'obtiens du secours, plus j'en désire encore. J'ai fatigué, depuis environ soixante ans, Tous nos princes voisins, nos sujets languissants. Le feu Roi, mon époux, que j'excitais sans cesse À me prouver l'excès de sa vive tendresse, Voulant rassasier mon bouillant appétit, À ce noble dessein travaillait sans répit ; Nerveux, trapu, robuste, ardent, plein de courage, Il ne peut résister, et creva sur l'ouvrage. De ce tempérament les Dieux m'ont fait présent : Mais ils ont dû former indubitablement Un mortel qui me puisse égaler pour la force. À le trouver en vain jusqu'ici je m'efforce. Je me fais un sérail d'hommes de tous états ; J'essaye tour à tour Rois, ministres, soldats ; C'est pitié ; je les vois renoncer à la peine. Ne vous ai-je pas mis vous-même hors d'haleine ? Voyons, cherchons encor, ne nous rebutons pas ; Oui, j'en veux essayer jusques à mon trépas.

Impias

Votre fille, je crois, tiendra de vous, madame.

Fessaride

Le prince son époux chatouille bien mon âme. Peut-être est-il celui que le ciel a nommé Pour apaiser l'ardeur de mon coeur enflammé ; Il m'a donné dans l'oeil : je n'ai pu vous le taire.

Impias

Aussi j'ai bien, Madame, avancé votre affaire. D'un oracle en secret par moi-même dicté, Le Roi veut pénétrer la noire obscurité ; Sitôt que vous aurez déclaré votre flamme, Un jour, un jour nouveau descendra dans son âme ; Il vous appliquera dans son jeune cerveau, Les mots embarrassants de spectre et de tombeau ; Et verra que son corps n'a rien de mieux à faire, Apprenant vos désirs, que de les satisfaire. Instruit de votre ardeur, pour la favoriser, De peur qu'avec la Reine il n'allât s'épuiser, J'ai fait secrètement prendre au prince un breuvage, Qui malgré son amour le contraint d'être sage. Le réfrigératif que contient la liqueur, L'empêche jusqu'ici de cueillir cette fleur Dont votre fille veut se défaire à toute heure ; Elle en gémit sans cesse, elle en jure, elle en pleure ; Mais son époux forcé de prendre du repos, Sera pour vos desseins plus frais et plus dispos.

Fessaride

Mais son terrible état dans le fond m'inquiète ; Pour moi, qui ne veux pas avec lui faire diète, Dites-moi promptement comment je ferai... pour Que ce prince avec moi ne reste pas tout court.

Impias

Lever cet embarras est la moindre vétille. Faites lui devant vous manger cette pastille, Ce qui languit en lui reprendra sa vigueur, Et vous pourrez tirer parti de sa valeur.

Fessaride

Mais s'il me croit bien vieille, aura-t-il le courage De permettre à son chat d'aller à mon fromage ?

Impias

Ne lui faites manger de ce trésor caché Qu'après que vous aurez bien fait votre marché, Vous n'êtes pourtant pas encor trop décrépite ; Et quoique bientôt prête à descendre au Cocyte, Vous avez le teint blanc et mêlé d'incarnat... Et le Prince voudra sortir de son état. Vous étiez autrefois aimable, belle et fraîche ; Mais le temps détruit tout ; c'est lui qui nous dépêche. Comment faites-vous donc pour feindre des appas ? Car je sais dans le fond que vous n'en avez pas ; Je sais depuis longtemps que vous êtes borgnesse ; J'ai vu vos dents pourrir et tomber pièce à pièce : Votre tête n'a plus que vingt-trois cheveux blancs ; Et je vous vois deux yeux, cheveux bruns et des dents.

Fessaride

J'en conviens, Impias ; c'est la vérité pure ; Mais l'art est fait aussi pour aider la Nature. Mon oeil est remplacé par un autre d'émail, Si bien fait qu'on n'en peut soupçonner le travail. Pour réparer mes dents dans ma bouche je fiche Avec assez d'adresse un râtelier postiche. Je me peins les sourcils, et j'ai de faux cheveux, Je mets du blanc, du rouge, et le mets tout au mieux : Ma gorge trop pendante, en plus d'un rouleau mise, Est sur des coussinets artistement assise ; Et pour cacher mes ans, j'ai fait dans tout l'État Défendre d'imprimer ni vendre un colombat.

Impias

Vous plairez, Fessaride, et je veux qu'on m'étrille, Si vous ne valez mieux cent fois que votre fille.

Fessaride

J'ai plus d'acquis.

Impias

Sans doute. Il est temps qu'à mon tour Je vous dise pour qui je ressens de l'amour. Bien plus jeune que vous, mon amoureux courage Ne s'emploie à présent qu'avec un pucelage. Mais l'aimable beauté, soumise à mes plaisirs, Ne me peut qu'un seul jour exciter des désirs. Le lendemain l'ennui s'empare de mon âme, Il me faut aussitôt brûler d'une autre flamme, Et mon goût satisfait, ce feu que j'ai fait voir Si brillant le matin, s'éteint juste le soir. C'est mon tic, ou plutôt c'est ma délicatesse ; Nous sommes singuliers chacun dans notre espèce. De ce vin champenois dont j'emplis mon jabot, On ne me voit jamais sabler que le goulot : Quand je mange du lait, eh bien, c'est tout de même ; Et de tout en un mot je ne prends que la crème. La jeune Reine encore a sa virginité, J'en voudrais régaler ma sensualité.

Fessaride

Grand-prêtre, combinez le temps de sa naissance Avec les temps heureux de notre intelligence ; Par ce juste calcul, vous serez éclairci, Et verrez que ma fille est votre fille aussi.

Se radoucissant.

Impias

Je ne veux point, Madame, entrer dans ce mystère ; Qu'elle le soit ou non, cette vaine chimère Ne peut mettre d'obstacle au plaisir sans égal D'écrêmer la princesse en son lit nuptial : Et pour tarir le cours de votre verbiage, Un sculpteur n'est-il pas maître de son ouvrage ? Vous voulez prendre, vous, un gendre pour amant, Moi, je veux renchérir sur votre accouplement. Oui, ma fille verra, sans que je m'en étonne, Sur le même chevet ma mitre et sa couronne. Je viens de me prêter à votre amour lascif ; Je suis prêtre, Madame, et très vindicatif ; ... Je n'en dirai pas plus. Combattrez-vous encore L'innocente fureur du feu qui me dévore ?

Fessaride

Impias, vous parlez avec trop de candeur. À tel prix que ce soit faisons notre bonheur.

Il sort.

Impias

Adieu ; je vais au Temple où mon devoir m'appelle ; Parlez en ma faveur à la Reine pucelle ; Je ne veux qu'une nuit la tenir dans mes bras, Le lendemain mon coeur ne s'en souciera pas.

Scène 4

Ratanphor, Fessaride

Ratanphor

Quelle horreur ! Où peut-on en tramer de plus forte ? Qu'un Roi fait bien parfois d'écouter à la porte !

Fessaride

Mon cher Roi ! Mon bijou, vous paraissez rêveur ? Votre front s'est couvert d'une vive pâleur. Ah ! Vous broyez du noir, je n'en fais aucunjdoute.

Ratanphor

La maudite sorcière !

Fessaride

Écoutez ; somme toute, L'hymen ne nous rend pas également heureux ; Les uns s'en trouvent bien, d'autres mal, d'autres mieux. Il se pourrait très fort que la Reine ma fille Ne fût pas à présent à vos yeux si gentille : N'allez pas pour cela, cher enfant, vous chêmer. Il est d'autres objets que vous pouvez aimer ; Et j'ai pour vous, mon fils, une telle tendresse, Que je veux vous choisir moi-même une maîtresse. Ne ferai-je pas bien ? Qu'en dites-vous, poulet ?

Ratanphor

La masque ! Tout-d'un-coup veut en venir au fait ! Mais feignons d'adorer cette infâme chenille, Pour être possesseur de l'heureuse pastille.

Fessaride

Vous répondez si bas, que je n'entends pas bien.

Ratanphor

Vieille, vous êtes sourde, et vous n'en disiez rien.

Fessaride

Hem ? Plaît-il ?

Ratanphor

Fessaride, il est vrai que la Reine Me donne de l'humeur, et me fait de la peine, Et je souffre auprès d'elle et la nuit et le jour.

Fessaride

Eh bien, il faut changer et d'objet et d'amour. Il vous faudrait, je crois, une femme bien mûre, Dont toute la vertu fût beaucoup de luxure.

Ratanphor

Que vous devinez bien le secret de mon coeur ! Il me la faut ainsi pour faire mon bonheur.

Fessaride

Une femme en amour qui ne fût pas novice, Et qui mieux que Vénus en connût l'exercice.

Ratanphor

Oui ; c'est-là la maîtresse à qui j'offre mes voeux, Et vous me la peignez telle que je la veux.

Fessaride

Eh bien, s'il est ainsi, mon fils, j'ai votre affaire.

Ratanphor

Mon choix, Madame, est fait, je n'en ai plus à faire. Et n'osant de mes feux nommer quel est l'objet, Du mieux que je pourrai, j'en vais faire un extrait ; Je pense que mon coeur, pour cette confidence, Trouvera dans ces maux tant soit peu d'élégance. Celle que je veux dire a soixante et quinze ans, Et fut belle au rapport de mille vieilles gens ; Je le crois. Son portrait, qu'on fit dans son jeune age, De vieillir nous fait voir le fâcheux avantage : Quand on met ce tableau près de l'original C'est un ange céleste auprès d'un infernal ; Mais ses appas flétris me causent peu d'alarmes, Je n'ai devant les yeux que ses antiques charmes. Elle eut de beaux cheveux, elle est chauve à présent ; Son téton va chercher son genoux fléchissant, Elle n'a qu'un bon oeil, il est bordé de rouge ; L'autre d'émail jamais de sa place ne bouge. Son teint de gratte-cul n'est couvert que de fard. Elle achète ses dents chez Mouton et Fauchard. Mais malgré tout cela, malgré son oeil de verre, Ses rides et ses peaux, et malgré son cautère, Admirez le pouvoir de ce Dieu fou pommé, Je l'adore et je meurs si je n'en suis aimé.

Fessaride

Ah! c'est moi dont il parle ! Amour ! Que je suis aise ! Mais je ne vois ici ni matelas ni chaise... D'un tel aveu, mon Roi, va n'appréhende rien ; Car mon coeur dès longtemps a devancé le tien.

Ratanphor

Ah ! comme ton vieux coeur semble mordre à la grappe ? Mais tu tiens la pastille ; il faut que je l'attrape.

Fessaride

Ne marmotte donc point, mon fils, entre tes dents.

Ratanphor

Sachez le plus cruel de tous les accidents. À quoi m'aurait servi de déclarer ma flamme ? Vous m'allez détester dans le fond de votre âme. Le destin m'a repris, tant il est irrité, Le plus bel attribut de notre humanité ; Et je me vois réduit à ne pouvoir plus faire L'office d'un amant, d'un mari, ni d'un père. Je pleure ce malheur moins pour moi que pour vous. Que ferez-vous de moi dans ces moments si doux ?... Mon corps brûle en dedans, tout le dehors est tiède.

Fessaride

Je conçois ton chagrin, et j'en ai le remède. Tiens, dans cette pastille est ton fameux destin. On brave en la mangeant le plus brave Augustin. Tu ne devras qu'à moi le plaisir de renaître. Mais aussi je retiens tout le suc de ton être. Pour un si cher bonbon, jure-moi que d'un an D'autre que moi n'aura ton amoureux nanan.

Ratanphor

Je ne veux point jurer. Les serments sont frivoles : Il faut des actions, et non pas des paroles.

Fessaride

Évitons les témoins, quelqu'un vient en ces lieux, Dans mon appartement nous serons beaucoup mieux.

Ils sortent.

Ratanphor

Venez donc travailler à ma métamorphose, Et de ma gratitude essuyer une dose.

Scène 5

Impias, Bélendraps

Belendraps fait signe à sa garde de se retirer.

Impias

D'être seul avec vous, Madame, j'ai besoin. Ordonnez qu'on nous laisse un moment sans témoin. Vous m'avez accepté, princesse qu'on contemple, Pour vous donner le bras au sortir de mon temple, Priape que j'y sers m'a valu cet honneur ; J'en rends grâce à ce Dieu dans le fond de mon coeur. Pour se rendre en ce jour à tous vos voeux propice, Vous lui venez d'offrir un bouc en sacrifice ; Je connais vos besoins, et dans les intestins De l'animal infecte j'ai lu tous vos destins.

Bélendraps

Quoi donc ? Ce bouc fendu par un couteau de cuivre... Ses tripes, ses boyaux, Reine, voilà mon livre. Le passé, le présent, l'avenir ; je vois tout.

Bélendraps

Hé bien, qu'avez-vous lu ? Voyons jusques au bout.

Impias

Des liens de l'hymen dont vous êtes bridée, Votre esprit s'était fait une plus douce idée. Vous avez un mari qui tâte à tout moment, Qui tâte, qui retâte ; et c'est tout.

Bélendraps

Justement.

Impias

Fatiguée à la fin de n'être que tâtée, D'avoir un autre époux vous êtes bien tentée.

Bélendraps

Ah ! Que le bouc et vous, vous en savez tous deux ! Mon destin, Impias, est d'autant malheureux, Que si je veux aller en ville, à la campagne, De l'amour en tous lieux l'image m'accompagne. Je sais par des serins qui bâtissent leurs nids, Qu'ils ont tous travaillé pour faire des petits. Ici, ce sont lapins qui couvrent leurs femelles, Là, grimpé sur sa poule, un coq étend les ailes. Dans les champs j'aperçois l'innocente Isabeau, Secourir de sa main la vache et le taureau, Je ne vois rien enfin dans toute la nature Qui ne trace à mes yeux l'amour et son allure.

Impias

Certain boyau du bouc, dit que du célibat Je pourrai vous guérir sous mon pontificat.

Bélendraps

Si vous faites cesser cet état de tristesse, Mes perles sont à vous, mes bijoux, ma richesse.

Impias

De vos bijoux royaux le plus petit suffit. Encor, je n'en demande, hélas, que l'usufruit.

Bélendraps

Quel est-il ?

Impias

C'est celui que le Roi laisse en friche.

Bélendraps

Impias ! Avec lui vous voulez que je triche ! Ce que vous demandez est à lui, c'est son bien.

Impias

Mais à lui comme à vous, ce bien ne sert à rien. En faveur de quelqu'un s'il faut vous en défaire, Que vous fait que ce soit ou pour Jacque ou pour Pierre ? Croyez-vous donc pouvoir toute une éternité Conserver ce joyau de la virginité.

À Impias.

Bélendraps

Ah ! Que par le besoin une âme est ébranlée ! Prends garde, ma vertu, de prendre ta volée. Vous pensez qu'en l'état où mon sort est réduit, Je puis mettre sans crime un second dans mon lit.

Impias

Oui, croyez-moi, Madame, une princesse sage Peut introduire un tiers au sein de son ménage, Et pour vous le prouver, écoutez un moment. Vous n'avez pas sur vous pour un seul vêtement ; Vous portez la simarre, et l'écharpe et la veste ; Vous mettez un manteau pour couvrir tout le reste : Voilà comme il en faut user entre nous trois ; Sous les lois d'un mari soyez cent et cent fois, De ce titre avili mon âme est peu jalouse ; C'est un manteau qu'on prend qu'un homme qu'on épouse, Qu'il soit donc le manteau, mais sans tant de mic mac, Je vous servirai, moi, de pièce d'estomac.

Bélendraps

Grands Dieux ! Que son discours prend sur moi de puissance ! Je ne sais pas pourquoi si longtemps je balance.

Impias

Rien ne vous servira de vouloir reculer ; Ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais violer.

À part.

À Impias.

Bélendraps

Violez-moi, pour voir. Ah ! Mon âme troublée, N'aspires-tu pas trop à te voir violée ? Mais enfin, je ne dois aimer que mon époux ; Il faudra donc aussi que je vous aime, vous ? Car ce bijou caché que votre amour implore, Ne s'accorde, dit-on, qu'à ceux que l'on adore.

Impias

J'ai de l'amour assez Bellendraps pour nous deux ; Non, madame, être aimé n'est pas ce que je veux, Vous pourriez me taxer de trop de suffisance, Et je ne veux de vous qu'un peu de complaisance.

À Inzpias.

Bélendraps

Que par sa modestie il sait plaire à mon coeur ! Je ne puis résister à faire son bonheur. Raison, vertu, devoir, prudence, bienséance, Sortez tous de mon âme, ou bien faites silence. Tenez voilà la clef de mon appartement, Dans ma chambre à coucher venez secrètement, Auprès de mon époux, pendant son premier somme, Je saurai cette nuit si vous êtes un homme.

Impias

Ah ! Souffrez qu'Impias embrasse vos genoux : Ne fermez pas ce soir votre porte au verrous, Et vous verrez tantôt si votre époux de neige, De l'amour, mieux que moi, sait faire le manège.

Bélendraps

Pour moi cette promesse est un grand avant-goût ; Adieu... N'oubliez pas votre passe-partout.

Scène 6

Ratanphor, Bélendraps, Impias

Ratanphor

Impias à vos pieds ? Ne lui laissez rien faire ; Ce monstre, ce coquin, ce prêtre est votre père.

Bélendraps

Lui ?

Impias

Moi ?

Ratanphor

Toi.

Impias

Moi ?

Ratanphor

Toi.

Bélendraps

Lui ?

Ratanphor

Par Fessaride et toi J'ai su tous les complots machinés contre moi. Dans l'avenir, dis-tu, tu sais lire à merveilles ; Devine-tu le sort qui te pend aux oreilles ?

Bélendraps

Il semble que le ciel n'occupe son loisir Qu'à mettre à tout moment obstacle à mon plaisir.

À Impias.

Ratanphor

Qu'on l'ôte de mes yeux. J'ordonne qu'il subisse Dans la place au charbon un trop juste supplice. Tu seras empalé, prêtre sans foi, ni loi, Qui veut faire porter des cornes à ton Roi, Je veux que Fessaride à travers sa fenêtre Regarde avec douleur embrocher son grand prêtre.

Bélendraps

Arrêtez, suspendez un ordre rigoureux Qui fait sur tout mon corps hérisser mes cheveux. Mais comment se peut-il, Seigneur, qu'il soit mon père ?

Ratanphor

C'est, Madame... en couvrant la Reine, votre mère.

Bélendraps

Eh bien, je vous défends de le faire périr. Dans un cachot plutôt qu'on le laisse pourrir.

À la Reine.

Ratanphor

J'y consens. À ses voeux vous n'étiez point contraire.

Bélendraps

Mais... je penchais pour lui... parce qu'il est mon père. Ne vous étonnez point si son discours vainqueur, Me passant par l'oreille, allait droit à mon coeur ; Dans le brouillamini d'une telle aventure, L'Amour avait prêté son masque à la Nature.

Ratanphor

Ma princesse, apprenez que je suis en état De pouvoir vous prêter le collet du combat.

Bélendraps

Ah ! S'il est vrai, Seigneur, prouvez-le à votre épouse.

Ils sortent.

Ratanphor

Oui, je vais vous prouver que neuf et trois font douze. Fessaride paraît, laissons-là dans ces lieux Exhaler ses transports, et chanter pouille aux Dieux.

Scène 7

Fessaride

Elle tombe dans un fauteuil.

Fessaride

J'étouffe, je me meurs, j'enrage, je suffoque. Vénus ! Peux-tu souffrir que de moi l'on se moque ? Qui plus que moi jamais encensa tes autels ? Venge-toi, venge-moi du plus vil des mortels. Auprès de Ratanphor sur mon lit je me couche, Je lui mets de ma main la pastille à la bouche, Il l'avale, et je vois changer en un clin d'oeil, Au gré de nos souhaits, la cause de son deuil ; Ce doux présent des Dieux, d'une vitesse extrême S'élève audacieux au-dessus de lui-même ; Mais ce Roi trop ingrat, en s'enfuyant avec, Me passe insolemment la plume par le bec. Je saute et cours après, de peur qu'il ne m'échappe ; Furieuse, égarée, aux cheveux je l'attrape ; Mais il prend ses ciseaux, et ce coup malheureux Ne me laisse de lui qu'un toupet de cheveux. Il fuit, ferme la porte, et pour comble d'injure, Il me dit mille horreurs au travers la serrure. Ô désespoir affreux ! Fatal revers du sort ! Je ne vaux pas, dit-il, le pet d'un âne mort.

Scène 8

Le Capitaine des Gardes, Fessaride

Le Capitaine des Gardes

C'est de la part du Roi.

Elle lit.

Elle mord et déchire la lettre.

Au Capitaine des Gardes.

Fessaride

Quel que soit ce message, Il ne peut renchérir sur son dernier outrage. « Je prétends à jamais que votre appartement Vous serve de prison ; c'est votre châtiment. Vous n'aurez près de vous qu'une vieille ridée, Esclave, dont toujours vous serez obsédée ; Et pour mettre en gaîté votre corps décharné, Rien n'entrera chez vous qu'il ne soit chaponné. Je vous écrit au lit, Madame, où votre fille Recueille tout le fruit que produit la pastille. Cette occupation ménageant nos souliers, Nous donnera dans peu bon nombre d'héritiers. » Tiens, tiens, voilà le cas que je fais de son ordre, Dis que tu me l'as vu déchirer, cracher, mordre ; Et rapporte à ton Roi les sincères souhaits Que je lui fais ici pour prix de ses bienfaits. Exaucez-moi, grands Dieux ! Et que sa tabatière Quand il prend du tabac, se renverse par terre, Qu'il ne puisse un moment être seul quand il veut ; Qu'il ne trouve jamais de fiacre quand il pleut, Que quinze fois par mois sa montre se dérange, Qu'il ne puisse gratter où cela le démange, Que toujours constipé, jamais un lavement Ne se puisse glisser jusqu'à son fondement ; Que sa poitrine soit tous les jours enrhumée, Que sa chambre l'hiver soit pleine de fumée, Qu'il ne puisse jamais voir mûrir ses raisins, Qu'il soit toujours piqué de puces, de cousins, Que la foudre du ciel tombe sur sa perruque, Qu'il soit cocu sans cesse, et mille fois eunuque.

Le Capitaine des Gardes

Madame, si le Roi vous entendait parler, Un tel discours suffit pour vous faire empaler.

Les Gardes entourent Fessaride, et l'emmènent.

Fessaride

Empaler, j'y consens ; si pour grâce dernière, On ne m'empale pas au moins par le derrière.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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