Vaudeville · 1860 · 2 actes

Le tir au pistolet

de Leuven, Livry Masson

Représentation
≈ 47 min
Distribution
3 femmes, 6 hommes
Répliques
374
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Blondin H 100 ≈ 17 min 8
Juliette F 77 ≈ 9 min 5
Duchâtel H 85 ≈ 9 min 7
Monsieur Duvivier H 32 ≈ 4 min 3
Martin H 23 ≈ 3 min 2
Joseph H 14 ≈ 2 min 4
Choeur N 10 ≈ 2 min 4
Mademoiselle Bernard F 9 ≈ 1 min 3
Saint-Éloy H 5 ≈ 1 min 2
Virginie F 6 ≈ 1 min 3
Tous N 7 ≈ 1 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Premier TableauDeuxième Tableau
Blondin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Juliette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Duchâtel absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Duvivier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Martin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Joseph absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Choeur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mademoiselle Bernard absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Premier Tableau

Scène 1

Joseph, Choeur, Choeur Des Garçons

Au lever du rideau, la scène est vide ; on entend deux coups de pistolet tirés à l'extérieur.

Joseph

Allons, vous autres, à l'ouvrage ! Voilà le tir qui commence.... Ça va nous amener du monde.

AIR de la Lune de Miel.

Choeur

Accourons tous, mes amis, dépêchons ; Voici pour nous le moment d'en découdre. Ceux qui, là bas, font éclater la poudre, Viendront ici fair' sauter les bouchons.

Parlé.

Joseph

L'goût du plaisir, chez nous fait refluer Ces tireurs que la gloire enivre ; En apprenant à se faire tuer, On n' renonce pas à bien vivre. Aussi le voisin va-t-il bientôt nous envoyer des pratiques... Visitez les cabinets, époussetez partout et frappez le Champagne pour rafraîchir les braves.

sortant à droite

Choeur Des Garçons

Courons partout, mes amis, dépêchons. Voici pour nous le moment d'en découdre. Ceux qui, là bas, font éclater la poudre, Viendront ici fair' sauter les bouchons.

Scène 2

Joseph, Martin, Garçons de Restaurant

Joseph

Ah ! Enfin, les voilà à la besogne... En faut-il de la tête quand on est premier garçon de restaurant... quatre hommes sous mes ordres, juste autant qu'un caporal.

Martin

Hé ! Joseph!

Joseph

Voilà !... Tiens, c'est Martin.

Martin

Vite un couvert pour quatre, de la part de Monsieur Blondin, qui est au tir.

Joseph

Ah ! Ah ! C'est encore sans doute une partie fine.... Ce farceur de Monsieur Blondin, il aime joliment le beau sexe.

AIR Restez, restez, troupe jolie.

Martin

D' son coup d oeil j'connais la justesse, C'est notre plus fort amateur ; Mais il peut, malgré son adresse, Ne pas savoir toucher un coeur. Y n' sait p't-êtr' pas toucher un coeur. Ce but- là, dit-on, embarrasse Plus que le nôtre... et je l' croirais ; La plaque, au moins, ça reste en place; L' coeur d'un' femm' n'y reste jamais. C'est possible ; quoiqu'ça je doute qu'il vise les coeurs aussi bien que la plaque... C'est un fameux malin à ce jeu là... numéro un.

Joseph

C'est drôle, un employé qui tire si bien au pistolet !... Il n'a pourtant personne à tuer... que le temps... Ah ! Ça y a-t-il bien du monde chez vous ?

AIR de Turenne.

Il va pour sortir.

Martin

J'trouv'rais qu' c'est un coup d oeil superbe, Si ça m' donnait moins d'embarras, De voir tous ces héros en herbe, Le nez au vent, le pistolet au bras, Avec fierté, m'surer les vingt-cinq pas. Ayant aujourd'hui carte blanche, Ils s'empressent d' montrer du coeur, Et ne quitteront leur valeur Qu'avec leurs habits du dimanche. Pardine ! Un jour comme celui-ci, que les boutiques sont fermées, les jeunes gens n'ont rien de mieux à faire qu'à être braves. Ah ! Ça, v'là ma commission faite ; je retourne à mon poste maintenant.

Joseph

Dis donc, Martin, est-ce que tu ne voudrais pas auparavant achever une bouteille ensemble ?

Martin

Ma foi, ce n'est pas de refus ; j'ai le gosier plein de poudre comme un canon de pistolet.

Deux garçons entrent.

À Martin.

AIR de la Mazourka.

Faisant le geste de boire.

ENSEMBLE.

Joseph

Allons, Partons, Dépêchons, Courons vite, À trinquer je t'invite. Vous, d' votr' côté, messieurs, travaillez bien... J' vas travailler du mien. Eh ! François ! Étienne ! Débarrassez bien vite le nº 14... Ah ! Diable, il est occupé par ce vieux monsieur, notre habitué.... C'est égal, mettez le couvert ici pour quatre, ils seront aussi bien.

Martin

Allons, Partons, Dépêchons, Courons vite, À trinquer je t'invite. Vous, d' votr' côté, messieurs, travaillez bien...

Martin et Joseph sortent à droite, les garçons les suivent.

Garçons de Restaurant

Allons, Partons, Dépêchons, Courons vite, Où l' devoir nous invite. De notr' côté, quand nous travaillons bien, Lui travaille du sien.

Scène 3

Juliette, Duchâtel

Juliette

Voyons, Monsieur Duchâtel, arrivez donc... N'avez-vous pas peur qu'on vous voie entrer ici ?... Est-ce qu'une partie fine avec votre femme vous effraie ?

Duchâtel

Ne te fâche pas, Juliette, j'aime beaucoup les parties fines, avec toi surtout.

Juliette

Et avec les autres, vous êtes gauche, timide, embarrassé.

Duchâtel

Oh ! Je commence à me dégourdir joliment, depuis un mois qu'il t'a pris fantaisie de me former.

Juliette

Il le fallait bien, toutes mes amies se moquaient de vous, et c'était humiliant... pour moi ; je veux, au contraire, les rendre jalouses... Si personne n'envie mon bonheur, il n'y a plus de plaisir... Allons, posez là vos pistolets et écoutez-moi.

Duchâtel

Tu sais bien que j'écoute toujours.

Juliette

C'est ce qui fait dire à tout le monde que vous n'avez pas l'esprit d'entretenir une conversation, à votre bureau surtout.

Duchâtel

À mon bureau ?... Je les enfonce tous... À l'ouvrage.

Juliette

Oui, je sais, vous êtes assidu, laborieux ; on vous trouve déplacé partout, excepté au travail... Enfin, cela changera peut-être, votre éducation est en bonnes mains ; d'abord, nous allons déjeuner ici en tête à tête.

À part.

Duchâtel

C'est bien agréable ! Quand on n'a pas d'autres projets.

Juliette

Après le déjeuner, nous irons au tir, je vous donnerai une leçon...

Duchâtel

Ah ! Oui, tu es forte au pistolet, toi.

AIR du Baiser au Porteur.

Juliette

Je suis l'élève de mon père, Qui m'instruisait à sa façon ; Aussi, dans mon humeur guerrière, Je ne crains rien... De sa leçon J'ai profité vraiment comme un garçon. De jeux hardis, dès l'enfance occupée, Des armes étaient mes hochets, Si je touchais une poupée, C'était à coups de pistolets. Certainement. Aussi, ne sois jamais infidèle... Je serais capable de me battre avec toi.

Duchâtel

Vous battre avec le père de vos enfants.... futurs !.... Ma femme, vous êtes trop crâne.

Juliette

Et vous, vous ne l'êtes pas assez.

Duchâtel

Bah ! La bravoure dans nos bureaux, c'est un objet de luxe, du moins, à ce que prétend votre oncle Duvivier, l'inspecteur des travaux à la barrière de l Étoile.

Juliette

Oh ! Lui, ça ne m'étonne pas, on ne l'a jamais appelé que Monsieur Duvivier le pacifique ; mais je ne veux pas que mon mari lui ressemble. Ne peut-on pas vous insulter ?... Hier, par exemple, ne m'avez-vous pas dit que vous aviez eu une querelle ?....

Duchâtel

Où je me suis joliment montré, je m'en vante ; j'ai dit à mon adversaire : Monsieur, nous nous reverrons.... et je te réponds que si je le revois jamais....

Juliette

Eh ! Que feriez-vous ? Maladroit comme vous êtes ?... Il faut que vous soyez en état de vous défendre, de me protéger même.

AIR : Connaissez mieux le grand Eugène.

Duchâtel

Dans cet endroit, chacun assure Qu'à bon marché la bravoure se vend, Et qu'on apprend à faire une blessure, Même à tuer pour son argent. Aussi le sang y bouillonne aisément. Là, pour un rien, on se fâche, on s'emporte ; Et quelquefois le moins vaillant, Laisse, en entrant, sa frayeur à la porte... Quitte à la reprendre en sortant. Et c'est pour cela que tu veux me mener au tir ?.. Ah ! Je conçois... Dieu ! Que je serai heureux quand je serai aussi fort au pistolet que mon ami Blondin.

Juliette

Monsieur Blondin !... Ce mauvais sujet qui travaille avec vous et dont vous me parlez si souvent !... J'espère que vous ne le fréquentez qu'au ministère, car on m'en a dit sur son compte.

À part.

Duchâtel

Oh ! Ce n'est qu'une amitié de bureau ; nous nous estimons de neuf à quatre heures inclusivement. Si elle savait...

AIR : Valse de Robin des Bois.

Juliette

Vite en personne, Dispose, ordonne, Point d'embarras ni de frayeur, De l'assurance Et de l'aisance, Il faut ici me faire honneur. À la bonne heure... Ah ! Ça, occupe-toi du déjeuner ; pendant ce temps là, je vais choisir un cabinet qui donne sur les Champs-Élysées.

Duchâtel

Je serai bien gauche, peut-être.

Juliette

Sachez donc vous faire servir ; Prenez enfin le ton d'un maître.

ENSEMBLE.

Duchâtel

Ma femme, je vais t'obéir. Puisqu'en personne, Ici j'ordonne, Point d'embarras ni de frayeur. De l'assurance Et de l'aisance, Il faut que je lui fasse honneur.

Juliette sort par la droite.

Juliette

Vite en personne, Ici j'ordonne, Point d'embarras ni de frayeur. De l'assurance Et de l'aisance, Il faut que je lui fasse honneur.

Scène 4

Duchâtel

AIR de la Robe et les Bottes.

Duchâtel

Elle a résolu de m'instruire, De me rendre aimable et galant ; Et les douceurs qu'aux femmes je dois dire, C'est elle qui me les apprend. Mais à quoi bon travailler avec zèle ? Ai-je besoin d'en savoir aussi long, Si je ne puis, avec une autre belle, Pour m'essayer, répéter ma leçon ? Comme c'est amusant un déjeuner d'éducation !... Quand je devais en faire un si joli avec Blondin et ces demoiselles... mais je ne peux pas avouer cela à Juliette ; elle se fâcherait, et cependant comme ce serait injuste...

Scène 5

Blondin, Duchâtel

Blondin

Vous enverrez la société au numéro 14.

Duchâtel

Tiens, c'est Blondin.

AIR : Alerte !

bis.

bis.

Parlé.

Lui montrant sa poupée.

bis.

bis.

Blondin

Victoire ! Honneur et gloire, À mon talent ! Victoire ! Quel coup brillant ! Je t'apporte une demoiselle, Que mon coup d oeil, toujours fidèle, Renversa de son piédestal... Oui, partout mon art, sans égal, Au beau sexe est fatal !... Victoire ! Honneur et gloire, À mon talent ! Victoire ! Quel coup brillant ! Ah ! Ah ! Te voilà déjà au poste, toi ! Tiens, vois-tu ? Pan ! C'est mon seul coup de pistolet... Ils disaient là-bas que c'était un coup de vent qui l'avait jetée par terre, et qu'elle s'était cassé la jambe... Jalousie !... Pure jalousie !

Duchâtel

Chut ! chut ! chut !

Blondin

Eh bien ! Qu'est-ce qu'il a donc celui-là avec ses chut ?..... Ah ! Ça, il paraît que tu as reçu mon petit mot, puisque te voilà.

Duchâtel

Je n'ai rien reçu du tout ; mais tais- toi, je suis en tête à tête....

Blondin

Déjà !... Voyez-vous ce petit farceur, avec son air timide !

Duchâtel

En tête à tête... avec ma femme.

Blondin

Ta femme !... Quelle bêtise !... Et ces demoiselles qui comptent sur toi, qui vont arriver tout à l heure.

Duchâtel

Comment ici ?... Il me semble que ça devait être à Belleville

Blondin

J'ai changé d'avis, et c'est pour cela que je t'avais écrit ce matin ; je suis bien aise de montrer à ma cousine, Mademoiselle Bernard, comme je casse les poupées à vingt-cinq pas : j'y mets de l'amour-propre.

Duchâtel

Et sa demoiselle de boutique ?

Blondin

La petite Virginie ? Elle est aussi des nôtres.

Duchâtel

Ah ! Mon Dieu ! Quel malheur !... J'aurais pu faire aujourd'hui tant de progrès !...

Blondin

Eh bien ! Est-ce que tu ne peux pas te débarrasser de ta femme ?

Duchâtel

Dame, à moins que je ne lui demande la permission...

Blondin

Par exemple !... Ne va pas t'aviser.... Cherche un prétexte, un moyen adroit..... Un homme d'esprit en trouve toujours.

Duchâtel

Oui, un homme d'esprit...

AIR : Vaudeville de la Somnambule.

Blondin

Je te montrerai la manière De casser un bras lestement. Je t'ai annoncé, et ces dames t'en voudraient beaucoup ; d'ailleurs il y a longtemps que nous devons aller au tir, et je veux aujourd'hui te donner une leçon.

Duchâtel

Ma femme, pour la même affaire, M'amenait ici justement ; Car de tout elle veut m'instruire.

Blondin

C'est peut -être aujourd'hui son goût ; Plus tard, madame, on peut te le prédire, Se gardera de t'instruire de tout.

Duchâtel

Cette leçon là ne pouvait pas me manquer : tiens, vois-tu mes pistolets ?... Ils sont tout neufs d'hier.

Il ouvre la bolte.

En ce moment Juliette paraît et s'arrête sur le seuil de la porte.

À lui-même en s'en allant.

Il sort à gauche.

Blondin

Des pistolets neufs !.... Je veux les étrenner et voir s'ilS sont justes...... mais il faut que j'aille presser le service ; je suis aujourd'hui le grand-maître des cérémonies. Ainsi voilà qui est bien entendu, il s'agit de deux choses essentielles éloigner Madame Duchâtel et être ici à onze heures précises avec les pistolets. Pan ! pan !... Je vais lui donner une fameuse leçon.

Scène 6

Juliette, Duchâtel, Ensemble

Juliette

Ah ! Mon Dieu ! Qu'est- ce que j'entends ?... Serait-ce....

Duchâtel

Hein !... Ah ! C'est toi, Juliette... Tu m'as fait peur.

Juliette

Qu'as-tu donc ? Tu ne parais pas tranquille ?...

Duchâtel

Oui, en effet... Je ne parais pas... Mais c'est égal, il ne faut pas croire...

Juliette

Plus de doute... Ce monsieur, sa querelle d'hier... Mes reproches contre son peu de courage... C'est un duel !...

Haut.

Duchâtel

Mon Dieu ! Mon Dieu ! Quel moyen imaginer ?... Tiens, Juliette, je suis contrarié !... Si tu savais...

Juliette

Je devine.

Duchâtel

Du tout... du tout... Ce n'est pas ça... C'est une affaire...

Juliette

Une affaire !...

Duchâtel

Oui... Oui... Très pressée, et qu'il faut que j'expédie à mon bureau, avant midi...

Juliette

Ah !... C'est singulier... Tu ne m'en avais pas parlé.

AIR : Un homme pour faire un tableau.

Duchâtel

Il faut, sans tarder d'un instant, Que je me rende au ministère... Je l'avais oublié ; heureusement que je viens de m'en souvenir encore à temps.

Juliette

Mais pourrais-tu me dire avant, Q[u]elle est cette importante affaire ?

À part.

Suite de l'air.

À part.

Duchâtel

Ça concerne le dey d Alger... On veut régler, cette semaine, Le compte de cet étranger... Car voilà longtemps que ça traîne. Ce que c'est ? Ah ! Mon Dieu ! C'est égal... La première chose venue. Ça m'ennuie assez, va, à cause de notre déjeuner ; mais le devoir avant tout. Ce n'est pas trop bête pour un commençant.

Juliette

Allons, il ne veut rien m'avouer.

Duchâtel

C'est bien vrai, Juliette, ce que je te dis-là... Tu me crois, n'est- ce pas ?

Juliette

Certainement.

Haut.

Duchâtel

Il me semble qu'elle y met de la bonne volonté, car je n'ai pas l'air de me croire moi-même. Ainsi je vais te reconduire chez nous ; j'ai le temps.

Juliette

Duchâtel, je suis contente de toi ; ta conduite me fait plaisir, et tu as désormais toute mon estime.

Duchâtel

Son estime !... Ah ! Mon Dieu ! On dirait qu'elle soupçonne mon rendez-vous féminin.

AIR de la Maison de Plaisance.

bis.

Juliette

Hâtons-nous, Le devoir nous appelle, Il faut être fidèle À votre rendez-vous... Il est plus brave que je ne croyais... Mais si quelqu'un se bat aujourd'hui, ce ne sera pas lui... Le rendez-vous est pour onze heures... C'est bien.

Juliette

Je ne puis croire que l'on blâme Le projet que je forme ici ; C'est un devoir pour une femme, De tout braver pour son mari.

Duchâtel

C'est bien mal, ce que je vais faire, Et je rougis de mon amour secret...

Juliette

Son ennemi peut-être le tuerait...

Duchâtel

Mais j'en guérirai, je l'espère.

Ils sortent par le fond.

Ensemble

Hâtons-nous, Le devoir vous appelle, Le plaisir nous appelle, Il faut être fidèle À votre rendez-vous. À notre rendez-vous.

Scène 7

Blondin, Joseph

Descendant la scène pendant que les garçons sortent.

AIR : Amis, voici la riante semaine.

En se retournant, il aperçoit Joseph qui apporte une pile d'assiettes et qui s'occupe à ranger.

Blondin

En attendant, joyeux célibataire, Continuons à me bien amuser ! En courtisant celle à qui je veux plaire, Ne pensons pas que je dois l'épouser. Avec transport, jusqu'à mon mariage, Du plaisir seul, je veux suivre la loi, J'aurai le temps de me mettre en ménage, Quand le plaisir ne voudra plus de moi. Par ici, garçons, par ici, et dépêchons-nous. C'est vraiment fort agréable une partie carrée ; par exemple, ça se renouvelle bien souvent, et c'est un peu cher pour un commis à 1800 francs. Mais c'est égal ; la cause première de mes prodigalités, mon aimable cousine, Mademoiselle Bernard est là pour réparer le déficit... Charmant fonds de lingerie à épouser, et je l'épouserai quand ça me plaira, c'est-à-dire quand je serai à sec. Eh bien ! Qu'est-ce que c'est que ça ?

Joseph

C'est votre couvert, monsieur.

Blondin

Comment ici !... Est-ce que tu te moques de moi ?... Numéro 14 ; c'est toujours là que je déjeune... Mademoiselle Bernard n'aime que ce cabinet-là.

Joseph

Ah ! Bien, oui ; mais le Numéro 14 est occupé aujourd'hui.

Blondin

Occupé !... Par qui ?

Joseph

Par un monsieur... Un de nos habitués.

Blondin

Par exemple !... Nous allons voir ça.

Joseph

Doucement... Prenez garde ; c'est un fonctionnaire.

AIR : Simple soldat.

Frappant à la porte du cabinet n° 14.

Blondin

Je veux ma place, ou cet usurpateur, S'il me résiste, en sera la victime ; Il faut montrer que j'ai du coeur, Pour soutenir un droit bien légitime. C'est par routine, apparemment, Que de ma place il a fait la conquête ; À table ici, monsieur se croit vraiment À ces dîners, où si facilement On les enlève à la fourchette. Un fonctionnaire ! Je m'en moque pas mal... Monsieur ! Monsieur...

Joseph

Ma foi, faites comme vous voudrez, je m'en lave les mains.

Blondin

Monsieur ! Monsieur ! Ouvrez donc, s'il vous plaît.

Scène 8

Monsieur Duvivier, Blondin

Il a un biscuit à la main et une serviette à la boutonnière.

Monsieur Duvivier

Qu'il y a-t-il pour votre service ?

Blondin

Monsieur, je suis désespéré de vous déranger, mais ce cabinet m'appartient.

Monsieur Duvivier

C'est possible ; mais pas pour ce moment, puisque j'y déjeune.

Haut.

Blondin

Oh ! Oh ! Est-ce qu'il voudrait faire le récalcitrant, ce brave homme là... Ce serait du nouveau pour moi. Monsieur, je dois vous prévenir d'une chose ; je suis Blondin.

Monsieur Duvivier

Vous êtes blondin ?... Je le vois bien... Moi, monsieur, je suis Duvivier, inspecteur des travaux, à la Barrière de l Étoile.

Blondin

Eh bien, Monsieur Duvivier... Monsieur l inspecteur, vous feriez bien mieux de retourner à votre affaire.

Monsieur Duvivier

Du tout... Je ne suis pas pressé. J'ai le temps... Et je vais achever mon déjeuner.

Haut.

Blondin

Il est sans gêne. Mais, monsieur... Je vous répète que je suis Blondin... J'attends des dames, ce cabinet est à moi, et je veux y déjeuner.

Monsieur Duvivier

Alors, Monsieur, je va[i]s me dépêcher ; il sera vacant dans une couple d'heures.

Blondin

Un instant... J'en ai besoin tout de suite...

Monsieur Duvivier

Monsieur ! Est-ce que vous voudriez me faire violence ?... C'est que, tout pacifique que je suis, je ne souffrirais pas...

Blondin

Laissez donc, mon brave homme...

Monsieur Duvivier

Vous n'entrerez pas, à moins que vous ne me passiez sur corps, que vous ne me fouliez aux pieds.

À part.

Blondin

En ce cas, monsieur, ne faisons pas de bruit, voilà mon adresse ; demain matin, à six heures, je vous attends. Je suis tranquille, ce n'est pas une figure à venir.

Monsieur Duvivier

Vous m'attendez ?... Est-ce que vous auriez un arc de triomphe à construire ?...

Blondin

Non... non... Monsieur.

Monsieur Duvivier

Alors, pourquoi faire ?

Blondin

Pour nous battre au pistolet ; et je vous montrerai ce que je sais faire... Je pratique depuis l'âge de quinze ans.

Monsieur Duvivier

Et vous en avez ?...

Blondin

Trente-cinq !

Monsieur Duvivier

Bien... Ça fait vingt ans d'exercice. Alors, pour qu'il y ait égalité entre nous, je prendrai aujourd'hui ma première leçon, et nous nous battrons ensemble dans vingt ans d'ici.

Blondin

Comment, Monsieur !

Monsieur Duvivier

Soyez tranquille ; je va[i]s inscrire cette affaire-là sur mon agenda pour le 15 août 1849.

Blondin

Par exemple !... Voilà un fier original... Monsieur !...

Il ferme la porte.

Monsieur Duvivier

À propos, toujours pour six heures du matin...

Scène 9

Blondin, Duchâtel

Marchant d'un air agité.

Blondin

Poltron !... Il a bien fait de rentrer.... sans cela.... mais je ne trouverai donc jamais un brave capable de me tenir tête... Je ne sais pas comment cela se fait, je manque tous mes duels, je suis pourtant bien en train aujourd'hui. Ah !... Ah !... Ah!

Reculant vivement.

Duchâtel

Me voilà. Eh bien ! Qu'est-ce qu'il t'arrive donc ?

Blondin

Rien... C'est une petite querelle que je viens d'avoir avec un particulier que j'ai fait filer comme les autres, et cependant il avait des éperons et des moustaches longues comme ça....

Duchâtel

Ah ! Des moustaches.... C'est donc un militaire ?

AIR des Amazones.

Blondin

Combien de fats portent cette parure, Pour ajouter à leur mince valeur ; Même souvent, derrière une voiture, On aperçoit un belliqueux chasseur, Dont, sur ma foi, les moustaches font peur. Loin d'en orner une pareille face, J'aimerais mieux, moi, les mettre au cocher. Elles seraient là du moins à leur place, C'est en avant qu'elles doivent marcher. Bah ! Ça ne dit rien... Tout le monde en a aujourd'hui des moustaches, voilà pourquoi je n'en ai pas. Mais à propos, ta femme, qu'est-ce que tu en as fait ?

Duchâtel

Elle est chez elle.... Ah ! Mon ami, tu ne sais pas ce que c'est que de tromper sa femme.

Blondin

Pas encore, mais cela ne tardera pas ; incessamment j'épouse ma cousine... Ah ! Ça ne pensons plus à Madame Duchâtel, et occupons-nous de faire la carte du déjeuner.

Duchâtel

Ah ! Oui, faisons la carte.... Il faut nous distinguer aujourd'hui.

Blondin

As-tu de l'argent ?

Duchâtel

De l'argent !... Il y en a bien dans le sac de Juliette, mais dans ma poche....

Blondin

Diable !... J'ai pourtant un peu compté sur toi... Mais bah ! J'ai encore 32 francs 50 à manger sur mes appointements... du mois prochain.... Allons, écris le menu.

Duchâtel

C'est ça, tant pis, il faut s'en donner... Quel vin prenons nous ? Du Champagne ?...

Blondin

Du Champagne ?... Fi donc !.... Vin usé... vin rococo... et puis c'est trop cher.

Duchâtel

Ah ! Voilà une considération.

Blondin

Du Tavel, à la bonne heure ; c'est un vin chaud, stomachique, à 2 francs la bouteille... C'est encore une considération.

Duchâtel

Allons, va pour du Tavel.

Blondin

Hors d oeuvre : huîtres d Ostende.

Duchâtel

Ah ! C'est fameux les huîtres d Ostende.... Demandons-en.

Blondin

Laisse donc !... De pauvres petites huîtres qui valent la moitié des autres en grosseur et le triple en numéraire, c'est abusif....

Duchâtel

Alors demandons des huîtres de Paris.

Blondin

Tu veux dire de Dieppe ou du Havre... mais nous sommes bien bons de chercher si longtemps ; donne-moi la plume, je vais écrire au hasard.

Duchâtel

Oui, les choses que tout le monde aime.

Blondin

Les choses les plus naturelles.

Duchâtel

Dieu ! Comme sa plume court !

AIR du Premier Prix.

Blondin

Habile expéditionnaire, J'écris currente calamo. Aussi maint pétitionnaire Vient-il assiéger mon bureau. Si j'avais, quand il m'en arrive, Au lieu de plume, un pistolet, Combien ma main expéditive, Dans une heure en expédierait. Parbleu ! C'est tout simple. Voilà ce que c'est.

Lisant par-dessus l'épaule de Blondin.

Duchâtel

Voyons. Eh bien ? Moi, il m'aurait fallu deux jours pour trouver tout cela.

Blondin

Oh ! C'est que tu n'as pas encore l'habitude comme moi.

Duchâtel

Dame ! Quand je suis avec Juliette, c'est toujours elle qui commande.

Blondin

Pauvre garçon ! Il paraît décidément que c'est ta femme qui porte les...

Duchâtel

Tu crois plaisanter.... Oui, elle les porte, et joliment encore ! Si tu la voyais sous son habit d'homme...

Blondin

Bah ! Elle se met en homme ?... C'est donc une amazone ?

AIR : Ah ! demandez à mon mari.

bis.

bis.

Duchâtel

Elle a, comme un preux d'autrefois, Et bravoure et galanterie ; Au temps de la chevalerie, Elle eut brillé dans un tournoi. Loin de voir en elle une dame, Sous son costume favori, Je la craindrais près de ma femme... Si je n'étais pas son mari. Tout à fait.

Regardant à sa montre.

Blondin

Diable ! C'est un excellent professeur pour toi, cette petite femme là. Mais il est bientôt onze heures, va au-devant de nos aimables convives, dans l'allée des Veuves... C'est par là que viennent toujours ces demoiselles.

Il va pour sortir à gauche.

Duchâtel

Donne-moi la carte, je vais la descendre en même temps. Ah ! Dis donc, ma boîte à pistolets ?... Bon ! La voilà... C'est que ma femme me gronderait...

Lui montrant la gauche.

Blondin

Sois tranquille, je veille dessus. Par ici ! Par ici !... Tu descends six marches, le comptoir est à droite.

Scène 10

Blondin, Juliette

Ouvrant la boîte.

Prenant un des pistolets.

Blondin

Voyons donc un peu ces fameux pistolets. C'est sans doute encore sa femme qui les a achetés... Je suis curieux de voir si elle s'y connaît. Ma foi oui, voilà une arme excellente.... avec cela, il est impossible de manquer son homme.

Juliette

Ah ! Ah !... J'arrive à temps.

Blondin

Tiens, qu'est-ce que demande ce petit jeune homme ?

Juliette

Pardon, Monsieur, n'est-ce pas vous qui attendez Monsieur Duchâtel ?

Blondin

Oui, Monsieur ; pourrai-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler ?

Juliette

Au cousin de Monsieur Duchâtel, à son meilleur ami... Je suis instruit de tout.

Blondin

Ah ! Il vous a mis au courant ?... Il fallait donc dire ça tout de suite... Alors je vois ce que c'est... Vous voulez être de la partie ?

À part.

Haut.

Juliette

Vous l'avez dit, je veux en être, et c'est ensemble que nous commencerons.... Vous avez des armes ? Oui, oui... En voilà de fameuses... Il a l'air assez décidé, ce petit monsieur. Ah ! Ça jeune homme, vous voulez donc jouter avec moi au pistolet ?

Juliette

Pourquoi pas ?

Montrant la poupée

Blondin

C'est que je suis de première force, j'ai déjà cassé une jambe ce matin... à cette petite dame que voilà.

Juliette

C'est-à-dire que vous êtes allé d'avance au tir.

Blondin

Pour m'essayer et voir si ma main ne tremblait pas.

Juliette

Monsieur, votre conduite est peu loyale.

Blondin

Tiens, qu'est-ce qui vous prend donc ?

Juliette

Lorsqu'on a un duel...

Blondin

Hein !... comment ?... Un duel, moi !

Juliette

Je suis bien sûr que votre adversaire, Monsieur Duchâtel...

Blondin

Duchâtel, mon adversaire ! Par exemple ! Vous voulez rire... C'est mon ami intime, nous allons déjeuner ensemble.

Juliette

L'affaire est donc arrangée ?

Blondin

Arrangée ?... Depuis dimanche dernier.

Juliette

Je croyais que la dispute était d'hier.

Blondin

Quelle dispute ?

Juliette

Ne deviez-vous pas vous battre avec mon cousin ?

AIR : Au temps heureux de la chevalerie.

Blondin

Ce cher ami, quelle idée effroyable... Lorsqu'en ces lieux nous nous réunissons, Pour champ d'honneur, nous avons une table ; Pour sang versé, la liqueur des flacons. Nul de nous ne se trouve à plaindre ; Car de nos provocations, S'il est des suites qu'il faut craindre, Ce sont, mon cher, les indigestions. Nous battre.... à la fourchette !

Juliette

Comment ! C'est un déjeuner d'amis ? Eh bien ! Tant mieux, je suis bien aise d'apprendre que mon mar... mon cousin commence à voir le monde, à se former... Il n'est plus si sauvage qu'autrefois.

Blondin

Oh ! Il s'en faut de beaucoup.... C'est déjà presque un vaurien.

Juliette

Comment, un vaurien ?

Blondin

Oui, oui, grâce à sa femme et à moi.... Il a dû vous parler de Blondin, son cher collègue.

Juliette

Ah ! C'est vous.

À part.

Haut.

Blondin

Moi-même, un bon vivant, un luron de première classe.... Vous m'avez l'air aussi d'un petit farceur, vous... Voulez-vous être des nôtres aujourd'hui, nous ferons des bamboches. Je ne serais pas fâché de l'essayer au tir, ce petit bonhomme là ; malgré son assurance, il ne me fait pas l'effet d'être malin. Par exemple, je dois vous prévenir d'une chose, nous n'avons que deux dames.

Juliette

Des dames !

AIR : Mon galoubet.

bis.

4 fois.

Blondin

Soyez discret, Avec elle, quoi qu'il arrive, Gardez le plus profond secret ; Et si la lingère naïve, Charme ici votre âme un peu vive, Soyez discret. Oui, chacun sa chacune.... C'est égal vous ferez la cour à la belle de Duchâtel, vous tâcherez de la lui souffler, ça nous amusera, et puis ça achèvera de le former ; mais n'en dites rien à sa femme au moins.

Juliette

Je n'en reviens pas.... tourmentez-vous donc pour instruire un mari... Je m'aperçois que le mien a plus de facilité que je ne croyais.

Blondin

Tenez, tenez, le voilà ah ! Le gaillard, comme il tient sa Virginie sous le bras, il ne semble pas disposé à la céder.

Juliette

Ah ! C'est comme cela qu'il s'occupe du dey d Alger !.. C'est bon, nous allons voir... C'est surtout ce Monsieur Blondin qui me le paiera, car Duchâtel n'aurait jamais eu cette idée là tout seul.

Scène 11

Choeur, Blondin, Duchâtel, Juliette, Virginie, Mademoiselle Bernard, Joseph

AIR : Contredanse de la Muette.

Choeur

Enfin pourtant nous voilà tous Au lieu du rendez-vous Qui nous rassemble Ensemble. Beau jour, puisses-tu revenir Souvent nous réunir À la voix du plaisir !

Blondin

Bonjour, belles dames, bonjour... À propos, Duchâtel, voilà ton petit cousin qui vient aussi déjeuner avec nous... Un garçon fort aimable, ma foi.

Reconnaissant sa femme.

Duchâtel

Comment ! Mon cousin !... Ah !... C'est toi...

Juliette

Oui, cousin, c'est moi... Tu n'es pas fâché que je me sois fait inviter...

AIR : De l'Artiste.

Blondin

Ton cousin nous seconde En venant s'inviter. On voit, avec le monde, L'appétit s'augmenter. Fâché, au contraire.

Duchâtel

Auprès de maint convive J'ai pu croire cela. Mais quand ma femme arrive Mon appétit s'en va. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Qu'est-ce que je va[i]s devenir à présent ?... Comment a-t-elle pu savoir ?...

À Duchâtel, en s'approchant de lui.

Blondin

Joseph un couvert de plus. Figure-toi que monsieur s'imaginait, je ne sais pourquoi, que nous voulions nous battre...

Virginie

Par exemple ! J'espère bien que Monsieur Duchâtel ne se battra jamais, sans cela je me fâcherais avec lui.

Duchâtel

Elle avait bien besoin de parler, celle-là.

Deux garçons entrent par le fond avec une table toute servie.

Mademoiselle Bernard

Eh bien ! Se met-on à table ?

Joseph

Oui, Madame, à l'instant.

Duchâtel

Ma chère amie, tu crois peut-être...

Juliette

Taisez-vous, Monsieur, et gardez-vous bien de me faire connaître, sinon !...

Duchâtel

Ça suffit.

Blondin

Allons, Duchâtel, à table ; Mademoiselle Virginie attend son cavalier.

Juliette

Mademoiselle en aura deux aujourd'hui.

Duchâtel

C'est fini... C'est fini, je vas m'évanouir...

Etc., etc.

Tout le monde se place, les garçons sortent.

Choeur

Enfin pourtant nous voilà tous Au lieu du rendez -vous,

Scène 12

Blondin, Duchâtel, Virginie, Mademoiselle Bernard, Juliette, Tous, Choeur

À Mademoiselle Bernard, en lui offrant quelque chose.

Se retournant vers Duchâtel.

Blondin

Allons, allons, en fonctions !... C'est moi qui découpe... Voyez, belles dames, j'ai la main aussi sûre à table qu'au tir... C'est comme cela qu'on fait son chemin dans les bureaux. Cousine, pourrais-je avoir l'honneur de vous offrir ?... Eh bien ! Eh bien ! Duchâtel, qu'est-ce que tu as donc à regarder sous la table ?... Tu oublies ta voisine...

Il prend une carafe d'eau et va pour en offrir à Virginie.

Duchâtel

Ah !... C'est juste.

Virginie

Merci, Monsieur.

Blondin

Dis donc, prends garde ; je crois que le petit cousin veut t'enlever le coeur de la charmante Virginie.

Virginie

Ne dites-donc pas de ces bêtises-là, Monsieur Blondin, ça me rend honteuse.

Mademoiselle Bernard

C'est vrai, mon cousin, vous n'avez pas de retenue... Voyez Monsieur Duchâtel, comme il est respectueux avec celle qu'il doit épouser...

Juliette

Épouser !

Duchâtel

Allons, il ne manquait plus que ça ; maudite langue, va !

Juliette

Ah ! Cousin, je t'en veux ; tu ne m'avais pas encore parlé de cette noce-là.

Duchâtel

Oh ! C'est une plaisanterie !

Virginie

Comment, Monsieur, une plaisanterie ?

Duchâtel

Non... Non, je voulais dire... que c'était une plaisanterie.

Mademoiselle Bernard

Ce n'est pas bien, Monsieur Duchâtel, ce que vous dites-là... Si Monsieur Blondin ne m'avait pas assuré que vos intentions étaient honnêtes...

Juliette

Honnêtes !... Mais elles ne peuvent pas l'être... Et c'est vous, Monsieur Blondin !... Vous n'avez pas craint d'abuser l'innocence !... La vertu la plus pure !.. (A Virginie. ) N'est- ce pas, Mademoiselle, que vous êtes la vertu la plus pure ?...

Duchâtel

Je t'en prie... Tais-toi...

Juliette

Je veux parler.

Duchâtel

C'est différent.

Juliette

Monsieur a besoin d'une leçon.

Blondin

Monsieur !

Mademoiselle Bernard

Ah ! Mon Dieu ! Une affaire, nous voilà compromises !

Virginie

Si on se dispute, moi d'abord je m'en va[i]s.

Blondin

Ah ça ! Au fait, Monsieur, qu'est-ce que vous voulez ?

À mademoiselle Bernard.

On se lève de table, les garçons emportent la table.

Juliette

Ce que je veux ? Vous dire que votre conduite est affreuse. Monsieur Blondin vous trompe ; et vous aussi, Mademoiselle, en vous flattant de l'espoir d'épouser Duchâtel : ce mariage est impossible... Mon cousin est marié !

AIR du Siège de Corinthe.

Mademoiselle Bernard

Ah ! Quel outrage ! C'est une indignité ! Montrer à son âge Tant d'immoralité ! Marié !!!

Blondin

Ce n'est qu'un bavardage... Monsieur, étiez -vous là Témoin au mariage ?

Juliette

J'étais mieux que cela !...

ENSEMBLE.

Juliette

Ah ! Quel outrage ! C'est une indignité ! Montrer à son âge Tant d'immoralité !

Désignant Juliette.

Blondin

Ah ! Quel tapage ! C'est une indignité ! Montrer à son âge Tant de méchanceté !

Mademoiselle Bernard

Ah ! Mon Dieu ! Quel scandale pour la lingerie.

Blondin

Mademoiselle Bernard, je vous prie de croire...

Juliette

Cousin, je t'invite à me démentir, si ce que je dis n'est vrai... Es-tu marié, oui ou non ?

Duchâtel

Oui, oui...

Juliette

N'as-tu pas une petite femme aimable, bonne, fidèle ?...

Duchâtel

Oui, oui...

Blondin

Et qui le tyrannise !

Duchâtel

Oui, oui.

Juliette

Comment, Monsieur ?...

Duchâtel

Non, non.... Je me trompe...

À Blondin.

Juliette

À la bonne heure. Sachez que Madame Duchâtel est incapable d'imposer des lois à son mari ; il a trop de caractère... N'est-il pas vrai, cousin ?

Duchâtel

Certainement, j'ai du caractère…..

Juliette

Il fait tout ce qu'il veut chez lui ; il y est maître absolu.

Duchâtel

C'est vrai, je suis maître absolu !... Chez ma femme... Chez moi...

Juliette

Vous voyez, je ne le lui fais pas dire...

Blondin

Laissez donc ; il me dit le contraire du matin au soir.

Duchâtel

Par exemple, mon cher Blondin, tu as tort...

Juliette

Taisez-vous !...

Duchâtel

Je me tais...

Blondin

Au reste, de quoi vous mêlez-vous, Monsieur ? Si j'ai voulu arracher mon ami au joug conjugal, ça ne vous regarde pas, et je pourrais vous demander raison...

Juliette

C'est ce que je voulais ; je suis prêt à vous répondre...

Duchâtel

Ah ! Mon Dieu ! Est-ce que tu voudrais te battre sérieusement ?

Juliette

Si vous dites un mot, je ne vous pardonnerai de ma vie.

Blondin

Eh bien ! Monsieur, comme il vous plaira...

Mademoiselle Bernard

Messieurs ! Messieurs !

En ce moment on entend un coup de pistolet en dehors.

À Juliette.

Blondin

Je n'écoute rien ! Voilà assez longtemps qu'il m'impatiente, et c'est au pistolet... Ah ! Entendez-vous, jeune homme, voilà le signal précurseur de mon triomphe...

Juliette

Ou peut-être du mien ; vous pourrez trouver votre maître.

À part.

Haut.

À part.

Blondin

Je ne crois pas. Mais, comme je n'abuse jamais de ma supériorité, je veux, avant de nous battre, vous montrer ma force au pistolet... et connaître la sienne. Allons au tir. Ça pourra l'effrayer.

Juliette

Au tir... C'est là seulement que vous êtes brave.

Mademoiselle Bernard

Nous saurons bien vous forcer à faire la paix.

Blondin

Soyez tranquille, il filera... Ils filent tous avec moi.

Tous

Au tir... Au tir !...

AIR Répondons à ces cris de victoire. (Siège de Corinthe.)

Blondin

Venez tous admirer mon adresse, À demain, ajournons nos débats ; Mes amis vous savez que, sans cesse, Je suis prêt à braver le trépas ; Mais jamais en sortant d'un repas.

Pendant le choeur, Joseph et les garçons entrent et emportent les chaises. Tout le monde sort.

Choeur

Allons tous admirer son adresse, À demain, ajournez vos débats, Oui vraiment nous savons que, sans cesse, Il est prêt à braver le trépas ; Mais jamais en sortant d'un repas.

Deuxième Tableau

Scène 13

Saint-Éloy, Un Amateur, Un Autre, Tous, Choeur

Saint-Éloy

Messieurs, je vous demande bien pardon, c'est mon coup...

Un Amateur

C'est le mien ; j'en appelle à la galerie.

Un Autre

Messieurs, il n'est à aucun de vous deux ; il est à moi.

Tous

Du tout, du tout !...

AIR de Fernand Cortèz : Partons, suivons les pas.

Choeur

C'est moi, c'est moi, c'est moi ! J'en reconnais la trace, Ma parole fait loi, Le coup est bien à moi !

Scène 14

Monsieur Duvivier, Martin, Tous

Monsieur Duvivier

Eh bien ! Eh bien ! On se dispute par ici... C'est comme moi... J'ai eu une querelle... Où faut-il s'adresser pour prendre une leçon ?...

Martin

Par ici, Monsieur, par ici...

Tous

Voyons, voyons ; ce sera drôle.

Monsieur Duvivier

Ne vous moquez pas, messieurs ; j'ai eu un frère qui était très brave, et j'ai une nièce qui l'est encore... Allons, dépêchez-vous de me rendre adroit... Je suis pressé... J'ai un duel... dans vingt ans...

Lui présentant un pistolet.

Martin

Ce ne sera pas long. Attention ! Vous prenez d'abord le pistolet de la main droite.

Monsieur Duvivier

Un instant ! Si ça vous est égal, je le prendrai de la main gauche.

Martin

Mais, Monsieur, c'est l'usage.

Monsieur Duvivier

L'usage ne fait rien ; je suis gaucher.

Martin

Ah ! Excusez...

Monsieur Duvivier

Parbleu, m'y voilà ; c'est bien plus commode pour moi.

Martin

Maintenant, vous étendez le bras horizontalement à la hauteur de l'oeil gauche, et vous fermez le droit pour ajuster.

Monsieur Duvivier

Ah ! Alors j'irai de confiance.

Martin

Oh ! Vous pouvez être tranquille ; je démontre par principes...

Tout le monde rit.

Monsieur Duvivier

Vous ne m'entendez pas... Je dis que j'irai de confiance, attendu que pour viser il faut y voir ; et comme j'ai précisément une taie sur l'oeil gauche...

Martin

Ma foi, Monsieur, si vous êtes manchot du bras droit et borgne de l'oeil gauche, je ne sais pas comment je ferai...

Il prend une posture très gênée.

Monsieur Duvivier

Attendez, attendez. En tournant un peu la tête... C'est cela, je suis à mon aise maintenant ; par exemple, je crois que je n'irai jamais si loin : vous devriez rapprocher le but.

Lui touchant le doigt.

Martin

C'est la distance ordinaire. Attention ! Vous appuyez l'index sur la détente.

Monsieur Duvivier

Aie ! Doucement ! Je suis blessé de ce doigt-là... Je va[i]s me servir du médium, ça reviendra toujours au même.

Martin

Allons, faites comme vous voudrez, car avec vous je finirais par perdre la tête.

Il tire et rate.

Monsieur Duvivier

Suivez le coup, je lâche le chien... C'est dommage, il me semble que j'aurais fait un beau coup.

Martin

Mais, Monsieur, prenez donc garde ; est-ce qu'on arme comme ça son pistolet sous le nez du monde ?

Monsieur Duvivier

Il n'y a pas de danger, puisqu'il rate...

Scène 15

Blondin, Tous, Saint-Éloy, Martin, Juliette, Duchâtel, Choeur, Mademoiselle Bernard, Monsieur Duvivier, Virginie, Choeur Général

Il tire le coup ne part pas.

AIR de Léocadie.

ter.

Blondin

Allons il faut suivre ses pas, Et ne retardons pas, Un plaisir plein d'appas ! Oui je vais à l'instant, Prouver par mon talent, Que de cet art chéri, Je suis le favori.

ter.

Tous

Allons il faut suivre ses pas, Et ne retardons pas, Un plaisir plein d'appas ! Il espère à l'instant, Prouver par son talent, Que de cet art chéri, Il est le favori.

Blondin

Martin ! Des pistolets !...

Saint-Éloy

Ah ! C'est Blondin !... J'en suis... Nous allons nous distinguer...

Martin

Voyons, Messieurs, qu'est- ce qui commence ?

Saint-Éloy

Allons, mon cher, à vous l'honneur.

Offrant le pistolet à Juliette.

Blondin

Du tout, je suis ici chez moi ; et puis d'ailleurs il faut garder les beaux coups pour les derniers. À vous, jeune homme ! Martin, va placer une poupée.

Juliette

Une poupée ! Fi donc ! C'est trop facile !... La mouche, à la bonne heure !

À mi-voix.

Blondin

Petit fat ! A-t-il de l'amour-propre ?... Venez voir, je suis sûr que c'est une mazette. Nous allons rire.

Duchâtel

Dis donc, prends bien garde de te blesser.

Martin

En arrière, messieurs, en arrière !

Blondin

Oh ! Voyez-donc, se place-t- il mal.... Je suis sûr que sa balle va passer à deux pieds de la plaque... Mazette !... Archimazette !

Juliette tire et fait pavillon.

Tous

Pavillon ! Pavillon !

AIR C'est notre ami Blondel.

bis.

Choeur

Bravo ! Bravo ! Bravo ! Ah ! Que le coup est beau ! Bravo ! Bravo !

Blondin

Ma foi, je n'aurais pas mieux fait. Jeune homme, réparation d'honneur, nous sommes de force égale.

Juliette

C'est ce que nous verrons bientôt sur le terrain.

Il va pour embrasser Juliette.

Blondin

Par exemple ! Des gens comme nous sont faits pour s'estimer... Allons, la paix et embrassons-nous.

Duchâtel

Du tout, du tout, je ne veux pas, moi.

Juliette

Voulez-vous bien finir.

Il prend Juliette par la taille.

Blondin

Mauvaise tête ! Allons donc, petit farceur, je suis un bon enfant.

Elle lui donne un soufflet.

Juliette

Insolent !

Tous

Un soufflet !

Mademoiselle Bernard

Ah ! Je vais me trouver mal !

Duchâtel

C'est bien fait ! Ça lui apprendra...

Blondin

Pour le coup, c'est trop fort ! Vous allez me rendre raison sur-le-champ.

Saint-Éloy

Oui, oui, c'est une affaire épouvantable.... Ça ne peut pas s'arranger... Blondin, je suis votre second.

Reconnaissant Blondin.

Monsieur Duvivier

Messieurs... messieurs... Comment !... C'est encore mon adversaire de ce matin.... Vous êtes donc un duelliste de profession ?

Blondin

Monsieur a porté la main sur ma joue.

Monsieur Duvivier

Ah ! C'est différent... Jeune homme, vous avez tort..... Que vois-je ?...

Juliette

Mon oncle Duvivier !

Monsieur Duvivier

Le jeune homme est ma nièce !...

Tous

Sa nièce !

Duchâtel

Ah !... Enfin, je puis reprendre mon rang... et ma femme.

S'approchant de Juliette avec galanterie.

AIR de Céline.

Blondin

Madame, acceptez mon excuse, Et pardonnez- moi mon erreur ? Vous me voyez l'âme confuse, J'ai méconnu votre sexe enchanteur ; Pourtant, vous vous étiez trahie, Par ces beaux yeux, par ce teint rose et frais, Surtout par cette main jolie, Et si libérale en soufflets. Il se pourrait !... Et moi qui voulais me battre avec elle.... Ah ! Blondin, mon ami, quelle école ! Je vous prie de croire, belle dame, que d'une pareille main tout s'accepte.

Duchâtel

C'est ce que je me dis quelquefois.

Virginie

C'est une femme.... Quel dommage !

Monsieur Duvivier

Ah ! Ça, qu'est-ce que tout ça veut dire, ma nièce ?

Montrant Duchâtel.

Juliette

Mon oncle, je vous expliquerai plus tard.... qu'il vous suffise de savoir maintenant que monsieur... ... est un fort mauvais sujet, mais je vais mettre un terme à ses fredaines.

Duchâtel

Mes fredaines ?... Par exemple, si on peut dire....

À part.

Juliette

Silence, Monsieur. Dans le fond, je le trouve mieux maintenant, mais il ne faut pas non plus qu'il aille trop loin...

Blondin

Allons, allons, amnistie générale.

Monsieur Duvivier

Cependant, monsieur, je vous ai porté sur ma peau d âne pour 1849.

Blondin

Eh bien ! Effacez-moi sur votre peau... et pour cimenter la paix, je propose une poule au pistolet.

Duchâtel

Ah ! Oui, la poule ! La poule !

Juliette fait signe que oui.

Duchâtel

Veux-tu permettre, ma femme ?

Monsieur Duvivier

Une poule !... Je veux en être... Ah ! Ça, on joue donc aussi la poule au pistolet ?

Blondin

Certainement.

Monsieur Duvivier

C'est singulier, moi je ne l'avais jamais jouée qu'au loto.

AIR de la Sabotière.

Pendant ce quatrain, Martin a distribué les numéros pour la poule.

Blondin

Pan ! pan ! c'est la méthode, Pan ! pan ! cela se fait, Pan ! pan ! vive la mode, Pan ! pan ! du pistolet.

Martin

Numéro un.

Il tire.

Blondin

Lorsqu'un Anglais baille chez lui, Le pistolet vient à son aide ; Regardez, voici le remède Qu'il prend, pour calmer son ennui. Allons, cette fois ci, c'est moi qui commence.

Choeur

Pan ! pan ! c'est la méthode, Pan ! pan ! cela se fait, Pan ! pan ! suivez la mode, Pan ! pan ! du pistolet.

Martin

Numéro deux.

Il tire.

Saint-Éloy

Chez nous certain projet nouveau Du duel devait bannir l'usage ; Pour et contre on s'est mis en nage, Le projet est tombé dans l'eau. À moi maintenant :

Choeur

Pan ! pan ! c'est la méthode, Pan ! pan ! cela se fait, Pan ! pan ! suivez la mode, Pan ! pan ! du pistolet.

Martin

Numéro trois.

Juliette

Voyons, Monsieur Duchâtel, c'est à votre tour...

Il tire.

Duchâtel

Allons, tachons d'être malin ; Pour lui plaire, montrons du zèle ; Il faut donc toujours avec elle, Avoir les armes à la main ?...

Choeur

Pan ! pan ! c'est la méthode, Pan ! pan ! cela se fait, Pan ! pan ! suivez la mode, Pan ! pan ! du pistolet.

Martin

Numéro quatre.

Monsieur Duvivier

Autrefois, d'un air menaçant, À mes rivaux cherchant querelle, J'étais fougueux pour une belle, Ce n'est plus de même à présent... Ah !... Nous allons voir...

Choeur

Pan ! pan ! c'est la méthode, Pan ! pan ! cela se fait, Pan ! pan ! suivez la mode, Pan ! pan ! du pistolet.

Martin

Numéro cinq.

Au public, le pistolet à la main.

Juliette

Messieurs, pour un petit tableau, L'indulgence doit être grande.... Donnez... Ah !... Un instant...

Duchâtel

Par la douceur, ça vaut mieux...

Juliette

Vous savez ce qu'on vous demande, Avant de baisser le rideau. Pan ! pan ! c'est la méthode, Pan ! pan ! cela se fait, Pan ! pan ! suivez la mode, Pan ! pan ! du pistolet.

Choeur Général

Pan ! pan ! c'est la méthode, Pan ! pan ! cela se fait, Pan ! pan ! suivez la mode, Pan ! pan ! du pistolet.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.