Premier Tableau
Scène 1
Joseph, Choeur, Choeur Des Garçons
Au lever du rideau, la scène est vide ; on entend deux coups de pistolet tirés à l'extérieur.
Joseph
Allons, vous autres, à l'ouvrage ! Voilà le tir qui commence.... Ça va nous amener du monde.
AIR de la Lune de Miel.
Choeur
Accourons tous, mes amis, dépêchons ; Voici pour nous le moment d'en découdre. Ceux qui, là bas, font éclater la poudre, Viendront ici fair' sauter les bouchons.
Parlé.
Joseph
L'goût du plaisir, chez nous fait refluer Ces tireurs que la gloire enivre ; En apprenant à se faire tuer, On n' renonce pas à bien vivre. Aussi le voisin va-t-il bientôt nous envoyer des pratiques... Visitez les cabinets, époussetez partout et frappez le Champagne pour rafraîchir les braves.
sortant à droite
Choeur Des Garçons
Courons partout, mes amis, dépêchons. Voici pour nous le moment d'en découdre. Ceux qui, là bas, font éclater la poudre, Viendront ici fair' sauter les bouchons.
Scène 2
Joseph, Martin, Garçons de Restaurant
Joseph
Ah ! Enfin, les voilà à la besogne... En faut-il de la tête quand on est premier garçon de restaurant... quatre hommes sous mes ordres, juste autant qu'un caporal.
Martin
Hé ! Joseph!
Joseph
Voilà !... Tiens, c'est Martin.
Martin
Vite un couvert pour quatre, de la part de Monsieur Blondin, qui est au tir.
Joseph
Ah ! Ah ! C'est encore sans doute une partie fine.... Ce farceur de Monsieur Blondin, il aime joliment le beau sexe.
AIR Restez, restez, troupe jolie.
Martin
D' son coup d oeil j'connais la justesse, C'est notre plus fort amateur ; Mais il peut, malgré son adresse, Ne pas savoir toucher un coeur. Y n' sait p't-êtr' pas toucher un coeur. Ce but- là, dit-on, embarrasse Plus que le nôtre... et je l' croirais ; La plaque, au moins, ça reste en place; L' coeur d'un' femm' n'y reste jamais. C'est possible ; quoiqu'ça je doute qu'il vise les coeurs aussi bien que la plaque... C'est un fameux malin à ce jeu là... numéro un.
Joseph
C'est drôle, un employé qui tire si bien au pistolet !... Il n'a pourtant personne à tuer... que le temps... Ah ! Ça y a-t-il bien du monde chez vous ?
AIR de Turenne.
Il va pour sortir.
Martin
J'trouv'rais qu' c'est un coup d oeil superbe, Si ça m' donnait moins d'embarras, De voir tous ces héros en herbe, Le nez au vent, le pistolet au bras, Avec fierté, m'surer les vingt-cinq pas. Ayant aujourd'hui carte blanche, Ils s'empressent d' montrer du coeur, Et ne quitteront leur valeur Qu'avec leurs habits du dimanche. Pardine ! Un jour comme celui-ci, que les boutiques sont fermées, les jeunes gens n'ont rien de mieux à faire qu'à être braves. Ah ! Ça, v'là ma commission faite ; je retourne à mon poste maintenant.
Joseph
Dis donc, Martin, est-ce que tu ne voudrais pas auparavant achever une bouteille ensemble ?
Martin
Ma foi, ce n'est pas de refus ; j'ai le gosier plein de poudre comme un canon de pistolet.
Deux garçons entrent.
À Martin.
AIR de la Mazourka.
Faisant le geste de boire.
ENSEMBLE.
Joseph
Allons, Partons, Dépêchons, Courons vite, À trinquer je t'invite. Vous, d' votr' côté, messieurs, travaillez bien... J' vas travailler du mien. Eh ! François ! Étienne ! Débarrassez bien vite le nº 14... Ah ! Diable, il est occupé par ce vieux monsieur, notre habitué.... C'est égal, mettez le couvert ici pour quatre, ils seront aussi bien.
Martin
Allons, Partons, Dépêchons, Courons vite, À trinquer je t'invite. Vous, d' votr' côté, messieurs, travaillez bien...
Martin et Joseph sortent à droite, les garçons les suivent.
Garçons de Restaurant
Allons, Partons, Dépêchons, Courons vite, Où l' devoir nous invite. De notr' côté, quand nous travaillons bien, Lui travaille du sien.
Scène 3
Juliette, Duchâtel
Juliette
Voyons, Monsieur Duchâtel, arrivez donc... N'avez-vous pas peur qu'on vous voie entrer ici ?... Est-ce qu'une partie fine avec votre femme vous effraie ?
Duchâtel
Ne te fâche pas, Juliette, j'aime beaucoup les parties fines, avec toi surtout.
Juliette
Et avec les autres, vous êtes gauche, timide, embarrassé.
Duchâtel
Oh ! Je commence à me dégourdir joliment, depuis un mois qu'il t'a pris fantaisie de me former.
Juliette
Il le fallait bien, toutes mes amies se moquaient de vous, et c'était humiliant... pour moi ; je veux, au contraire, les rendre jalouses... Si personne n'envie mon bonheur, il n'y a plus de plaisir... Allons, posez là vos pistolets et écoutez-moi.
Duchâtel
Tu sais bien que j'écoute toujours.
Juliette
C'est ce qui fait dire à tout le monde que vous n'avez pas l'esprit d'entretenir une conversation, à votre bureau surtout.
Duchâtel
À mon bureau ?... Je les enfonce tous... À l'ouvrage.
Juliette
Oui, je sais, vous êtes assidu, laborieux ; on vous trouve déplacé partout, excepté au travail... Enfin, cela changera peut-être, votre éducation est en bonnes mains ; d'abord, nous allons déjeuner ici en tête à tête.
À part.
Duchâtel
C'est bien agréable ! Quand on n'a pas d'autres projets.
Juliette
Après le déjeuner, nous irons au tir, je vous donnerai une leçon...
Duchâtel
Ah ! Oui, tu es forte au pistolet, toi.
AIR du Baiser au Porteur.
Juliette
Je suis l'élève de mon père, Qui m'instruisait à sa façon ; Aussi, dans mon humeur guerrière, Je ne crains rien... De sa leçon J'ai profité vraiment comme un garçon. De jeux hardis, dès l'enfance occupée, Des armes étaient mes hochets, Si je touchais une poupée, C'était à coups de pistolets. Certainement. Aussi, ne sois jamais infidèle... Je serais capable de me battre avec toi.
Duchâtel
Vous battre avec le père de vos enfants.... futurs !.... Ma femme, vous êtes trop crâne.
Juliette
Et vous, vous ne l'êtes pas assez.
Duchâtel
Bah ! La bravoure dans nos bureaux, c'est un objet de luxe, du moins, à ce que prétend votre oncle Duvivier, l'inspecteur des travaux à la barrière de l Étoile.
Juliette
Oh ! Lui, ça ne m'étonne pas, on ne l'a jamais appelé que Monsieur Duvivier le pacifique ; mais je ne veux pas que mon mari lui ressemble. Ne peut-on pas vous insulter ?... Hier, par exemple, ne m'avez-vous pas dit que vous aviez eu une querelle ?....
Duchâtel
Où je me suis joliment montré, je m'en vante ; j'ai dit à mon adversaire : Monsieur, nous nous reverrons.... et je te réponds que si je le revois jamais....
Juliette
Eh ! Que feriez-vous ? Maladroit comme vous êtes ?... Il faut que vous soyez en état de vous défendre, de me protéger même.
AIR : Connaissez mieux le grand Eugène.
Duchâtel
Dans cet endroit, chacun assure Qu'à bon marché la bravoure se vend, Et qu'on apprend à faire une blessure, Même à tuer pour son argent. Aussi le sang y bouillonne aisément. Là, pour un rien, on se fâche, on s'emporte ; Et quelquefois le moins vaillant, Laisse, en entrant, sa frayeur à la porte... Quitte à la reprendre en sortant. Et c'est pour cela que tu veux me mener au tir ?.. Ah ! Je conçois... Dieu ! Que je serai heureux quand je serai aussi fort au pistolet que mon ami Blondin.
Juliette
Monsieur Blondin !... Ce mauvais sujet qui travaille avec vous et dont vous me parlez si souvent !... J'espère que vous ne le fréquentez qu'au ministère, car on m'en a dit sur son compte.
À part.
Duchâtel
Oh ! Ce n'est qu'une amitié de bureau ; nous nous estimons de neuf à quatre heures inclusivement. Si elle savait...
AIR : Valse de Robin des Bois.
Juliette
Vite en personne, Dispose, ordonne, Point d'embarras ni de frayeur, De l'assurance Et de l'aisance, Il faut ici me faire honneur. À la bonne heure... Ah ! Ça, occupe-toi du déjeuner ; pendant ce temps là, je vais choisir un cabinet qui donne sur les Champs-Élysées.
Duchâtel
Je serai bien gauche, peut-être.
Juliette
Sachez donc vous faire servir ; Prenez enfin le ton d'un maître.
ENSEMBLE.
Duchâtel
Ma femme, je vais t'obéir. Puisqu'en personne, Ici j'ordonne, Point d'embarras ni de frayeur. De l'assurance Et de l'aisance, Il faut que je lui fasse honneur.
Juliette sort par la droite.
Juliette
Vite en personne, Ici j'ordonne, Point d'embarras ni de frayeur. De l'assurance Et de l'aisance, Il faut que je lui fasse honneur.
Scène 4
Duchâtel
AIR de la Robe et les Bottes.
Duchâtel
Elle a résolu de m'instruire, De me rendre aimable et galant ; Et les douceurs qu'aux femmes je dois dire, C'est elle qui me les apprend. Mais à quoi bon travailler avec zèle ? Ai-je besoin d'en savoir aussi long, Si je ne puis, avec une autre belle, Pour m'essayer, répéter ma leçon ? Comme c'est amusant un déjeuner d'éducation !... Quand je devais en faire un si joli avec Blondin et ces demoiselles... mais je ne peux pas avouer cela à Juliette ; elle se fâcherait, et cependant comme ce serait injuste...
Scène 5
Blondin, Duchâtel
Blondin
Vous enverrez la société au numéro 14.
Duchâtel
Tiens, c'est Blondin.
AIR : Alerte !
bis.
bis.
Parlé.
Lui montrant sa poupée.
bis.
bis.
Blondin
Victoire ! Honneur et gloire, À mon talent ! Victoire ! Quel coup brillant ! Je t'apporte une demoiselle, Que mon coup d oeil, toujours fidèle, Renversa de son piédestal... Oui, partout mon art, sans égal, Au beau sexe est fatal !... Victoire ! Honneur et gloire, À mon talent ! Victoire ! Quel coup brillant ! Ah ! Ah ! Te voilà déjà au poste, toi ! Tiens, vois-tu ? Pan ! C'est mon seul coup de pistolet... Ils disaient là-bas que c'était un coup de vent qui l'avait jetée par terre, et qu'elle s'était cassé la jambe... Jalousie !... Pure jalousie !
Duchâtel
Chut ! chut ! chut !
Blondin
Eh bien ! Qu'est-ce qu'il a donc celui-là avec ses chut ?..... Ah ! Ça, il paraît que tu as reçu mon petit mot, puisque te voilà.
Duchâtel
Je n'ai rien reçu du tout ; mais tais- toi, je suis en tête à tête....
Blondin
Déjà !... Voyez-vous ce petit farceur, avec son air timide !
Duchâtel
En tête à tête... avec ma femme.
Blondin
Ta femme !... Quelle bêtise !... Et ces demoiselles qui comptent sur toi, qui vont arriver tout à l heure.
Duchâtel
Comment ici ?... Il me semble que ça devait être à Belleville
Blondin
J'ai changé d'avis, et c'est pour cela que je t'avais écrit ce matin ; je suis bien aise de montrer à ma cousine, Mademoiselle Bernard, comme je casse les poupées à vingt-cinq pas : j'y mets de l'amour-propre.
Duchâtel
Et sa demoiselle de boutique ?
Blondin
La petite Virginie ? Elle est aussi des nôtres.
Duchâtel
Ah ! Mon Dieu ! Quel malheur !... J'aurais pu faire aujourd'hui tant de progrès !...
Blondin
Eh bien ! Est-ce que tu ne peux pas te débarrasser de ta femme ?
Duchâtel
Dame, à moins que je ne lui demande la permission...
Blondin
Par exemple !... Ne va pas t'aviser.... Cherche un prétexte, un moyen adroit..... Un homme d'esprit en trouve toujours.
Duchâtel
Oui, un homme d'esprit...
AIR : Vaudeville de la Somnambule.
Blondin
Je te montrerai la manière De casser un bras lestement. Je t'ai annoncé, et ces dames t'en voudraient beaucoup ; d'ailleurs il y a longtemps que nous devons aller au tir, et je veux aujourd'hui te donner une leçon.
Duchâtel
Ma femme, pour la même affaire, M'amenait ici justement ; Car de tout elle veut m'instruire.
Blondin
C'est peut -être aujourd'hui son goût ; Plus tard, madame, on peut te le prédire, Se gardera de t'instruire de tout.
Duchâtel
Cette leçon là ne pouvait pas me manquer : tiens, vois-tu mes pistolets ?... Ils sont tout neufs d'hier.
Il ouvre la bolte.
En ce moment Juliette paraît et s'arrête sur le seuil de la porte.
À lui-même en s'en allant.
Il sort à gauche.
Blondin
Des pistolets neufs !.... Je veux les étrenner et voir s'ilS sont justes...... mais il faut que j'aille presser le service ; je suis aujourd'hui le grand-maître des cérémonies. Ainsi voilà qui est bien entendu, il s'agit de deux choses essentielles éloigner Madame Duchâtel et être ici à onze heures précises avec les pistolets. Pan ! pan !... Je vais lui donner une fameuse leçon.
Scène 6
Juliette, Duchâtel, Ensemble
Juliette
Ah ! Mon Dieu ! Qu'est- ce que j'entends ?... Serait-ce....
Duchâtel
Hein !... Ah ! C'est toi, Juliette... Tu m'as fait peur.
Juliette
Qu'as-tu donc ? Tu ne parais pas tranquille ?...
Duchâtel
Oui, en effet... Je ne parais pas... Mais c'est égal, il ne faut pas croire...
Juliette
Plus de doute... Ce monsieur, sa querelle d'hier... Mes reproches contre son peu de courage... C'est un duel !...
Haut.
Duchâtel
Mon Dieu ! Mon Dieu ! Quel moyen imaginer ?... Tiens, Juliette, je suis contrarié !... Si tu savais...
Juliette
Je devine.
Duchâtel
Du tout... du tout... Ce n'est pas ça... C'est une affaire...
Juliette
Une affaire !...
Duchâtel
Oui... Oui... Très pressée, et qu'il faut que j'expédie à mon bureau, avant midi...
Juliette
Ah !... C'est singulier... Tu ne m'en avais pas parlé.
AIR : Un homme pour faire un tableau.
Duchâtel
Il faut, sans tarder d'un instant, Que je me rende au ministère... Je l'avais oublié ; heureusement que je viens de m'en souvenir encore à temps.
Juliette
Mais pourrais-tu me dire avant, Q[u]elle est cette importante affaire ?
À part.
Suite de l'air.
À part.
Duchâtel
Ça concerne le dey d Alger... On veut régler, cette semaine, Le compte de cet étranger... Car voilà longtemps que ça traîne. Ce que c'est ? Ah ! Mon Dieu ! C'est égal... La première chose venue. Ça m'ennuie assez, va, à cause de notre déjeuner ; mais le devoir avant tout. Ce n'est pas trop bête pour un commençant.
Juliette
Allons, il ne veut rien m'avouer.
Duchâtel
C'est bien vrai, Juliette, ce que je te dis-là... Tu me crois, n'est- ce pas ?
Juliette
Certainement.
Haut.
Duchâtel
Il me semble qu'elle y met de la bonne volonté, car je n'ai pas l'air de me croire moi-même. Ainsi je vais te reconduire chez nous ; j'ai le temps.
Juliette
Duchâtel, je suis contente de toi ; ta conduite me fait plaisir, et tu as désormais toute mon estime.
Duchâtel
Son estime !... Ah ! Mon Dieu ! On dirait qu'elle soupçonne mon rendez-vous féminin.
AIR de la Maison de Plaisance.
bis.
Juliette
Hâtons-nous, Le devoir nous appelle, Il faut être fidèle À votre rendez-vous... Il est plus brave que je ne croyais... Mais si quelqu'un se bat aujourd'hui, ce ne sera pas lui... Le rendez-vous est pour onze heures... C'est bien.
Juliette
Je ne puis croire que l'on blâme Le projet que je forme ici ; C'est un devoir pour une femme, De tout braver pour son mari.
Duchâtel
C'est bien mal, ce que je vais faire, Et je rougis de mon amour secret...
Juliette
Son ennemi peut-être le tuerait...
Duchâtel
Mais j'en guérirai, je l'espère.
Ils sortent par le fond.
Ensemble
Hâtons-nous, Le devoir vous appelle, Le plaisir nous appelle, Il faut être fidèle À votre rendez-vous. À notre rendez-vous.
Scène 7
Blondin, Joseph
Descendant la scène pendant que les garçons sortent.
AIR : Amis, voici la riante semaine.
En se retournant, il aperçoit Joseph qui apporte une pile d'assiettes et qui s'occupe à ranger.
Blondin
En attendant, joyeux célibataire, Continuons à me bien amuser ! En courtisant celle à qui je veux plaire, Ne pensons pas que je dois l'épouser. Avec transport, jusqu'à mon mariage, Du plaisir seul, je veux suivre la loi, J'aurai le temps de me mettre en ménage, Quand le plaisir ne voudra plus de moi. Par ici, garçons, par ici, et dépêchons-nous. C'est vraiment fort agréable une partie carrée ; par exemple, ça se renouvelle bien souvent, et c'est un peu cher pour un commis à 1800 francs. Mais c'est égal ; la cause première de mes prodigalités, mon aimable cousine, Mademoiselle Bernard est là pour réparer le déficit... Charmant fonds de lingerie à épouser, et je l'épouserai quand ça me plaira, c'est-à-dire quand je serai à sec. Eh bien ! Qu'est-ce que c'est que ça ?
Joseph
C'est votre couvert, monsieur.
Blondin
Comment ici !... Est-ce que tu te moques de moi ?... Numéro 14 ; c'est toujours là que je déjeune... Mademoiselle Bernard n'aime que ce cabinet-là.
Joseph
Ah ! Bien, oui ; mais le Numéro 14 est occupé aujourd'hui.
Blondin
Occupé !... Par qui ?
Joseph
Par un monsieur... Un de nos habitués.
Blondin
Par exemple !... Nous allons voir ça.
Joseph
Doucement... Prenez garde ; c'est un fonctionnaire.
AIR : Simple soldat.
Frappant à la porte du cabinet n° 14.
Blondin
Je veux ma place, ou cet usurpateur, S'il me résiste, en sera la victime ; Il faut montrer que j'ai du coeur, Pour soutenir un droit bien légitime. C'est par routine, apparemment, Que de ma place il a fait la conquête ; À table ici, monsieur se croit vraiment À ces dîners, où si facilement On les enlève à la fourchette. Un fonctionnaire ! Je m'en moque pas mal... Monsieur ! Monsieur...
Joseph
Ma foi, faites comme vous voudrez, je m'en lave les mains.
Blondin
Monsieur ! Monsieur ! Ouvrez donc, s'il vous plaît.
Scène 8
Monsieur Duvivier, Blondin
Il a un biscuit à la main et une serviette à la boutonnière.
Monsieur Duvivier
Qu'il y a-t-il pour votre service ?
Blondin
Monsieur, je suis désespéré de vous déranger, mais ce cabinet m'appartient.
Monsieur Duvivier
C'est possible ; mais pas pour ce moment, puisque j'y déjeune.
Haut.
Blondin
Oh ! Oh ! Est-ce qu'il voudrait faire le récalcitrant, ce brave homme là... Ce serait du nouveau pour moi. Monsieur, je dois vous prévenir d'une chose ; je suis Blondin.
Monsieur Duvivier
Vous êtes blondin ?... Je le vois bien... Moi, monsieur, je suis Duvivier, inspecteur des travaux, à la Barrière de l Étoile.
Blondin
Eh bien, Monsieur Duvivier... Monsieur l inspecteur, vous feriez bien mieux de retourner à votre affaire.
Monsieur Duvivier
Du tout... Je ne suis pas pressé. J'ai le temps... Et je vais achever mon déjeuner.
Haut.
Blondin
Il est sans gêne. Mais, monsieur... Je vous répète que je suis Blondin... J'attends des dames, ce cabinet est à moi, et je veux y déjeuner.
Monsieur Duvivier
Alors, Monsieur, je va[i]s me dépêcher ; il sera vacant dans une couple d'heures.
Blondin
Un instant... J'en ai besoin tout de suite...
Monsieur Duvivier
Monsieur ! Est-ce que vous voudriez me faire violence ?... C'est que, tout pacifique que je suis, je ne souffrirais pas...
Blondin
Laissez donc, mon brave homme...
Monsieur Duvivier
Vous n'entrerez pas, à moins que vous ne me passiez sur corps, que vous ne me fouliez aux pieds.
À part.
Blondin
En ce cas, monsieur, ne faisons pas de bruit, voilà mon adresse ; demain matin, à six heures, je vous attends. Je suis tranquille, ce n'est pas une figure à venir.
Monsieur Duvivier
Vous m'attendez ?... Est-ce que vous auriez un arc de triomphe à construire ?...
Blondin
Non... non... Monsieur.
Monsieur Duvivier
Alors, pourquoi faire ?
Blondin
Pour nous battre au pistolet ; et je vous montrerai ce que je sais faire... Je pratique depuis l'âge de quinze ans.
Monsieur Duvivier
Et vous en avez ?...
Blondin
Trente-cinq !
Monsieur Duvivier
Bien... Ça fait vingt ans d'exercice. Alors, pour qu'il y ait égalité entre nous, je prendrai aujourd'hui ma première leçon, et nous nous battrons ensemble dans vingt ans d'ici.
Blondin
Comment, Monsieur !
Monsieur Duvivier
Soyez tranquille ; je va[i]s inscrire cette affaire-là sur mon agenda pour le 15 août 1849.
Blondin
Par exemple !... Voilà un fier original... Monsieur !...
Il ferme la porte.
Monsieur Duvivier
À propos, toujours pour six heures du matin...
Scène 9
Blondin, Duchâtel
Marchant d'un air agité.
Blondin
Poltron !... Il a bien fait de rentrer.... sans cela.... mais je ne trouverai donc jamais un brave capable de me tenir tête... Je ne sais pas comment cela se fait, je manque tous mes duels, je suis pourtant bien en train aujourd'hui. Ah !... Ah !... Ah!
Reculant vivement.
Duchâtel
Me voilà. Eh bien ! Qu'est-ce qu'il t'arrive donc ?
Blondin
Rien... C'est une petite querelle que je viens d'avoir avec un particulier que j'ai fait filer comme les autres, et cependant il avait des éperons et des moustaches longues comme ça....
Duchâtel
Ah ! Des moustaches.... C'est donc un militaire ?
AIR des Amazones.
Blondin
Combien de fats portent cette parure, Pour ajouter à leur mince valeur ; Même souvent, derrière une voiture, On aperçoit un belliqueux chasseur, Dont, sur ma foi, les moustaches font peur. Loin d'en orner une pareille face, J'aimerais mieux, moi, les mettre au cocher. Elles seraient là du moins à leur place, C'est en avant qu'elles doivent marcher. Bah ! Ça ne dit rien... Tout le monde en a aujourd'hui des moustaches, voilà pourquoi je n'en ai pas. Mais à propos, ta femme, qu'est-ce que tu en as fait ?
Duchâtel
Elle est chez elle.... Ah ! Mon ami, tu ne sais pas ce que c'est que de tromper sa femme.
Blondin
Pas encore, mais cela ne tardera pas ; incessamment j'épouse ma cousine... Ah ! Ça ne pensons plus à Madame Duchâtel, et occupons-nous de faire la carte du déjeuner.
Duchâtel
Ah ! Oui, faisons la carte.... Il faut nous distinguer aujourd'hui.
Blondin
As-tu de l'argent ?
Duchâtel
De l'argent !... Il y en a bien dans le sac de Juliette, mais dans ma poche....
Blondin
Diable !... J'ai pourtant un peu compté sur toi... Mais bah ! J'ai encore 32 francs 50 à manger sur mes appointements... du mois prochain.... Allons, écris le menu.
Duchâtel
C'est ça, tant pis, il faut s'en donner... Quel vin prenons nous ? Du Champagne ?...
Blondin
Du Champagne ?... Fi donc !.... Vin usé... vin rococo... et puis c'est trop cher.
Duchâtel
Ah ! Voilà une considération.
Blondin
Du Tavel, à la bonne heure ; c'est un vin chaud, stomachique, à 2 francs la bouteille... C'est encore une considération.
Duchâtel
Allons, va pour du Tavel.
Blondin
Hors d oeuvre : huîtres d Ostende.
Duchâtel
Ah ! C'est fameux les huîtres d Ostende.... Demandons-en.
Blondin
Laisse donc !... De pauvres petites huîtres qui valent la moitié des autres en grosseur et le triple en numéraire, c'est abusif....
Duchâtel
Alors demandons des huîtres de Paris.
Blondin
Tu veux dire de Dieppe ou du Havre... mais nous sommes bien bons de chercher si longtemps ; donne-moi la plume, je vais écrire au hasard.
Duchâtel
Oui, les choses que tout le monde aime.
Blondin
Les choses les plus naturelles.
Duchâtel
Dieu ! Comme sa plume court !
AIR du Premier Prix.
Blondin
Habile expéditionnaire, J'écris currente calamo. Aussi maint pétitionnaire Vient-il assiéger mon bureau. Si j'avais, quand il m'en arrive, Au lieu de plume, un pistolet, Combien ma main expéditive, Dans une heure en expédierait. Parbleu ! C'est tout simple. Voilà ce que c'est.
Lisant par-dessus l'épaule de Blondin.
Duchâtel
Voyons. Eh bien ? Moi, il m'aurait fallu deux jours pour trouver tout cela.
Blondin
Oh ! C'est que tu n'as pas encore l'habitude comme moi.
Duchâtel
Dame ! Quand je suis avec Juliette, c'est toujours elle qui commande.
Blondin
Pauvre garçon ! Il paraît décidément que c'est ta femme qui porte les...
Duchâtel
Tu crois plaisanter.... Oui, elle les porte, et joliment encore ! Si tu la voyais sous son habit d'homme...
Blondin
Bah ! Elle se met en homme ?... C'est donc une amazone ?
AIR : Ah ! demandez à mon mari.
bis.
bis.
Duchâtel
Elle a, comme un preux d'autrefois, Et bravoure et galanterie ; Au temps de la chevalerie, Elle eut brillé dans un tournoi. Loin de voir en elle une dame, Sous son costume favori, Je la craindrais près de ma femme... Si je n'étais pas son mari. Tout à fait.
Regardant à sa montre.
Blondin
Diable ! C'est un excellent professeur pour toi, cette petite femme là. Mais il est bientôt onze heures, va au-devant de nos aimables convives, dans l'allée des Veuves... C'est par là que viennent toujours ces demoiselles.
Il va pour sortir à gauche.
Duchâtel
Donne-moi la carte, je vais la descendre en même temps. Ah ! Dis donc, ma boîte à pistolets ?... Bon ! La voilà... C'est que ma femme me gronderait...
Lui montrant la gauche.
Blondin
Sois tranquille, je veille dessus. Par ici ! Par ici !... Tu descends six marches, le comptoir est à droite.
Scène 10
Blondin, Juliette
Ouvrant la boîte.
Prenant un des pistolets.
Blondin
Voyons donc un peu ces fameux pistolets. C'est sans doute encore sa femme qui les a achetés... Je suis curieux de voir si elle s'y connaît. Ma foi oui, voilà une arme excellente.... avec cela, il est impossible de manquer son homme.
Juliette
Ah ! Ah !... J'arrive à temps.
Blondin
Tiens, qu'est-ce que demande ce petit jeune homme ?
Juliette
Pardon, Monsieur, n'est-ce pas vous qui attendez Monsieur Duchâtel ?
Blondin
Oui, Monsieur ; pourrai-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler ?
Juliette
Au cousin de Monsieur Duchâtel, à son meilleur ami... Je suis instruit de tout.
Blondin
Ah ! Il vous a mis au courant ?... Il fallait donc dire ça tout de suite... Alors je vois ce que c'est... Vous voulez être de la partie ?
À part.
Haut.
Juliette
Vous l'avez dit, je veux en être, et c'est ensemble que nous commencerons.... Vous avez des armes ? Oui, oui... En voilà de fameuses... Il a l'air assez décidé, ce petit monsieur. Ah ! Ça jeune homme, vous voulez donc jouter avec moi au pistolet ?
Juliette
Pourquoi pas ?
Montrant la poupée
Blondin
C'est que je suis de première force, j'ai déjà cassé une jambe ce matin... à cette petite dame que voilà.
Juliette
C'est-à-dire que vous êtes allé d'avance au tir.
Blondin
Pour m'essayer et voir si ma main ne tremblait pas.
Juliette
Monsieur, votre conduite est peu loyale.
Blondin
Tiens, qu'est-ce qui vous prend donc ?
Juliette
Lorsqu'on a un duel...
Blondin
Hein !... comment ?... Un duel, moi !
Juliette
Je suis bien sûr que votre adversaire, Monsieur Duchâtel...
Blondin
Duchâtel, mon adversaire ! Par exemple ! Vous voulez rire... C'est mon ami intime, nous allons déjeuner ensemble.
Juliette
L'affaire est donc arrangée ?
Blondin
Arrangée ?... Depuis dimanche dernier.
Juliette
Je croyais que la dispute était d'hier.
Blondin
Quelle dispute ?
Juliette
Ne deviez-vous pas vous battre avec mon cousin ?
AIR : Au temps heureux de la chevalerie.
Blondin
Ce cher ami, quelle idée effroyable... Lorsqu'en ces lieux nous nous réunissons, Pour champ d'honneur, nous avons une table ; Pour sang versé, la liqueur des flacons. Nul de nous ne se trouve à plaindre ; Car de nos provocations, S'il est des suites qu'il faut craindre, Ce sont, mon cher, les indigestions. Nous battre.... à la fourchette !
Juliette
Comment ! C'est un déjeuner d'amis ? Eh bien ! Tant mieux, je suis bien aise d'apprendre que mon mar... mon cousin commence à voir le monde, à se former... Il n'est plus si sauvage qu'autrefois.
Blondin
Oh ! Il s'en faut de beaucoup.... C'est déjà presque un vaurien.
Juliette
Comment, un vaurien ?
Blondin
Oui, oui, grâce à sa femme et à moi.... Il a dû vous parler de Blondin, son cher collègue.
Juliette
Ah ! C'est vous.
À part.
Haut.
Blondin
Moi-même, un bon vivant, un luron de première classe.... Vous m'avez l'air aussi d'un petit farceur, vous... Voulez-vous être des nôtres aujourd'hui, nous ferons des bamboches. Je ne serais pas fâché de l'essayer au tir, ce petit bonhomme là ; malgré son assurance, il ne me fait pas l'effet d'être malin. Par exemple, je dois vous prévenir d'une chose, nous n'avons que deux dames.
Juliette
Des dames !
AIR : Mon galoubet.
bis.
4 fois.
Blondin
Soyez discret, Avec elle, quoi qu'il arrive, Gardez le plus profond secret ; Et si la lingère naïve, Charme ici votre âme un peu vive, Soyez discret. Oui, chacun sa chacune.... C'est égal vous ferez la cour à la belle de Duchâtel, vous tâcherez de la lui souffler, ça nous amusera, et puis ça achèvera de le former ; mais n'en dites rien à sa femme au moins.
Juliette
Je n'en reviens pas.... tourmentez-vous donc pour instruire un mari... Je m'aperçois que le mien a plus de facilité que je ne croyais.
Blondin
Tenez, tenez, le voilà ah ! Le gaillard, comme il tient sa Virginie sous le bras, il ne semble pas disposé à la céder.
Juliette
Ah ! C'est comme cela qu'il s'occupe du dey d Alger !.. C'est bon, nous allons voir... C'est surtout ce Monsieur Blondin qui me le paiera, car Duchâtel n'aurait jamais eu cette idée là tout seul.
Scène 11
Choeur, Blondin, Duchâtel, Juliette, Virginie, Mademoiselle Bernard, Joseph
AIR : Contredanse de la Muette.
Choeur
Enfin pourtant nous voilà tous Au lieu du rendez-vous Qui nous rassemble Ensemble. Beau jour, puisses-tu revenir Souvent nous réunir À la voix du plaisir !
Blondin
Bonjour, belles dames, bonjour... À propos, Duchâtel, voilà ton petit cousin qui vient aussi déjeuner avec nous... Un garçon fort aimable, ma foi.
Reconnaissant sa femme.
Duchâtel
Comment ! Mon cousin !... Ah !... C'est toi...
Juliette
Oui, cousin, c'est moi... Tu n'es pas fâché que je me sois fait inviter...
AIR : De l'Artiste.
Blondin
Ton cousin nous seconde En venant s'inviter. On voit, avec le monde, L'appétit s'augmenter. Fâché, au contraire.
Duchâtel
Auprès de maint convive J'ai pu croire cela. Mais quand ma femme arrive Mon appétit s'en va. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Qu'est-ce que je va[i]s devenir à présent ?... Comment a-t-elle pu savoir ?...
À Duchâtel, en s'approchant de lui.
Blondin
Joseph un couvert de plus. Figure-toi que monsieur s'imaginait, je ne sais pourquoi, que nous voulions nous battre...
Virginie
Par exemple ! J'espère bien que Monsieur Duchâtel ne se battra jamais, sans cela je me fâcherais avec lui.
Duchâtel
Elle avait bien besoin de parler, celle-là.
Deux garçons entrent par le fond avec une table toute servie.
Mademoiselle Bernard
Eh bien ! Se met-on à table ?
Joseph
Oui, Madame, à l'instant.
Duchâtel
Ma chère amie, tu crois peut-être...
Juliette
Taisez-vous, Monsieur, et gardez-vous bien de me faire connaître, sinon !...
Duchâtel
Ça suffit.
Blondin
Allons, Duchâtel, à table ; Mademoiselle Virginie attend son cavalier.
Juliette
Mademoiselle en aura deux aujourd'hui.
Duchâtel
C'est fini... C'est fini, je vas m'évanouir...
Etc., etc.
Tout le monde se place, les garçons sortent.
Choeur
Enfin pourtant nous voilà tous Au lieu du rendez -vous,
Scène 12
Blondin, Duchâtel, Virginie, Mademoiselle Bernard, Juliette, Tous, Choeur
À Mademoiselle Bernard, en lui offrant quelque chose.
Se retournant vers Duchâtel.
Blondin
Allons, allons, en fonctions !... C'est moi qui découpe... Voyez, belles dames, j'ai la main aussi sûre à table qu'au tir... C'est comme cela qu'on fait son chemin dans les bureaux. Cousine, pourrais-je avoir l'honneur de vous offrir ?... Eh bien ! Eh bien ! Duchâtel, qu'est-ce que tu as donc à regarder sous la table ?... Tu oublies ta voisine...
Il prend une carafe d'eau et va pour en offrir à Virginie.
Duchâtel
Ah !... C'est juste.
Virginie
Merci, Monsieur.
Blondin
Dis donc, prends garde ; je crois que le petit cousin veut t'enlever le coeur de la charmante Virginie.
Virginie
Ne dites-donc pas de ces bêtises-là, Monsieur Blondin, ça me rend honteuse.
Mademoiselle Bernard
C'est vrai, mon cousin, vous n'avez pas de retenue... Voyez Monsieur Duchâtel, comme il est respectueux avec celle qu'il doit épouser...
Juliette
Épouser !
Duchâtel
Allons, il ne manquait plus que ça ; maudite langue, va !
Juliette
Ah ! Cousin, je t'en veux ; tu ne m'avais pas encore parlé de cette noce-là.
Duchâtel
Oh ! C'est une plaisanterie !
Virginie
Comment, Monsieur, une plaisanterie ?
Duchâtel
Non... Non, je voulais dire... que c'était une plaisanterie.
Mademoiselle Bernard
Ce n'est pas bien, Monsieur Duchâtel, ce que vous dites-là... Si Monsieur Blondin ne m'avait pas assuré que vos intentions étaient honnêtes...
Juliette
Honnêtes !... Mais elles ne peuvent pas l'être... Et c'est vous, Monsieur Blondin !... Vous n'avez pas craint d'abuser l'innocence !... La vertu la plus pure !.. (A Virginie. ) N'est- ce pas, Mademoiselle, que vous êtes la vertu la plus pure ?...
Duchâtel
Je t'en prie... Tais-toi...
Juliette
Je veux parler.
Duchâtel
C'est différent.
Juliette
Monsieur a besoin d'une leçon.
Blondin
Monsieur !
Mademoiselle Bernard
Ah ! Mon Dieu ! Une affaire, nous voilà compromises !
Virginie
Si on se dispute, moi d'abord je m'en va[i]s.
Blondin
Ah ça ! Au fait, Monsieur, qu'est-ce que vous voulez ?
À mademoiselle Bernard.
On se lève de table, les garçons emportent la table.
Juliette
Ce que je veux ? Vous dire que votre conduite est affreuse. Monsieur Blondin vous trompe ; et vous aussi, Mademoiselle, en vous flattant de l'espoir d'épouser Duchâtel : ce mariage est impossible... Mon cousin est marié !
AIR du Siège de Corinthe.
Mademoiselle Bernard
Ah ! Quel outrage ! C'est une indignité ! Montrer à son âge Tant d'immoralité ! Marié !!!
Blondin
Ce n'est qu'un bavardage... Monsieur, étiez -vous là Témoin au mariage ?
Juliette
J'étais mieux que cela !...
ENSEMBLE.
Juliette
Ah ! Quel outrage ! C'est une indignité ! Montrer à son âge Tant d'immoralité !
Désignant Juliette.
Blondin
Ah ! Quel tapage ! C'est une indignité ! Montrer à son âge Tant de méchanceté !
Mademoiselle Bernard
Ah ! Mon Dieu ! Quel scandale pour la lingerie.
Blondin
Mademoiselle Bernard, je vous prie de croire...
Juliette
Cousin, je t'invite à me démentir, si ce que je dis n'est vrai... Es-tu marié, oui ou non ?
Duchâtel
Oui, oui...
Juliette
N'as-tu pas une petite femme aimable, bonne, fidèle ?...
Duchâtel
Oui, oui...
Blondin
Et qui le tyrannise !
Duchâtel
Oui, oui.
Juliette
Comment, Monsieur ?...
Duchâtel
Non, non.... Je me trompe...
À Blondin.
Juliette
À la bonne heure. Sachez que Madame Duchâtel est incapable d'imposer des lois à son mari ; il a trop de caractère... N'est-il pas vrai, cousin ?
Duchâtel
Certainement, j'ai du caractère…..
Juliette
Il fait tout ce qu'il veut chez lui ; il y est maître absolu.
Duchâtel
C'est vrai, je suis maître absolu !... Chez ma femme... Chez moi...
Juliette
Vous voyez, je ne le lui fais pas dire...
Blondin
Laissez donc ; il me dit le contraire du matin au soir.
Duchâtel
Par exemple, mon cher Blondin, tu as tort...
Juliette
Taisez-vous !...
Duchâtel
Je me tais...
Blondin
Au reste, de quoi vous mêlez-vous, Monsieur ? Si j'ai voulu arracher mon ami au joug conjugal, ça ne vous regarde pas, et je pourrais vous demander raison...
Juliette
C'est ce que je voulais ; je suis prêt à vous répondre...
Duchâtel
Ah ! Mon Dieu ! Est-ce que tu voudrais te battre sérieusement ?
Juliette
Si vous dites un mot, je ne vous pardonnerai de ma vie.
Blondin
Eh bien ! Monsieur, comme il vous plaira...
Mademoiselle Bernard
Messieurs ! Messieurs !
En ce moment on entend un coup de pistolet en dehors.
À Juliette.
Blondin
Je n'écoute rien ! Voilà assez longtemps qu'il m'impatiente, et c'est au pistolet... Ah ! Entendez-vous, jeune homme, voilà le signal précurseur de mon triomphe...
Juliette
Ou peut-être du mien ; vous pourrez trouver votre maître.
À part.
Haut.
À part.
Blondin
Je ne crois pas. Mais, comme je n'abuse jamais de ma supériorité, je veux, avant de nous battre, vous montrer ma force au pistolet... et connaître la sienne. Allons au tir. Ça pourra l'effrayer.
Juliette
Au tir... C'est là seulement que vous êtes brave.
Mademoiselle Bernard
Nous saurons bien vous forcer à faire la paix.
Blondin
Soyez tranquille, il filera... Ils filent tous avec moi.
Tous
Au tir... Au tir !...
AIR Répondons à ces cris de victoire. (Siège de Corinthe.)
Blondin
Venez tous admirer mon adresse, À demain, ajournons nos débats ; Mes amis vous savez que, sans cesse, Je suis prêt à braver le trépas ; Mais jamais en sortant d'un repas.
Pendant le choeur, Joseph et les garçons entrent et emportent les chaises. Tout le monde sort.
Choeur
Allons tous admirer son adresse, À demain, ajournez vos débats, Oui vraiment nous savons que, sans cesse, Il est prêt à braver le trépas ; Mais jamais en sortant d'un repas.
Deuxième Tableau
Scène 13
Saint-Éloy, Un Amateur, Un Autre, Tous, Choeur
Saint-Éloy
Messieurs, je vous demande bien pardon, c'est mon coup...
Un Amateur
C'est le mien ; j'en appelle à la galerie.
Un Autre
Messieurs, il n'est à aucun de vous deux ; il est à moi.
Tous
Du tout, du tout !...
AIR de Fernand Cortèz : Partons, suivons les pas.
Choeur
C'est moi, c'est moi, c'est moi ! J'en reconnais la trace, Ma parole fait loi, Le coup est bien à moi !
Scène 14
Monsieur Duvivier, Martin, Tous
Monsieur Duvivier
Eh bien ! Eh bien ! On se dispute par ici... C'est comme moi... J'ai eu une querelle... Où faut-il s'adresser pour prendre une leçon ?...
Martin
Par ici, Monsieur, par ici...
Tous
Voyons, voyons ; ce sera drôle.
Monsieur Duvivier
Ne vous moquez pas, messieurs ; j'ai eu un frère qui était très brave, et j'ai une nièce qui l'est encore... Allons, dépêchez-vous de me rendre adroit... Je suis pressé... J'ai un duel... dans vingt ans...
Lui présentant un pistolet.
Martin
Ce ne sera pas long. Attention ! Vous prenez d'abord le pistolet de la main droite.
Monsieur Duvivier
Un instant ! Si ça vous est égal, je le prendrai de la main gauche.
Martin
Mais, Monsieur, c'est l'usage.
Monsieur Duvivier
L'usage ne fait rien ; je suis gaucher.
Martin
Ah ! Excusez...
Monsieur Duvivier
Parbleu, m'y voilà ; c'est bien plus commode pour moi.
Martin
Maintenant, vous étendez le bras horizontalement à la hauteur de l'oeil gauche, et vous fermez le droit pour ajuster.
Monsieur Duvivier
Ah ! Alors j'irai de confiance.
Martin
Oh ! Vous pouvez être tranquille ; je démontre par principes...
Tout le monde rit.
Monsieur Duvivier
Vous ne m'entendez pas... Je dis que j'irai de confiance, attendu que pour viser il faut y voir ; et comme j'ai précisément une taie sur l'oeil gauche...
Martin
Ma foi, Monsieur, si vous êtes manchot du bras droit et borgne de l'oeil gauche, je ne sais pas comment je ferai...
Il prend une posture très gênée.
Monsieur Duvivier
Attendez, attendez. En tournant un peu la tête... C'est cela, je suis à mon aise maintenant ; par exemple, je crois que je n'irai jamais si loin : vous devriez rapprocher le but.
Lui touchant le doigt.
Martin
C'est la distance ordinaire. Attention ! Vous appuyez l'index sur la détente.
Monsieur Duvivier
Aie ! Doucement ! Je suis blessé de ce doigt-là... Je va[i]s me servir du médium, ça reviendra toujours au même.
Martin
Allons, faites comme vous voudrez, car avec vous je finirais par perdre la tête.
Il tire et rate.
Monsieur Duvivier
Suivez le coup, je lâche le chien... C'est dommage, il me semble que j'aurais fait un beau coup.
Martin
Mais, Monsieur, prenez donc garde ; est-ce qu'on arme comme ça son pistolet sous le nez du monde ?
Monsieur Duvivier
Il n'y a pas de danger, puisqu'il rate...
Scène 15
Blondin, Tous, Saint-Éloy, Martin, Juliette, Duchâtel, Choeur, Mademoiselle Bernard, Monsieur Duvivier, Virginie, Choeur Général
Il tire le coup ne part pas.
AIR de Léocadie.
ter.
Blondin
Allons il faut suivre ses pas, Et ne retardons pas, Un plaisir plein d'appas ! Oui je vais à l'instant, Prouver par mon talent, Que de cet art chéri, Je suis le favori.
ter.
Tous
Allons il faut suivre ses pas, Et ne retardons pas, Un plaisir plein d'appas ! Il espère à l'instant, Prouver par son talent, Que de cet art chéri, Il est le favori.
Blondin
Martin ! Des pistolets !...
Saint-Éloy
Ah ! C'est Blondin !... J'en suis... Nous allons nous distinguer...
Martin
Voyons, Messieurs, qu'est- ce qui commence ?
Saint-Éloy
Allons, mon cher, à vous l'honneur.
Offrant le pistolet à Juliette.
Blondin
Du tout, je suis ici chez moi ; et puis d'ailleurs il faut garder les beaux coups pour les derniers. À vous, jeune homme ! Martin, va placer une poupée.
Juliette
Une poupée ! Fi donc ! C'est trop facile !... La mouche, à la bonne heure !
À mi-voix.
Blondin
Petit fat ! A-t-il de l'amour-propre ?... Venez voir, je suis sûr que c'est une mazette. Nous allons rire.
Duchâtel
Dis donc, prends bien garde de te blesser.
Martin
En arrière, messieurs, en arrière !
Blondin
Oh ! Voyez-donc, se place-t- il mal.... Je suis sûr que sa balle va passer à deux pieds de la plaque... Mazette !... Archimazette !
Juliette tire et fait pavillon.
Tous
Pavillon ! Pavillon !
AIR C'est notre ami Blondel.
bis.
Choeur
Bravo ! Bravo ! Bravo ! Ah ! Que le coup est beau ! Bravo ! Bravo !
Blondin
Ma foi, je n'aurais pas mieux fait. Jeune homme, réparation d'honneur, nous sommes de force égale.
Juliette
C'est ce que nous verrons bientôt sur le terrain.
Il va pour embrasser Juliette.
Blondin
Par exemple ! Des gens comme nous sont faits pour s'estimer... Allons, la paix et embrassons-nous.
Duchâtel
Du tout, du tout, je ne veux pas, moi.
Juliette
Voulez-vous bien finir.
Il prend Juliette par la taille.
Blondin
Mauvaise tête ! Allons donc, petit farceur, je suis un bon enfant.
Elle lui donne un soufflet.
Juliette
Insolent !
Tous
Un soufflet !
Mademoiselle Bernard
Ah ! Je vais me trouver mal !
Duchâtel
C'est bien fait ! Ça lui apprendra...
Blondin
Pour le coup, c'est trop fort ! Vous allez me rendre raison sur-le-champ.
Saint-Éloy
Oui, oui, c'est une affaire épouvantable.... Ça ne peut pas s'arranger... Blondin, je suis votre second.
Reconnaissant Blondin.
Monsieur Duvivier
Messieurs... messieurs... Comment !... C'est encore mon adversaire de ce matin.... Vous êtes donc un duelliste de profession ?
Blondin
Monsieur a porté la main sur ma joue.
Monsieur Duvivier
Ah ! C'est différent... Jeune homme, vous avez tort..... Que vois-je ?...
Juliette
Mon oncle Duvivier !
Monsieur Duvivier
Le jeune homme est ma nièce !...
Tous
Sa nièce !
Duchâtel
Ah !... Enfin, je puis reprendre mon rang... et ma femme.
S'approchant de Juliette avec galanterie.
AIR de Céline.
Blondin
Madame, acceptez mon excuse, Et pardonnez- moi mon erreur ? Vous me voyez l'âme confuse, J'ai méconnu votre sexe enchanteur ; Pourtant, vous vous étiez trahie, Par ces beaux yeux, par ce teint rose et frais, Surtout par cette main jolie, Et si libérale en soufflets. Il se pourrait !... Et moi qui voulais me battre avec elle.... Ah ! Blondin, mon ami, quelle école ! Je vous prie de croire, belle dame, que d'une pareille main tout s'accepte.
Duchâtel
C'est ce que je me dis quelquefois.
Virginie
C'est une femme.... Quel dommage !
Monsieur Duvivier
Ah ! Ça, qu'est-ce que tout ça veut dire, ma nièce ?
Montrant Duchâtel.
Juliette
Mon oncle, je vous expliquerai plus tard.... qu'il vous suffise de savoir maintenant que monsieur... ... est un fort mauvais sujet, mais je vais mettre un terme à ses fredaines.
Duchâtel
Mes fredaines ?... Par exemple, si on peut dire....
À part.
Juliette
Silence, Monsieur. Dans le fond, je le trouve mieux maintenant, mais il ne faut pas non plus qu'il aille trop loin...
Blondin
Allons, allons, amnistie générale.
Monsieur Duvivier
Cependant, monsieur, je vous ai porté sur ma peau d âne pour 1849.
Blondin
Eh bien ! Effacez-moi sur votre peau... et pour cimenter la paix, je propose une poule au pistolet.
Duchâtel
Ah ! Oui, la poule ! La poule !
Juliette fait signe que oui.
Duchâtel
Veux-tu permettre, ma femme ?
Monsieur Duvivier
Une poule !... Je veux en être... Ah ! Ça, on joue donc aussi la poule au pistolet ?
Blondin
Certainement.
Monsieur Duvivier
C'est singulier, moi je ne l'avais jamais jouée qu'au loto.
AIR de la Sabotière.
Pendant ce quatrain, Martin a distribué les numéros pour la poule.
Blondin
Pan ! pan ! c'est la méthode, Pan ! pan ! cela se fait, Pan ! pan ! vive la mode, Pan ! pan ! du pistolet.
Martin
Numéro un.
Il tire.
Blondin
Lorsqu'un Anglais baille chez lui, Le pistolet vient à son aide ; Regardez, voici le remède Qu'il prend, pour calmer son ennui. Allons, cette fois ci, c'est moi qui commence.
Choeur
Pan ! pan ! c'est la méthode, Pan ! pan ! cela se fait, Pan ! pan ! suivez la mode, Pan ! pan ! du pistolet.
Martin
Numéro deux.
Il tire.
Saint-Éloy
Chez nous certain projet nouveau Du duel devait bannir l'usage ; Pour et contre on s'est mis en nage, Le projet est tombé dans l'eau. À moi maintenant :
Choeur
Pan ! pan ! c'est la méthode, Pan ! pan ! cela se fait, Pan ! pan ! suivez la mode, Pan ! pan ! du pistolet.
Martin
Numéro trois.
Juliette
Voyons, Monsieur Duchâtel, c'est à votre tour...
Il tire.
Duchâtel
Allons, tachons d'être malin ; Pour lui plaire, montrons du zèle ; Il faut donc toujours avec elle, Avoir les armes à la main ?...
Choeur
Pan ! pan ! c'est la méthode, Pan ! pan ! cela se fait, Pan ! pan ! suivez la mode, Pan ! pan ! du pistolet.
Martin
Numéro quatre.
Monsieur Duvivier
Autrefois, d'un air menaçant, À mes rivaux cherchant querelle, J'étais fougueux pour une belle, Ce n'est plus de même à présent... Ah !... Nous allons voir...
Choeur
Pan ! pan ! c'est la méthode, Pan ! pan ! cela se fait, Pan ! pan ! suivez la mode, Pan ! pan ! du pistolet.
Martin
Numéro cinq.
Au public, le pistolet à la main.
Juliette
Messieurs, pour un petit tableau, L'indulgence doit être grande.... Donnez... Ah !... Un instant...
Duchâtel
Par la douceur, ça vaut mieux...
Juliette
Vous savez ce qu'on vous demande, Avant de baisser le rideau. Pan ! pan ! c'est la méthode, Pan ! pan ! cela se fait, Pan ! pan ! suivez la mode, Pan ! pan ! du pistolet.
Choeur Général
Pan ! pan ! c'est la méthode, Pan ! pan ! cela se fait, Pan ! pan ! suivez la mode, Pan ! pan ! du pistolet.