Acte I
Scène 1
La Nourrice, Alvide
La Nourrice
À peine ayant quitté les portes d'Orient Le soleil nous fait voir son visage riant ; Quel sujet donc, Madame, aujourd'hui vous invite À vous lever si tôt ? Où courez vous si vite ? Quels puissants mouvements de crainte et de désir De votre âme à la fois se sont venus saisir ? Car, Madame, je lis sur votre front empreinte La moindre passion dont votre âme est atteinte. Moi qui suis votre mère, et d'âge, et de devoir, Que le sort a fait vôtre, et bien plus mon vouloir, Ne connaîtrai-je point le fonds de vos pensées ? Comment, et de quels traits sont-elles donc blessées ? Non, non, ne feignez point de me rien découvrir, À qui plutôt qu'à moi vous pourriez vous ouvrir ?
Alvide
Oui, ma chère Nourrice, il est bien raisonnable Que tu saches l'état d'un coeur si misérable, Et qu'ici je commette à ta fidélité Les secrets mouvements dont il est agité : La crainte, et le désir, Nourrice, je l'avoue, Mettent, comme tyrans, mon esprit à la roue ; Mais ce qui plus me gêne, et dont plus je me plains, Je sais ce que veux, et non ce que je crains ; Une Ombre, un Songe noir, m'épouvante et m'afflige, Quelque nouveau fantôme, un ancien Prodige ; En fin je ne sais quoi me remplit de terreur, Et confond mes pensers de tristesse et d'horreur : À peine pour dormir mes paupières sont closes, Que je commence à voir mille effroyables choses : On arrache tantôt Torrismon de mon flanc, Tantôt un marbre sue, et la terre est de sang ; Quelquefois seule errante au milieu des ténèbres, J'entends à chaque pas gémir des cris funèbres, Ou je vois d'un sépulcre un grand géant sortir Qui le fouet en la main me presse de partir, Si bien que dans les maux que le sommeil me livre Alors que du travail tout le monde il délivre ; Si tu me vois sitôt mon lit abandonner, Nourrice, tu n'as pas sujet de t'étonner ; Dans ce fâcheux état, hélas je suis semblable À celle qui languit d'une fièvre incurable, Et qui durant la nuit transissant de froideur Brûle sur le matin d'une mortelle ardeur : Car la peur dont la nuit mon âme est occupée, Par les rayons du jour à peine est dissipée, Qu'un désir amoureux s'allume dans mon coeur, Qui petit à petit consomme ma vigueur. Nourrice, tu le saisis que dès l'heure première Qu'à mes yeux Torrismon s'offrit plein de lumière, On me dit qu'il venait pour être mon époux, Et de là me pleut tant son maintien grave et doux, Que de ce que j'étais ne faisant plus de conte J'oubliai peu s'en faut, ma promesse et ma honte ; Car j'avais fait serment entre les mains du Roi, De n'accepter jamais de conjugale foi, Que l'on ne nous promit cette juste allégeance, Que de mon frère mort on tirerait vengeance. Ah ! Combien de serments, Amour le plus souvent, Comme un faible jouet vas-tu jetant au vent ? Je suis tellement prise à sa première vue, Et de tout jugement restait si dépourvue, Que sans quelque pudeur qui lors me retenait Mon désir à l'instant au sien s'abandonnait ; Mais sitôt qu'en parlant et découvrant sa flamme, Il tenta de se faire une place en mon âme : Aussitôt que je crus qu'il soupirait pour moi, Et qu'il m'eût assuré la vengeance et sa foi, Ne pouvant plus tenir mon ardeur violente Je fus en même temps et l'épouse et l'amante. Or comme après cela de son Royaume entier, Le Roi le reconnût légitime héritier ; Comme en signe d'un chaste et fidèle hyménée, Devant toute la Cour, sa main me fut donnée. Comme il remit la noce à célébrer ici, Et nous dit, que leurs lois en ordonnaient ainsi. Qu'entre les Rois des Goths l'hymen était profane, Qui ne se faisait pas dans leur ville d'Arane. Tout cela tu le sais, ou je me trompe fort : Et qu'avant d'assembler ses navires au port, Étant encor sur mer et près d'un bord sauvage Bien moins époux qu'Amant, il fit le mariage, Qui fut si bien caché sous l'ombre de la nuit Et si secret qu'aucun n'en entendit le bruit. Toi seule tu le sus, et le pus reconnaître Aux signes que la honte en mon front faisait naître. Nous voici maintenant venus en cette Cour, Où se devaient cueillir les fruits de notre amour : Cependant je ne sais pourquoi tant l'on diffère, Le jour heureux qui doit accomplir ce mystère. Une nuit aurait-elle amorti tout son feu ? Certes s'il est ainsi, Torrismon en eût peu : Déjà cet horizon a vu vingt fois l'Aurore, Depuis notre arrivée, et l'on retarde encore ; Tandis, te le dirai-je ? En l'ardeur où j'attends, Je fonds comme la neige au Soleil du Printemps.
La Nourrice
Comme je trouve vain ce qui vous épouvante, Je trouve juste aussi le feu qui vous tourmente. Quelle femme jamais montra tant de froideur Que pour un jeune époux elle n'eut cette ardeur : Mais il est à propos qu'une honnêteté sainte Restreigne notre amour d'une chaste contrainte, Afin que nos amants ne s'aperçoivent pas, Combien nous soupirons après leurs doux appas : Toutefois à vos maux je vois un prompt remède, On attend tous les jours le Prince de Suède.
Alvide
On l'attend, je le sais, mais ce retardement Parce que c'est pour lui, m'afflige doublement : C'est donc de la façon que l'on venge mon frère ? Ainsi que l'on console et satisfait mon père ? Est-ce là mon pouvoir et ce que j'ai voulu ? C'est ce que Torrismon avait donc résolu, De ne point recevoir Alvide dans sa couche, Qu'elle n'eût vu devant ce monstre, ce farouche, Ce Germon ennemi de toute ma maison ?
La Nourrice
Torrismon le chérit, et c'est bien la raison, Que dans ses mouvements une femme bien saine Suive ce qu'un époux a d'amour ou de haine.
Alvide
Soit comme tu voudras, je t'accorde ce point, Je puis pour lui complaire, aimer, ou n'aimer point ; Que ne puis-je aussi bien alentir cette flamme Qui consomme mon coeur et me dévore l'âme ; Ou lui tant agréer qu'il pensât plus en moi, Et me fit recevoir des preuves de sa foi. Las ! Je l'espère en vain, en vain je le désire, Mon aspect, que je crois, le gêne et le martyre ; Je lui suis à dégoût, et depuis ce moment, Il n'est ni mon mari, ni même mon amant. Nourrice, je le dis, quoi qu'une pudeur sainte Dut dans ma propre bouche étouffer cette plainte, Je prends souvent sa main, et m'approche de lui, Et l'entends soupirer de regret et d'ennui. Je le vois tout tremblant, sa face devient blême, Et me paraît, hélas ! Celle de la Mort même. Et comme s'il cherchait quelques objets meilleurs, Il la penche vers terre, ou la détourne ailleurs : Que s'il daigne à la fin dire quelque parole, C'est avec une voix interrompue et molle, Et qui finit toujours en quelque autre soupir.
La Nourrice
Ma fille, tout ceci marque un ardent désir. Trembler, pâlir, jeter une timide oeillade, Ce sont tous accidents d'un coeur d'amour malade. Entrecouper sa voix, soupirer en parlant ; Certes tout cela montre un feu bien violent. Et s'il tient maintenant ses flammes plus couvertes, Qu'il ne le faisait pas dans ces rives désertes ; Tu sauras que la nuit, et ce désert séjour Étaient des espérons pour réveiller l'amour. Au lieu que le Soleil, le bruit, et le grand Monde, Dont un Palais Royal incessamment abonde, Jette souvent la honte au milieu du désir, Et nous contraint d'attendre un jour avec plaisir, Où nous en ressentons de plus vives délices, Plus l'attente a donné d'agréables supplices. Si bien que sur ces bords s'il fut amant hardi, Excuse s'il paraît ici plus refroidi.
Alvide
Plaise au Ciel que ceci se trouve véritable, Tandis je me repais de sa vue agréable ; Et venais tout exprès en ce champ spacieux, Où souvent ses Coursiers s'exercent à ses yeux.
La Nourrice
Madame, la maison vous est bien plus séante, Vous pouvez sans sortir vous rendre aussi contente, Et de votre Palais, assise en un balcon, Le contempler à l'aise accompagnée ou non.
Scène 2
La Nourrice
La Nourrice
Nulle condition n'est si douce sur terre Que toujours quelque soin ne lui fasse la guerre : Ni rien de grand, si fort, que le sort inconstant Ne le menace, ébranle, ou ne l'aile abattant. Cette jeune Princesse autrefois fortunée, D'autant plus que Princesse elle croit être née, Et que presque aussitôt qu'elle vit la clarté Son destin l'éleva dans cette dignité : Lors que le Ciel devait la rendre plus contente, C'est lors qu'elle craint plus, s'irrite, s'épouvante ; Mais où règne l'Amour, tout courroux est banni, Dans nous, tout reconnaît son pouvoir infini, Et si par son ardeur la haine s'est éteinte, Qu'elle dissipe aussi son soupçon et sa crainte ; Et puis qu'elle a si bien fait choix de ses amours, Que rien de son bonheur n'interrompe le cours ; Mais j'appréhende fort que le contraire advienne, Et ma crainte provient d'une cause ancienne, Qui peur tirer des pleurs de sa nouvelle peur, Si l'Amour ne résout cette nuée en vapeur.
Scène 3
Torrismon, Conseiller
Torrismon
Quel fleuve, ou quelle mer si vaste et si profonde Suffirait pour laver mon crime dans son onde ? J'en ai l'âme et le corps entièrement tachez, Et les rayons du jour ne me sont pas cachez ! Je vis doncques encore ! Encore je respire ! Je suis encor Seigneur d'un si puissant Empire J'ai l'épée au côté, le Sceptre dans le poing, La couronne en la tête, et je ne rougis point ! Il se trouve quelqu'un qui m'estime et m'honore, Et peut-être quelqu'un qui me chérit encore ! Las c'est assurément cet ami si parfait Qui de son amitié reçoit un tel effet, Mais que sert tout cela, si j'abhorre la vie, Si je me voudrais voir la lumière ravie ? Que me sert de me voir de tant d'honneur pourvu Si je me crois moi-même indigne d'être vu ? De quoi m'importe-il de savoir que l'on m'aime, Si je me suis moi-même en horreur à moi-même ? Je m'irais bien cacher dans quelque antre écarté, Où même de la nuit, je fuirais la clarté : Mais qui m'assurerait qu'une honte secrète Ne me vint pas troubler dans ma sombre retraite ; Toute fuite est bien vaine, en l'état où je suis Je suis celui qui fuit, et celui que je fuis : Ni sages, ni le bruit d'un peuple téméraire Par leurs propos mordants ne me sauraient pis faire, Je me suis à moi-même un plus pesant fardeau, Moi-même mon témoin, mon juge, mon bourreau.
Conseiller
Si ma fidélité, Sire, vous est connue, De grâce, montrez-moi votre âme toute nue, Ce qui fait votre plainte, et qui vous trouble tant, Lors qu'un mal se découvre, il s'allège d'autant.
Torrismon
S'il fallait que quelqu'un ignorât ce mystère, C'était devant toi seul que je m'en devais taire, Toi de qui mon enfance eut de si bons avis, Que j'ai si bien reçus, que j'ai si mal suivis : Mais ta fidélité, ta prudence et ton âge, De te déclarer tout me donnent le courage ; C'est pourquoi tout exprès je t'ai conduit ici Pour t'ouvrir sans témoin ma peine et mon souci. Tu te ressouviens bien comme sortant d'enfance, Et de dessous le joug de ta douce puissance, Affamé d'acquérir du bruit par les dangers Je me mis à courir les pays étrangers : En ce temps-là je fis une amitié si sainte, Que rien que le trépas n'en peut rompre l'étreinte. Le Prince qui commande aux peuples Suédois Est celui que je crus digne d'un si beau choix, Jeune, comme j'étais, ardent après la gloire, Et d'un pareil désir d'éternelle mémoire : Avecques lui je vis cent peuples différents, Avec lui je domptais de superbes tyrans, Nous fûmes compagnons, et sur mer et sur terre, Nous fûmes compagnons en la paix, en la guerre, Souvent dans les périls je lui servis d'écu, De même que souvent sans lui j'étais vaincu Et depuis que tous deux par la mort des deux Princes Nous fûmes rappelez à régir nos Provinces, Quoi qu'éloignés de lieux, nos coeurs plus que jamais Goûtèrent les douceurs d'une agréable paix : Toujours mille devoirs entre nous s'exercèrent, Ni lettres, ni présents, aucun temps ne cessèrent ; Hélas ! Voici le point qui me tourmente tant : Ce Prince généreux, et cet amant constant, Devant que l'amitié nous liât de ses charmes, Au tournois de Norvège avait porté ses armes. Là sur mille lui seul il remporta le prix, Et là des yeux d'Alvide, il fut aussitôt pris, Et bien qu'il n'osât pas lui déclarer sa flamme, Il la garda pourtant si vive dans son âme, Que ni longueur du temps, ni guerres, ni dangers, Ni l'agréable aspect des pays étrangers, Ni travail du chemin, ou quelque autre mésaise N'amortirent en rien son amoureuse braise ; Ainsi durant ce temps entre Amour, et nous deux, De ses pensers secrets il nourrissait ses feux ; Mais depuis qu'héritant le Sceptre et la Couronne, Il se chargea des soins qu'un Empire nous donne, Toujours l'âme tendue à son premier dessein, Et toujours ce brasier brûlant dedans son sein, Il tenta tout moyen, pratiqua toute voie, Afin de parvenir au comble de sa joie : Tantôt priant en Prince, et tantôt en Amant, Exposant sa puissance, ou montrant son tourment. Mais jamais du vieux Roi l'âme implacable et fière Ne voulût accorder Alvide à sa prière, Après tant de fureurs, et de meurtres commis Il refusa la paix avec ses ennemis, Et la mort de ce fils qui fut son espérance, Excitait encor plus son ire, et sa vengeance ; Cette mort dont Germon fut estimé l'auteur, Et certes en ceci le bruit n'est pas menteur. Cet ami voyant donc rejeter sa demande, Quoi qu'il ne put brûler d'une flamme plus grande, Sentit que ce refus, et cette inimitié Croissant sa rage, accrût son amour de moitié, Il résout de l'avoir en dépit de son père. Pour cet effet voici comment il délibère ; Il m'écrit de l'aller demander au vieux Roi ; Que je lui céderais quand je l'aurais à moi : Quoique je susse bien qu'une telle entreprise M'irritait la Norvège, et blessait ma franchise, Je pensai toutefois que tout était permis Alors qu'il s'agissait de servir ses amis, J'eus ma tranquillité moins chère que la sienne, Et préférai sa paix aux douceurs de la mienne, En un mot, devenu traître par trop de foi, Moi-même Ambassadeur je vais trouver le Roi ; Je suis le bienvenu, je parle d'hyménée, Ma recherche lui plaît, la fille m'est donnée, Je remonte sur mer, ayant mon congé pris, Et l'emmène avec moi comme un butin de prix. Nous mettons voile au vent, éloignons le rivage, Alvide ayant toujours les yeux sur mon visage, Et comme m'invitant par des regards transis À vouloir seconder ses amoureux soucis. Je fis comme celui qui se recueille et serre Contre les ennemis qui l'assiègent en guerre, Mais enfin le longtemps, et le détroit des lieux, Les traits de son amour, l'embûche de ses yeux, Ce pourparler muet, mais si plein d'éloquence, Forcèrent malgré moi ma trop faible défense : Qu'il est bien vrai qu'Amour lors qu'il est combattu Nous en attaque après avec plus de vertu, Et que c'est un arrêt infaillible et suprême, Qu'on n'évite jamais d'aimer ce qui nous aime ; Toutefois la raison maîtresse de mes sens Gouvernait jusques-là mes désirs innocents, Quand du milieu de l'air vinrent à l'impourvu, Mille éclairs redoublés éblouir notre vue, Le Sort, le Ciel, l'Amour contre moi conjurés Poussent les aquilons sur les flots azurés, Cent nuages épais dérobant la lumière, Ramènent du Chaos l'obscurité première, Sinon qu'en cette nuit toujours brille un éclair, Mais qui semble épaissir les ténèbres de l'air ; Jusqu'aux cercles du Ciel la tempête s'élève, Et jusques aux Enfers la même après se crève Enfin l'orage fond : Tandis que nos vaisseaux Tristement dispersez errent parmi les eaux ; Le nôtre fut porté dedans un bord sauvage : Là tandis que chacun descend sur le rivage Que l'un allume un bois tout fumant et mouillé, L'autre essuie un habit de limon tout souillé, Je reste avec Alvide au fonds de notre tante, Qui me serrait encor de peur toute tremblante, Et déjà la nuit propre aux doux larcins d'Amour, À ses sombres flambeaux faisait céder le jour ; Ce fut en ce moment que je rendis les armes Et que je fus vaincu par de si puissants charmes ; Une rage d'amour tout mon corps vint saisir, Qui lors me contraignit d'assouvir mon désir, Alors je violais par un énorme crime L'honneur, la foi, les lois d'une amour légitime, D'ami je devins traître, et ma lâche action Me rendit en aimant digne d'aversion : Depuis mille pensers incessamment m'assaillent Mille pressants remords nuit et jour me travaillent, Quelque part que je tourne et les yeux et l'esprit, Ma faute que la nuit de ses ombres couvrit, Me semble d'un chacun en plein jour aperçu, Voire qu'en la faisant tout le monde l'a sue ; Ce mien ami trahi, s'offre à tous coups à moi, Il m'accuse, se plaint, me reproche sa foi ; Mais las ! Ce n'est pas tout à ces remords de l'âme, L'Amour ajoute encore ses tourments et sa flamme, Et de croire jamais que je puisse laisser Alvide sans mourir, je n'y saurais penser, Aussi certes la mort est la plus courte voie, Pour sortir des ennuis où mon coeur est en proie : Et puisque d'un tel noeud je suis enveloppé Qu'il ne se peut dissoudre, il faut qu'il soit coupé : Car au moins en mourant j'aurai cette allégeance, Que d'un si cher ami je ferai la vengeance, Lavant dedans mon sang ma honte et mon forfait Si rien peut effacer le crime que j'ai fait.
Conseiller
Sire, plus la personne est éminente et haute, La honte en est plus grande, et plus grande la faute, Un coup dessus le bras blesse légèrement, Mais reçu dans la tête il porte au monument : De même cette erreur qui mise à la balance Serait peu dans quelqu'un de petite importance, Dans des coeurs généreux, et parmi de grands Rois, Est certes, je l'avoue une erreur de grand pois : Mais ce n'est qu'une erreur, et nullement un crime, Erreur où l'Amour sert d'excuse légitime, Comme on ne se doit point donner d'éloge faux, On ne doit point à tort imputer de défauts. Sire, vous n'êtes point ni scélérat, ni traître, Celui seul est méchant qui prend plaisir de l'être. Mais qui sans consentir par force est emporté, Pêche peu, puisqu'il pèche étant sans liberté : Les grandes passions troublent les grands courages, Comme les grandes mers ont les plus grands orages. Et partant recevez dans ce triste malheur, Le frein que la raison offre à votre douleur. Je veux laisser à part tant de fameux exemples De héros à qui même on érigea des temples, Qui se montrant d'ailleurs invincibles guerriers, Aux myrtes de l'Amour, soumirent leurs lauriers, Une jeune beauté fut en votre puissance, Longtemps à ses attraits vous fîtes résistance, Il vous fallut enfin répondre à ses amours, Mais modérant vos feux, vos regards, vos discours : Depuis l'Amour, le lieu, le Temps et la Fortune, Se pleurent à détruire une foi non commune : Vous faillîtes de vrai, mais d'un péché d'amour, Qui ne mérite pas que l'on se prive du jour ; Et celui qui se cause une fin violente, N'amoindrit pas sa faute, au contraire il l'augmente.
Torrismon
Si la mort ne saurait amoindrir mon pêché, Par elle au moins mon deuil se verra retranché.
Conseiller
Mais plutôt s'accroîtra d'une gêne nouvelle.
Torrismon
Vivrai-je avec Alvide, ou bien séparé d'elle ? Je ne la puis garder sans une trahison, Et ne puis sans mourir l'ôter de ma maison : Ainsi c'est vainement que tu m'enjoins de vivre, Il faudra bien qu'enfin la douleur m'en délivre. Non, non, cela n'est pas échapper à la mort, Mais plutôt pour mourir choisir le pire sort.
Conseiller
Le Temps, grand Médecin, obtient ce privilège, Qu'il n'est point de douleur qu'à la fin il n'allège ; Mais sans vouloir attendre un si lâche appareil, Appelez au secours votre propre conseil.
Torrismon
Mon mal sera bien long s'il faut que le temps m'aide Et si c'est ma raison, bien faible est mon remède.
Conseiller
La raison a toujours de quoi nous consoler, Et le Temps est si prompt qu'il nous semble voler.
Torrismon
Il vole en apportant ce qui trouble et tourmente, Mais s'il apporte un bien, lors sa démarche est lente.
Conseiller
Son vol est néanmoins toujours précipité, Et notre esprit fait seul son inégalité.
Torrismon
Mais quand (comme tu dis) pour rendre ce mal moindre, La raison et le temps leurs forces viendraient joindre, Alvide pourra-t-elle étant à Torrismon, Être tout à la fois la femme de Germon ? L'effet qui confirma ma foi devant donnée, Fait qu'Alvide est à moi par un juste hyménée : Verrai-je donc ma femme entre les bras d'autrui ? Non, non, la seule mort finira mon ennui. Moi mort, Germon l'aura comme une honnête femme, Et vivant, il ne peut l'avoir que comme infâme.
Conseiller
Sire, il est bien certain que Germon ne doit pas La posséder à femme, avant votre trépas : Mais il ne s'ensuit point que d'une main sanglante, Vous deviez vous causez une mort violente. L'âme ne doit jamais par d'injustes efforts, Sans le vouloir des Dieux abandonner son corps ; S'il est besoin pourtant que l'un ou l'autre arrive : Que Germon perde Alvide, et que Torrismon vive.
Torrismon
Lui privé de sa Dame, et moi d'un tel ami, Ah ! Vivre en cet état n'est pas vivre à demi.
Conseiller
Il faut bien supporter d'une âme résolue, Des arrêts du Destin la puissance absolue.
Torrismon
Fasse donc ce Destin ma perte ou mon bonheur.
Conseiller
J'ai pourtant un moyen qui sauve votre honneur : Car s'il est vrai qu'Alvide a pour vous tant de flamme Que vous soyez son coeur, son esprit et son âme, Pourra-t-elle souffrir d'avoir pour son époux Cet amant odieux, l'objet de son courroux ? Qui fut un peu devant aux siens si fort contraire, Et qui semble encor teint du sang de son cher frère. Sa haine et son refus vous pourront trop fournir, De sujets spécieux de quoi la retenir. Ce n'est pas, direz-vous, le fait d'un bon courage De vouloir jamais faire aux Dames nul outrage, Nous la prierons ensemble, et ne laisserons rien De ce que nous verrons, être pour votre bien : Tandis si de Germon l'âme est si généreuse, Les froideurs éteindront son ardeur amoureuse : Par là vous obtiendrez ce sensible bonheur De conserver l'ami, l'épouse et votre honneur.
Torrismon
L'honneur suit et s'attache à l'action louable De même que du corps l'ombre est inséparable.
Conseiller
L'honneur qui vient du monde est un bien qui souvent Gît en l'opinion, et se repaît de vent, Un mal caché ne peut ternir notre mémoire Non plus qu'un bien secret accroître notre gloire, Mais afin que l'honnête avec l'honneur soit joint, Et que votre amitié ne se démente point ; Donnez-lui votre soeur ; On ne perd rien au change, Alors que l'on reçoit un Ange pour un Ange.
Torrismon
L'Amour ne souffre point un échange pareil.
Conseiller
De la Raison, l'Amour suit souvent le conseil.
Torrismon
Hélas ! Rosmonde fuit d'une haine obstinée, La Pompe, la Grandeur, l'Amour, et l'Hyménée.
Conseiller
Elle est et sage et douce, un avis sage et doux, La fera consentir à prendre cet époux.
Torrismon
Seul et dernier refuge au malheur qui me presse, Je suivrai ce conseil qui vient de ta sagesse : Et s'il se trouve vain, mon recours est la mort, Qui présente à tous maux un favorable port.
Acte II
Scène 1
GENTILHOMME de la part de Germon, Torrismon
GENTILHOMME de la part de Germon
Grand Roi dont la valeur à nulle autre ne cède, J'arrive de la part du Prince de Suède. Il souhaite tout heur à votre Majesté, Et m'a donné ce mot pour vous être porté.
Torrismon
La lettre est de créance : Or tout ce qui vous reste C'est que vous me rendiez son désir manifeste.
GENTILHOMME de la part de Germon
Sire, sans vous tenir plus longtemps en souci, Le Roi Germon mon maître, est si proche d'ici, Qu'avant que du Soleil la brillante lumière Étincelle à nos yeux du haut de sa carrière Il aura dans ce lieu le bonheur de vous voir. Je suis venu devant vous le faire savoir, Et qu'on ne peut lui faire une faveur plus grande Qu'en l'accueillant ainsi que l'amitié demande Sans qu'on se mette en peine afin de l'honorer, C'est ce dont par ma bouche il vous vient conjurer : Comme ayant à dédain toutes ces vaines marques Dont se laissent flatter la plupart des Monarques : Il se ressouvient bien de cet âge plus doux Où toute chose était si commune entre vous, Les voyages, les prix, les combats et la gloire, Surtout votre amitié demeure en sa mémoire : Peut-être toutefois j'en parle sans besoin À qui la garde aussi dans son coeur avec soin.
Il soupire.
Torrismon
Ô Souvenir ! Ô temps ! Ô la douce nouvelle Que j'apprends maintenant d'un ami si fidèle ! Je le reverrai donc, et dans si peu de temps ! Ah ! J'en soupire d'aise, et mes esprits contents Ne pouvant plus tenir un tel excès de joie Ont pour se décharger recours à cette voie.
GENTILHOMME de la part de Germon
Sire, si vous aimez notre invincible Roi D'une si pure ardeur, et d'une telle foi, Je vous puis bien jurer qu'il vous rend la pareille Et qu'il est ici bas des amis la merveille.
Torrismon
Je le sais par épreuve.
GENTILHOMME de la part de Germon
Il est si satisfait De voir que votre hymen aujourd'hui se parfait, Qu'en guise d'un torrent qui franchit son rivage Votre contentement déborde en son visage ; Il est ravi d'ouïr quelqu'un lui raconter Ces grandes actions qui vous font redouter, Tant de rares vertus, et de paix, et de guerre, Et ces longues erreurs, et sur mer, et sur terre, Le prix de votre épouse, et d'un hymen si doux, Enfin il ne se plaît qu'à s'enquérir de vous.
Torrismon
Aussi fais-je de lui ; Mais lassé du voyage Ne vous travaillez pas par un plus long langage, Je recevrai le Prince, ainsi qu'il l'a voulu, Ici comme en Suède il est maître absolu. Cependant la fatigue au repos vous invite, Allez, et lui rendez tout l'honneur qu'il mérite.
Scène 2
Torrismon
Torrismon
À la fin se retire, et s'ôte de mes yeux, Un qui me reprochait mon forfait odieux. Chaque mot qu'il disait m'était comme une flèche Qui faisait dans mon coeur une mortelle brèche. Ô sale conscience ! Ô pauvre Torrismon ! Que vas-tu devenir à la voix de Germon ? La pierre sur Sysiphe incessamment pendante, Ne le presse pas tant que me fait son attente, Ah Dieux ! Que son aspect m'est un fardeau pesant, De quel front, de quels yeux le verrai-je présent ? Ciel, qui n'as plus pour moi que des objets funèbres, Que n'enveloppes tu l'univers de ténèbres ? Et toi Soleil pourquoi retournant sur tes pas Afin de me cacher, ne te caches tu pas ? Je devais, je devais faire cette prière À l'heure que si mal j'usai de ta lumière, Et que je tins mes yeux attachez à l'objet Qui de tous mes malheurs est le triste sujet ; Alors ils en tiraient un bien illégitime Qui depuis a fourni de matière à mon crime, C'est pourquoi maintenant ils s'ouvrent justement À la douleur, aux pleurs, à la honte, au tourment : Afin que cette main constante et généreuse Mette une prompte fin à ma peine amoureuse ; Mais déjà l'heure approche, et le moment fatal Où je veux, mais en vain, échapper à mon mal : Si par la volonté d'une mère absolue Ma soeur aux lois d'hymen ne se voit résolue. Pour Alvide elle est preste à faire mon vouloir, Sur elle, son amour me donne tout pouvoir ; Mais qui dit que Germon oublie ainsi sa Dame Et reçoive aisément une nouvelle flamme ? Ah ! Si je trouve vain ce fidèle conseil, La mort seule à mes maux servira d'appareil.
Scène 3
Rosmonde
Rosmonde
Heureuse celle-là, soit maîtresse ou suivante Qui sait toujours garder une vertu constante, Et qui dans la douceur des plaisirs innocents Conserve en pureté l'usage de ses sens : Mais qui peut vivre ici sans souillure ni tâche, Si l'honneur et les biens où notre âme s'attache, Eux-mêmes ne sont rien qu'un bourbier où souvent Nous sommes empêchés de passer plus avant ; Moi qu'un vent de fortune en ces lieux a portée, Qui comme soeur de Roi par tout suis respectée, Je fuirais ces grandeurs, pour suivre en liberté Les doux contentements d'une humble pauvreté : Au lieu que maintenant les festins et la danse Demandent jour et nuit mon temps et ma présence, D'où vient qu'aucune fois un repentir secret Me trouble et me remplit de honte et de regret : Qu'une fille vouée aux Dieux dès sa naissance Pour les choses du monde ait tant de complaisance ! Mais qui peut se défendre et s'empêcher d'aimer ? Qui proche d'un beau feu ne pourrait s'enflammer ? Hélas malgré moi, j'aime , et brûle pour mon maître, Je le cherche et le fuis quand je le vois paraître ; Ainsi, je me déplais et de ma passion Et même bien souvent de son affection ; Me le faut-il aimer comme soeur ou servante ? Mais s'il hait d'une soeur l'ardeur trop violente : Soyons donc sa servante, et dessous un tel nom Essayons de gagner le coeur de Torrismon .
Scène 4
Rusille, Rosmonde
Rusille
Hé quoi ! N'aurais-tu peu, ma fille, encore apprendre, Qu'ici le Roi Germon dedans peu se doit rendre ?
Rosmonde
Madame, je le sais.
Rusille
Tu ne le fais pas voir.
Rosmonde
En cette occasion quel est donc mon devoir ?
Rusille
Tu le dois recevoir avec la jeune Reine.
Rosmonde
Je m'y prépare aussi.
Rusille
Que ne mets tu donc peine À croître ta beauté par de plus beaux habits, À te faire briller de perles, de rubis ? Serait-ce pas pécher contre la bienséance, De recevoir un Prince en cette négligence ? Encore un en tel jour, où chacun à l envi Témoigne le plaisir dont son coeur est ravi : Joint qu'en un simple habit la beauté perd sa grâce, Comme le diamant qui dans le plomb s'enchâsse.
Rosmonde
La beauté dont la femme à tort fait tant de cas Nuit autant à qui l'a qu'à ceux qui ne l'ont pas ; Et je tiendrai, Madame, une fille bien sage Qui ne fera jamais montre de son visage.
Rusille
Cette beauté, ma fille, est notre propre bien, Comme à l'homme, le coeur, et la force est le sien. La Nature voulut qu'en nous elle tint place, D'éloquence, d'esprit, de prudence et d'audace, Et fut en ce seul don plus prodigue envers nous, Qu'elle n'avait été libérale envers tous. Par elle, le Savoir, le Conseil, le Courage, Abaissez à nos pieds nous viennent rendre hommage. Par elle, la Victoire et les sanglants Lauriers Appartiennent à nous et non pas aux guerriers ; Nos combats sont plus beaux, plus grand notre trophée Que ceux dont l'ennemi voit sa rage étouffée ; Car celui-ci vaincu déteste dans son coeur Sa honteuse défaite, et maudit son vainqueur : Où ceux de qui nos yeux remportent la victoire, En bénissent les coups et les tiennent à gloire : Ils deviennent amants, aussitôt que soumis, Et n'ont plus rien de cher comme leurs ennemis ; Or si l'on ne croit pas que celui-là soit sage Qui refuse l'honneur d'être homme de courage, Quelle estime fais-tu d'une jeune beauté, Qui méprise ce titre, et cette qualité ?
Rosmonde
Je croyais qu'il fallut faire bien plus de conte D'une honnête pudeur, d'une modeste honte : Qu'un coeur chaste ou brûlant d'un feu religieux, Fut dedans nous un don qui valait beaucoup mieux ; Et me persuadais qu'en nous un beau silence Récompensait le prix d'une heureuse éloquence : Ou bien que la beauté n'avait rien de charmant Qu'entant que des vertus elle était l'ornement.
Rusille
Si c'est un ornement la femme est obligée À ne la pas laisser sottement négligée.
Rosmonde
Si c'est un ornement, elle est belle de soi : Mais quoique je ne sache aucuns attraits en moi, Et que vous me voyez d'un regard favorable, Pour vous sembler pourtant encor plus agréable, Je veux bien m'enrichir de plus beaux ornements.
Rusille
Tu commences d'avoir de meilleurs sentiments, Et je veux espérer que ce Prince invincible Sera comme je suis, à tes grâces sensible, Et qu'il dira souvent en soupirant tout bas : Celles de mon pays n'ont point de ces appas.
Rosmonde
Ne permette le Ciel qu'aucun pour moi soupire.
Rusille
Non pas même le Roi d'un si puissant Empire ? Quoi ! Tu ne voudrais pas qu'épris d'un chaste amour, Des peuples Suédois il te fît Reine un jour ?
Rosmonde
Madame puis qu'ici je ne puis plus me taire, Mon dessein est de vivre, et libre, et solitaire ; Et j'estime le prix de ma virginité, Plus que tous les honneurs d'une Principauté.
Rusille
Je ne m'étonne pas qu'une jeune personne Ignore que la vie en mille maux foisonne : Qu'elle est comme un dur joug au dire des plus sains, Que Nature et le Ciel imposent aux humains, Sous qui dans peu de temps on se lasse et s'ennuie, Si réciproquement l'hymen ne nous appuie : Alors l'homme et la femme ayant un seul vouloir, Vont partageant entre eux leur charge et leur devoir : Lors chacun d'eux reçoit une nouvelle vie, Au milieu des plaisirs où l'amour les convie, Et le faix qui devant leur semblait importun, Est facile et léger étant rendu commun. Qui vit jamais taureau tirer à la campagne, Sans qu'un autre à ses flancs son labeur accompagne ? C'est encor un sujet de plus d'étonnement, De voir vivre une Dame, et seule, et sans amant. Et ce que je te dis, je le dis par science, Et comme en ayant fait moi-même expérience : Car durant que vécut le Roi mon cher époux, Il m'aida tellement que tout mal me fut doux : Mais depuis que la Mort m'eût de lui séparée, Ah Mort ! Toujours amère, et toujours honorée ! Je languis à toute heure, et mes membres pesants, Succombent plus d'ennui que du fait de mes ans ; Las ! Je ne viens jamais à fouler cette couche, Où j'ai tant recueilli de douceurs sur sa bouche, Tant donné de baisers, et tant reçu des siens, Où nous avons mêlé de si doux entretiens, Et goûté d'un repos rempli de tant de charmes, Qu'au même instant mes yeux ne la baignent de larmes : Mais où m'emportes-tu, fâcheux ressouvenir ? Que je retourne au point où je voulais venir. S'il a comblé mes jours d'honneur et d'allégresse, J'ai souvent adouci l'aigreur de sa tristesse. Et d'autant qu'il m'aidait avec son bon conseil Il recevait de moi quelque secours pareil ; Enfin durant le temps d'un si cher hyménée, Autant qu'il est en nous je vécus fortunée, Malheureuse en ce point que le même tombeau N'éteignit pas mes jours, éteignant son flambeau. Ma fille, plaise aux Dieux qu'un tel hymen t'arrive ! Donc si Germon t'aimait, ne fais point la rétive : Voudrais tu refuser ce Prince pour amant Qui te pourrait combler d'un tel contentement ?
Rosmonde
Encore qu'il soit vrai qu'en celles de notre âge, Plus sage est celle-là qui croit être moins sage, Et qui sans contrôler ce qu'une mère dit Donne à ses sentiments un absolu crédit. Je dirai toutefois, sans pourtant me défendre, Ce qu'en communs discours j'ai peu souvent entendre : Qu'encore qu'un époux allège quelques maux, Aux ennuis qu'il nous cause, ils ne sont pas égaux ; Hé ! N'est-il pas fâcheux qu'il faille qu'on révère Son seul commandement, ou facile, ou sévère ? Un grand nombre d'enfants n'est-ce pas un grand soin ? Leurs courses, leurs périls, leurs voyages au loin ; Leur mort, leur maladie, et tant de maux semblables Que font-ils qu'affliger les mères pitoyables ? Et si l'on me dit vrai la grossesse est aussi Un long fardeau qui doit donner bien du souci. Ainsi, l'enfant d'hymen, la chose la plus chère, Est pour le père un fruit, mais un fais pour la mère, Qui comme s'il était à son mal destiné, Lui pèse avant que naître, en naissant, étant né : Or vous m'accorderez qu'une fille est exempte De toutes ces douleurs que l'hymen nous présente : Que s'il arrive aussi que la femme et l'époux Entretiennent entre eux la haine et le courroux : Est-il quelque malheur plus étrange sur terre, Que d'être ensemble joints pour se faire la guerre ? Ou si la femme encor trouve un sot, un brutal ; Quel sort si détestable au sien peut être égal ? Se peut-on figurer un si cruel servage Que celui qu'elle souffre au joug du mariage ? Mais posons que tous deux d'âme et de coeur unis Goûtent dans leur accord des plaisirs infinis : Pourrons nous espérer qu'une semblable vie De mille soins cuisants ne sera pas suivie ? Alors plus la femme aime, et plus on l'aime aussi, Et moins vous la verrez exempte de souci. Si son époux a peur, elle est dans les alarmes, Son deuil cause le sien, et ses pleurs font ses larmes, Et quoique renfermée en quelque château fort Elle craint tous les maux de la guerre et du sort ; Je ne veux point ici chercher d'autres exemples, J'en ai Madame en vous des preuves assez amples, En vous qui quelquefois me prêtez du secours Que je puis opposer à vos propres discours : Car si par un arrêt de la mère Nature Son époux bien aimé tombe en la sépulture, Tous ses contentements entrent lors au cercueil, Elle est autant que morte, et ne vit plus qu'au deuil ; Ainsi le mariage ou fécond, ou stérile, En mille déplaisirs sera toujours fertile, Et la Haine, et l'Amour causent également Ses dégoûts, ses soucis, sa peine, et son tourment : Ce n'est pas toutefois pourquoi je le méprise, D'un plus noble désir je me sens l'âme éprise ; Un zèle, et saint amour de la virginité, Fait que je l'ai toujours jusqu'ici rejeté ; J'aimerais beaucoup mieux le coeur enflé d'audace Presser avec ardeur un sanglier à la chasse, Lancer le javelot, et dans le fort d'un bois Le voir tout écumant, et réduit aux abois ; Et puisque je ne puis me couvrir d'un heaume Comme faisaient jadis celles de ce Royaume, Au moins à la façon d'un généreux guerrier Porter sa hure en main, en guise de laurier ; Mais puisque je me vois loin de toute apparence De parvenir au but d'une telle espérance, Du moins j'imiterai vivant en liberté La biche solitaire en un bois écarté, Plutôt que le Taureau qui tire à la campagne Sans qu'un autre à ses flancs son labeur accompagne.
Rusille
Rien n'est en l'univers si fort exempt de pleurs, Qu'on n'y trouve toujours des sujets de douleurs. Mais sans plus comparer une vie avec l'autre, Saches que tu naquis pour ton bien, et le nôtre, Tu naquis pour le bien de moi, qui t'enfantai, Pour le bien de celui qu'en ces flancs je portai, Tu naquis pour le bien de cette grande ville, Et pour la maintenir en un état tranquille, Pourquoi doncques ma fille ( Ah ! Perds ce vain désir ) Voudrais-tu toujours vivre et seule, et sans plaisir ? Le bien de ce Royaume, et celui de ton frère, Demandent qu'à l'hymen tu ne sois pas contraire. Pourras tu donc priver d'un si juste secours, Ton frère, ton pays, ta mère en ses vieux jours ? Ah ! Prends pitié de moi, songe que mes années, Par ma prochaine fin vont être terminées ; Pourquoi donc m'envier ce reste de plaisir Avant qu'un prompt trépas me le vienne saisir : Ne veux-tu pas souffrir qu'avant ma mort je voie D'autres portraits vivants renouveler ma joie ? Et que pour accomplir le comble de mes voeux, De l'un et l'autre fils, me naissent des neveux ?
Par force, et en soupirant.
Rosmonde
Madame, j'y consens, et qu'à cela ne tienne Qu'un si noble souhait bientôt ne vous advienne : Une fille a sa mère obéit justement.
Rusille
Va donc pour te parer d'un plus riche ornement.
Scène 5
Rusille
Rusille
Une veuve ne peut se dire infortunée Qui flatte en ses enfants sa douleur obstinée, Et qui trouvant en eux comme un puissant appui, Y laisse reposer tout ce qu'elle a d'ennui. Jamais il ne lui faut vivre plus retirée, Ils font que sa vieillesse est toujours honorée. Quoiqu'un nombre d'enfants soit sans doute un grand don, Il suffit d'une fille avec un seul garçon. Dans ce nombre aujourd'hui ma fortune amoureuse Entreprend de me rendre entièrement heureuse : Jour pour moi glorieux, où j'aperçois les miens Au comble de beauté, de valeur, et de biens : Mais voici Torrismon en habits magnifiques, Et tel qu'il se fait voir en nos fêtes publiques ; Cependant que sa soeur, autre astre de mes yeux, S'en va pour se parer de ce qu'elle a de mieux.
Scène 6
Rusille, Torrismon
Rusille
Après s'être longtemps contre moi défendue, Enfin à mon vouloir Rosmonde s'est rendue ; Mais, non sans témoigner un secret déplaisir ; Et sans quitter la place en jetant un soupir ; Ô ! S'il plaisait aux Dieux qu'une même journée, Étreignit les saints noeuds de ce double hyménée, Et que comme j'espère, elle se trouvât bien D'avoir suivi l'avis de son frère, et le mien !
Torrismon
Je crois que ce n'est pas faire en homme bien sage De joindre avec ce Prince, un coeur ainsi sauvage, Et que c'est tout ainsi que qui voudrait forcer Quelque limier farouche à courir et chasser. Mais soit ce qui pourra, s'il la veut qu'on lui donne.
Rusille
À la bonne heure soit.
Torrismon
Ou malheureuse, ou bonne. Cependant que la Cour soit superbe en habits, Que tout y brille d'or, de perles, et de rubis : Que ma soeur soit suivie ainsi qu'elle mérite : Qu'Alvide à ses côtés ait cent filles d'élite ; Qu'elle fasse éclater un appareil Royal Et porte dessus soi le manteau nuptial, Que les jeux, les festins, les ballets, et la danse Témoignent à l envi notre réjouissance. De moi, puisque le Prince est si prés d'arriver, Avec mille chevaux je m'en vais le trouver.
Acte III
Scène 1
Conseiller
Conseiller
On voit peu d'amitiés qui ne fassent naufrage, Toujours la passion soulève quelque orage : Toutefois l'amitié dont s'est lié mon Roi, Par les noeuds mutuels d'une éternelle foi , Quoi que du vent d'amour cruellement poussée, Demeure encore ferme, et n'est point renversée : Ainsi, tel qu'un Nocher qui conduit le timon, Je suis prêt de voguer où m'enjoint Torrismon. Je dois tantôt parler au Prince de Suède, Pour lui tirer du coeur l'amour qui le possède ; Je trouve cependant les Ministres des Rois Certes assujettis à de fâcheuses lois : Que tout ce qu'un Royaume a de dures affaires Ce soit là seulement leurs emplois ordinaires, Et que nous prononcions de rudes jugements, Et condamnions souvent aux derniers châtiments, Tandis que nos Seigneurs se gardent la puissance D'octroyer les faveurs, les dons, la récompense. Ce n'est pas toutefois que la difficulté M'empêche de tenter ce qu'on m'a consulté, Je chéris tellement mon Prince, et son mérite, Que j'estime pour lui ma peine trop petite ; Mais je crains bien souvent de travailler en vain S'il ne daigne lui même aussi prêter la main. Que la fortune donc soit ici favorable, Et donne à mon conseil un succès souhaitable : Qu'au grand Prince des Goths, celui des Suédois Quitte ce mariage, et cet amoureux chois : Car encor que des deux pareille soit la gloire, Des vieux Goths toutefois plus noble est la mémoire.
Scène 2
Rosmonde
Rosmonde
Après qu'en si haut lieu tu m'as daigné porter, Fortune veux tu donc encore me flatter ? M'élèves tu toujours afin que j'appréhende De plus sensibles coups d'une chute plus grande ? Je ne vois désormais que des sujets de peur, Ton éclat me paraît mensonger et pipeur ; Il est temps, il est temps que je quitte tes pompes Et la fausse lueur des biens dont tu nous trompes : Qu'attends-je pour laisser ce qui n'est pas à moi ? Ne suffisait-il pas qu'on me crut soeur de Roi , Sans qu'il me faille encore usurper effrontée La couche qu'une Reine a seule méritée ? Donc ma mère aura fait des veux qui seront vains ? Sur qui j'ai tant jeté de fleurs à pleines mains, Dont la tombe souvent de mes pleurs arrosée, Sait quel zèle pour elle a mon âme embrasée ; Non, il n'en sera rien : Je remets à la fin Tout ce que m'a prêté le Sort et le Destin, Je n'en ai que par trop gardé la jouissance, J'ai vécu fille heureuse, et dedans la puissance. Maintenant je vivrai dans ma condition, Loin du grand bruit du monde, et sans ambition.
Scène 3
Torrismon, Germon
Torrismon
La haine des mortels devrait être mortelle, Comme leur amitié demeurer éternelle : Qu'à présent tous courroux soient pour jamais éteints Avec ce noble sang dont nos champs furent teints : Et qu'en ce lieu, la paix du vouloir des deux Princes, Commence à s'établir dans toutes nos Provinces.
Germon
Si devant, par l'effet d'une sainte amitié Vous fûtes Torrismon ma plus chère moitié : À cette heure je suis tout à vous sans réserve, Hormis toujours la part que l'Amour se conserve ; C'est par votre moyen qu'Alvide dans ce jour Va rendre fortunés ma vie et mon amour. C'est par vous que je vis, par vous que j'aime encore, Et que je puis jouir de celle que j'adore, Et s'il arrive aussi que par votre moyen Alvide soit ma femme, et me veuille du bien, Recueillir pour sa haine, une amour conjugale, Est-il quelque faveur a vos faveurs égale ?
Torrismon
Aussi suis-je tout votre, et me donnant à vous Avec elle qui croit que je suis son époux, J'accomplis mon devoir, mais sans vaincre sa haine : Que ne puis-je aussi bien fléchir cette inhumaine, Amollir sa rigueur, et vous gagner sa foi, Comme vous pourrez voir qu'il ne tient pas à moi : Qu'aujourd'hui donc par moi votre espoir réussisse, Qu'Alvide aime Germon, et Germon me chérisse ; C'est en vain qu'on attend des vengeances de nous, Je n'ai ni coeur ni bras à trancher contre vous.
Germon
Aussi n'en ai-je moi que pour votre défense ; Plutôt rebrousseront les eaux vers leur naissance, Et plutôt le Soleil doit prendre un autre cours Que mon amitié cède à de nouveaux amours ; Mais adieu, je vous laisse avec la belle Alvide.
Torrismon
Ah ! Si tu connaissais combien je suis perfide .
Scène 4
Torrismon, Alvide
Torrismon
Madame, ce Seigneur est venu tout exprès Pour honorer l'hymen dont on fait les apprêts : C'est un grand cavalier, et d'une haute estime, Et ce qui passe tout, réserve ami plus intime ; Et quoi que la Norvège ait par lui tant souffert, Son bras à vous servir vous est pourtant offert ; Donc pour gage assuré de paix et d'alliance, Donnez lui votre main et votre bienveillance. Faites-le, car il m'aime, et vous chérit aussi.
Alvide
Rien que votre amitié ne m'oblige à ceci : Une femme ne doit avoir pour agréables Que ceux que son époux lui rend considérables : Sa valeur ne me plaît, ni son affection, Que pour avoir gagné votre inclination.
Torrismon
De votre sage amour j'avais cette assurance, Et les effets n'ont point trompé mon espérance ; Donc qu'un ressouvenir amer et soucieux, Ne trouble point ce jour, ni l'éclat de vos yeux.
Alvide
Mon coeur n'aura jamais d'ennui ni d'allégresse, Que ce que vous aurez de joie ou de tristesse, Sur moi vous possédez un absolu pouvoir. En me donnant à vous, j'y donnai mon vouloir : Je pourrai me haïr si Torrismon ne m'aime : Et s'il aime Germon, je puis l'aimer de même.
Torrismon
Toute haine s'éteigne en ce bienheureux jour, Et la haine jamais n'éteigne notre amour.
Scène 5
GENTILHOMME de la part de Germon, Alvide
GENTILHOMME de la part de Germon
Grande Reine, ces dons viennent du Roi mon maître, L'un de vos serviteurs qui prise plus de l'être, Et qui fait plus de cas d'un si sensible honneur, Que si du monde entier on le disait Seigneur.
Alvide
Voila certes des dons d'une main libérale, Et votre courtoisie est aussi sans égale .
GENTILHOMME de la part de Germon
Rien ne peut égaler ce que vous méritez : Que ces dons toutefois ne soient pas rejetés ; Recevez en faveur de celui qui les donne, Ce manteau, ce portrait, avec cette couronne.
Alvide
Mon oeil à leur aspect demeure tout ravi, Et la richesse et l'art combattent à l envi ; Et j'ajoute bientôt le nom de magnifique, Au bruit de sa valeur en ce lieu si publique ! Tant s'en faut que ces dons soient au dessous de moi, Que je ne sais comment remercier le Roi.
GENTILHOMME de la part de Germon
Vous lui rendez, Madame, une grâce assez grande, Agréez ses présents, c'est tout ce qu'il demande.
Scène 6
Alvide, La Nourrice
Alvide
Quels présents vois-je ici ! Quels discours ai-je ouïs ! Quel riche portrait s'offre à mes yeux éblouis ! À qui ressemble-t-il ? C'est là ma propre image ! Je reconnais ici les traits de mon visage ! Cet habit tient pourtant mes esprits ébahis, Il n'est point de Norvège, et moins de ce pays, Pourquoi mettre à mes pieds ces couronnes brisées ? Pourquoi dedans mes mains ces flèches embrasées ? Que veut dire d'ailleurs ce Lion couronné Et dessous un dur joug richement enchaîné ? Ce beau manteau Royal est tout semé de flèches ! De noeuds entretissus ! Et de mille flammèches ! Ouvrage tout parfait d'un ouvrier sans pareil ; Mais que cette couronne est d'un émail vermeil ! Ah ! Je m'en ressouviens : C'est là, c'est d'assurance, Cet agréable prix d'une douce vengeance, Considère la bien, Nourrice, et reconnais Cette couronne offerte en ce fameux tournois, À qui remporterait l'honneur de la victoire, Pour gages d'un combat bien plus rempli de gloire : Ce prix, mais vainement, par mes mains fut donné, Car ainsi le voulut ce père infortuné.
La Nourrice
Je connais la couronne, et j'ai bien souvenance Du jour où cent guerriers prouvèrent leur vaillance ; Mais de ce qu'en passant vous avez dit ici, Mon esprit n'en est pas encor trop éclairci : À peine touchiez vous à la cinquième année, Lors que par le vieux Roi vous me fûtes donnée : Je te laisse dit-il, et commets à ta foi Ce qui me doit venger et mon Royaume et moi, Des tributs, des affronts, des embûches souffertes, D'une secrète fraude, et de toutes mes pertes ; C'est tout ce qu'il me dit, et sans plus m'enquérir J'employai tous mes soins depuis à vous nourrir : J'appris pourtant d'ailleurs de certaine science Qu'on prédisait au Prince une haute vengeance.
Alvide
Une injure nouvelle augmenta ses douleurs, Et plus que tous ses maux lui fit verser des pleurs ; La guerre en Danemark étant fort allumée, Son fils unique y fut conducteur d'une armée ; Là pour ses ennemis il eut les Suédois, Que Germon animait, fameux de mille exploits ; Ce fils encor novice au métier de la guerre, Dès le premier assaut se vit porter par terre ; Superbe en ses habits, le diadème au front, Que ce puissant guerrier arrache et puis lui rompt, Fait tomber son cheval, jette au vent sa dépouille, Et dans des flots de sang le renverse et le souille : Ainsi mourut mon frère en la fleur de ses ans, Laissant à tous les siens des regrets bien cuisants. Ce malheur fut suivi de mille autres batailles, De mille autre affronts, de mille funérailles, Et depuis dans les coeurs ne s'établit jamais Un repos assuré, ni de fidèle paix : Quand voici que le Roi convoque à la barrière Ceux qui se vantaient plus d'une valeur guerrière, Il propose au vainqueur ce noble et riche prix, Et la gloire et le gain attirent les esprits : Maint fameux Cavalier à cette voix publique, Accourt de tous côtés, superbe et magnifique ; Dans la ville partout le fer resplendissait : Et le champ d'alentour au bruit retentissait : Le Roi hors de l'enclos de l'ample Nicosie, Près des Juges du camp sa place avait choisie : Moi j'étais vis à vis, et de l'autre côté, Avec ce que la Cour eut de rare en beauté ; En mille et mille chocs mainte lance est brisée, Et de coups flamboyants mainte épée embrasée ; Le champ est tout jonché de guerriers renversez, La victoire et le prix, demeurent balancez : Lors que vient à paraître ( un armet noir en tête ) Un Cavalier sans nom, fier de mainte conquête ; À sa première course il ressemble un éclair, Qui bientôt est suivi de l'orage de l'air : Après qu'il eut rompu jusqu'à l'onzième lance, Et de l'épée encor montré mieux sa vaillance, Au son de la trompette, il se vit couronné. Et de ma propre main le prix lui fut donné : J'eusse bien désiré connaître son visage ; Mais il requit de nous comme un grand avantage, De pouvoir demeurer tout à fait inconnu, Et depuis nul ne sait ce qu'il est devenu : De savoir qui c'était chacun fut fort en peine, Et chacun en disait sa pensée incertaine : De moi ce que j'appris par un moyen secret : C'est que ce Cavalier s'en allait à regret, Étant mon serviteur, quoi que le sort contraire En eut fait de tout temps mon plus fier adversaire : Maintenant je connais la couronne et ce pris, C'était Germon ! Germon avait donc entrepris, Contre ses ennemis, en ce péril extrême, De combattre au milieu de la Norvège même ! Comment si grande audace en un si vain dessein ! Puis avec tant d'amour, tant de secret au sein ! S'il fut comme on me dit amant si véritable, Hé comment fut sa foi si faible et si muable ! Que si ce n'était lui qui fut lors couronné, D'où lui vient donc ce prix ? Qui peut l'avoir donné ? Et pourquoi maintenant faut-il qu'il me l'envoie ? À quoi bon ce manteau brodé d'or et de soie ? Qu'est ce que signifie un si riche portrait ? Que veulent les discours et les dons qu'on me fait ?
La Nourrice
Madame je ne sais, le temps couvre des choses Qui par lui même en fin au jour seront écloses.
Alvide
Sont-ce des dons d'amour ou d'ami seulement ? Qui me tente ? Germon, ou bien mon cher amant ? Sont-ce présents d'honneur, ou marques d'infamie ? Me prend-on pour épouse, ou si c'est pour amie ? Les dois-je renvoyer, ou bien les recevoir ? Les tiendrai-je cachez, ou les lairrai-je voir ? Quel vaut mieux que je parle ou garde le silence ? Quelle est à mon époux plus grande ou moindre offense ? Qui lui déplaira plus l'audace ou le mépris ? De rejeter ses dons, ou de les avoir pris Montrerai-je que j'aime afin qu'il me chérisse ? Ou bien dois-je haïr de peur qu'il me haïsse ?
La Nourrice
Madame, quels soupçons vous allez vous formant ?
Alvide
Je crains la peur d'autrui, non ma peur seulement : L'esprit jaloux d'autrui cause ma jalousie, Et ses soupçons trop clairs troublent ma fantaisie : Ah ! S'il est abusé pour avoir trop de foi, Qu'en lui cette foi manque, ou qu'elle augmente en moi ; Qu'il n'en ait que pour moi, qui la reçus en gage ; Qui me l'ôte, ou quel autre avec moi la partage ? À cause de Germon en qui Torrismon se confiait. Mais peut-être en Germon n'a-t-il pas trop de foi, Et dessous ce prétexte il est jaloux de moi : Las ! Quel autre sujet peuvent avoir mes plaintes Sinon, ces vains soupçons et ces frivoles craintes ; S'il n'appréhendait pas, me fuirait-il ainsi ? Torrismon la fuyait depuis les remords du crime qu'il avait commis. Qui craint, fuit, ou du moins qui fuit, doit craindre aussi.
La Nourrice
Madame, votre peur vous figure la sienne.
Alvide
Quel amant ne craint pas une amour ancienne ?
La Nourrice
Si par ces riches dons il ne peut rien sur vous, Votre époux ne peut pas en devenir jaloux : Madame, croyez-moi, perdez tous ces ombrages ; Tantôt vous redoutiez d'un songe les présages, Maintenant en plein jour vous vous imaginez Des fantômes nouveaux dont vous vous étonnez ; Vous craignez vos amis, votre époux qui vous aime, Et vous n'avez pourtant à craindre que vous-même.
Alvide
À quoi donc désormais me réserve le sort ? Que me faut-il venger ? Quelle embûche ? Quel sort ? Où donc est le trompeur, et la fraude qu'on cache ? Qu'on la sache bientôt ou jamais ne se sache : Je crains Nourrice, hélas ! Je crains je ne sais quoi, Et puisque je ne dois craindre que moi, c'est moi. Rien ne peut rassurer mon coeur triste et malade Que mon cher Torrismon par une douce oeillade ; Qu'il me console donc, et qu'il rende à mes yeux Agréables ces dons, ou s'il veut, odieux.
Acte IIII
Scène 1
Conseiller, Germon
Conseiller
Sire, votre arrivée en cette grande ville, Assure à tous les Goths un état fort tranquille, Elle accroît notre joie, et chasse loin de nous La guerre, la terreur, la rage et le courroux : D'une ferme amitié nos nations unies, S'en vont goûter en paix des douceurs infinies ; Votre gloire à tous deux s'élève jusqu'aux Cieux, Et là vous donne un rang parmi les autres Dieux ; Cette insigne valeur à l'univers fatale, Et le bruit de vos noms à vos grandeurs s'égale ; Sans vous deux tous nos forts seraient mal défendus, Et leurs peuples bientôt aux ennemis rendus : Il est donc assuré qu'une heureuse alliance Servirait à tous deux d'une ferme défense, Sauverait votre honneur du péril de tous maux, D'une embûche secrète, et des plus fiers assauts : Lors nous ne craindrions pas que des bouts de la terre Un monde conjuré nous vint porter la guerre, Puisque nous savons bien que pour votre vertu Déjà tout l'univers s'est vu presque abattu ; Ainsi que deux torrents enflez, et gros d'écume Vous portâtes l'effroi jusqu'où le jour s'allume : Mais par là vous avez excité contre vous, Mille Rois dont le coeur ronge un secret courroux ; Et sans aller plus loin, que pense l'Allemagne De mettre maintenant tant de gens en campagne ? C'est à quoi seul souvent je m'occupe à rêver, Et tout l'expédient que j'y puisse trouver, C'est qu'un noeud fort liât ces trois pays ensemble Que le grand océan sous ses ondes assemble ; Déjà deux sont unis ; et dans le même jour Qu'Alvide et Torrismon se joignent par amour, Il ne resterait plus que ce bonheur suprême, Que Rosmonde avec vous se vit jointe de même ; Quoi qu'unis d'amitié, ne veuillez oublier Rien de ce qui vous doit davantage lier : Maintenant que du Ciel la paix daigne descendre, Faites tout ce qui peut plus ferme nous la rendre ; Par votre affection, et par cette bonté Qui de vous en parler m'ouvre la liberté, Par la prière aussi de cette noble terre De tous temps si fameuse en tant d'exploits de guerre, Et qui requiert de vous cette grâce aujourd'hui, Ne nous refusez pas ce favorable appui.
Germon
J'approuve votre zèle, et votre bienveillance, Et ce que vous montrez de sage prévoyance, Mais Torrismon et moi sommes si bien d'accord, Qu'aucun noeud ne saurait nous étreindre plus fort.
Conseiller
Jamais un second noeud ne rend l'autre plus lâche : L'amour à l'amitié sert d'une forte attache .
Germon
L'amitié, de l'amour produit en nous l'effet.
Conseiller
L'hymen est dangereux que l'amitié ne fait.
Germon
Quand le péril est grand, la gloire en est plus grande.
Conseiller
Sans honte, le péril pour autrui s'appréhende.
Germon
Nos esprits sans raison se montrent refroidis Quand l'audace d'un seul rend les autres hardis.
Conseiller
L'audace a sa saison, et le conseil la sienne, On prévoit dans la paix que le trouble ne vienne ; Ce temps clair et serein semble exiger de vous D'éviter promptement la tempête et les coups ; Le Roi de la Norvège a par la foi donnée Joint au Prince des Goths sa fille en hyménée, Et puisque nous voyons le port nous être ouvert, Que votre Majesté nous y mette à couvert : Qu'un double mariage en même jour se fasse, Et parmi tant d'amour ne soyez pas de glace.
Germon
J'aime avant Torrismon, il ne le peut nier, Le premier en valeur il m'aima le dernier, Et je le dois aimer tant qu'une humeur guerrière Nourrira dans ce corps une âme noble et fière ; Je me ressouviens bien que nous avons juré Un serment par nous deux cent fois réitéré, Que nous serions toujours prêts à prendre vengeance De ce que l'un ou l'autre aurait reçu d'offense ; Ainsi qu'est-il besoin qu'un pacte tout nouveau Vienne rompre ou troubler cet ancien plus beau ? Et s'il est si content qu'un heureux mariage Rassure son pays et l'exempte d'orage, J'en suis content aussi ; son destin fait le mien, Et je trouve en sa paix mon bien avec le sien. Qu'une vraie amitié fasse donc sur ma tête Gronder à son plaisir ou cesser la tempête ; M'empêche d'être amant ou me fasse être époux, Tout ce qu'elle fera toujours me sera doux : Allez, ne manquez pas de dire à votre maître Que tout ce qu'il voudra, je suis tout prêt de l'être.
Scène 2
Germon
Germon
Il se faut bien garder qu'un mauvais jugement Ne nous pousse trop tôt à quelque changement : La perte de la vie est beaucoup moins cruelle Que celle d'un ami qui nous était fidèle ; Si depuis tant de jours, et si par tant d'effets Torrismon est au rang des amis plus parfaits, Je ne veux point quitter ni changer ma créance, Et je bouche mon coeur à toute défiance : Plaise aux Dieux seulement qu'une semblable foi Puisse toujours rester aussi ferme dans moi ; Et que le Roi des Goths, et son Germon fidèle, D'une vraie amitié soient un jour le modèle ; Toutefois cet accueil, ce regard moins serein, Ce maintien qui ressent je ne sais quel dédain, Ce peu de mots suivis d'un si morne silence, Cette courte entrevue après si longue absence, Et d'une et d'autre part de tels événements, Jette dans mon esprit de grands étonnements : Mais c'est un lourd fardeau qu'un nouveau diadème, Il trouble notre front, nous fait la face blême, Et remplissant nos coeurs de mille soins cuisants, Nous rend graves et froids en l'ardeur de nos ans ; L'amour, l'amour lui seul conserve sa jeunesse, Ou n'arrive du moins que tard à la vieillesse ; Ni sceptre, ni dangers, ni perte, ou déplaisirs, N'ont jamais de mon coeur tiré tant de soupirs, Que l'amour qui sans cesse agite mon courage, N'en tire de ce coeur mille fois davantage : Ô bienheureux tournois ! Ô glorieux ébats ! Ô victoires ! Ô prix ! Ô travaux ! Ô combats ! Votre ressouvenir n'est point doux à mon âme S'il n'apporte avec soi l'image de ma Dame. De ce sage vieillard j'approuve les conseils, Touchant la paix, l'hymen, et ses avis pareils : Mais pour tomber d'accord de ce qu'il me propose Je n'ai manque de biens, ni d'aucune autre chose ; Que Torrismon pourtant en fasse à son plaisir, Je ne me conduirai que selon son désir.
Scène 3
Torrismon, Rosmonde
Torrismon
Je suis à tes propos le plus confus du monde, Tu n'es donc pas ma soeur ! Tu n'es donc pas Rosmonde !
Rosmonde
Toute une autre Rosmonde, et toute une autre soeur.
Torrismon
Dieux ! L'état d'une vierge a-t-il tant de douceur Qu'il te puisse obliger à tenir ces paroles !
Rosmonde
Les titres mal acquis sont des titres frivoles.
Torrismon
Déclare moi comment ils te sont mal acquis, Qui fit la tromperie, et de qui tu naquis.
Rosmonde
Déjà votre Nourrice avait quitté la pompe Dont la Cour des grands Rois nous attire et nous trompe, Et deux de ses enfants étaient morts en naissant, Quand je fus à son ventre un fais plus menaçant : Si bien que dans les maux d'une longue grossesse, Et parmi les périls qui l'assiégeaient sans cesse ; Son fruit par elle même aux Dieux fut consacré, Qui reçurent son offre et son saint zèle en gré ; Ainsi donc je naquis sans que comme un vipère J'achetasse le jour, du trépas de ma mère.
Torrismon
Tu veux donc accomplir ses veux et non les tiens ?
Rosmonde
Ma mère fit ses veux : Depuis ils furent miens : Cette triste journée, ou pâle et langoureuse, Elle rendit au Ciel son âme bienheureuse, Comme je l'embrassais assise sur son lit, Voici ce qu'en pleurant alors elle me dit : Ma fille, c'est vraiment un acte charitable De ne pas rejeter sa mère véritable ; Ce fut moi qui neuf mois dans ces flancs te portait, Moi qui dans les douleurs au jour te présentai, Mais qui t'offris aux Dieux, auteurs de la lumière, Qui daignèrent ouïr mes veux et ma prière ; Toi cependant ma fille, accomplis si tu peux, Te consacrant aux Dieux, ma promesse et mes voeux.
Torrismon
Ta piété vraiment est digne de louange : Mais qui fit de ma soeur, avec toi, cet échange ?
Rosmonde
Ma mère, mais plutôt votre père le fit.
Torrismon
Quelle raison l'y mût, quel dessein, quel profit ?
Rosmonde
Il avait peur.
Torrismon
De quoi ?
Rosmonde
Qu'une haute vengeance Ne soumit cet état à quelqu'autre puissance.
Torrismon
D'où lui pouvaient venir ces appréhensions ?
Rosmonde
D'une nymphe fameuse en ses prédictions.
Torrismon
Il eut donc tant de peur de ces contes illustres Qui n'ont point eu d'effet en trois ou quatre lustres ?
Rosmonde
Oui vraiment, et de plus afin de s'en guérir, À la Nymphe il donna votre soeur à nourrir.
Torrismon
La Reine ne sut rien de ce mystère étrange ?
Rosmonde
Non, car elle eut sans doute empêché cet échange : Loin d'ajouter créance à ces prédictions, Elle les réputait de sottes fictions ; Ainsi pour votre soeur, dans ma plus tendre enfance Je fus mise et nourrie en un lieu de plaisance ; Dont l'ait pur et serein, et les ombrages frais, Pour nous maintenir sain semblent formez exprès ; Et quelque temps après on m'offrit à la Reine Qui me prit pour sa fille, et me reçut sans peine.
Torrismon
Ma soeur habite-t-elle encore dans ces bois ?
Rosmonde
À peine avec la Nymphe elle y fut quatre mois, Que les prédictions de quelques autres sages Redoublèrent au Roi sa peur et ses ombrages ; De sorte que pour vivre en toute sûreté Il la fit emmener en pays écarté.
Torrismon
Celui qui l'emmena, sais-tu comme il se nomme ?
Rosmonde
Fauston, ou je me trompe, est le nom de cet homme.
Torrismon
Et la Reine jamais n'en apprit rien du Roi ?
Rosmonde
Il n'en avait encor rien commis à sa foi, Lors qu'avec les Danois continuant la guerre, Un coup prompt et mortel lui fit mordre la terre ; Voilà ce que ma mère alors me déclara Et puis entre mes mains toute froide expira.
Torrismon
Certes un tel secret méritait le silence, Et qu'un peuple indiscret n'en eut pas connaissance : Cependant qu'on me cherche et me fasse venir Fauston, et le vieillard qui prédit l'avenir.
Scène 4
Torrismon
Torrismon
Fut-il jamais douleur comparable à la nôtre ? Las ! D'un côté l'Amour, la Fortune, de l'autre, Me tirent à l'envi mille traits inhumains, Sans que de pas un d'eux les coups soient jamais vains : Mes pensées sont leurs traits, mon coeur est leur visée, Et ma vie est le prix de leur victoire aisée ; Ni l'un ni l'autre Archer n'a point encor cessé, Et je languis pourtant mortellement blessé : Malheureux que je suis ! Une soeur m'est ôtée, Et par une autre soeur sa place est rejetée : Le moyen de changer manque où manqua la foi, Je ne puis rien offrir qui soit digne d'un roi ; Le conseil que j'ai pris se trouvera frivole, Et n'aura point d'effet non plus que ma parole : Ô Sort ! Injuste Sort ! Ton caprice nouveau Supposa pour une autre, une soeur au berceau, Et sans que maintenant le trépas me l'arrache, Tu m'en viens ravir une, et l'autre encor se cache : Ô Nymphe, ô lieux secrets qui l'eûtes autrefois, Ô du Septentrion, montagnes, vallons, bois, Où la puis-je trouver, et dessous quelle plage ? En quelle île ? En quel bord solitaire et sauvage ? J'irai partout cherchant, j'irai dessus les mers, Malgré l'effort des vents, et ceux des flots amers, J'irai dis-je cherchant, non point ma foi perdue, Hé ! Par qui pourrait-elle hélas ! M'être rendue ? Mais du moins le moyen de couvrir mon péché : Mais voici le vieillard à qui rien n'est caché.
Scène 5
Torrismon, Devin
Torrismon
Toi qui sais les secrets que l'univers enserre, Apprends moi si ma soeur n'est point en cette terre.
Devin
Ô Dieux ! Que le savoir qui ne nous sert de rien Qu'à faire qu'on nous blâme, est un nuisible bien.
Torrismon
Pourquoi te troubles-tu ?
Devin
Je ne réponds qu'à peine, Ma sagesse aussi bien te sera sotte et vaine.
Torrismon
Rends de ce doute seul mon esprit éclairci, Et me dis si ma soeur est en ce pays ci .
Devin
Elle fait maintenant sa demeure dernière Au pays qui premier lui donna la lumière .
Torrismon
Est-elle en terre ?
Devin
Non, mais je crois que ses os Reposeront bientôt au lieu de ton repos.
Torrismon
Je n'entends point du tout, tes paroles confuses, Ni de quel artifice à présent tu m'abuses : Apprends moi seulement si ma soeur est ici .
Devin
Tu te trompes toi-même, et nous trompes aussi.
Torrismon
Si tout ce que tu sais n'est qu'une rêverie, Découvre moi ma soeur, avec la tromperie .
Devin
Ta soeur est parmi nous.
Torrismon
En quels lieux, et comment ? Est-ce celle qu'on croit, ou s'il est autrement ? Et si ce ne l'est pas, où donc ma soeur est-elle ?
Devin
Autre qu'elle est ta soeur, donc l'aventure est telle, Qu'on ne la connaît pas, où l'on la voit pourtant, Et que tu la pourras trouver en la quittant.
Torrismon
Tu persistes toujours à nous conter des songes Pour accroître le prix et l'art de tes mensonges : Il faut que nos discours dans la simplicité, Montrent naïvement la pure vérité.
Devin
Ton Destin est certain, ta créance incertaine ; Mais quand tu m'offrirais pour le prix de ma peine Ce que la Terre enclot de plus riches butins, C'est tout ce que je puis t'apprendre des Destins : Le reste par dessus notre humaine faiblesse Demeure enseveli dans une Nuit épaisse ; Mais je vois le Centaure armé dedans les Cieux, Qui tire et court après un monstre furieux, Mais lui même en a peur, et prend en main sa lance. Je vois choir la Couronne, et trembler la Balance ; Tous les astres entre eux ont un mauvais aspect : Je vois chasser du Ciel des Dieux sans nul respect J'en vois d'autres armés d'éclairs et du tonnerre Qui jurent aux mortels une immortelle guerre.
Torrismon
Va, va-t-en mon ami retrouver tes déserts, Où tu puisses tout seul parler avec les airs ; Là tandis que la Nuit étend ses sombres toiles, Travaille à mesurer et conter les étoiles.
Devin
Devant que ce grand Astre ait achevé son tour, Et que la nuit succède à la place du jour ; Ô Cour qui me bannis comme un homme profane, Que d'étranges effets tu verras dans Arane.
Scène 6
Fauston, Torrismon
Fauston
Après avoir goûté d'une si longue paix, Qui me rappelle au bruit d'un superbe Palais ? Bienheureux est celui qui peut cacher sa vie Exempt d'ambition, d'avarice, et d'envie : Mais où le Sort puissant ne jette-t-il les yeux, Puisque de mon repos il me tire en ces lieux ? Que pour le moins le vent qui souffle en mon vieil âge Ne me menace point de trouble ni d'orage ! Grand Roi, je viens ouïr votre commandement.
Torrismon
Tu viens pour me tirer de peine et de tourment : Sois donc en tes discours véritable et fidèle, Celle que je croyais être ma soeur l'est-elle ?
Fauston
Non, Sire.
Torrismon
Et jusqu'ici la Reine n'en sut rien ?
Fauston
Votre père et le sort l'ont voulu pour un bien.
Torrismon
Pour quel bien ?
Fauston
Votre soeur était à peine née, Que le Roi la craignit pour quelque Destinée.
Torrismon
Quelle peur, nonobstant les menaces du Sort, Eut d'une jeune fille un Roi prudent et fort ?
Fauston
L'Oracle l'étonnait d'une Nymphe fort sage, Qui dit qu'elle croissant et de beautés et d'âge, D'un funeste trépas vous nous seriez ravi, Et sous un étranger ce pays asservi, Si bien que pour frustrer sa fière destinée Dans l'antre de la Nymphe elle fut détournée.
Torrismon
Qui de cet antre obscur l'emmena plus loin ?
Fauston
Votre père et le Ciel me commirent ce soin.
Torrismon
Où fut-elle ?
Fauston
Où voulut la fortune contraire, Où je ne voulais pas ni le feu Roi son père, Qui l'envoyait bien loin des provinces du Nord, Afin de la pouvoir cacher même à son Sort : Mais bientôt notre nef errante et vagabonde Tantôt au gré des vents, tantôt au gré de l'onde, Fit sans nous abîmer naufrage sur les eaux ; Et vogua par malheur devers quatre vaisseaux, Où des gens de Norvège allaient d'un cours rapide Picorant le butin dessus la plaine humide ; Nous leur fûmes livrez par ce triste hasard, Ils nous mirent chacun dans un esquif à part ; Moi parmi les captifs, la fille avec les femmes, Elle libre, mais moi chargé de fers infâmes ! Or comme leurs vaisseaux en Norvège abordaient ; Dans un certain détroit des Goths les attendaient Qui pratiquant sur mer le même brigandage, Fondirent dessus eux pour les mettre au pillage ; L'esquif prompt et léger où votre soeur était, Fuit devant eux aidé du vent qui l'emportait ; Pour le mien, il fut pris, et le Chef mis au chaînes En ma place souffrit plus justement mes peines.
Torrismon
Sais-tu point quel asile, ou quel heureux chemin Prit l'esquif qui portait un si noble butin ?
Fauston
Si le captif fut vrai qui l'eut en sa conduite, Au pays de Norvège il terminait sa fuite.
Torrismon
Ce Chef que devint-il ?
Fauston
Ceci ne sais-je pas ; Lors le Roi fut ravi par un sanglant trépas, Après quoi d'autres morts, et d'autres tristes guerres De Norvège et des Goths vinrent troubler les terres.
Torrismon
Mais le connais-tu point ?
Fauston
Ils étaient deux amis, Envoyez en exil pour un meurtre commis, Celui qui fut captif se nommait Clitorompe, Et celui qui s'enfuit, Aralde, ou je me trompe.
Scène 7
Messager, Torrismon, Fauston
Messager
Cette soudaine mort d'un Roi si généreux Ne fera que hâter cet hymen bienheureux ; Avant que de mourir il assembla les Princes, Les pria qu'à sa fille on gardât ses Provinces : Mais j'aperçois le Roi. Grand Prince que pour vous, Le Sort toujours se monstre et favorable et doux.
Torrismon
Toi même sois heureux : mais quel sujet t'amène ?
Messager
J'étais ici venu devers la jeune Reine.
Torrismon
Conte moi librement tout ce que tu lui veux, Entre nous il suffit qu'on parle à l'un des deux.
Messager
Désormais la Norvège est dessous sa puissance, Et s'apprête à vous rendre une humble obéissance.
Torrismon
Galealte est donc mort !
Messager
Oui ce grand Prince est mort.
Torrismon
La Parque dessus lui fit donc un prompt effort !
Messager
Le mal abat bientôt un corps usé d'années.
Torrismon
Aussi faut-il céder aux lois des destinées, Qui du plus vertueux dans un si petit cours Bornent injustement et le règne et les jours.
Messager
Après avoir vécu si redoutable en guerre, Il vous laisse son sceptre, et son corps à la terre.
Fauston
Sire, à voir son visage, à sa voix, à son port, C'est Aralde lui-même, ou je m'abuse fort.
Torrismon
Il ne pouvait ici plus à propos paraître : Mais si tu le connais, te doit-il pas connaître ?
Fauston
Ne te souvient-il point de m'avoir jamais vu ?
Messager
Non, ou je suis d'esprit tout à fait dépourvu.
Fauston
Souviens toi qu'autrefois Chef de quelques Pirates, Tu pris, accompagné de trois autres frégates, Une esquif qui laissant le Royaume des Goths Cinglait vers Danemark, agité sur les flots : J'étais dans cet esquif, me peux-tu méconnaître ?
Messager
La Fortune et le Temps font assez souvent naître La triste occasion qui nous porte aux forfaits, Comme ils causèrent seuls les crimes que j'ai faits.
Fauston
Mais encor, que fis-tu de cette jeune fille ?
Messager
Je fis qu'un Roi daigna la prendre en sa famille.
Torrismon
Las ! Je n'en sais que trop, et crains d'en trop savoir : Mais pour le moins mon mal se doit connaître et voir, Doncques déclare moi la vérité sans feinte.
Messager
Voyant l'âme du Roi sensiblement atteinte Du malheur qui lui mit une fille au cercueil, Je pensai que cette autre allégerait son deuil ; Aussi la reçut-il le plus joyeux du monde, La nommant comme l'autre, Alvide, pour Rosmonde : L'histoire est jusqu'ici demeurée en secret.
Torrismon
Las ! Elle est maintenant trop claire à mon regret.
Scène 8
Germon, Torrismon
Germon
Faut-il toujours qu'un tiers entre nous s'interpose, Et que toujours pour moi votre bouche soit close ? Je voudrais que Germon de l'ami même apprit Ce que le Roi des Goths roule dans son esprit.
Torrismon
Toujours le Roi des Goths et son Royaume est votre, Mais l'obstination des volontés d'une autre, Votre amour si constante, et mes propres malheurs, Certes causent en moi de bien vives douleurs.
Germon
Je ne suis pas venu troubler par ma présence Ni cet heureux hymen, ni sa réjouissance ; Si mon aspect vous nuit, il me faut retirer, Par là se peut mon crime aisément réparer.
Torrismon
Tout le crime est du Sort, qui dans notre allégresse Mêle inopinément des sujets de tristesse : Car si le Messager n'est indigne de foi, Alvide perd un père, et la Norvège un Roi : Mais si le mal vous trouble aussitôt qu'il se montre, Si d'abord vous fuyez sa funeste rencontre, Il est en votre choix ou de vous en aller Ou bien de tenir ferme, et de nous consoler.
Germon
Méconnaissez-vous donc votre ami de la sorte ? Ah ! Vraiment je vois bien que le deuil vous transporte : Pourrais-je d'un oeil sec vous voir verser des pleurs, Et ne pas prendre part à toutes vos douleurs ? Je répandrai des pleurs, s'ils font votre allégeance, Et du sang, si vos maux veulent quelque vengeance.
Torrismon
Je ne suis pas tombé dans un si grand malheur Que d'avoir oublié votre insigne valeur ; Comment serais-je aveugle auprès tant de lumière, Et ne verrais-je plus votre vertu première ? Je sais votre mérite, et connais mon devoir, Non, je ne change point d'avis, ni de vouloir, Je l'ai dit une fois, et le redis encore, Cette jeune beauté que votre coeur adore, Alvide, et ses États sont à vous si je puis, Encore est-ce trop peu, vu ce que je vous suis.
Acte V
Scène 1
Alvide, La Nourrice
Alvide
En quelles régions, Alvide infortunée, Et parmi quelles gens le Sort t'a-t-il menée Ô Dieux implorerai-je en vain votre secours !
La Nourrice
Toujours vous vous plaignez, et vous craignez toujours.
Alvide
Je n'ai plus désormais aucun sujet de crainte, Mon mal est trop certain, trop certaine ma plainte : Ma honte est assurée, on me manque de foi ; Torrismon la perdit, quand je perdis le Roi ; D'une part il défend que personne m'apprenne Le triste événement d'une mort si soudaine ; Et de l'autre il me vient publier hautement Qu'il est temps que je songe à prendre un autre amant : Il m'appelle sa soeur, se lamente, m'embrasse, Et dessous ce faux nom l'infidèle me chasse : Ô mer ! Ô port des Goths ! Ô Palais glorieux Qui reçûtes jadis les Reines de ces lieux, Où puis-je désormais trouver une retraite Qui tienne ma misère et ma honte secrète ? Irai-je en mon pays pour voir ce déloyal Injustement assis sur mon trône royal ? Irai-je me ranger dessous sa servitude Et le voir jouissant de son ingratitude ? Ou si je dois aller en quelqu'autre Dont je rende à mes maux les peuples ébahis ?
La Nourrice
Que Torrismon put faire une action si noire ! Madame excusez moi, je ne le saurais croire.
Alvide
Il l'a faite, Nourrice, il est trop assuré, Son crime, et ce trépas n'est que trop avéré : Je sais trop son dessein, sa violence est claire ; Mais je sais bien aussi ce qu'Alvide doit faire.
La Nourrice
Peut-être tenez vous pour une vérité Ce qui ne sera pas, et qui n'a point été : Mais a-t-on jamais vu qu'avec tant d'insolence, De deux Amants le sort troublât la jouissance ? Et vous figurez-vous que dans la mort du Roi Amis, sujets, parents, tout ait perdu sa foi ? Qu'on n'écoutera plus ni raison ni justice ? Qu'on lairra désormais toute licence au vice ? Que la honte soit morte avec l'honnêteté ? Et qu'ici la vertu n'ait plus de sûreté ? Certes si votre peur se trouvait véritable, Notre perte, autant vaut, serait inévitable.
Alvide
Ce bon vieillard mourant, la Justice mourut, Ou remontant au Ciel, avec lui disparut : Et la force et la fraude occupèrent la terre, Et prirent place aux coeurs pour nous livrer la guerre ; La Foi n'oserait plus avoir levé la main, L'Honneur baisse le front, et nous est à dédain, La Raison est muette, ou pour le moins ne flatte Que les vaines grandeurs dont la Fortune éclate ; Le sage et bon avis cède aux rigueurs du Sort, La majesté des Lois succombe sous l'effort, Cependant que le fer en guise d'un tonnerre, D'un effroyable bruit va menaçant la terre : Le plus puissant est Roi ; la peur de son courroux Nous fait servilement embrasser ses genoux ; Cela seul qui lui plaît est juste et raisonnable ; Je trouble ses désirs, lui suis désagréable, Pour Princesse des Goths, je lui suis à mépris, Mais quant à mon pays, ce brave Roi l'a pris.
La Nourrice
Vous croyez trop peut-être à quelques apparences, Un grand amour troublé vit dans les défiances.
Alvide
Soit du reste, Nourrice, ainsi qu'il plaît au Sort, De mon traître pays, du bruit de cette mort, Ne me suffit-il pas de voir qu'on me refuse ? J'ai moi même entendu le refus dont il use, Mon coeur n'est en ceci défiant ni jaloux, Alvide, m'a-t-il dit, Germon est votre époux, Ne dédaignez de prendre un Prince pour un autre, Et que votre vouloir s'accorde avec le nôtre ; Ainsi doncques bien loin de ce qu'il m'a promis Il me met dans les mains d'un de mes ennemis. Ainsi doncques il veut que d'un coeur impudique Je consente aux désirs d'un amant tyrannique : Ainsi donc l'un me quitte, et l'autre me reprend, Ainsi m'accepte un Prince, ainsi l'autre me vend, Et dans un tel mépris, et tant de convoitise, À leur sale trafic je sers de marchandise, A-t-on jamais parlé d'un échange pareil ?
La Nourrice
Peut-être n'est-il pas sans quelque grand conseil.
Alvide
La raison qu'il en donne, est vaine et mensongère, Et ne fait qu'augmenter ma honte et ma colère, Cependant qu'il me chasse et me manque de foi, Le barbare me joue, et se moque de moi ; Chère Alvide, m'a dit cette âme si légère, Germon est votre époux, moi je suis votre frère ; Il me va figurant un faux enlèvement, Une Nymphe, une grotte, un bois, un vrai roman ; Et tous ces discours feints, et ressentant la fable Sont l'injuste sujet d'un refus véritable ; Et c'est mon Torrismon qui m'abandonne ainsi. Lui qui me répudie, et qui me tue aussi : Celui qui remporta ma dépouille première Et qui joyeux attend maintenant la dernière : Aujourd'hui que je suis fille d'un Prince mort, Je me vois refusée ; ô Ciel ! Ô terre ! Ô sort ! Pourrai-je vivre encor me voyant méprisée ? Vivrai-je n'étant plus qu'un objet de risée ? Survivrai-je à ma gloire ? Hé ! Qu'est-ce que j'attends ? Que crains-je ? Le trépas, ou qu'il ne vienne à temps ? Et quoi non seulement encore je respire, Mais j'aime et pleure encore, encore je soupire ! Alvide n'es-tu point honteuse de pleurer ? Hé de quoi maintenant te sert de soupirer ? Faible main, lâche coeur qui fait que tu diffères Le généreux dessein de finir tes misères, Ai-je quelque besoin d'une arme en mon courroux ? Ou si mes mouvements sont trop lents et trop doux ? Hélas ! Si mon amour abhorre la vengeance, Un seul coup à mes maux peut fournir d'allégeance ; Je ne veux que mourir, et mourir en aimant ; Mais si la mort n'éteint un amoureux tourment, Qu'elle fasse plutôt mourir aussi mon âme Afin qu'il ne lui reste aucun trait de sa flamme.
Alvide s'en va sans l'écouter.
La Nourrice
Hé de grâce perdez cette vaine terreur, Et bannissez de vous ses pensées pleins d'horreur : Personne ne vous force, et ne vous chasse encore, Au contraire chacun pour Reine vous honore.
Scène 2
Rusille
Rusille
À la fin la fortune après un si longtemps, Me ramène un beau jour et rend mes voeux contents ; Là dedans toute chose est richement ornée, Un double hymen se fait dedans cette journée ; Je suis prête de voir deux Reines, et deux Rois, Mais plutôt quatre enfants vivre dessous mes lois. Mon sang Royal se mêle à la race Royale, Leur beauté, leur valeur, leur gloire est sans égale ; Aujourd'hui les festins, les jeux, et les ballets, Joindront trois nations en un même Palais : Ah ! Si rien du Destin ne change l'ordonnance, Mon coeur, que ne perds-tu ta dure souvenance ? Que ni ce front ridé, ni ces pas tremblotants N'amoindrissent en rien le plaisir que j'attends ; Et toi mon cher époux manquant à cette fête, Si tu daignes du Ciel tourner ici la tête, Si tu viens quand je dors consoler mes tourments, Assistes si tu peux à nos contentements ; Et prends part aux grandeurs dont ton fils et ta fille S'en vont heureusement accroître ta famille.
Scène 3
Rosmonde
Rosmonde
Quoi l'état de ma vie est encore incertain ! J'appréhende et nourris encore un espoir vain ! Je me repens d'avoir montré trop d'assurance, Et puis je me repens de cette repentance ! J'ignore où tout ceci doit enfin réussir ; Le vouloir seul des Dieux nous en peut éclaircir : Je m'en vais cependant leur faire mes offrandes, Et parer leurs autels de ces belles guirlandes : En ce jour solennel, la meilleure action C'est de leur témoigner notre dévotion ; Daigne donc le grand Dieu qui lance le tonnerre, D'un oeil doux et bénin regarder cette Terre.
Scène 4
Alvide
Alvide
Enfin je saurai bien moi-même me guérir Sans qu'aucun désormais m'empêche de mourir ; Voici de tous mes maux la médecine prompte, Et qui peut m'exempter de refus et de honte : Sus doncques témoignons par un dernier effort Qu'on nous peut bien ôter la vie, et non la mort.
Scène 5
Torrismon, Alvide, GENTILHOMME de la part de Germon
Torrismon
Alvide qu'est-ceci ? Quel penser ? Quelle rage T'ont poussée à te faire un si cruel outrage ? Cette sanglante plaie est-elle de ta main ?
Alvide
Pouvais-je donc survivre à ce honteux dédain ? Hélas ! Si votre amour était toute ma vie, Qui me l'aurait sinon votre haine ravie ? Oui mon cher Torrismon, le trépas m'est plus doux, Que de souffrir jamais d'être à d'autres qu'à vous.
Torrismon
Et moi puis-je souffrir une douleur si forte ? Pourrai-je vivre encor voyant Alvide morte ? Ah non ! Trop justes Cieux ne le permettez pas, Que j'abandonne ainsi mon Alvide au trépas : Alvide par ce coup le coeur tu me transperces, Et je puis dire mien tout le sang que tu verses : Alvide chère soeur, ha que ce nom m'est cher, Puis qu'il m'ôte aujourd'hui ce que j'ai de plus cher ; J'atteste des grands Dieux la puissance suprême, Que tout ce que j'ai dit est la vérité même.
Alvide
Torrismon, je vous crois mon feu fut indiscret ; Et je quitte à présent la lumière à regret : Mais dedans mon malheur, ceci me réconforte, Que je meurs étant votre en mourant de la sorte, Et ce penser tout seul a pour moi tant d'appas, Que je trouve une vie au milieu de trépas : Tout ce qui me déplaît et croît mon mal au double, C'est de voir que ma mort vous afflige et vous trouble.
Torrismon
Désormais comme frère, et non plus comme amant, Que d'un chaste baiser j'allège mon tourment ; Et garde à ton époux le reste à ma prière ; Tu ne peux pour ce coup perdre encor la lumière.
Alvide
Ô frère plus que frère, et plus que bien-aimé, Ce coup est plus mortel que tu n'as estimé. Ta dernière demande est bien vaine et frivole ; La mort me clôt les yeux, et mon esprit s'envole.
Il se tue.
Torrismon
Alvide es-tu donc morte ! ô sort plein de rigueur ! Se peut-il que je vive ayant perdu mon coeur ? Fallait-il que si tôt tu cessasses de vivre ? Mais si je fus trop lent, au moins te dois-je suivre : Je rougis qu'une femme ici m'ait devancé, Et de voir que son sang m'ait le chemin tracé ; Mais pourquoi s'étonner qu'un coeur lâche et perfide Marche encor en la mort après les pas d'Alvide ? Et toutefois je suis exempt de lâcheté, Puisqu'avant ton trépas le mien fut arrêté ; Car ces lignes font foi que ma rage était preste D'immoler à mon sort cette coupable tête. Ami tiens cette lettre, et la rends à Germon, Il apprendra par là ce qu'a fait Torrismon.
GENTILHOMME de la part de Germon
Sire, que faites vous !
Torrismon
Accomplis ton message, Et me laisses finir en homme de courage : Saches que c'est ici la plus douce des morts Que m'ont fait ressentir l'amour et mes remords : Dis lui que je trahis notre amitié si pure, Et que j'ai même enfreint les lois de la nature ; Enfin peins lui mon crime et si lâche et si noir, Qu'il n'ait point de regret de ne me plus revoir : À Dieu, sers ce Seigneur avecques plus de gloire, Et conserves toujours mon nom dans ta mémoire.
Scène 6
GENTILHOMME de la part de Germon
GENTILHOMME de la part de Germon
Ô Misérables Goths ! Tout votre heur, votre appui, Et toute votre gloire est perdue aujourd'hui : Ô déplorable Reine ! Ô Cour infortunée ! Ô cruelle aventure ! Ô funeste journée !
Scène 7
Germon, GENTILHOMME de la part de Germon
Germon
Quelle dolente voix, et quels cris redoublez En ce jour d'allégresse ont mes esprits troublez ? Sont- ce des cris de peur, ou si ce sont des plaintes ? L'ennemi pourrait-il causer ici des craintes Tandis qu'un Torrismon à Germon près de soi ?
GENTILHOMME de la part de Germon
Las il n'eut d'ennemis que soi-même, et sa foi.
Germon
De quoi me parles-tu ?
GENTILHOMME de la part de Germon
Voyez-le en cette lettre, Qu'en mes mains, pour vous rendre, il a voulu remettre : Et je crois qu'apprenant sa résolution, Vous serez trop certain de l'exécution.
Germon
Las entends comme il parle ; Ô mon ami fidèle Si je pus violer une amitié si belle , C'était bien la raison que mon sang épanché Me fit du moins fuir l'horreur de mon péché ; Mon péché qui toujours pesant à ma mémoire Ne me quittera pas dans la nuit la plus noire : Celle dont tu devais être seul possesseur, Alvide fut ma femme, et la même ma soeur ; Je te la recommande, et plus encor Rusille, L'amour te doit assez recommander la fille ; Sois de tout mon pays général héritier : C'est ce que ton ami te peut offrir d'entier ; Souffres que pour le moins ceci me réconforte, Que je puisse en mourant m'appeler de la sorte ; Vis, et console toi. C'est ce que de Germon Pour dernière faveur demande Torrismon. Ô lettre tristement commencée et suivie ! Mais en quels lieux est-il ? N'est-il donc plus en vie ?
GENTILHOMME de la part de Germon
Non, il suivit Alvide.
Germon
Alvide morte aussi !
GENTILHOMME de la part de Germon
Elle mourut depuis qu'il eut écrit ceci, Et lui suivit sa soeur.
Germon
Je ne puis rien connaître À ce que tu me dis, à ce que m'écrit ton maître. Alvide était sa soeur !
GENTILHOMME de la part de Germon
Elle l'était vraiment Élevée en Norvège, et vous saurez comment ; Et Torrismon l'ayant pour sa soeur reconnue, À cet extrême point sa fureur est venue, Qu'il s'est tué lui même, afin comme je crois, De vous venger du tort commis contre sa foi.
Germon
Il se déjà trop de son ami fidèle, Et condamna ma foi par cette mort cruelle : Las quel crime est si fort indigne de pitié, Qu'il n'obtienne pardon d'une vraie amitié ? Il m'aurait fait sans doute un moins sensible outrage, Si contre mon sein propre il eut tourné sa rage : Je devais seul subir les rigueurs d'un tel sort, Seul je suis le sujet de sa tragique mort : S'il commit quelque mal, je fus l'auteur du crime, Et ma mort pour la sienne eût été légitime ; Ah fortune, ah promesse, ah foi, nuisible foi ! Est-ce ainsi qu'il te garde, ainsi qu'il me fait Roi ?
GENTILHOMME de la part de Germon
Tout ce qu'il pût donner, son trépas vous le donne.
Germon
Mais dit qu'il m'ôte tout, en m'ôtant sa personne ; Amour, cruel amour, c'est toi qui me réduis Au pitoyable état où maintenant je suis ; Tu m'ôtes un ami, tu m'ôtes une Dame, Et de deux coups mortels tu me transperces l'âme : Je perds tout, le perdant : ah gain trop malheureux, Triste acquêt où se perd un Roi si valeureux, Où le fils perd sa mère, une épouse, soi même, Un ami, son ami ; mais celle aussi qu'il aime : Où la milice perd sa gloire et son honneur, L'Univers, un grand Prince, et les Goths, leur Seigneur ; Où je perds mes plaisirs, toute mon espérance, Et de tant de périls la douce récompense, Dedans cet accident à nul autre pareil ; Certes le Ciel devrait perdre aussi son Soleil, Le Soleil, ses rayons, et le jour, sa lumière, Et la Nuit, ramener, l'obscurité première, Pour cacher à jamais d'un manteau ténébreux Les funestes effets de ce crime amoureux ; Les fleuves, et les mers, par d'horribles ravages, Devraient perdre la Terre en perdant leurs rivages ; Elle qui peut souffrir d'être ingrate à ce point , Qu'elle connaît sa perte, et ne s'en ressent point ; Que sur ses fondements demeurant immobile, Elle n'ébranle pas ses tours, ni cette ville, Et ne revomit point du ventre du cercueil, Des fantômes hurlants pour témoigner son deuil, Et pour mieux célébrer cette triste aventure, Qui fera même horreur à la race future.
Scène 8
GENTILHOMME de la part de Germon, Rusille, Germon, Rosmonde
GENTILHOMME de la part de Germon
Sire, voici la Reine.
Rusille
Hé que me cache-t-on ? De qui suis-je enfin mère ? Ou suis- je mère, ou non ?
GENTILHOMME de la part de Germon
La vérité longtemps de nous tous ignorée, Nous est, grande Princesse, aujourd'hui déclarée Mais que sa Majesté montre en cet accident, Combien est son esprit courageux et prudent.
Rusille
Si celle-ci ne l'est, quelle autre est donc ma fille ?
GENTILHOMME de la part de Germon
Celle que Galealte eut dedans sa famille.
Rusille
Mais il doit y avoir quelque autre mal caché, Plus grand que le regret d'un hymen empêché ; Pourquoi s'affliger tant d'une soeur retrouvée ? Et du recouvrement d'une fille enlevée ? Donc où ma fille est elle ?
GENTILHOMME de la part de Germon
Où pas un ne voudrait.
Rusille
Et mon fils Torrismon ?
GENTILHOMME de la part de Germon
Il est au même endroit.
Germon
Déjà votre constance à nulle autre commune, Vous a fait supporter d'autres traits de fortune ; Il vous faut, grande Reine, encor souffrir ceux-ci, Et témoigner un coeur à ces coups endurci : Si vous fûtes jadis heureuse en votre race, Ne me dédaignez pas, ils m'ont quitté leur place.
Elle s'évanouit.
Rusille
Si vous fûtes, dit-il, ah mes enfants sont morts.
Germon
Hé prêtez du secours à son débile corps ; D'un côté Torrismon, et d'autre part Alvide, De chacun de mes yeux font une source humide, Et dans les sentiments d'amour et d'amitié, Elle m'arrache encor des larmes de pitié : Pauvre Reine, le jour qu'elle avait plus d'attente D'être dans ses enfants parfaitement contente ; C'est lors qu'elle se voit par leur funeste mort, L'exemple malheureux d'un déplorable sort. Je veux mêler mes pleurs, et ma plainte à la sienne, Madame permettez qu'aussi je vous soutienne.
Rosmonde
Que ne suis-je bons Dieux, morte dans le berceau, Ou du moins ce jour même, alors qu'il était beau ! La mort était pour moi bien douce et fortunée, Lors que je n'avais pas troublé cette journée : Maudite que je suis, à présent ma fureur Remplit toute la Cour d'épouvante et d'horreur ; Je fus de cette erreur l'occasion première, Et j'ai fait maintenant perdre au Roi la lumière : Oserai-je pour fille à la Reine m'offrir ? Moi qui n'ai pas voulu pour mère la souffrir ? Chétive que je suis, pour complaire à moi même, J'ai refusé l'amour, l'honneur, le diadème ; Qu'il eut bien mieux valu, qu'au lieu de mon berceau, J'eusse innocente encor rencontré mon tombeau.
Rusille
Qui me retient en vie ? Ah vieillesse importune, Dois-je encor respirer après cette infortune ? À quoi dorénavant me réserve le Sort Qu'à pleurer mes enfants ? Qu'à les voir en leur mort ? Donc, que pâles et froids je les voie et les touche ; Et qu'un dernier adieu me colle sur leur bouche.
Germon
Ils ne vous causeraient que des pleurs superflus, Hé que vous servirait de voir ce qui n'est plus ?
Rusille
Prenez doncques pitié d'une mère affligée, Par vous, soit dans ce sein votre lame plongée, Afin qu'abandonnant le fardeau de ce corps, J'aille avec mes enfants errer parmi les morts.
Il dit cela pour son ami.
Germon
Madame, si ma mort leur rachetait la vie, Leur mort serait bientôt, de la mienne, suivie ; Mais puisque c'est l'arrêt d'un sévère Destin, Que la Parque jamais ne rende son butin ; Je vivrai dans les pleurs, et dedans la complainte Pour alléger le deuil dont votre âme est atteinte ; Tandis qu'avec honneur vos enfants bien aimés, Seront dessous un marbre ensemble renfermés, Suivant ce que le Devin avait prédit. Qu'on saurait rendre à ceux qui perdent la lumière ; Bien qu'aux rois valeureux, par un Destin plus beau, Le Ciel soit leur demeure, et la Terre un tombeau : Pour vous donc seulement je reste encor en vie, Et pour la voir sous vous désormais asservie ; Si l'offre que je fais n'est de vous rejeté, Pour vous je porte encore une épée au côté ; Seule vous empêchez que je ne foule à terre Ma Couronne, et ce fer, jadis heureux en guerre, Et que devant vos yeux, mon âme avec mon sang, D'un coup de désespoir ne sortent de ce flanc ; Mais tant que dureront ma vie et ma puissance, Grande Reine, elles sont sous votre obéissance.
Rusille
Mon esprit déjà prêt à rompre ses liens, N'attend pour me quitter qu'à voir la mort des miens, Afin que s'animant par ce triste spectacle, Rien ne lui puisse plus servir d'aucun obstacle. Hélas mes chers enfants !
Germon
L'excès de sa douleur Lui fait perdre à la fois, la force et la couleur ; Portons la là dedans, et tous ayons la vue, À ce que la douleur, ou le fer ne la tue : Ô ma vie, ô mes jours, non jours, mais tristes nuits, Que vous me réservez de regrets et d'ennuis.